KIM Sun-Mi (CRISE, Université Paris 8) 30 / 09 / 98

Projet de Recherche de thèse (directeur de recherche Pr. René Barbier)

Les femmes coréennes et l'enseignement supérieur en France ;

Rapport au savoir et positionnement social dans la société coréenne

 

Ayant porté un intérêt tout particulier sur l'éducation des filles depuis longtemps, j'ai réalisé il y a deux ans mon mémoire de D.E.A. intitulé " l'éducation des filles dans la famille coréenne ; conflit de valeur entre tradition et modernité : le cas de la piété filiale ".

Au cours de ce travail, j'ai examiné, d'une part, les valeurs qui étaient prônées par la société coréenne traditionnelle, issues de la philosophie confucéenne telles que l'obéissance, la chasteté et la mise au monde d'un enfant de sexe masculin ainsi que l'évolution de ces valeurs, aujourd'hui, chez les filles coréennes. D'autre part, j'ai traité trois notions primordiales - liberté, autonomie et autorité - qui, à mon égard, favorisent l'épanouissement de la femme. Pour que la femme puisse pleinement s'épanouir en tant qu'être singulier, il faudrait qu'elle ait assumé ces trois notions. Sans avoir la liberté et l'autonomie exigeant un certain pouvoir qui permettrait d'agir sans contrainte, la femme ne pourrait mener sa vie comme elle aurait souhaité, du moins dans la société moderne industrialisée. Le fait d'avoir la liberté et l'autonomie serait une sorte d'énergie inépuisable qui permettrait à la femme de ressentir l'élan sans aucune impression de contrainte ni extérieure, ni intérieure.

Par ailleurs, il existe un " phénomène-Autorité " dans l'optique de Gérard Mendel (1989, pp. 34-62 ) : ce phénomène semble avoir une forte influence sur la formation de la nature de l'être humain, en particulier sur celle de la femme ; l'auteur décrit la naissance du phénomène Autorité comme étant due à la peur d'être abandonné. C'est-à-dire que l'angoisse de la privation d'amour du sujet l'oblige à accepter l'autorité pour qu'il se sente en sécurité. En ce sens, la femme coréenne pourrait être plus sensible, voire vulnérable vis-à-vis de ce phénomène Autorité, puisque la société coréenne basée sur la philosophie confucéenne accorde beaucoup d'importance à la hiérarchie verticale, chacun ayant pour son supérieur une attitude de respect et d'obéissance ; les femmes coréennes doivent supporter le double fardeau dans cet enseignement confucéen, car la société leur impose une place nettement inférieure par rapport à celle des hommes.

En résumé, mon travail de D.E.A. s'est orienté vers l'épanouissement de la femme coréenne en mettant l'accent sur le conflit de valeur qui pourrait éventuellement empêcher celle-ci de se sentir bien dans sa peau.

Deux ans se sont écoulés depuis la soutenance de mon mémoire de D.E.A. Entre-temps, j'ai pratiquement passé un an à Séoul auprès de ma famille, puis très récemment, un mois et demi, à New York pour voir ma deuxième sÏur qui y habite depuis six ans avec sa famille.

Plus réoccupée par la vie que par mes études, j'errais à gauche et à droite en essayant de régler certains problèmes qui surgissaient les uns après les autres. Néanmoins, je pensais constamment à ma recherche : j'ai, avant tout, un statut d'étudiant à l'université en France. Angoissée, stressée et parfois déprimée par cette situation ambiguë qui me demandait sans cesse la raison de mon existence dans cette ville étrangère, j'ai failli plusieurs fois abandonner mes études.

Après deux ans de repos obligé - ce fut une période difficile mais enrichissante dans la mesure où j'ai pu prendre du recul envers certaines choses de la vie -, j'ai l'impression d'avoir enfin retrouvé mon chemin perdu : continuer mes études. Lors de mon séjour à New York, j'ai pris définitivement la décision de mener à bien ma thèse de doctorat. Pourquoi une telle idée m'est-elle venue à l'esprit ? Est-ce une motivation nouvelle ou vielle ? La réponse à de telles questions pourrait également servir à expliquer l'une des raisons pour lesquelles j'ai choisi mon sujet actuel de recherche. Avant de présenter mon thème de recherche et sa problématique, je voudrais brièvement parler de ce que j'ai ressenti aux Etats-Unis et les raisons qui m'incitent à poursuivre mes recherches.

 

A New York, il existe une forte communauté coréenne qui n'est pas comparable à celle de la France au niveau de son importance, des possibilités de travail, des activités et du rôle dans la société. Cela est dû à la longue histoire de l'immigration des Coréens aux Etats-Unis à partir de la fin de la deuxième Guerre Mondiale. Quoique différents, les Coréens expatriés aux Etats-Unis attachent tout autant d'importance à la réussite sociale, mettant l'accent sur l'éducation de leurs enfants que leurs compatriotes restés en Corée. Les parents immigrés sont prêts à se sacrifier pour leurs enfants pourvu que ceux-ci réussissent à entrer dans des universités réputées ( les frais d'inscription dans une université réputée s'élèvent en moyenne à cent quatre-vingt milles francs par an ). J'avais l'impression que comme Séoul, le même phénomène de sacrifice pour les études des enfants se retrouvait à New York ainsi qu'à Los Angeles où j'ai également passé une semaine pour voir ma copine de lycée.

Par ailleurs, j'ai interviewé des étudiantes coréennes, en particulier, non immigrées. Certaines ont bien manifesté leur désir de réussite universitaire mais j'ai eu l'impression qu'elles cherchaient également à s'intégrer à la société américaine par un travail salarié ; cela semble être moins le cas pour les étudiantes coréennes en France.

 

A New York, d'autre part, j'ai passé la plupart du temps avec ma mère qui est venue de Séoul pour se soigner. Sa maladie ( alzheimer ) s'est aggravée depuis deux ans. Elle reconnaît à peine les membres de la famille sans se rappeler de leur nom et veut tout le temps partir ailleurs où elle a, dit-elle des choses à faire : celle-ci est devenue un enfant de trois ans. Le fait de la regarder me faisait mal au cÏur car elle ne mérite pas ce genre de maladie après tant d'années de sacrifice pour sa famille. Elle n'a que 59 ans.

Ma soeur travaille durement comme la plupart des Coréens immigrés aux Etats-Unis. N'ayant pas de diplôme universitaire, elle a très tôt commencé à gagner sa vie à Séoul et continue ainsi à New York. Elle s'y débrouille plutôt bien sur le plan financier mais elle n'avait pas l'air heureuse : elle n'aime pas trop rester aux Etats-Unis où elle se sent seule, préférant retourner à Séoul, mais son mari et son fils ne le veulent pas. Mon beau-frère pense qu'il y aurait plus de chance, pour son fils, de réussir socialement aux Etats-Unis qu'en Corée et cette idée est prioritaire dans cette famille.

En voyant ces deux femmes - ma mère et ma soeur - et beaucoup d'autres qui souhaiteraient mener leur vie autrement mais qui n'ont pas d'autre choix, je m'interrogeais sur l'origine de leur " impuissance " : s'agissait-il simplement de leur tendance ou caractère, ou y avait-il d'autres raisons plus explicites ? Je n'ai pas de réponse, mais les femmes instruites, auraient-elles plus d'autonomie et de liberté que celles qui sont moins instruites ?

Je voudrais maintenant aborder mon sujet de recherche. Mon thème porte toujours sur l'éducation des femmes coréennes. Je me limite à l'enseignement supérieur en France du point de vue sociologique sur le conseil de mon directeur de recherche. Le sujet de ma recherche s'intitule " les femmes coréennes et l'enseignement supérieur en France ; rapport au savoir et positionnement social à la société coréenne  ".

Dans la société coréenne où l'accent est mis sur l'éducation, laquelle n'était pas, il y a quelques années, équitablement répartie entre hommes et femmes. La culture occidentale - en particulier, la culture américaine - a commencé largement à être introduite en Corée, après la Guerre de Corée ( 1950-1953 ) touchant par exemple, le système éducatif. Ainsi les femmes coréennes ont pu enfin bénéficier de l'enseignement. Néanmoins, une grande disparité du taux de scolarité entre hommes et femmes persistait, notamment dans l'enseignement supérieur. Depuis 1980, le taux de scolarité des filles dans l'enseignement universitaire a commencé à augmenter très rapidement, à tel point que celui-ci a progressé de plus de cinq fois en seize ans : de 8,4 % en 1980 à 45,1 % en 1996 ( mon mémoire de D.E.A., 1996, p. 64 )

Dans ce contexte, le nombre des Coréens qui partent à l'étranger afin de poursuivre leurs études supérieures augmente également. Après leur retour en Corée, ces derniers occupent des places plus ou moins importantes dans la société coréenne. Cette situation encourage davantage les Coréens à quitter la péninsule. Par conséquent, il devient difficile et aujourd'hui, de trouver une place ayant autant de valeur qu'auparavant. Malgré cette dévalorisation, le nombre des femmes coréennes qui poursuivent leurs études supérieures dans des pays occidentaux augmente constamment. Qu'est-ce qui attire les femmes coréennes d'aller étudier à l'étranger ? Pourquoi la France, en particulier ?

A cette question, je souhaite formuler trois hypothèses :

A ce propos, je voudrais développer les trois notions que j'ai traitées dans mon mémoire de D.E.A. : liberté, autonomie et autorité. Dans le processus d'imprégnation d'une culture, comment les femmes coréennes perçoivent-elles ces trois notions ? Existe-t-il une différence significative de ces notions qu'elles définissent en fonction de leur situation ( séjour en France / séjour en Corée ) ?

Enfin , je souhaite réfléchir sur le rapport qui existerait entre le savoir universitaire et le positionnement social, en particulier, dans la relation hommes et femmes. Il semblerait que les femmes coréennes viennent étudier à l'étranger pour avoir plus de chance, à leur retour, d'obtenir un statut social plus élevé que celles restées en Corée. Grâce à cette distinction professionnelle, ces femmes pourraient également entrer en compétition avec des hommes, dans le sens de la " lutte des places " entre hommes et femmes.

On peut donc poser comme hypothèse que les femmes coréennes venant en France tiennent déjà compte de la " rentabilité symbolique " du travail à l'étranger. Vincent de Gaulejac et Isabelle Taboada Léonetti ( 1995 ) parlent de la " lutte des places " en traitant ce sujet comme un combat de l'individu face à la société qui est régie par plusieurs violences, et non pas comme une violence de la lutte entre classe sociale ou entre personnes. " C'est une lutte d'individus solitaires contre la société pour retrouver une 'place', c'est-à-dire un statut, une identité, une reconnaissance, une existence sociale " ( 1995, p. 19 ). L'individu - qu'il soit homme ou femme - essaie avec anxiété de trouver une place dans notre société afin d'y sentir son appartenance. Sinon, il tombe dans l'engrenage de la désinsertion où il n'existe pas socialement, faute de statut, d'identité, de reconnaissance sociale. Dans cette situation, il est pratiquement impossible d'affirmer qu'il existe une identité positive et l'individu a tendance à se replier sur lui et à s'enfermer dans le mutisme. La ' honte ' l'envahit progressivement, il se sent inutile, impuissant et dévalorisé dit Vincent de Gaulejac dans son ouvrage " les sources de la honte " ( 1996 ).

En un mot, face à la violence symbolique liée au regard de la société où la soumission est inscrite dans le corps des femmes coréennes, celles-ci ont besoin d'affirmer leur identité positive. Le fait de faire des études supérieures à l'étranger serait l'un des éléments utiles qui leur permettrait d'avoir confiance en elles dans cette lutte des places entre hommes et femmes.

Avant d'aller sur le terrain pour questionner d'autres femmes, je voudrais faire part de mes propres réponses à ces questions posées précédemment : cela permettrait, d'une part, de mieux dégager la nature de ma problématique ainsi que mes interrogations et d'autre part de servir d'échantillon pour ma recherche. Cette introspection se déroule en trois phases suivant la problématique présentée antérieurement :

Je commencerai par la question : pourquoi suis-je partie à l'étranger ? Pourquoi ai-je quitté la Corée où se trouvent toutes mes racines et la culture qui me protégeaient et me nourrissaient ? Je présenterai brièvement les raisons pour lesquelles j'ai décidé de partir ' ailleurs '. Cela remonte à l'automne 1993.

Ayant fini mes études en littérature française à l'université à Séoul, j'ai travaillé comme professeur d'anglais dans un Institut pour les collégiens et les lycéens. Puis, j'ai rejoint une troupe de théâtre où j'ai travaillé en tant que marionnettiste pour les enfants préscolaires ; ce parcours radical qui n'a rien à voir avec mon diplôme universitaire a duré deux ans et demi jusqu'à mon départ pour la France.

Le fait d'avoir un diplôme en littérature française dans la société coréenne ne permet pas d'être reconnue professionnellement sauf si, parallèlement on possède un diplôme de sciences de l'éducation, ou bien si l'on continue des études supérieures. Sinon, il faut se débrouiller. La plupart des étudiantes coréennes ayant seulement un diplôme de littérature française se retrouvent secrétaires, c'est-à-dire employées doivent assumer toutes sortes de tâches souvent ingrates. C'est pourquoi les entreprises coréennes préfèrent souvent recruter des filles sorties du lycée professionnel plutôt que celles ayant un diplôme universitaire, ces dernières représentant un coût salarial plus élevé pour le patronat.

Je ne voulais donc pas me mettre dans une telle structure où l'on me demanderait tout et en même temps rien, et souvent exercer un travail inférieur par rapport à mes collègues masculins qui ont même diplôme que moi. J'ai préféré de loin travailler dans une troupe de théâtre où il n'existe pas du moins une telle différenciation de sexe.

Angoissée pourtant par mon avenir professionnel incertain, j'ai repris mes études en maîtrise de sciences de l'éducation à Séoul. Et c'est à ce moment-là que j'ai décidé de partir à l'étranger afin de poursuivre mes études supérieures et concrétiser ma démarche. Après avoir terminé le premier semestre en sciences de l'éducation, j'ai pu enfin partir pour la France.

D'autre part, le malaise que je sentais envers ma vie professionnelle était peut-être moins grave que celui que j'avais dans ma famille ; je ne me sentais pas bien vis-à-vis de cette dernière ( je l'ai expliqué au chapitre de " l'histoire de ma vie " dans mon mémoire de D.E.A. ). Pourtant, comme la plupart des Coréens qui habitent chez leur parent avant le mariage ( sauf exceptés ceux qui en raison d'un travail ou de poursuite d'études habitent loin de chez leurs parents ), je vivais jusqu'alors avec ma famille. N'ayant jamais eu l'occasion de vivre toute seule et surtout étant donné l'ambiance familiale tendue, je rêvais depuis longtemps de partir quelque part, seule, dans un endroit que j'ignorais encore.

Mes parents, en particulier mon père, ne m'imposaient néanmoins jamais quoi que soit : ils me semblaient, du moins en apparence, plutôt indifférents à ce que je faisais. D'après mes proches, mon père ne me demandait rien, parce que celui-ci avait confiance en moi. En tout cas, je comprenais ses opinions et ses idées à travers son comportement violent et ses paroles rares envers les autres membres de la famille ( ma mère et mes deux soeurs aînées ) puisqu'il n'y avait pratiquement pas de discussion entre lui et moi.

J'ai été néanmoins confrontée à l'opposition de ma famille lorsque j'étais marionnettiste : ma grande soeur me demandait si je n'avais pas honte d'avoir un salaire aussi minable et de faire un travail si dur après tant d'années d'études. Celle-ci voulait que je sois " normale ", comme les autres : trouver un travail " normal " et me marier quelques années plus tard avec un homme compétent. Mon père partageait aussi cette opinion et n'était pas content du fait que je fasse des marionnettes.

Prenant comme prétexte l'éloignement de mon lieu de travail, je " me réfugiais " souvent chez ma grande soeur, à l'autre côté de Séoul où je me sentais plus ou moins à l'aise. J'avais alors presque 26 ans et j'étais à la limite de dépasser l'âge normal de mariage dans la société coréenne ; la pression familiale à ce sujet a commencé à grandir. Il était de plus en plus difficile de rester à Séoul, ayant l'intention ni de me marier, ni de changer mon métier.

En fait, avant de partir pour la France, je ne me préoccupais pas de savoir si ce séjour serait valorisant d'un point de vue social : c'était plutôt une soif profonde de liberté.

Pourquoi ai-je choisi la France ? Qu'est-ce que je voyais dans la société française comme " bénéfice symbolique " ?

La France n'était pas un pays familier pour les Coréens par rapport aux Etats-Unis. Quand les Coréens parlaient des Occidentaux, on imaginait tout de suite les Américains dont on avait souvent entendu parler à la télévision, dans les journaux et même au cinéma. En fait, on ne connaissait pas assez l'Europe. C'est pourquoi, peut-être le vieux continent lointain a plus de charmes, plus mystérieux que l'Amérique du Nord. Les mystères sont à l'origine de certaines rêveries qui reflètent bien la sensibilité d'une adolescente de seize ans. J'ai choisi la langue française comme deuxième langue étrangère au lycée, la première étant l'anglais. Cependant, j'ai eu très rapidement plus de satisfaction dans mon apprentissage de la langue française. C'est pourquoi il fut plutôt naturel de choisir la littérature française comme spécialité à l'université ; en fait, je m'intéressais à la culture française qui me paraissait correspondre à mes aspirations plutôt qu'à la littérature française elle-même.

En Corée, on disait de manière superficielle que la France était un pays de liberté, d'amour, d'art et de mode : les amoureux au bord de la Seine, les peintres sur la colline de Montmartre, la haute couture...etc. Je ne sais pas si cette réputation soit valable ou non, en tout cas, celle-ci était basée sur des apparences légères ou mystifiées plutôt que sur des tendances idéologiques ou philosophiques. Bien qu'on connaisse peu de chose sur la France par rapport aux Etats-Unis, les oeuvres littéraires et philosophiques montraient bien que la France avait d'autres qualités que les apparences attirantes. En particulier, le point de vue des auteurs français féminins ( George Sand, Simone de Beauvoir, Marguerite Duras...) sont différent de celui des auteurs féminins d'autres pays : révolutionnaire au niveau du système social, en particulier, la relation entre hommes et femmes.

Tous les éléments développés précédemment expliquent que je n'ai pas eu la moindre difficulté ou hésitation pour choisir le pays dans lequel je poursuivrai mes études : au niveau de la langue, je me sentais plus à l'aise en français qu'en anglais même si je ne maîtrisais alors pas encore très bien le français. J'accordais beaucoup d'importance à la culture, culture " autre " ( la culture américaine ayant depuis les années 50 largement imprégné la société coréenne ). C'est pourquoi, je recherchais une véritable immersion dans la culture française. J'avais déjà de très bonnes impressions sur ce pays " imaginaire " qui me correspondait bien. Il me fallait un environnement totalement différent de celui de Séoul où je me sentais étouffée. C'est la raison pour laquelle je n'avais pas envie d'aller travailler aux Etats-Unis où ma sÏur s'est déjà installée dans la communauté coréenne. Je voulais peut-être éviter les Coréens qui pourraient me rappeler le mauvais côté de la Corée. De plus, je pensais que je ne me sentirais pas libre par rapport à leur regard.

Par ailleurs, le fait que les universités françaises ne sont pas payantes, contrairement à celles des Etats-Unis pouvait faciliter la démarche de mon départ à l'étranger vis-à-vis de ma famille. Etant donné que je n'avais ni assez d'économie, ni de bourse pour mes études, je ne devais compter que sur mon père. C'était pourtant gênant de demander une aide financière à mon père car si j'avais décidé de partir à l'étranger, c'était en quelque sorte, à cause de lui, même si je ne le lui ai jamais avoué. Ma décision de partir en France était tout de même plus forte que cette situation embarrassante de dépendance financière vis-à-vis de mon père. Finalement ce dernier a plutôt bien accepté cette séparation.

Je suis en France depuis cinq ans. J'ai terminé ma maîtrise ainsi que mon D.E.A. Au niveau relationnel, je me suis fortement liée d'amitié avec quelques Coréens, des étrangers ainsi que certains français sur lesquels je peux compter.

Ai-je changé entre-temps ? La culture française et l'enseignement que j'ai reçu à l'université m'ont-ils influencée ? Ai-je gardé, malgré tout, mes traditions et ma propre culture ? Pour répondre à ces questions, il me semblerait utile de donner ma propre définition de la culture française et de son " savoir ".

Tout d'abord, la culture française que j'imaginais en Corée n'est pas identique à celle que j'observe et ressens en France : une constatation plutôt 'normale', puisqu'entre l'imaginaire et le réel, il existerait toujours un décalage considérable. Etant donné que l'idée de la culture française est très large à aborder, limitons la à l'esprit français ou aux Français qui constitueraient la culture française. Je l'aborderai surtout en relation avec les trois notions mentionnées précédemment : liberté, autonomie et autorité.

Par rapport à la notion de liberté sur laquelle je mettais beaucoup d'accent avant de venir en France, il me semble que les Français savent profiter de leur liberté pour laquelle ils se sont battus et continuent à se battre ; cette liberté du citoyen, de l'individu est tellement forte qu'en aucun cas, celle-ci ne peut être violée : chacun y est très attentif et sensible. Toute sorte de manifestations individuelles et collectives seraient acceptées pourvu que celles-ci ne transgressent pas la loi, qui, elle aussi, représente non seulement pour les Français une vertu théorique, mais également une barrière morale à ne pas enfreindre. C'est pourquoi, les attitudes des Français concernant la défense de leurs biens semblent parfois excessives et égocentriques, à mes yeux, mais normales pour eux.

Ainsi les Français se comportent-ils de façon semblable vis-à-vis de la notion d'autonomie : ils ne s'attendent pas à une gentillesse gratuite ou une générosité excessive de la part d'autrui ; ils s'en sentent plutôt gênés. Même dans la relation entre parents et enfants, cette attitude est très présente : les parents souhaitent éduquer leurs enfants en tant qu'être autonome et sociable. Lorsque ces derniers atteignent un certain âge de maturité, l'exigence d'autonomie sera de plus en plus présente au niveau financier, relationnel et professionnel : il paraît préférable que mêmes les enfants en difficulté doivent se débrouiller tout seul. Cela en va de soi pour les parents âgés : ces derniers semblent préférer vivre tout seuls ou bien aller à la maison de retraite au lieu d'être pris en charge par leurs enfants.

Il était étonnant de voir ma voisine lycéenne en première habiter toute seule. Non seulement le fait d'habiter séparément de ses parents, mais également sa manière de penser et d'être était surprenant : j'avais l'impression de discuter avec une personne de mon âge, même plus. Quand je la compare à ma nièce qui est en terminale à Séoul, cela me fait presque sourire en constatant leurs différences : celle-ci est encore une " gamine " qui est beaucoup attachée à ses parents qui, à leur tour, s'attendent à cette attitude de leur fille.

Un autre exemple concernant l'autonomie : quand j'ai observé les écoles maternelles françaises en vue de mon mémoire de maîtrise, j'ai remarqué qu'à l'école, les institutrices attachaient de l'importance à l'autonomie des enfants. Celles-ci apprenaient à même ceux appartenant à la petite section ( 2-3 ans ), la valeur de l'autonomie à l'occasion donnée : un jour, à l'heure de la récréation, par exemple, les enfants mettaient leur manteau pour sortir à l'extérieur. Un enfant avait du mal à mettre le sien, j'ai alors voulu l'aider à le mettre sans trop réfléchir, mais l'institutrice est intervenue pour que l'enfant essaie tout seul. Celle-ci a pensé que l'enfant en était largement capable et qu'on devait le laisser faire : sinon, l'enfant pourrait devenir dépendant. C'était d'ailleurs vrai.

En ce qui concerne la notion d'autorité, je n'ai pas remarqué qu'il existait une différence considérable entre les deux pays. En France, les gens de pouvoir aiment aussi exercer leur autorité vis-à-vis des " dominés " comme en Corée. Il me semble qu'en France, il existe également le phénomène Autorité comme partout ailleurs : tant que les gens ont besoin de sentir une certaine sécurité et de l'amour, ces derniers devraient accepter l'autorité exercée par la personne au pouvoir. Celle-ci leur procureraient l'amour ou la sécurité à condition que les gens se soumettent à son autorité.

La différence entre la Corée et la France vient du fait que dans la famille française ainsi qu'à l'école, le phénomène Autorité semble moins présent : étant donné que les parents et les instituteurs français accordent beaucoup d'importance à l'autonomie des enfants, il serait peut-être normal que ceux-là soient moins autoritaires envers ces derniers ; ou bien, les enfants, eux-mêmes, pourraient sentir moins de besoins de sécurité de la part des adultes puisque ceux-là deviennent déjà assez autonomes. En Corée, par contre, les parents et les enseignants semblent avoir tendance à être autoritaires, n'ayant pas forcément de l'autorité dans l'optique de Charles Maccio (1980, pp. 6-12 ) : l'autorité permet de devenir " auteur " de sa propre personnalité ainsi que celle des autres, tandis que le tempérament autoritaire est dû à la faiblesse de la personnalité : c'est-à-dire que pour cacher sa faiblesse, la personne autoritaire est masquée sous une apparence dure. Par ailleurs, en Corée, l'image douce et tendre du père et des enseignants est relativement récente : la société traditionnelle coréenne était convaincue que le père et le professeur devaient être autoritaires pour montrer efficacement la bonne voie à l'éducation des enfants.

J'étais étonnée, en France, de voir la relation de " compagnonnage " existant entre les professeurs et les étudiants de troisième cycle ; il est vrai que les professeurs français possèdent de l'autorité en tant qu'experts dans leur domaine mais leur tempérament est loin d'être autoritaire - en tout cas, ceux que je connais. Ceux-ci aident les étudiants non seulement dans leurs travaux mais aussi psychologiquement pour que ces derniers puissent devenir auteurs de leur propre personnalité en menant à bien leur recherche. Etant donné que cette relation de compagnonnage est essentiellement basée sur les travaux des étudiants, il est évident qu'il y aurait de critiques pertinentes de la part des professeurs : ces derniers sont avant tout les gens qui produisent et forment le savoir critique.

En ce qui concerne l'esprit critique, celui-ci semblerait essentiel dans la culture française, notamment dans son enseignement supérieur ; les Français apprennent le savoir critique avec lequel ils pourraient entrer plus tard dans le monde des savants. Mais qu'est-ce que l'esprit critique ? Un auteur allemand fait remarquer dans son ouvrage " Essai sur la France " que la critique appartenait aux fonctions les plus nobles de l'esprit français et avait pour valeurs fondamentales, la discrimination, l'évaluation et l'analyse ( Ernst-Robert Curtius, 1930, traduit en français en 1995, pp. 316-317 ). Cet esprit critique est issu de la " sagesse française " qui est un art de vivre basé sur l'expérience et sur une connaissance approfondie du monde. Ainsi est-il important, chez les Français, d'avoir une qualité de " connaisseur " : c'est-à-dire savoir différencier et apprécier, avec une sûreté et dans leurs variations les plus ténues, toutes les manifestations de la vie intellectuelle et sentimentale. En somme, la sagesse française basée sur la qualité du connaisseur demande forcément l'esprit critique avec prudence dans toutes les activités de la vie qui pourrait permettre de percevoir les nuances les plus fugitives de la pensée ou de l'émotion. Cet esprit critique ressourcerait également, à son tour, la qualité du connaisseur, à tout moment, dans son processus de connaissance du monde. Ces trois éléments de l'esprit prendraient une forme circulaire qui s'alimenterait infiniment entre eux. Je présente ci-dessous un graphique qui résume le processus de l'esprit français basé sur le texte de Ernst-Robert Curtius  (graphique absent)

Tout en présentant ainsi l'esprit français du point de vue allemand, E. R. Curtius cite un auteur anglais, Harold Nicolson ( pp. 295-296 ) : " ... l'esprit français est avant tout de caractère architectural ; il est réfléchi, prudent, pondéré et suprêmement conscient des proportions, de l'équilibre et de la signification de l'objet qu'il traite. Il répugne à toutes improvisation ". Il ressort des écrits de ces auteurs européens qu'il parviennent à une même analyse quant aux caractères de l'esprit français. Ceux-ci accordent de l'importance avant tout à la réflexion rationnelle - la réflexion critique, en d'autre terme - qui mesure prudemment toutes les choses.

Ainsi l'esprit critique est primordial dans les activités de la vie des Français - qu'elles soient relationnelles ou professionnelles - en tant qu'élément de critère qui permettrait de les discriminer, évaluer et analyser.

Dans la culture coréenne, par contre, cette attitude de critique ne serait pas aussi appréciée qu'en France, car les Coréens attachent beaucoup d'importance, d'une part, à l'harmonie au sens que la nature nous montre d'une manière équilibrée mais pas forcément rationnelle qui demanderait éventuellement plus de compréhension, de patience, de flexibilité et d'esprit ouvert vis-à-vis du phénomène social, notamment dans la relation humaine ; faute de quoi, l'individu ou un groupe pourrait être rejeté par la société. Cette attitude influence évidemment tous les aspects de la mentalité coréenne, y compris le domaine intellectuel. D'autre part, - d'un côté plutôt négatif - la structure sociale confucéenne réglant les rapports humains permit également aux Coréens de contourner les obstacles et d'imposer des sacrifices avec un minimum de revendications. L'éducation classique n'enseigne donc pas la logique ou le raisonnement, mais est avant tout centrée sur l'érudition et la mémoire. Elle laisse sa trace jusqu'à nos jours : à l'université, par exemple, les étudiants n'accumulent qu'une masse importante de connaissances qu'ils ne savent toujours pas analyser ( Juliette Morillot, 1998, pp. 250-251 ). Bien que le système éducatif coréen adopte vraisemblablement celui des Etats-Unis, les Coréens semblent se contenter d'imiter les apparences plutôt que le contenu.

C'est peut-être pourquoi, j'avais ( j'ai encore) du mal à m'habituer à l'ambiance intellectuelle de l'université française, notamment la manière dont celle-ci mène une recherche : ce n'était pas une simple question de langue qui est également un obstacle non négligeable, mais plutôt celle de la manière de penser et de raisonner, y compris la vision de monde qui sont différentes de la mienne. Quoique les conseils à propos de la cité des savants français soient abondants et explicites, il était ( est ) difficile de m'en imprégner. En faisant des exercices " à la manière française " pendant cinq ans, il me semble que j'ai pourtant adopté cette attitude occidentale, à mon insu.

A l'occasion de mon retour successif à Séoul , j'ai constaté mon changement doux mais évident en parlant avec mes amies ainsi qu'avec ma famille ; tout en gardant mon amour envers mes proches, j'ai remarqué que j'analysais sans cesse la situation et les paroles qui ne sont pas nécessairement logiques, voire incohérentes qui me mettaient parfois mal à l'aise n'ayant pas trouvé le sous-entendu ; cela ne me dérangeait pourtant pas avant mon séjour en France. Ce malaise serait dû à la naissance d'une autre culture en moi qui ne serait ni coréenne, ni française : d'une part, je me sens toujours étrangère non seulement en France dont la culture ne peut pas devenir la mienne, mais également en Corée qui ne me soutient plus moralement comme avant et dans laquelle je vois difficilement ma réintégration en tant que femme coréenne ; d'autre part, il serait possible que j'acquière une " compétence autre " basée sur les deux cultures différentes qui m'enrichiraient, non pas séparément mais en une forme nouvelle, suite à la confrontation inévitable des valeurs de deux cultures différentes.

Ainsi cette idée rejoint-elle celle de René Barbier, professeur en Sciences de l'éducation à l'université de Paris 8, qui 'prône' le " métissage axiologique " comme un élément créatif dans la mise en contact de la tradition et la modernité ; le métissage naît dans un processus de la confrontation des valeurs de l'Orient et l'Occident, de la tradition et la modernité. Celui-ci demande une reconnaissance de la tradition, en tant que composante majeure de l'identité, et de la modernité, en tant qu'une réalité inévitable. Il ne s'agit pas ici d'une simple composition de différents éléments ou du mélange, ou encore des mulâtres dans lesquels on peut toujours trouver leur origine ou leur race. Cependant, le processus d'altération et d'interaction des valeurs donnera naissance à un métissage qui constituera une culture nouvelle et " autre ". Au niveau individuel du métissage, l'identité d'un individu peut être morcelée au moment de la mise en contact avec d'autres valeurs que les siennes et à ce moment-là, une identité nouvelle naît : il n'existerait plus alors le " noyau dur " qui résistait aux nouvelles valeurs.

Ce processus du métissage se produirait-il réellement dans le sens dont j'ai précédemment parlé, chez les femmes coréennes qui font leurs études à l'université française ? Existerait-il une différence significative chez les femmes de différents pays dans ce processus du métissage ? En profitant de mon séjour en France, il semblerait intéressant d'élargir mon terrain de recherche aux femmes de différents pays asiatiques, notamment la Chine ( Taïwan, en raison de la facilité de contacter les Taïwanaises plutôt que les Chinoises du continent ) et le Japon qui partagent largement la culture confucéenne avec la Corée. Ce travail permettrait de mieux cerner la spécificité culturelle de la femme coréenne ainsi que les ressemblances de ces trois pays.

Je voudrais maintenant analyser les interviews que j'ai effectuées. Pour cette présentation, j'en choisirai deux ( l'une réalisée à Paris avec une Coréenne et l'autre avec une Taïwanaise ) qui me paraissent enrichissantes dans la mesure où, lors des entretiens, les interviewées étaient très ouvertes : j'ai effectivement ressenti beaucoup de difficultés dans ce travail d'entretien, puisque d'une part, je n'étais pas suffisamment armée de technique et d'habilité pour un tel entretien en profondeur et d'autre part, les interviewées ( la plupart était Coréennes ) ne semblaient pas être habituées, selon leur culture, à parler d'elles à une inconnue qui avait d'ailleurs la même nationalité que la leur. En effet, les étudiantes d'autres pays ( les Japonaises et les Taïwanaises ) semblaient se sentir plus à l'aise avec l'intervieweuse que les Coréennes ( je me l'expliquerai sur ce point dans le chapitre de méthodologie ).

La présentation de ces entretiens se déroulera sous forme de " question - réponse " afin de mieux préserver les nuances ainsi que les idées que les interviewées voulaient exprimer.

Voici tout d'abord le cas d'une étudiante coréenne âgée de 33 ans qui vit à Paris depuis une dizaine d'années et s'y est mariée avec un Coréen.

- " Pourquoi êtes-vous partie étudier à l'étranger ? "

Les raison pour lesquelles les Coréennes allaient, il y a une dizaine d'années, à l'université dans la société coréenne étaient, à mon avis, soit pour bien se marier (trouver un mari compétent issu d'une famille aisée), soit pour trouver plus facilement un travail dans une entreprise, soit pour devenir spécialiste dans un domaine après des études supplémentaires. Personnellement, je ne supportais pas alors l'idée de devenir une femme au foyer " ordinaire " ou bien une employée dans une entreprise, ce qui me semblait dans les deux cas être synonyme de résignation face à la société masculine. Il me restait donc une troisième voie, celle d'acquérir une profession spécialisée dans l'espoir de devenir professeur d'université, c'était alors cela, le but de ma vie.

Je suis convaincue que si la femme coréenne n'a pas de diplôme reconnu par la société, cette dernière sera toujours repoussée par les hommes dans le lieu de travail et finira par rester à la maison. Bien élever les enfants est aussi important qu'avoir une profession dans la société, mais il me semblait alors quasi impossible de suivre ce chemin classique en voyant ma mère et mes trois soeurs aînées dont seulement une exerce un métier à temps partiel. J'avais l'impression que les femmes coréennes ne s'épanouissaient pas dans leur vie en tant qu'être humain, sous l'influence de la culture confucéenne : ces dernières n'y avaient ( ont ) qu'une place secondaire.

Il me semble que même aujourd'hui, dans une société toujours constituée d'hommes imprégnés du confucianisme, les femmes ne peuvent pas exercer un métier comme ces derniers tant que celles-ci n'ont pas de diplôme reconnu par la société. En fait, celui-ci serait une sorte de reconnaissance sociale. Lorsqu'une femme qui n'a pas de diplôme prend la parole et développe ses idées en public, les hommes semblent souvent avoir une tendance à la mépriser : " il aurait mieux valu que vous vous occupiez de vos enfants à la maison au lieu de faire le travail des hommes ".

Dans ce contexte social, il a été absolument nécessaire pour moi d'obtenir un diplôme doctoral - celui d'un pays étranger qui est reconnu dans mon domaine ( les sciences de l'éducation ) - afin d'avoir une carrière professionnelle sans être trop " dérangée " par le système patriarcal.

- " Vos parents partageaient-ils vos idées ? Etiez-vous confrontée à l'opposition de votre famille lorsque vous avez décidé de partir à l'étranger ? "

Non, pas vraiment. Ma deuxième sÏur et surtout ma mère m'ont beaucoup soutenue : cette dernière exprimait souvent son mécontentement du fait que les femmes coréennes sont " opprimées " par les hommes. Etant donné que celle-ci ne jouissait pas non plus de la liberté et de l'égalité dans sa relation avec mon père ( ce dernier ne demandait jamais l'opinion de ma mère ), elle ne voulait absolument pas que j'hérite de son mode de vie. Elle considère que pour une femme, faire des études supérieures à l'étranger était très bien et lui permettait de " vivre sa vie ". Par ailleurs, il semble que le fait de posséder un diplôme doctoral puisse valoriser non seulement la position de la personne elle-même mais aussi celle de la famille : ma famille serait contente de mon diplôme puisque, grâce à ce dernier, d'une part, je serais respectée en tant qu'intellectuelle reconnue par la société et d'autre part, ma famille appartiendrait désormais elle aussi à une " couche intellectuelle " ou à une " bonne famille ".

- " Avez-vous changé pendant votre séjour en France ? La culture française ( y compris le savoir universitaire ) a-t-elle fait naître chez vous une certaine modification des attitudes ou des idées ? "

J'ai probablement changé et cela serait dû à la culture française : il semble que je n'aie plus le même point de vue sur le phénomène social qu'il y a dix ans. Mais cela ne veut pas dire pour autant que je sois totalement intégrée ou assimilée à la société française.

La culture française me pousse à m'interroger sur le rôle des femmes dans la société coréenne, notamment celui que ces dernières assument en tant qu'épouse et en tant que belle-fille. Dans la culture coréenne, la belle famille occupe une place plus importante, pour les femmes que la leur. Une fois que la fille se marie, cette dernière n'est plus considérée comme un membre de sa famille d'origine, mais plutôt comme celui de la belle famille dont le mode de vie est souvent très différent du sien. Aujourd'hui, il existe toujours un certain malaise ou non compréhension dans cette relation belle famille et belle-fille. Cela est souvent dû à la question de la priorité ainsi que du rôle de mari : par exemple, si le mari est simultanément confronté à un problème urgent concernant sa femme et un membre de sa propre famille, le mari choisit souvent de résoudre d'abord celui de sa famille d'origine pour ne pas être " rejeté " par cette dernière. Un mari qui donne la priorité à sa femme par rapport à sa famille d'origine serait souvent " ridiculisé " par ses proches.

Contrairement à la famille coréenne, la famille française accorde beaucoup d'importance à la réunion du couple et cela semble avant tout prioritaire : une fois qu'un couple français fonde une nouvelle famille, celui-ci est plus ou moins détachée à sa famille d'origine. Je trouve que cela est normal et doit être encouragé dans la société coréenne. Je " me révolte " contre cet excès de responsabilité ou la culpabilisation de la femme vis-à-vis de sa belle famille : le fait que je reste toute seule en France depuis que mon mari est rentré en Corée après avoir terminé ses études est une sorte de révolte. J'ai dû normalement y retourner avec ma famille, en laissant plus ou moins tomber mes études. Mais cela signifiait pour moi " être absorbée " dans ma belle famille et dans la société patriarcale. C'est-à-dire que, n'ayant pas de diplôme doctoral, je ne devrais qu'accepter passivement les conditions offertes par ces derniers et que je n'aurais pas de raison convaincante pour avoir des activités officielles à l'extérieur autant que je veux. C'est l'une des raisons pour laquelle j'ai décidé de rester en France jusqu'à ce que j'obtienne le diplôme doctoral.

Etant donné la spécificité de la culture coréenne dans la relation parent - enfant, il serait impossible de la comparer textuellement à celle de la France. Malgré tout, je pense que cette relation devrait être réfléchie " à la manière française " afin que les femmes coréennes ne sentent pas une culpabilité supplémentaire.

- "  Pensez-vous que votre changement d'attitude causerait un certain problème lors de votre retour à la société coréenne ? Si oui, envisagez-vous de rester en France ? "

Il me semble que j'aurais beaucoup de problèmes lors de mon retour à Séoul. Comme j'en ai parlé précédemment, je serais confrontée à ma belle famille : même si j'obtiens mon diplôme, il y aurait toujours des exigences implicites dans cette relation. En fait, j'aurais du mal à faire face à toutes les traces confucéennes qui différencient de plus en plus mais insidieusement les femmes et les hommes d'une manière excessive.

J'apprécie beaucoup l'ambiance sociale de la France et sa culture basée sur l'esprit critique et le sens commun : cela semble permettre aux gens de vivre à leur gré. Ici, je me sens libre et bien. Il me paraît possible, en France, de ne pas sentir constamment que je suis une femme. C'est-à-dire qu'en France, la différenciation du sexe semble moins présente à tous les niveaux de la vie et que les femmes françaises semblent se sentir libres par rapport à leur sexe.

Vue la situation coréenne, j'aimerais bien rester en France, à condition que mon mari et moi puissent y exercer un métier intéressant. Ce serait bien pour l'éducation de nos enfants, puisqu'en Corée, cette dernière est en ce moment à la dérive. Mais il me semble difficile de le réaliser en raison de la difficulté de trouver un travail parce que je suis étrangère.

D'après cette interviewée, l'idée de " bénéfice d'étudier à l'étranger " est claire : le fait d'avoir un diplôme doctoral d'un pays étranger signifie l'acquisition d'une compétence reconnue par la société. L'absence d'un tel diplôme se traduirait par une place secondaire par rapport aux hommes. La philosophie confucéenne est profondément ancrée dans la mentalité coréenne et l'inégalité qui en découle dans la relation hommes - femmes est tellement présente qu'il semblerait que l'interviewée n'arrive pas à se positionner professionnellement sans avoir ce diplôme. Ce raisonnement est de plus en plus présent au fil des jours passés en France. Par ailleurs, la relation qu'elle entretient avec sa belle famille renforce cette idée de la nécessité d'obtenir un diplôme puisqu'elle ne peut pas négliger son rôle traditionnel en tant que belle-fille bien que celui-ci ne correspond pas à sa logique, voire difficile à accepter. Afin de ne pas être critiquée pour son manque de responsabilité de belle-fille, cette dernière semble avoir besoin d'un diplôme doctoral qui pourrait lui permettre non seulement d'avoir officiellement des activités extérieures mais également de compenser le manque de ses responsabilités.

Etre professeur en tant que femme à l'université dans la société coréenne - comme cette femme souhaiterait l'être - sous-entend que d'une part, la compétence de celle-ci serait reconnue officiellement par la société en tant qu'intellect en entrant dans le milieu très masculin ( environ 12 % des femmes professeurs par rapport aux hommes en 1996, Centre de la recherche du Développement de la Femme coréenne, 1996, p. 110 ). Bien que le mépris envers ces femmes puisse être toujours présent comme partout ailleurs, cela s'exprimerait par une forme de politesse ou bien par d'autres formules plus indirectes et insidieuses. C'est la compétence en la matière qui compte le plus. Le discours des femmes professeurs ne sera plus négligé par les hommes car celles-ci sont institutionnellement reconnues.

D'autre part, la représentation d'une femme professeur est aussi valorisante pour l'image de la famille. Combien il serait envieux d'entendre dire par les mères coréennes : " J'ai deux enfants dont le(la) premier(ère) est docteur ès lettres et le(la) deuxième est également docteur en médecine ". Sinon, cela peut être remplacé par :  " Ma fille s'est mariée avec un docteur quelconque ". Cela signifie que pour cette mère, sa fille appartiendrait désormais à un milieu intellectuel comme son gendre ayant la garantie du respect et de la sécurité financière. Avoir un gendre docteur pourrait vouloir dire que la famille a une fille à la hauteur de celui-ci et qu'elle-même peut se prévaloir d'être au même niveau : c'est la fierté d'une famille. A l'inverse, si un enfant coréen avait des difficultés scolaires et plus tard, ratait l'examen d'entrée à l'université, cela entraînerait le sentiment de " honte " chez cette famille face à son entourage ( Juliette Morillot, 1998, pp. 248-249 ).

Le fait que les parents coréens s'investissent à ce point dans l'éducation des enfants pourrait donc avoir des enjeux à deux niveaux : l'un pour l'avenir de leurs enfants dans une société où l'accent est mis sur l'instruction très élevée et l'autre, en relation avec le premier, pour l'image de la famille elle-même qui ne peut jamais être libre à cause du regard de son entourage.

Par ailleurs, l'une des motivations que l'interviewée avait pour la poursuite de ses études à l'étranger semble être due à la vie menée par sa mère en tant que femme et ses soeurs dans le monde du travail : obéissantes voire résignées en apparence vis-à-vis du système patriarcal, mais " rebelles " intérieurement. Sa mère aspirait à son autonomie et sa liberté indépendamment de son mari ; imprégnée cependant elle-même de la culture confucéenne, il lui était pratiquement impossible de s'en débarrasser du jour au lendemain. Celle-ci ne pouvait donc que souhaiter que sa fille mène une vie différente de la sienne. L'autonomie d'une femme dans tous les sens était sa préoccupation prioritaire et pour cela, il faudrait que sa fille cadette ait un diplôme doctoral étranger. Deux de ses filles aînées ont un diplôme coréen relativement élevé (maîtrise) mais celles-ci ont du mal à trouver un travail intéressant : soit elles doivent accepter un travail dont la condition n'est guère favorable, soit comme la plupart des femmes coréennes de leur génération, elles doivent se contenter de rester la femme de leur mari dont le statut social est souvent plus élevé que le leur.

Par rapport à l'impact des études sur la " destructuration culturelle ", l'interviewée approuve sa modification par la culture française. Notamment cette dernière s'interroge sur la relation hommes et femmes et également sur celle de belle famille et de belle-fille. Considérons que le confucianisme est l'un des composants majeurs de la culture coréenne depuis la fin du 14è siècle en établissant la morale et l'ordre social très hiérarchisés, l'interviewée se révolte contre des empreintes dérivées de cette culture. Pourquoi les femmes coréennes devraient-elles se soumettre au " non-sens " produit par les hommes égocentriques ? Pourquoi existe-t-il une telle différenciation des sexes en Corée ? Pourquoi les femmes coréennes ont-elles une responsabilité excessive vis-à-vis de leur belle famille ? En cas de besoin, pourquoi le mari coréen hésite-t-il toujours à choisir en priorité entre sa femme et sa famille d'origine ? Les questions concernant le couple sont également nombreuses. Après avoir travaillé tous deux à la bibliothèque pendant la journée, pourquoi le mari se repose-t-il tout seul devant la télévision pendant que sa femme s'occupe de leurs enfants en préparant le dîner ? Pourquoi existe-t-il un double langage chez le mari envers sa femme ? : en souhaitant que sa femme devienne docteur et qu'elle travaille comme professeur à l'université, le comportement du mari dans la vie quotidienne est loin d'encourager sa femme. L'interviewée est persuadée que la plupart des origines de ces défauts chez les hommes est due au confucianisme.

" Si l'ambiance de la société coréenne était favorable aux femmes " ordinaires " au niveau professionnel et relationnel, je n'aurais pas eu besoin d'aller étudier à l'étranger où l'effort demandé sera considérable pour finir mes études " précise l'interviewée.

Cependant, les critiques de celle-ci sur des empreintes négatives du confucianisme existait déjà avant qu'elle vienne en France. Quelles seront donc les différences de ses critiques avant et après sa mise en contact avec la culture française ? Probablement, sa manière de critiquer et surtout de réagir seront plus vives vis-à-vis de certaines choses dans la vie quotidienne qu'elle a jugées comme inacceptables. Il ne s'agit pas d'une simple plainte " grognonne " qui reste en soi, mais d'une critique beaucoup plus puissante et ouverte basée sur la " rationalité critique et autocritique " ( Edgar Morin, 1996, p. 53) qui permettrait au sujet de fournir un certain courage d'agir. En ce sens, les actions issues de cette attitude pourraient donc prendre une force pour améliorer une situation. Aussi, le comportement issu de cette attitude signifierait-il pouvoir dire " Non ". Le fait de pouvoir dire " Non " présuppose que la personne s'est libérée d'une certaine " peur " : la peur d'être rejetée, mal vue, mal jugée et mal comprise par son entourage et par la société. L'angoisse d'être rejeté engendre constamment la peur qui empêche à la personne de dire " Non " face aux situations que cette dernière ne veut pas accepter. C'est pourquoi ce pouvoir de dire " Non " étant libéré de la peur se distingue avec une quelconque manifestation égocentrique dans le but de revendication des intérêts personnels. Il s'agit d'un signe minimum d'une expression ontologique de tout être singulier.

S'il en est ainsi, il serait bien tout de même de remarquer la limite dans les propos de l'interviewée : cette dernière acquiert l'attitude de critique pendant son séjour en France qui lui permettrait non seulement d'analyser les inconvénients de sa propre culture mais aussi d'y faire face. Cependant, elle espère toujours obtenir son diplôme doctoral qui signifierait un pouvoir reconnu par la société en permettant également de pouvoir dire " Non " surtout aux hommes et à la société masculine. L'esprit critique qu'elle a appris ne semble pas suffisant comme une arme pour " lutter contre le système confucéen " dans la société coréenne. Elle a donc besoin de quelque chose d'officiel qui lui donne une autorité et un pouvoir ; un pouvoir non pas pour faire face à un système incohérent, mais plutôt " ne pas être blessée " par la structure sociale qu'elle n'arrive pas à changer.

Autrement dit, bien que les femmes coréennes modifient leurs attitudes suivant le modèle occidental pendant leur séjour dans un pays étranger, lors de leur retour, ces dernières sembleraient s'affaiblir vite face à la réalité de la société coréenne et leur changement d'attitudes paraîtrait également devoir suivre encore une fois les règles coréennes. Dans ce cas, ces femmes auraient toujours besoin des atouts supplémentaires pour qu'elles puissent y être réintégrées " à la façon coréenne ".

 

Voyons maintenant l'entretien que j'ai mené avec une étudiante taïwanaise. Cette dernière est célibataire, a 28 ans et habite à Paris depuis cinq ans.

- " Pourquoi êtes-vous partie travailler à l'étranger ? Et pourquoi en France ? "

Ma famille et moi trouvions naturel l'idée que je partirai à l'étranger car beaucoup de mes proches ( une dizaine de cousins et cousines ) sont déjà partis à l'étranger afin de poursuivre leurs études supérieures. Etant donné que la situation financière de mes parents y était également favorable, ceux-ci m'ont encouragée. Néanmoins, mon père voulait que j'aille aux Etats-Unis où tous mes cousins faisaient leurs études en chimie, en histoire, en économie et surtout en informatique ; il n'y a personne dans ma famille qui a fait des études en France.

Il y a plusieurs rasions pour lesquelles j'ai choisi la France : tout d'abord, comme j'ai fait les Beaux-Arts à l'université de Taïwan où environ 70 % des professeurs avaient fait leurs études en France, il m'était plus familier d'aller en France qu'aux Etats-Unis.

Ensuite, j'ai eu l'occasion de voyager en Europe ainsi qu'en Amérique avant de venir en France. Lors de mes voyages, j'avais l'impression qu'en Europe il existait une culture très riche à n'importe quel petit endroit, basée sur une longue histoire contrairement aux Etats-Unis. Là-bas, je sentais le " vide " pendant tous les trajets obligés en voiture d'un endroit à l'autre. Cela m'a beaucoup gênée car il m'était impossible de penser séparément à la vie et à mes études : j'avais l'impression que les écoles ( universités ) américaines étaient fermées vis-à-vis de leur environnement et que la vie et les études étaient également séparées par un mur.

Enfin, le fait de poursuivre des études à l'étranger signifiait, pour moi, de vivre toute seule : si j'habitais avec mon père ( ce dernier avait un poste pendant quatre ans en Californie ) et sentais toujours l'ambiance familiale même à l'étranger, pourquoi aurais-je quitté mon pays ? En ce sens, je voulais absolument éviter les Etats-Unis où je devrais me retrouver entre les Taïwanais, surtout avec les gens que ma mère connaît (mes cousins et les amis de ma mère) : cette dernière a tendance à aimer me comparer avec les autres (les enfants de ses amies) comme la plupart des femmes de sa génération. Du coup, il lui arrive parfois d'être blessée suite à une comparaison quelconque et cela m'influence immédiatement d'une manière ou d'une autre. Cela est vraiment fatigant d'être tout le temps comparée et cela provoquait souvent un conflit entre elle et moi.

- " Le fait que vous allez travailler à l'étranger était naturel pour vous. Cela signifie-t-il qu'il existe une représentation valorisante dans le fait d'avoir un diplôme étranger en termes de positionnement social dans la société taïwanaise ? En teniez-vous déjà compte avant de venir en France ? "

Je ne suis pas venue en France en vue d'obtenir une position sociale élevée lors de mon retour à Taïwan. Il semble cependant vrai que dans mon domaine, les beaux-arts, le diplôme européen (surtout celui de la France) soit reconnu dans mon pays. Par rapport aux diplômes américains que les Taïwanais connaissent très bien à cause du nombre élevé au point de les classifier dans l'ordre réputé, ceux de la France semblent rester " mystérieux ". C'est-à-dire que l'idée que les Taïwanais ont sur le diplôme français est basée sur leurs représentations de ce pays : si ceux-ci avaient de bonnes impressions sur la France, son diplôme serait valorisé et vice versa. Au moment du recrutement, par exemple, les gens ne s'intéressent pratiquement pas au contenu du diplôme car il suffit qu'il s'agisse d'un diplôme français.

Personnellement, je mettais plus l'accent sur la " valorisation intérieure " que sur une telle valorisation sociale : c'est-à-dire que je suis venue en France à la recherche de conscience de soi, de qualité intérieure qui permettraient de mieux regarder et de résoudre mes problèmes éventuels. Si on vient en France dans le but seulement d'obtenir un diplôme après cinq ou six ans d'investissements, il serait de loin préférable d'aller aux Etats-Unis.

Je ne m'attends pas du tout à ce que mon diplôme français me valorise au niveau du statut social ; je ne suis d'ailleurs pas sûre que celui-ci servirait dans la recherche d'un travail. Quant à mes parents, ils souhaitent que mon diplôme puisse jouer un certain rôle dans ma vie professionnelle, mais ils n'en sont pas sûrs.

- " Vous parlez de vos parents. Que signifierait-il pour eux que leurs enfants obtiennent un diplôme étranger ? "

Tout d'abord, mes parents pourraient être contents d'eux-mêmes en pensant qu'ils nous ont suffisamment aidé en travaillant bien afin de nous soutenir jusqu'à ce que nous puissions terminer nos études. Cela nous permettrait d'avoir plus de choix dans la vie professionnelle. Mes parents pourraient tout faire pour que nous soyons dans une meilleure condition de vie. C'est pourquoi malgré leurs efforts, si je n'obtenais pas de diplôme, mes parents ne me le reprocheraient pas. Cependant, après mes études si je reprenais le même travail qu'avant, ils n'en seraient pas contents en me disant que :  " T'avons-nous aidé jusqu'à maintenant pour voir que tu as toujours le même travail ? " Bien que ceux-ci soient mécontents de moi (de mon travail identique), cela me serait égal d'exercer le même métier qu'avant. En tout cas, je pense que mes parents souhaiteraient finalement mon bonheur, n'est-ce pas ?

- " Pensez-vous que vous avez changé pendant votre séjour en France ? "

Je pense que oui. J'ai appris l'esprit critique. Je critique par exemple la manière dont les professeurs taïwanais mènent leur vie. J'ai l'impression que leurs attitudes sont loin d'être celles de professeurs dans son sens originel : une fois que l'on devient professeur, ce dernier veut gagner plus d'argent puis devenir un homme politique. Celui-ci semble ne s'intéresser qu'à cela. Du côté intellectuel, il paraît que les professeurs taïwanais s'intéressent à la culture étrangère plutôt que la nôtre, etc. Je ne posais jamais ce genre de question quand j'étais dans mon pays. Les professeurs français sembleraient m'influencer beaucoup par exemple, leurs attitudes actives vis-à-vis de tous les phénomènes sociaux et de la vie. Ceux-ci sont vraiment curieux de leur propre culture ayant réellement des connaissances profondes.

Néanmoins, le fait de me trouver à l'étranger me donne envie de garder mon identité originelle. Même si je suis née dans une société moderne, je pense que les valeurs traditionnelles sont toujours présentes chez moi. Pourtant quand j'étais à Taïwan n'ayant pas de confiance en ma propre culture et tradition, il m'était plus facile d'être influencée par la culture étrangère qui semble être plus charmante et admirable. En vivant dans un pays étranger que j'admirais et en l'observant tous les jours, je constate que la culture de celui-ci n'est pas si admirable que cela et qu'il existe également des côtés négatifs qui sont difficiles à accepter. Ainsi suis-je devenue plus " enfermée " dans ma culture où je me sens plus à l'aise. J'ai peur de me perdre dans ce monde étranger en m'adaptant à la culture française. Je veux être reconnue comme une Taïwanaise : en France, je ne me suis pas fait pas colorer les cheveux comme j'en avais envie avant de venir. Je n'achète pas non plus des manteaux de style français que j'aimais bien avant. Ce sont des efforts, quoiqu'en apparence, que je peux faire pour garder mon identité originelle.

Cependant, ma famille et mes amis de Taïwan me disent que j'ai changé. Je pense qu'il s'agit de ma manière d'observer les choses et de parler ; je n'ai plus peur de " faire craquer des gens " lors de discussion : je peux maintenant parler autant que je veux et cela semble surprendre mon entourage, surtout ma mère. Bien sûr, ce n'était pas mon attitude habituelle auparavant.

Avant que cette interviewée s'installe en France, celle-ci a eu l'occasion de visiter la France ainsi que les Etats-Unis où nombreux sont les Taïwanais qui s'y rendent. A la fois courts et superficiels, ces voyages semblent avoir renforcé plutôt que démystifié sa représentation imaginaire concernant ces deux pays. La richesse culturelle issue de la longue histoire de la France l'a attiré davantage par rapport à l'Amérique où chaque élément de la vie semble être éloigné et coupé de l'un et de l'autre. Il lui paraît que les Etats-Unis serait un pays pour étudier et obtenir un diplôme tandis que la France serait celui pour apprendre la vie. C'est pourquoi, depuis son arrivée en France, l'interviewée ne cherche pas uniquement à obtenir tel ou tel diplôme mais plutôt à développer ses qualités intérieures.

En ce qui concerne la " valorisation d'un diplôme étranger ", l'interviewée reconnaît son intérêt dans la société taïwanaise, cependant cette étudiante ne se préoccupe pas de savoir si ses études seraient valorisées en termes de positionnement social. Elle se contente du fait d'avoir appris à prendre conscience et à prendre du recul vis-à-vis de certaines choses de la vie pendant son séjour en France. Elle confirme ses idées en disant : " à mon retour, je pourrai exercer le même métier qu'avant et je pourrai en être contente ayant une attitude différente suite à mon séjour en France ".

Cette interviewée est certainement influencée par la culture française et celle-ci le perçoit comme une chose positive. Cela apparaît dans ses propos concernant les valeurs qu'elle a définit : " les changements issus du fait de vivre intensément dans un endroit inconnu, pourrait-on les considérer comme des valeurs ? " Ainsi accepte-t-elle consciemment ses changements éventuels lors de son séjour en France. Malgré ses idées ouvertes vis-à-vis de la modification de ses attitudes, on peut remarquer que celle-ci craint de perdre son identité en tant que Taïwanaise : étant prête à accepter une certaine modification de ses attitudes, l'interviewée ne veut pas perdre son identité. Est-ce une contradiction ? Comment peut-on traduire ce double langage ? Serait-ce possible pour une étrangère d'accepter un changement d'attitudes par la culture étrangère tout en gardant la sienne ?

D'après cette étudiante taïwanaise, d'une part, le fait de découvrir la culture réelle de la France, qui n'est pas aussi idéale que cela, la fait se retourner vers sa propre culture. Eloignée de son origine et prenant du recul, celle-ci commence à s'apercevoir des valeurs de sa culture qu'elle ignorait jusqu'alors. D'autre part, le fait qu'elle ne peut (veut) pas devenir en aucun cas une Française semble lui faire se rendre compte de l'importance de garder ses racines, au moins en apparence.

S'il en est ainsi, la question posée ( la compatibilité de l'acceptation de nouvelles cultures et de la conservation des cultures traditionnelles ) pourrait-elle être comprise en fonction du processus d'adaptation d'une personne étrangère dans un monde inconnu ? Ou bien ce double langage émis signifierait-il un signe de conflit de valeur auquel cette étudiante est confrontée à son insu ? En outre, pourrait-on dire que le fait de vouloir garder la culture d'origine tout en acceptant d'être modifié par une culture étrangère soit un aspect du processus vers le métissage culturel dans l'optique de René Barbier ? Restons pour le moment ouverts à d'autres exemples.

Etant donné que le contexte familial, professionnel et social est très différent d'une personne à l'autre, il serait impossible, voire insignifiant de les comparer catégoriquement. Je voudrais tout de même réfléchir sur certains points à travers les deux exemples que j'ai présentés précédemment.

Quoique différents, il existe des points communs dans les propos de ces deux interviewées : dans un premier temps, réfléchissons sur " l'enjeu familial " vis-à-vis du fait que la fille poursuit ses études supérieures à l'étranger : pourquoi les parents ont-ils accepté, voire encouragé que leur fille partirait travailler à l'étranger ? Derrière cette idée, existe-t-il un enjeu particulier pour la famille ?

Il ressort de ces entretiens que les parents - quel que soit le pays - semblent attendre une certaine valorisation dans le fait que leur fille poursuit leurs études supérieures à l'étranger. Bien que les parents soient discrets dans leurs comportements, les attentes envers leur filles sont visibles dans leurs propos. Il semble que ces dernières existent dans les deux registres : le " dit " et le " non-dit ". Le " dit " constitue principalement le discours des parents autour du " bonheur " de leur fille. Ceux-ci soutiennent leur fille pour que cette dernière puisse mener une vie à son gré ayant plus de possibilités à travers ses études. " Je ne veux pas que tu mènes une vie comme moi " ( la mère de l'interviewée coréenne ). " Nous avons bien travaillé pour que tu puisses faire ce que tu veux " ( les parents de l'interviewée taïwanaise ). Ce genre de propos est tout à fait représentatif dans le registre du " dit ". Le " non-dit " que je nomme ici comme un " enjeu familial " varierait selon le statut social de la famille, les aspirations des parents et le contexte social... La famille dans la société confucéenne semble attacher beaucoup d'importance au regard de l'entourage : celle-ci ne semble pas pouvoir s'en libérer. C'est-à-dire que tous les membres d'une telle société ( en particulier les enfants) ne cessent d'être comparés à leurs homologues. Vue cette ambiance sociale, il serait normal que les parents se préoccupent de savoir si leur famille donnerait une bonne impression à leur entourage. Or, la réussite scolaire puis sociale des enfants serait l'un des éléments le plus valorisant et le plus enviable pour la famille dans la société confucéenne. C'est pourquoi, si la fille obtenait tel ou tel diplôme " sérieux " dans un pays étranger, ses parents pourraient en être fiers vis-à-vis de leurs proches comme si c'était eux qui avaient reçu ce diplôme : ceux-ci posséderaient désormais un " atout " assuré lors d'une comparaison quelconque de leurs enfants. Ainsi, on pourrait trouver l'une des raisons pour laquelle la famille s'investisse d'une manière excessive dans l'éducation des enfants bien que parfois la capacité financière de celle-ci ne le permette pas. Selon le poids du " non-dit " d'une famille, les étudiantes étrangères mèneraient leur vie d'une manière différente dans un pays occidental : plus le " non-dit " d'une famille est présent dans l'esprit de ces étudiantes, plus ces dernières auraient du mal, même dans un pays étranger, à se libérer des contraintes ou des conditionnements qu'elles ont déjà connus dans leur propre pays et vice versa. Cela influencerait-il inévitablement, en tant qu'élément favorable ou défavorable, le processus du métissage culturel chez les étudiantes étrangères 

 

REFERENCE

 

 

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Vincent de Gaulejac ; Les sources de la Honte, 1996, Desclée de Brouwer

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Juliette Morillot ; La Corée, Chamanes, Montagnes et Gratte-ciel, 1998, Editions Autrement