RAPPORT DESOUTENANCE DE THESE EN VUE D'UN DOCTORAT ES LETTRES ET  SCIENCES HUMAINES(Thèse nouveau régime). Discipline : Sciences de l’Education(1).
 
 

NOM DE LA CANDIDATE : Madame VéraMargarida Lessa Catalao:
 
 

TITRE DE LA THESE : L’eau commemétaphore éco-pédagogique, une recherche-action auprèsd’une école rurale au Brésil.
 
 

DATE DE LA SOUTENANCE : vendredi18 janvier 2002 à 15 : 00 heures.
 

LIEU : Université Paris-VIII-Vincennesà Saint Denis. Salle A 329.
 

Le 18 janvier, à 15 : 00,à l'Université PARIS-VIII, Madame Vera Margarida Lessa Catalaosoutient sa thèse de Doctorat es Lettres et Sciences  Humaines(nouveau régime), en Sciences de l’Education, intitulée :L’eau comme métaphore éco-pédagogique, une recherche-actionauprès d’une école rurale au Brésil. Le jury étaitcomposé de Madame et Messieurs les Professeurs :
 
René Barbier (Directeurde recherche), Sciences de l’éducation, Université de ParisVIII,
Gaston Pineau, Sciences de l’éducation,Université de Tours, rapport préliminaire
Michel Maffesoli, Sociologie,Université de Paris V, Sorbonne, rapport préliminaire
Marie-Louise Célérier,Directrice adjointe de l’IUFM de Paris,
Jacques Ardoino, Sciences del'Education, Université de Paris VIII, Emérite,
Jean Hébrard, InspecteurGénéral, Ecole des hautes études en sciences sociales.

J. Ardoino est élu Présidentdu Jury. Il est alors convenu que les membres du jury interviendront dansl'ordre suivant, sans préjudice d'interactions brèves entreeux, toujours possibles : René Barbier, Gaston Pineau, Michel Maffesoli,Marie-Louise Célerier, Jean Hébrard, Jacques. Ardoino, ensa qualité de Président, parlera en dernier.

La candidate expose succinctement,mais avec clarté, au public présent, et rappelle ainsi auxmembres du Jury, les grandes lignes de son travail. Une partie de cetteprésentation est illustrée par une bande video. Le débats’ouvre ensuite.

Le Professeur Barbier se senthonoré de présenter la thèse de Madame Vera MargaridaLessa Catalao. Cette thèse porte pour titre "L'eau comme métaphoreéco-pédagogique : une recherche-action auprès d'uneécole rurale au Brésil". Elle comporte 471 pages et se divise,après un sommaire et une introduction générale, entrois parties, 16 chapitres, une conclusion générale, unebibliographie, un index nom et une table des matières plus les annexesnon paginées.
La première partie s'intitule"l'eau dans tous ses états" comprend  trois chapitres (de lapage 15 à 155).
La deuxième partie "Éducation,écologie et éthique : une approche transversale" regroupeles chapitres 4 à 6 (de la page 156 à 251)
La troisième partie (dela page 252 à  la page 432) s'intitule "La recherche sur leterrain" comprend dix chapitres (du chapitre 7 au chapitre 16).
La conclusion généraleoccupe les pages 433 à 440.
La bibliographie s'affiche dela page 441 à 457 et l'index nom de la page 458 à 465
Son propos, en tant que directeurde recherche, n'est pas tant de questionner la chercheuse. Ses collèguesvont s'y employer. Il s'agit plus pour lui de présenter son itinéraireintellectuel et l'intérêt de la connaissance qu'elle apportedans le champ des sciences de l'éducation.
Il a connu  Madame VeraMargarida Lessa Catalao dans les années quatre-vingt dix pendantlesquelles elle avait entendu parler de lui lors d'un long voyage de conférencesau Brésil (en 1992).
Intéressée parl'approche transversale, elle lui a demandé par la suite si ellepouvait venir travailler avec lui. Il a compris immédiatement qu'elleétait une chercheuse passionnée par son sujet et déjàlonguement engagée dans l'écologie de l'éducationau Brésil.  Au moment où il a rencontré MadameVera Margarida Lessa Catalao, elle avait déjà contribuéà une action d'envergure intitulée "Agua Presente, Eau présente"dans soixante-dix écoles du réseau public d'éducationde Brasilia (entre 1995 et 1997) dont elle a retracé le destin éducatifdans un ouvrage collectif récent "Les Eaux écoformatrices"(L'harmattan, 2001). La manière dont elle lui a fait part de sonprojet de recherche en termes de recherche sur le terrain et suscitaiten retour l'intérêt de ce dernier qui se proposait d'appliquerla méthode de recherche-action existentielle et l'écoutesensible (théorisées dans un ouvrage de 1997).
Ce fut donc l’occasion d’un cheminementde quatre ans. Madame Vera Margarida Lessa Catalao ne s'est pas contenterde travailler sur sa thèse. Elle a participé aux groupesde recherches que René Barbier menait à l'université,notamment au "Groupe de Recherche sur l'Enseignement de Krishnamurti" quise réunit régulièrement depuis presque dix ans. RenéBarbier est retourné au Brésil en 2000 et il a pu la retrouverdans son environnement naturel, à Brasilia. Il a pu ainsi s'apercevoir,une fois de plus, de la qualité de son engagement personnel danscette lutte contre la dégradation de la nature et du sursaut éducatifqu'elle produit actuellement dans ce vaste espace neuf qu'est ce grandpays ami. René Barbier doit dire qu’il a une inclination particulièrepour le Brésil et pour ses chercheurs. Sans doute parce que la qualitéde leur être sensible, très lié de la nature, lui rappellesans cesse l'âme coréenne (il nomme les Coréens les"brésiliens de l'Asie") et la sagesse chinoise dont il se sent égalementtrès proche et dont il tente de comprendre l'influence éducativepotentielle en Occident.
René Barbier a pris unintérêt évident à lire cette thèse, trèsbien écrite, par ailleurs. On y sent le souffle de la poésie,de la réflexion philosophique, de l'intelligence critique ouverteà l'inconnu, de l'imagination créatrice en éducation.Et ceci sans laisser de côté la rigueur de la penséeet de la description phénoménologique de l'action, la théorisationmultiréférentielle et la pertinence de la méthodede la recherche-action existentielle. Il voudrait maintenant noter quelquespoints qui ont particulièrement retenu son attention.
Quatre points seront ainsi évoqués: l'implication du chercheur, la méthode utilisée, l'objetde connaissance, la pédagogie transversale.

L'implication du chercheur

Si Madame Vera Margarida LessaCatalao était concernée par son sujet de thèse, ilne s'agissait pas seulement d'un objet de connaissance qu'il faudrait analyserd'un manière académique, pour terminer, en quelque sorte,un bon cursus universitaire. Il s'agissait plutôt d'un engagementpersonnel pour défendre la vie par tous les moyens. Madame VeraMargarida Lessa Catalao savait que cet engagement risquait de compromettresa recherche par une trop grande participation affective. Le lecteur dela thèse peut se rendre compte qu'elle a su éviter ce piègede la surimplication subjectiviste par une très sûre capacitéde discernement. Cette implication de la chercheuse a d'ailleurs des conséquencesbénéfiques car elle n'a pas hésité àtravailler sur le terrain très concrètement. Bien que sathèse soit particulièrement bien soutenues par de nombreuseslectures théoriques, Madame Vera Margarida Lessa Catalao a su égalementse tremper les mains dans les régions pauvres du Brésil.Son voyage rocambolesque sur le fleuve Sao Francisco, par exemple, pendantun mois, montre sa détermination de comprendre réellementles enjeux écologiques du bouleversement économique au Brésil.Avec les enseignants de son école expérimentale oùs'est jouée la recherche-action, mais aussi avec le personnel administratifet de services, comme avec les enfants, Madame Vera Margarida Lessa Catalaoa sans cesse été dans un rapport de confiance qui relèvedirectement d'un choix de vie et d'une vision du monde. La chercheuse necache pas, d'une part, son admiration pour le grand pédagogue brésilienPaulo Freire et sa méthode des "thèmes générateurs"dépendant du contexte local et social. Mais elle ne s'est pas laisséepiéger par un militantisme politique qui l'aurait desservi. D'unautre côté, elle n'a pas renié son intérêt,plus spirituel, pour le développement du potentiel humain qui réintègrela corporéité en éducation, sans tomber dans un mysticismede mauvais aloi. En fait son implication teintée de discernementrepose sur quelques mots simples : authenticité, confiance, congruence,partage, sans exclure les failles, les erreurs possibles et les remisesen cause de soi-même.

La méthode de rechercheutilisée

Elle le précise d'emblée: c'est à la fois celle de la pédagogie des opprimésde Paulo Freire, celle de la recherche-action existentielle et de l'écoutesensible, alimentée par de nombreuses autres théories nationaleset internationales.
Pour être un spécialistede la recherche-action impliquée depuis plus de vingt-cinq ans,René Barbier sait à quel point Madame Vera Margarida LessaCatalao a su non seulement utiliser une méthode difficile àmanier car peu orthodoxe, mais aussi a pu la perfectionner et la donnerà voir dans toute sa rigueur intellectuelle et sa forme poétique.On se rend compte de l'ampleur du travail fourni quand elle nous indiqueson recueil de données ; entretiens, bandes sonores, vidéo,fiches d'évaluation, journal d'itinérance, comptes-rendusd'observation participante etc. Mais également création etanimation du "chercheur collectif" et des groupes concernés. Ladescription phénoménologique nous montre la capacitéd'écoute et de médiation de la chercheuse qui ne refuse jamaisle conflit mais en fait un stimulant de son action. Madame Vera MargaridaLessa Catalao met en pleine lumière l'enjeu méthodologiquede ce type de recherche. Accepter la sensibilité et la sensationcomme l'intuition corporelle ; Respecter l'autre dans toutes ses dimensionsaffectives et symboliques ou spirituelles ; Pouvoir suivre un processussans s'attacher à la structure ; Accepter la co-formation par tousles acteurs, même les moins légitimes dans l'ordre académique; Partager les informations et les réflexions avec tout le monde; Restituer les interprétations à ceux qui ont fourni lesdonnées de base ; Ne pas avoir peur d'entrer dans l'improvisationmytho-poétique en situation ; Ne pas se laisser arrêter parles arguties bureaucratiques toujours mises en avant pour ne rien faire; savoir lucidement que toute recherche-action de ce type est nécessaire,fait bouger les choses, mais reste, quand même, minoritaire et plusou moins écrasé par le poids de l'institué.
René Barbier se souvientdu temps ou jeune assistant et innovateur pédagogue à l'université,il avait été choqué par l'interprétation deson maître en sociologie, Jean-Claude Passeron qui, avec Pierre Bourdieu,écrivaient dans leur livre "la reproduction" que tout pédagoguedans notre milieu était "un instituteur perdu dans l'enseignementsupérieur". Leur surintellectualité imposant un " sans faille" dans leur théorie, leur demandait d'exclure comme sociologiquementinsignifiant, les activités créatrices de quelques praticiensqui, comme lui, oeuvraient à l'université, pour tenter deréduire l'écart entre le savoir et la relation au savoirdes étudiants. René Barbier a toujours pensé que cesenseignants-chercheurs ne disaient qu'une partie de la vérité.Certes au niveau macrosocial rien ne semble bouger, tant la pesanteur del'institué est lourde, surtout dans une visée structuro-fonctionnaliste.Mais, au niveau existentiel des relations interactives sur le terrain,et de la construction sociale de la réalité, Madame VeraMargarida Lessa Catalao et lui savent que c'est faux dans une recherche-actionet que quelques uns se sont enrichis d'attitudes et de comportements nouveaux,plus ouverts à la vie dans toute sa complexité, comme ellele démontre dans les propos recueillis dans ses annexes.

L'objet de connaissance

Lors du débat parlementairerécent sur l'eau, en France (8 janvier 2002) à la demandedes députés Verts, qui souhaitaient améliorer la qualitéde notre eau et moraliser la gestion de cette ressource naturelle, on apu constater que le projet initial de Dominique Voynet (en 1998), a étépeu à peu complètement édulcoré et vidéde son contenu,  au fil des ans, sous la pression des lobbies agricoleset industriels. L'écologie, on en parle, surtout lorsqu'on prétendfaire de la politique. Mais peu s'y investissent vraiment pour changerl'ordre des choses. Combien de départements de sciences de l'éducationà l'heure actuelle, enseignent-ils l'éducation à l'environnementen France ? La question de la détérioration de la naturepar le progrès moderne soumis à la loi du marché,qui risque d'engloutir toutes formes de vie, devrait pourtant êtrele principal objet de connaissance pratique à reconnaîtreet à travailler. Pourquoi faire des sciences humaines si demainl'humanité apparaît moribonde dans une atmosphère irrespirableet une eau raréfiée et imbuvable ? Les sciences de l'hommeet de la société, surtout en éducation, sont làpour nous aider à mieux vivre et Madame Vera Margarida Lessa Catalaol'a bien compris en proposant cette recherche-action dans une petite écoled'une région pauvre du Brésil, avec des enseignants sous-payésqui partent de chez eux à 6 heures 30 et n'y reviennent qu'à20 heures.  Toute action humaine visant à transformer la nature,devrait utiliser les sciences qui visent à maîtriser l'environnementd'une manière équilibrée, celles qui nous apprennentà décider démocratiquement de notre avenir, commeelle devrait s'adjoindre la philosophie qui professe l'art du questionnementsur ce qui fait sens pour l'épanouissement de l'homme, et l'art,la poésie, pour apprendre à exprimer toute la beautéde ce qui nous tient le plus à cœur  dans ce processus transformateur.
Madame Vera Margarida Lessa Catalaoprend l'eau comme métaphore écopédagogique pour nousentraîner avec elle dans une réflexion construite toute empreintede sensibilité et de poésie. Elle nous donne à voiret à comprendre la complexité du problème en utilisantdes ressources multiples tant sur le plan des sciences naturelles, biologiques,psychologiques, éducatives et sociales, que de la philosophie oud'intuitions spirituelles. Sa thèse est une véritable Sommeécologique. Nous en sortons grandis et dotés d'une plus grandeintelligence de l'objet.
 

La pédagogie transversale

Cette thèse nous inciteà réfléchir sur une pédagogie transversale,à côté d'une pédagogie d'enracinement et d'unepédagogie de surgissement. René Barbier a tenté dethéoriser ces diverses dimensions dans un enseignement en ligneque n'importe quel internaute peut se procurer à partir de son ordinateur.Madame Vera Margarida Lessa Catalao nous propose très concrètementde voir avec elle, de la suivre, dans ce que René Barbier appelle une pédagogie transversale qui cherche la conciliation entreles deux autres formes, au sens de la pensée chinoise contemporainedu philosophe Liang Shu Ming (1893-1988).

La pédagogie d'enracinementaffirme la prédominance de la pensée héritéeet du savoir savant dans toute transmission nécessairement académiquede connaissance. Elle implique des destinataires considéréscomme légitimes évoluant dans un univers scolaire et universitairehomogène. La pédagogie de surgissement reconnaît ladiversité culturelle et tente de saisir l'imprévu de toutesituation éducative contemporaine, en privilégiant la relationpédagogique sur le savoir institué. La pédagogie transversaleoeuvre pour une conciliation entre les deux pôles précédentsdans le sens de la redécouverte d'une citoyenneté pour notretemps. Elle est toujours en situation interactive et contextualisée.Son principe est celui de la réalité et non d'un idéaldu moi livresque tout puissant et, nécessairement illusoire. Sonapproche est souvent paradoxale. Sa méthode ouverte sur l'improvisationmytho-poétique. Son principe est celui d'Ernst Bloch : "le principeEspérance".

Madame Vera Margarida Lessa Catalaonous invite à entrer dans cette pédagogie très concrètementà travers la mise en œuvre de l'eau comme métaphore et commethème générateur de connaissance et de questionnementsur la réalité humaine et sociale considéréecomme un totalité dynamique en danger. Elle cherche à créerune alphabétisation écologique que nous avons largement perduede vue. Elle nous fait comprendre qu'une pédagogie transversaleest une pédagogie du conflit non destructeur et de la reconnaissancedes stratégies dotées de négatricité (JacquesArdoino) des sujets sociaux. Cette pédagogie de médiation-défin'est pas donnée d'emblée. La pédagogie transversaleest une recherche-action permanente et persévérante qui assumepleinement le risque de vivre en éducateur. Ainsi les parents n'ontpas décidé de participer subitement à l'action pédagogique.Il a fallu du temps, de la patience, de la reconnaissance de leurs inquiétudes.Les chercheurs ont su créer des dispositifs pédagogiquesà dominante symbolique pour accroître l'efficacitéde l'action et mobiliser les acteurs du terrain. On est fascinépar l'invention des chercheurs à cet égard : utilisationd'une fête folklorique, dessin d'un mandala, utilisation des moyensdu bord comme les couvercles de grandes casseroles pour dessiner ces cerclesà valeur symbolique, ou de gants fabriqués avec des sacsen plastique pour nettoyer la rivière,  importance de la musique,entrée dans un rêve éveillé dirigé, actionpratique sur le terrain en ce qui concerne la dépollution et lenettoyage du cours d'eau, plantation de plusieurs dizaines d'arbres. Undes dispositifs employés : un dessin à forte connotationsymbolique et mythique mettant en œuvre les symboles de l'oiseau et dupoisson, provoque une grande émotion chez les participants lorsde l'évaluation. Le résultat est étonnant du côtédes enfants qui deviennent de plus en plus et de mieux en mieux responsablesde leurs actes par rapport à l'environnement et le font sentir auxadultes encore trop négligents.
Mais c'est peut-être laforme de restitution de l'action menée par tous, effectuéepar la chercheuse dans un parti-pris métaphorique très bienvenu en situation, qui montre l'efficacité d'une pédagogietransversale dans la recherche-action existentielle, comme l'attestentles nombreux témoignages de satisfaction reçus à cejour.

Nul doute que cette thèsenous interroge, nous universitaires, sur notre façon d'êtrepédagogues avec des publics étudiants de plus en plus hétérogènes.C'est sur ce propos que René Barbier terminera sa mise en perspectivede cette recherche en demandant à Madame Vera Margarida Lessa Catalaoce qu'elle pense d'une transposition possible de cette pédagogietransversale de la recherche-action existentielle dans nos universitésà l'heure actuelle ? En quoi une telle pédagogie est, oun'est pas, réalisable avec nos étudiants ? Peut-on faireun enseignement dans une discipline en termes de recherche-action existentielle?

Le Professeur Gaston Pineau souligned’abord la précieuse participation de Madame Catalao au groupe derecherche sur l’écoformation (GREF) qu’il anime avec R. Barbier.Cette participation s’est concrétisée dans l’ouvrage qu’ilvient de coordonné avec Monsieur Barbier " les eaux écoformatrices" (2001) par l’écriture d’un chapitre. " Un projet pédagogiquetransdisciplinaire de l’eau au Brésil ". Puis en tant que rapporteur,il présente la remarquable thèse de Madame Catalao. Troisparties la structurent de façon fluide et entraînante.

La première, " l’eau danstous ses états " fait (re)surgir la dimension vitale de cet élémentpremier - génésique, générique et génératif- " (p.26), son enjeu tout aussi vital - patrimoine commun ou marchandise- et sa symbolique métamorphosante transversale. La seconde développejustement l’approche transversale qu’elle appelle et peut irriguer en reliantéducation, écologie et éthique. Ces trois grands ensemblessont reliés par 3 chapitres. La troisième partie, la plusconséquente (200 pages), déroule la recherche sur le terrain: une recherche-action auprès d’une école rurale au Brésil,dans les environs de Brasilia. Un style fluide et précis nous lafait vivre depuis " la niche de la recherche " (chap. 8), la " rencontredes eaux " (chap. 9), " le diagnostic ou le dialogue entre eaux différents" (chap. 10), la négociation et le partage des eaux (chap. 11).L’intitulé des 5 derniers chapitres suivants est moins aqua-symboliquemais tout aussi limpide pour dégager " la planification et la réalisationen spirale " (chap. 12), " le processus comme praxis transformatrices "(chap. 13), la méthodologie transversale (chap. 14), les résultatset l’évaluation.

Cette thèse remarquablementécrite témoigne de l’originalité et de la vigueurdu courant écopédagogique latino-américain qui prolongela dynamique de conscientisation de P. Freire dans la conquête d’unecitoyenneté terrienne. " L’écopédagogie promeut l’apprentissagedu sens des choses à partir de la vie quotidienne. Ce sens consistedans le fait de cheminer sans cesse en observant le chemin, tout en vivantle processus d’ouvrir de nouveaux chemins ", selon Francisco Gutierrezqui aurait proposé le terme au début des années 90(p. 238).

L’excellent chapitre 6 qui présente" la réflexion en marche " concernant la construction de la relationentre éducation et écologie est un bel exemple du contrepoidsà une mondialisation purement économique que peut apporterune mondialisation écologique de l’éducation. L’alphabétisationécologique de Capra s’ajoute à ce courant écopédagogiquelalino-américain. Et l’approche transversale de René Barbierpeut actualiser ses potentialités pour étayer ces recherches-actionsvitales instituantes transdisciplinaires.

Cette thèse est àpublier, de toute urgence.

Pour le Professeur Michel Maffesoli,tant du point de vue de la forme que de l’information, la thèsede V.Lessa Catalao se lit avec un grand intérêt, son styleest clair, il y a de grands bonheurs d’une écriture qui est en général… “ de la meilleure eau ”. Le plan est tout à fait cohérent.Il est bien suivi. L’on peut noter une réelle harmonie entre lesaspects théoriques et l’étude de terrain. Celle-ci est uneexcellente illustration de ceux-ci. La bibliographie est des plus pertinentequant à son objet. Les index et annexes en font un bon outil pourles chercheurs concernés par le sujet. A noter égalementque ce dernier, au-delà du débat d’école, est toutà fait prospectif, en ce qu’il rejoint un “ souci ” sociétaldes plus important.

Seront seulement retenues quelquespistes pour lesquelles Michel Maffesoli ambitionne quelques compétences.Essentiellement celles qui ont trait à l’élaboration d’unenouvelle “ épistémè ”.
2-1 - Tout d’abord ce qui a traitau symbolisme.
2-1-1 - Le symbole comme “ nappephréatique ” de tout ensemble social. Ce qu’il est convenu de nommer,de nos jours, communication renvoie, en effet, à un substrat plusancien qui est la mise en relation à l’altérité :naturelle et- ou sociale. À cet égard, les référencesaux mythes de diverses cultures sont, tout à la fois, bien maîtriséeset pertinentes.
2-1-2 - A cet égard, cequi est dit des “ Orixas ” brésiliens : Yemanja, Oshoun, Yansa (mer,fleuves, tempêtes) montre bien la nécessité de l’enracinementde la réflexion pour bien comprendre les problèmes contemporains.(ch. 3)
Ainsi la belle référenceà Guimaraes Rosa et au Sertao (page 111) souligne bien la liaisonexistant entre le conscient et l’inconscient collectif.
2-1-3 - On peut dans le mêmeordre d’idées relever l’aspect ambivalent de ces mythes. Ainsi chezPessoa (p.116), la mer comme péril et comme soif de l’infini permettantla (re) naissance.
Il en est de même de cequi est dit de l’homologie entre la “ mer et le ventre ” (par exemple chezFerenczi). Ce qui permet d’engager un débat sur le fait qu’il nes’agit pas forcément d’une “ régression ”, mais peut êtred’une “ regrédience ”, un “ rebroussement ” (dans le sens de ValéryLarbaud).
2-1-4 - L’interprétationdu mythe de Narcisse est, à cet égard, illustratif, se perdredans l’eau, c’est aussi se noyer dans la nature, dont l’étang peutêtre le symbole.

2- 2 - Ce qui renvoie àune question essentielle, celle du rapport à la nature.

2-2-1 Au-delà ou en deçàd’une analyse historique ou géopolitique, qui est bien esquissée,est bien souligné le débat introduit par Marcuse et J. Habermasentre la nature comme “ Gegenstand ” ou “ Gegenspieler ”. Dans le premiercas ce qui dans l’optique occidentale, renvoie à une “ logique dela domination ”, et ce qui a trait à la correspondance, à“ l’intersubjectivité ”. Cette dernière englobant la natureen son entier.

2-2-2 - “ L’eau réclameune éthique en faveur de la vie ” est-il dit (page 107). Ce quipose bien la nécessité de réinvestir une philosophiede la vie, qui soit en congruence au vitalisme et/ ou à la vitalitépostmoderne.
2-2-3 - Toutes choses qui, d’unpoint de vue épistémologico-méthodologique, en appelleà une “ écoute sensible ”  ”(R.Barbier) à une“ raison sensible ” permettant de poser en termes actuels le toujours nouveauet ancien problème de la “ terre - patrie ”. (E.Morin), ou mieux,celui de la “ terre-matrie ”
La référence, àcet égard à la “ reliance ” (Bolle de Bal) est bien venue,en ce, qu’au double sens de l’expression, il est bien question d’êtrerelié à la nature, et de lui faire confiance.
2-2-4 - Ce qui nécessiteune autre posture intellectuelle sachant prendre en compte le sensiblecomme fondement de l’approche théorique. La référenceà la “ mémoire de l’ eau ” de Benveniste (page 136) est instructiveen ce qu’elle rend bien attentif à la nécessité d’un“ imaginaire créatif ” s’opposant à la “ panique devant l’inconnu”.

2-3 - Le flux de l’eau est bienle symbole du flux du temps (p.126), et l’on peut, également, appliquercette notation à l’idée de Durkheim (indiquée p. 157)montrant que la “ loi suit les mœurs ”.
En la matière, le retouraux mythes (régrédience) va reposer d’une autre manièrela législation sur l’eau.
Michel Maffesoli pense cependant,d’une manière critique, qu’il convient de poser une distinctionentre “ morale ” et “ éthique ” (P.158). La morale est universelle,alors que l’éthique vient du bas, du vécu social.
Ainsi l’éthique de l’interdépendance(p.182) ne sera possible que si l’on accepte, avec toutes ses conséquences,la nécessaire complémentarité du polyculturalisme,et qu’on substitue à l’ontologie, de la tradition occidentale, uneontogenèse (dynamique, fluide) plus anthropologique.
2-3-1 - Ce qui nécessited’accepter entièrement le relativisme culturel dont il n’y a pasà suspecter les “ limites ”. (page 160)
Il faut peut-être reconnaître,actuellement, les méfaits de l’universalisme, qui est la doxa intellectuelleencore dominante. Il est dit que les “ valeurs de l’éducation appellentl’inclusion ” (p.169). Ce qui est bien la leçon (les leçons)des mythes. Je dirais pour ma part l’implication (les plis, G. Deleuze),le substrat archétypal. Toutes choses qui en appellent, peut-être,plus à une initiation qu’à une éducation. Celle-cisupposant “ l’autonomie comme exigence éthique ” (p.172), celle-làrenvoyant plutôt à l’hétéronomie qu’il fautcomprendre dans le sens fort du terme.
2-3-2 - Peut-être est ceainsi qu’il faut envisager la liaison de l’écologie et de l’exigenceholistique (p.215). À cet égard, la “ multiréférentialité” (J. Ardoino), la “ multiréférentialité généralisée” (R.Barbier p.256), est en effet, un instrument analytique d’importance.
“ L’écoute sensible ”,“ l’éducation métisse ” (p.231) est ainsi une bonne méthodepour repenser l’apprentissage (p.245, 349) comme perspective prospectivedans l’approche de “ l’éducation ” contemporaine.

On voit la richesse de cette thèsequi suscitera bien des débats et qui mérite la plus grandeattention .

En tant que biologiste et écologiste,le Professeur Célerier émet un avis très favorablesur l'excellente thèse de Madame Vera Lessa Catalao. Le texte estremarquablement bien écrit, cohérent et facile à lire.Il y manque toutefois, à son sens, quelques illustrations pour uneapproche visuelle, sensible des paysages, des lieux et milieux étudiés.La candidate a largement compensé ce manque lors de sa prestationorale en faisant visionner au jury une cassette permettant une approchevisuelle mais aussi sonore. La teneur du manuscrit soulève de nombreuxquestionnements pour un bio-éco-environnementaliste; par exemple:
L'approche " sensibl "e, oui,jusqu'ou ? La religion ? La religiosité ?...Ne peut-on alors observerdes dérives ? les concepts de nature, d"écologie, d"environnement,s'appuieraient sur de nombreux travaux du domaine de l'écologieen particulier- pour la plupart non cités dans la bibliographie-comme la remarque en a été faite à la candidate. Le travail de Madame Catalao n'en perd pas  sa valeur: il se situe aucarrefour de plusieurs disciplines et reflète par ce biais les barrièresentre ces dernières et les freins aux approches transversales. Enoutre, les biologistes ne sont pas familiers de la "recherche-action".Commentalors prendre en compte, la dimension sociale maintenant reconnue dansl'écologie, ou dans l'éducation à l'environnement? les questions d'éducation par rapport à l'écologie,l'environnement, l'éthique, le projet et les relations complexesentre l'homme et la nature seraient sources de débats enrichissants...
 
En conclusion: la thèsede Madame Vera Lessa Catalao  correspond à un énormetravail d'une très  grande qualité, très original,passionnant, et qui ouvre de multiples pistes nouvelles de recherche. C'est donc sans réserve aucune que Marie-Louise Célérier émet à nouveau un avis très favorable sur  lemanuscrit de thèse comme sur la soutenance orale de la candidate.

A son tour, Jean Hébrard,inspecteur général de l’Éducation nationale, professeurassocié à l’École des Hautes Études en Sciencessociales, félicite Vera Margarida Lessa Catalão pour la qualitéformelle de son travail et pour la clarté de sa rédaction.Il lui dit avoir été d’abord surpris par ce type si singulierde recherche qui associe une étude systématique des discourstenus sur un thème, l’eau, et une démarche dite de " recherche-action" visant à entraîner toute une communauté scolaireà transformer ses pratiques comme ses relations par le jeu d’uneexploration partagée de cette même thématique. Toutefois,précise-t-il, s’étant résolu à effectuer unelecture de ce travail du strict point de vue de la recherche en sciencessociales dont relèvent ses compétences, il s’est trouvéaux prises avec un matériau d’une exceptionnelle densitéet, en même temps, d’une rare lucidité sur les manièresdont se constituent une opinion, des valeurs, bref une doxa. L’intérêtde ce travail, souligne-t-il, réside surtout dans la mise àplat des différentes formes discursives, passées ou présentes,qui énoncent des jugements sur le thème. Sciences, littérature,religion, etc. sont en effet, ici, ramenés au dénominateurcommun des paroles ou des écrits partagés.

Il regrette toutefois qu’une placeplus grande n’ait pas été faite, dans ce répertoiredes " lieux " (au sens de la rhétorique), aux diverses formes dela littérature (en particulier celle de plus grande diffusion commel’est au Brésil la poésie) qui semblent avoir anticipél’explicitation du versant positif de la thématique dès lespremiers développements de la " brasilianité " (voyages maritimeset fluviaux de Mario de Andrade, par exemple, comme écho àCamões). Il signale aussi que le négatif du thème(les eaux destructrices) n’a peut-être pas été assezanalysé, en particulier lorsque sa force métaphorique doitêtre réinterprétée, du fait du surgissementdes discours écologiques assimilant directement l’eau à unevaleur absolue. Il apprécie toutefois la confrontation entre cettedoxa construite, retrouvée à travers les traces qu’elle laissedans les écrits normés du savoir ou de la culture, et unedoxa en construction qui naît progressivement d’une action menéeau sein d’une petite communauté des " cerrados " du Planalto brésilien.Le groupe humain choisi pour mener cette expérience, ajoute-t-il,devient capable de réinterpréter la plupart des interrogationsque suscitent sa quotidienneté en s’inscrivant dans une manièreneuve de penser le monde, progressivement constituée tout au longde la confrontation avec le chercheur. Cette dernière, du fait deson attitude participante, entre elle-même dans le jeu de cette reconfigurationd’une vision du monde et d’une axiologie. La description minutieuse duprocessus, conclut-il, permet de mettre particulièrement bien enlumière les multiples jeux rhétoriques qui sont àl’œuvre (exemples et enthymèmes selon la terminologie aristotélicienne)et le rôle central que tient une pensée métaphoriquedans ce type de situation, sans pour autant occulter les phénomènespar des analyses spécieuses. La précision et la modestiede la description, fait-il remarquer, son caractère faiblement interprétatif,donnent à cette thèse une dimension neuve et féconde.

Jacques Ardoino, pour sa part,a lu avec beaucoup de plaisir et d’intérêt le document écritconstituant la thèse proprement dite, dont l’écriture estagréable, et atteste au passage une connaissance de la langue françaiseassez remarquable. La prestation orale de soutenance renforce encore cesentiment. Sans cultiver les effets spectaculaires elle est, à safaçon, assez magistrale. Il voit, aussi, dans cette démarchede recherche, comme tous ses collègues, un travail intelligent etambitieux, bien dans la veine critique de Paris VIII. Il s’associe doncpleinement aux louanges des autres membres de ce jury. Il y a un effeortde création non seulement méthodologique, mais, plus encoreépistémologique. Comme l’a déjà soulignéMichel Maffesoli, l’un des mérites de la thèse et de vouloirarticuler explicitement, conjuguer, les perspectives de l’universel, dominantesdans les sciences sociales, et une perspective plus clinique faisant résolumentplace à la particularité, voire à la singularité.La casuistique est aussi une heuristique, à condition que les modalitésde connaissance soient, elles mêmes, revisitées. Certes l’optiquereste sociologique, plus que psychologique (on peut, notamment regretterpour un tel thème l’absence d’éclairages psychanalytiques,ce qui évacue Freud, Lacan ou Castoriadis au profit d’approchesplus sociologiques de l’imaginaire : Sartre, Durand. Il reste heureusementle mythe !), mais elle se réclame, à juste titre, d’une multiréférentialitéen ce qu’elle conserve à l’hétérogénéitécomme au conflit, des rôles non convenus. Avec la vie, il y a toujoursla surprise, l’invention d’une praxis transcendant sans peine les pratiquesplus routinières. C’est la fidélité aux conceptionsde Paolo Freire qui permettra l’ampleur de vues et finalement l’envergured’une telle approche. Au fond la communication rejoint la conscientisationet ne se confond plus avec l’information. Comme cela a étéplusieurs fois souligné, il y a ainsi plusieurs thèses plusou moins convergentes qui coexistent dans cette thèse, intéressanttout autant l’anthropologie et l’ethnologie que les sciences de l’éducation,la pédagogie des adultes ou la sociologie : le " manifeste militant" avec sa visée économique et politique, un pressentimentintéressant les " nouveaux horizons du social ", la fonction, oumieux, le jeu, dialectique de l’autre et de soi, le mystère de l’altérité(sans omettre l’altération) ; autant de regards transversaux oùse retrouvera l’interrogation critique sur les valeurs. Pour l’avenir,et dans la perspective d’une édition de ce travail, il faudrait,peut être, pousser plus avant l’analyse des termes, notions, concepts,en brésilien et en français, des assomptions philosophiquessous-jacentes y restent à l’œuvre encore inexplorées. L’intelligenced’une temporalité vécue, subie, assumée, impliquéedevrait notamment s’étoffer encore. Il subsiste inévitablementquelques " coquilles " du type Lapalantine au lieu de Laplantine, P. 263,ou " se dégénère ", P. 161.

Mais, en l’état, sans préjudice,bien entendu, des critiques apportées par les uns et les autresau cours de  la soutenance dont la candidate saura certainement tirerprofit, Jacques Ardoino réitère toute son estime pour unetelle démarche dont l’un des objets implicite reste le fait de secolleter à soi. Pour reprendre et appliquer, ici, le joli mot deSartre, l’homme, et bien sur le chercheur surtout quand il se veut militant,se fait par, et à travers, ce qu’il fait.

Au fur et à mesure desinterventions successives des membres du jury,  la candidate répondaux questions posées et apporte de nouvelles précisions,témoignant, ainsi, son aisance à traiter de son sujet. Lesintervenants se déclarent satisfaits.
 
 
 

Après délibérationle jury estime que Madame Vera Catanao digne du grade de Docteur es Lettreset Sciences Humaines (nouveau régime). La mention accordéeest Très honorable assortie des félicitations du jury (décisionprise à l’unanimité)...
 
 

(1) Les rapports préliminairesont été rédigés par MM.les Professeurs MichelMaffesoli et Gaston Pineau.
 
 
 
 
 

Paris le  20 mars 2002.
 
 

Le Président et les membresdu Jury :
 
 
 

R. Barbier             M. Maffesoli             G. Pineau               M-L. Célerier              J. Hebrard             J. Ardoino