RYE Colloque UNESCO
RYE UNESCO Congress
Sagesses anciennes et innovations en pédagogie
Ancient Wisdom and Pedagogical Innovations
Paris, mercredi 22 mars 2000
Wednesday March 22nd 2000, Paris
Traduction simultanée
Simultaneous translation
Programme
Matin de 9:00 à 12:00 / From 9:00 to noon
Swami Niranjanananda Saraswati
Recteur de la Bihar Yoga Bharati, Inde / Chancellor
of the Bihar Yoga Bharati, India
Le yoga à l'école, ou l'utopie devenue
réalité / Yoga in the School, or Utopia Become Reality
René Barbier
Directeur du Département des sciences l'Éducation,
Université Paris VIII, France /
Head of the Department o Education Sciences, Sorbonne,
France
Sagesses chinoises et éducation aujourd'hui
/ Chinese Wisdom and Today's Eduction
Rachel et Jean-Pierre Cartier
Écrivains, France / Writers, France
L'émergence des enseignements Maya en Amérique
Latine / The Revival of Maya Teachings in Latin America
Maria Zafrana
Professeur au Département d'éducation
pour la petite enfance, Université de Salonique, Grèce
Professor of Psychology, Department of Preschool
Education, Aristotelian University of Thessaloniki, Greece
L'éducation préscolaire, "l'âge
d'or" de l'humanité / Preschool Education, the Golden Age of Humanity
Ülrike Lüdtke
Professeur au Département d'éducation
spécialisée de l'Université de Brême, Allemagne
Professor, Special Education Department, Breme University,
Germany
L'archétype du Mandala et son utilisation
dans le diagnostic et le traitement d'enfants en difficulté /
The Archetype of the Mandala and its Use in the
Diagnosis and Therapy of Children with Special Needs
Marilyn Rossner
Professeur et Chercheur, Canada / Professor and
Researcher, Canada
Evaluation des effets positifs de la pratique yoguique
sur le comportement des enfants /
Positive Effects of Yoga Practices on the Behaviour
of Schoolchildren
Après-midi de 14:30 à 17:30 / From 2:30 pm to 5:30 pm
Micheline Flak
Présidente-Fondatrice du RYE, France / President
and Founder of the RYE, France
Recours à la force intérieure / Appealing
to Inner Strength
Jacques de Coulon
Philosophe. Proviseur du Collège Saint-Michel,
Fribourg, Suisse / Philosopher ; Principal, College St Michel, Friburg,
Switzerland
L'héritage de l'Egypte ancienne au service
de l'école / The Heritage of Ancient Egypt at the Service of Education
Noa Blass
Chercheur, directrice des programmes de musique
pour personnes handicapées au Ministère de l'Éducation,
Israël
Researcher, Head of Musical Programs for the Handicapped,
Ministry of Education, Israel
Synergie du gong et des couleurs pour des personnes
handicapées, avec démonstration /
Synergy of Gongs and Colours as an Aid to the Handicapped,
with Demonstration
André de Peretti
Président de la commission ministérielle
sur la formation des personnels de l'Éducation Nationale, France
President of the Staff Training Comitee of the Ministry
of Education, France
Le paradoxe d'Abraham, l'hospitalité sacrée
et le respect de l'autre /
The paradox of Abraham, Sacred Hospitality and
Respect for Others
Jean-Pascal Debailleul
Psychothérapeuthe et écrivain, France
/ Psychotherapist and Writer, France
L'interprétation des contes selon l'herméneutique
traditionnelle et ses applications en pédagogie /
The Interpretation of Fairytales according to Traditional
Knowledge and its Appllications in the Field of Teaching
Swami Niranjanananda Saraswati
Recteur de la Bihar Yoga Bharati, Inde/ Chancellor
of the Bihar Yoga Bharati, India
L'importance de l'éducation yogique au XXIème
siècle / The Importance of Yogic Education in the 21st Century
Lieu / Venue : UNESCO 125 Avenue de Suffren
Paris 75 007
Sagesse chinoise et éducation contemporaine
Conférence de René Barbier (Professeur en Sciences de l'éducation. Université Paris8, CRISE)
Résumé
| La conférence vise à donner un aperçu
de la sagesse chinoise, par le biais, essentiellement, de ses deux composantes
majeures : le taoïsme et le confucianisme. La troisième composante
du bouddhisme, plus tardive et importée de l'Inde, est volontairement
laissée de côté, compte tenu de la durée brève
de l'exposé.
* Un premier moment explore les différences entre la sagesse chinoise et la philosophie occidentale. La pensée chinoise, pragmatique et non-religieuse, articule le sens taoïste de la nature et l'intuition d'une harmonie des forces invisibles qui s'inscrivent dans la notion d'ordre naturel et social fortement soulignée par le confucianisme. * Un deuxième moment de l'exposé présente les grandes lignes de la sagesse chinoise dans leurs rapports à l'éducation : - 1. Le sens de l'harmonie ou l'autre maîtrise non conflictuelle - 2. Le sens du "procès" (processus) - 3. L'Énergie et le rapport au corps et à la nature - 4. Le sens de la famille et le sens de l'État Un essai de typologie du sage chinois traditionnel est alors proposé. * Un troisième moment présente cet ensemble symbolique issu de la sagesse chinoise et tente une mise en perspective avec le sens de l'éducation aujourd'hui dans les sociétés modernes. |
Il est toujours très dangereux de vouloir nommer
ce qu'est une sagesse, encore plus, sans doute, lorsqu'il s'agit d'une
sagesse orientale dont nous parlons d'autant plus facilement que nous ne
la connaissons que dans l'imaginaire.
Mon propos aujourd'hui n'est pas de faire oeuvre d'érudition
et d'orientalisme. Je n'en ai pas les compétences. Je ne suis pas
sinologue, tout au plus ouvert à la culture chinoise.
Je souhaite plutôt vous dire pourquoi je me suis
intéressé depuis bientôt une quarantaine d'années
à la pensée orientale et, plus récemment, à
la sagesse chinoise.
Depuis mon plus jeune âge, je pratique la poésie.
Cette pratique m'a fait entrer, peu à peu, dans une sorte de bonheur
de vivre, de regard différent sur les êtres et sur les choses,
malgré la gravité de toute vie. Plus encore, elle m'a conduit
à mettre en doute la réalité et sa représentation
scientifique et philosophique dominante en Occident. J'ai bien compris
que la logique occidentale, où règne en maître la logique
aristotélicienne de l'identité, de la non-contradiction et
du tiers exclu, ne correspondait pas à mon sens de la vie poétique.
Celle-ci, tout au contraire, impliquait un autre regard plus analogique,
plus intuitif, plus holistique. Cette vision m'ouvrait les portes de l'interrogation
métaphysique dont j'avais été exclu dans mon éducation
enfantine. Devenu un adulte - si tant est qu'on ne le devient jamais -
je n'ai eu de cesse que d'affiner cette sagesse issue de la poésie
et d'ouvrir l'éducation, dont j'étais devenu un expert, sur
les dimensions de l'imaginaire créateur et sur le mystère
du réel qui siègent dans la conscience humaine. C'est ainsi
que dès ma vingtième année, j'ai commencé à
lire et à méditer les grands sages de l'Inde, puis à
m'initier aux sagesses de la Chine. Vers les années soixante-dix,
Jiddu Krishnamurti devint pour moi un grand éclaireur de sens. Je
conjuguais son approche avec celle de la pensée chinoise marquée
par le taoïsme, le confucianisme et le bouddhisme. Peu à peu,
je me composais une lecture philosophique du monde dont je tentais la mise
en œuvre dans mon enseignement universitaire.
Que dire de cette articulation complexe, ce métissage
axiologique de l'Orient et de l'Occident en éducation ?
Faut-il parler de la sagesse ou des sagesses chinoises
? qu'en est-il du bouddhisme, du confucianisme, du taoïsme, sans oublier
le chamanisme ?
Qu'elle est la spécificité de la philosophie
en tant que moyen de connaissance : est-ce l’usage rationnel du concept
et de sa production ?
Qu'elle est la spécificité de la sagesse
chinoise : sont-ce le rapport vécu à la nature et le sens
du cosmos, le Qi, l'énergie primordiale, le "procès" dynamique
de tout ce qui est (tao) en termes de yin et de yang, l'harmonie universelle,
le sens du non-agir (Wou Wei), le sens de la famille et de l'obéissance
à l'autorité, la vertu d'humanité (ren)
En éducation contemporaine, nous avons besoin
de l’apport de la philosophie occidentale et de celui de la sagesse chinoise
La question de la nature de la philosophie
Quelle est la nature de la philosophie et en quoi se différencie-t-elle
de la sagesse chinoise ?
Philosophie vient du grec et du latin philosophia, du
grec philia (amour) et sophia (sagesse), mais sophia et sapienta ont en
grec et en latin le double sens de sagesse et de savoir.
Il semble que la philosophie soit devenu un système
de réflexion critique sur les problèmes humains de la connaissance
et de l’action et plus précisément la recherche rationnelle
ayant pour objet une explication et une compréhension totale de
l’homme, du monde et des fondements de nos connaissances.
Les définitions de la philosophie varient avec
les philosophes. Deleuze et Guattari, par exemple, pensent qu’il s’agit
avant tout de la production de concepts, alors que l’art serait lié
à l’assomption de l’affect et la science au percept (dans " Qu’est-ce
que la philosophie ", éd. de minuit, 1991)). Alain Badiou propose
une articulation du mathème, de l’amour, du poème et de la
vision politique, sans réduction d’une dimension dans une autre
(" suture " dans son langage) pour fonder une philosophie de notre temps,
nouveau platonisme s’appuyant sur un fond de multiplicité générique
(" Manifeste pour la philosophie " Seuil, 1989).
Si Platon considérait que les objets fondamentaux
de la philosophie sont le vrai, le bien et le beau, Kant les reformule
en questions :
- Que puis-je savoir (métaphysique)
- Que dois-je faire (morale)
- Que m’est-il permis d’espérer (religion)
- Qu’est-ce que l’homme (anthropologie)
En fait la question de la vérité est restée
un objet-clé de la philosophie occidentale. Ce n’est pas le cas
de la sagesse orientale, chinoise en particulier.
Spécificités de la sagesse chinoise
La pensée chinoise traditionnelle, c'est-à-dire
celle qui a pris naissance il y a plus de deux mille cinq cents ans et
qui s'est organisée au fil des siècles autour des "pères"
du système taoïstes (Laozi (Lao Tseu), Zhuangzi [prononcer
Tchouang-Tseu ], "Maître Zhuang", Liezi[Lie-Tseu]) mais également
autour de la philosophie confucéenne et néo-confucéenne
(Kongzi, (Confucius), Menzi (Mencius), Ge Hong [prononcer Ko Hong] (283-343),
Zhang Zai [prononcer Tchang Tsai] (1020-1077), Wang Yangming, Zhu Xi (1130-1200),
Wang Fuzhi [prononcer Wang Fou-Tche] (1619-1692), est subtile et dérangeante.
Subtile parce qu'elle perpétue une attitude des Chinois à comprendre la réalité naturelle sans vouloir systématiquement la réduire à l'aune de la raison raisonnante.`
Dérangeante parce que le philosophe occidental a bien du mal à ne pas reconnaître dans les approches de la vie individuelle et sociale de la pensée chinoise une authentique philosophie, même si elle ne s'exprime pas toujours selon les modes habituels des Académies issues de la Grèce antique. L’application de la catégorie occidentale de " philosophie " remonte sans doute à l’enseignement de Nakamura Masano (1832-1891), professeur à l’université de Tokyo. Mais ce qui frappe dans ce que Anne Cheng nomme la " pensée chinoise " (Seuil, 1989), c’est l’orientation de celle-ci vers une cosmologie et une absence de théologie, beaucoup plus évidente dans l’histoire de la philosophie occidentale.
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La pensée chinoise
Comme le signale un grand philosophe chinois contemporain
Fong Yeou-Lan (1895-1990), " la place que la philosophie a occupée
dans la civilisation chinoise est comparable à celle de la religion
dans d’autres civilisations " (Précis d’histoire de la philosophie
chinoise, p.23, 1985, Payot)
En Chine, depuis l’origine, la philosophie a toujours
été une réflexion sur la vie concrète. Toute
réflexion est liée à une efficacité possible.
La pensée chinoise est avant tout pragmatique et praxéologique.
La Chine est un pays essentiellement rural. La pensée chinoise est
profondément marquée par cette inscription de toute réflexion
dans le cadre naturel, de ses rythmes, de ses aléas, de sa beauté
tranquille et de son tumulte soudain. La pensée chinoise est d’abord
un naturalisme qui s’étend au cosmos tout entier.
Selon le philosophe américain Northrop, la pensée
chinoise est avant tout une pensée alimentée par des concepts
par intuition, en particulier dans le taoïsme (par exemple le bleu
comme objet de sensation)
La pensée chinoise fait bien la différence
entre la réflexion et les retombées proprement religieuses.
En fait les Chinois ne sont pas religieux parce qu’ils sont philosophes
et leur philosophie a toujours beaucoup plus à voir avec l’éthique
d’origine sociale qu’avec une transcendance, un dieu révélé.
Pour Mencius, un disciple de Confucius, " le sage est
le plus haut sommet des relations humaines " (Fong Yeou-Lan, p.29). La
philosophie chinoise semble être une philosophie de l‘en-deça.
En fait elle n’est ni une philosophie de l’en deçà, ni une
philosophie de l’au-delà. Elle appartient aux deux à la fois,
selon un processus de pensée caractéristique de la mentalité
chinoise qui accepte le tiers-inclus. Un philosophe néo-confucéen
de la dynastie des Song la caractérise ainsi " Elle ne s’écarte
pas des activités ordinaires quotidiennes et, pourtant, elle se
dirige tout droit vers ce qui laisse pressentir le Ciel " (p.29)
Les Chinois ont une aptitude culturelle à utiliser
la logique du tiers inclus. Leur pensée examine simultanément
les diverses dimensions d’un phénomène. Elle opère
par variation, modulation, mise en perspective et non par un principe de
non-contradiction.
C’est sans doute la raison pour laquelle les philosophes
chinois s’expriment avant tout par aphorismes et par petites histoires
allusives et significatives. Il s’agit d’abord de suggérer et non
de convaincre par une argumentation impeccablement linéaire.
Lire un poème chinois consiste à lire,
entre les lignes, ce qui est entre-dit. Inséparable du fond philosophique
l’art et la poésie chinoise est une expression avant tout silencieuse
du Tao.
Le Tchouang-Tseu dit que deux sages se rencontrèrent
sans prononcer un seul mot parce que " quand leurs yeux se rencontrèrent,
le Tao était là ". Selon cette vision du monde, le Tao ne
peut être exprimé par des mots. Il ne peut être que
suggéré.
Revenons à ce fond philosophique chinois
La source taoïste :Taoïsme philosophique (de l'origine) et religieux (actuel)
Le taoïsme est l'un des trois grands courants de
la pensée chinoise, avec le bouddhisme et le confucianisme. Avec
l’arrivée du bouddhisme indien (I-IVe siècle), il a constitué
le Chan qui s’est, ensuite, exporté au Japon, via la Corée,
pour donner le bouddhisme Zen. Le bouddhisme chinois a connu une ampleur
sans précédent sous les Tang (VII-IXe siècle).
Le taoïsme des origines est essentiellement philosophique,
avec Lao Tseu (VI-Ve siècle AJC), Tchouang Tseu (IV°-IIIe siècle
AJC). Reprenant un vieux fond magico-religieux, le taoïsme, à
partir des Han orientaux (25-220), période particulièrement
troublée, va devenir religieux, avec adoration de Lao Tseu comme
dieu. Au IVe siècle la religion taoïste prend corps avec une
nette dimension divinatoire, et magico-religieuse, en proie à une
quête éperdue d’immortalité et d’élixir de longue
vie. Je n’insisterai pas sur cette face du taoïsme, encore vivante
aujourd’hui, car elle ne présente pas d’intérêt du
point de vue philosophique qui nous occupe.
Pour le taoïsme philosophique, la règle d’or
est le non-agir, en liaison avec la spontanéité directement
émergente de la nature. Il faut respecter la nature et suivre la
voie du Tao. Cela implique ne rien rechercher comme charge officielle.
Vivre éloigné des troubles et des mondanités. L’essentiel
pour le sage chinois consiste à saisir l’intelligence des choses,
de comprendre les principes qui régissent la nature et la société
et la dynamique de leur mouvement fondée sur l’alternance des deux
principes fondamentaux du yin et du yang et l’ordre des mutations. Cela
conduit à un sens très relatif de la vérité.
La pensée chinoise s’intéresse plus à l’efficacité
qu’à la vérité. La connaissance est inséparable
de l’action et l’approche dialectique est essentielle.
Pour le taoïste, la nature est première et
fondatrice Il a conscience de faire partie intégrante de l’univers
toujours en changement, sans aucune stabilité, mais non sans harmonie.
Profondément paysan, le chinois vit avec les rythmes, les va-et-vient
et les secousses de la nature. Plus que jamais il a conscience de la temporalité,
même s’il vit dans l’instant. La patience du Chinois est légendaire.
L’artiste chinois taoïste est par excellence celui qui sait saisir
ce rythme naturel, ce mouvement dans l’immobilité, cette fluidité
de la matière qui surgit à chaque instant devant lui, dans
une dialectique picturale où se joue subtilement le vide et le plein.
L’artiste chinois est un être éminemment sensoriel qui puise
sa force par son immersion dans les profondeurs du cosmos.
Tout ce qui existe provient du Tao, ce qui veut dire
la Voie, et qui est un innommable, un intraduisible. Le Tao n’a rien à
voir avec un quelconque dieu créateur. Il s’agit beaucoup plus d’une
représentation d’un cours du monde, d’une cosmogénèse
qui est sans commencement ni fin, de nature énergétique,
et qui se déploie dans l’espace et le temps. Dans ce " procès "
(F.Jullien) du flux énergétique, l’homme, complètement
inclus dans ce procès, joue son propre jeu suivant une harmonie
qu’il respecte. Le procès se déroule selon une dialectique
complémentaire et sans synthèse de deux principes : le Yin
et le Yang, totalement réversible au terme de leur accomplissement
respectif. Le Yin, c’est tout ce qui représente le féminin,
la nuit, la souplesse, le repos, le passif, le Yang c’est le masculin,
la lumière, la rigidité, le mouvement, l’actif. C’est par
leur interaction permanente que se trouve expliquée la création
et la transformation de toutes choses. Par le jeu réciproque du
Yin et du Yang sont créés les 5 éléments (terre,
feu, eau, métal, bois) et, de ceux-là, toutes les choses
existantes. Une logique très serrée et ancestrale, au départ
à orientation divinatoire, le Yi King, le Livre des mutations, propose
une logique des transformations à partir de 64 hexagrammes, multiple
d’un fond de 8 trigrammes constitués de traits pleins ou discontinus
qui symbolisent les forces et les qualités de la nature.
Ce fond philosophique est partagé par tous les
philosophes chinois traditionnels, même si les Confucéens
se distinguent des Taoïstes par rapport à certains éléments
qui socialisent les individus.
Confucianisme et néoconfucianisme
La tradition attribue à Confucius (né en
551-- 479 AJC) la compilation ou la rédaction des cinq grands Canons
chinois : le Canon des mutations, le Canon des odes (Shi Jing), le Canon
des documents historiques (Shang Shu), le Canon des rites (Zhou Li) et
les Annales des printemps et des automnes. Il professe, à titre
privé, pendant de nombreuses années puis rentre dans son
pays d’origine où il meurt à 72 ans. Il n’a rien écrit,
mais ses disciples ont réuni sa parole dans trois ouvrages : La
Grande Étude (Da xue), Le juste Milieu (Zhong yong) et les célèbres
Entretiens de Confucius (Lun yu).
Pour Confucius, la base de la culture est constituée
par la société dont la famille et le clan sont les pivots
et l’emportent sur les personnes. L’ordre social est complètement
étayé sur l’ordre cosmique. La société est
un ensemble de subordinations structurelles à l’image de la Nature,
où la Terre est totalement assujettie au Ciel. L’Empereur est le
représentant du Ciel et tous ses sujets sont eux-mêmes dans
la même représentation hiérarchique de l’harmonie universelle.
Si une catastrophe arrive, l’Empereur sera tenu comme responsable. C’est
que l’Empereur tient son mandat du Ciel, c’est-à-dire de la totalité
ordonnée de ce qui est. Le plus ancien canon administratif chinois
(sous les Zhou) prévoit que le gouvernement doit être organisé
en six départements, référés respectivement
au Ciel, à la Terre et aux quatre saisons, et que les services dépendant
de ces départements doivent au total être au nombre de trois
cent soixante, identique à celui des jours de l’année.
Dans ce rapport de sens à dominante cosmologique,
chacun accepte sa place dans un ordre déterminé comme le
est l’ordre des étoiles et des planètes. Enfants, femmes,
membres de la bureaucratie céleste, fondée sur le " concours ",
à partir de la dynastie des Sui (581-618) et jusqu’en 1911, serviteurs,
tous sont tenus aux devoirs issus de la position hiérarchique dans
une logique de la réciprocité et le tout étant régi
par des rites immuables. Ce fixisme institutionnel entraînera la
révolte anticonfucéenne du 4 mai 1919, prémisses aux
grands bouleversements sociaux et politiques que connaîtra la Chine
au XXe siècle.
Pour Confucius, il faut que " le souverain agisse en
souverain, le ministre en ministre, le père en père, le fils
en fils ". Toute la vie politique de l’empire doit être centrée
sur le respect des rites transmis par la tradition et être fidèle
au comportement que lui impose le rôle dans la société.
Un dérangement par rapport à cet ordre fait perdre la face
: une catastrophe pour le chinois traditionnel. L’Empereur lui-même
ne peut déroger à cet ordre immuable et il est soumis aux
" remontrances " de sa bureaucratie céleste, en cas contraire. Toute
gestion administrative et sociale se fait selon un " juste milieu ", un
équilibre fondamental qui tient compte de l’harmonie du corps social,
lui-même reflet de l’harmonie universelle. L'" homme de bien " (le
junzi), opposé à l'" homme de peu " (le xiaoren), présente
une éthique de la bienveillance, une vertu d’humanité (le
ren) qui pousse à éviter ce qui pourrait être pour
les autres une source de malheur ou de souffrance. Elle oblige à
cultiver d’autres vertus comme la piété filiale (le xiao)
qui s’étend à la société tout entière,
suivant une cascade hiérarchique. S’ajoutent encore la loyauté
(zhong), la justice (yi), la fidélité (xin), la sagesse et
le courage (yong).
Pas plus que de théologie, la pensée chinoise
ne connaît de pensée métaphysique. Il n’y a rien au-delà
du monde physique, comme chez Aristote. Mais il y a quelque chose de " plus
haut que " ou d'" antérieur à " toute particularisation phénoménale.
La réalité existe sous la forme d’une sorte de continuum,
qui échappe à toute appréhension par les sens, et
qui pénètre les " dix mille êtres ".
Doté de plusieurs degrés, ce continuum
développe celui du yin et du yang, dont la dynamique interne anime
les cinq phases du wuxing, ; puis celui du de (puissance cosmique), dont
la dynamique commande celle du yin et du yang ; puis celui du dao (voie
cosmique), source elle-même de la dynamique du de. Comme le remarque
L. Vandermeersch, " il ne s’agit pas d’un au-delà du monde physique,
mais d’un approfondissement de la nature de la réalité physique
elle-même. " ("Une tradition réfractaire à la théologie
: la tradition confucianiste", Extrême Orient-- Extrême
Occident, n°6, 1985, 9-21, Université Paris 8, p.13). Pour
cet auteur, si la Chine n’a pas connu de théologie, c’est sans doute
parce qu’elle n’a pas connu l’institution de la prêtrise. À
partir du culte des ancêtres, chez les Chinois, la fonction de prêtre
a été assumée par une sorte de " président
de cérémonie " (zhuren) qui n’était pas un " spécialiste "
religieux mais un simple membre de la communauté requis en fonction
de son rang de naissance et assisté par quelques personnes connaissant
un peu plus l’ordre du rituel. Ainsi les Chinois ne sont pas des théologiens
mais des ritualistes.
La dimension proprement magico-religieuse, toujours omniprésente
chez tous les peuples du monde, est prise en charge par l’instance de la
divination depuis les fonds des âges en Chine. Dès le départ,
c’est à travers la lecture de la carapace de tortue que le devin
va lire les événements futurs. Mais il s’agit toujours d'une
divination insérée dans une représentation cosmologique
du monde. La tortue reste le parfait modèle du cosmos en réduction.
Sa carapace est ronde comme le ciel et son plastron ventral plat comme
la terre. Sa longévité immense comme la suite des temps.
Les jésuites essaieront bien, au XVIe siècle,
de réduire le " Ciel " chinois au Dieu chrétien. Mais la
nature des deux représentations est totalement différente.
Chez les fils de Han, il y a homogénéité de la réalité
cosmique du ciel à l’homme. Un continuum radical de l’univers qui
éclate, au niveau du sensible, par la manifestation des " dix mille
êtres ". Dans le christianisme, il y a toujours " deux " : Dieu et
sa créature, fût-elle à l’image du dieu créateur.
En Chine, la psychologie humaine est cosmologisée. Dans le christianisme,
nous assistons à un anthropomorphisme divin.
La seule école de la pensée chinoise qui
se soit rapprochée d’une tendance théologique, celle des
moïstes (de Mozi) pour consacrer une raison causale, n’a pas survécu.
Le taoïsme populaire a récupéré
la tendance magico-religieuse des Chinois. Les pratiques taoïstes,
au fil des temps, ont intégré le surnaturel au sein d’innombrables
sectes. Une partie de la dimension théologico-métaphysique
sera, malgré tout, réinsérée dans le taoïsme
philosophique influencé par le bouddhisme. Le bouddhisme chinois,
le tch’an, concoctera cette approche et passera, par la suite, en Corée
et au Japon pour donner le bouddhisme zen.
Éléments de la sagesse chinoise pour une éducation contemporaine
1. Le sens de l'harmonie ou l'autre maîtrise
non conflictuelle
- Avec le Tao et le Yin et Yang, la sagesse chinoise
suit le cours de la vie, tout en n'éludant pas la relation d'inconnu
qui le fonde, en dernière instance.
- Avec le laisser-faire ou non-agir (Wou Wei), la sagesse
chinoise ne veut pas accélérer le cours des choses et, encore
moins, le maîtriser.
- Avec les cinq éléments : eau, métal,
bois, terre, feu, la sagesse chinoise se donne une base métaphorique
pour concevoir toutes les transformations de la matière et de la
vie.
2. Le sens du "procès" (processus)
- La sagesse chinoise développe une dialectique
sans synthèse. Son centre philosophique affirme l'idée d'un
"procès du monde", d'un processus de tout le réel qui n'a
ni commencement ni fin.
- Le Yi King et les anagrammes fondent la logique combinatoire
de ce processus.
3. L'Énergie et le rapport au corps et à
la nature
- Le Qi, pour cette sagesse, c'est l'énergie fondamentale
qui anime tout processus.
- Le Qi Gong est l'exploration :méthodique, l'inscription
et l'activation de cette énergie dans la vie végétale,
animale et humaine.
- Le Taï qi quan est un art martial qui accomplit
l'émergence de cette énergie dans le corps humain par le
biais d'une série de mouvements animés par le sens du yin
et du yang.
4. Le sens de la famille et le sens de l'État
C’est un des points clés de la société
chinoise qui imprègne toutes les visions du monde du peuple chinois
même si les sages taoïstes s’en démarquent et que les
Confucianistes, au contraire, le proclament. Ce familialisme est encore
très prégnant aujourd’hui.
L'" Empire du milieu ", la Chine, vit sous le règne
de Confucius depuis 2500 ans. La philosophie et la sagesse du célèbre
auteur des " entretiens ", consignés par ses disciples, a contribué
à structurer la " pensée chinoise " dont a si bien parlé
Marcel Granet (GRANET, 1988). Sous la coupe du confucianisme, la Chine,
et par là même d’autres pays d’Asie, a fondé son système
de valeurs à partir d’une vision holistique et collective et autour
de trois grands axes : la dépendance, la hiérarchie et la
solidarité familiale clanique.
La Chine a, évidemment, été traversée
par des influences culturelles venues de l’étranger. Mais, à
chaque fois, elle les a proprement " digérés " et fondus
dans sa masse démographique. S’appuyant sur les textes traditionnels
et millénaires de la culture chinoise, la pensée de Confucius,
rapportée et développée par ses disciples au cours
des siècles, vise à agir sur les conduites et l’expérience
humaines liées à l’art, le devenir et les rites, en leur
assignant deux valeurs essentielles : la bienveillance, la sincérité
et les rites comme principe régulateur. Les rites ont pour fonction
d’encadrer la toute-puissance des désirs individuels dans une gestuelle
précise et contraignante.
Qu’est-ce qu’un sage dans l'esprit traditionnel de la Chine ?
Il se définit beaucoup plus par ce qu’il n’est
pas que par ce qu’il est (F.Jullien, 1998)
| Un sage est sans idée.
Il ne part pas d'une représentation des choses a priori.
Un sage est sans parole. Il préfère écouter que prononcer des mots dont il connaît toute la relativité. Un sage est sans histoire parce qu'il ne fait pas d'histoire. Il se borne à être dans le monde, à être le monde. Un sage est sans réaction. Il ne cherche pas à imposer son point de vue. Toute chose, pour lui, est d'égale valeur. Un sage est sans morale. Non qu'il ne possède pas un sens éthique, comme Mencius l'a bien montré, mais il sait que toute morale est déterminée par le niveau et l'histoire d'une culture, à un moment donné. Un sage est sans conflit. N'étant pas aux prises avec les choses pour les maintenir en l'état ou les faire évoluer coûte que coûte, il reste dans une sérénité impassible. Un sage est sans passé ni avenir. Le passé, comme l'avenir sont des projections de l'imaginaire et non la réalité tout entière inscrite dans le présent. Un sage est sans projet. Si le sage est sans passé et encore plus sans avenir, auquel il ne croit pas, il est évidemment sans projet. Un sage est sans attachement. La liberté du sage implique le dégagement de tout attachement. Un sage est sans passion. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'a pas d'intensité, mais le caractère passionné, de l'occidental, ne le concerne pas. Un sage est sans étonnement. Sans doute parce qu'il voit les choses dans leur déroulement incessant dont il est un élément relié. La surprise est antérieure à la sagesse réalisée. Un sage est sans question (mais donne à penser) Un sage est sans vérité. Il n'a rien du maître spirituel. Un sage est sans moi. C'est la condition d'une réalisation de la sagesse. Un sage est sans saveur au sens où il accepte tout ce qui vient sans distinction entre ce qui est bon et ce qui est mauvais. Un sage est sans frontière. Il ne saurait faire partie d'un territoire physique ou de l'esprit puisque la liberté est au cœur de sa vision du monde. |
La question de l'éducation aujourd'hui
Une éducation du sens de la vie
Notre éducation succombe sous les coups de la violence
quotidienne à l'usine, au bureau, à l'école, dans
les transports, dans la rue. Beaucoup de monde tentent de trouver des remèdes
et se brisent sur la dureté des problèmes. La sagesse chinoise
saurait-elle nous proposer quelques pistes de réflexions ?
Que serait une éducation qui tenterait de reprendre
goût à la vie ?
Si nous articulons le savoir, l’enseignant et l’élève,
dans la perspective proche du "triangle pédagogique " de Jean
Houssaye (Théorie et pratiques de l’éducation scolaire,
T.1, le triangle pédagogique, T. 2 pratiques pédagogiques,
Suisse,
Berne, Peter Lang, 1988) et des théories de Gaston Pineau (Gaston
Pineau, Marie-Michèle, Produire sa vie : autoformation et autobiographie,
Paris, Edilig, et les Editions coopératives Albert Saint-Martin
de Montréal, 1983), le sens va se trouver dans l’interaction de
ces trois pôles. Ce sens de l’éducation devient " transpersonnel "
dans la mesure où il intègre des dimensions irréductibles
à toute explication purement rationnelle et déterminée
sans les nier pour autant. Le " transpersonnel " signifie qu’un ensemble
de déterminations, qui n’exclut pas la dimension non-rationnelle,
passe à travers le sujet et le structure en même temps. Mais
le sujet n’est pas passif dans ce flux social et cosmique. Par sa réceptivité
lucide, il est capable de participer à son animation interne. Par
là il dépasse les frontières imposées par une
interprétation en termes simplement historique, économique,
sociologique ou psychologique et devient attentif à la notion d’imprévu,
de " vécu " singulier et de coformation de soi à soi, de
soi au Monde et de soi aux autres.
Le s’Éduquant comme disent les Canadiens se sert
de toutes les ressources réunies. Il veut connaître le monde
et n’hésite pas à utiliser dans ce dessein, l’hétéroformation,
c’est-à-dire les institutions éducatives et leurs agents.
De même il va voir du côté de l’autoformation en se
prenant en charge sur le plan du savoir et reste réceptif à
ce que le monde peut lui apprendre (écoformation). Le s’éduquant
est alors vraiment en coformation. Avec lui-même et son monde intérieur,
avec les autres et leurs désirs, avec le monde et son imprévisibilité,
comme avec le savoir, les enseignants et le groupe des enseignés.
Le savoir à transmettre est une des priorités
de l’éducation instituée. Mais encore faut-il s’entendre
sur ce terme. Par " savoir ", nous comprenons les ressources informatives
prises dans un stock de connaissances disponible au niveau planétaire
et historicisé, c’est-à-dire situé dans sa temporalité
et sa caducité éventuelle. Le rapport au savoir est cette
relation singulière et créatrice, souvent conflictuelle,
qu’entretient un être humain en situation d’apprentissage avec cette
source d’information. Ce rapport au savoir s’évalue sans parti pris
en tenant compte de toute son originalité, au lycée Henri
IV mais également dans les banlieues et ailleurs ...(Bernard Charlot,
Elisabeth Bautier, Jean-Yves Rochex, École et savoir dans les
banlieues... et ailleurs, Paris, Armand Colin, 1992.)
Le savoir transmis doit ainsi sortir de son ethnocentrisme
occidental habituel. Par exemple la philosophie tiendra compte des apports
réflexifs des autres civilisations que la nôtre en Occident
(René Barbier (s/dir) Le devenir du sujet en formation. L’influence
des cultures " autres " qu’occidentales, Pratiques de Formation/Analyses,
Université Paris 8, Formation Permanente, n°21-22, juin 1991).
La dimension corporelle en éducation peut regarder
du côté des cultures orientales ou africaines pour y emprunter
un sens d’une sensorialité non systématiquement compétitif
et comparatif. Le savoir ne saurait être exclusivement le savoir
" scientifique ". L’art et la littérature de tous les pays sont
à faire connaître dans nos régions largement et de
plus en plus interculturelles. Les regards historiques ou sociologiques,
voire phénoménologiques et ontologiques sur la religion sont
également à prendre en considération dans ce rapport
au savoir si l’on veut pouvoir sortir des sentiers battus et des poncifs
sur le port du foulard dans nos lycées ou les anathèmes meurtriers
et fanatiques contre les écrivains Salman Rushdie et Talisma Nasreen.
Jean Delumeau, dans une série d’émissions en histoire des
religions sur la 5, a commencé sérieusement ce travail didactique,
même s’il privilégie fortement les trois grandes religions
monothéistes. Oui, le savoir est nécessaire, mais il doit
être ouvert et interculturel pour faire reconnaître, dans l’unité
du genre humain, la diversité des cultures et des sensibilités.
Le savoir transmis, en vérité, est toujours
relatif dans le temps et dans l’espace et dépend d’un personnel
qui déborde sans cesse les agents spécialisés (les
enseignants). L’intelligence consiste à prendre conscience de cette
relativité fondamentale du savoir pour s’ouvrir à la tolérance
à l’égard de nos contemporains, de nos anciens et des " sociétés
d’hier " (Lê Thàn Khoï, Education et civilisations,
les sociétés d’hier, Paris,. Le savoir n’est vivant que
s’il est dialectisé sans cesse par un rapport intime, personnel,
à la Connaissance.)
Conclusion
Aux termes de cet exposé que devons-nous retenir
pour la recherche en éducation, en articulant la pensée orientale
et la philosophie occidentale ?
- L'idée d'une approche paradoxale ou dialogique
(E.Morin) qui exclut une cohérence habituelle en termes de logique
de l'identité. Je prétends que les apports et les visions
du monde de l’Orient sont essentiels à la compréhension des
phénomènes de notre temps et tout à fait nécessaires
à ceux qui sont relatifs à l'éducation.
- L'idée que la sensibilité est une
valeur à redécouvrir. Non pas une sorte de sentimentalité
ou de mollesse, mais au contraire une fermeté douce qui est portée
par une vague de tendresse compréhensive pour l'enfant, l'élève,
l'étudiant, le stagiaire adulte. Cela va de pair avec une " mise
en veilleuse " de la raison et une redécouverte des capacités
sensorielles de l'être humain, c'est-à-dire une reliance de
soi-même avec la totalité de soi-même, notamment sur
le plan corporel (René Barbier, l'Approche Transversale, l'écoute
sensible en sciences humaines, Anthropos, 1997).
- L'idée d'une conjonction incontournable et
paradoxale entre l'usage de la pensée et une manière de l'oublier
qu'on appelle méditation. Notre culture est traversée
par l'activité de pensée, qui n'est d'ailleurs pas toujours
rationnelle, et nous ne saurions sans la renier, en faire fi. Elle nous
permet de nommer, de désigner, de classer, de combiner et d'agir
sur le monde. Elle nous constitue en tant que sujet. Mais elle nous aliène
également. Il y va du bon fonctionnement et du développement
même de la pensée, de savoir lâcher prise et de se mettre
en jachère.
Cette mise en jachère ne peut être le modèle
proposée actuellement par la civilisation des loisirs qui réinsère
dans des périodes déterminées par le système
productif des formes d'expression individuelle et sociale soumises à
la logique de la domination ensembliste-identitaire et spectaculaire. Seule
la reconnaissance d'un statut ontologique à la non-pensée
et à la méditation pourra provoquer l'invention de formes
de sociabilité pertinentes pour son expression. Cette reconnaissance
doit avoir lieu, non seulement dans la vie personnelle économique
et sociale, mais également dans l'ordre de la science et de la philosophie
occidentales pour lesquelles elle constitue un enjeu révolutionnaire.
- L'idée d'une liaison fondamentale entre l'imaginaire
et la pensée. Nous devons arrêter d'envisager la fonction
imaginaire de l'être humain comme purement et simplement " leurrante "
et " illusoire " et la reconnaître, principalement, comme créatrice.
Cette création est au cœur même de la pensée sans laquelle
cette dernière n'existerait pas. Mais inversement l'imaginaire radical
a besoin de la pensée pour s'établir dans ses constructions
symboliques et pour limiter sa puissance créatrice/destructrice.
- La reconnaissance de la relativité du temps
et de l'espace compte tenu de la représentation qu'on en a dans
chaque culture et la mise en jeu dialectique de cette relativité
spatio-temporelle dans les formes de vie collective et individuelle. Le
temps méditatif venant par exemple dialectiser le temps fragmenté
de la logique productiviste.
- L'affirmation pleine et entière d'un univers
d’une complexité extrême, vivant et dynamique, où
tout est relié et où chaque élément détruit
ou endommagé contribue à la destruction de la totalité.
Cette affirmation réellement appliquée aurait des conséquences
inimaginables dans les domaines scientifiques, économiques, politiques,
sociaux et culturels.
- L'affirmation de l'autonomie de la personne et de
la société dans une perspective démocratique.
Autonomie comme résultat d'un décloisonnement d'enfermements
psychiques et sociaux. Autonomie comme poussée en avant d'une intentionnalité
de la vie à entrer dans des systèmes de plus en plus complexes
en les créant elle-même et à partir d'elle-même.
Autonomie comme jeu ouvert et lucide, de forces toujours susceptibles d'être
reprises par la pesanteur, mais aussi la puissance sécuritaire,
de l'hétéronomie.
- L'émergence d'une visée éducative
planétaire qui prendrait pour axiomatique centrale la croissance
de l'élucidation en vue d'atteindre un degré suffisant, quoique
toujours inachevé, de lucidité sur le jeu de la vie psychique
et sociale. Élucidation comme articulation multiréférentielle
d'éléments de compréhension plus que d'explication,
de non-savoir à partir du savoir. Élucidation comme forme
supérieure de l'intelligence qui unit indissolublement l'âme,
le cœur et l'esprit dans une vision pénétrante de la totalité
toujours en mouvement, toujours en voie de structuration/déstructuration/restructuration.
Élucidation comme " intellect illuminateur " suivant la belle formule
de Jacques Maritain dans " l'intuition créatrice dans l'art et la
poésie " (Jacques Maritain, L’intuition créatrice dans l’art
et la poésie, Paris, Descléé de Brouwer, 1966).
Élucidation comme assomption de la place de l'homme
" face à l'Abîme " ou comme " plongeur dans l'Abîme "
suivant son inclination singulière, c'est-à-dire reconnaissance
légitime de la valeur du philosophe (occidental) comme du mystique
ou du sage (oriental), du scientifique comme du poète dans la société
démocratique.
- Enfin ouverture au Sans-Fond, au Tao, comme source
de tout imaginaire et de toute réalité, jeu d'énergie
infinie et tramée ou impliée dans un Envers qui cherche son
déroulement dans un Endroit accueillant que seuls les hommes doivent
inventer à partir d'eux-mêmes et par eux-mêmes.
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