Histoire de voyageurs : au Siècle des Lumières, l'Equateur, un rite de passage en mer

Bernard Fernandez

 

Le passage de l'Équateur appelé, la "Ligne" , se fait dans la fête et symbolise un rite de passage pour les marins et les voyageurs. La Ligne est un "baptème" qui se vit en mer. Marins et voyageurs vivent pleinement ce passage aux effets insoupçonnés.

La découverte du Nouveau Monde par Christophe Colomb en 1492, le passage maritime par le Cap de Bonne Espérance et l'accès à l'Océan Indien par le navigateur Vasco De Gama, ouvrent une ère nouvelle qui sera plus tard celle de la modernité, marqués par les voyages au "Levant", les Indes orientales et au "Couchant", les Indes Occidentales. Dès lors, grâce aux découvertes maritimes, l'accès au Levant et au Couchant, devient de plus en plus possible pour celui qui souhaite s'aventurer dans ces contrées inconnues. Certains voyageurs intrépides choisissent les voies terrestres pour aller au Levant. Ils ont pour nom, entre autres, Tavernier, Chardin, Lucas et font connaître l'Empire Perse et Ottoman aux contemporains de Louis XIV. Il y a aussi Tournefort qui devient un modèle à imiter tant il est soucieux de décrire avec précision ce qu'il découvre et inaugure à sa façon le voyage-observation. Mais, les voies maritimes sont plus sûres. La plupart des voyageurs en partance pour le Levant (Inde, Chine) ou le Couchant (l'Amérique) embarquent dans un des vaisseaux de la Compagnies des Indes orientales ou des Indes occidentales.

 

Un monde en effervescence

 

Au siècle des Lumières, l'humanisme porté par les philologues, se tourne vers les contrées lointaines pour une aventure qui est celle de la "vraie connaissance". L'Ailleurs devient le support et le moyen de spéculer et de développer une pensée utilitariste pour le bien d'un humanisme universel qui souhaite trancher sur les débats actuels entre monogénisme et polygénisme, géographie physique et les fameuses Terres Australes. En somme, une aventure de l'esprit rationnel qui veut en finir avec un imaginaire populaire toujours attaché aux merveilles "Mirabilia", à des vérités bibliques (Déluge de Septante et de la Vulgate.)

A la faveur d'un commerce florissant, c'est le mythe de l'Eldorado qui nourrit les ambitions les plus folles. L'Europe est littéralement fascinée par toutes les richesses rapportées des expéditions maritimes par les compagnies des Indes orientales et occidentales. Ces compagnies sont surtout hollandaises, anglaises et françaises. Elles vendent dans les marchés, les magasins spécialisés et les salons privés, ces richesses d'un "ailleurs" rêvé qui contribuent à fortifier le mythe de l'Eldorado. Le rêve de Christophe Colomb de pouvoir commercer avec le Levant, sans être dépendant des commerçants arabes, se réalise. Quant aux mission évangéliques, tout ordre religieux confondu, elles sont en plein essor. Ainsi, quelle que soit la destination, le voyageur européen est obligé d'embarquer sur un des vaisseaux des compagnies européennes. Ils sont voyageurs savants, aventuriers, commerçants, soldats, missionnaires. Cette traversée inévitable les amène à découvrir la grandeur de l'océan mais aussi un monde marin qu'ils méconnaissent et découvrent à leur insu.

 

La vie à bord ...

 

Ce monopole du transport maritime par les compagnies conduit les voyageurs à être initiés à un monde marin qui possède ses propres lois que Pierre Poivre, voyageur humaniste, juge sévèrement. Celui-ci considère que les hommes de la mer sont peu hospitaliers, bourrus, ignorants et les officiers peu enclin à converser avec les voyageurs sur leur navire. "Je ne sçais ce qui contribue a les rendre si grossiers et si farouches, car a terre ils sont comme les autres hommes, ils s'imaginent peu etre que la mer donne droit a la grossiereté. " Pierre Poivre, décrivant la vie sur le bateau, constate la formation de "petites cotteries" qui finissent par produire de véritables tensions à l'intérieur du navire.

Les hommes de la mer ont ainsi leurs propres règles sur le navire que tous les voyageurs subissent, sans mots dire, malgré leur titre de noblesse, leur fonction de savant ou d'ecclésiastique. Un des moments forts de la navigation en mer pour se rendre dans ces contrées lointaines, est le passage de l'Équateur en pleine mer.

 

L'Équateur en pleine mer, un passage initiatique

 

Après avoir parcouru une mer parfois violente, des vents forts qui mettent à l'épreuve les navigateurs les plus confirmés, la Ligne symbolise un "temps" qui s'arrête contre leur gré. Un temps inerte, figé, vient bousculer l'ordre des choses, l'ordre établi. Le passage de l'Équateur, symbole d'une mer calme, immobile, de température chaude, moite, transporte l'équipage dans un temps amorphe. Les vaisseaux flottent sur une mer immense et sont prisonniers de ce temps a-temporel et incontournable qui devient rite de passage.

Le monde marin vit ce moment avec beaucoup d'intensité car il est l'exutoire aux souffrances vécues lors de la traversée en pleine mer. Le passage de la ligne, est alors le moment choisi par les acteurs de ce rite pour mettre en scène un monde social bousculé, inversé. La hiérarchie sociale et nobiliaire, s'estompent pour laisser la place à un monde à l'envers. Une société cahotique prend forme. Les vieux marins se déguisent, se maquillent en noir et initient les jeunes matelots à ce "baptème", dont la finalité symbolique et expérientielle est bien d'amener le jeune matelot à naître marin. Le jeune marin intègre une corporation de métier qui implique un contrat moral : assurer la perennité du rite, respecter une éthique de marin, échange de dons lors du rite.

La "ligne" est pour les marins un moment important, un rite de passage car elle marque une frontière entre le connu et l'inconnu, le stable et l'instable, l'ici et l'ailleurs, Nous et eux. "La Ligne marque le seuil de l'ultime, après quoi, l'inconnu, sans limites, infini, prend le relais. "

La faim, les morts et maladies survenues pendant le voyage, les peurs imaginaires multiples, viennent s'ajouter à la scène captivante et terrifiante du passage de la "ligne". C'est notamment durant un temps amorphe similaire, impensé, impensable que l'équipage de C. Colomb en 1492, manifeste ses peurs et expose l'Amiral à une mutinerie larvée. Quelques jours après, Christophe Colomb découvrait le Nouveau Monde...

L'entrée dans le rite se fait de différentes façons mais l'eau présente une fonction symbolique importante à différentes étapes du rite. "Quand toute cette agréable cérémonie est achevée, tous jusqu'aux officier majors se jettent des seaux d'eau les uns aux autres. "

L'immersion, marquée par les seaux d'eaux, souligne le principe de catharsis que l'eau possède symboliquement, à savoir une source de vie, une purification et un centre de régénérescence.

Cette nouvelle naissance, véritable maïeutique de l'action, conduit les hommes à prendre conscience de l'émergence d'un monde nouveau, d'un "ailleurs" potentiellement là. L'horizon se découvre dans tout son mystère. Le voyage devient un voyage "authentique" car il procéde à une transformation de soi, c'est-à-dire à une découverte de soi jusqu'alors ignoré. Il conduit aux interstices de sa propre étrangeté et ouvre le champ incommensurable d'un Inconnu. De la fonction du symbole, on passe à une phénoménologie du sens vécue, désignée par Gilbert Durand, Gaston Bachelard et Gustave Jung comme des "herméneutiques instauratives" qui s'attachent à découvrir le sens polysémique des symboles plutôt que leurs fonctions.

Pour Sophie Jenny Linon, historienne, la structure fonctionnelle et significative de ce rite de passage, procède par différentes étapes initiatiques. Tout d'abord, comme tout rite de passage, c'est une scène de vie théâtralisée, amplifiée où les pouvoirs sont conférés aux marins qui ont déjà vécu ce rite, en l'occurence, ceux qui savent ce que les autres méconnaissent. Le rite s'assure ainsi de protéger les initiés de toute agression satanique. Le satan est alors exorcisé sur la scène de ce monde à l'envers. Un ensemble de symboles, vont ponctuer tout au long de l'initiation, l'évolution du rite. Dans sa dimension spatio-temporelle, la mer, les vents calmes, le vaisseau comme espace flottant à la merci d'une Nature changeante, structurent la scène en une réalité incontournable. Dans sa dimension ritualisante, l'absence d'une société hiérarchisée, la carte - symbole d'une alliance qui implique un contrat moral avec les initiés -, les rites de l'eau, la tenue burlesque, la fragilité réelle de l'être humain dans une situation pareille, le maquillage en noir, symbole du risque de métissage, composent la trame vivante de l'initiation. Après l'exorcisme, les marins sont prêts à découvrir, à rencontrer par un retournement expiatoire le monde inconnu. En ce sens, on retrouve la signification ancienne du baptème, "baptizein" qui signifie "immerger" pour ressortir autre, différent du baptème chrétien qui symbolise l' "entrer dans la maison de Dieu".

 

Une transgression nécessaire

 

La "ligne" ou "Baptème" est un "espace nodal" entre deux univers avec l'intention de pénétrer dans un univers inconnu. Une polarité entre connu et inconnu se manifeste en un retournement de situation tellement radicale qu'elle oblige les marins à vivre une aventure, oh ! combien existentielle. Ainsi, les frontières sociales, les frontières spatiales, les frontières psychologiques pré-établies dans et par un système de valeurs et de contraintes liés à une éducation, à une société globale, disparaissent ou s'atténuent suffisamment pour laisser entr'apercevoir l'expérience de la transgression.

Cet univers inconnu présente une triple scène qui est concrètement désignée par l'avancée dans des espaces maritimes éminemment mystérieux et magiques où l'homme se trouve fragilisé, dépendant; c'est aussi l'absence d'une structure symbolique sociale contraignante où chacun à une place déterminée et, bien évidemment, un accès aux sphères idiosyncrasiques de la personne grâce au soutien des acteurs de cette société cahotique.

La transgression, un thème recurrent dans le voyage, révèle ici la nécessité d'être intégrée dans un espace neutre ou inconnu qui favorise l'accès à la découverte de soi. Ainsi, l'aventure dans cet espace inconnu devient potentiellement "liberté" à partir du moment où elle se vit en réaction contre un univers social déterminé qui ne peut plus agir sur cet espace symboliquement "Autre". Cette remarque n'est pas applicable pour des rites d'initiation, rencontrés dans des cultures traditionnelles. Les rites de passage se font à l'intérieur de l'espace cosmogonique du peuple concerné. Par exemple, les rites de passage ches les Naga, au nord-est de l'Inde se font dans la jungle, c'est-à-dire le Naga-Land; ou encore le peuple guerrier Masai, en Afrique de l'Est où les jeunes vivent leur initiation dans Masai Mara qui signifie le territoire Masai.

Voyager dans un des vaisseaux de la compagnie, c'était vivre un temps "suspendu", découvrant entre l'immensité marine et un monde marin avec ses règles de vie à bord, les mystères d'une traversée aux polarités changeantes : polarité entre le départ et l'arrivée, polarité entre l'espace terrestre et l'espace marin, polarité entre les règles de conduite à bord et la Cité, polarité entre espaces connus et espaces inconnus, polarité entre eux et nous, polarité entre connaissance de soi et conscience de soi. Ce temps initiatique, pour les marins et les voyageurs, était une ouverture à un Monde nouveau par la prise de conscience d'un au-delà éminemment présent. L'espace temporel devient espace initiatique, marqué symboliquement et physiquement par le passage de l'équateur appelé la Ligne, c'est-à-dire un univers où l'eau est omniprésente.

Le baptème de la Ligne, au fil du temps se transforma en une fête carnavalesque où l'ordre et le désordre, symbolisèrent toujours une hiérarchie inversée comme on la retrouve classiquement dans le carnaval. Les formes du rituel avaient changé sans pour autant édulcorer son sens initiatique.

 

Mots clefs :

Voyage - Initiation - Mer - Equateur - Connu - Inconnu.

 

Bibliographie sommaire :

 

- Aubin Jean, Voyages de Vasco De Gama, Relations des expéditions de 1497-1499 & 1502-1503, Paris, Editions Chandeigne, 1995.

- Bernand Carmen , Gruzinski Serge, Histoire Du Nouveau Monde, De la Découverte à la Conquète, une expérience européenne 1492-1550, Tome1, Paris, Éditions FAYARD, 1991.

- Bernand Carmen , Gruzinski Serge, Histoire du Nouveau Monde, Les Métissages, Tome 2, Paris, Éditions FAYARD, 1993.

- Broc Numa, La géographie des philosophes, Géographes et voyageurs français au XVIIIe siècle, Paris, Editions Ophrys, Publications près les universités de Strasbourg -Fondation Baulig, 1975.

- Christophe Colomb, Journal de bord 1492-1493, Paris, Editions Imprimerie Nationale, 1992 (1989, Editions "La Découverte", 1979 "Maspéro").

- Durand Gilbert Les structures anthropologiques de l'imaginaire, Paris, Editions BORDAS, 1984 (1969).

- Malleret Louis, Un manuscrit inédit de Pierre Poivre : Les mémoires d'un voyageur, Paris, Publications de l'Ecole Française d'Extrême-Orient, Volume LXV, 1968.

- Van Gennep Arnold, Les rites de passage, Éditions PICARD, Paris, 1981 (1909).

- Kaës R., Anzieu D. Thomas L.V., Fantasme et Formation, Editions DUNOD, Coll. "Inconscient et culture", Paris, 1984 (1975). Voir article L.V. Thomas, L'être et le paraître, Essai sur la signification, de l'initiation en Afrique noire, pp124-160.

 

- Revue in Sciences Humaines, A quoi servent les rites ? , N°58, février, 1996.

- Revue annuelle, in La Société française d'étude du 18 ème siècle,Voyager, explorer au dix huitième siècle. Paris, Éditions PUF, N°22, 1990.

- Revue, In Institut d'Histoire des Relations Internationales Contenporaines, Découvertes Européennes et Nouvelle vision du Monde, Paris, Publications de la Sorbonne, Série Internationale -44, 1994.