Marc MARCISZEWER

Maîtrise en Sciences de l’Education     2èmesemestre 2000-2001
 
 

APPROCHE CLINIQUE DE L’IMPROVISATIONMYTHO-POETIQUE EN EDUCATION
 
 

Sommaire :
1 / Extraits du journal
2 / Textes personnels improvisés durant le séminaire
3 / Poésie et éducation ; poésie en éducation
4 / Réflexion autour de ce séminaire

-I et II- Extraits du journal (et textes improvisés)

1 / Samedi 10 mars 2001, 1èreséance

Nous sommes une douzaine d’étudiants, et pour commencer Renénous présente le fil d’ariane du séminaire, lequel est bienentendu imprégné et traversé de part en part par l’écoutesensible :
ß centration sur la création poétique et non passur l’analyse
ß réflexion commune : qu’est-ce que la poésie nousapporte en tant qu’éducateurs ?
4 temps dans chaque séance :
1. échauffement : lecture / partage de poèmes qu’on apprécie; ainsi, non seulement nous partagerons des poèmes et en découvrirons,mais nous aurons l’opportunité de nous rendre sensibles àce qui est important pour chacun.
2. création : entrer dans l’écriture à dimensionpoétique
3. vidéo sur un poète contemporain, à regarderdans la perspective de l’éducateur
4. échanges : discussions plus théoriques sur le thèmepoésie et éducation, évidemment centrées surce qui sera vécu le jour même.

Après cette présentation du séminaire, Renénous propose d’entrer de plain-pied dans la pratique, et nous demande comme1er exercice de nous présenter poétiquement !
Chacun d’entre-nous se prête donc au jeu, et nous avons un aperçuéloquent de là où chacun de nous se situe, àquoi il est sensible, sa gestuelle, le son de sa voix, etc.
Je n’ai noté que le prénom et ce sur quoi insistait lapersonne, et maintenant que je tape ces notes, je le regrette un peu carj’ai le sentiment de ne pas avoir songé à laisser la poésiede leur présentation traverser ces notes. Première leçonsur la poésie : laisser de côté la raison, la rationalité,la direction.
Finalement, la poésie a beaucoup en commun avec une démarche(dite) spirituelle : elle est une praxis, ne peut respirer que dans uneliberté de toute autorité, et nous demande de laisser decôté tout ce qu’on sait, tout ce qu’on veut, pour laissersimplement jaillir ce qui est dans l’instant présent, au plus prèsde ce que nous en percevons, et ce jusque dans les choses les plus «banales », là où habituellement notre regard ne s’arrêteplus, parce qu’il croit déjà savoir de quoi il s’agit. Entreren poésie, comme entrer en méditation, c’est justement refuserce regard sans vie, sans fraîcheur, c’est refuser de manquer de sensibilitéet donc (re)trouver la magie de l’étonnement, de l’émerveillement,de la disponibilité à l’inconnu qui se tapit dans chaquerecoin du connu, pour peu qu’on permette à la sensibilitéde transpercer les apparences...
A ce point de mes notes, je vois que la poésie a non seulementà voir avec la spiritualité, mais avec l’éducation.En effet, toutes les réflexions ci-dessus me semblent tout autants’appliquer à l’éducation...
Alors finalement, ce monde là, celui de la productivitéet de l’inutile efficacité (voir les Shadoks) laisse aussi peu deplace au poète, au méditant, à l’éducateur.
Au bord du monde, au bord du système...avec sans doute la tentationréitérée de tout lâcher. Tentation douloureuse,car il n’est jamais aisé d’assumer sa solitude, sa singularité,et de retirer sa main...
« Ami, dis au silence que je sombre, pour un instant j’ai retiréma main » chantait le poète Maurice Boguet dans les annéessoixante-dix. Avant, prémonitoire ou simplement atemporel, il disait: « Je cherche compagnie auprès des ombres, sans vivre lafolie du temps qui vient »
Dans ces vers de Boguet, j’entends toute la déchirure de l’êtresensible, qu’il soit poète ou non : parce que ce monde ne laissepas vraiment de place à la sensibilité, l’artiste, le poète,le méditant sont enclins à le quitter, à s’en éloigner,mais dans le même temps c’est une véritable souffrance quede ne pouvoir vivre parmi ses semblables en tenant sa place, quand celle-cin’est pas celle où on nous attend. On peut entendre la clameur dela mécanique bien huilée des bien-pensants « Ne quittepas les rails, vieux frère, hurle avec la meute ; marie-toi, fais-nousde bons petits citoyens, et surtout, que ta colère se dissipe dansle fond de ton verre ou au bout incandescent de ton joint ; dresse desdigues en toi-même, culpabilise, prozaque-toi, regarde tes rêvesà la télévision, tes cauchemars passent en soiréedans des reality-shows »...

Tant pis (tant mieux !) si ça ne semble pas intelligible àla raison, tant pis (tant mieux !) si cela dérange l’ordre (le désordre)établi.
Peut-on vivre sans poésie ?
Peut-on vivre sans sensibilité ?
Peut-on vivre sans amour ?

Après que chaque étudiant se soit poétiquementprésenté, c’est au tour de René. Et dans la foulée,il égrène quelques indices :
ß le concept exclut la relation
ß le poète écrit des poèmes toute sa vie,et sa vie intègre son écriture
ß le poète n’est pas direct ; il est profond, donc allusif.
Aujourd’hui, comme c’est la 1ère, personne n’a emmenéde poème à lire. Ce sera pour la prochaine fois. Et personnene semble en avoir en mémoire.
A ce propos, et tandis que je tape : c’est curieux, mais je croyaisne pas avoir de poèmes en tête que je puisse dire, des poèmesqui m’habitent, or je me suis rendu compte au fil des séances quecertains poèmes remontaient à la surface et qu’en plus ilsavaient joué un rôle déterminant dans ma constructionde moi-même !
Je ne m’en rendais pas compte, probablement parce qu’ils sont presquetous de poètes peu connus (ou reconnus) que j’ai croisésdans cette période de ma vie où je suis délibérémentallé me tenir à l’écart de ce qui était socialementproposé, et en quoi je ne me reconnaissais absolument pas. Peupledes marges, peuple d’éthique et d’esthétique avant tout.Parmi ces poètes dont les poèmes me revisitent, prèsde trente ans après, Alex Abouladzé, un poète d’origineGeorgienne qui avait grandi et étudié à Besançondans les années 60-70, et que j’ai eu le privilège de connaîtreun peu ; sa vie même était poésie, mais sa vision,ses expériences de vie, sa consommation de substances végétaleset hallucinogènes l’ont mené à un point d’incommunicabilitédont il souffrait terriblement. Il voulait que sa poésie dise «l’autre rive », la fasse toucher du doigt, du pied, du coeur. Ilvoulait qu’elle soit une langue de feu qui consume les illusions, la médiocrité,la norme. Dans son sillage, de jeunes musiciens amis d’Alex se sont rassembléspour donner vie à sa poésie. Leur groupe s’appelait «Troisième Rive », et à ce jour, je continue de penserque c’est une de mes plus belles expériences esthétiquesque d’avoir pu souvent les entendre chanter et jouer sur les textes d’Alex.Evidemment, comme ils n’étaient pas carriéristes mais véritablementartistes, ils n’ont rien fait pour franchir les limites régionales,et sont demeurés inconnus du public...Dommage, car il y a eu bienpeu de groupes de musique « folk-rock » à mêmede conjuguer avec bonheur musique et poésie. La famille d’Alex,inquiète pour sa santé mentale, a réussi àle faire interner quelques mois. Quand il est sorti de l’hôpital,en 1978, il s’est suicidé alors qu’un de ses derniers poèmes,mis en musique par le compositeur-poète Maurice Boguet, de «3ème rive », interrogeait :      « Quelles images t’assaillent ?
Quelles images t’assaillent
Que tu ne peux les dire,
Le cri du poète sera-t-il un jour trop lointain ? »

Toute la poésie d’Alex Abouladzé évoquait pourmoi le point même où se rencontrent et s’embrassent relatifet absolu, temps et éternité, connu et inconnaissable ; sonécriture plongeait dans les racines de l’homme et de la vie, plongeaitdans les eaux originelles, s’en désaltérait, puis venaiten éclabousser nos oreilles et nos yeux, nos nerfs et nos peaux.
Depuis le séminaire, j’en ai des bribes et des bribes qui resurgissentde la nuit de ma mémoire, là où elles sommeillaientsans que je le sache. Et leur effet sur moi reste quasiment le même.Un effet poétique ?

Le deuxième exercice consiste à partir d’une phrase etd’écrire durant 3 à 5 minutes ; le point de départ: Ma parole est un arbre.
Voici ce que j’ai écrit, et que je trouve abominable, pas poétiquedans sa forme, mais bon, c’est ce que j’ai écrit...

Ma parole est un arbre,
des oiseaux s’y posent, s’y reposent, s’envolent à nouveau;
mes racines, des vers les caressent et les chatouillent,
parfois les irritent ;
un homme, assis contre cet arbre, en sent la rugueur,
la sève un peu poisseuse, son parfum entêtant quandla chaleur
incite au repos et à la rêverie.
Il a bu l’eau de nos souvenirs,
cette eau même qui abreuve les racines de mon arbre,
là où mes racines et les vôtres s’emmêlentau point que personne
ne peut plus dire « je suis cet arbre » ou mêmeseulement « je »,
et ne demeure que l’arbrité.
Cet homme assis regarde et rêve comme il est regardéet rêvé,
ses lamentations et ses rires ont traversé l’espace
sur les ailes de ces oiseaux qui viennent, un moment,
chercher le repos et la tendresse de mes feuilles.
Ma parole est un arbre, dit-il...

Chacun lit ce qu’il a écrit, ce qui est une épreuve, carpeu d’entre-nous sommes poètes, et même pour ceux qui le sont,ou qui du moins ont d’ores et déjà une culture ou/et unesensibilité poétique, il n’est pas facile de s’exposer. Noussommes bel et bien le produit d’une culture du jugement, et nous devonsapprendre à nous en défaire. Non pas en prétendantque tout se vaut, ce qui n’est pas vrai, par exemple là il des textespoétiques et d’autres non, mais en s’autorisant (au deux sens dumot : s’auteuriser, et se permettre) à se montrer dans notre nudité,avec ses imperfections, qui sont probablement des perfections inconnues,non travaillées...c’est sans doute là où nos fragilitésou nos faiblesses sont les plus criantes que nous pouvons découvrirles choses les plus significatives (pour nous-mêmes), trouver notrevoix pour en dire quelque chose...
En attendant, ce 1er poème improvisé est dur àlire en public.
Pourtant, lire ensemble, s’exposer les uns aux autres, créeun courant de sympathie et de confiance. Quelque chose d’imperceptiblemais cependant actif semble émerger et nous relier...Magie des petitsgroupes, magie de l’improvisation, magie de ces espaces de libertéoù nous ne pouvons nous appuyer sur du savoir académique...
 

Troisième exercice : René sort de son sac un objet enbois, et il nous demande de l’observer puis d’écrire à sonsujet (3 à 5 minutes) ;
mon écrit (pas meilleur que le 1er !) :
Rouge et rond, regard tourné vers le ciel CREME
Bras en arrière  CREME
Jambes tendues CREME
Etrange : une pyramide évoque une sphère CREME
BOIS   CREME

Fin de la matinée
 
 

Après-midi :

Nous regardons des extraits d’une cassette vidéo qui montre lepoète Russe Vladimir Vissotski en train d’interpréter despoèmes qu’il a mis en musique. Voix éraillée et pleinede hargne, sa souffrance traverse l’écran, ses propos sont enragés.Des poèmes sur des pauvres bougres qui se retrouvent à laguerre, qui n’ont aucune liberté de mouvement, etc.
La révolte gronde dans son chant, écho de la violenceinfligée.
V.V. :« C’est toujours les oiseaux, pas les balles, qu’on arrêteen plein vol. »

La cassette ne contient pas toute l’émission, René ditqu’il nous l’apportera pour une prochaine séance.

Dernier temps de la séance : discussion.
Voici des propos de René que j’ai attrapés au vol, parfoisémaillés de mes propres réactions à chaud,en italiques :
3 dimensions chez le poète :
ß 1 / l’homme libidinal : un élément fort chezle poète ; oblige à la question du mourir, donc àla question du sens même de la vie
ß dans le langage, il y a un serpent qui rampe (danger, fascination,kundalini, sexualité ?)
ß écrire, ça rend plus humain, ça transforme
ß poésie : les cinq sens sont concernés
ß la poésie est comme la vie, elle n’est pas conceptuelle; la vie ne s’arrête jamais, or le concept est un arrêt. Pourtantnécessaire
ß le poète est celui qui reprend pied dans la vie

ß 2 / le poète est un homme concerné par le social,par le polis (la Cité). Il est concerné par l’organisationde la Cité, ne serait-ce qu’intuitivement (dès lors qu’ons’exprime, on partage un regard sur le monde, sur la vie, c’est donc engagé)

ß 3 / la dimension symbolique, tout ce quifait reliance : le poèteest relié, même s’il ne peut dire à quoi il est relié
ß relire son propre poème, c’est entrer en contact avecune conscience symbolique, avec un regard symbolique
ß un « vrai » poète est très cultivé,il lit de la poésie et rencontre d’autres poètes
ß le poète vit ces trois dimensions, et il les fait jouerensemble
ß pratiquer la poésie rend heureux
Pour René, l’éducateur va emprunter à la poésiece contact avec les différentes dimensions de la vie.
René encore et pour finir : « Cet éblouissementpoétique, un envol de flamands roses ! »
 

2 / Samedi 31 mars 2001, 2èmeséance

1er temps : poèmes partagés.Sont lus :

ß Germain Nouveau
ß Jean-Claude Izzo
ß Andrée Chédid
ß Jean-Luc Parant
ß Florence Giust-Desprairies
ß Christian Bobin
ß René Char
ß Carlos Franchi
ß Jose-Angel Valente
ß Francis Ponge
ß Bernard Noël
ß René-Guy Cadoux
ß Mario Quintano
ß Pierre Gamara
ß Friedrich Nietzche
ß Paul Eluard
ß Wong Wei

2ème temps : improvisationcréatrice

1 / Pour accueillir une étudiante Chinoise, Quim, Renénous demande de lui écrire chacun un poème de bienvenue.Le mien :
Bois et vents
Cordes printannières
Tu viens dans le chant lointain
Est-ce étrange que ton chant soit proche ?
2 / René rebondit sur deux vers lus dans la 1ère phase,et nous demande d’écrire à partir d’eux : « la figueest une tétine ; le mot est un lac si bleu ».
Voici mon écrit :
La figue est une tétine
Le mot un lac si bleu
Il pointe l’espace silencieux goûtant, savourant, mâchant
Le profond du poète qui scintille invisible
Dans le tréfonds du lac bleu
Et pétille au coeur de la chair douce et sucrée de lafigue après que son goût se soit évanoui
La figue est une tétine
Le mot un lac si bleu

3 / Ecrire sur de la musique tout en l’écoutant (musique classiqueoccidentale, piano et flûte) :
voici :
L’immeuble rouille en face
Revêt sa robe de danse
Sous le regard étonné d’une pluie d’étoiles endormies
Derrière les fissures nuageuses
De la petite musique d’un matin paisible.
Compagnons de verbe et de chair
Dans la main le flux de nos sens
Dans nos sens le flot du vent flûté
Et nous ne savons plus rien, nous ne savons plus rien
Nous ne savons plus.
Béance harmonieuse
Mort joyeuse
Entre deux mondes
Un souffle jaillit
Suivi d’un cri, un hurlement :
Avide impétuosité éclate et guide le fil
Et le fil s’en fout pas mal.
Et si des musiques ouvraient sur des mondes silencieux ?..

4 / En sous-groupe, écrire un récit mytho-poétiquesur le thème : l’eau, l’enfant et le vieillard. (20 minutes)
Malheureusement, je n’ai pas de copie de ce que nous avons écritensemble Françoise, Wilfrid, Amélie et moi. Françoisea noté, et c’est elle qui a notre texte.
Je me souviens néanmoins que nous avions tenté de créerun univers sans certitude, l’enfant étant le vieillard, le vieillardétant l’enfant, et tout se passant dans une bulle d’eau parmi desmyriades d’astres bulles d’eau ? Chaque bulle, un monde, et chaque mondeune multitude d’autres mondes. On ne pouvait plus savoir, en tout cas c’étaitnotre objectif, s’il s’agissait de l’histoire d’un enfant qui se voit vieuxdans le miroir de l’eau, d’un vieillard qui voit l’enfant qu’il fut, ouencore d’un être qui est à la fois l’enfant et le vieillard...

Lorsque nous avons lu en grand groupe notre récit, Renéa fait remarquer à chaque sous-groupe sa dominante : plus poétique,plus mythique, et pour un seul sous-groupe un récit mytho-poétique,quoique chargé de trop d’images poétiques, selon René,qui en profite pour nous inviter à tenter d’être le moinspossible dans les images évidentes, trop poétiquement correctes.
En ce qui concernait notre sous-groupe, le poétique l’emportaitsur le mythe.
René nous a alors rappelé ce que sont les dimensionspoétique et mythique :
Dimension poétique :
ß émergence
ß événement
ß atemporalité
ß surgissement
ß bouleversement...

Dimension mythique :
ß récit lié à l’origine du monde
ß reprend quelque chose d’ancestral
ß implique des histoires avec des figures extraordinaires, histoiresqui remontent toutes aux origines, et présentant une dimension universelle
 

Fin de la matinée
 

Après-midi :

3ème temps, cassette vidéo

Christian Bobin interviewé chez lui par Laure Adler
Je n’ai pas pris de notes pendant la cassette, ni après. Jene puis donc me fier qu’à ma mémoire.
En fait, ce dont je me souviens le plus, c’est que je n’affectionnepas cet auteur, ni dans son oeuvre, ni dans ce qu’il dit. Je pourrais mesentir touché ou concerné, car ses thèmes de prédilectionsont en partie les miens, et il a de toute évidence du talent, maisje ressens dans ses écrits comme chez lui quelque chose de tellementconvenu, tellement « politiquement correct », tellement «catho » que ça me rebute.
Je vois bien qu’il a une écriture sobre, épurée,mais c’est justement tellement propre et bien-pensant que je ne peux lasavourer. Ce qui me permet de mieux discerner que je suis plus sensibleaux auteurs et aux textes qui n’hésitent pas à descendredu côté des gouffres hasardeux, là où le pirepenchant peut devenir la plus haute humanité, par l’alchimie dela vie vraiment vécue dans tous ses aspects, y compris les plusdérangeants, les plus terrifiants, les moins socialement acceptables.Pourvu que ce soit authentique, tout me semble digne de littérature,d’expression artistique. Il se peut que je me trompe, mais je ne sens pasça chez Bobin. Ceci dit, je me souviens aussi que Bobin est trèshabile pour parler de son travail d’écriture, et que ce qu’il endit est loin d’être inintéressant. Mais dans mon imaginaire,un bon auteur n’est pas nécessairement capable de parler du processusde création avec intelligence et raison, comme peuvent le fairel’universitaire ou le critique, dont c’est le métier. J’aurais mêmetendance à me méfier de ceux qui savent trop bien parlerde leur travail, comme c’est souvent le cas dans l’art contemporain parexemple, où le discours se substitue le plus souvent à l’oeuvre,quand celle-ci existe !
La création me semble relever de ces qualités poétiquesdont nous tentons d’approcher dans ce séminaire, et qui échappentà la rationalité, à l’explicite, au discours construit,fabriqué, intelligent.
Je ne suis évidemment pas en train de dire que le poète(l’artiste) ne doit pas s’interroger sur la création, sur son travail,l’analyser, le conceptualiser ; mais plutôt que ce n’est jamais lacapacité à discourir qui génère une oeuvred’art (par quoi j’entends ce qui a la capacité de toucher les autres,donc qui est investi d’une grande force symbolique), mais ce qui échappeau discours et à la raison.
Je me souviens encore que Bobin a critiqué les aphorismes, lestrouvant prétentieux, ce qui est souvent vrai, mais d’une part touteprise de position peut être vue comme prétentieuse, orgueilleuse,car tel est le prix d’une parole imprimée, notamment quand elletente d’embrasser quelque chose de l’immensité vivante dans laquellenous baignons, d’autre part Bobin lui-même écrit plus souventqu’à son tour sous la forme d’aphorismes.
Je me souviens qu’à ce propos, René nous a dit que s’ildevait le rencontrer, il aimerait parler de ce point avec lui, comme ila pu parler de la méditation (de la non pensée) avec Castoriadis,et pour la même raison : parce qu’il ne partage pas leur vue surces sujets.
Je me souviens également (non, ce n’est pas du Perec) que quandChristian a lu du Bobin a plusieurs reprises dans le séminaire,j’appréciais.
Enfin, je me souviens que le discours de Bobin était tellementréfléchi, si bien construit qu’il permettait d’enchaînersur le quatrième temps, celui de la réflexion commune surpoésie en éducation. Je me suis surpris à penser quece qu’il disait m’intéressait davantage dans ses figures éducativesque littéraires. Mais à présent, je ne me souviensplus vraiment de ce qu’il disait et que je trouvais pertinent...Voilà,c’est comme ça : passer à côté de certaineschoses, en garder d’autres.

4ème temps, poésieet éducation
Très peu de notes ; ce qui reste :
ß la question de l’intimité, de la profondeur en éducation(par opposition au spectaculaire)
ß l’éducateur doit-il avoir des qualités de recueillement,de silence ?

Relisant ces notes, je peux y voir mon ambivalence, et celle de nospositions de pédagogues :
Car bien entendu comment ne pas considérer comme nécessairesà l’éducateur ces qualités d’intimité, de profondeur,de recueillement, de silence ? Pour autant, c’est bien dans un monde spectaculaire,grossier, bruyant, agité que nous évoluons (la polysémiede ce verbe est amusante ici), et notre défi quotidien, en tantqu’éducateurs, ou même simplement en tant qu’humains, estbien de prendre appui sur ce qui est notre réalité quotidiennegrossière pour tenter ensemble d’éveiller notre sensibilité,notre faculté de critiquer, donc de prendre du recul, d’observer,de se positionner.
Notre propension, lorsque nous voyons plus lucidement que nombre denos semblables l’état du monde, l’état de nos psychés,semble le plus souvent prendre la forme d’un rejet, d’un éloignementde tout ce spectaculaire, ou encore donner le sentiment, dans la forme,à savoir ici dans le propos, qu’on se place au-dessus. Et du coup,toute tentative de partage d’une interrogation profonde qui aurait pourvertu d’éveiller l’autre, de le sensibiliser, va au contraire lepousser dans ses retranchements, le rebuter. Car il aura le sentiment d’êtreméprisé, ce qui n’est peut-être pas entièrementfaux, quelle que soit la dose de compassion nous animant. Car fréquemment,désigner quelque chose comme dégradant, ou superficiel, etc,c’est bien signifier qu’on estime ne pas en être là, nousqui le pointons !
D’où la question suivante, concernant l’éducation, etqui me semble capitale : est-il possible de ne tenir aucun discours teintéde jugement, fût-il juste et justifié, afin d’inviter l’autreà explorer avec nous (langage krishnamurtien, certes) la réalitéde la situation ? Ce qui aura inévitablement pour conséquencede sensibiliser, d’éveiller, de rendre lucide...donc de mettre unterme ou du moins un bémol au spectaculaire, au vulgaire, au surfacieldéformé...
Il s’avère qu’un de nos héritages culturels consisteà défendre les valeurs auxquelles nous tenons, mais il mesemble éminemment urgent de chercher s’il est possible de promouvoirces valeurs sans les imposer à quiconque, sous quelque forme quece soit, pas même en pointant ce qui de toute évidence relèvede l’horreur. Ce qui ne signifie pas tout accepter, bien au contraire,mais tout mettre en question, tout examiner, à commencer par notrefaçon peut-être mécanique, conditionnée, devoir et réagir.
Si je vois l’horreur de la situation, comment vais-je m’y prendre pourla rendre évidente à ma fille, à mon fils, àmon voisin, à mon élève ?...qui non seulement ne lavoit pas, mais y prend goût ?
Car l’aborder frontalement, c’est rester sur le même terrain.
Pourquoi un autre peut-il se satisfaire de ce qui tue la dignitéd’un humain ? La dignité d’un être vivant ? Et si je le vois,que vais-je faire ? Comment vais-je m’y prendre ?

Le poète, me semble-t-il, ne se soucie pas de porter un message: il exprime simplement ce qu’il éprouve en tant qu’être humain.Il partage ses doutes, ses errements, ses questionnements, ses joies, etn’a d’autre prétention que celle d’exprimer une voix humaine, lasienne.
Je crois que dès lors qu’on veut faire passer un message, outransformer un système, on devient un politicien plutôt qu’unpoète. Et, malheureusement, cela passe plus souvent par l’exclusionque par l’inclusion.
Je vois vraiment l’éducation comme le défi suprême: éduquer sans diviser !
Nourrir sans gaver, ou mieux, comme les anciens chinois, enseignerl’art de la pêche plutôt que de donner du poisson.
Conduire hors de par restitution de la capacité qu’a chacunde nous de voir par soi-même...Attirer l’attention sur cette capacitéhumaine inaliénable, mais inopérante tant qu’on l’ignoreet la laisse sommeiller. VOIR. Comme un poète ?
 
 

3 / Samedi 28 avril 2001, 3èmeséance

1er temps :poèmes partagés. Je n’ai pas noté les poèteslus. Pour ma part, j’ai lu Allen Ginsberg, Gary Snyder, et je ne sais plusqui. Olivier, qui vient de se joindre à nous a lu Tagore et Rilke.Je crois me souvenir qu’ont été lus Char, Bobin, Chédid,Eluard...

2ème temps : improvisationcréatrice

1 / entrer dans la sensation ; prendre la main de la personne en face,sentir, puis masser sa main, puis plus rien.
Je fais l’exercice avec ma voisine, Vanessa, que je ne connais quasimentpas.
voici mon écrit :
Electricité, vibrations chaudes
Ondulations, creux et vagues
Ma main se perd dans la tienne
Chaleur, fourmillements
Les ondes d’énergie mouvantes
Si rapides me mènent en cet état
Où ta main et ma main se confondent
En ce flux ...Creux et vagues, pressions, pulsations, moiteur
Mains...Calme
Au coeur de la paume (est-ce la tienne ou la mienne ?)
Un léger tremblement au rythme différent de celui duflux de nos mains fondues / confondues
Nos mains...SILENCE VIBRANT...Maintenant on se connaît.
2 / Le même exercice, en inversant les rôles actif / passif
mon texte :
Ta main, plus chaude que la mienne
Qu’elle explore, presse, délimite
Je sens mes os sous ta pression
Mes os, la forme de ma main
Qui pour mieux s’offrir
Fait comme si elle sommeillait
Un chat ronronnant sur un lit
Sous la caresse de cette main
Ta main, plus chaude que la mienne
Réchauffe la mienne
Et des visions archaïques de crabes sans pinces
D’animaux marins
De créatures vivantes qui se rencontrent
Jaillissent derrière mes paupières
Fontaine d’eau de sympathie
Ce n’est pas la main de l’homme qui t’as bâtie
Nous sommes en vie
Et de la même espèce
Tendresse du reptile ou du clan ? non !
Amour de la vie pour la vie
Ici-même, les yeux clos
Une main en explore une autre
L’une donne
L’autre reçoit
Puis l’inverse
C’est drôle comme on peut être proches dans le silencetactile des yeux clos
Ce silence où nous nous éteignons heureux.

3 / Se regarder dans les yeux pendant cinq minutes, puis écrire
Mon texte :
Fenêtres
A ouvrir
Vision d’une multitude de visages
L’un après l’autre
Les rideaux de la gêne
Sur la corde du sourire crispé
Au bout d’un moment lâchent
C’est l’abîme sans fond et sans fin
Vertige de l’être
Quand les limites explosent
Qu’on ne voit plus que
Béance
Immense béance
D’un ciel, d’un monde, d’un univers
Nos yeux ne sont pas dans les orbites
Ni sur orbite
Ils se tiennent à l’arrière du crâne
Et percent l’univers
4 / Ecrire « un poème de vous au monde »
Le voilà :
Les sombres nuages
Les visages ricanants qu’ils dessinent
La danse aquatique des arbres
Masse verdâtre qui s’amuse de nous
Rien n’est de trop
Rien d’inutile
Pour la joie du nouveau matin
De la première averse
Du premier regard
Du premier sourire
Pour la joie de la lame sur ma peau
Pour le chant du robinet
Pour le premier métro
Pour le premier café
Pour la première femme
Pour le premier parfum
Pour ce monde si sensuel
Pour la joie de tout ce que j’ignore
Pour la joie de tout ce que je sais
Pour la joie de ce que je ne peux pas savoir
Que ces mots et le silence de leur matrice s’offrent au monde.
 

Fin de la matinée

3ème temps, cassette vidéo :Paul Eluard

Je n’ai pas pris de notes, préférant me laisser pleinementimprégner par les images et les propos. Ce que j’ai retenu, en quelquesmots :
De sa vie, on peut se souvenir, outre la poésie, l’engagementcommuniste en un temps où cela signifiait un engagement humaniste,et bien sûr le surréalisme.
Je ne souhaite pas m’étendre sur son parcours biographique,mais juste rappeler que comme tous les petits écoliers de ma génération,j’ai appris le poème « Liberté » à unâge où je ne pouvais pas vraiment comprendre ce qu’il signifiait,mais qui a néanmoins dû participer de la formation de monesprit critique, rebelle, enragé face à tout ce qui tented’asservir, de mutiler, de bâillonner mes semblables.
 

4ème temps, poésieet éducation

René décline trois temps pour l’homme :
1. le temps carcéral (limites, cadre, etc)
2. le temps libéré (éveil de l’intelligence)
3. le temps de l’oscillation

Inutile de parler du 1er, que chacun connaît bien !
Le 2ème, le temps libéré, est celui oùon prend conscience de façon aiguë du 1er, à savoiron voit les limites, les barreaux de la prison, la façon dont seconstruisent nos prisons.

On commence à percevoir au-delà de ces limites, au-delàdes apparences.
Pour René, dès lors qu’on vit ce temps, on ne peut plusjamais être pris au piège, sur le plan imaginaire, du sectarisme,sous quelque forme que ce soit.

Le 3ème temps, celui de l’oscillation, signifie que parce qu’ilest très difficile de vivre constamment dans le temps libéré,on est dans un temps oscillant, avec une conscience aiguë, si on abeaucoup observé, du temps carcéral et du temps libéré.
Intérêt pour l’échange, le partage, la part inconnue(en soi et en l’autre). Se questionne et se remet en question constamment.Là non plus, aucun risque de tomber dans le sectarisme.

Cet après-midi, nous aurons beaucoup parlé de l’éducateuret des trois temps tels que les présente René.
Je trouve sa perspective satisfaisante, car elle permet de sortir dela pression de ne pas se maintenir dans le temps libéré,pression strictement mentale et imaginaire, et offre une proposition nettementplus adaptée à ce que nous vivons au quotidien.
Cette perspective est acceptation de l’imperfection, et tourne le dosau mythe de la perfection, mythe qui génère énormémentde souffrance et de violence, envers soi-même mais malheureusementaussi envers les autres.
En termes psychanalytiques, on pourrait dire que c’est la fin de l’illusiondu moi idéal, du fantasme d’omnipotence.
Il me semble effectivement que cette perspective est de toute importancepour l’éducateur, car ainsi, il se montre plus tolérant,moins crispé, donc meilleur éducateur parce que plus disponibleet moins idéaliste.
On le voit bien dans un séminaire comme celui-ci : le climatest déterminant en éducation. Bien plus que la technicitéet le savoir académique, qui tout en étant nécessairessont secondaires.
Je pencherais plutôt du côté de Carl Rogers...etdu poète.
 
 

4 / Samedi 12 mai 2001, 4èmeséance

Journée particulière : René, en raison de ce qu’ilvit et de ce qu’il voit en ce moment au sein de l’université, estplus enclin à nous inviter à réfléchir surl’éducation, la pédagogie, l’institution, les jeux du pouvoir,qu’à entrer dans la poésie.
Il nous parle d’abord de la façon dont les clans s’affrontent,et comment les tenants de la pensée rationnelle bien-pensante (cesont mes mots, pas ceux de René) ont réussi à envahirle terrain et à exercer un pouvoir qui malheureusement s’exercepar l’exclusion, comme toujours ! L’exclusion de tout ce qui n’entre pasdans le moule de ce qu’ils légitiment.
Ce qui fait enrager René ce matin, c’est le fait qu’un maîtrede conférence ait été élu au détrimentde plusieurs chargés de cours qui exercent à Paris depuisplus de dix ans pour deux d’entre eux. Par ailleurs, René s’interrogesur la pérennisation de l’esprit spécifique de Paris VIII,et se demande si une personne recrutée (et formée) àl’extérieur saura faire oeuvre pédagogique en tenant comptede la réalité de Paris VIII (étudiants étrangers,étudiants entrés par validation d’acquis, etc).
Comme il se trouve que les propos de René ont un fort échochez nous, aucun de nous ne se plaint de transgresser ( ?) le programmeprévu (les 4 phases).
Voici mes notes, telles que je les ai prises :

Echanges sur Paris VIII et la pédagogie :
ß nécessité de la relation, sans pour autant exclurel’intellect
ß apprendre ensemble
ß savoir partager
ß tenir compte du non savoir
ß proposer des pistes de réflexion sans imposition, etsans négliger l’inachèvement
ß nécessité d’un savoir iconoclaste
ß le professeur, un accompagnateur, congruent dans tous les domaines; il tient compte des étudiants, quel que soit leur niveau
ß ouverture au non connu
ß savoir donner confiance
ß permettre aux étudiants de se connaître entreeux (dispositifs facilitant cela...)
ß importance de l’écoute empathique, de l’écoutesensible
ß capacité à s’adapter aux situations, donc àimproviser, sans pour autant perdre le fil
ß capacité à recadrer, à contextuer

Après ce long échange, René nous demande de réfléchirà quelle pédagogie appliquer, et comment faire. Nous dégageonsau fil de notre dialogue deux grandes tendances, celles-là mêmesqui s’affrontent à l’université (et sur les plateaux de télé,dans les entreprises...) :
1. l’entrée par le savoir
2. l’entrée par la relation
Une fois cela dégagé, René nous demande de constituerdeux sous-groupes, chacun devant proposer un dispositif pédagogiqueavec pour dominante l’une de ces deux entrées, mais en tentant d’intégrerquand même l’autre entrée.
L’exercice tel qu’il a été proposé par René: Comment faire pédagogiquement à Paris VIII, en tenant comptede sa situation particulière (voir plus haut) ? Et comment évaluer?
Je choisis de travailler dans le groupe « relationnel ».
Notre sous-groupe considère que la priorité est de créerun climat de confiance, donc déjà d’organiser l’espace etde disposer les tables et les chaises d’une façon qui permette lacommunication interpersonnelle.
Puis de proposer des dispositifs de travail en sous-groupes qui justementfacilitent et la relation et la coopération, la réflexionet la création communes.
Ceci dit, nous sommes d’accord pour considérer qu’il vaut mieux,dans un 1er temps, présenter notre cours, l’esprit dans lequel nousl’abordons, ses objectifs, et seulement quand cette présentationest faite, laquelle peut d’ailleurs prendre la forme d’un cours magistralen fonction de la discipline, car avant que les étudiants travaillentsur un champ quel qu’il soit, il est nécessaire qu’ils disposentd’un minimum d’informations sur ce champ, qu’ils y soient sensibilisés.
C’est dans un second temps que nous envisageons de faire travaillerles étudiants en sous-groupes, la fonction de l’enseignant étantalors de passer dans les différents groupes afin de les aider s’ilsle demandent, sur les plans méthodologique, théorique, pratique...êtredisponible, c’est ainsi que nous voyons l’enseignant « idéal» (dans cette perspective de l’entrée privilégiantle relationnel). Il est bien davantage un directeur de recherche qu’untransmetteur de savoirs.
Ensuite, le grand-groupe se recompose et chaque sous-groupe, par lavoix d’un rapporteur, présente ses travaux, ses doutes, ses questions.
Nous pensons également que le cours doit être préparé,mais pas trop, de sorte que de l’imprévu puisse émerger.En fait, je crois pour ma part qu’il est préférable que l’enseignantsoit suffisamment à l’aise avec son cours et avec lui-mêmepour ne pas être crispé, qu’il soit clair quant à l’idéalde maîtrise, quant à ses représentations de l’enseignant,de l’enseignement, de l’étudiant. Ainsi, bien que possédantune compétence, des savoirs, il ne craint pas les zones d’ombre,de non savoir, il ne craint pas son propre inachèvement. Encoreune fois, j’estime que cela le rend plus disponible, plus à l’écoute,donc dans une plus grande capacité d’adaptation et d’improvisation.Ainsi, le savoir qu’il doit faire passer prend de l’épaisseur, ila un contenu vivant, et non pas seulement théorique, mental.
Quant à l’évaluation, elle serait faite sur la participationet sur un travail personnel évidemment en relation avec le cours.Chaque étudiant serait évalué en fonction de ses spécificités,de son implication, mais bien entendu aussi de son travail théorique,car il s’agit d’un travail universitaire.

Je n’ai plus pris de notes ensuite, mais je me souviens que chacun des2 groupes a eu de la peine à intégrer l’autre entrée.Pour notre part, nous étions très « relationnels »,les autres très « académiques ».

Une chose importante dont je me souviens, et qui a frappé René: même des étudiants qui choisissent un cours tel que celuiqui nous réunit, donc des étudiants probablement ouvertsà la dimension sensible, relationnelle, sont en demande de savoirs.Il semble nécessaire de satisfaire les deux.
 

5 / Samedi 19 mai 2001, 5èmeséance

1er temps : poèmes partagés.Sont lus :
ß Barbier
ß Guillevic
ß Krishnamurti
ß Tagore
ß Desnos
ß Char
ß Rilke
ß Novalis
ß Walter
ß Kerouac
ß Abouladzé
ß Tchouang Tseu
ß Prevert
ß Mahmoud Darwish

1 / Comme seuls les hommes ont lu ou dit des poèmes, Renélance une improvisation orale : il commence par une phrase, que chacundoit reprendre au vol, en tour de table. Sa phrase de départ : «Les femmes sont muettes »...

Exercice à la fois amusant et stimulant. A nouveau, la frontièreentre poésie et éducation s’estompe, car le dispositif d’improvisationest de toute évidence davantage éducatif que poétique,bien que la demande soit d’assumer (d’assurer les deux dimensions simultanément).
Il me semble que cette improvisation a un effet débloquant,en permettant à la parole, sous une forme ludique, de circuler.

2ème temps : improvisationcréatrice
2 / Je n’ai pas noté la 1ère consigne de René,et je l’ai oubliée avec le temps ! Mais en lisant ce que j’ai écrit,je crois que ça avait à voir avec le reflet pur...
Remonte dans le reflet pur
Avant le jour et la nuit
Avant même que ne s’élèvent
Pensée, sentiment, sensation
Là, là où le seul reflet
Sous l’éclaboussure flamboyante des mondes tourbillonnants
Vénus, au creux de la main, Vénus
Au creux de l’oreille, Vénus
En son sommeil
Le rêve d’une déesse
Amusée de nos rêves humains
Ne parvient d’autre reflet que le nôtre
Dieu est une femme muette sans reflet !
 

3 / on dessine notre main, puis on écrit sur elle (à partird’elle, en fait) ; voici :
 

Main gauche
Danger, tabou
Chut...
Il est tant de choses qui ne se disent pas
Main gauche
Et je me souviens de l’histoire de Florence
Freud enfant révait qu’il avait deux mains gauches
Voie de la main gauche, Tantra, Aghora
Gauche le poète
Gauche le sage
Gauche la femme libre et sauvage
Freud et ses deux mains gauches
A mort ! hurlaient les bien-pensants
Gauche, main du rêve débridé
Imaginaire
Air
Images
Sur le papier, cette main gauche, la mienne
Semble tellement irréelle
Cinq tentacules qui appellent la lumière et les formes
Bâtons de pluie (ersatz de celui d’Olivier W ?)
Je regarde cette main de papier
J’éprouve celle de chair que je sens, là en bas àgauche
Une seule vit !

4 / René nous demande si nous connaissons la légende moyen-âgeusedu Châtelain de Coucy. Personne ne la connaît, bien entendu...AlorsRené nous demande de l’imaginer. Voici la mienne :
Berthe au grand pied, pauvre Berthe,
Rêvait en secret du Chevalier de Coucy,
Si beau, si fort.
Elle l’ignorait, mais Dame Fortune avait puni le Chevalier,
Bertrand de son petit nom,
Eh oui, Bertrand avait un tout petit...Hum...Bon
Oyez sa triste histoire :
Berthe, pauvre Berthe,
S’était languie de longues nuits d’hiver
Tandis que son beau Bertrand
Portait la Bonne Nouvelle aux païens
Son...hum...bon...
Etait alors apte au service ;
Tire à la rondelle, Chevalier,
Ces belles païennes aux yeux sombres,
Aux longues boucles noires,
Aux courbes délicieuses.
Hélas, 1000 fois hélas,
Ce pauvre Bertrand
Par une nuit sans lune,
Sans défiance dans la bouche d’une soeur de Shéhérazade
Livra le bonheur de son...hum...bon...
Celle-ci d’un coup de dents sur l’intimité de Bertrand...
Ainsi prit fin pour notre preux et valeureux Chevalier
La Divine Mission,
Non sans laisser en germe de nombreux petits chrétiens...
Désormais, Bertrand avait donc un tout petit...hum...bon...
Et quand par un matin clair et joyeux de juillet
Sous le nez de Berthe il revint,
Elle se dit : «Ce Coucy, ce coup ci je l’aurai »
Puis elle sut qu’il y avait pire qu’un pied bot.
Pauvre Berthe !
 

Fin de la matinée
 

Après-midi :

3ème temps, cassette vidéo :apportée par Amélie, sur le travail réalisépar la compagnie de théâtre dont elle fait partie, auprèsde jeunes banlieusards. (Théâtre de l’Imprévu)

Ensuite, Vidéo sur René Char
Y est retracée la vie du poète, son engagement dans larésistance, sa poésie, son éloignement des mondanités.
Ne souhaitant pas m’attarder, je ne puis dire qu’une chose : un teldocument ne peut que m’inciter à lire la poésie de Char,et lorsqu’on a des indications sur sa vie terrible, son esprit si profondémentlibertaire, la lecture de sa poésie en est transformée.
Tant le document sur Bobin m’avait confirmé que je n’ai pasd’atomes crochus avec son travail, tant celui-ci m’a donné envied’aller plus en profondeur dans l’univers poétique de Char...etavec beaucoup de respect. Sans oublier que je traverse cet univers poétiqueavec sans doute autant de grâce et de délicatesse qu’un éléphantdans une boutique de porcelaine...

4ème temps, poésieet éducation
Notes en vrac, essentiellement des propos de René attrapésau vol :
ß l’homme existentiel est celui qui est conscient de ses contradictions; le monde de la souffrance et du plaisir y sont intensément vécus.
ß deux temps de la poésie :
o 1 : l’écriture des contradictions
o 2 : l’appel de quelque chose de plus, d’au-delà de ces contradictions
(« L’illumination spirituelle où toutes les formes sedissolvent ; flux noétique)
ß on passe de « c’est important la poésie »à « c’est important le poétique »
ß le philosophe est celui qui s’étonne (philosophe ausens présocratique)
ß quelques figures clé de l’éducation : le poète,le sage, l’aventurier, le politique...
ß la sensibilité est révolte
ß René Char et l’éducation : l’importance de l’éthique; faire passer les valeurs supérieures, essentielles ; un questionnementsur le sens de l’éducation
ß un éducateur est quelqu’un qui ne retourne jamais saveste
ß quand on perd l’éthique, on perd l’éducation
ß chez René Char, on voit également la dimensionesthétique, la beauté, la nature, le risque
ß Ainsi, l’éducateur est dans le risque, dans l’improvisation« être du bond, ne pas être du festin, son épilogue» (Char)

ß René souligne l’importance, selon lui, que l’on devraitaccorder à une réflexion sur la colère, non pas lacolère narcissique, mais celle de la révolte, du refus del’injustice
ß l’éducateur, c’est un homme en colère, un hommeen révolte
 

6 / Samedi 2 juin 2001, dernièreséance

1er temps : poèmes partagés.Sont lus :
ß Wilfrid (Baudouin)
ß Aleysus Bertrand
ß Omar Khayam
ß Al Mutanabbi
ß Patrick (Cornet)
ß Andrée Chédid
ß Henri Michaux
ß Anne-James Chaton
ß Christophe Tarkos
ß René (Barbier)
ß Char
ß Li Po
ß Pessoa
ß Marina Tsvétaïéva

2ème temps : improvisationcréatrice
1 / René joue avec ses mains des formes qu’il nous demande debien observer avant d’écrire.
Mon texte :
Mahakasyapa, une fleur a suffi !
Dans les mains du Bouddha silencieux, la vie aime la vie
La vie chante la vie
Mahakasyapa, toi seul entends le chant du silence,
Mais le chant est pour tous
Car il est le chant même de la vie
Et tout être est la vie
Mahakasyapa,
Plus de séparation,plus de division
Ah, la beauté d’une vie pour rien !
Dégagée, légère, dense cependant,
Stridulations mantriques des cigales,
Caresses de la brise sur la peau,
Baisers de l’amante embrasée...
Juste une ride sur l’eau du lac.
Beauté d’une vie pour rien,
Lotus qui s’ouvre et se referme
Expansion / contraction
Naissance et mort, mort et naissance
Mais une seule vie, et c’est celle-ci.
Tu te tiens là, au coeur du monde
Les yeux étonnés d’assister à l’origine et àla fin des univers innombrables
Qui peuplent le vide sans rien y changer.
Ah, la beauté d’une vie pour rien !...
 

2 / consigne de René : parmi ces formes : losange, carré,point, cercle, triangle, segment de droite, sinusoïde, choisissez-enune et écrivez sur elle.
Mon texte, à partir du point : (sans la moindre tentative depoésie, hélas !)
Avant qu’Abrapoint ne soit, j’étais
S’exclama un jeune point
Qui s’en prit aussitôt un (poing)
D’un vieux point dogmatique à barbe blanche
Le regard mêlé d’amertume et de frustration !
Si ce n’était le point, point de point
Répliqua notre jeune point rebelle et métaphysicien.
Alerté, le grand prêtre des points vint
En compagnie de son cortège de croyances et de dogmes
« Comment, toi qui n’es qu’un point comme les autres,
Et moins instruit que nous,
Peux-tu prétendre connaître le temps d’avant Abrapoint? »
« Je me suis approché si près du point en moi-même,
J’ai découvert l’avant point
Et j’ai bu à sa source !
Chacun de nous le peut, parce qu’un point est un point est un point...»

3 / consigne : le point s’adresse à l’une des autres formes sousforme de dialogue
Regard tourné vers l’est
Que des points à perte de vue
Des points vers l’ouest
Tiens, une droite, salut, la droite !
Je faisais un détour par ce côté de la nuit noireet...
- Qui es-tu ? Je ne te vois pas
- Mais je suis là ! Regarde. Je suis toi,
Je veux dire que sans toi je ne suis pas
Avant toi je...non plus
Rien, rien qui puisse se dire ou se décrire
Misère de la surface aveuglement scintillement
Quand la droite est nécessaire, le point devient droite
Quand elle ne l’est plus, il n’y a plus que point.
- Tu tiens vraiment un discours de point !
Je n’y entends rien.
- eh, oui, pour comprendre un point
Il faut être point.
Être point, n’être rien...
 

Fin de la matinée
 

Après-midi :

3ème temps, cassette vidéo: Vladimir Vissotsky
Vie et oeuvre, brûlées par les deux bouts, de cet artistevociférant en une sorte de blues russe son mal de vivre et son regardacéré sur sa société.
Les images nous montrent un type habité, à la voix érailléepar la rage, l’alcool et le tabac. On dirait une icône du rock’n’roll,au sens où le rock’n’roll est (était) la musique de la rebellion,de la révolte, de la critique sociale, et dans le même tempsun voyage initiatique suicidaire, comme si les précurseurs ne pouvaientrester longtemps parmi leurs semblables. Juste le temps de cracher àla gueule du monde des hommes le venin que ce monde même sécrète...Dansl’espoir, peut-être, d’une transformation collective de la visiondu monde. Espoir vain, ça va de soi !
Je note que dans ses poèmes mis en musique, reviennent souventles chevaux.
Et ça me renvoie à « mon » poète dudébut, Alex Abouladzé, qui lui aussi chantait souvent leschevaux (indomptabilité, énergie, vitesse, sauvagerie, beauté???) « Voyez venir à vous les chevaux noirs de la nuit bleue»

Après cette vidéo, nous en voyons une autre, sur VladimirMaïakovski
Né en 1894 en Georgie, a commencé à écrireen 1908, alors qu’il était incarcéré pour bolchévisme.Pour situer le personnage, il avait alors avalé son bloc notes avecla reliure pour que les coordonnées de ses camarades ne soient pastrouvées.
A partir de 1912, il a réalisé des performances toutà fait nouvelles et provocantes...
A été « récupéré » parle système stalinien, alors que lui semblait malgré toutplus libertaire que communiste (surtout stalinien).
Ceci dit, j’abhorre tout particulièrement l’art militant, l’artpropagandiste (est-ce encore de l’art ?), ici les poèmes qui chantentles louanges du travail, du communisme, etc.
Suicidé en 1930 d’une balle dans la tête (encore une fois,comme Alex Abouladzé, lui aussi Georgien, mais par bonheur pas propagandistedu tout [évidemment, le contexte était différent]).
 

4ème temps, poésieet éducation
Encore des notes en vrac :
ß le poète est avant tout libertaire
ß faux self : en quelque sorte l’anti-congruence ; une imagequi ne correspond pas à la réalité
ß liberté de reliance au-delà de toute idéologie,notamment religieuse ; le poète fait sauter toute forme d’autoritéet d’image
ß le poète est forcément anti-instituant, anti-institutions
ß il a toujours un pied dehors (hors la rationalité)
ß il dit non, et ce non est éthique ou esthétique,mais radical
ß en éducation, le poète est porteur de bombes
 

III et IV- Poésie et éducation; réflexion sur ce séminaire
Comme on l’a déjà vu, le poète et l’éducateuront beaucoup en commun, dont : l’insoumission, un regard critique sur lasociété, une sensibilité qui conduit la rationalitéau lieu que ce soit le contraire, une soif d’aller aux racines de l’espritet des choses...
Ainsi, tout ce qui a pu être écrit précédemmentsur le poète peut l’être sur l’éducateur.
Pour être bref, il semble évident, lorsqu’il est nousest donné de vivre une expérience telle que ce séminaire,de l’importance fondamentale qu’il y a a perpétuer ce genre d’initiatives.L’approche proposée, clinique, enseigne aux participants l’art defaire feu de tout bois, l’art d’improviser. Pour autant, le participantse rend compte, dans sa propre praxis, de la nécessité des’acculturer, d’acquérir du savoir, du savoir-faire, mais ces acquisitionsne sont pas le fruit d’un esprit avide d’accumuler, ni le fruit du savoirpour le pouvoir, mais résultent de la prise de conscience de leur(possible) nécessité pour mieux répondre aux défisque nous posent les situations éducatives, autrement dit l’ensemblede la vie ! Il ne s’agit évidemment pas d’un esprit à la« how to do it », mais vraiment d’une capacité d’adaptation.Souplesse, et là le poète comme l’éducateur rencontrentl’Inde et la Chine : la sensibilité importe davantage que la rationalité,et tous les aspects non contrôlables, inconnaissables,parce qu’échappantaux limites du seul intellect, trouvent leur place. On aurait pu aussiparler du chêne et du roseau. Le poète comme l’éducateursont évidemment des roseaux...pensants, certes, mais égalementdisponibles à l’espace de non pensée, de non saisie.
Or, dans ce séminaire, les deux aspects sont abordésdans la pratique même :
d’une part la culture, à savoir la poésie, la réflexionsur l’éducation...
mais aussi (et surtout, serais-je tenté de dire), la démarchedans laquelle tout ce séminaire se déroule.
Personnellement, je pense être aussi piètre poètequ’avant le séminaire, mais non seulement des poésies oubliéesont resurgi en mon esprit, mais d’autre part, j’ai véritablementappris à goûter, savourer les poèmes et les poètes,incluant ceux écrits par les co-participants.
Ai-je dit à quel point le climat créé dans ceséminaire permettait d’apprendre, non seulement à titre individuel,mais aussi, et ça me semble crucial en éducation, ensemble! Nous coopérons, nous nous écoutons, nous rions, nous nesommes parfois pas d’accord, nous gueulons, mais je n’ai pas vu poindreune seule fois une colère narcissique, un mouvement pervers pourprendre le pouvoir sur les autres.
Ma conclusion sera brève : si ce séminaire se poursuitl’an prochain, et j’y compte bien, j’en serai !