SYNTHESE DE LA THESE "IDENTITES ET TACTIQUES AUTODIDACTES" (Université Paris 8, Sciences de l'éducation, Dir. de recherche René Barbier, 1997)

 

Christian VERRIER

 

Puisque l'autodidaxie, sans doute parallèlement à d'autres apprentissages informels, est peut-être un des modes d'apprentissage apparus le plus tôt dans l'histoire des hommes, qu'est-elle devenue aujourd'hui, en des temps "pédagogiques" ?

Pour répondre à cette question principale, cette recherche s'est fixé pour tâche d'explorer les différents possibles de l'autodidaxie, de tenter d'en retrouver les traits les plus récurrents rendant compte avec précision de différences la distinguant d'autres types d'autoformation, de l'apprentissage par l'expérience, dont elle s'éloigne fréquemment, tissant ses propres spécificités qui en font une démarche apprenante éminemment intentionnelle et indépendante.

Par une définition introduisant l'infini des possibles autodidactiques, nous conceptualisons l'autodidaxie en proposant qu'elle soit l'auto-apprentissage volontaire d'une personne, quel que soit son niveau de scolarité antérieur, s'effectuant d'une façon autonome hors cadre hétéroformatif organisé par la société, en ayant éventuellement recours à une personne-ressource.

Au terme de notre travail, nous proposons le modèle d'une autodidaxie ne fonctionnant plus sous le signe de la continuité, mais selon des phases alternant avec de l'hétéroformation, au sein d'existences désormais largement marquées dès l'enfance par des apprentissages institutionnalisés et obligatoires. Tout vécu apprenant est aujourd'hui constitué de périodes hétéroformatives et autodidactes enchevêtrées. Nous montrons l'importance que revêtent ces phases autodidactiques dans la construction identitaire de l'individu, et, plus encore, la subversion qu'elles peuvent exercer sur toutes les formes d'immobilisme institutionnel et social ; l'autodidaxie pourrait introduire alors, par le caractère largement imprévisible de ses manifestations, des formes de mobilité et de créativité menacées par la "pédagogisation" de la société.

Il s'est agi de restituer l'autodidaxie dans une problématique bio-cognitive historique la plus large possible, tant sociale qu'individuelle. En l'évoquant sous forme d'un processus bio-cognitif transitionnel, tendu entre les pôles auto et hétéro, tentative a été faite de reconsidérer et de renouveler l'approche classique.

Compte tenu de ce processus, il ne serait plus temps de chercher à repérer des formes "pures" d'autodidaxie, mais il conviendrait de se demander comment les institutions peuvent laisser émerger, voire favoriser les moments autodidactiques.

En complément de cette reconsidération théorique globale, l'étude de l'imaginaire développé sur l'autodidaxie, sous forme d'images métaphoriques issues de différents travaux et écrits la concernant, permet en partie de comprendre comment fonctionnent les grandes représentations s'élaborant sur elle, et de saisir pourquoi il s'agit d'un thème provoquant de nombreux engouements ou rejets rapides, de la part de points aussi bien profanes que savants. Cet imaginaire contribue à faire de l'autodidaxie une surface de projection idéale, dans laquelle peuvent se reconnaître ou s'effrayer nombre de pédagogues, mais également la société tout entière, dans un univers ou les déracinements sociaux, économiques et culturels, contraignent chacun à de constantes mutations identitaires et professionnelles, au cours desquelles les phases autodidactiques sont fréquentes.

Il semble important de pouvoir démythifier et démystifier autodidaxie et autodidactes, trop souvent nimbés d'un imaginaire troublant une juste perception de ce qu'ils sont véritablement, d'une sorte d'idéologie tant sur-positivée que sur-négativisée, qui ne donne pas sa juste place à ce qu'est cet auto-apprentissage tel que nous le décrivons. Prendre conscience de ce qu'est véritablement l'autodidaxie permettrait à chacun de se situer judicieusement dans ses propres actes auto-apprenants, de peut-être les évaluer avec davantage de pertinence, de relativiser ses attitudes de rejet ou de respect de l'institution enseignante, de développer son sens critique vis à vis du savoir et de son rapport à l'apprendre.

Loin d'être marginale, il se pourrait que la place de la recherche sur l'autodidaxie dans les sciences de l'éducation soit en fait centrale, contribuant à la compréhension en profondeur de maints fats éducatifs demeurant opaques sans que référence ne soit faite au fonctionnement de l'apprenant solitaire, puisqu'en définitive, malgré toute la bonne volonté de l'éducateur (du professeur, du formateur), la réussite de la transmission des savoirs (pour ne s'en tenir qu'à cet aspect de l'éducation) demeure dans tous les cas suspendue à l'activité apprenante individuelle de l'élève ou du formé, qui n'apprend, on le sait, que lorsqu'il a décidé d'apprendre, en dialogue profond avec lui-même. Sur ce registre, les recherches sur l'autodidaxie ont sans doute beaucoup à dire et à apporter aux sciences de l'éducation, même si elles demeurent encore assez peu développées dans de nombreux départements universitaires enseignant cette discipline.