Un métissage axiologique en Corée

Yun-Chung CHUNG

Peut-on modéliser ce que serait un processus de métissage Orient/Occident dans un des pays concernés. Prenons le cas de la Corée du sud (schéma page suivante). Madame Choi Yun Chung, s'inspirant du modèle proposé dans un travail de troisième cycle en sciences de l'éducation, élabore les hypothèses suivantes pour son propre pays, la Corée du sud .

Dans ce modèle du métissage axiologique, elle hiérarchise les valeurs propres à chaque pays, ici la Corée et les Etats-Unis d'Amérique comme suit, après une longue analyse culturelle :

- Les valeurs-clés de la culture orientale en Corée sont le spiritualisme, le familialisme ou le holisme, l'autoritarisme et l'attitude formaliste.

- Les valeurs-clés de la culture occidentale (notamment venant des Etats-Unis) sont le matérialisme, l'individualisme, l'égalitarisme et le rationalisme.

- Ce qui dans les valeurs de la cultures orientale coréenne est susceptible d'être altéré par les valeurs occidentales, sont le spiritualisme et le familialisme ou le holisme.

- Ce qui dans les valeurs occidentales est susceptible d'être altéré par les valeurs

orientales, ce sont le matérialisme et l'individualisme.

- Ce qui dans les valeurs orientales va résister à l'influence de l'Occident, ce sont l'autoritarisme et l'attitude formaliste.

- Ce qui dans les valeurs occidentales va résister à l'influence de l'Orient, ce sont le rationalisme et l'égalité.

Sans doute s'agit-il là d'hypothèses de recherche qui demandent à être confirmées par un travail de plus grande envergure, mais elles posent, dans une existentialité sociale déjà bien évidente, les bases d'une réflexion sur une mutation socio-culturelle grandement en marche à l'heure actuelle.

 

Un exemple d'un certain type de métissage axiologique : Analyse d'un sport de combat, le Tae -Kwon- Doe.

 

Dans ma recherche (Probématisation de l'effet des valeurs traditionnelles et occidentales sur l'éducation en Corée du sud ; approche interculturelle du concept de soi, DEA de Sciences de l'éducation, juillet 1995, université Paris 8), j'ai été conduite à analyser le contenu du film Tae-kwon-doe en Corée, diffusé sur une chaîne de la télévision française (émission "envoyé spécial", France 2, mars 1995), pour éclairer le conflit des valeurs socioculturelles, principalement entre les valeurs traditionnelles et occidentales, qui influence l'éducation orientale. Ce film met en scène des vies familiales coréennes et l'histoire de vie de trois enfants : deux frères Ho et "petit courageux" appartenant à une famille modeste et Ji, une petite fille, issue d'une famille dont les parents prennent des distances à l'égard de la course effrénée aux diplômes dans la société coréenne. Pour analyser le contenu, madame Choi reprend les répliques de ce film afin de dégager les éléments du conflit opposant les valeurs traditionnelles aux valeurs occidentales.

Face au drapeau! Saluez le drapeau national! 

L'enfant est un investissement national dans ce pays.

En Corée, avant toute cérémonie officielle même à l'école, au cinéma, on salue le drapeau national. Cette cérémonie signifie la promesse de la fidélité au nation. L'enfant est l'avenir de nation, il s'éduque sous l'accent de la contribution au pays. Cela se réfère à l'holisme centré sur la nation.

Le maître en arts martiaux est leur deuxième père. En Corée, on se doit de reconnaître le roi, ses maîtres, et son père. Cette pensée est dans le prolongement du familialisme. C'est-à-dire que les Coréens sont encore obligés de se soumettre à l'autorité d'un maître. En fonction de cette manière de penser, l'autorité absolue du père en tant que patriarche impose l'espoir de réussite des enfants de chaque famille coréenne... Un simple fonctionnaire est prêt à tout pour l'avenir de ses enfants afin qu' qu'ils entrent dans la grande compétition coréenne, la course aux diplômes.

Dans la famille traditionnelle, les parents s'occupaient moins des enfants. La famille était une réalité morale et sociale, plutôt que sentimentale. Car toutes les valeurs étaient orientées vers la réussite des enfants. L'éducation familiale de l'enfant convergeait vers un seul but pratique : conduire les enfants à avoir l'ambition de l'éducation et les éduquer sévèrement pour s'efforcer de réaliser cette ambition. Comme elle fut introjectée dans la structure de l'inconscient collectif des Coréens, elle régit, de nos jours encore, la conception que les Coréens se font de l'éducation.

- Un hommage officiel, qui a fait de Hô le héros de la famille.

Hô, qui collectionne les diplômes et les victoires en arts martiaux, a été présenté au Président de la république : quel honneur ! Derrière l'enthousiasme de l'éducation, la réussite des enfants n'est pas seulement pour eux-mêmes mais plutôt pour leur famille. L'honneur de la famille, la stabilité de la position sociale, l'éducation des enfants.sont des impératifs moraux et, comme dit le père de Hô, les coréens consacrent leur vie à l'éducation des enfants. La part attribuée à l'éducation représente souvent 40% du budget d'une famille.

Je suis prêt à prendre un deuxième job pour les enfants, oui, je suis prêt à me sacrifier pour leur éducation, dit le père de Hô.

On paie des cours privés aux enfants, non seulement parce qu'on le veut, mais aussi parce que les enfants des autres suivent des cours privés, et nous, on est bien obligé de s'adapter et de participer à cette compétition des parents ! 

Dans la mentalité des Coréens en général, le critère du jugement des valeurs est dépendant des autres : la réputation des autres, le maintien de la dignité de soi-même, les Coréens sont très sensibles à leur image sociale. Faire des choix de vie chez la plupart des gens n'est pas vraiment ancré au fond d'eux-mêmes. Sur ce point, les parents ont honte des enfants qui n'ont pas de bonnes notes à l'école et qui ne réussissent pas socioéconomiquement. Cette attitude parentale est particulièrement intériorisée par les enfants.

Pour ne pas décevoir mes parents, je veux aller à l'université et devenir avocat.

Hô et Petit Courageux savent déjà qu'il leur faudra plus que du courage, justement pour répondre aux attentes de leurs parents. Le plus important dans l'acte de la piété filiale est de suivre l'opinion des parents. Comme leurs parents souhaitent leur réussite, leurs espoirs de réussite correspondent à ceux de leurs parents. Hô veut aller à l'université pour ne pas décevoir ses parents. Ce garçon sait bien que ses parents se sacrifient pour lui, pour son éducation.

Que veux-tu faire plus tard ? Ces deux frères veulent devenir, l'un avocat et l'autre, Président de la Corée, rien moins que cela ! Leur maître de Tae-kwon-doe est fier d'avoir les élèves qui sont devenus des avocats, des juges, des docteurs, etc.

Dans ce cas là, on voit que les positions professionnelles ne sont pas seulement liées à la stabilité économique mais aussi à l'autorité venant de la profession, à savoir : l'attachement au pouvoir. On a envie d'exercer une autorité pour exercer le pouvoir. Cette recherche de la "force intérieure" pour la réussite sociale amène certains parents à placer leurs enfants en stage chez les moines bouddhistes, pendant les vacances scolaires. Ils apprennent ici à être "zen", à accepter toute contrainte infligée au corps. Il suivent un cours magistral sur la maîtrise de l'esprit, même à quatre heures du matin.

La plupart des choix nécessaires dans la vie des enfants sont décidés par les parents qui s'occupent de l'éducation de leurs enfants et qui font tout ce qu'ils peuvent pour que leurs enfants réussissent. Dans la plupart des cas, même si les enfants ne le désirent pas, ils se conforment aux décisions des parents à cause de la peur et de la colère de ceux-ci.

Pour cette raison, il semble qu'un désaccord se produise entre la pénétration des idées occidentales et la culture orientale, entre la culture matérielle et la culture spirituelle. En effet, le matérialisme est le plus remarquable effet de l'influence des idées occidentales, comme le remarque un moine dans le film en revendiquant une résistance à cette intrusion par le biais des valeurs traditionnelles.

Les femmes en subissent le contre coup. Une femme digne de ce nom doit être a la fois docile et intellectuelle pour l'homme coréen. Les parents de Jy, la petite coréenne, championne en arts martiaux, peuvent décider de ne pas pousser leurs filles, parce que les filles ne sont pas concernées comme les garçons par la nécessité économique et sociale.

Les valeurs traditionnelles perdurent encore dans la mentalité des Coréens. Malgré cela, on voit que l'attitude des parents de Jy est différente des autres. Cette attitude, rare, s'appuie sur l'idée rationaliste permettant de refuser de suivre le style de vie des autres.

Pourtant, tandis que la mentalité se modifie plus lentement que les aspects matériels, les hommes s'adaptent facilement et acceptent la pénétration des idées occidentales et la conciliation entre la culture matérielle et la culture spirituelle. Les élèves ingénieurs, qui ne dorment que quatre heures par nuit, sont souvent des ceintures noires de Tae-Kwon-doe.

Concentration avant l'effort : la base du Tae-kwon-doe : méditer pour se convaincre qu'ils sont les meilleurs. La relaxation, - faire le vide - pour évacuer toute pensée d'échec. Le Tae-kwon-doe, c'est une bataille contre soi-même. On l'apprend pour s'améliorer et non pour attaquer les autres, pour nuire aux autres.

Eux, ils se sont bagarrés, c'est pour cela qu'ils sont punis. dit le maître en réprimandant deux petits élèves condamnés à regarder fixement le mur devant eux. Le Tae-kwon-doe, c'est la concentration, c'est la maîtrise de soi, la coopération, c'est tout un état d'esprit, lié au respect de l'ordre. Ils apprennent ici à être "zen" , à accepter toute contrainte infligée au corps...

Il est certain que le Tae-kwon-doe, c'est la concentration, la maîtrise de soi, et une bataille contre soi-même. Dans l'ontologie orientale, le corps et l'esprit sont interdépendants et tout à fait indissociables. Le Tae-kwon-doe, c'est l'entraînement du corps à travers l'intensification spirituelle. De même, c'est l'affermissement de l'esprit à travers le renforcement du corps. Toutefois, l'âme doit contrôler le corps. L'esprit comme l'effet d'une activité parfaitement intégrée.

Regardez le mur, ici, et vous aussi regardez le mur!...Garde-à-vous, vous ne vous êtes pas très bien conduits! Alors maintenant regardez le mur.

L'échec corporel signifie le défaut de l' ordre mental. Les étudiants qui échouent en tentant de briser une planche en bois d'un coup de poing doivent encore se concentrer spirituellement en regardant le mur.

Le spiritualisme souligné depuis longtemps était purement axé sur les aspects spirituels dans la société traditionnelle. Le sens de l'intensification d'un état d'esprit - la concentration spirituelle, l'être Zen bouddhiste - se centre sur la réussite sociale. Dans la mentalité des Coréens, la richesse matérielle est devenue la meilleure valeur de la vie réussie.

En Corée, la croissance économique est vraisemblablement remarquable depuis des années 60.. Mais cette croissance a vite déséquilibré le monde matériel et le monde spirituel. En comparaison du désir de recevoir la richesse matérielle, la qualité des rapports respectifs de l'homme et de la société, c'est-à-dire le degré d'autonomie de la personne, sa capacité de se situer dans le monde, de communiquer avec les autres et de mieux participer à la société tout en pouvant s'en libérer, ne s'exprime pas.

L'éducation des enfants met directement en rapport l'avenir familial et national qui se fonde sur le développement technologique et économique. Pour contribuer à ce développement, les enfants coréens mettent l'accent sur l'étude sans vacances dans le compétition technologique et économique.

Depuis que je viens ici, j'ai de très bonnes notes au lycée.

L'état d'esprit des arts martiaux et celui des études sont similaires : concentration, c'est un travail mental pur : la science, les études d'ingénieur nécessitent ce travail mental. Le bonheur nécessite cette attitude.

Notamment on peut remarquer que la méditation est stratégiquement utilisée et conduit vers la réussite matérielle dépendante de l'entrée à l'université. Toutes les activités sociales et spirituelles : la concentration mentale et la maîtrise de soi renforcées en apprenant le Tae-kwon-doe, l'apprentissage du Zen chez les moines bouddhistes, se vouent à la conquête de l'entrée à l'université. La réussite à ce concours est soutenue par la réussite scolaire : obtenir des bonnes notes à l'école.

La mentalité coréenne a complètement changé ces dernières années, avec l'arrivée du matérialisme occidental qui nous a apporté l'industrialisation de notre pays. Pour ne pas perdre notre âme, nous devons refuser cette influence matérialiste, en gardant nos traditions les plus profondes, comme l'art du thé, le tae-kwon-doe, et le sumodo, cet art martial zen que j'enseigne. dit un moine, un peu dépité.

N'observe-t-on pas là une certaine nostalgie du spirituel, sous-jacente à l'inconscient social dans la société coréenne contemporaine ?.

Pourtant comme dit le moine, comment pourra-t-on refuser le matérialisme dans la société réelle ?

Les gens sont égoïstes, ils prennent leur voiture, pour leur confort, même s'ils sont seuls dans leur voiture; ils pourraient prendre les transports en commun, beaucoup de gens ont plusieurs voitures... Résultat, il y a trop de pollution ! 

Cette parole reflète l'opinion de l'attitude individualiste en Corée. Toutefois cette perspective se réfère également à l'idée d'une tendance à l'holisme. Dans cette optique, il n'est pas évident que les gens prennent leur voiture. Autrement dit, il faut ne pas prendre sa voiture pour éviter le problème de la pollution.

Il ne faut pas forcer quelqu'un qui n'a pas envie de faire quelque chose.

- Que penses-tu du suicide des enfants (qui n'ont pas réussis à l'école) ? demande la journaliste à la petite Ji.

- Je pense que c'est de la faute des parents, mais aussi des enfants, car un enfant doit savoir écouter ses parents, et s'il se suicide, c'est lui qui choisit cette extrémité.

La petite Ji interwievée pense donc que la cause des suicides des enfants est à la fois la faute des parents et la faute des enfants. Devoir écouter ses parents signifie de ne pas pouvoir rejeter les attentes et les contraintes des parents. Cette enfant souligne qu'il ne faut pas forcer quelqu'un qui n'a pas envie de faire quelque chose. Ce sentiment est fondé sur l'idée de la rationalité et de légalité que ses propres parents défendent etc.. L'homme a le droit de faire des choix volontaires et il faut respecter ce droit fondamental.

Il me semble que le portrait de la famille de Ji représente le modèle d'un métissage positif dans l'ordre des valeurs. La petite Ji respecte un certain ordre traditionnel. Elle est championne en Tae-Kwon-Doe et bonne élève. Mais elle reste lucide et critique sur une tendance à l'aliénation qui résulte à la fois de la volonté absolue de réussite liée à la société libérale étayée sur la tradition lettrée propre à l'Asie. Elle parle de sagesse. Mais pourra-t-elle, réellement, devenir quelqu'un d'autre qu'une petite machine à produire des diplômes ou à faire des enfants... ?