Rapport de soutenance de René BARBIER sur la thèse de Mademoiselle Sunmi KIM, intitulée " les femmes asiatiques et l’enseignement supérieur en France : rapport au savoir et positionnement social dans les sociétés asiatiques (Corée du Sud, Japon et Taiwan)
Université Paris 8, 27 octobre 2000, jury: Madame et Messieurs les Professeurs Jacques Ardoino (université Paris 8), René Barbier (université Paris 8, directeur de thèse), Alain Coulon (université Paris 8), Catherine Despeux (Inalco), Philippe Meirieu (université Lyon 2). Mention "très honorable" à l'unanimité du jury

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Le Professeur René Barbier, directeur de thèse, prend la parole.

Il rappelle que Mademoiselle Sunmi KIM soutient aujourd'hui une thèse intitulée les femmes asiatiques et l’enseignement supérieur en France : rapport au savoir et positionnement social dans les sociétés asiatiques (Corée du Sud, Japon et Taiwan. Il s'agit d'un document de 472 pages, dont 17 pages de bibliographie en français, anglais et coréen, 4 pages d'index des noms propres et  8 pages d'index des thèmes).
Après une introduction et une partie consacrée à la mise en perspective de la recherche par l'implication du chercheur à travers une histoire de vie (de la page 9 à 33), la thèse est présentée en quatre parties.
Une première partie s'interroge sur la place des femmes coréennes à partir des concepts confucianistes (pages 34 à 114). Elle présente tout particulièrement la piété filiale dans la tradition confucéenne, les vertus et l'éducation de la femme coréenne à l'époque des YI (1392-1910), l'éducation des filles et le statut de la femme aujourd'hui dans la famille, la société et enfin la piété filiale à l'époque moderne au sein de la famille contemporaine.
Une deuxième partie nous offre la théorisation des notions-clés de l'impétrante (de la page 115 à la page 192). Trois notions sont présentées et très subtilement discutées : L'autonomie, l'autorité et la liberté.
Une troisième partie examine, dans une recherche statistique internationale, la confrontation des valeurs occidentales et orientales ainsi que l'ouverture à de nouvelles valeurs (de la page 193 à 275). Comment peut-on conjuguer les valeurs asiatiques avec celles de l'Occident ?, quelles ont les spécificités de la culture occidentale et de la culture orientale, notamment aux Etats-Unis d'Amérique et en France, comment aborder la question de l'acculturation et celle du retour dans le pays natal ?
La quatrième partie décrit et analyse des entretiens en profondeur dans une recherche sur le terrain (de la page 276 à 419). Dans cette partie sont analysés 29 entretiens d'étudiantes asiatiques de trois pays Taïwan, Corée et Japon, représentant plus de 740 pages de transcription intégrale.
Enfin une conclusion générale revient en boucle sur l'histoire de vie pour faire comprendre le questionnement des résultats de recherche obtenus sur l'existence propre de la chercheuse.

Son rôle de directeur de recherche - précise-t-il - consiste avant tout à éclairer le jury par ce qui lui semble être les traits principaux de cette thèse.
Il distinguera plusieurs originalités dans ce travail.
A. Une originalité du thème de recherche
B. Une originalité de la problématique
C. Une originalité de la théorisation et de la méthode plurielles de recherche employée
D. Une originalité des résultats obtenus en fonction de la politique de l'enseignement universitaire en France
Pour finir il abordera quelques questions qu'il veut encore poser à Mademoiselle Sunmi KIM.

A. Originalité du thème de recherche

Le thème de la recherche porte sur les étudiantes asiatiques et l'enseignement supérieur en France. La question de départ, comme l'a rappelé Mademoiselle Sunmi KIM dans sa présentation orale, est la suivante : Pourquoi les étudiantes asiatiques de trois pays choisis (Corée, Japon et Taïwan) viennent-elles poursuivre des études supérieures en France ?
Mis à part un chauvinisme de mauvais aloi, nous pouvons, en effet, nous étonner de ce choix. La recherche statistique va d'ailleurs nous montrer que le flux majoritaire des étudiants asiatiques, hommes ou femmes, est dirigé vers les Etats-Unis. Qu'est-ce qui fait courir les étudiantes asiatiques vers la France ? Que cherchent-elles, en fin de compte ?
Mademoiselle Sunmi KIM prend à bras le corps le questionnement à partir de son investissement personnel. Elle va chercher au sein de sa propre histoire de vie les intuitions qui la conduiront à problématiser sa recherche. N'est-ce pas d'ailleurs ainsi que nous procédons tous, rappelle René Barbier ? Qu'est-ce que chercher en sciences humaines, si ce n'est nous interroger sur ce qui fait sens pour nous-mêmes avant tout, en espérant que la réflexion pourra servir également à la communauté humaine en général. Mademoiselle Sunmi KIM a joué le jeu qu'il lui proposait. Elle en a pris les risques sur le plan universitaire. Le monde des savants est peu enclin à dévoiler ses implications dont on sait, cependant, qu'ils ne sont pas dégagés d'enjeux matériels et symboliques non négligeables.

B. Originalité de la problématique

C'est sans doute dans la construction de la problématique que la thèse me paraît remarquable. Si on n'oublie pas que Mademoiselle Sunmi KIM est de langue et de culture coréennes, René Barbier trouve sa construction théorique fort sérieuse. Elle procède, en effet, à la fois par induction dans un premier temps, à partir de son histoire de vie et par une démarche hypothético-déductive, dans un second temps, en entreprenant une enquête par entretiens. Elle articule, dans une synergie constante, trois concepts-clés : l'autonomie, la liberté et l'autorité, avec, comme concept-charnière, concept catalyseur comme elle l'a dit, l'autorisation.
Elle est conduite à peaufiner ces concepts par l'émergence de son hypothèse de recherche : Les diplômes de l'enseignement supérieur obtenus à l'étranger, en particulier en France, permettraient aux femmes asiatiques de réévaluer leur positionnement social dans l'ordre culturel de leur société et favoriseraient ainsi l'accession à une autonomie et à une autorisation véritables. C'est-à-dire à une émancipation réelle de la femme asiatique.
La logique interne de la construction théorique, si René Barbier la comprend bien, est la suivante : Assumer pleinement son autonomie  conduit la femme asiatique à réfléchir sur le sens de la liberté. Cette redéfinition existentielle de la liberté s'ouvre sur une confrontation avec l'autorité à la fois culturelle et sociale, familiale et, en fin de compte intrapersonnelle, sous le terme d'autorisation. Et cette confrontation à l'autorité fait lien avec l'autonomie, dans une boucle de complexité rétroactive, par le fait que pour engendrer ses propres normes et ses propres valeurs, il faut se positionner par rapport à toute autorité intérieure et extérieure. Ce que Philippe Meirieu nomme "la loi fondatrice" dans sa réflexion pédagogique sur la culture lycéenne.
On peut systématiser ce système théorique par le schéma suivant :

 

René Barbier avoue que cette théorisation l'a questionné très positivement, d'autant que Mademoiselle Sunmi KIM n'hésite pas, dans son argumentation, à réfléchir sur le fondement même de la philosophie chinoise traditionnelle, en l'occurrence ici le confucianisme. Certes, elle n'est pas orientaliste ou coréanologue. Des lacunes subsistent à cet égard, dans la bibliographie spécialisée, comme l’a très bien vu une spécialiste de la civilisation et de la langue chinoise comme Madame Catherine Despeux dans son pré-rapport. Mais, dans l'optique des sciences de l'éducation, l'ouverture vers la philosophie orientale est suffisamment rare pour qu'on approuve l'intérêt de recherche de la candidate, même avec ces lacunes inévitables. René Barbier souligne qu'à un dernier Congrès international, organisé à Bordeaux par l'Association des Enseignants et Chercheurs en Sciences de l'Éducation, en 1999, sur plusieurs centaines de communications présentées, seules trois relevaient d'un intérêt pour l'Extrême-Orient. Et encore, parmi ces trois communications, une provenait d'une chercheuse américaine et les deux autres de Bernard Fernandez, un doctorant ayant effectué sa thèse sous sa direction, et la dernière de lui-même !
Ce qui l'a interpellé au premier chef, c'est la façon dont Mademoiselle Sunmi KIM éclaire le concept d'autorisation, son concept-clé, dans la foulée théorique de Jacques Ardoino. Elle le conçoit comme un concept catalyseur, permettant aux autres concepts de jouer ensemble leur jeu en vue d'une émancipation de la femme asiatique, à travers leur investissement dans l'enseignement supérieur. Mais, elle ajoute quelque chose en plus, par sa profondeur de vue philosophique et spirituelle, en examinant ce concept sous les éclairages de l'homme de bien , le Gun Ja confucéen. René Barbier avait en 1995, lors d'un Congrès de l'Association Francophone Internationale de Recherche en Sciences de l'Éducation, déjà réexaminé le concept d'autorisation ardoinesque, avec qui il est en grande connivence théorique, en l'articulant avec la vie et la philosophie d'un grand éducateur non-dualiste d'origine indienne Jiddu Krishnamurti, sous le terme d' "autorisation noétique". Mademoiselle Sunmi KIM l'oblige désormais à reprendre sa réflexion philosophique à partir de sa théorisation. N'est-ce pas là une chance intellectuelle pour un directeur de recherche, remarque-t-il avec force  ?

C. Originalité de la théorisation et de la méthodologie plurielles employées

Mademoiselle Sunmi KIM s'inscrit d'emblée dans l'approche multiréférentielle que quelques uns défendent vigoureusement à l'université Paris 8 en sciences de l'éducation. D'aucuns pensent que cette approche est inopérante, incapable de déboucher sur une recherche concrète. Mademoiselle Sunmi KIM en fournit le démenti cinglant, comme de nombreux chercheurs venus d'ailleurs, en Amérique Latine notamment. Pour René Barbier, l'approche multiréférentielle n'est pas un fourre-tout mais une interpellation permanente sur la variété des concepts et des théories en coexistence dans une recherche et dans l'esprit de Georges Devereux pour lequel une théorisation s'arrête là où elle ne produit plus d'effet de sens afin de renaître selon une autre perspective. Elle ne représente pas une approche exhaustive, évidemment illusoire, mais une discussion sur le choix d'une pluralité théorique permettant de "prêter du sens" comme aime à le souligner Jacques Ardoino. Mademoiselle Sunmi KIM convoque ici, pour approfondir ses concepts d'autonomie, de liberté, d'autorité et d'autorisation, différents théoriciens qu'elle discute très séreusement. Elle conjugue ainsi la sociologie clinique de Vincent de Gaulejac, la sociologie de la domination masculine de Pierre Bourdieu, la sociologie de la liberté de Michel de Coster, la sociopsychanalyse de l'autorité de Gérard Mendel, la théorie de la multiréférentialité complexe de Jacques Ardoino, la théorie du rapport au savoir de Bernard Charlot, les théories interculturelles de Geert Hofstede, de Carmel Camilleri, et de Selim Abou, les recherches sur la culture coréenne de Jean Piel ou de Juliette Morillot, la réflexion philosophique de Cornelius Castoriadis ou d'Olivier Reboul comme celle de la pensée chinoise sur Confucius ou encore de l'éveil de l'intelligence de Jiddu Krishnamurti, de nombreux sociologues asiatiques, principalement coréens, qui ont étudié dans son champ de recherche et, bien entendu, l'approche transversale et l'écoute sensible de son directeur de thèse. Elle a été rechercher ses données théoriques dans des thèses les plus récentes et souvent non publiées, dans des bibliothèques lointaines. Elle nous fait pénétrer dans les arcanes de la "piété filiale" sans laquelle on ne saurait comprendre l'existence individuelle et l'éducation des filles en Asie. Évidemment, il s'agit d'un choix d'auteurs. Les concepts discutés auraient pu en solliciter bien d'autres, notamment dans la philosophie occidentale, de Hegel à Alain Badiou et à Kostas Axelos, de Kant ou Bergson à Sartre et à Robert Misrahi, de Spinoza à Emmanuel Lévinas, d'Éric Weil à Deleuze ou à Paul Ricoeur, etc.. Le thème de la liberté, notamment, est inépuisable en philosophie occidentale comme le montre bien André Comte-Sponville dans un chapitre de son dernier ouvrage Présentation de la philosophie (2000). Mais, en tant que directeur de recherche, René Barbier affirme qu'il lui a imposé une limite : pas plus de 500 pages, sans doute parce qu'il est las, lui-même, comme d'autres collègues, de lire des thèses trop volumineuses.
Enfin, du point de vue de la théorisation, il a apprécié l'effort fourni pour présenter sous forme de graphes, dont il se dit un amateur parfois obsessionnel, l'élaboration progressive de la pensée, ainsi que les  nombreux passages de synthèses partielles effectuées.
René Barbier retient également son recueil des données très diversifiées. Il est rare de trouver dans une même thèse :
Une étude statistique très poussée et bien présentée, qui a demandé d'aller chercher de la documentation dans plusieurs centres de ressources en France, en Corée et aux Etats-Unis;
Une histoire de vie de qualité, ni trop longue, ni trop courte, ni trop réservée, ni trop expansive ;
Une série d'entretiens en sociologie qualitative de grande profondeur, sans oublier les entretiens de pré-enquête menés en Corée et aux Etats-Unis.
Le tout suivi de commentaires interprétatifs très riches et multiréférentiels.
La méthodologie de l'entretien a été décrite de manière exemplaire (de la page 277 à la page 288) en tenant compte du nombre, de l'âge et du sexe des candidates, des critères de choix retenus, du cadre, lieu et temps de l'entretien, du système de dépouillement, de la présentation du guide d'entretien, avec un tableau récapitulatif très éclairant (page 282), mais aussi des difficultés rencontrées, notamment du fait de l'implication de la chercheuse, qui ne s’autorise pas toujours suffisamment à poser des questions, par exemple sur le problème de la sexualité.
Enfin on notera un index noms et un index thématique très minutieusement composés.

D. La portée de cette recherche du point de vue de la politique française de l'éducation

Parce que René Barbier appartient à un nouveau laboratoire d'anthropologie culturelle de l'éducation très centré sur l'interculturalité, il veut dire un mot de la portée de cette recherche du point de vue de la politique française de l'éducation à l'égard des étudiants étrangers. On sait la contradiction dans laquelle se trouve le gouvernement français à l'heure actuelle. Depuis longtemps une politique restrictive, voire draconienne, d'ouverture aux étudiants étrangers, a conduit la France à régresser massivement, notamment dans une comparaison avec les Etats-Unis et à d'autres pays européens, par rapport au nombre d'étudiants étrangers inscrits dans les universités françaises. Les étudiants étrangers se détournent de plus en plus de la France. Ce fait a obligé les décisionnaires à réagir dernièrement et à tenter une ouverture frileuse en direction de l'étranger. Il en va, en effet, de l'influence de la langue et de la culture françaises dans le monde, ce qui n'est pas sans retombées proprement économiques. On n'aura pas tous les jours un Prix Nobel "français" de littérature d'origine chinoise (Gao Xingjian, 2000), réfugié depuis presque douze ans en France, mais qui a obtenu la nationalité française il y a seulement deux ans, à placer sur le devant de la scène internationale, commente-t-il.
Les résultats de la thèse de Mademoiselle Sunmi KIM sont intéressants à cet égard. La politique d'éducation française a tout à gagner à mieux comprendre la complexité des motivations, transformées en mobilisations, de venir étudier en France de la part des étudiants étrangers. Il a encore plus d'intérêt à susciter des vocations féminines à visée émancipatrice dans des pays émergents où la femme va, très certainement, jouer un grand rôle dans les décennies à venir. Il s'agit donc d'une thèse qui, pour une fois, pourrait également servir à une action politique plus efficace. Ce n'est pas souvent le cas.
René Barbier termine son exposé en soumettant Mademoiselle Sunmi KIM à deux questions très personnelles à propos de sa propre acculturation et son propre métissage axiologique en France. Elle répond avec beaucoup de pertinence et de retenue. Son directeur de thèse la félicite alors de nouveau pour sa performance de doctorante dont il reconnaît avoir eu peu d'exemples aussi significatifs le long de sa carrière, de la part d'étudiants étrangers non-francophones.