Préface au livre de Christian Verrier : "Autodidaxie et autodidactes. L'infini des possibles", Paris, Anthropos (Economica), coll. Exploration interculturelle et science sociale, 1999, 230 p.

René Barbier (Professeur en Sciences de l'éducation)

 

La question de l'autodidaxie est historique complexe et permanente.

Elle s'inscrit dans l'histoire, sans doute depuis l'origine de l'humanité, avec des périodes plus ou moins propices à son développement. Elle révèle sa complexité dès qu'on l'étudie en profondeur, sans oublier sa dimension imaginaire. Elle demeure un élan de plus en plus évident à notre époque dans laquelle l'École ne peut plus assumer complètement la transmission de savoirs qui changent sans cesse en fonction de la modernité accélérée.

Il y a sept ans, en 1991-92, j'ai rencontré Christian Verrier. Cheminot, roulant de la SNCF, il passait depuis plusieurs années devant notre université dont il savait qu'elle était traditionnellement ouverte aux personnes ne possèdant pas le baccalauréat. Un jour il a osé et est entré. C'est ainsi que je l'ai retrouvé dans mon bureau, lors de l'entretien de sélection pour le recrutement des candidats au diplôme universitaire de formateurs d'adultes (DUFA). J'ai tout de suite senti qu'il était apte à suivre ce cursus, bien qu'il ait quitté l'école en classe de BEPC et que le niveau du recrutement soit un "bac plus deux". Je ne me suis pas trompé. Un an après, Christian soutenait son diplôme. Puis, régulièrement, chaque année, il obtenait, brillamment, sa maîtrise en Sciences de l'éducation, son DEA puis entrait en première année de doctorat. Il a terminé son doctorat dans les temps impartis, à la fin de sa troisième année, tout en ayant continué son activité professionnelle à la SNCF.

La sélection de sa recherche pour le Prix du Monde de la Recherche Universitaire 1997, opérée par un jury de scientifiques de grand renom, parmi les 185 dossiers déposés au total (30 sélectionnés dans un premier choix ), honore son travail sur l'autodidaxie dont il devient désormais un spécialiste éminent. (1)

Un directeur de recherche universitaire peut classer les étudiants qui travaillent sous sa direction en plusieurs types .

Il y a ceux, assez jeunes, qui restent dans un cadre relativement scolaire et appliquent, souvent sérieusement, des règles, des méthodes et des théories universitaires qui ont fait leurs preuves.

Il y a ceux qui, très proches, parfois trop proches des perspectives théoriques de leur directeur de recherche, développent dans un champ nouveau, une ligne problématique très étroitement en relation avec celle de leur mentor.

Il y a enfin ceux qui, tout en s'inspirant des réflexions scientifiques et philosophiques de leur directeur de recherche, font leur chemin personnel, dans une relative solitude. Il faut les laisser aller vers leur voie singulière, seulement les accompagner. Plus que jamais, pour eux, l'aphorisme du poète argentin Antonio Porchia est applicable : "Je t'aiderai à venir si tu viens et à ne pas venir si tu ne viens pas".

Christian Verrier fait partie de cette dernière catégorie d'étudiants, sans doute comme beaucoup d'autodidactes dont la relation au maître intellectuel reste dans une ambivalence créatrice.

Ils sont comme le colibri - image chère à André de Peretti - qui s'approche au plus près de la fleur pour en recueillir le nectar, mais toujours en restant à distance. Ils sont à la fois d'une extrême exigence pour eux-mêmes, toujours pris par le questionnement du doute sur le bien-fondé de leur travail, et par une rectitude éthique qui s'alimente au refus de parvenir spectaculairement dont le fondement se retrouve dans l'histoire du Mouvement ouvrier.

Tout dans le travail de Christian Verrier va dans le sens de ces remarques.

Il apparaît comme un intellectuel qui sait réfléchir sur le sens de l'éducation à partir de la démarche autodidactique et comme un homme, un être humain, sur qui on peut compter dans les moments tragiques de la vie, comme je le sais personnellement.

Christian Verrier est resté prudent par rapport à ma théorie de l'implication en sciences de l'éducation, sans doute très absolue. Le corps principal du texte demeure ainsi préservé d'une trop importante existentialité immédiate. Christian est un être plutôt secret et réservé. Gageons qu'il a dû souffrir, parfois, lors de mon questionnement toujours pointu sur son attitude de chercheur. Mon interrogation actuelle, depuis plusieurs années en effet, me pousse vers une recherche fondamentale sur ce que je nomme "l'autorisation noétique" : devenir son propre auteur dans la voie d'un processus de "vie intérieure" reliée à un sens de l'épanouissement de l'être-au-monde. (2) Une sorte d'autoformation existentielle débouchant sur une sagesse stoïque propre à notre temps. En tout état de cause, Christian Verrier ne pouvait m'accompagner jusqu'à ces limites d'une problématique risquée sur le plan humain et universitaire. Il ne parlera donc pas des dimensions d'autoformation spirituelle, partie intégrante de l'autodidaxie à mon avis. L'autodidaxie semble demeurer chez lui, prioritairement, dans l'ordre du rapport au savoir et au savoir-faire. Cette perspective n'exclut pas un rapport au savoir-être car la confrontation à l'ignorance sans cesse renouvelée, issue des savoirs en marche, ne manque pas d'interpeller le fondement de notre existence.

Son livre se développe sur plusieurs chapitres d'une manière logique et nous propose une réflexion générale sur la fonction de l'autodidaxie dans une éducation générale de la société.

Sur le plan méthodologique d'abord, le guide d'entretien et la forme d'analyse de contenu de Christian Verrier me semblent relever d'une conception originale que je nommerai "analyse existentielle de contenu à dominante réflexive". Sans doute faudrait-il développer et systématiser plus précisément cette forme de production du sens. J'ai le sentiment que ce type d'approche du discours en dit beaucoup plus que certaines formes analytiques très sophistiquées en sciences humaines.

Sur le plan de l'utilisation des théories plurielles en sciences humaines par Christian Verrier, on est frappé par la somme de connaissances théoriques qu'il convoque pour fonder son argumentation. Il balaye pratiquement presque toutes les sciences de l'homme et de la société.

Quand je sais que ce capital culturel a dû être acquis en l'espace de quelques années seulement et en demeurant dans une activité professionnelle, je reste admiratif par la puissance de travail d'ailleurs propre à beaucoup d'autodidactes qui semblent toujours avoir besoin de se surqualifier.

La problématique de la thèse de Christian Verrier part d'une question simple mais essentielle : qu'est devenue l'autodidaxie aujourd'hui, temps dominé par le pédagogisme et la scolarisation, si l'on accepte que l'autodidaxie est aussi vieille que l'humanité ? Après une analyse approfondie des différentes possibilités de l'autodidaxie, de ses traits les plus récurrents et des différences par rapport à d'autres types d'autoformation ou d'apprentissage expérientiel, Christian Verrier conclut par une nouvelle définition de l'autodidaxie comme auto-apprentissage volontaire d'une personne, quel que soit son niveau de scolarité antérieur, s'effectuant d'une façon autonome hors cadre hétéroformatif organisé par la société, en ayant éventuellement recours à une personne-ressource.

L'autodidaxie fonctionne d'une manière alternative tout le long de l'existence, enchevêtrée avec des périodes hétéroformatives et institutionnalisées. Elle contribue largement à la construction identitaire et permet le questionnement de toutes formes d'immobilisme institutionnel et social. En cela, elle peut être considérée comme une vitamine de la pédagogisation de la société menacée de sclérose de la créativité. L'étude de l'imaginaire développé sur l'autodidaxie, sous formes de figures métaphoriques issues de différents travaux la concernant, nous aide à comprendre comment fonctionnent les grandes représentations qui y sont attachées, tant de la part des écrits savants que profanes. L'autodidacte constitue une surface de projection idéale pour tous ceux, pédagogues ou non, qui se reconnaissent ou s'effraient de son image, au cours des nombreuses phases autodidactiques qu'une société en mutation rapide contraint à la remise en cause permanente.

L'étude de biographies littéraires d'autodidactes comme celle de témoignages recueillis par une série d'entretiens, dégagent ainsi la configuration actuelle de l'autodidaxie, entre l'intentionnalité et l'imprévisible, entre autonomie et hétéronomie, que l'auteur fait peu à peu apparaître sous les images et les métaphores du livre, du Combat, du Guerrier, de l'Appétit, de l'Avalement, de l'Ambition, de l'Ile au trésor, du Naufragé, de Robinson Crusoé, de l'Autre rivage, du Phénix, de Prométhée, du Héros, du labyrinthe, etc.

Loin de conclure à une suppression de l'école, comme le pensaient certains tenants de la pédagogie d'après-mai 1968, ou plus récemment d'un ultra-libéralisme pédagogique d'outre-Atlantique, Christian Verrier nous fait plutôt remarquer qu'il faudrait s'inspirer des valeurs propres à l'autodidaxie pour tenter de les apprendre, dès le plus jeune âge, à notre jeunesse studieuse. Pour lui il existe un processus circulaire entre la scolarisation de l'autodidaxie et l'autodidactisation des retombées de la scolarité.

 

Notes

 

1) Christian Verrier n'a pas été retenu parmi les cinq finalistes. Gageons que les cinq thèses sélectionnées, en fin de compte, sont, toutes, de grande qualité. Néanmoins, Edgar Morin a reconnu que les procédures d'attribution du prix étaient encore à l'essai. Il semble que certains membres du jury final soient en désaccord avec plusieurs nominations de thèses, en fonction de critères établis au préalable, et qui n'auraient pas été, véritablement, respectés. Un point-clé de ces critères correspondait à l'impact de la thèse dans notre modernité, avec sa dimension quotidienne et sociale. D'où la réaction critique de Pierre Calame de la Fondation Charles Léopold Meyer pour le Progrès de l'Homme (Le Monde de l'Éducation, janvier 1998).

2) René Barbier, l'autorisation noétique, la notion de sujet dans la philosophie de l'éducation de Jiddu Krishnamurti, communication au Colloque de l'AFIRSE "le sujet en éducation", Actes du colloque, I.S.E.A, Angers, mai 1995, (http://flp.cs.tu-berlin.de:1895/foundations/grekbull-may95.html) et Joelle Macrez, L'autorisation noétique, par quels cheminements peut-on entrer dans un processus d'évolution conduisant vers un plus-être ?", DEA de Sciences de l'éducation, Université Paris 8, juin 1997, 355 p. (synthèse sur notre site CRISE du Web: http://www.fp.univ-paris8.fr/recherches/accueilCRISE2.html)