Poème

par René Barbier

 

À Jiddu Krishnamurti (1895-1986)

 

Il est revenu du fond des âges

Avec la mer

Avec l'arbre et l'oiseau

Il faisait fondre la lance des cris

Il savait sourire à l'ouragan

Il pouvait caresser minuit

Il n'avait pas peur des paysages

Il jouait si bleu avec l'enfant

Il avait le poing désarmé

Il proposait de nous arrêter

De voir le feu et le sarment

À l'intérieur des choses

Dans le silence des êtres

Sa parole était une déferlante

Sur la digue de nos certitudes

Son sourire était sans fond

Sa tristesse illimitée

Avec lui nous parvenions

À toucher rare la solitude

À frôler notre mort sérieuse

De seconde en seconde son regard

Devenait notre unité

Son questionnement notre ouverture

Avec lui nous étions la brûlure

Du soleil dans l'eau endormie

Avec lui nos prenions le large

Dans une abeille immobile

Il nous reste un feu de Bengale

Sa voix de haute frondaison

Jamais nous ne l'oublierons

Derrière la cavalerie des images

L'infini de notre vie s'étale

Dans un seul de ses mots

Maintenant

Nous sommes libres

Hier n'est plus notre miel

Demain n'a plus d'importance

Nous absorbons l'avenir

Dans la présence du visage

Nous ne buvons plus l'Océan du réel

Avec la paille d'un concept

Aujourd'hui nous abordons

L'amour dans l'entre-deux

La fin dans l'éternel

Maintenant

Nous sommes au monde

R.B.

 


Enseigner Krishnamurti :

 

l'exemple de la réflexion

d'un groupe d'étudiants (1996)

par le Groupe "Alan WATTS",

texte écrit par Véronique NANCEL

 

La vision du monde

selon Krishnamurti

 

 

En 1930, lors d'une causerie au camp d'OMMEN, Krishnamurti avait dit: "L'individu est le foyer de l'univers, vous devez donc vous préoccuper de l'univers, c'est-à-dire de vous-même en qui tous les autres existent. L'individu est l'univers entier, l'individu est le monde entier, et non une partie séparée du monde ..."

 

Pour Krishnamurti il n'y a pas de différence, de distance entre l'homme et le monde, mais une relation intime et immédiate de cause à effet. "Je suis le monde et le monde est tel que je l'ai créé."(p26)

 

En cela nous sommes tous responsables de ce qui se joue sur la grande scène du monde. Car à en croire Krishnamurti la mise en scène de nos représentations théâtrales se fait à partir de nos structures intérieures.

Ne nous dit-il pas que "les structures sociales extérieures sont les résultantes des structures intérieures psychologiques". (p14)

Aussi nous ne pouvons que nous interroger sur la nature profonde de l'homme.

Il y a chez Krishnamurti une distinction radicale entre l'individu et l'être humain. "Je pense" dit-il "qu'il y a une différence entre l'être humain et l'individu. L'individu est une entité locale qui vit dans tel pays, qui appartient à telle culture, à telle société, à telle religion. L'être humain n'est pas une entité locale. Il est partout".(p13)

Est-ce à dire que Krishnamurti nous parle de deux sortes de monde?

L'un de ces mondes est fait d'individus - ces "petites entités conditionnées, misérables et frustrées" où il n'y a rien de neuf et un monde non corrompu, clair, "totalement neuf".(p9)

Mènerions-nous donc une double existence?

L'individu serait-il un être humain qui s'ignore?

Pour répondre à ces questions imaginons un être humain symbolisé par un canal vertical, conducteur de ce que Krishnamurti appelle la totalité de la vie. Et puis dans ce canal où circule cette énergie de vie un énorme bouchon: l'individu. Ce bouchon limite pratiquement toutes les actions du courant totalité de vie. L'objet de notre graphe est de vous expliquer le plus simplement possible la libération de ce canal conducteur. En résumé : le passage de l'individu à l'être humain.

 

1 - PRESENTATION DU GRAPHE / METHODOLOGIE.

 

Pour réaliser ce graphe nous avons fondé notre approche essentiellement sur l'ouvrage "Se libérer du connu" (Editions STOCK, 1994).

Dans un premier temps nous avons retenu quelques mots-clés et idées-forces comme point d'appui à ce que Krishnamurti appelle la "révolution totale de la psyché".(p18)

Puis pour mettre en relief le mouvement de cette dynamique de changement nous avons préféré agencer les mots les uns à la suite des autres dans un axe vertical. En fait nous aurions pu réaliser ce graphe sous forme de spirale, d'arbre ou encore de soleil avec ses rayons. Nous avons pensé que la forme du graphe devait correspondre à l'esprit de Krishnamurti, c'est-à-dire simple, dépouillé, synthétique, allant à l'essentiel. Nous avons mis tous les verbes à l'infinitif. Il nous a semblé que cette forme verbale s'accordait le mieux à la "parole vivante" de Krishnamurti.

Certains pourront interpréter ce graphe comme un processus de "mutation psychologique"(p17), d'autres verront une démarche en escalier avec des étapes à franchir.

Il s'agit simplement pour nous du support nous permettant de vous parler de ce que Krishnamurti nomme la «révolution radicale de l'individu pour arriver à l'être humain».

Graphe (une flèche à double sens traverse dans le sens de la verticale cette liste de mots) :

 

REVOLUTION RADICALE DE L'INDIVIDU

 

ETRE HUMAIN

 

MEDITER

 

AGIR ICI ET MAINTENANT

 

LIBERER DES ENERGIES

 

REJETER L'AUTORITE ET LA PEUR

 

PRENDRE CONSCIENCE - COMPRENDRE

 

OBSERVER

 

APPRENDRE A SE CONNAITRE

 

SE QUESTIONNER

 

VIVRE UN CONFLIT

 

INDIVIDU

 

 

2 - EXPLICATION DU GRAPHE

 

VIVRE UN CONFLIT - SE QUESTIONNER

Dès la première page du livre "Se libérer du connu" Krishnamurti nous pose "la question fondamentale" du sens de la vie : "De quoi s'agit-il ? La vie a-t-elle un sens?" (p9)

Nous pouvons bien sûr chercher à y répondre entre le café et le croissant du matin, en reprenant en vrac les concepts de certains philosophes, sociologues, scientifiques ou intellectuels. Mais comprendrons-nous vraiment, au sens de prendre avec, le sens intime de notre existence?

 

Pour Krishnamurti "toutes les philosophies, toutes les théologies ne sont que des évasions hors de la réalité de ce qui "est" en tout état de fait."(p15) Car si ces récits nous satisfont "c'est que nous vivons de mots et que notre vie est creuse et vide: une vie pour ainsi dire de "seconde main". (p10)

Mais comment nous rendre compte que "depuis des siècles, nous nous faisons alimenter par nos maîtres, par nos autorités, par nos livres", bref que nous sommes "la résultante de toutes sortes d'influences" et qu'il n'y a rien de "neuf" en nous?

Comment nous rendre compte de tous nos conditionnements? (p10)

"On ne peut se rendre compte de la façon dont on est conditionné" nous dit Krishnamurti "que lorsque survient un conflit dans une continuité de plaisir ou dans une protection contre la douleur".(p31)

Il arrive parfois que des événements dans notre parcours de vie nous questionnent profondément sur la réalité de ce que nous sommes, et éveillent en nous notre propre sens d'orientation. C'est par exemple lorsque nous perdons un être cher, un ami ou encore lorsque la maladie nous diminue ou nous conduit vers la mort. Nous sommes alors comme au pied du mur du sens de la vie et de la réalité de ce que nous en faisons. C'est une question de vie ou de mort.

"Cela veut dire que nous nous retrouvons seuls" pour cerner les "causes fondamentales" de nos souffrances ou de nos joies, de nos conditionnements, de nos peurs.(p12)

Et quel choc alors pour nous de constater que ce que nous prenons pour notre réalité d'être, n'est en fait que "l'image de notre propre déformation".(p11)

Il se produit en nous un conflit important, car aborder la question du qui suis-je ne se fait pas sans risque. Le risque de tout remettre en question: Sa vie et soi-même. Qui est moi? Tenter d'y répondre c'est commencer à voir en profondeur et peut-être vivre un conflit. Et justement c'est ce conflit qui a besoin d'être vécu jusqu'à ses racines pour nous permettre "d'exploser à partir du centre" (p12), et de découvrir le "champ total de notre moi-même".(p26)

Alors nous dit Krishnamurti "vous serez la cause d'un grand trouble en vous-même et autour de vous".(p13)

C'est alors que commence notre "voyage de découverte dans les recoins les plus secrets de notre conscience".(p22)

Mais une telle aventure ne démarre que lorsque nous sommes perdus; c'est-à-dire lorsque nous constatons l'échec de nos références et "qu'il n'y a pas plus de sentier vers la réalité qu'il n'y en a vers la vérité".(p25). Cela nous ne pouvons le comprendre qu'en l'éprouvant dans notre propre vie, en allant voir en face de quoi nous sommes faits. C'est pourquoi pour Krishnamurti "il est vital que nous nous comprenions d'abord complètement". (p25)

 

APPRENDRE A SE CONNAITRE

 

Plus nous nous connaissons et plus nous pouvons aller voir ce qui s'y passe.

Pour Krishnamurti c'est à partir de notre propre expérience que nous pouvons connaître "ce qui est".

Se connaître n'est-il pas le début de la sagesse?

Mais comment apprendre à se connaître ?

Et d'abord qu'est-ce qu'apprendre ?

Dans "Se libérer du connu" Krishnamurti le définit implicitement tout au long de son ouvrage : c'est être à la fois "notre propre maître et notre propre disciple"(p25), car c'est notre croyance au maître qui crée le maître.

Pour cela il est important de constamment "mettre en doute tout ce que l'homme a accepté comme étant valable et nécessaire".(p26)

Il s'agit pour Krishnamurti non pas d'un doute psychologique qui paralyse mais d'un doute créateur qui permet d'être vigilant dans l'étude de "l'actualité de ce que nous "sommes" et non de ce que nous souhaiterons être".(p27) Ainsi, apprendre exige une grande sensibilité.

Toutefois le fait d'apprendre n'en reste pas moins pour nous un grand mystère. En cela l'article du Bulletin du GREK (Groupe de recherche sur l'Enseignement de Krishnamurti) de mai 1995 de René BARBIER sur "l'art d'apprendre" peut nous éclairer à ce sujet : "Nous dirons que l'art d'apprendre est le processus singulier et unique d'éducation qui conduit un sujet à se rendre disponible ontologiquement pour se sentir relié au mouvement créateur du monde".

Ainsi apprendre serait, pour ainsi dire, dans le fait même de ne pas enfermer notre conscience dans le temps, ni dans la pensée. Comme le souligne Krishnamurti "l'information dans notre propre champ psychologique est toujours une chose du présent", les connaissances appartiennent au passé.(p27)

"Nous comprenons alors qu'apprendre est un mouvement perpétuel qui n'a pas de passé."(p27) En conséquence apprendre à se connaître c'est savoir "mourir au passé". Et pour Krishnamurti seul dans le présent s'éprouve la réalité de ce que nous sommes.

Enfin pour nous connaître Krishnamurti nous dit que nous devons apprendre de nous-mêmes et non des autres, car nous sommes les autres. Si nous essayons de nous étudier selon autrui nous demeurons éternellement une "personne de seconde main".(p19) De toute façon nous ne pouvons pas apprendre des autres. Personne, par exemple, peut nous apprendre à être attentif.

 

OBSERVER

 

Ce que nous entendons d'ordinaire par observer est la distance qui nous permet de regarder un objet. Et plus grande est la distance entre le sujet et l'objet et mieux nous voyons, nous semble-t-il, l'objet dans sa globalité.

Pour Krishnamurti il s'agit au contraire d'habiter complètement son observation. Il n'y a pas de distance entre soi et la chose observée : "l'observateur est l'observé".(p121)

Si, pour Krishnamurti, l'observateur se sépare de ce qu'il observe, il risque de voir non pas l'objet dans sa réalité mais la projection qu'il s'en fait. "On ne voit" nous dit-il "que ce que l'on projette soi-même".(p29)

Pour réellement observer "il nous faut avoir un esprit libre".(p28) Mais c'est difficile , car "la plupart d'entre nous ne savent ni regarder ni écouter leur propre être".(p29)

Krishnamurti nous invite ainsi à réfléchir à quelle catégorie d'observateur nous appartenons : "sommes-nous, nous l'observateur, une entité morte essayant d'observer une chose vivante, ou un être vivant qui observe une vie en mouvement?"

Ce qui "ouvrira la porte" c'est notre lucidité quotidienne.

Pour Krishnamurti si nous sommes conscients avec acuité de ce qu'il y a lieu en nous-mêmes et dans notre vie quotidienne, intérieurement et extérieurement, alors nous pourrons découvrir une lucidité qui est extrêmement vivante. De l'intensité de cette lucidité se dégage l'attention d'une qualité telle, que l'esprit, qui est cette lucidité, devient extraordinairement sensible et hautement intelligent.

"Un tel état d'attention" nous dit Krishnamurti est une plénitude d'énergie où la totalité de nous-mêmes se révèle".(p39)

Notre attention c'est la perception aiguë de ce que nous disons, de comment nous parlons, marchons, pensons.

Avec Krishnamurti nous parlerons donc de totale attention.

Il s'agit d'une attention totalement désintéressée, qui n'a d'autre objet que soi-même, qui ne se détache pas d'elle-même, de sa qualité. Une attention qui s'identifie totalement à ce qu'elle observe: une observation totale ou vision globale, silencieuse et sans préjugé, ni commentaire.

Une observation qui n'est qu'observation de soi dans sa relation avec soi et les autres. Ainsi l'observation commence par la prise de conscience de l'état de notre relation à l'objet. Pour Krishnamurti "nous ne pouvons nous observer qu'en fonction de nos rapports, parce que toute vie est relations".(p26) Mais nous ne pouvons "explorer des profondeurs qu'avec un esprit pénétrant comme une aiguille, dur comme le diamant".(p68)

"Par cette observation impartiale la porte pourra, peut-être s'ouvrir pour vous, et vous saurez ce qu'est cette dimension en laquelle il n'y a pas de conflit et pas de temps".(p41)

L'observation, nous dit Krishnamurti, est le commencement de la compréhension.

 

PRENDRE CONSCIENCE - COMPRENDRE

 

"...Et nous mènerons notre enquête à notre propre sujet, diligemment et d'une façon intelligente".(p25) Or, par où commençons-nous à nous comprendre nous-mêmes?

Pour Krishnamurti, prendre conscience et comprendre la nature et la structure de nos processus, c'est étudier les "rapports que nous entretenons avec le monde extérieur.. et dans notre monde intérieur".(p27) Et il s'agit d'en comprendre les causes et non les effets.

Comprendre pour Krishnamurti ne signifie en rien l'application de systèmes logiques, analytiques. Comprendre n'est pas un processus intellectuel mais plutôt la capacité d'intégrer en nous le processus entier de notre conscience, de "saisir tout le champ de notre conscience."(p35)

Cette capacité d'intégrer est la compréhension de soi dans toute sa complexité, ses conditionnements et sa relation avec soi et les autres.

Mais pour en prendre véritablement conscience s'agit-il encore d'aller avec ses entrailles au coeur de la question. C'est-à-dire de regarder en face les choses sans jugement de valeur, et de les vivre intimement jusqu'au bout de la réponse. Alors, pour Krishnamurti, lorsque l'on s'est examiné aussi profondément, on peut aller plus profondément encore.

"Pour comprendre une chose" nous dit Krishnamurti "il faut vivre avec elle, l'observer, connaître tout son contenu, sa nature, sa structure, son mouvement". (p28) "Et pour vivre avec une chose, l'esprit, doit, lui aussi, être vivant". (p28)

 

REJETER L'AUTORITE ET LA PEUR

 

Qu'est-ce que la peur ?

Pour Krishnamurti la peur est un des plus grands problèmes inhérents à la vie. La peur a toujours un objet, elle n'est jamais abstraite. Elle n'existe que par rapport aux opinions que nous nous faisons des faits.

Comment se libérer de la peur ?

Pour lui comprendre la peur c'est l'explorer, pénétrer complètement son contenu et voir la nature même de la peur.

De quoi avons nous peur ?

Une des causes majeures de la peur est "le refus de nous voir tels que nous sommes".(p52) C'est pourquoi nous préférons nous conformer à des modèles extérieurs et nous engluer dans des habitudes et des fausses certitudes.

"Le passage de la certitude à l'incertitude est ce que j'appelle la peur"(p53) nous dit Krishnamurti.

Et selon lui une des conséquences de la peur est l'acceptation de l'autorité.

Pouvons-nous rejeter l'autorité et la peur ?

Rejeter l'autorité et la peur c'est d'abord devoir regarder pourquoi nous avons une tendance habituelle à obéir ou à angoisser. Le fait même d'étudier toutes les structures psychologiques de l'autorité et de la peur comporte une négation de toutes ces structures, "et lorsque nous les nions" nous dit Krishnamurti "cette action est la lumière de l'esprit qui s'est libéré de la peur et de l'autorité".(p137) Pour lui cette négation est un acte positif qui provoque en nous le silence de la pensée.

 

LIBERER DE L'ENERGIE

 

Pour Krishnamurti nous alimentons nos conflits de notre propre énergie. Cela crée en nous-mêmes des forces de frottement et il y a perte d'énergie.

Mais dès que nous passons à l'acte pour comprendre un problème et s'en libérer, "n'arrive-t-il pas que nous soyons animés d'un surcroît d'énergie" ?(p20)

Pour Krishnamurti laisser passer l'énergie c'est défaire nos noeuds intérieurs en observant la structure du problème. Et "cette énergie n'est-elle pas alors la mutation ?"(p21) "C'est elle-même cette énergie qui provoque en nous une révolution radicale : nous n'avons pas à intervenir du tout".(p21)

La liberté est inséparable de la libération de cette énergie. Etant libres nous agissons à partir de ce centre et donc sans peur.

Nous avons besoin d'énergie , non seulement pour provoquer en nous une révolution totale, mais aussi pour nous explorer, pour voir, pour agir.

 

AGIR ICI ET MAINTENANT

 

Pour Krishnamurti le sens de l'agir est de découvrir sa propre pensée dans le fait même de l'exprimer.

"L'action est toujours dans l'immédiat. Elle n'a lieu ni dans le passé ni dans le futur".(p91)

Pour lui l'action se situe dans l'ici et maintenant car seul le présent nous relie à l'action et par conséquent à nous-mêmes et aux autres.

Mais agir est pour nous si dangereux que nous nous conformons à l'idée dont nous espérons qu'elle apportera une sorte de sécurité. Ainsi pour Krishnamurti se produisent : l'intervalle, l'idée et l'action.

C'est dans cet intervalle, constitué pour Krishnamurti de la pensée, que se trouve le champ du temps psychologique.

Et qu'est le temps pour Krishnamurti?

Pour Krishnamurti c'est précisément l'intervalle entre l'idée et l'action. Et l'intervalle engendré par la peur est douleur. Ainsi nous vivons au passé avec des souvenirs. Mais, pour Krishnamurti, que nous soyons vieux ou jeunes, c'est "maintenant" que tout le processus de la vie doit être élevé à une autre dimension". (p152) Il s'agit pour nous de "percevoir la nature et la structure de nos rapports avec le monde car dans le fait même de les voir "est" le faire".(p150)

Dès lors l'homme, en tant qu'être humain vivant dans le monde, engendre une nouvelle qualité d'être qui au sens de Krishnamurti est celle d'un état religieux. C'est, pour lui un état d'esprit dans lequel il n'y a aucune peur, mais un esprit toujours neuf et libre.

Ainsi Krishnamurti nous enseigne que la mort est un renouvellement, une mutation où n'intervient pas la pensée qui est toujours vieille. Lorsque se présente la mort, elle apporte toujours du nouveau. Pour Krishnamurti "se libérer du connu, c'est mourir, et alors on vit".(p96)

 

MEDITER

 

Méditer pour Krishnamurti c'est la capacité fondamentale à saisir la totalité de la vie. Et nous devons comprendre que cette méditation implique l'amour. "Un amour né du silence complet en lequel celui qui médite est absent". (p148)

Pour Krishnamurti la méditation ne consiste pas à suivre un système. Ce n'est pas une constante répétition, imitation ou concentration.

Méditer c'est "mener une enquête dans les sphères de nous-mêmes". (p145) Et cela exige une grande sensibilité à la fois physique et psychologique. C'est laisser libre cours à notre créativité, c'est vivre l'intuition de l'instant présent. C'est être attentif à tous les mouvements de la pensée.

En cet état d'observation, nous commençons à comprendre tout le commencement du penser et du sentir et de cette lucidité naît le silence.

Pour Krishnamurti la méditation est un état d'esprit qui considère avec une attention complète chaque chose en sa totalité.

"La méditation" nous transmet Krishnamurti "est un des arts majeurs de la vie, peut-être l'art suprême". (p147)

 

3 - INTERROGATIONS

 

Lorsque Krishnamurti nous dit que nous sommes le monde, que nous sommes la conscience totale de l'humanité, comment nous imaginer cinq milliards de visages à la fois différents et semblables ?

L'être humain serait-il une somme de consciences tissées et métissées ?

L'ignorance fondamentale de l'individu serait-elle de ne pas savoir qu'il est relié à la conscience universelle ?

 

4 - CONCLUSION : IMPLICATIONS PERSONNELLES

 

Céline, Etudiante en licence des sciences de l'éducation à Paris XIII., 22 ans :

 

Ce cours m'a permis de redécouvrir l'éducation à travers la culture indienne et plus particulièrement à travers Krishnamurti.

"Vivre quelque chose" Explication page 31 de l'ouvrage : Se libérer du connu.

A un moment de notre vie, on peut être amené à vivre quelque chose, à se questionner, à apprendre à se connaître puis à prendre conscience, jusqu'à se libérer. Mais l'individu a le choix et peut toujours retourner à son état originel, c'est à dire à son conditionnement pur et simple sans chercher à évoluer.

Ainsi, l'individu peut-il suivre sa vie face à une sorte de boucle entre son conditionnement et "vivre quelque chose".

D'autre part, j'ai eu la plus grande difficulté à avancer dans le texte de Krishnamurti à cause de deux idées essentielles qui ont contribué à me bloquer plus ou moins dans la suite de ma lecture.

L'explication du fait que tous nous sommes conditionnés dès la naissance; avant de le voir écrit, expliqué, argumenté, je l'ignorais. Le fait que nous soyons "mécanique", et "automatique" (page 10) donc que nous sommes des robots; le fait que nous ne sommes pas neufs, que nous nous bornons à imiter des modèles. Tout cela a déclenché en moi des interrogations et un certain malaise difficile à dépasser.

La seconde chose qui m'a bloqué plus que gêné, est le fait que nous devons "mourir au passé et à l'avenir", donc vivre simplement le présent, le "ici et maintenant". En effet, j'adore vivre en songeant à ce que j'ai fait hier ou à ce que je ferai demain. J'ai besoin de penser à hier, à ce que j'ai vécu, ressenti hier pour avancer et vivre; et c'est ce que je vais faire demain qui me motive, qui me donne du sens.

Aussi cela a-t-il été difficile de lire objectivement, de vivre pleinement l'écrit de Krishnamurti.

De plus, j'ai éprouvé un certain mal être dans le fait que je me sens par rapport à la vision de Krishnamurti en bas du graphe, à peine au dessus de l'état d'individu conditionné, donc très loin de l'être achevé dont parle Krishnamurti.

 

Sunmi, Etudiante coréenne à Paris XIII :

 

Je voudrais parler du changement de mes idées et de mes sentiments au cours d'échanges d'opinions au sein de notre groupe.

Je suis une personne totalement conditionnée par la société actuelle où je vis. Le terme "conditionnement", je l'ai vraisemblablement rencontré pour la première fois dans cette U.V., mais je suis consciente que je le suis.

Depuis que je suis en France, j'entendais souvent dire que j'étais très Coréenne. Je ne savais pas exactement ce que cela signifiait. Cela ne devait pas concerner, tout du moins, le physique, mais plutôt mon comportement. Lequel consiste à parler doucement, ne pas contredire les opinions des autres et être à l'écoute des autres plutôt que s'exprimer. Tous ces critères représentent plus ou moins la femme traditionnelle de mon pays. Alors, quand on me disait cela, je n'étais pas vraiment contente car je savais bien que malgré toutes mes apparences, je suis tout à fait l'opposé. C'est pour cela que je me suis présentée comme une personne radicalement conditionnée par la vie coréenne à tel point que je me comporte de telle façon sans vraiment m'en rendre compte.

Je me souviens des sentiments que j'ai ressenti tout juste après avoir lu le livre de Krishnamurti. C'était "Se libérer du connu" que notre groupe a choisi en commun. J'étais frappée par le fait qu'il a révélé, en quelque sorte, mon secret: mes contradictions: entre ce que je suis et ce que je devais être, en utilisant le terme de la "révolution radicale".

Pendant un moment, je me suis consacrée à la lecture de ses livres. Se mêlaient lors de mes lectures à la fois joie et souffrance. Pourquoi cette joie? Parce que Krishnamurti a tout simplement répondu aux questions que je me posais depuis longtemps. J'étais tout à fait d'accord avec ce qu'il disait sur l'amour, la peur, la liberté, etc.

Je me suis retrouvée tout d'un coup libre devant tous mes problèmes contradictoires. Mais pourquoi cette souffrance? Parce que la réponse la plus pertinente me concernait: "on ne peut pas être libre graduellement. Ainsi voir c'est à la fois agir et être libre".

Alors, il me fallait être radicale.

Etant donné que je suis habituée depuis longtemps à réagir en progressant par étape pour arriver à quelque chose, je me sentais incapable de suivre la voie de Krishnamurti. Même si cette façon de réagir n'a jamais bien marché, il y avait quelque chose qui m'empêchait d'agir ainsi. En fait, c'était la peur qui m'empêchait d'agir tout de suite. Comme il disait:" la peur, c'est le passage de la certitude à l'incertitude". J'ai peur de ne pas trouver ce que je cherche ou de perdre ce que j'ai. J'ai accepté son enseignement comme une autre idéologie, pour cela il a créé un conflit en moi.

Je me suis retrouvée au point de départ, alors j'ai fermé mes livres en me disant que Krishnamurti était quelqu'un de différent et d'extraordinaire alors que je suis ordinaire et n'arriverai pas à vivre comme lui. Du coup, j'ai apparemment retrouvé mon calme. Du fait de nos rencontres régulières et des discussions suivies, j'étais plutôt dérangée par mes collègues qui me demandaient mes opinions. Plus exactement, j'étais dérangée par le fait d'avoir déjà goûté à l'enseignement de Krishnamurti avec lequel j'étais en accord. Surtout, ayant comme projet d'être enseignante à l'avenir dans la société coréenne où les contraintes sociales sont nombreuses et où la compétition absurde entre les élèves est plus importante qu'en occident, je ne pouvais pas fermer les yeux comme si de rien n'était. Il est pourtant facile de dire: "je n'y peux rien" ou bien "comment pourrais-je influencer le monde", notamment face au système éducatif coréen qui n'est, certes pas sans problème. Cette fois-ci, Krishnamurti me demande si j'ai vraiment essayé d'être libre, si je veux vraiment être libre.

Il dit dans son livre: "De l'éducation" que l'éducation doit aider l'individu à mûrir librement, à s'épanouir en amour et en humanité. C'est à cela que nous devrions nous occuper et non pas à façonner l'enfant conformément à un modèle idéal. Seul l'amour peut engendrer la compréhension d'autrui.

Je trouve cela fondamental et tellement beau que je retiendrai cette phrase toute ma vie, même si je ne devais pas être enseignante. Cependant, je me suis rendue compte qu'en premier lieu, je devais être libre et également avoir l'amour. Je suis donc retombée sur Krishnamurti comme référence, mais cette fois-ci, avec plus de sincérité, je me requestionne sur le principe de ma liberté: Mon voeu est-il d'être absolument libre?

 

Magali, 22 Ans, Licence des Sciences de l'Education, se destine à l'IUFM :

 

Je m'appelle Magali, et je souhaite aussi parler du conditionnement. Je voudrais préciser un peu ce que Véronique a appelé le Bouchon, l'Obstacle qui empêche l'ascension de la vie.

Le conditionnement serait en fait les règles de conduite que l'on suit machinalement. Krishnamurti dit que nos pensées sont mécaniques et que nos réactions sont automatiques. On ne se rend pas compte de ce conditionnement, on ne se pose pas de question. Dans ce conditionnement il y a plusieurs choses qui apparaissent: l'autorité dont on a déjà parlé, Krishnamurti dit que nous acceptons l'autorité et la tyrannie de ceux qui déforment nos esprits et qui faussent notre mode de vie. En effet, nous sommes conditionnés dans tout, à savoir, la tradition. Mais le conditionnement regroupe aussi le manque de connaissance de soi et des autres. Krishnamurti dit: "Je dois prendre conscience du champ total de mon moi-même et ce champ est vital de fonction à la fois devant l'individu et la société car on est obligé de se voir par rapport aux autres". Il dit aussi: " Je ne peux m'observer qu'en fonction de mes rapports puisque toute vie est relation". Le gros problème que le conditionnement nous pose, c'est la peur parce qu'elle bloque dans le sens ou elle prend toute notre énergie nécessaire à l'ascension. Krishnamurti dit : "Cette énergie nous est nécessaire, et lorsque cette vitalité survient du fait que nous avons rejeté la peur sous toutes ses formes, c'est elle-même, cette énergie, qui provoque en nous une révolution radicale. Nous n'avons pas à intervenir du tout". En effet, c'est en rejetant la peur que nous pourrons nous élever un peu.

 

Anne-Claire, 23 ans, Licence des Sciences de l'Education, se destine à l'IUFM :

 

Je m'appelle Anne-Claire et je souhaite vous parler de ce que le livre a provoqué chez moi, en moi. Le jour où nous avons fait connaissance, nous nous sommes fixés l'objectif de tous lire le livre pour la séance suivante. J'ai donc lu ce livre et avoue ne pas l'avoir aimé du tout. En effet, il m'a beaucoup perturbé et finalement lorsque l'on s'est revus après une longue période de grève, ce fut pour moi, une sorte de période de gestation, car j'ai l'impression qu'il a un peu germé.

D'autre part j'ai aussi le sentiment que ce livre a déclenché en moi le stade du graphe: " Se questionner, vivre quelque chose, vivre un conflit". Ce livre a été mon conflit en fait. Mon conditionnement me plaisait réellement jusque là et je me suis pris une grosse "claque" dans la figure: Je suis vraiment conditionnée, vraiment prise dans ce système qui n'est pas propre en soi. J'ai réalisé qu'il y a beaucoup de choses choquantes, et en ouvrant les yeux cela ne va pas bien et surtout cela ne me plaît plus. Alors je ne suis pas non plus montée très haut. Maintenant, je suis à la recherche d'une image car sans elle tout cela ne me parle pas beaucoup, et j'ai envie de dire qu'en fait durant toute ma période de conditionnement, je n'étais pas encore née. J'étais encore dans le ventre de Maman, bien au chaud, bien lotie, nourrie, logée, bien tranquille et puis là, je viens de naître, je découvre plein de choses et c'est à moi de gérer toutes ces choses.

Voilà, je suis aujourd'hui à ce stade du graphe et j'ajouterai à cela que si l'ouvrage de Krishnamurti "Se libérer du connu", n'est pas épais, il n'en n'est pas moins dense.

 

Leila, 30 Ans. Licence des Sciences de l'éducation :

 

Je vais parler quant à moi, du fait de libérer de l'énergie. Mais comment peut-on libérer de l'énergie?

Krishnamurti dit, et je suis d'accord avec lui: "On ne peut penser à la joie, c'est une chose immédiate, on ne pense pas, on la transforme en plaisir. La vie dans le présent est la perception immédiate de la beauté, la déclaration qu'elle comporte sans la recherche du désir qu'elle pourrait procurer.

En fait la joie libère de l'énergie et cela permet d'agir, permet de continuer.

Sur le terme méditer, et j'aime beaucoup méditer, il dit: "La méditation est un des arts majeurs dans la vie, peut-être l'art suprême et on ne peut l'apprendre de personne c'est sa beauté. Il n'a pas de technique, donc pas d'autorité. Lorsque vous apprenez à vous connaître, observez-vous, observez la façon dont vous marchez, dont vous mangez, ce que vous dites, les commérages, la honte, la jalousie. Etre conscient de tout cela semble option et faire partie de la méditation. Ainsi la méditation peut avoir lieu alors que vous êtes assis dans un autobus, ou pendant que vous marchez dans un bois plein de lumières et d'ombres, ou lorsque vous écoutez le chant des oiseaux, ou lorsque vous regardez le visage de votre mari ou de votre femme". Voilà, c'est un passage que j'aime. Mais ce qui m'a gêné, c'est qu'il parle beaucoup de la pensée et très peu du corps. Mais par la suite, j'ai compris pourquoi. Krishnamurti prend l'être humain dans sa totalité et ne fait pas de partage entre le corps et l'esprit.

 

Patrice, 35 Ans :

 

Je m'appelle Patrice. Dans toutes les idées et les concepts de Krishnamurti, ce qui m'a le plus frappé, c'était l'idée ou bien le concept de la méditation, et le concept où il rejette l'autorité. Je n'arrivais pas bien à canaliser cela et puis à partir du travail de groupe, après un certain temps je me suis mis en résonance avec ces termes. Et aujourd'hui, je pense que parmi les idées avancées par Krishnamurti, ce sont des idées fortes qui me touchent vraiment profondément. Alors, pourquoi profondément, parce que rejeter l'autorité n'est pas une chose facile, cela suppose un certain travail à faire sur soi-même, autour de soi-même et puis à l'intérieur de soi-même. Je pense que c'est un travail de très longue haleine car Krishnamurti dit dans un passage de son livre que l'on voit depuis des siècles que nous nous alimentons de nos rêves et de nos autorités, ainsi nous sommes le résultat de plusieurs influences et ces influences entraînent un esprit déformé. Ainsi, si cet esprit se regarde dans le miroir, il renvoie une image déformée de lui-même.

A propos de l'autorité: "Tout un chacun peut rechercher une réalité promise plutôt qu'une réalité non promise par autrui ce qui permettrait d'opérer un changement et puis de rejeter l'autorité. En rejetant l'autorité Krishnamurti ajoute que l'on devient bien son propre disciple et son propre maître. Ces deux mots m'ont alors beaucoup fasciné...

A propos de méditer. Que signifie méditer?

A force de discussions, avec le groupe, j'ai réalisé que sa définition du verbe méditer n'a rien à voir avec une définition que l'on peut se faire. Il ne s'agit pas ici de se concentrer sur un fait, sur un visage ou sur une idée, mais c'est plutôt le fait de se laisser aller en quelque sorte pour approfondir les choses. J'avoue que c'est le point qui m'a le plus marqué.