Apprivoiser la mort

Marie-Ange ABRAS (CRISE)

publié en Avril 2000  : ABRAS  Marie-Ange. « Apprivoiser la mort ». Education  Santé, n°147, avril 2000, Bruxelles, pp. 1-3.

Origine et présentation.

La recherche que je souhaite partager avec vous découle de mon expérience professionnelle comme infirmière et formatrice en soins palliatifs. Lorsque j'accompagnais des personnes en fin de vie, j'ai pu constater qu'elles étaient des 'enseignantes': très souvent celles-ci se réconcilient avec leur famille, vivent qualitativement le moment présent et essaient de résoudre les problèmes de toute leur vie.
Le mouvement des soins palliatifs a permis à la mort d'être réhumanisée dans nos hôpitaux et dans certaines collectivités. Mais la pédagogie des soins palliatifs et de la psychiatrie du deuil ne peut pas être seule à faire face à la mort.
Nous savons que la peur de la mort n'est pas d'emblée pathologique et que le deuil n'est pas une maladie. Cependant, nous avons toujours peur de la mort, et la plupart d'entre nous accusent indirectement le corps médical ou social de ne pas avoir su nous en guérir. Ou de ne pas avoir obtenu de réponse par les personnes décédées.
Outre la pratique d'accompagnement (qui ne s'improvise pas), nous savons que l'enseignement sur la mort (étude du risque de deuil pathologique ou de la gestion de la douleur) ne change pas nos attitudes face à la peur de mourir.
A partir d'expériences, d'articles et de témoignages, j'ai repéré la nécessité de faire une recherche-formation existentielle avec les enfants scolarisés qui subissent (du fait de leur conditionnement et de leur dépendance…) les réactions d'une société déniant la mort. Pour cela, j'ai mis au point une méthode permettant à des enfants entre 6 et 12 ans de comprendre la mort avant d'être face à la maladie, face à certaines dépendances (exemples: drogues, troubles alimentaires.), face à des situations de deuils, non seulement la perte d'un être aimé, mais aussi le chômage, le divorce, l'échec scolaire, la perte d'un animal, une situation fortement investie, etc.
Je pense qu'il est paradoxal de ne pas se faire une idée de la mort puisqu'elle fait partie de la vie. Ce que j'ai tenté d'apporter à travers cette démarche en milieu scolaire, c'est la possibilité pour les enfants de réfléchir sur la mort et de trouver des réponses à leurs questions. Il s'agit d'un travail éducatif permettant d'amener les enfants à leur propre réflexion sur la vie et sur la mort et de les informer sur le mode d'un fonctionnement collectif face au mourir. Nous savons très bien qu'il n'est pas impératif de vivre quelque chose de douloureux pour se faire une idée sur la mort et la vie. Cette recherche permet aux enfants et aux adultes d'acquérir une maturation affective.
Afin d'en optimiser le caractère scientifique, j'ai travaillé en rassemblant différentes méthodes: la recherche-formation existentielle, l'expression artistique et ludique, l'entretien libre ciblé.

Le laboratoire du CRISE

Marie-Ange Abras est attachée au laboratoire du Centre de recherche sur l'imaginaire social et l'éducation de l'Université Paris VIII . Depuis trois ans, dans le cadre de son diplôme d'études approfondies (D.E.A.), elle a créé une équipe de travail sur la mort, ayant pour objectif de la réhumaniser. La mort faisant partie intégrante de l'existence, toute personne qui s'éduquerait à celle-ci respecterait davantage son environnement, autrui et soi-même, d'où le concept de la "Thanatoéducologie".
L'équipe de travail en Thanatoéducologie (E.T.T.) a pour but de réaliser des recherches-formations existentielles et des productions d'ouvrages restituant le travail sur le terrain.

Evaluation des besoins

J'ai constaté durant mes recherches qu'un nombre important d'enseignants (notamment d'instituteurs) ne savaient pas comment aborder la mort en classe avec les enfants.
Au fil de mes recherches, j'ai pu remarquer que parler de prévention avec des enfants faisait inévitablement émerger ce thème.
Voici un exemple: dans une classe en cours préparatoire en région parisienne, j'ai collaboré avec un professeur qui travaillait sur la prévention routière et domestique. Lors de ces activités, le thème de la mort était régulièrement soulevé par les enfants. Après l'évaluation des besoins face à une problématique pédagogique envers la mort dans cette classe, je me suis rendu compte que cet enseignant ne pouvait pas faire face aux questions des enfants. C'est pourquoi, des séances de discussion ont été organisées avec les enfants.

Objectifs

Les objectifs poursuivis au cours des séances en recherche-formation existentielle avec les enfants de cette classe préparatoire (6-7 ans) étaient de:
Différencier le deuil de la mort :
- projection et débat sur un film abordant la problématique du deuil chez l'enfant;
- partage des émotions;
- dessin comme moyen d'expression existentielle.
Avoir connaissance que la mort est un fait pour les autres :
- apprendre dans la nature à discerner la vie et la mort;
- prise en charge d'animaux dans la classe pour responsabiliser les enfants face à l'existence;
- débat sur des thèmes proches de la vie et de la mort (sida, alcool, tabac, guerre, accident domestique et accident de la route, cancer…)
Avoir connaissance de ce que nous sommes des êtres vivants mortels :
- utiliser des récits pour faire appel à l'imaginaire dans l'existence;
- écrire une histoire réalisée par des enfants pour mettre en action ce qui aura été compris lors des discussions sur la vie et la mort.

Les observations concrètes

Je me limiterai à donner des résultats qualitatifs et quantitatifs. Des changements ont été observés chez les enfants de cette classe préparatoire. Les résultats ont été obtenus à partir d'observations transversales. Il s'agit plus particulièrement d'observations phénoménologiques et participantes.
Le professeur a observé les comportements des enfants en se basant sur leur attitude antérieure aux séances de recherche-formation existentielle. Il a évalué les changements des enfants pendant la recherche-formation existentielle et en finalité un échange d'observations entre les parents, lui-même et des stagiaires au sujet de ces changements comportementaux. Quant à moi, à partir d'observations empiriques (expériences professionnelles précédentes), j'ai formé des hypothèses sur le rapport des faits en les vérifiant. Des constatations ont également été formulées par l'expérience d'autres professionnels de la santé et de l'éducation .
Résultats quantitatifs.
4% des enfants ont débloqué un secret de famille (exemple: un mort caché);
25% des enfants ont acquis de nouveaux apprentissages (exemple: apprentissage de la lecture);
42% des enfants ont évolué dans leur processus de deuil (exemples: suite au divorce des parents, suite à la tentative de suicide d’un parent, suite au décès d’une personne de la famille, suite à la guerre);
67% des enfants ont changé leur comportement (exemples: une violence exprimée, attention accrue);
88% des enfants ont participé activement à la recherche-formation existentielle (écoute, attention).
Résultats qualitatifs.
Une évolution scientifique. Des enquêtes sociologiques et psychanalytiques sur le sujet de la mort ont été réalisées auprès des enfants. Certains professionnels de l'éducation et de la santé ont des hypothèses, certaines actions ont été menées, mais je n'ai jamais vu de résultats publiés concernant des changements intervenus lors de ces interventions.
Un acte préventif car il y avait dans la classe des enfants endeuillés. Citons en exemple, un enfant qui pouvait exprimer sa violence et sa colère car il était en phase de déni (étape de deuil), ou un autre élève en phase de tristesse exprimant son chagrin, ce qui nous permettait d'agir en prévention des complications de deuil.
Un acte existentiel. Le professeur a observé que les enfants étaient plus joyeux et pleins de vie depuis que nous parlions de la mort avec eux. Un garçon a pu définir la vie et le vivant, alors qu'avant, il n'y arrivait pas.
Un soutien pour la vie. Un garçon venant de perdre son grand-père, a compris que celui-ci ne reviendrait plus et a apporté en classe un album sur le deuil afin que nous le lisions.
Une évolution intellectuelle et culturelle. Une fille est venue me dire après une séance en recherche-formation existentielle: "Si on a un corps, on a une âme". J'ai constaté que la notion d'inconnu envers la mort était régulièrement abordée par les enfants mais que celle-ci n'était pas entendue par le professeur. A la suite de la recherche-formation existentielle, il a pu entendre cette notion d'inconnu.
Un élargissement des connaissances pour les enfants, car ils posaient des questions au professeur. A partir de leur réflexion et des partages en groupe, ils ont obtenu des réponses existentielles.
Un accompagnement éducatif. Les enfants ont été responsables dans leur réflexion et respectés dans leur questionnement. Un garçon a demandé au groupe: "Est-ce que l'on peut nous enterrer vivant en faisant semblant d'être mort?" Les enfants ont répondu chacun à leur manière et le garçon paraissait apaisé en posant d'autres questions.
Un moyen d'expression. Les enfants ont pu s'exprimer sur un sujet qui leur était défendu et chargé de non-dit. Ils ont pu explorer leur émotion avec des adultes. Une fille a pu exprimer sa colère et son sentiment d'injustice par rapport à sa mère qui l'empêchait d'aller voir son père depuis que ceux-ci avaient divorcé.
Une acceptation envers le mourir. Une fille ne pouvait pas comprendre la mort d'une grenouille. C'est à partir du moment où elle a manipulé la grenouille morte dans ses mains qu'elle a compris et accepté sa mort.
Un moyen d'améliorer l'apprentissage scolaire. Certains enfants sont arrivés à une meilleure écoute et concentration. Ainsi, une fille de la classe préparatoire a amélioré sa diction et acquis plus de facilité à transmettre ses idées, un garçon a pu commencer à lire pendant les séances.
Un acte social. Citons en exemple une fille qui n’a plus frappé ses camarades depuis les séances en recherche-formation existentielle.
Conclusion.
Ces séances se sont conclues par la réalisation de deux livrets imaginés par des enfants de 6 ans sous ma supervision. L’un illustre un accident de la route et l’autre, les effets secondaires de l’alcool et du tabac. J’ai fait lire ce livret, qui s’adresse à des enfants à partir de 7 ans, par d’autres enfants, et cette expérience s’est avérée fructueuse du point de vue éducatif.
Le sujet de la mort fait partie de nos préoccupations puisqu’il est étroitement lié aux thèmes de la prévention, de la promotion de la santé et de l’éducation en milieu scolaire. Il s’agit de répondre aux questions des enfants face à la mort afin qu’ils soient mieux armés pour faire face aux difficultés existentielles qu’ils peuvent rencontrer.
Il s’agit avant tout de prévention primaire. Comme les enfants ont besoin d’apprendre, il est nécessaire qu’ils obtiennent réponse sur le sujet de la mort et, grâce à l’idée qu’ils en auront, ils pourront effectuer un travail de deuil.

Marie-Ange Abras, docteur en sciences de l'éducation, chercheur en sciences de l’éducation (CRISE), infirmière et pédagogue en soins palliatifs.