ÉNERGÉTIQUE DE LA VIE

(Pour un renversement du regard)

Zéno Bianu

Deux préalables sur la notion de «sagesses orientales»:

Les «sagesses orientales» transcendent naturellement la géographie (Jean de la Croix est aussi «oriental» qu'un maître indien); elles ne sauraient être pas réductibles à une religion ou à une mémoire particulière.

Par là, aucune adhésion à un dogme - quel qu'il soit:

«Si tu rencontres le Bouddha, tue-le», disent les maîtres zen. Un Bouddha perçu à l'extérieur de nous-mêmes comme modèle de perfection entrave en effet la découverte de notre propre esprit qui - une fois éclairci - est lui-même Bouddha.

Le second préalable, je l'emprunte à un poète chinois du IXe siècle: «On appelle phrase morte une phrase dans le langage duquel il y encore du langage; une phrase vivante est celle dont le langage n'est plus langage.»

Je voudrais me tenir ici du côté de la phrase vivante. Et marquer la dimension opérante de ces sagesses au quotidien.

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Une anecdote taoïste, pour commencer, que je livre à votre méditation:

Une araignée rencontre un mille-pattes et lui demande: «Comment fais-tu pour marcher sans entremêler tes pattes?

Le mille-pattes s'arrête net, réfléchit et reste sans réponse - mais lorsqu'il tente de se remettre en marche, c'est une pagaille indescriptible, il ne peut plus avancer...

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«Notre propre aveuglement nous guide à tout moment. Plus vaste est le chaos, plus tout devient parure. Médite toujours sur tout ce qui t'exaspère. »

Ce sont là quelques formules paradoxales de Chögyam Trungpa, maître tibétain contemporain dont j'ai traduit la «Folle Sagesse 1».

Dans cette perspective, la pratique spirituelle n'a pas pour objet d'apporter une réponse confortable à la douleur ou à la confusion qui nous habitent. Au contraire, notre souffrance, nos émotions sont perçus comme autant de tremplins vers une redécouverte infinie de nous-mêmes. «On creuse dans ce que la vie a d'irritant, dit Trungpa. On y plonge et on s'y établit.» C'est une sorte d'ascèse renversée, un complet basculement de l'agir et du voir. La voie ne rejette rien. Elle est pur accueil, intime adhésion et consentement fluide. Les seuls vrais monastères, ici, ce sont les tempêtes de l'existence. Travail inouï et infini d'acceptation de soi. Re-connaissance de soi jusqu'au plus profond, sans tricher avec le doute. Re-connaissance du fait que nous existons sur plusieurs plans de réalité (une posture authentiquement tolérante, donc, à l'opposé de l'intégrisme). Exclure, diviser, c'est rétrécir la portée de notre chant. «Vous ne pouvez rien haïr de ce que vous avez fait», affirme lumineusement Abellio. Ne jouons pas à cache-cache avec le miroir.

Les désirs et les peurs sont alors réinvestis, dénudés et reconnus comme pure énergie.Tout ce qui nous mine, nous brûle et nous ronge est foyer d'éveil.

Si les sagesses orientales sont opérantes, c'est précisément parce qu'elle ne perdent jamais le réel de vue. Loin de toute séduction exotique, elles s'attachent à vaincre la «supercherie du moi» en cherchant à déraciner en nous tout ce qui relève du statique et de l'inerte, en quête d'un la toujours plus inouï, toujours plus tranchant. Non par ajout, mais par dépouillement, abandon des masques, panoplies et autres cocons. Patiente décantation de chaque instant, incessante re-prise de conscience qui s'accorde à l'imprévisible du monde. Je songe ici à la justesse d'un danseur comme Merce Cunningham:

«Les instants les plus révélateurs et les plus passionnants de la vie sont ceux qui n'ont ni passé ni avenir, qui s'accomplissent sans être rattachés au contexte, quand l'action, l'acteur et le spectateur ne sont plus identifiés, quand l'esprit, lui aussi, est suspendu en l'air.»

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Dans son École de la prière, le métropolite Antoine compare chaque journée à «une vaste étendue de neige immaculée 2»: «Personne ne l'a encore foulée aux pieds. Elle s'étend toute pure et vierge devant vous 3.» Méditant sur la dimension toujours neuve de l'instant, il le désigne comme le «point d'intersection du temps et de l'éternité 4» le seul et unique espace de notre propre découverte.

Dans les méditations qui composent les Carnets 5 ou le Dernier Journal 6, Krishnamurti souligne le prodige de chaque nouveau matin, libre du poids du passé. L'aube y est sans mémoire, le soleil sans souvenir. Chaque chose, chaque énergie y est contemplée, inlassablement saisie dans son éternité neuve.

«Ce point précis de notre vie est toujours le seul instant», affirme Trungpa. Faut-il manquer à jamais l'infini présent? Faut-il donc, semblable à ce voyageur qui court de la dernière à la première voiture d'un train pour réduire la distance de son trajet, s'acharner à vivre avec quelques centimètres d'avance, dérisoires autant qu'illusoires?

Dans sa fameuse Adresse au Dalaï-lama 7, Artaud disait : «Fais-nous un esprit sans habitudes..." Selon cette poétique de l'instant, chaque angle de la vie devient source d'émerveillement. Ou, pour le dire de façon bouddhiste, le monde reste beau malgré la souffrance. On ne surgit ni avant (le pré-jugé), ni après (le pro-jet), mais avec le monde. Ni recours, ni béquilles, mais saisie sur le vif. Car l'illusion n'est autre que le refus de ce qui est.

Les sagesses orientales nous rappellent sans cesse à l'évidence du réel. A l'accumulation perpétuelle, elles opposent la régénération d'instant en instant. Il s'agit d'approcher la vie sans la servitude du temps.

L'objectif ? Se voir tel qu'on est dans l'instant, et non point à travers une image de soi - l'image de ce que nous croyons être ou de ce que nous voudrions être, laquelle interdit en fait tout accès à ce que nous sommes.

En ce sens, esquiver le fait, c'est être malheureux.

Dans la vision krishnamurtienne, admettre «ce qui est» constitue le premier pas de la sagesse. La vérité n'a de sens qu'au regard d'une perception directe - d'une compréhension intime du présent, d'une saisie libre de toute interprétation, condamnation ou justification. Réinventer à chaque seconde une intelligence affranchie de la durée.

«Je» veux être cela, je veux faire ceci pour parvenir à cela - en un mot, j'entends toujours «devenir» quelque chose. Mais pourquoi donc? Parce que j'ai peur de n'être rien.

Cette peur alimente toutes les formes d'évasion hors de «ce qui est» - à savoir les innombrables théologies du lendemain, pour lesquelles le jour prochain, voire la vie prochaine, feront toujours l'affaire. Et puisque l'espoir d'un lendemain n'y suffit pas, nous y ajoutons le fardeau de cent mille hiers:

Écoutons: «Hier, une expérience vécue nous a appris quelque chose, et ce qu'elle nous a appris devient une nouvelle autorité. Cette autorité née de la veille est aussi destructrice que celle que consacrent dix siècles d'existence. Pour nous comprendre, nous n'avons besoin ni d'une autorité millénaire, ni de celle d'hier, car nous sommes des êtres vivants, toujours en mouvement selon le flot de l'existence, jamais au repos. Si l'on s'examine du point de vue qu'impose l'autorité d'un passé mort, on manque de comprendre ce mouvement vivant, ainsi que sa beauté et sa qualité 8.»

Dans une telle optique, vivre, c'est oublier tout ce que l'on sait à son propre sujet.

Dès que le temps est là, à l'intérieur de nous, la peur jaillit. (On a un travail, on peut le perdre. On a connu la douleur, on espère l'éviter; c'est l'espace de la prolongation indéfinie du souvenir)

«Il est assez effrayant de constater que le seul mot "espoir" comprend tout l'avenir du monde. L'idée d'un mouvement de "ce qui est" à "ce qui devrait être" est une illusion, et même un mensonge 9.» Ou encore: «Toute notre existence, tous nos livres, tous nos espoirs sont pour demain, demain, demain. Cette acceptation du temps est la pire des souffrances 10.»

Cette sempiternelle projection dans un avenir loin du présent - du «je devrais être» à la recherche d'un au-delà - est la pierre angulaire du mal-être. « Il n'y a pas de conduite idéale. Votre conduite est ce que vous êtes à travers les instants [...]. L'idéal est une fuite; vous fuyez ce que vous êtes. [...] se comprendre d'instant en instant dans la vie quotidienne, c'est cela la connaissance de soi 11.»

Par un renversement foudroyant, Krishnamurti veut «non pas rechercher un changement grâce au temps, mais récuser [le temps] comme moyen de changement 12».

Dans la fraîcheur du lâcher-prise, la vie s'improvise de commencement en commencement. Un tel état puise à la source de toute énergie; il est rencontre de l'énergie pure. Affranchi de toute continuité morte, de tout pli, il découvre la discontinuité créatrice. C'est un état expérimental, un état d'expérience vivante, où la perception accueille sans s'attacher. Naissance d'instant en instant, qu'aucun dogme ou croyance ne vient colorer, vivacité capable de saisir dans l'immédiat la qualité d'une chose, sa vérité ou son erreur.

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Ne jamais s'installer ni s'établir. «L'appréciation de la beauté de la vie ne vient que lorsqu'il y a une énorme incertitude [...] lorsque vous voyez le mouvement de chaque ombre, de chaque pensée, de chaque émotion 13...» Nous sommes ici dans un monde où l'on peut hésiter, où celui qui croit savoir ne saurait même deviner l'étendue de son ignorance - c'est à jamais un monde neuf, celui d'une infinie première fois . Confronté à un modèle d'obéissance, l'esprit abandonne sa fraîcheur et son tranchant. A Ivan Illich qui l'interroge un jour sur la créativité, Krishnamurti répond: «L'individu est celui qui s'écarte du courant 14». En ce sens, éduquer, ce n'est pas insérer l'être dans le courant routinier des choses par une accumulation de savoir - c'est-à-dire lui dicter un destin -, mais lui permettre d'exercer, sur le mode de l'attraction passionnelle, «un esprit qui n'aurait pas subi la contamination du passé 15». Plutôt que d'ajouter sans cesse au connu, de transformer le vivant en un réceptacle d'informations, il convient ici de désencombrer, de dégrossir, de dépouiller. Ne plus traduire la vie en cendres mortes, mais l'affiner au-delà du champ des comparaisons.

Peut-on réellement passer l'essentiel de notre vie comme un «être de seconde main», répétant les mots des autres, les expériences des autres - le monde des autres? Laisser notre esprit se voiler, se ternir sans jamais tabler sur notre tréfonds, embrasé par notre propre questionnement? Ressembler à ces condamnés que dépeint Kafka, recevant dans leur chair même les sentences calligraphiées par le commandant de La Colonie pénitentiaire 16. Conformisme, obéissance, imitation - nous n'apprenons plus, nous suivons, encore et toujours. Nous nous recopions nous-mêmes, à l'identique - reproduisant nos expériences, nos conclusions, nos souvenirs, rejouant la sempiternelle chanson du même sur le disque rayé d'une mémoire plombée:

«Si l'on vit une vie de seconde main - une vie fondée sur les mots, les idées, les croyances - l'esprit, la totalité de l'esprit s'étiole tout naturellement 17», affirme Krishnamurti.

C'est la mécanique parfaitement huilée du plus et du moins; nous sommes devenus des machines à comparer:

«On ne cesse de se comparer aux autres, à son propre idéal, à ceux qui sont plus heureux; c'est une activité mortelle; la comparaison est dégradante, pervertissante. Or toute notre éducation et notre culture sont bâties sur elle, d'où un effort continuel pour être autre chose que ce que l'on est. Comprendre ce que l'on est fait surgir la créativité, alors que la comparaison n'engendre que l'esprit de compétition, la brutalité, l'ambition, qui, croit-on, mènent au progrès 18.»

Celui qui (se) compare cesse de (se) comprendre. Tout être humain ne peut être approché, et a fortiori respecté, qu'en ce qu'il est in-comparable. La comparaison doit sans cesse laisser place à la compassion.

La vraie compréhension jaillit hors du champ de l'intellect - que les enseignements tibétains désignent avec humour comme le premier ministre de l'ignorance, le comparant à un «voleur dans une maison vide 19».

«Et pourquoi ne pas faire d'erreurs 20?» lance un jour Krishnamurti devant une classe de bambins. Et de démontrer qu'être «respectable», c'est précisément avoir une peur panique, sa vie durant, de commettre des erreurs. Nous n'avons appris qu'à conquérir, mais la spontanéité ne se conquiert pas.

L'éducation krishnamurtienne ne respecte aucune des valeurs factices reposant sur les différentes formes de la dépendance. Ce qui conditionne l'esprit interdit toute floraison. Et ce qui ne fleurit ne peut croître en profondeur. Former, c'est avant tout enseigner l'art d'apprendre, l'art de l'attention - regarder la totalité de la vie sans le truchement de l'intérêt personnel. L'attention, qui est un autre nom pour l'amour. «Toutes les fois qu'on fait vraiment attention, dit Simone Weil, on détruit du mal en soi.»

L'attention qui est l'art sans limites d'explorer à l'extrême de soi le meilleur de soi. Une forme de souveraineté, à la fois fluide et tendue, ouverte et rassemblée.

*

«Mettez des cendres dans un verre d'eau,

celui-ci sera pollué.

Mettez des cendres dans l'océan,

elles seront oubliées -

votre coeur est-il un verre d'eau

ou un océan?»

 

Notes

1. Folle Sagesse, Seuil, coll. «Points-Sagesses», 1993.

2. Antoine Bloom, L'École de la prière, traduit de l'anglais par Sur Jean-Marie, O.P., Seuil, coll. «Le Livre de vie», 1995, p. 107.

3. Ibid.

4. Ibid., p. 117.

5. Carnets, trad. Marie-Bertrande Maroger, avant-propos de Mary Lutyens, Éditions du Rocher, 1992.

6. Dernier journal, Seuil, coll. «Points-Sagesses», 1997.

7. L'Ombilic des limbes, Poésie/Gallimard, 1968.

8. Se libérer du connu, textes choisis par Mary Lutyens et traduits par Carlo Suarès, 1991, Stock, rééd. Le Livre de Poche, 1995, p. 22.

9. Dernier Journal, op. cit., p. 47.

10. De la nature et de l'environnement, trad. Laurence Larreur et Jean-Michel Plasait, Éditions du Rocher, 1994, p. 48.

11. De la connaissance de soi, (Inde, 1948-1950), trad. Carlo Suarès, Le Courrier du Livre, coll. «Religions et philosophies orientales», 1967, p. 78-79.

12. Réponses sur l'éducation, trad. Nadia Kossiakov, Éditions Christian de Bartillat, 1991, p. 136.

13. De la connaissance de soi, op. cit., p. 238.

14. In P. Jayakar, Krishnamurti, sa vie, son oeuvre, trad. Anne-Cécile Padoux, L'Age du Verseau, 1989, p. 256.

15. Réponses sur l'éducation, op. cit., p. 143.

16. La Colonie pénitentiaire et autres récits, traduit de l'allemand par Alexandre Vialatte, Gallimard, coll. «Du monde entier», 1959.

17. De la nature et de l'environnement, p. 161.

18. In P. Jayakar, op. cit., p. 220.

19. Le Miroir du Coeur, Tantra du Dzogchen, traduit du tibétain et commenté par Philippe Cornu, Seuil, coll. «Points-Sagesses», 1995, p. 144.

20. In P. Jayakar, op. cit., p. 168.