Pendant le deuxième semestre de l'année 1999, j'ai donné un enseignement autour de la sagesse chinoise et l'éducation. J'ai fait en sorte que les étudiants se mettent en posture de recherche, en équipe de travail de quatre ou cinq, à partir de quelques dimensions essentielles de la sagesse chinoise. Toutes les équipes ont tenu un journal de recherche. Tous les étudiants ont eu à rédiger une fiche de lecture. Chaque équipe a réfléchi sur le thème pour élaborer un rapport qui a été exposé à l'ensemble du groupe-classe.
Pour donner un aperçu de ce travail universitaire, je livre ici le texte d'un des étudiants, Florian Mascio, qui est désormais en DEA avec moi.
René Barbier (avril 2000)
 

Réflexions sur la sagesse chinoise

Florian Mascio (université Paris 8, Sciences de l'éducation)
 

Le taoïsme en Chine aujourd’hui
 

Qu’est ce que je sais du taoïsme en Chine aujourd’hui ? Pas grand-chose en vérité. D’abord parce que je ne suis jamais allé en Chine, même si mes rêves m’y ont souvent porté. Il n’est pas une seule des images qui me viennent à l’esprit qui ne me semble pas vraie, incroyablement authentique. Je sais, ce ne sont que des rêves, rien que des images qui ne peuvent en aucun cas être confondus avec la réalité. Mais, j’ai confronté ses images avec celles que me livraient quelques amis au cours de longues discussions, où les récits affluaient dans mes oreilles avides, moi qui cherchais gratuitement mais assidûment à connaître cet ailleurs improbable. Je ne parlerai pas ici de mes images de la Chine, ou le moins possible : elles m’appartiennent et ne seront sans doute d’aucune utilité dans leur forme brute. Elles m’ont en tout cas appris une chose essentielle : si on doit chercher le taoïsme aujourd’hui, il ne faut pas le chercher à un endroit précis, comme un temple, une université, ou une bibliothèque. Non, le taoïsme ne se trouve plus nulle part depuis près de cinquante ans, il est dans toute chose comme une couleur pastel en fond. Il n’est pas directement visible, il s’est infiltré jusqu’au fond de la culture chinoise, comme une pluie légère et implacable s’infiltre jusqu’au plus profond de la terre. Il n’y a donc plus de temples ou de monastère taoïstes comme on pouvait encore en trouver au début de ce siècle, mais la Chine moderne baigne ses racines dans cette spiritualité, et les feuilles d’aujourd’hui sont nourries de cette sève riche à travers les canaux tortueux de l’histoire. Il faut maintenant observer chaque chose avec attention pour espérer y découvrir une microscopique trace du taoïsme. Voilà pourquoi les anecdotes du quotidien me semblent être les meilleurs terrains d’investigation dans cette quête délicate.
Une ballade dans les rues des villes chinoises équivaut certainement à des jours entiers de travail assidus à partir d’ouvrages sur le taoïsme moderne, elle enseignerait même sans doute davantage que n’importe quel travail de documentation ne le ferait. Voilà pourquoi, lorsque je dois parler de la Chine, je fais remonter à ma conscience une scène imaginaire de vie quotidienne, que je saupoudre d’anecdotes authentiques afin d’en augmenter le réalisme. C’est une rêverie étrange où le processus d’élaboration de ses images implique une espèce d’application des savoirs théoriques sur la question. Pour exemple, si je devais imaginer une scène matinale dans un parc, j’y intégrerais des gens faisant du Tai Chi ou du Qi Gong. Je saurais que certains pratiquants, plus expérimentés, sont observés par d’autres, plus néophytes. Je saurais qu’à tel moment du grand enchaînement, plusieurs personnes montrent un léger déséquilibre, du fait de la difficulté de ce passage. Je saurais que certains pratiquants présentent des défauts courants, que tous ont un style vestimentaire très anodin, sans unité apparente si ce n’est un confort certain notamment au niveau de la taille, que tous sont chaussés avec des semelles les plus fines possibles. En bref, ce processus d’élaboration de scène imaginaire est en quelque sorte une forme de connaissance par co-naturalité.
De ces moments d’observations, j’ai réussi à tirer quelques enseignements (ou peut-être ne s’agit-il que d’un moyen d’assembler plusieurs savoirs afin d’avoir une vision plus générale, et ainsi d’éclairer ma compréhension véritable de ces savoirs). Un des lieux où l’on peut voir le plus nettement l’influence du taoïsme est sans doute justement les parcs où se pratique l’hygiène corporelle traditionnelle. Le Tai Chi Chuan, le Qi Gong, la médecine traditionnelle en général, sont intimement liés avec la conception taoïste du monde. La notion de “ souffle ” est un concept directement dérivé de la vision énergétique du vivant. Certains trouvent même des interprétations du Tao Te King qui se rapportent directement à ces pratiques corporelles ancestrales.
S’axant davantage sur la sensation que la réflexion,, ces pratiques me paraissent fortement imprégnées de taoïsme. Il suffit de voir quelles maladresses on effectue lorsqu’on veut surveiller consciemment ses mouvements pendant la marche Tai Chi, alors qu’en général, on arrive à un bien meilleur résultat en “ débranchant ” son esprit et en laissant le corps faire. On peut véritablement avancer que les pratiques corporelles traditionnelles (la notion de tradition est à préciser en ce qui concerne la Chine) sont une forme de méditation, plus ou moins éloignée de la méditation taoïste. Il ne faut toutefois pas négliger l’aspect corporel de ses pratiques, qui est avant tout leur but premier et qui prend toujours la place prépondérante au moins dans les premiers temps. J’aurais l’occasion de revenir plus longuement sur les relations entre Tai Chi Chuan et Taoïsme, je voudrais simplement souligner que de telles pratiques, si elles sont quotidiennes (comme c’est souvent le cas), influent grandement sur la manière d’appréhender la vie. Le quotidien se trouve alors transfiguré, et cette manière de vivre est à la fois fondement et manifestation de la culture chinoise.
On pourra également noter, toujours à la recherche du taoïsme contemporain, que la Chine possède, depuis des temps immémoriaux, un rapport à l’autorité qui lui est propre. Le peuple chinois propose un savant mélange de discipline et de désobéissance, couple de tendances antithétiques en apparence seulement. Aujourd’hui, devant un régime qui prône parfois, dans une erreur tragique, l’obéissance plus que la discipline, les actes de désobéissance sont nombreux, comme s’il était nécessaire de contrebalancer la répression par l’action individuelle. Que les dirigeants (quels qu’ils soient d’ailleurs) s’en souviennent : le peuple chinois réalise, comme miraculeusement, une société impossible. Et si la discipline est une nécessité évidente, il me semble improbable que les pressions inutiles, ou carrément inadmissibles, soient tolérées très longtemps. Il serait certainement bon de rappeler aux dirigeants chinois actuels qu’il est dit dans le Tao Te King : “ À gouvernement indulgent, Peuple simple. À gouvernement sourcilleux, Peuple rusé. ”.
Pour en revenir à mon sujet, je dirais que si la discipline du peuple chinois peut être expliqué par l’influence très forte du confucianisme, il me semble que sa désobéissance se rattache vraisemblablement au taoïsme. La Loi du Tao (drôle de terme que celui que j’utilise ici, peut-être devrais-je dire le Te…) est une loi “ naturelle ”, universelle, elle ne dépend donc pas des hommes et est donc parfois incompatible avec la Loi de ces derniers. Là où la Loi des hommes ne sert qu’à distinguer le Bien du Mal, l’utile du nuisible, la Loi du Tao (puisqu’il semble que j’ai décidé de l’appeler ainsi) se contente de définir ce qui doit être fait et ce qui ne doit pas l’être.

Journal du groupe

Séance du 10/03/99

Première grosse surprise, nous sommes douze à vouloir travailler sur le taoïsme ! Douze ! Je n’aurais jamais imaginé cela avant de venir en cours. Moi qui m’intéresse depuis pas mal de temps à cette philosophie (terme que j’utilise par défaut mais qui ne me semble pas très adéquat), j’étais persuadé que le taoïsme, trop peu connu en occident, ne recueillerait que peu de succès auprès des étudiants. À vrai dire, je pensais que l’étude du bouddhisme passionnerait davantage de personnes du fait de sa très large couverture médiatique depuis quelques années. Et voilà que nous sommes presque aussi nombreux que dans le groupe qui va s’intéresser au bouddhisme !
Première approche pour tenter de se connaître en peu : ce n’est pas très concluant. Je ne sais pas si c’est l’effectif qui est un peu lourd pour un travail de groupe, effectif qui me réjouissait peu de temps auparavant, mais chacun, moi compris, reste sur sa réserve et ne dévoile rien de très personnel. J’ai beau noter les prénoms de tous les membres du groupe, je sais bien qu’une fois chez moi, je ne parviendrais jamais à recoller un visage sur le prénom et vice-versa.
Nous enchaînons alors avec un rapide survol de la bibliographie afin d’isoler, à vue de nez, les ouvrages susceptibles de nous être utiles dans notre recherche. Je sors de mon sac, comme un magicien sort un lapin de son chapeau, deux ouvrages qui sont dans la bibliographie fournie pour le cours. Grosse impression. J’ai le sentiment très net d’être pris pour une espèce d’extraterrestre, le genre de type qui à la sortie du premier cours s’est précipité chez le libraire pour se fournir et commencer à travailler. J’ai beau expliquer que je n’ai ces deux livres que par hasard, je n’arrive pas à me trouver moi-même très convaincant. Pourtant c’est vrai : un ami me les a prêtés quelques jours auparavant et je les avais oubliés dans mon sac. C’est en voulant sortir de quoi prendre des notes que je les y retrouve comme par miracle. Je les fais circuler avant de me souvenir qu’ils contiennent tous deux des photos et des dédicaces très personnelles qui, si elles ne me concernent pas directement, me donne l’impression d’avoir trahis un secret. Et puis je me dis qu’après tout, ce poème, répété plusieurs fois tout en changeant insensiblement, mérite qu’on s’y arrête. Parce qu’il est beau. Parce qu’il est riche en enseignements. Ça parle de réincarnation, de riche marchand chinois, de voyant de Singapour, d’amour et de pèche sur les rives de la Lijiang “ (rivière Li) ”, photos de Shanghai à l’appui. Je ne sais pas si les autres membres du groupe osent lire ces lignes, véritables instantanés du bonheur. S’ils l’ont fait, ils ont ma bénédiction. Mais l’important de cette histoire, la leçon pourrait-on dire, je la connais, je ne leur raconte pas. Je sais que des deux protagonistes de cette douce scène, l’un a franchi tout récemment le seuil de la mort. L’autre est en train d’attendre de pouvoir le franchir du mieux possible… en Chine. Je reste coi sur tout ce qui me traverse à cet instant. Pourtant, je sais bien que c’est au cœur de notre sujet, c’est au cœur de la Chine cette juxtaposition de deux images, terribles de contraste. Le visage d’un homme dans la joie simple, le visage de ce même homme à genoux, entonnant à travers ses larmes un chant chinois ancien a la lueur d’une chandelle abritée au creux de sa main, et saluant une dernière fois de la fumée lente d’un bâton d’encens son amour parti. Même qu’à cet instant précis, un nuage avait obscurci le jour et déversé une neige très douce, très légère sur l’assemblée, je peux le jurer.
 Je les vois se superposer parfaitement dans mon esprit ces deux images. Elles forment un couple étrange, l’image même de l’impermanence. Je crois que ce n’est pas si loin de l’alternance du Yin et du Yang, pas si loin de cette règle qui nous dépasse et qui nous semble parfois bien cruelle. C’est une règle éternelle, c’est comme ça. Elle n’est ni cruelle ni bienveillante, elle s’applique à nous comme à toute chose, elle n’est pas là pour faire notre malheur ou notre bonheur. Moi, c’est comme ça que je parlerais du Tao si on me demandait de dire ce que j’en sais. Enfin c’est ce que j’aimerais dire. Sauf que pour l’instant je me tais, ou échange quelques politesses. Et puisque personne n’a vraiment envie de se lancer pour le peu de temps qui reste avant que chacun ne soit rattrapé par ses obligations temporelles, la séance s’achève ici avec la vague impression que tout ceci n’aura pas été très utile. Une prochaine fois peut-être…

Séance du 17/03/99

Ça y est, j’en étais sûr, impossible de me souvenir quel prénom va avec quel visage. Et comme d’habitude, je n’ose pas demander un nouveau tour de table, ça donnerait l’impression que je n’ai rien écouté à la séance précédente. Tant pis, je me débrouillerais autrement, en étant attentif aux échanges, je devrais pouvoir petit à petit reconnaître les membres de mon groupe. J’ai juste à espérer de n’avoir à appeler personne par son prénom avant que je m’y retrouve un peu…
Pour débuter le travail tout le monde semble d’accord pour trouver la salle trop petite, trop bruyante, bref parfaitement impropre à une quelconque démarche de groupe. Reste à trouver un nouveau point de ralliement, ce qui ne manque pas de nous prendre un certain temps. Nous finissons par échouer dans un coin de couloir que je ne trouve pas tellement plus accueillant que la salle que nous venons de quitter. Le temps que chacun s’installe, que nous nous assurions que nous n’avons oublié personne derrière nous (impondérable logistique plutôt cocasse), et une bonne dizaine de minutes ont déjà filé sur la petite trentaine qui nous était impartie. Et il me semble que chacun est conscient du manque évident de temps pour se lancer dans quelque chose de sérieux. De fait un groupe semble posséder une certaine inertie qui ne permet jamais de démarrer sur les chapeaux de roues (d’autre part cette inertie s’avère beaucoup moindre lorsqu’il s’agit d’interrompre la séance).  Nous nous retrouvons donc assis en cercle dans ce couloir pas très stimulant comme cadre de travail, légèrement gênés de notre propre manque d’ardeur. Pour tenter de lancer la machine (pour donner le change pourrait-on dire), nous refaisons le coup de la semaine précédente : nous passons à nouveau en revue de nos sources bibliographiques possibles, avec cette fois pas mal d’ouvrages puisque chacun s’est procuré son ou ses bouquins. Alors nous échangeons les livres, c’est déjà ça. J’en profite pour comparer la traduction du Tao-Te King de mon édition de poche à celle d’une collection qui semble plus prestigieuse. C’est ce que je soupçonnais depuis un moment déjà : la traduction dont je dispose n’est pas vraiment enthousiasmante. Justement, j’en profite pour suggérer que ce livre, et le Yi-King, devraient constituer nos points de départ. Ça me paraît le minimum pour aborder le taoïsme. Mais bon, le Yi-King, je n’ai jamais réussi à l’avaler d’une traite, et ce n’est pas faute d’avoir essayé, je précise donc immédiatement qu’en avoir une connaissance formelle serait déjà une bonne base. Lorsque que les autres me demande d’expliquer synthétiquement de quoi il s’agit, je me maudis intérieurement de n’avoir pas pensé à apporter mon exemplaire comme je me l’étais promis la veille. Du coup, je suis obligé de me lancer dans une explication, un peu comme je peux, vaguement secouru par une âme charitable (bon sang, les prénoms…) qui m’a tendu un article de revue sur les hexagrammes du Livre des Mutations. Je me mets donc à dire un peu n’importe quoi, je m’emmêle les pinceaux, je dis tout en vrac. Les autres, pas méchants, opinent avec hésitation à mes explications confuses et bafouillées, mais je finis par renoncer. J’apporterai le bouquin la semaine prochaine, peut-être que je m’en tirerai mieux. Quelqu’un fait remarquer qu’il est déjà l’heure, nous soulageant tous un peu. Ce n’est pas que la séance fut pénible, loin de là, mais bon, on n’a pas encore grand-chose à se dire et puis, c’est vrai, aucun d’entre-nous ne semble vraiment avoir l’habitude de travailler en groupe. Je ne sais pas si les autres ressentent le même problème mais moi, je ne sais jamais par quel bout commencer.
Le temps de lever notre petit bivouac improvisé de couloir d’université (restitution des chaises aux autres étudiants, distribution des blousons et vestes, toute une logistique vous dis-je…) et nous nous dispersons rapidement et poliment. À la semaine prochaine.

Séance du 25 /03 /99
 

On prend les mêmes et on recommence. C’est comme ça que pourrait s’intituler la séance d’aujourd’hui. Nous sommes exactement dans le même cas de figure que la semaine précédente, c’est-à-dire que nous disposons d’assez peu (trop peu) de temps, que tout le monde en est parfaitement conscient et que personne ne meure d’envie de commencer à travailler en sachant que nous devrons presque aussitôt nous arrêter. C’est un vrai problème que de commencer la partie de travail en groupe si tard, mais bon, le cours sur bouddhisme et socialisme était exalté, passionné, révolté, courageux, précis (si, si, tout ça à la fois) bref, il aurait été difficile, peut-être même frustrant, de l’interrompre abruptement.
Toujours est-il que notre situation pour commencer le travail au sein du groupe n’est pas tellement plus favorable qu’il y a huit jours. Nous décidons cette fois de nous installer à la cafétéria ce qui semble un petit peu (un tout petit peu) plus humain que le couloir de la semaine passée. Le brouhaha qui y règne est tout aussi insupportable que dans la salle que nous semblons avoir pris l’habitude de déserter, le cadre n’est guère plus réjouissant malgré la présence symbolique de quelques plantes grasses en piteux état (je ne les regarde pas de trop près, j’ai peur de découvrir qu’elles sont en plastique…), mais, et c’est important, nous disposons de boissons chaudes ou froides, de sandwichs, etc… Au moins cette disponibilité nous assure en semblant de confort physique, et présente le grand avantage de permettre à chacun de s’absorber quelques instants dans la contemplation de son verre. Personnellement, je choisis un café afin de pouvoir me concentrer attentivement sur l’opération délicate de la dilution du sucre. Le silence qui résulte de notre incapacité à savoir par où commencer en devient nettement moins gênant : nous avons une excuse, nous avons la bouche occupée…
Il faut néanmoins se lancer, donc chacun sort les nouveaux livres qu’il s’est procurés (c’est une sorte de rituel…), et cette fois, je n’ai pas oublié mon exemplaire du Yi-King. Je note, aux réactions que cela suscite, que le seul aspect qui a été retenu de mon exposé nullissime de la semaine dernière est le côté “ livre de divination ”. ça semble faire sourire tout le monde et je trouve ça normal. Moi aussi j’ai du mal à prendre toute cette histoire de consultation d’oracle au sérieux. Pourtant, si mon esprit logique se refuse à croire à cet irrationnel si déstabilisant (au moins au premier abord), une part de mon esprit, une part plus profonde peut-être, ne peut s’empêcher de se pencher sur ces questions. Parce qu’au fond, j’aime bien y croire. Pas dans un souci romantique, non, parce que ça résonne vrai avec quelque chose dans mon cœur (dans mon ventre aurait dit un chinois). D’ailleurs je me suis un peu amusé à consulter le Yi-King comme un oracle, pas souvent mais de temps à autre : les réponses étaient dans la plupart des cas hermétiques, mais parfois c’était clair, limpide, profondément troublant de pertinence. Cela dit, je conserve le parti pris d’en sourire, toujours en public et plus que souvent en privé.
C’est donc sur le ton de la rigolade que j’explique comment faire, enfin les grandes lignes du fonctionnement rituel. Benan fournit trois pièces de monnaie, Marc fournit la question (les prénoms, ça vient petit à petit, au même rythme que s’installe un embryon de travail d’équipe) et je lance les pièces six fois de suite en prenant soin d’expliquer mes calculs clairement à chaque tirage. Lorsque j’ai fini, je consulte la table des hexagrammes, je vais jusqu’à la bonne page et je commence à rigoler tout seul. Les autres me demande, ce que ça dit, légèrement impatients quand même, avec une pointe de curiosité intriguée. Je me contente d’exposer les faits : la question de Marc était de savoir s’il allait se marier cette année (excellente idée, j’aime bien moi aussi être concret face à ce livre, j’ignore pourquoi). Le Yi-King donne comme réponse l’hexagramme 31, Hien, L’influence (la demande en mariage). Vague d’incrédulité dans l’assemblée. Je me sens amusé, mais surpris, non. C’est toujours comme ça avec le Yi-King : c’est un livre subtil, plus on le prend à la légère, plus il est percutant. Tout de même, il arrive que la réponse se mérite davantage, on doit parfois fouiller un bon moment avant de dégager un rapport logique avec la question. Mais parlons nous ici, dans ces interrogations, de logique ? Ce n’est pas certain…
Je crois que je vais conclure sur ce fait marquant de la séance, en précisant le jugement et l’image associés à Hien.

L’INFLUENCE. Succès.
La persévérance est avantageuse.
Prendre une jeune fille pour femme apporte la fortune.

Sur la montagne est un lac : image de L’INFLUENCE.
Ainsi le sage par sa capacité d’accueil
fait que les hommes s’approchent de lui.
 
 

Il ne s’agit pas de destin. Il ne me semble pas avoir croisé un concept semblable à celui de destin dans tout ce que j’ai pu découvrir dans le Yi-King. Ce livre ne fait qu’indiqué des possibilités, des conjonctures favorables ou non. C’est à l’homme qui demande que revient la lourde tâche de réaliser, d’agir avec justesse.

(P.S. : Tu ne nous à pas vraiment dit ce que tu en avais pensé au fond, Marc. Est-ce que tu t’attendais à cela comme réponse ?…)

Séance du 01/04/99

Premier fait important : aucun poisson d’avril à signaler. C’est idiot, mais comme je me fais souvent avoir par ce genre de canular (j’ai quelques problèmes pour cerner les dates ce qui me rend très vulnérable), je n’aime pas beaucoup cette coutume où la plupart des gens semble se décharger d’un coup de tout leur sens de l’humour. Donc, aucun poisson scotché dans le dos, aucune fausse information incroyable et donc parfaitement plausible, aucune blague d’aucune sorte. Mine de rien, ça m’aide beaucoup à me sentir mieux dans le groupe, comme si le fait de nous balader tous sans accessoire incongru dans le dos nous rendait le soupçon de crédibilité qui nous fait pour l’instant défaut à mon avis.
Autre constat agréable, nous tombons tous d ‘accord (après de sérieuses négociations tout de même) pour profiter des premiers rayons de soleil de ce printemps qui tarde à venir (de toute façon, tous les printemps sont trop tardifs…). Après avoir décidé d’un cap pour notre courte migration (à nouveau négociations), nous finissons par échouer sur un minuscule coin de pelouse. C’est un bien meilleur endroit pour parler de taoïsme que l’intérieur des locaux de l’université, même s’il nous faut encore faire abstraction d’une cannette en aluminium, de quelques déchets plastiques, du banc en béton, et du manque de fascination qu’exercent sur nous les arbres nouvellement plantés, bardés de tuteurs métalliques. Mais bon, j’ai l’impression que chacun d’entre nous est rodé à la laideur de l’urbanisme moderne qui a été, et continue à être pensé en dépit du bon sens.  N’empêche, on a beau être rodé, le paysage inspire toujours un soupçon de répulsion largement entretenu par l’odeur perceptible des gaz d’échappements. Il y a des jours où je suis tout simplement fatigué d’avoir à faire avec…
La bulle minuscule de verdure que nous avons débusquée influe immédiatement sur le ton de notre discussion. Il faut bien reconnaître que la joie d’être assis, au soleil, en ayant presque chaud, nous propulse davantage vers des propos légers que vers des réflexions profondes. Une fois de plus, nous ne sommes pas très productif, mais au moins on sent qu’une légère détente s’installe peu à peu au sein du groupe. Des conversations croisées se développent par petits groupes de deux ou trois personnes. Cela n’a l’air de rien, mais je trouve que nous avons des échanges attrayants, si ce n’est enrichissants. Benan m’ôte d’un sérieux doute en me confirmant que l’idéogramme que je porte à l’intérieur du poignet est bien lisible (ce que je n’avais pas jusque-là pu faire vérifier par quelqu’un lisant le chinois). Elle m’apprend de plus que mon nom de famille signifie phonétiquement en mandarin quelque chose comme “ Qui aime les chevaux ”. “ Ca ressemble plus à un prénom ” précise-t-elle, parachevant ainsi l’apparition de mon sourire. J’ai toujours bien aimé les prénoms qui signifient quelque chose de manière explicite, que ce soient les prénoms asiatiques, africains ou amérindiens (avec une petite préférence inexplicable pour ces derniers). Je suis ravi de ce que Benan m’apprend, d’autant que nous enchaînons sur le problème, pour nous occidentaux, des cinq accents d’intonation qu’utilise le mandarin. Cette manière d’altéré, parfois profondément, le sens en fonction de l’intonation m’a toujours impressionné.
Quelqu’un (Danièle ?) rassemble un peu la discussion autour du Chi-Kong et je sombre presque immédiatement dans mes pensées. Je me souviens de cette discussion avec un ami (bon sang, j’ai déjà parlé de lui dans ce journal), ancien chercheur de l’équipe d’Henri Labori, à propos des recherches de ce dernier sur l’acupuncture et les méridiens. Une longue et passionnante discussion dont le souvenir ému m’empêche quelque peu de suivre avec précision tout ce qui se raconte. Avant que j’ai eu le temps de m’apercevoir que j’étais certainement en train de manquer quelque chose, il est déjà l’heure de se séparer. Nous convenons de réfléchir très sérieusement à des thèmes personnels de prédilection concernant le taoïsme, décidant du même coup implicitement de constituer des sous-groupes, vu notre effectif trop imposant. Une très bonne chose à mon avis, à condition de pouvoir échanger constamment entre sous-groupe. En fin, on verra bien comment tout cela va s’organiser. Sur ces bonnes résolutions, l’ordre de dispersion est lancé (en général quelqu’un se lève).
Finalement, c’est assez content de la séance que je rentre chez moi. Ce n’est pas que nous avons vraiment avancé sur le sujet, ni que nous avons évolué vers plus de rigueur, non. C’est que nous sommes sorti un tout petit peu de notre réserve. Quant aux petits trucs que Benan m’a racontés, j’en suis ravi, véritablement. Parce que, ça n’a l’air de rien, mais ce genre d’anecdotes m'est toujours précieux dans la mesure où lorsque j’ai dû (voulu le plus souvent) étudier une culture, c’est toujours devant des petits riens que j’ai vraiment compris tous les textes que j’avais pu lire auparavant. C’est toujours devant un des faits ou des souvenirs infimes que la lumière s’est faite sur quelque notion importante. C’est vraiment lorsqu’on comprend les petits détails du quotidien que l’on connaît les fondements d’une culture.
Parce que les grandes choses sont dans les petites choses.
Parce qu’un grain de sable et l’Univers sont intimement liés.

Séance du 08/04/99

J’arrive à cette séance remonté à bloc. J’ai décidé, plus ou moins consciemment, qu’au lieu de me plaindre sans cesse du manque de communication au sein du groupe, je vais y mettre du mien pour que la situation évolue un peu. C’est vrai que jusqu’ici, je suis bien resté bien confortablement retranché derrière mon air exaspérant de type qui sait, petit sourire compréhensif plaqué sur un coin de ma bouche. Il y a vraiment des jours où je ne supporte plus mes stratagèmes pour maintenir des distances avec mes interlocuteurs. C’est déplacé en toute occasion (encore que…), mais plus particulièrement lorsqu’il s’agit de travailler en équipe. Donc, à défaut de corriger mes tics relationnels d’une manière générale, j’ai décidé de faire quelques efforts pour travailler sur le taoïsme. Cette fois, je vais essayer de m’engager un peu dans le débat, de m’investir personnellement (on peut tellement travailler de manière impersonnelle à l’université) dans cette recherche.
Nous nous dirigeons vers la cafétéria, estimant, sans doute à raison, que le climat s’est suffisamment rafraîchi depuis la semaine dernière pour devenir pénible pour un travail en extérieur. Arrivés à la cafétéria, force est de constater que le brouhaha qui y règne est un vrai problème. De plus, je n’ai pas même une pièce de monnaie en poche pour me payer un café, pas moyen donc de trouver une microscopique échappatoire pour ma concentration…Tant pis, je l’ai déjà dis, aujourd’hui je suis décidé à travailler.
Je dégaine les épreuves des quatre premières dates de ce journal, et je les fais circuler afin que tout le monde puisse en prendre connaissance. Je ne sais toujours pas précisément pourquoi je me suis spontanément proposé pour rédiger le journal du groupe, mais je crois que mon année universitaire précédente aura au moins eu l’avantage de me redonner le plaisir d’écrire (et puis, un diplôme de Licence, il paraît que c’est important, que ça peut permettre de trouver plus facilement un emploi, ne serai-ce que dans la fonction publique, et patati et patata…tout le monde connaît l’histoire). Le problème, c’est que si j’éprouve maintenant un certain plaisir à écrire, je n’en ai pas l’envie. Les contraintes de productions universitaires deviennent en cela attrayantes puisqu’elles me contraignent à passer l’épreuve difficile de la page blanche. Le plus dur est toujours de se lancer. Voilà pour la question “ Pourquoi un journal de groupe qui ressemble à un journal personnel ? ”. J’ai proposé, on m’a dit oui, cela me suffit, on verra bien les réactions.
Justement, les réactions. Quelques-uns dans le groupe, se mettent à parcourir, voire lire attentivement, les feuilles que j’ai fait circuler. Cette éventualité ne m’avait pas effleuré l’esprit, mais je ne prends ça plutôt bien, je veux dire que je ne me mets pas à transpirer ni à me tortiller de gêne sur ma chaise. Non, je reste tranquille comme si cela n’avait pas d’importance (d’ailleurs cela n’en a pas vraiment). Il n’y a en tout cas pas de réactions vives, Guillaume se marre même un peu en lisant certains passages. Je suis assez content, moi aussi je me suis parfois bien fait rire en rédigeant ces pages. Bon assez traîné, il est temps de s’y mettre, je décide de proposer une organisation à la séance.
Le problème, c’est qu’en matière d’organisation, je ne suis pas vraiment une référence, si bien que je m’y prends de travers en proposant des tours de tables successifs sur divers thèmes. J’ai beau donner l’exemple, afin d’essayer d’inciter chacun à se livrer davantage, je m’aperçois très vite que c’est un semi-échec (en étant indulgent). Voilà qui m’apprendra à me prendre pour un animateur de séance, je débarque avec pour seule idée en tête ma motivation (un peu artificielle en plus), et je m’imagine qu’en bricolant quelques trucs, je vais réussir à débloquer d’un coup une organisation délicate. Pourtant l’effectif a pas mal diminué depuis le début du cours (nous sommes aujourd’hui sept, mais le chiffre fluctue encore d’une séance à l’autre), ce qui me laissait penser que nous allions petit à petit nous en sortir sans recourir à une partition en sous-groupes. Évidemment, la séance ne se déroule pas du tout comme je l’avais imaginé, mais plus le temps passe plus je me dis que si ce n’est pas encore vraiment du travail rigoureux, il règne cependant une atmosphère imperceptiblement plus détendue au sein du groupe. Finalement, j’en viens presque à réviser mon opinion sur la manière dont se déroule la séance, ce n’est pas si affligeant que ça, on pourrait même dire que c’est encourageant. Le reste de notre temps de travail est absorbé par quelques bricoles assez intéressantes, du genre explications de traduction du Tao Te King par Benan, discussion à propos d’un ouvrage dont je soupçonne le manque de pertinence avec Yvonne, travail timide sur la partie historique du taoïsme. En repartant, je reste un peu sur ma faim, mais je suis tout de même conscient que mine de rien nous avons un peu progressé aujourd’hui. Je dirais presque que cette séance s’assimile à un semis. Peut-être que nous ne nous sommes pas trop mal acquittés de notre tâche, peut-être que nous pouvons espérer une récolte dans quelques temps.

Séance du 15/04/99

Reprise de ce journal après l’avoir délaissé un moment. C’est un peu dommage de perdre la spontanéité de cette séance, j’écris trop tard pour restituer une description exacte. J’ai déjà expliqué dans un autre journal les difficultés que j’ai rencontrées récemment vis-à-vis de l’écriture, je n’ai pas le courage de recommencer ici. J’espère néanmoins que les souvenirs que je garde de cette date restent suffisamment vifs pour être pertinents.

Dès le début nous sommes prévenus : aujourd’hui nous avons des comptes à rendre, nous allons être surveillé. Oui, bon, j’exagère un peu, mais la présence du professeur n’est pas anodine. Il se crée une sorte de tension que chacun essaye de dissimuler. J’ai beau me dire que ce premier bilan sera forcément une bonne chose, je me sens un peu nerveux à l’idée de présenter notre travail parce que je ne sais plus du tout si, oui ou non, nous avons réellement avancé sur le taoïsme. Somme toutes mes craintes sont justifiées par le silence lourd qui s’installe lorsque la question de l’avancement de notre recherche se pose. Nous avons certes eu des discussions intéressantes sur le sujet, mais notre organisation pêche. Pire, elle est inexistante. La présentation de nos conclusions (nécessairement) provisoires est confuse, embrouillée, bref nous présentons en vrac une sérieuse inaptitude à nous diriger vers un exposé clair sur le taoïsme. Je me dis pendant un moment que tout cela ressemble à un appel à l’aide, un aveu de détresse face à la tâche à accomplir. J’ignore toujours si c’était vraiment cela que nos propos renfermaient implicitement, toujours est-il que l’aide vient tout de même et René nous dynamise par sa détermination. Je sens véritablement qu’il pèse judicieusement de son influence, de sa position, pour infléchir la dynamique du groupe. Très vite les recherches à entreprendre sont définies, et encore plus vite réparties. Chacun est exhorté à une production écrite, ce qui est toujours préférable pour faire un point précis sur ce qui est compris et ce qui ne l’est pas. C’est certes une sorte d’exercice de reformulation, mais il n’est pas du tout inintéressant.
L’heure tourne, René nous quitte pour aller vers un autre groupe, et j’ai presque honte. J’ai cette désagréable impression que cette séance à de loin été la plus productive de toutes celles que nous avons tenues. Personnellement, je me sens un peu comme après une réprimande d’un genre un peu particulier. Une démonstration par contre-exemple de notre mollesse, notre attitude désinvolte par rapport à notre travail. Je me dis que nous n’aurions pas dû avoir à nous faire mâcher le travail, j’espérais que nous aurions pu débrouiller nos problèmes tout seuls. Bref, la séance s’achève sur un sentiment paradoxal, celui d’avoir enfin avancé de manière efficace, et qui contient la culpabilité du lycéen pris en faute. Je crois sincèrement que nous l’avons bien cherché.

Séance du 06/05/99

Cette fois j’arrive sûr de mon fait, j’ai préparé ce que j’avais à dire, je l’ai écrit, je l’ai délicatement ciselé (n’ayons pas peur des mots). Enfin, je n’ai pas tout à fait rempli la mission que je m’étais fixée lors de la dernière séance, les vacances ont été mouvementées et, en fait de repos, je n’ai pas beaucoup de temps pour avancer mon travail universitaire. En fait, même ma pratique musicale a été abandonnée un certain temps, trop de problèmes, trop de difficultés à franchir pour avoir réellement l’esprit disponible. Qu’importe, cela est passé et je me sens tout à fait capable de me lancer dans une recherche sérieuse, bien que conscient de ma fragilité encore évidente à ce jour. J’arrive donc à ce cours avec une bonne humeur certes un peu artificielle, mais largement suffisante pour ne pas peser de mes grincements de dents sur l’ambiance du groupe déjà difficile à détendre.
Le fait est que nous commençons sous des hospices favorables : chacun a rempli son devoir et est prêt à nous faire partager ses écrits soigneusement préparés. Comme d’habitude, nous mettons un temps fou à nous lancer vraiment dans le travail. Trop de bruit dans cette salle, trop de sujets à aborder un vrac, trop de choses désorganisées à exprimer, bref tous les prétextes sont bons pour essayer de retarder l’instant inéluctable du premier essai d’organisation de notre objet. Pourtant, les discussions croisées s’arrêtent assez rapidement, ce qui ne peut que nous servir car pour intéressantes que ces discussions soient, elles ne s’en mettent pas moins en place au détriment d’une écoute globale qui nous fait justement un peu défaut.
Nous nous lançons alors dans une sorte de répétition (pas encore générale), tâchant de coller le plus possible à une forme finale que nous tentons de définir dans un même mouvement. Les différentes parties préparées par chacun d’entre nous trouvent peu à peu une place et l’organisation générale se met en place doucement mais sûrement. Un récapitulatif historique semble devoir une place introductive, puis une évocation des notions primordiales du taoïsme, et ainsi de suite jusqu’à ce que tout le monde ait parlé. Tout le monde ? Non, c’est là le hic. Nous disposions de toute la séance pour travailler en groupe, ce qui veut dire que nous avons pu disposer d’environ 1 H 30 d’exposé effectif, et la dernière partie de notre travail, sans doute la plus importante, c’est-à-dire le taoïsme et l’éducation, n’a pas pu être abordée faute de temps. C’est un vrai problème puisque que notre temps de parole le jour J sera moitié moindre. De plus, toute la dimension corporelle du taoïsme ou presque a également été passée sous silence, faute d’intervenant (et, je dois l’avouer, je n’avais pas préparé ce que je devais dire sur le Tai Chi). Nous nous retrouvons donc tous dans la position délicate d’avoir à opérer un travail de chirurgien sur nos écrits afin de procéder à des ablations toujours douloureuses lorsqu’on a déjà l’impression de n’avoir livré que la quintessence du sujet. Et quelles terribles coupes sombres nous auront à faire puisque notre temps semble deux fois trop étroit !
Je suis quant à moi pour le moins dubitatif tant il me semble que nous n’avons qu’effleuré le sujet sans jamais rentrer au fond des choses. Je croyais avoir contourné le problème en produisant des textes léchés dans le but de privilégier l’instant, le plaisir de l’écriture. J’espérais ainsi coller de plus près à l’esprit du Tao, qui est à mon avis plus existentiel, expérienciel, qu’intellectuel. C’était une erreur grotesque. Je ne suis pas capable de lire un texte que j’ai produit en guise d’exposé. En fait, la production de mes textes sur le taoïsme avait plus été dictée par un besoin d’expression que je ne trouvais plus nulle part ailleurs (je suis vraiment tordu en ce moment), bien plus que par une intuition soufflant une méthode appropriée. Je réalise cette mésentente bien trop tard, alors que je suis en train de parler devant mes collègues, il ne me reste plus qu’à transmettre faussement le contenu de mes pages, jouant d’innombrables altérations qui se voudraient subtiles.
Aujourd’hui, je suis dubitatif, comme au premier jour, quant à la réussite de notre tâche. Pas du point vu du contrat explicite : je sais que l’exposé se passera. Non, mon doute concerne le contrat tacite que nous nous sommes passé pour ainsi dire, comme une corde autour du cou. Nous cherchons à faire quelque chose d’utile, capable de transmettre une infime parcelle de ce que peut-être le Tao. Tâche de titan dans ce domaine, où jamais les mots n’excellent, et où la vérité se débusque à tâtons d’attentions minutieuses. Comme saisir la crinière d’un dragon de l’air pour franchir, sans risque de s’y enliser, les marécages des sentences et des affirmations.
Et pourquoi pas la poésie ?
 

Séance du 20/05/9
Encore une fois, je rédige sur le tard cette partie du journal. Curieusement j’ai toujours eu l’impression que ma production littéraire était soumise à un système d’autolimitation par quotas. Je viens de vivre (encore) une quinzaine difficile et je n’ai pu écrire que de la poésie. Des dizaines de pages qui m’ont accaparé tout mon temps, un besoin irrépressible, de l’écriture urgence qui drainait les intempéries de mon sous-sol. Toutes mes autres activités en ont sérieusement pâti, pas de temps, pas d’élan.
Donc, après tant de temps, que me reste-t-il de cette séance ? Pas grand-chose en vérité, si ce n’est, sensation réconfortante, le souvenir que de toute façon, il y a peu de choses à raconter. Notre groupe est rentré dans une sorte de vitesse de croisière, l’organisation générale est enfin décidée, il ne reste plus qu’à gérer les problèmes d’intendance. C’est-à-dire qu’il nous reste la partie formelle à régler. Nous mettons au point les temps de paroles, les transitions entre exposés personnels, les documents annexes, nous sommes bien occupés. Il faut nous hâter sans plus nous poser de questions, il n’est plus temps pour cela : nous exposons dans deux semaines. Comment nous débrouillons-nous ? Honnêtement, je ne sais pas du tout, tout me semble un fouillis hallucinant, je me perds dans des tentatives de classements des documents que les autres me fournissent (je me suis, comme un idiot, proposé pour réaliser la mise en page du fascicule. Je ne vais jamais m’en sortir… ), bref, la séance file sans que j’ai réellement le temps de penser.

Séance du 27/05/99

Derniers réglages, répétition générale (au moins révision complète du plan général), dernières corrections. J’avoue pour ma part ne pas savoir exactement en quoi va consister mon intervention. Je suis depuis plusieurs jours sur un nuage, les derniers évènements me laissent un peu fébrile. Il y a seulement 24 heures, j’étais encore dans les Alpes, sur une autre planète. J’ai la vague impression que les jours précédents ont une certaine importance pour l’exposé. Cela semble idiot, aucun rapport évident, et pourtant mes souvenirs tout frais résonnent exactement comme ce que je voudrais dire du Tao. Quant à savoir comment je peux amener la conversation sur ces souvenirs… Je risque encore de passer pour un hurluberlu, un peu rêveur, qui ne sait plus du tout ce qu’il dit. De fait, depuis mon retour à Paris hier soir, je me sens un peu comme un papillon dans la lumière d’un phare : les lueurs nocturnes m’attirent irrépressiblement et j’ai peur des bruits environnants.
Je quitte la séance, finalement content d’avoir à m’occuper du fascicule de documents annexes : j’aurais trop de travail pour pouvoir préparer ce que je vais dire. J’ai décidé de prendre un risque, autant être honnête jusqu’au bout et tenter d’improviser. La seule manière de faire autrement serait l’extrême inverse, c’est-à-dire utiliser la métrique ultra rigoureuse d’un poème très travaillé, afin d’être pertinent. Je ne vois que deux manières d’évoquer le Tao à l’oral, soit privilégier la vérité de l’instant et sa spontanéité, soit distiller la vérité intemporelle par l’alambic de la méditation poétique. J’aurais bien essayé la deuxième option, mais ma poésie est épuisée toute ailleurs, sous forme de saignées thérapeutiques. J’en ai trop besoin en ce moment pour en céder même une petite part à l’université où de toutes façons, elle n’aurait pas autant de valeur. Ma poésie est subjective et personnelle, elle m’est d’une grande valeur. La poésie propre à l’étude universitaire est une poésie objective et universelle, elle est d’une grande valeur. Je suis bien obligé de croire au sujet de mes vers (ce serait un comble !), je ne crois pas à l’épaisseur de son objet. Il y a encore beaucoup de chemin à parcourir.
Concernant la semaine prochaine, je n’angoisse pas beaucoup, je suis très fataliste, j’ai peur que nous n’arrivions pas à quelque chose de transcendant. De toutes façons, il est maintenant trop tard, nos réflexions sont achevées, nous sommes enfermés dans la dynamique du calendrier. Nous verrons bien.

Exposé

L’exposé est passé, je n’ai pas très envie d’y revenir. Le travail en groupe s’achève (presque) ainsi. Il reste les documents à rendre mis en page, autant dire qu’il ne reste rien à faire. Je reste un peu sur ma faim, je ne sais pas si les autres membres du groupe ressentent ce vide ou si ma vision personnelle l’induit. Finalement, je connais tous les prénoms de ceux qui sont restés jusqu’à la fin. Cet objectif au moins est atteint. Au moins, étant donné que, finalement, nous ne nous sommes pas si mal tirés du piège de l’exposé.

L'esprit du Tao

Cette fois, il n’est plus question de retarder la rédaction de cette fiche de lecture. J’ai rechigné tant que j’ai pu, mais si je compte effectivement rendre ce document à temps, je dois m’y atteler sans plus attendre. Mais je dois, en toute honnêteté, reconnaître que je me lance à reculons dans cet exercice. La motivation me fait un peu défaut en cette fin de semestre, les mois précédents m’ayant passablement éprouvé.
Est-ce que je chercherais une excuse pour justifier la probable médiocrité des pages qui vont suivre ? On dirait que mon préambule a un peu cette intention et pourtant… La vérité est que je n’ai pas attendu de suivre ce cours sur les sagesses chinoises pour m’intéresser au taoïsme. Il y a déjà des années que cette forme de sagesse a croisé mon chemin et, sans pour autant devenir une passion, elle n’a cessé de m’intriguer et de me fasciner. Alors pourquoi cette réticence à écrire une simple fiche de lecture ? Parce que je n’arrive pas à y trouver une utilité pour moi si ce n’est la validation de cette U.E. ce qui, sans vouloir paraître détaché des choses universitaires, ne me semble pas suffisant pour exciter mon imagination. Je n’irais pas jusqu’à dire que la littérature sur le taoïsme est vaine, mais mon expérience me montre que j’ai plus appris sur le Tao en dehors des livres que dedans. Ma conception du Tao est avant tout existentielle, les écrits ne me servant qu’à éclairer des points obscurs dans lesquels ma compréhension s’égare. Certes, j’ai lu et relu, parfois jusqu'à l’excès, des livres essentiels, Tao Te King et Yi King notamment, mais j’ai fini par me demander si ces (saines) lectures ne servaient pas plus à construire une érudition parfois grisante en société qu’à un réel intérêt ontologique. D’autant que paraître érudit sur le sujet est chose relativement aisé dans un pays où l’ignorance des cultures autres est la règle. Aujourd’hui, je continue à lire et à citer ces livres. Je le fais pour la beauté de leurs syntaxes, la subtilité de leurs proses, la douceur pertinente de leurs images. Je me garde bien de faire croire que j’en touche du doigt le sens profond, j’évite de jouer les mystiques pour impressionner. Les vérités que je ressens, plus que je ne les comprends, sont souvent trop subtiles et trop intimes pour être évoquées en public.
Voilà pour l’explication philosophique de mon doute présent. Un autre explication, plus personnelle celle-là, réside dans les circonstances dans lesquelles s’est déroulée l’U.E.. Dans ma jeune existence, je n’ai jamais eu qu’un seul interlocuteur valable sur le taoïsme. Entendez par valable quelqu’un dont la connaissance théorique et pratique est difficilement évaluable tant elle est profonde et qui se révèle être plus essentiel dans ses propos qu’une bibliothèque. Dialoguer avec cet homme, c’est peut-être ce qui m’a le plus enseigné sur le Tao et pourtant, je ne peux me rappeler comment cela s’est produit concrètement. Nous parlions de tout et de n’importe quoi lors de mes visites, mais nos légères discussions aimables me laissaient une impression étrange. Comme de repartir avec les poches pleines du plomb en fusion de la vérité, incrédule et fier comme un gredin.
Quel rapport avec l’U.E. ? Cet homme, estimé ô combien, est décédé quelques jours avant le premier cours de ce semestre, emporté par la maladie qui le rongeait depuis des années mais qui ne l’aura jamais asservi. Comment, dans ces conditions, ne pas avoir été accompagné par son souvenir tout au long de ces mois passés sur le taoïsme ? J’espère que j’aurais fait preuve de rigueur et que mon travail au sein du groupe n’en aura pas été trop altéré. En ce qui concerne ce document, on comprendra mon abattement : mon esprit se souvient de cet ami et rêve de ses cendres qui flottent en ce moment au-dessus de la Chine. Difficile de croire qu’il m’est préférable de produire une fiche de lecture stérile plutôt que de parler du jeu de la vie et de la mort, du hasard et du destin, bref de ce qu’est vraiment “ l’esprit du Tao ”.

Le Tao ou la Voie

L’aspect frappant de ce chapitre de l’ouvrage de Jean Grenier est sans aucun doute son extrême concision alors qu’il est aisé de se laisser aller au foisonnement en ce qui concerne la description du Tao. Évidemment utilisé un style prolixe est un piège qu’il vaut sans doute mieux éviter, puisqu’il s’avère totalement inadapté à l’idée minimaliste de la poétique taoïste. Je reste pour ma part assez enchanté du nombre d’informations érudites que l’auteur arrive à évoqué d’un air de ne pas y toucher. Ainsi la mise en garde la plus essentielle en ce qui concerne les recherches sur les sagesses orientales est immédiatement évoquée. C’est en effet sur l’écueil de la traduction que risque de se briser l’élan d’une recherche personnelle sur le taoïsme. Il est effectivement important de pouvoir confronter plusieurs textes issus de traducteurs différents afin d’espérer se faire une idée plus ou moins précise de la teneur exacte des textes originaux. Cet exercice, difficile s’il en est, présente également l’avantage de donner des exemples précis de transpositions culturelles, d’images qui doivent être ré-imaginées dans une langue, et donc une culture, radicalement différente.
Outre les quelques références historiques nécessaires, Grenier amorce également dans ce chapitre un parallèle entre le taoïsme et certaines philosophies occidentales. Il ne s’agit que d’évocations d’axes de recherches possibles dont je retiens principalement la comparaison Tao / Te avec le concept Natura naturans / Natura naturata spinoziste. Il est peu frustrant que ces références aux philosophies occidentales ne soient pas poussées plus avant mais l’auteur ne perd jamais de vue son objectif d’avant tout présenter le fondement du taoïsme, ne faisant qu’ouvrir quelques champs de réflexions pour le lecteur. On notera également la pertinence extrême des références philosophiques, Grenier étant un philosophe éclairé (professeur d’Albert Camus). La biographie de Jean Grenier (Universalis) montre d’ailleurs à quel point ce philosophe avait assimilé le Tao dans sa vie et ses écrits sur la liberté et le choix me semblent particulièrement en accord avec la conception taoiste de l’action du sage.
Le Tao est présenté dans ces conceptions diverses dont la plus importante est celle partagée par Lao-tseu et Tchouang-Tseu, d’un principe supérieur, innommable, qui est le Non-Être, notion très différente du Néant.
En guise de joyau, je garde de ce texte l’image forte du Tao comme grand fleuve dont l’accès peut être autorisé par l’emploi de canaux creusé de la main de l’homme. Je le répète : une image bien ajustée est plus précieuse en ce qui concerne le taoïsme que des dizaines de pages érudites et parfois un peu rébarbatives. Notons que le Tao Te King ou le Tchouang-Tseu ne sont pas des textes rébarbatifs justement, et que leurs proses respectives présentent un charme indéniable dû à une poétique forte, utilisée pour rendre compte d’une réalité invisible en elle-même.

Lao-Tseu et Tchouang-Tseu

Les deux sages essentiels de la littérature taoïste… Bien que partageant la même conception du Tao, ils sont pourtant bien différents, tant dans la forme littéraire adoptée que dans leurs vies. En ce qui concerne Lao-Tseu, la légende se mêle étroitement avec les rares traces biographiques qui nous sont parvenues. Personnellement, j’accepte cette dimension mythique, et ne prends que peu de plaisir à la traque historique pour savoir si Lao-Tseu vécu bien au VIème avant J.C. et si le Tao Te King n’aurait pas été composé au IVème siècle avant J.C.. L’histoire, sans majuscules aucune, que j’aime entendre est celle d’un sage qui décida de quitter la civilisation pour le monde des barbares, laissant, in extremis, derrière lui, comme ultime héritage, un manuscrit de cinq mille caractères qui allait changer définitivement l’Empire du Milieu. Autre possibilité que j’aime considérer comme un fait (ou au moins comme une allégorie plaisante), la rencontre entre Confucius et Lao-Tseu revêt une importance symbolique si on observe l’aspect emblématique de ces deux personnalités. Je reviendrais à cette rencontre ultérieurement. Le Tao Te King, composé donc par Lao-Tseu, est l’écrit le plus important du taoïsme. Très bref, il est écrit dans un style dépouillé qui traduit une volonté d’aller le plus directement possible à l’essentiel.
Tchouang-Tseu n’adopte pas ce style pour élaborer l’ouvrage qui porte son nom. La biographie de ce lettré chinois est moins énigmatique que celle de son prédécesseur. Ce détail me semble important dans la mesure où, à mon avis, le taoïsme doit autant à la dimension légendaire de Lao-Tseu et à son Tao Te King, sorte de recueil commandements prophétiques, qu’à la transparence de la vie de Tchouang-Tseu et son ouvrage prolixe en enseignements précis. C’est donc dans ce dernier ouvrage que l’on trouvera le plus de digressions sur les manifestations du Te et sur la manière d’agir en accord avec le Tao. Ce dernier ouvrage fait, de plus, une large part à l’aspect mystique du taoïsme, ainsi qu’aux pratiques corporelles taoïstes. Le côté très humain de Tchouang-Tseu contrebalance un peu le décorum qui entoure la personnalité de Lao-Tseu.

L’alternance des contraires
 

Le courage me manque pour recommencer à écrire sur le Yin et le Yang alors que je l’ai déjà fait, il y a quelque temps. Je livre ici une version (corrigée) de ce que j’en avais écrit.

Yin et Yang sont le couple indissociable qui agit sur tout ce qui existe. Le Principe premier (Tao) donna naissance à l’Un (Te) qui lui-même donna naissance au Deux (Yin et Yang). Cette explication trop simple pour être honnête (et qui sonne trop familière par ne pas être une redite. Où diable ai-je emprunté ça ?), donne cependant une idée de la conception originelle du taoïsme et de sa structure fondamentale. Pour résumer grossièrement (est-il possible de résumer autrement ?), le Tao est ce qui existe en premier et de manière primordiale, de son existence découle une action, le Te, qui pour s’exercer doit avoir recours à la pulsation entre Yin et Yang.
Qu’est-ce que le Yin et qu’est-ce que le Yang ? On pourrait passer un temps infini à faire l’énumération de ce qui est Yin et ce qui est Yang, je me contenterais, quant à moi, de citer les symbolismes majeurs de ce couple. Yin/Yang, féminin/masculin, Terre/Ciel, doux/dur, souple/ferme, lune/soleil. La liste pourrait être encore longue, mais elle donne déjà sous cette forme une (vague) idée de cette dualité, qui n’a rien à voir avec une dichotomie. Car l’aspect le plus important du Yin et du Yang réside dans le fait que ces deux aspects ne sont pas figés et mutent continuellement. Le symbole du Yin et du Yang est un symbole remarquable dans ce qu’il véhicule de manière évidente. Le blanc et le noir sont Yang et Yin, leurs formes s’assemblent, se complètent parfaitement. On voit de plus nettement sur ce symbole que ce qui forme le cœur du Yin, lorsque celui-ci est à son apogée, est le Yang, et inversement. Cet apparent paradoxe est à la base de la pensée taoïste qui définit toute chose de façon relative. Ainsi le Yin lorsqu’il arrive à maturité engendre le Yang dans un mouvement d’alternance qui est la seule règle éternelle selon la pensée taoïste.

Le couple Yin et Yang est un symbolisme que l’on trouve dans les plus anciens écrits chinois, notamment dans le Yi King. Le principe des mutations y est largement explicité et la légende veut qu’aussi bien Lao-Tseu que Confucius aient étudié longuement cet ouvrage.
 

La vie et la mort

Le rêve et la veille sont deux états qui sont distingués dans le taoïsme, mais, contrairement à ce qu’on pourrait penser, le rêve est considéré comme supérieur à la réalité. On peut comprendre cette préférence si on se rappelle que le taoïsme est une philosophie qui laisse la place belle à la poésie. Le domaine du rêve est, à mon avis, le domaine de prédilection du poète qui peut y trouver des images susceptibles d’exprimer la réalité de bien meilleure manière que ne peuvent le faire les faits nus. Ainsi, la réalité du poète n’est qu’anecdotes qui sont davantage expérience personnelle que vérité personnelle. Les rêves peuvent donc être considérés comme des moyens pour le poète de dégager la quintessence de son expérience, d’en faire des sens profonds, non plus personnels mais universels. Le rêve dans l’optique taoïste est un sens qui s’impose sans que la compréhension ne s’interpose, et est donc plus à même d’être pertinent qu’une déduction réflexive.
Parler de la vie et de la mort m’est un peu spécial en ce moment, alors que les décès parmi mes proches se sont multipliés ces derniers mois. J’ai actuellement beaucoup de mal à prendre du recul face à tout cela, mais il est vrai que la conception taoïste de la mort m’aide quelque peu à traverser ces moments difficiles. Au fond, je n’ai envie de dire qu’une seule chose sur la mort. Il s’agit encore une fois de cet ami, que j’ai du mal à cataloguer comme taoïste. Je crois que la chose essentiel que je connais de la mort est une lueur, une étincelle dans le regard d’un mourant. Une poignée de main et quelques mots simples : “ À bientôt ” alors que, d’un côté comme de l’autre, chacun sait bien que c’est la dernière fois que nous nous voyons. Il est impossible pour moi de retranscrire avec exactitude ce que contenaient ces regards, aussi bien le sien que le mien. Dans ces yeux enfoncés dans un crâne, sur lequel il ne reste guère de chair, aucune trace de peur, d’appréhension. Je me souviens que c’est moi qui ai détourné les yeux… Je sais beaucoup de choses sur la notion de réincarnation taoïste ou bouddhiste, mais honnêtement, ce jour-là, je ne savais rien, les livres ne m’aidaient pas du tout. Au fond, j’ai tendance à croire que je ne sais rien de la transformation de la mort, la fermeté d’acier d’un regard m’ayant prouvé que je n’avais jamais fait que resservir des discours empruntés sur le sujet. Le chapitre de Grenier sur le sujet est on ne peut plus clair, mais, dans le fond, j’aurais tendance à dire qu’il ne sert à rien. Comprendre la question de la mort ne peut pas se faire par une approche théorique. Ce n’est que lorsque vous perdez des proches que vous pouvez vraiment dire quelque chose sur la mort, quelque chose de pertinent, qui tient compte à la fois de votre douleur et de la réalité de la fin d’une vie.
Pour un revenir à la conception taoïste de la mort, je dirais que, comme la plupart des sagesses orientales, elle s’axe davantage sur la disparition d’une énergie qui maintenait la cohésion de la matière qui compose le vivant que sur une l’idée d’une dissolution de l’âme. Ainsi, l’idée de réincarnation n’est pas une renaissance de la même entité que celle qui s’est éteinte, mais une réorganisation de parcelles d’énergie qui ne sont pas forcément employées dans un organisme vivant.
Vraiment, j’insiste, un seul regard peut contenir le secret de la mort. J’espère qu’un jour, je saurais déchiffrer ce terrible message, image imprimée sur ma rétine, que je contemple encore et toujours avec la même émotion vive.
 

Le Bien et le Mal
 

Au premier abord, on pourrait croire que le taoïsme est une philosophie dénuée de toute compassion. La distinction entre Bien et Mal semble être inexistante. Pourtant, cette distinction existe bel et bien, mais elle n’est pas du ressort de l’homme. Ainsi, le Bien du Tao n’est pas le Bien de l’homme, mais celui de l’univers en tant que création formant un tout. Les sages taoïstes se refusent à s’instaurer en juges pour départager le Bien du Mal, ils ne prétendent nullement pouvoir émettre un avis éclairé sur le sujet. Considérant qu’il est impossible d’avoir une vue totale d’une situation, l’homme se doit donc de ne pas catégoriser telle ou telle action comme bénéfique ou maléfique.
L’administration politique de la Chine illustre bien cette conception de l’action, où une chose ne peut être mauvaise qu’en fonction de la situation et non comme Mal absolu. On trouvera effectivement de nombreux exemples de changements de positions dans la vie politique chinoise au cours de l’Histoire, ce qui, loin de prouver l’incohérence de ces gouvernements, montre une volonté de s’adapter sans arrêt à la situation telle qu’elle se présente dans le moment présent. On notera également que cette manière de gouverner est au moins autant due à l’influence du confucianisme, qui prône l’existence d’un Bien étatique supérieur au Bien individuel, qu’à la conception taoïste, qui insiste plus sur l’idée d’une Loi universelle dans laquelle les êtres n’ont que peu de place, faisant figures d’aléas de l’histoire.
 

Nature et convention
 

J’ai déjà dis combien il me plaisait de considérer la conversation entre Lao-Tseu et Confucius comme un fait réel. Elle est au moins une légende bien vivace en Chine, et son issue, admise par tous, semble tourner à l’avantage du sage taoïste. Fait réel ou croyance populaire, la vérité dans ce cas importe peu dans la mesure où l’intérêt d’une telle confrontation est avant tout philosophique. Malgré la mise en évidence d’un point commun entre taoïsme et confucianisme, à savoir l’idée d’un principe supérieur à l’homme, qu’entreprend Grenier, il demeure que les deux doctrines s’opposent radicalement sur la conduite à adopter pour agir en accord avec ce principe. Ainsi les taoïstes sont convaincus que l’homme ne doit rien faire, ne rien entreprendre de lui-même, tandis que les confucéens prônent une organisation sociale susceptible de maintenir la place de l’homme et de sa civilisation dans l’univers. Pour Confucius donc, l’homme doit prendre en main sa destinée et construire sa culture de manière à assurer un ordre social durable et paisible (si possible). Une telle construction passe évidemment par l’instauration de règles qui doivent donc être enseignées grâce à une éducation rigoureuse. À l’inverse, les taoïstes pensent que l’homme doit se tourner vers le naturel en un mouvement régressif qui le rapproche peu à peu du Tao. Notons que cette nature en question n’est pas la nature humaine puisque le sage taoïste fait en sorte de faire taire ses attributs humains, non en les réprimant dans une quelconque ascèse, mais en plongeant dans une quiétude qui apaise les mouvements superficiels de son être.
On voit nettement que les deux doctrines ne sont absolument pas compatibles dans leurs formes pures, bien qu’elles cohabitent en bonne intelligence en Chine moderne. Le taoïsme a une certaine tendance à considérer les choses de l’État comme des gesticulations vaines, pour ne pas dire franchement néfastes. Ainsi un sage taoïste aura tendance à se désintéresser totalement de la vie sociale, l’évitant même dès qu’il en a l’occasion, mais n’allant pas jusqu’à la fuir ce qui serrait lui donner encore trop d’importance. Dans un tel système de pensée, il devient important de se faire passer pour un incapable afin d’éviter le tracas des sollicitations publiques.
Le sage confucianiste est tout à l’inverse très impliqué dans l’organisation sociale et cherche à devenir de plus en plus écouté pour sa science politique et administrative. Pour lui, en tant qu’être humain, chacun se doit de servir l’humanité du mieux qu’il lui est possible et de se conformer aux règles établies pour préserver le plus grand nombre. On notera au passage à quelles dérives graves peuvent mener de tels préceptes utilisés à mauvais escient, comme, par exemple, une sorte de négation des libertés individuelles sous le prétexte d’une tension vers un but de maintien de civilisation quasi évolutionniste. Il me semble que l’on peut observer de tels excès à plusieurs reprises dans l’Histoire de la Chine, même (et peut-être surtout) à une époque récente.

La sagesse. Le Non-Agir.

Que doit donc faire le sage (ou Saint) taoïste pour agir conformément au Tao ? Rien, autant que possible. Ce rien en question est une notion complexe qui souffre souvent de graves mésententes. Le sage taoïste pratique le Non-Agir (Wou-Wei), ce qu’il ne faut pas confondre avec une passivité contemplative. Je livre ici, une fois de plus, un texte composé antérieurement sur cette notion complexe qu’est le Wou-Wei et ce que j’ai pu en assimiler.

Le Non-Agir est certainement l’art de savoir régler son action personnelle sur le Te, c’est-à-dire sur l’action du Tao. Ainsi, le Sage doit se garder précieusement de faire intervenir sa personnalité dans la Nature, et donc dans le monde des hommes..
Recenser toutes les pratiques taoïstes est une tâche impossible tant leur foisonnement impressionne. On pourrait parler de transmutation, d’élixir d’immortalité, de yoga sexuel, d’hygiène corporelle spécifique, tout cela dans le but de préserver au maximum le corps, seul véritable moyen d’espérer l’immortalité, les taoïstes ne concevant pas une survivance de l’âme au corps ceux-ci étant intimement liés, indissociables pourrait-on dire.
Plus intéressante (à mon humble avis), la notion de contrôle du souffle, très importante dans le taoïsme, peut être rapprochée de la méditation en ceci qu’elle permet au monde de pénétrer le corps et d’y provoquer une connaissance sensorielle de l’énergie du Tao bien plus riche qu’une connaissance intellectuelle. De même, l’idée de la toute puissance de celui qui sait annihiler sa volonté propre est un concept des plus subtils dans la mesure où le pouvoir, qu’on ne doit pas considérer comme magique puisqu’il n’est pas invoqué, ne vient qu’à celui qui ne le cherche pas et répugne à l’utiliser. On notera que ce pouvoir en question est souvent obtenu dans une sorte de méditation mystique où l’être se fait vecteur transparent d’une action qui s’exprime à travers lui et à laquelle il doit faire obstacle le moins possible. L’exemple utilisé par Grenier du tir à l’arc (une discipline remarquable dans ces préceptes zen) illustre bien cette notion d’action qui a besoin, pour être juste (entendez ajustée), de ne pas dépendre de la volonté du sujet.
Le Non-Agir prend alors l’aspect d’un abandon au Tao dans lequel rien n’est impossible, de l’action la plus anodine aux plus grandes prouesses. Tout arrive comme par miracle à celui qui sait s’effacer suffisamment, ne pas réclamer, ne pas désirer. Hors les pratiques magiques folkloriques, la véritable magie que propose le taoïsme est une magie mystique où la réussite d’une action dépend avant tout de sa non-entreprise volontaire. Ainsi pour réaliser de grandes choses, il faut à tout prix éviter l’effort et ne rien espérer. Il n’y a rien qui ne fasse dans l’immobilité.

La quiétude et le taoïsme.

On reconnaîtra dans la première partie de ce chapitre un des thèmes de prédilection de l’auteur, à savoir la question de la liberté. Y a-t-il une liberté dans le taoïsme ? La question est très épineuse puisqu’en apparence, le taoïsme est une philosophie qui laisse l’être maître de ses actions. Pourtant, il est impératif pour le taoïste d’agir conformément au Tao et donc sa liberté est presque à considérer comme une liberté de principe. Il n’est pas de choix personnel puisque l’aspect subjectif de l’homme doit être effacé pour laisser place à une grande transparence. Si la liberté se limite au consentement, les doctrines taoïstes laissent effectivement une liberté totale. Le sage taoïste ne ressent aucun besoin d’exprimer son être et ne possède en réalité aucune marge de manœuvre en ce qui concerne sa volonté propre, qui a été gommée au profit d’une dilution dans le Tao. “ Une goutte de rosée qui glisse dans l’océan et qui, loin de s’y perdre, devient tout l’océan. ”.
La seconde partie de chapitre est consacrée à une tentative de rapprochement entre le Non-Agir taoïste et le quiétisme de Molinos, ainsi que l’idée de contemplation dans la foi chrétienne. Je suis pour ma part dubitatif quant à l’intérêt d’une telle démarche dans la mesure où j’ai de plus en plus de doutes en ce qui concerne la pertinence d’une démarche intellectuelle pour cerner ne serai-ce qu’une parcelle de spiritualité. Certes, une telle étude comparée du Taoïste et du Mystique chrétien présente des avantages évidents pour qui souhaite découvrir une spiritualité qui échappe à sa culture. Pourtant, quel peut bien être la profondeur de l’enseignement qu’on tire d’un tel tourisme intellectuel ? Oui, le voyage est plaisant. Oui, le dépaysement des rêveries suscitées charmant, mais il ne faudrait pas que ces découvertes s’achèvent par une collection de clichés dont on aura que peu d’occasions de se remémorer, si ce n’est empreint d’une nostalgie cocasse. Pour moi, comprendre ce qu’est le Tao nécessite une certaine expérimentation, même si c’est à une modeste échelle, le vécu valant bien plus, humainement parlant, que les écrits sur ces questions. Finalement, une comparaison entre taoïsme et foi chrétienne n’est qu’une construction mentale, fort bien faite au demeurant, qui honnêtement risque d’apporter plus au mystique chrétien qu’au lecteur commun qui n’y trouvera qu’une complication de plus dans un sujet déjà fort délicat. Serais-je assez impertinent pour avancer qu’une bonne partie de ce chapitre ne traite pas, à proprement parler, de taoïsme et ressemble à une digression incontrôlée, un emportement passionné qui appesantit un peu un propos jusque-là aérien ?

La poétique taoïste

Je voudrais re-préciser à l’occasion de ce chapitre mon attachement à la prose des ouvrages essentiels du taoïsme. Grenier choisit d’évoquer des poètes taoïstes, je voudrais, pour ma part, saluer les traducteurs de ces ouvrages qui ont réussi à retranscrire dans un autre système de pensée des images subtiles, ce qu’ils ont fait en usant d’une poétique bien ajustée pour rester fidèles à l’esprit contenu dans les idéogrammes. À dire vrai, je suis grandement admiratif de ce travail puisque, sans parler du fond de ces textes, j’éprouve réellement du plaisir à lire le Tao Te King ou encore le Tchouang-Tseu.
La poétique taoïste est à mon avis une merveille de richesses et de métaphores à la profondeur immense. Combien de fois ai-je lu des passages du Tao Te King, y découvrant à chaque fois un sens nouveau et enchanteur ? De manière formelle, on notera que la poésie taoïste est, évidemment, une poésie qui use beaucoup de métaphores sur la nature, notamment les images associées à l’eau, qui y sont omniprésentes. Finalement, plus j’apprends sur le taoïsme plus il me vient à l’esprit qu’il est impossible d’en parler sans user de la poésie (ce qui conteste en une phrase l’utilité de l’ensemble des pages précédentes…). Mieux, j’ose affirmer qu’on apprend sans doute plus sur la pensée taoïste en essayant d’écrire un poème sur l’eau d’un lac qu’en lisant l’ensemble des parutions sur le sujet. Le Tao est au fond des choses, et seul un poète peut aller voir si profondément. Voilà pourquoi si le poète n’est pas toujours un sage, un sage est souvent poète.

En guise de conclusion

Ce “ en guise de ” que j’emploie de manière quasi rituelle me permet, à moi aussi, d’éviter l’idée d’avoir fait le tour du sujet. Il est impossible, et même complètement stupide, de vouloir conclure sur le Tao. Conclure cette fiche de lecture me paraît davantage dans mes cordes, il faut que je m’affaire à en débusquer les tares, faire une sorte de mea culpa pour m’affranchir tout à fait de ce devoir. Il est évident que l’auteur de “ L’esprit du Tao ” fait beaucoup plus de références à la philosophie hellénique que je ne l’ai fait au cours de ces pages. Il aurait été malhonnête de ma part de m’aventurer dans un domaine que je connais assez mal, préférant m’éclipser devant l’évidente érudition en la matière de Jean Grenier. J’ai également passé sous silence les textes judicieusement sélectionnés pour étayer le propos de cet ouvrage, je l’ai fait à cause d’une certaine incapacité à commenter pertinemment des écrits qui me dépassent largement. Il faut avoir une connaissance parfaite de la culture chinoise pour pouvoir s’avancer de manière instructive dans cet exercice de commentaire bien trop exigent pour mes modestes compétences sur le sujet. Je ressens ces textes profondément, dire que j’en comprends le sens profond ne serait que vanité de ma part.
J’avais beaucoup de doutes concernant la rédaction de ce document, et, malheureusement, peu de motivations. Je reste très insatisfait de la forme que j’ai employé, me réfugiant honteusement dans une présentation classique et impersonnelle au possible. J’ai la terrible impression qu’il y avait sans doute mieux à faire et je m’en veux un peu d’avoir produit un texte moyen (gardons le sens de l’euphémisme), dans le seul but manifeste de me plier aux impératifs de validation. Que n’ai-je pas eu le panache de reconnaître mon incapacité à produire quelque chose de vraiment intéressant et de renoncer à une simple note… Je me console en me disant que le taoïsme n’a que faire du panache. Mais est-ce que produire par obligation quelques pages est vraiment de ses actions que le Tao rend impératives ? Bah, il n’y aurait que le professeur qui le rendrait impératif ce devoir, je le ferais encore…
 

Pour mon propre compte

Je livre ici quelques textes qui ont servi à élaborer ma réflexion au cours de ce semestre. Production, production… En vérité, j’ai tendance à considérer ces pages comme absolument vaines, influencé par le fait qu’en définitive, je ne les ai pas utilisées pour mon exposé. Si ce n’est les quelques extraits que j’ai sélectionné comme vis-à-vis des idéogrammes Tao, Te et du symbole Yin et Yang, mon intervention orale n’a pas porté directement sur mes écrits. Ces textes ont tous été rédigés en cours de semestre, ils ne pouvaient évidemment pas être d’actualité et achever pertinemment mon travail universitaire sur le taoïsme. Je ne sais pas comment aborder le taoïsme si ce n’est de manière existentielle, si bien que je m’expose à un certain reniement de mes écrits-journaux. En fait, on ne peut pas dire que je procède à des palinodies, il s’agit plutôt d’un réajustement. Les images utilisées changent lentement sous l’effet d’un processus existentiel, et il arrive que certaines de ces images semblent mieux adaptées pour rendre compte d’une réalité, par analogie au moins. Elles deviennent en quelque sorte plus importantes, elles se révèlent plus attractives dans les considérations esthétiques aussi bien que dans la profondeur de leur sens. Un exposé se doit donc de se parer, autant que possible, des atours des phrases qui semblent les plus étincelantes, et dans une approche existentielle, les images souvent se ternissent avec le surgissement de nouveaux évènements.
Il n’empêche que je conserve un certain goût pour ces textes que je trouve déjà (!) anciens. Si mon point de vue a légèrement évolué sur certaines questions, il me semble que quelques passages sont bien ajustés. C’est ici l’occasion de livrer les réflexions que je n’aurais pas pu évoquer lors de l’exposé (gestion du temps…). Au fond, j’ai le sentiment que s’il est réellement difficile de parler du Tao à l’université, il y avait tout de même plus à dire que ce que j’en ai dis.
 
 

Tao

Je dois parler du Tao à l’université. Je ne peux pas, j’ai beau retourner la question de tous côtés, je ne peux pas. Il serait facile d’utiliser les premiers mots du Tao Te King comme prétexte pour éluder la question : “ Le Tao dont on peut parler n’est pas le vrai Tao ”. Dès lors, à quoi bon ? Je n’utiliserais pas cette excuse fallacieuse. Mon problème est tout autre. Réfléchir sur une présentation du Tao, c’est pour moi la tâche impossible, le Tao se présente à vous lui-même (ou par l’intermédiaire du Te), il s’impose sans prémices ni détours. Dois-je simplement parler du Tao ? Là encore, mes doutes sont grands sur mon envie de me plier à l’exercice. Je ne pourrais que raconter des moments de ma vie, en vrac, sans faire le tri. Des centaines, des milliers d’anecdotes qui, ensemble, forment un tableau inexact de ce qu’est ma vie, de ce qu’est la vie. Comment pourrais-je raconter tout cela ? Comment exposer en public ce que je cache au fond de mon cœur comme une blessure précieuse ? Et surtout, à quoi diable cela servirait-il ? Tous ces moments de conscience impalpable n’ont de sens que pour moi seul, ils n’ont existé que pour et à travers moi. Ils sont les seules visions du Tao que j’ai en ma possession, ma lucarne étroite et sale sur la vérité. Les évoquer ne transmettrait rien de leur sens profond. Parce que les histoires, les écrits n’ont pas le pouvoir de transmettre la vérité. Seuls les faits peuvent avoir cette prétention et, qu’on me pardonne, il y a davantage de Tao dans une bouse de vache que dans tous les livres sur ce sujet. La seule prétention que peut avoir l’écrit est de provoquer la résurgence de souvenirs comparables à ceux décrits. Car tout le monde connaît ses instants intenses où, finalement tout semble à sa place, où les interrogations s’arrêtent et commence la véritable contemplation-compréhension.
Vais-je cesser de tergiverser ? Bon, bon, très bien je vais essayer de parler du Tao… C’est ce qui fait que je suis vivant, que dans la peine ou la joie, je respire le même air, que dans l’épreuve et dans la détente, le même sang circule dans mes veines. C’est ce qui fait qu’à une après-midi passée à observer une enfant hurler de rire en glissant sur des toboggans, réchauffé par le soleil renaissant, et mélancoliquement abasourdi par des sirènes de manège, succède une nuit de tourment où règne l’écho répété des cris de douleur des proches qu’on ne peut pas protéger. C’est le principe qui unit Yin et Yang, qui les fait continuellement se transformer mutuellement. C’est le rayon de soleil qui vous signale que le rythme des saisons suit son cours immuablement, dans une implacable éternité, venant vous bercer dans la tiédeur après vous avoir étrillé par le froid ou le chaud. Et c’est aussi le son de clochette qui pince votre cœur, vous montrant que les hivers seront toujours plus durs à passer, et qu’à suivre longtemps les pulsations des saisons, votre cœur finira bien par s’essouffler. Le Tao c’est ce qui est et qui aurait pu ne pas être, ce qui n’est pas et qui aurait pu être. Le Tao est dans chaque chose, même dans celles qui ne sont pas. Et oui, malgré ma mauvaise langue, le Tao est aussi dans l’université. Finalement, c’est ce qui fait que j’ai un peu essayé d’en parler.
 
 

Te

Le Te est souvent traduit par le terme “ vertu ” auquel il ne faut pas, dans ce cas, associé la morale. Pour ma part je ne peux le décrire que comme l’action exprimée du Tao, même si cette appellation demeure un peu mystérieuse y compris pour moi. On pourrait dire que le Te est le chef d’orchestre qui imprime le rythme de leur partition aux duettistes que représentent le Yin et le Yang. Pour filer un peu la métaphore, le Tao serait alors le compositeur de l’œuvre musicale qu’est la vie. Le Te est par essence phénoménologique, il est l’organisateur de la matière et des sentiments, il les façonne selon le Principe premier.  Le Tao est donc la source (ce qui sous entend le courant initial), le Te est le courant qui façonne le lit de la rivière en fonction du débit qui lui est imposé. Décidément, je ne sais parler de tout ceci sans utiliser des images, sans doute parce qu’elles sont plus à même d’apporter une description par analogie que ne pourrait l’être un résumé érudit.
Pour quitter un peu le champ des métaphores, j’ajouterais que le Te semble pouvoir également admettre comme définition le “ sens de la nature ”, où il faut comprendre le terme de sens comme une direction. Réglé son action sur le Te, c’est véritablement agir en harmonie avec le Tao. Ainsi l’énergie n’est pas gaspillée inutilement, mieux l’effort s’en trouve facilité, comme porté par les flots. Le Te est donc l’expression du Tao, sa “ Vertu ”, la manifestation de son élan. Ce mouvement permanent est exprimé par la dualité du couple Yin Yang comme je l’ai déjà (trop) dis.
Quelle est la véritable différence entre le Tao et le Te ? Cette nuance m’échappe en partie, mais je crois pouvoir isoler une distinction importante. Si le Tao, en tant que Principe premier, est innommable puisque précédant tout nom, le Te en revanche pourrait être appelé “ cosmos ” sans trop altérer son sens. Il me semble que le Te pourrait justement être associé à l’Être qui (comme chacun sait) est né du Non-Être. Notons que le Tao n’est pas ce Non-Être, il dépasse largement ce terme puisqu’il est à la fois l’Être et le Non-Être, sans être aucun de ces deux-là… Finalement c’est peut-être ce que j’apprécie le plus dans l’étude de spiritualités comme le taoïsme : on finit par tellement compliquer sa réflexion qu’on s’y perd complètement et, par là même, on se rend compte que la réflexion et le langage ne sont que des impasses qui, aussi loin qu’elles peuvent vous mener, n’en reste pas moins des chemins sans destination aucune.
 

Le Wou-Weï (le Non-Agir)

Le Non-Agir est certainement l’art de savoir régler son action personnelle sur le Te, c’est-à-dire sur l’action du Tao. Ainsi, le Sage doit se garder précieusement de faire intervenir sa personnalité dans la Nature, et donc dans le monde des hommes. Pourtant, il me faut tout de suite mettre en garde contre une erreur facile à commettre : le Non-Agir n’est pas une forme de passivité extrême. Il s’agit tout au contraire d’une forme d’action qui se doit d’être juste en tout instant et en toute occasion. Comment juger si une action est juste ou non, me direz-vous ? Le terme d’action “ juste ” est peut-être mal choisi, disons qu’une action est en harmonie avec l’Univers ou ne l’est pas. Que tel fait préserve l’équilibre du monde et tel autre le menace. Toujours est-il que cette distinction ne peut être perçue par l’esprit humain, il convient donc d’éviter tout choix moral dans une prise de décision. La meilleure manière de s’accorder avec le Tao est de délaisser tout jugement, toute intervention, même intérieurement, et de laisser le ventre (lieu des émotions dans la conception chinoise du corps) décider de quel coté pencher. Là encore, je dois recourir à une extrême prudence dans mon propos : je ne parle pas ici d’un abandon complet de la volonté au profit de l’affinité mais d’instinct premier, d’intuition profonde qui ne dépendent ni de l’individu, ni de la culture, mais seulement et uniquement de la Nature. On m’objectera certainement que cette intuition “ vraie ” n’est qu’un mythe, un absolu inexistant, ce à quoi je serais bien en peine de répondre. Je n’ai pas la prétention de connaître ce domaine d’expérience, mais il me semble que parfois on sent confusément ce qu’on doit faire face à telle situation, que notre action est dictée par quelque chose qui nous échappe et qui agit au mieux à travers nous là où normalement nous nous serions égarés dans des dilemmes infinis.
 Pourquoi au fond l’action du Sage est-elle juste ? Est-ce parce qu’il réfléchit mieux qu’un autre ? Est ce parce qu’il est plus savant ou plus expérimenté qu’un autre ? Ou est-ce parce qu’il ne décide pas de son action comme un autre, qu’il ne décide pas vraiment de son action lui-même ? En ne laissant pas son ego décider de l’action à entreprendre, alors seulement il pourra agir en toute liberté, sans les contraintes culturelles et humaines qui ne manqueraient pas de limiter sa vision et son discernement. L’être subjectif a forcément une vision limitée de la chose qu’il observe et ne peut donc juger cette chose puisqu’il ne dispose pas de la totalité de la vérité.
 Au fond, c’est peut-être cela le Non-Agir : la grande Action dont on est l’auteur et qui ne nous appartient pas.