ENSEIGNERLES SAVOIRS DE LA GRANDE PAUVRETÉ
 

RenéBarbier(Professeur de Sciences de l’éducation, UniversitéParis 8)

1. La recherche du Mouvement ATD-Quart-Monde-Université
 

Cette recherche est exceptionnelle car il s’agitde l’une des premières recherches-actions sur l’extrême pauvreté(voirl'articlede Pascal Galvani). Elle permet à des acteurs vivant dans cecontexte de prendre la parole sur un mode élaboré, en général,réservé aux publics plutôt universitaires.

Son intérêt est multiple:

- sur le plan de l’implication en sciences humaineset sociales

- sur le plan de la production de connaissancesoriginales

- sur le plan d’une méthodologie pertinente

- sur le plan d’une nécessaire coformationdans la recherche

- sur le plan d’une reconnaissance de l’écoutesensible

Évidemment, elle présente égalementquelques lacunes et suscite quelques interrogations. Mais loin de réduiresa richesse, ces interrogations, au contraire, soulignent la complexitéet l’originalité de cette recherche bouleversante.

1. L’implication dans la recherche

C’est la règle du jeu dès le départet à juste titre. Il n’est guère question d’observer l’extrêmepauvreté avec la loupe de l’entomologiste. Les trois types d’acteurs-auteursde la recherche sont: les militants du Mouvement ATD Quart Monde, les volontaires,les universitaires. L’implication semble évidente pour les deuxpremières catégories. Les militants viennent trèsdirectement et vivent souvent encore dans une situation de pauvreté.Les volontaires ont décidé de s’engager dans le Mouvementet de vivre les mêmes conditions d’existence. Pour les universitaires,le problème est plus compliqué. Pour eux il s’agit bien d’unintérêt de connaissance dont ils sentent l’originalitéet la remise en question de leurs modes de savoir et de savoir-faire. Lesuniversitaires ont joué le jeu avec beaucoup de franchise, semble-t-il.Nous assistons bien, alors, à la mise en oeuvre de la totalitédu processus d’implication dans la recherche:

Une recherche me place dans une situation oùje suis impliqué quel que soit mon état et mon statut. Jesuis au coeur d’une situation qui, toujours, me dépasse et agitsur moi.

Une recherche m’ouvre la voie de ma propre implicationconsciente dans le processus.

Une recherche m’entraîne à impliquerles autres par ma seule participation active (mes paroles, mes comportements,mes savoirs en acte).

2. La production de connaissances.

C’est le projet de départ des acteurs duMouvements ATD Quart Monde. Il s’agit bien de produire une connaissance,à partir de l’extrême pauvreté, et susceptible d’êtrelégitimée par les membres de la communauté scientifique

A la lecture du rapport de recherche, il paraîtévident que le pari a été réussi.

Des concepts émergent et sont élaborés:ceux de "retournement", de "reconnaissance", de "peuple", de "représentation",de "citoyenneté", de "temps long et de temps en boucle" etc.. Lescinq rapports de recherche (Histoire, Famille, Savoirs, Travail et activitéhumaine, Citoyenneté) ont des qualités de clarté,de logique interne et de productions de résultats nouveaux que l’onattend de toute activité de recherche.

Les auteurs de la recherche dégagent troistypes de savoirs qu’ils articulent en permanence :

- les savoirs d’expérience (plutôtdu côté des militants)

- les savoirs d’action (plutôt du côtédes volontaires)

- les savoirs théoriques (plutôtdu côté des universitaires).

Mais, en vérité, nous nous apercevonsvite que ces trois types de savoirs sont sans cesse en interaction et sontpris en compte par toutes les catégories d’acteurs dans cette recherche.

A la réflexion, peut-être que nousdevrions réfléchir à un quatrième type de savoirissu de la vie aux prises avec des situations-limites : le savoir spirituel.Il devient sans doute nécessaire de reconnaître ce type deproduction de savoir en cette fin du XXe siècle, et dans tous lesmilieux sociaux, y compris, évidemment, dans celui de l’extrêmepauvreté.

Dès lors nous pouvons proposer un schémaconstituant un modèle d’interprétation théorique.

Nous dégageons ainsi dix types de savoirsen fonction de l’interaction avec les quatre grands Savoirs : Savoirs expérientiels,Savoirs d’action, Savoirs théoriques et Savoirs spirituels, Savoirsdu coeur, Savoirs de sagesse, Savoirs militants, Savoirs scientifiques,Savoirs herméneutiques et Savoirs désintéressés.Derrière les savoirs, toujours plus ou moins conceptualisés,il faut prendre garde de ne pas oublier les savoir-faire et les savoir-êtrequi nous font entrer dans d’autres dimensions de l’intelligence pluriellebien mis au jour chez les psychologues aujourd’hui ("les intelligencesmultiples" d’Howard Gardner, "l’intelligence émotionnelle" de DanielGoleman).

3. Une méthodologie pertinente

Ce qui frappe dans cette recherche, c’est la pertinencede la méthodologie. À partir de la nécessitéde l’implication, les auteurs de la recherche ont maintenu un cap : celuide la compréhension des propos de chaque catégorie d’acteurspar toutes les autres catégories. Position de recherche trèspeu répandue, en fait, dans la recherche académique. Nécessitéde s’expliquer, de définir les termes employés, les méthodeset techniques, les savoirs insus.

Tout ce qui fait l’originalité d’une recherche-actionà dimension existentielle se retrouve dans cette recherche : lacréation d’un "chercheur collectif", avec les trois types d’auteurs-acteurs; la confiance et le temps donné pour la recherche ; les entretiensen profondeur internes au groupe et externes, en direction du public-ciblevivant l’extrême pauvreté ; les témoignages et l’histoirede vie de tous les acteurs ; l’utilisation de documents (livres, magazines,documentation diverse) ; les groupes de discussion et d’évaluationdes avancées de la recherche ; et, principalement, l’écriturecollective.

Pour bien connaître ce processus de recherche,je sais qu’il est très difficile de faire écrire des praticiensde terrain dans une recherche-action. On mesure le degré d’engagementet d’implication de ceux-ci, dans cette recherche, lorsqu’on constate lesrésultats écrits dans le livre qui vient de sortir en librairie.Enfin la coformation des acteurs de la recherche

4. La coformation militants-volontaires-universitaires

On saisit bien dans cette recherche la toute-premièreimportance de la confiance entre les sujets de la recherche. On ne donnepas sa confiance a priori, surtout lorsqu’on est en situation d’existencedramatique. La confiance se gagne par des actes, des paroles aimables,des moments de convivialité (chansons, repas pris en commun).

Mais c’est la considération inconditionnelled’autrui, suivant la formule de Carl Rogers, qui est requise absolumentdans une telle recherche. Il faut le dire : tout le monde ne réussitpas à développer cette attitude intérieure. Il fautdu temps et beaucoup d’épreuves de réalité. On voitbien cette mise en oeuvre de la considération de chacun dans lesparoles des uns et des autres. Les universitaires ont dû apprendreà ne pas tout dire tout de suite pour laisser l’autre prendre, tranquillement,sa propre parole suivant son propre style d’expression. Les militants ontdû apprendre à ne pas refuser systématiquement l’usagedu concept. Les uns et les autres ont redécouvert, peut-être,la valeur cognitive de l’image et de la métaphore, la signifiancedu "détour" dans la pensée.

5. L’écoute sensible dansla recherche

Tous les chercheurs qui travaillent avec des personnesvivant des situations difficiles, sur le plan économique, psychologique,culturel, social, savent bien que l’écoute doit retrouver les vertusde la sensibilité. Je nomme cette nécessité de touterecherche le "principe de sensibilité". Il s’agit d’une attitudeextrêmement fine et subtile aux moindres faits, gestes, mimiques,paroles, signifiant un tremblement de l’être et une recompositionimmédiate de l’action réciproque en fonction de ce qui estperçu, pour ne pas brusquer la personne, ne pas la mettre en porte-à-faux,dans "la honte" ou ne pas lui faire perdre la face. Cette attitude estle contraire d’une attitude de guerrier dans la recherche. Elle ne branditpas l’étendard de l’objectivité mais reste beaucoup plusdans la coulée plus subjective et relative de l’eau de source.

J’ai été frappé par l’usagede cette écoute sensible par tous les acteurs de cette recherche.Notamment la prudence d’expression pour ne pas bloquer la parole de l’autreou refuser toute affirmation de soi péremptoire. Les militants ont,notamment, joué un rôle essentiel dans cette écoutesensible de leur milieu de vie.

6. Quelques réflexionscritiques

Ces propos n’ont pas d’autres objectifs que depermettre aux militants, volontaires et chercheurs engagés danscette recherche, d’aller encore plus loin dans l’approfondissement de leurréflexion.

- Dans la reconnaissance des savoirs d’expérience,peut-être conviendrait-il de mieux faire apparaître ce quej’ai nommé les Savoirs spirituels issus de la pratique de la pauvreté.Non en termes de codes religieux réducteurs mais en termes de processuspersonnalisés de savoir-être et de savoir-vivre autrement.

- Sans doute est-ce le risque de tout mouvementmilitant de constituer son discours comme un accompagnement justifiantson action. Ainsi faudrait-il éclairer des situations et des personnalitésacontrario, c’est-à-dire risquant de démentir les hypothèsesde départ.

- J’ai été étonnéde ne pas trouver dans la recherche des références àune analyse plus globale (économique, sociale et politique) dessituations vécues. Les références dans ce domainene manquent-elles pas un peu ? Une discussion avec Karl Marx et le conceptde "sous-prolétariat" n’aurait-elle pas été fructueuse,ne fût-ce que par un autre regard à porter et une autre valorisationdu "Lumpen Proletariat" que celle admise, un peu abruptement, par le célèbrepenseur révolutionnaire ? Cette confrontation aurait peut-êtreconduit les acteurs de la recherche à considérer égalementles effets négatifs possibles, sur les plans personnel, familialet social, de l’extrême pauvreté.

- Les chercheurs utilisent abondamment l’histoirede vie impliquée et le témoignage. Mais cette méthodologie,très importante pour l’approche existentielle, a aussi ses limites.Comment faire l’histoire de vie du fondateur charismatique du MouvementATD Quart Monde, le Père Joseph Wresinski - sans tomber dans l’élogesystématique ? Comment parler de la complexité d’un êtrehumain hors du commun sans trahir son message ?
 

2. Enseigner le croisement des savoirsà l'Université

Article publié dans la revue Quart Mondeenjuin 2000, Quart Monde, "Passions d'apprendre".

René Barbier (CRISE, Universitéparis 8)

René Barbier est directeur du départementdes Sciences de l'éducation à l'Université Paris 8.Il est intervenu comme discutant au Colloque Quart Monde Universitéà la Sorbonne (avril 1999).

Que le croisement des savoirs de vie et d'engagementet des savoirs académiques puisse faire l'objet d'une unitéd'enseignement dans une université marque une étape qui mérited'être signalée. Son initiateur révèle ici commentcette connexion a pu s'opérer dans le cadre de sa propre rechercheet comment des étudiants ont tiré parti de cet apprentissage.

Mon arrière grand-mère maternelleétait chiffonnière, -"biffine" comme on disait alors dansle langage populaire de Paris-, ma grand-mère, marchande de quatresaisons, ma mère ouvrière, comme mon père. Je n'aipas connu cette arrière grand-mère, mais sa fille -ma grand-mère-m'a laissé entrevoir la culture qu'elle a reçue. Ce que jeretiens de ma grand-mère -que j'allais voir travailler rue Nationaledans le 13ème arrondissement quand j'étais lycéen-c'est sa joie de vivre jusqu'à sa mort dont j'ai assumé toutela plénitude. C'est avec elle et avec mes parents que j'ai apprisà chanter, à danser, à manger, à rire, àsouffrir et à être solidaire avec les autres.
Dès lors, on comprendra que j'ai d'embléeaccepté de participer, à ma manière, comme questionneur"empathique" à la Sorbonne, au remarquable travail de rechercheaccompli par les militants du Quart-Monde, les volontaires et les universitaires.Leur livre sur le croisement des savoirs m'a paru tout à fait importantet j'ai annexé plusieurs textes sur ce sujet à mon site Webdu Centre de Recherche sur l'Imaginaire Social que je dirige. J'ajouteraidans quelque temps cet article , sans doute développé, accompagnéde plusieurs évaluations d'étudiants ayant suivi cet enseignement.
C'est la raison pour laquelle j'ai décidéde créer une unité d'enseignement de second cycle en sciencesde l'éducation dans mon université Paris 8, dès larentrée 1999-2000.
La mise en oeuvre de l'unité d'enseignement
Cette unité d'enseignement de deuxièmecycle a réuni une trentaine d'étudiants, d'âge plutôtsupérieur à la moyenne, dont plusieurs travailleurs sociaux,éducateurs ou enseignants. Un certain nombre avaient connu une situationexistentielle assez proche de la pauvreté.
J'ai voulu organiser cette unité d'enseignementsuivant le mode de travail en recherche-action existentielle que je recommandepour tout ce qui concerne la vie affective des groupes. J'ai donc demandéaux étudiants de se regrouper en équipe de travail de cinqà six personnes à partir des cinq thèmes constituantla structure du livre sur le croisement des savoirs. Chaque équipedevait explorer l'ensemble de cette recherche et la replacer dans le cadrede la méthodologie générale de la recherche-action.Elle devait également partir de l'implication de ses membres, enexplorant et en partageant leur histoire de vie. Chaque équipe faisaitun travail approfondi sur le thème choisi, sans s'interdire d'entreren "échoïsation", comme dit Jacques Cosnier , en fonction deleur propre vécu. Chaque équipe a tenu son journal d'équipeau fil des séances, suivant la méthode du "journal d'itinérance"que je préconise. Elle a présenté, lors des dernièresséances, le résultat de son travail, en s'efforçantd'être pédagogue pour l'ensemble du groupe....Par ailleurs,chaque membre de l'équipe avait à écrire une fichede lecture sur un des livres recommandés, dont évidemment"Le Croisement des savoirs" qui a fait, dès lors, un "bond" d'achatà la librairie de l'université. Il faut signaler une innovationimportante. Au moment des exposés de fin d'unité d'enseignementpar équipe (tous les étudiants ont pris la parole dans chaquegroupe), deux acteurs-auteurs de ce livre sont venus, chaque semaine, discuteravec les étudiants. Je tiens à les en remercier chaleureusement.
Pour ma part, pendant les séances de travail,j'ai visité régulièrement chaque équipe pourm'entretenir avec elle et aider ses membres à clarifier sa réflexionet sa méthode de travail.
Les points forts

1. La connaissance de la grandepauvreté

Celle-ci est d'autant moins connue qu'elle setrouve, parfois, à la une des journaux. Les médias n'exprimenttrop souvent, que le spectaculaire nécessaire pour séduireles lecteurs. Dès lors, les drames et la mise en scène dumalheur quotidien s'affichent au détriment des particularitésculturelles de ceux qui la vivent.
Le travail effectué par les étudiantssouligne justement les caractéristiques propres à l'expériencede la grande pauvreté. Nombreux sont les étudiants qui découvrentainsi, dans le cours des différents exposés, la variétéet la richesse d'une culture sous-estimée.

2. La résurgence de souvenirsd'enfance et l'analogie de situations

Plusieurs étudiants ont vécu dansleur enfance des situations analogues. Quelques-uns sont même issusde ce milieu, comme Pierre, cet animateur social d'une cinquantaine d'années,qui a revécu dans les discussions, sa situation difficile d'enfantet d'adolescent en Bretagne. On parle d'événements, de pratiques,de liens sociaux qui ont fécondé la jeunesse de plusieursétudiants. Ceux qui sont directement concernés y font largementécho. Les autres sont touchés par l'authenticité despropos. Plusieurs assimilent des moments de leur existence à dessituations propres au peuple de la misère, par exemple pour Jean,qui nous raconte sa dérive vers la position de "sans-domicile fixe"dans Paris, à la suite d'un départ impromptu et mouvementéloin de sa famille.

3. La mise en perspective critiqueéconomique, sociale et politique

Cette unité d'enseignement est universitaire.Elle se doit donc de faire réfléchir les étudiantsd'une manière critique et argumentée. Lors des discussions,en séance plénière ou dans les petits groupes, desregards alimentés par de nombreuses lectures et des expériencesde terrain, viennent susciter la réflexion des uns et des autres.J'ai pu constater à quel point celle-ci pouvait être animée,lors de mon passage dans les différents groupes. Il m'arrivait alorsde mettre le doigt sur quelques dimensions théoriques pour éclairerles évaluations des situations rencontrées. Dans les fichesindividuelles de lecture, à partir du livre sur le croisement dessavoirs, les étudiants ont montré leur intérêtet leur mise en perspective théorique issus de leur confrontationcollective.

4. Le partage des émotionset la vie affective de l'équipe

Chaque équipe, au fil des séances,tisse son réseau relationnel et son système de confiance.C'est un point-clé de la méthode que je préconiseen recherche-action existentielle. Il est nécessaire de faire confianceet de "se sentir bien" dans le groupe pour pouvoir aller plus loin dansle partage d'une connaissance intime. J'ai veillé à l'effectivitéde ce postulat dans mes visites aux différentes équipes detravail. Les étudiants ont pu ainsi construire le savoir par lebiais de leur affectivité. Contrairement à trop de coursen sciences humaines, cette unité d'enseignement a débordéle simple cadre de la transmission de connaissances pour éluciderce qu'est une recherche à dominante existentielle. Cette dernièrearticule trois types de présence : la présence de "l'hommeaffectif", celle de "l'homme symbolique" et celle de "l'homme social".Au carrefour, l'éducation se donne à voir dans une praxisd'étonnement et d'élucidation qui s'appuie sur le sens dela liberté. N'oublions pas, comme dit René Char, que "laliberté, c'est de dire la vérité, avec des précautionsterribles, sur la route où tout se trouve".

5. Le savoir-faire en équipeet la réflexion sur la recherche-action pédagogique

Un des points forts consistait à comprendrela spécificité de la recherche-action existentielle appliquéeà une situation de formation. L'originalité apparaissaitdans l'objet de connaissance : une recherche-action pédagogique(celle des étudiants de l'unité) prenant appui sur une autrerecherche-action pédagogique (celle des chercheurs du "Croisementdes savoirs").
Les étudiants de chaque équipese sont vite persuadés de la difficulté à travailleren commun en vue de réaliser un travail acceptable pour le restedes membres de l'unité. Il a fallu passer par des médiations,savoir réfréner des pulsions narcissiques, ne pas négligerles nécessités de l'organisation, respecter la solidaritéde l'équipe, mettre en question les étudiants paresseux.De nombreuses équipes ont dû se réunir chez les unsou les autres, à la fin du semestre, avant de passer l'épreuvede présentation de leur travail devant les autres étudiants,le professeur et les intervenants extérieurs. Les étudiantsont eux-mêmes pris contact avec le Mouvement ATD-Quart-Monde pourlui demander son aide et son intervention en fin de parcours. Il leur étaitinterdit d'aller voir les militants du Quart-Monde avant de connaîtreparfaitement le travail de recherche accompli par ces derniers. Il s'agissaitde pouvoir partager avec eux un intérêt de connaissance etnon d'aller voir des "bêtes curieuses"...Mais ma prudence étaitsuperflue tant l'implication des étudiants s'enracinait dans leurdémarche.

6. Une autre relation àl'enseignant et aux intervenants extérieurs

Cette méthode d'enseignement universitaire,complètement liée à l'esprit de recherche, favoriseun autre type de relation pédagogique dans l'enseignement supérieur.À une époque où la violence et le malentendu entreenseignants et élèves commencent à déborderdans l'enseignement supérieur, il faudrait réfléchirà une autre manière de "faire cours". L'universitéParis 8, naguère, était réputée pour son innovationà ce sujet. Depuis plusieurs années, nous assistons àune "reprise en main" par les tenants d'une pédagogie magistralecentrée sur la transmission des savoirs académiques. On penseque par ce biais la violence diminuera et le savoir s'accomplira. C'estmalheureusement un leurre évident qu'ont montré, depuis lafin du XIXème siècle, toutes les pédagogies nouvelles.Mon expérience de trente années dans l'enseignement supérieurme prouve, au contraire, que le savoir se transmet d'autant mieux qu'ilest ancré sur la vie affective et l'expérience de chaqueétudiant. Les intervenants du Mouvement ATD Quart-Monde ont pu serendre compte de la passion des étudiants à transmettre lerésultat de leurs réflexions. Les discussions qui ont suivileurs interventions étaient à la fois conviviales et de grandequalité.

Les limites de l'entreprise pédagogique

Évidemment, ce type de pratique pédagogiqueprésente des limites.
Elles relèvent du temps, du nombre d'étudiants,du thème d'étude, de la disponibilité des intervenantset de la compétence de l'enseignant.
Cet enseignement demande en effet du temps. Ilne faut pas être trop pressé. Les étudiants doiventtrouver leurs repères, leurs marques de confiance. Une pédagogiede l'efficacité "managériale" n'est pas de mise ici. Il fautproclamer le "bon usage de la lenteur" dont nous parle Pierre Sansot (ManuelsPayot, 1998). On comprendra que cette pratique se heurte à la "rationalisationdes choix budgétaires" comme le disent si gravement nos gestionnairespolitiques. D'autant que le nombre des étudiants ne saurait dépasserla trentaine sans tomber dans des difficultés de plus en plus insurmontables.
Le thème d'enseignement est important.Les étudiants doivent se sentir concernés personnellementpar leur recherche. Ils le seront d'autant plus qu'ils se sentent écoutéset reconnus. On voit immédiatement l'importance de la disponibilitéet de l'intérêt que peuvent leur porter les intervenants extérieurs,principalement lorsque ces derniers sont les membres actifs du travailde recherche étudié. Mais, même en cherchant bien,parfois, l'enseignant et les étudiants ne peuvent trouver les personnesde bonne volonté qui nous ont visités et dont la disponibilitébénévole nous fascine.
L'enseignant aura à cœur de faire émergerl'amour du savoir à partir de cette implication. On comprendra facilementque l'enseignant ne peut se contenter d'être un érudit, unsavant. Il doit être un pédagogue - terme si décriéà l'heure actuelle. Mais, au fait, à l'universitéet ailleurs, "qui éduque les éducateurs ?" comme dirait Marxou Krishnamurti.

Note
(Présentation de l'unité d'enseignementdans la brochure du département des Sciences de l'Education. UniversitéParis 8. 1er semestre 1999-2000)

ÉCOUTE SENSIBLE EN ÉDUCATION ETRECHERCHE-ACTION EXISTENTIELLE SUR LA GRANDE PAUVRETÉ

Objectifs de l'U.E.
Cette Unité d'Enseignement vise àsensibiliser les étudiants à l'Approche Transversale et àson "écoute sensible en éducation" développéepar l'enseignant d'une part et d'autre part à faire partager unerecherche originale et très récente qui a mobilisédes universitaires, des volontaires d'un grand mouvement d'aide aux plusdéfavorisés (Aide à Toute Détresse Quart Monde)et les personnes militantes vivant dans ces milieux de grande pauvreté.Les résultats de cette recherche ont été présentésau printemps 1999 à la Sorbonne. La méthodologie retenuepar la recherche se trouve en synergie avec celle de l'approche transversalequi insiste sur la rigueur et la sensibilité, l'imagination et laproduction de connaissances.
Étudiants concernés
Les étudiants de licence et de maîtrisequi veulent connaître une autre façon de faire de la rechercheavec des publics dits "difficiles".
Méthode pédagogique de l'U.E.
L'enseignant présentera les grandes lignesde sa théorie d'Approche Transversale, d'écoute sensibleet de recherche-action existentielle. Parallèlement aux cours del'enseignant, les étudiants travailleront en équipes surla recherche ATD Quart Monde avec, comme objectifs, de dégager laconvergence avec la théorie de l'écoute sensible en éducationet les perspectives en vue d'une transposition de ce type de rechercheà d'autres catégories de personnes socialement handicapées.La méthodologie de la recherche-action existentielle sera appliquéeà la pédagogie de cette U.E.
Une fiche de lecture et la participation au rapportde chaque équipe de travail seront demandées pour la validationde l'U.E.

Bibliographie
René BARBIER, l'Approche Transversale,l'écoute sensible en sciences humaines, Paris, Anthropos, coll.Exploration interculturelle et sciences sociales, 1997, 357 p.
et La recherche-action, Paris, Anthropos,coll. ethnosociologie, 1996, 112 p.
Groupe de recherche Quart Monde-Université,Le croisement des savoirs. Quand le Quart Monde et l'Universitépensent ensemble, Paris, coéditions Quart Monde / l'Atelier,1999, 525 p.
 

à suivre... (contributions des étudiantsde cette unité d'enseignement)