Rapport de soutenancede la thèse de Vera Lessa Catalao

René Barbier (université Paris 8)

J'ai l'honneur aujourd'hui de vous présenterla thèse de Madame Vera Margarida Lessa Catalao. Cette thèseporte pour titre "L'eau comme métaphore éco-pédagogique: une recherche-action auprès d'une école rurale au Brésil".Elle comporte 471 pages et se divise, après un sommaire et une introductiongénérale, en trois parties, 16 chapitres, une conclusiongénérale, une bibliographie, un index nom et une table desmatières plus les annexes non paginées.
La première partie s'intitule "l'eau dans tousses états" comprend  trois chapitres (de la page 15 à155).
La deuxième partie "Éducation, écologieet éthique : une approche transversale" regroupe les chapitres 4à 6 (de la page 156 à 251)
La troisième partie (de la page 252 à la page 432) s'intitule "La recherche sur le terrain" comprend dix chapitres(du chapitre 7 au chapitre 16).
La conclusion générale occupe les pages433 à 440.
La bibliographie s'affiche de la page 441 à457 et l'index nom de la page 458 à 465
Mon propos, en tant que directeur de recherche, n'estpas tant de questionner la chercheuse. Mes collègues vont s'y employer.Il s'agit plus pour moi de vous présenter son itinéraireintellectuel et l'intérêt de la connaissance qu'elle apportedans notre champ des sciences de l'éducation.
J'ai connu  Madame Vera Margarida Lessa Catalaodans les années quatre-vingt dix pendant lesquelles elle avait entenduparler de moi lors d'un long voyage de conférences au Brésil(en 1992).
Intéressée par l'approche transversale,elle m'a demandé par la suite si elle pouvait venir travailler avecmoi. J'ai su immédiatement qu'elle était une chercheuse passionnéepar son sujet et déjà longuement engagée dans l'écologiede l'éducation au Brésil.  Au moment où l'ons'est rencontré Madame Vera Margarida Lessa Catalao avait contribuéà une action d'envergure intitulée "Agua Presente, Eau présente"dans soixante-dix écoles du réseau public d'éducationde Brasilia (entre 1995 et 1997) dont elle a retracé le destin éducatifdans notre ouvrage collectif récent "Les Eaux écoformatrices"(L'harmattan, 2001). La manière dont elle m'a fait part de son projetde recherche en termes de recherche sur le terrain et l'intérêtde ce dernier qui se proposait d'appliquer la méthode de recherche-actionexistentielle et l'écoute sensible que j'avais théoriséesdans mon livre de 1997, m'a vraiment donné envie de l'accompagnerdans cette aventure.
Nous avons ainsi cheminé quatre ans ensemble.Madame Vera Margarida Lessa Catalao ne s'est pas contenter de travaillersur sa thèse. Elle a participé aux groupes de recherchesque je menais à l'université, notamment au "Groupe de Recherchesur l'Enseignement de Krishnamurti" qui se réunit régulièrementdepuis presque dix ans. Je suis retourné au Brésil en 2000et j'ai pu la  retrouver dans son environnement naturel, àBrasilia. J'ai pu ainsi m'apercevoir, une fois de plus, de la qualitéde son engagement personnel dans cette lutte contre la dégradationde la nature et du sursaut éducatif qu'elle produit actuellementdans ce vaste espace neuf qu'est ce grand pays ami. Je dois dire que j'aiune inclination particulière pour le Brésil et pour ses chercheurs.Sans doute parce que la qualité de leur être sensible, trèslié de la nature, me rappelle sans cesse l'âme coréenne(je nomme les Coréens les "brésiliens de l'Asie") et la sagessechinoise dont je me sens également très proche et dont jetente de comprendre l'influence éducative potentielle en Occident.
J'ai pris un intérêt évident àlire cette thèse, très bien écrite, par ailleurs.On y sent le souffle de la poésie, de la réflexion philosophique,de l'intelligence critique ouverte à l'inconnu, de l'imaginationcréatrice en éducation. Et ceci sans laisser de côtéla rigueur de la pensée et de la description phénoménologiquede l'action, la théorisation multiréférentielle etla pertinence de la méthode de la recherche-action existentielle.Gaston Pineau, dans son pré-rapport, conlut en disant que cettethèse doit être publiée au plus vite. Je suis d'accordavec lui car je connais peu de recherches-actions aussi bien présentéeset aussi riches.
Je voudrais noter quelques points qui ont particulièrementretenu mon attention.
Quatre points sont évoqués : l'implicationdu chercheur, la méthode utilisée, l'objet de connaissance,la pédagogie transversale.

L'implication du chercheur

J'ai déjà dit à quel point MadameVera Margarida Lessa Catalao était concernée par son sujetde thèse. Il ne s'agit pas seulement d'un objet de connaissancequ'il faudrait analyser d'un manière académique, pour terminer,en quelque sorte, un bon cursus universitaire. Il s'agit plutôt d'unengagement personnel pour défendre la vie par tous les moyens. MadameVera Margarida Lessa Catalao savait que cet engagement risquait de compromettresa recherche par une trop grande participation affective. Le lecteur dela thèse peut se rendre compte qu'elle a su éviter ce piègede la surimplication subjectiviste par une très sûre capacitéde discernement. Cette implication de la chercheuse a d'ailleurs des conséquencesbénéfiques car elle n'a pas hésité àtravailler sur le terrain très concrêtement. Bien que sa thèsesoit particulièrement bien soutenues par de nombreuses lecturesthéoriques, Madame Vera Margarida Lessa Catalao a su égalementse tremper les mains dans les régions pauvres du Brésil.Son voyage rocambolesque sur le fleuve Sao Francisco, par exemple, pendantun mois, montre sa détermination de comprendre réellementles enjeux écologiques du bouleversement économique au Brésil.Avec les enseignants de son école expérimentale oùs'est jouée la recherche-action, mais aussi avec le personnel administratifet de services, comme avec les enfants, Madame Vera Margarida Lessa Catalaoa sans cesse été dans un rapport de confiance qui relèvedirectement d'un choix de vie et d'une vision du monde. La chercheuse necache pas, d'une part, son admiration pour le grand pédagogue brésilienPaulo Freire et sa méthode des "thèmes générateurs"dépendant du contexte local et social. Mais elle ne s'est pas laisséepiéger par un militantisme politique qui l'aurait desservi. D'unautre côté, elle n'a pas renier son intérêt,plus spirituel, pour le développement du potentiel humain qui réintègrela corporéité en éducation, sans tomber dans un mysticismede mauvais aloi. En fait son implication teintée de discernementrepose sur quelques mots simples : authenticité, confiance, congruence,partage, sans exclure les failles, les erreurs possibles et les remisesen cause de soi-même.

La méthode de rechercheutilisée

Elle le précise d'emblée : c'est àla fois celle de la pédagogie des opprimés de Paulo Freire,celle de la recherche-action existentielle et de l'écoute sensible,alimentée par de nombreux autres théories nationales et internationales.
Pour être un spécialiste de la recherche-actionimpliquée depuis plus de vingt-cinq ans, je sais à quel pointMadame Vera Margarida Lessa Catalao a su non seulement utiliser une méthodedifficile à manier car peu othodoxe, mais aussi a pu la perfectionneret la donner à voir dans toute sa rigueur intellectuelle et sa formepoétique. On se rend compte de l'ampleur du travail fourni quandelle nous indique son recueil de données ; entretiens, bandes sonores,vidéo, fiches d'évaluation, journal d'itinérance,comptes-rendus  d'observation participante etc. Mais égalementcréation et animation du "chercheur collectif" et des groupes concernés.La description phénoménologique nous montre la capacitéd'écoute et de médiation de la chercheuse qui ne refuse jamaisle conflit mais en fait une vitamine de son action. Madame Vera MargaridaLessa Catalao met en pleine lumière l'enjeu méthodologiquede ce type de recherche. Accepter la sensibilité et la sensationcomme l'intuition corporelles ; Respecter l'autre dans toutes ses dimensionsaffectives et symboliques ou spirituelles ; Pouvoir suivre un processussans s'attacher à la structure ; Accepter la coformation par tousles acteurs, même les moins légitimes dans l'ordre académique; Partager les informations et les réflexions avec tout le monde; Restituer les interprétations à ceux qui ont fourni lesdonnées de base ; Ne pas avoir peur d'entrer dans l'improvisationmythopoétique en situation ; Ne pas se laisser arrêter parles arguties bureaucratiques toujours mises en avant pour ne rien faire; Savoir lucidement que toute recherche-action de ce type est nécessaire,fait bouger les choses, mais reste, quand même, minoritaire et plusou moins écrasé par le poids de l'institué.
Je me souviens du temps ou jeune assistant et innovateurpédagogue à l'université, j'avais étéchoqué par l'interprétation de mon maître en sociologie,Jean-Claude Passeron qui, avec Pierre Bourdieu, écrivaient dansleur livre "la reproduction" que tout pédagogue dans notre milieuétait "un instituteur perdu dans l'enseignement supérieur".Leur surintellectualité imposant un sans faille dans leur théorie,leur demandait d'exclure comme sociologiquement insignifiant, les activitéscréatrices de quelques praticiens qui, comme moi, oeuvraient àl'université, pour tenter de réduire l'écart entrele savoir et la relation au savoir des étudiants. J'ai toujourspensé que ces enseignants-chercheurs ne disaient qu'une partie dela vérité. Certes au niveau macrosocial rien ne semble bouger,tant la pesanteur de l'institué est lourde, surtout dans une viséestructuro-fonctionnaliste. Mais, au niveau existentiel des relations interactivessur le terrain, et de la construction sociale de la réalité,Madame Vera Margarida Lessa Catalao et moi savons que c'est faux dans unerecherche-action et que quelques uns se sont enrichis d'attitudes et decomportements nouveaux plus ouverts à la vie dans toute sa complexité,comme elle le démontre dans les propos recueillis dans ses annexes.

L'objet de connaissance

Lors du débat parlementaire récent surl'eau, en France (8 janvier 2002) à la demande des députésVerts, qui souhaitaient améliorer la qualité de notre eauet moraliser la gestion de cette ressource naturelle, on a pu constaterque le projet initial de Dominique Voynet (en 1998), a étépeu à peu complètement édulcoré et vidéde son contenu,  au fil des ans, sous la pression des lobbies agricoleset industriels. L'écologie, on en parle, surtout lorsqu'on prétendfaire de la politique. Mais peu s'y investissent vraiment pour changerl'ordre des choses. Combien de départements de sciences de l'éducationà l'heure actuelle, enseignent-ils l'éducation à l'environnementen France ? La question de la détérioration de la naturepar le progrès moderne soumis à la loi du marché,qui risque d'engloutir toutes formes de vie, devrait pourtant êtrele principal objet de connaissance pratique à reconnaîtreet à travailler. Pourquoi faire des sciences humaines si demainl'humanité apparaît moribonde dans une atmosphère irrespirableet une eau raréfiée et imbuvable ? Les sciences de l'hommeet de la société, surtout en éducation, sont làpour nous aider à mieux vivre et Madame Vera Margarida Lessa Catalaol'a bien compris en proposant cette recherche-action dans une petite écoled'une région pauvre du Brésil avec des enseignants sous-payésqui partent de chez eux à 6 heures 30 et n'y reviennent qu'à20 heures.  Toute action humaine visant à transformer la nature,devrait utiliser les sciences qui visent à maîtriser l'environnementd'une manière équilibrée, celles qui nous apprennentà décider démocratiquement de notre avenir, commeelle devrait s'adjoindre la philosophie qui professe l'art du questionnementsur ce qui fait sens pour l'épanouissement de l'homme, et l'art,la poésie, pour apprendre à exprimer toute la beautéde ce qui nous tient le plus à cœur  dans ce processus transformateur.
Madame Vera Margarida Lessa Catalao prend l'eau commemétaphore écopédagogique pour nous entraîneravec elle dans une réflexion construite toute emprunte de sensibilitéet de poésie. Elle nous donne à voir et à comprendrela complexité du problème en utilisant des ressources multiplestant sur le plan des sciences naturelles, biologiques, psychologiques,éducatives et sociales, que de la philosophie ou d'intuitions spirituelles.Sa thèse est une véritable Somme écologique. Nousen sortons grandis et dotés d'une plus grande intelligence de l'objet.

La pédagogie transversale

Cette thèse nous incite à réfléchirsur une pédagogie transversale, à côté d'unepédagogie d'enracinement et d'une pédagogie de surgissement.J'ai tenté de théoriser ces diverses dimensions dans un enseignementen ligne que n'importe quel internaute peut se procurer à partirde son ordinateur. Madame Vera Margarida Lessa Catalao nous propose trèsconcrètement de voir avec elle, de la suivre, dans ce que j'appelleune pédagogie transversale qui cherche la conciliation entre lesdeux autres formes, au sens de la pensée chinoise contemporainedu philosophe Liang Shuming (1893-1988).
La pédagogie d'enracinement affirme la prédominancede la pensée héritée et du savoir savant dans toutetransmission nécessairement académique de connaissance. Elleimplique des destinataires considérés comme légitimesévoluant dans un univers scolaire et universitaire homogène.La pédagogie de surgissement reconnaît la diversitéculturelle et tente de saisir l'imprévu de toute situation éducativecontemporaine, en privilégiant la relation pédagogique surle savoir institué. La pédagogie transversale oeuvre pourune conciliation entre les deux pôles précédents dansle sens de la redécouverte d'une citoyenneté pour notre temps.Elle est toujours en situation interactive et contextualisée. Sonprincipe est celui de la réalité et non d'un idéaldu moi livresque tout puissant et, nécessairement illusoire. Sonapproche est souvent paradoxale. Sa méthode ouverte sur l'improvisationmythopoétique. Son principe est celui d'Ernst Bloch : "le principeEspérance".
Madame Vera Margarida Lessa Catalao nous invite àentrer dans cette pédagogie très concrètement àtravers la mise en œuvre de l'eau comme métaphore et comme thèmegénérateur de connaissance et de questionnement sur la réalitéhumaine et sociale considérée comme un totalité dynamiqueen danger. Elle cherche à créer une alphabétisationécologique que nous avons largement perdue de vue. Elle nous faitcomprendre qu'une pédagogie transversale est une pédagogiedu conflit non destructeur et de la reconnaissance des stratégiesdotées de négatricité (Jacques Ardoino) des sujetssociaux. Cette pédagogie de médiation-défi n'est pasdonné d'emblée. La pédagogie transversale est unerecherche-action permanente et persévérante qui assume pleinementle risque de vivre en éducateur. Ainsi les parents n'ont pas décidéde participer subitement à l'action pédagogique. Il a falludu temps, de la patience, de la reconnaissance de leurs inquiétudes.Les chercheurs ont su créer des dispositifs pédagogiquesà dominante symbolique pour accroître l'efficacitéde l'action et mobiliser les acteurs du terrain. On est fascinépar l'invention des chercheurs à cet égard : utlisation d'unefête folklorique, dessin d'un mandala, utilisation des moyens dubord comme les couvercles de grandes casseroles pour dessiner ces cerclesà valeur symbolique, ou de gants fabriqués avec des sacsen plastique pour nettoyer la rivière,  importance de la musique,entrée dans un rêve éveillé dirigé, actionpratique sur le terrain en ce qui concerne la dépollution et lenettoyage du cours d'eau, plantation de plusieurs dizaines d'arbres. Undes dispositifs employé: un dessin à forte connotation symboliqueet mythique mettant en œuvre les symboles de l'oiseau et du poisson, provoqueune grande émotion chez les participants lors de l'évaluation.Le résultat est étonnant du côté des enfantsqui deviennent de plus en plus et de mieux en mieux responsables de leursactes par rapport à l'environnement et le font sentir aux adultesencore trop négligents.
Mais c'est peut-être la forme de restitutionde l'action menée par tous, effectuée par la chercheuse dansun parti-pris métaphorique très bien venu en situation, quimontre l'efficacité d'une pédagogie transversale dans larecherche-action existentielle, comme l'attestent les nombreux témoignagesde satisfaction reçus à ce jour.
Nul doute que cette thèse nous interroge, nousuniversitaires, sur notre façon d'être pédagogues avecdes publics étudiants de plus en plus hétérogènes.C'est peut-être sur ce propos que je terminerai ma mise en perspectivede cette recherche en demandant à Madame Vera Margarida Lessa Catalaoce qu'elle pense d'une transposition possible de cette pédagogietransversale de la recherche-action existentielle dans nos universitésà l'heure actuelle ? En quoi une telle pédagogie est, oun'est pas, réalisable avec nos étudiants ?
Peut-on faire un enseignement dans une discipline en termes de recherche-actionexistentielle ?