POEMES POUR L'ENFANT D'UNE AUTRE PART




René Barbier
 
 

Poésie et rupture
 
 

La poésie restera toujours la manifestation, par un langage approprié d'une conscience intuitive ou non de la Rupture.

Rupture entre une force ascensionnelle qui cherche à nous entraîner vers l'essentiel et l'étrange pesanteur qui nous maintient au ras du sol.

Rupture entre la tendance à poursuivre, à communiquer avec la part inconnue des êtres et des choses qui nous entourent, et l'éternelle méconnaissance de cette intimité étrangère, due à la faiblesse de nos facultés.

Rupture entre la vision d'un monde profondément injuste et injustifiable, et notre impossibilité de faire quoi que ce soit pour établir véritablement la Justice sur la terre. Rupture même entre notre action sur le monde dans l'optique du bonheur, et le malheur qui forcément découle de la réalisation bouleversante de cette action.

Dès lors la poésie, conscience d'un schisme qu'un langage manifeste, ne peut conduire qu'à "la sérénité crispée" (René Char) d'un optimisme tragique. Il n'est pas d'autre voie pour le poète d'aujourd'hui que l'expérience continue des cheveux blancs, d'une sagesse toute moderne ou l'expérience instantanée de la "barque nommée amour", qui, comme l'a écrit Maïakovski, "se brise sur la vie courante". C'est pourquoi la poésie, se situant au centre exact du déchirement, ne saurait être qu'une poésie terrible, cage noire et blanche où grognent les maigres bêtes de la folie. Au sein de son optimisme tragique le poète est cerné entre deux murs qui se rapprochent sans cesse : la folie et le suicide, deux formes fluides de la mort-hypnose.

Ainsi le regard toujours plus fléché vers l'Invisible, le poète comprend la tension qui l'anime comme une brisure fondamentale entre le rêve, l'appel du plus clair, et la réalité fulgurante, foudroyante. Pourtant plus intuitif que les autres, il ose parfois imaginer l'avenir et les Radieux, ces hommes de l'aube. Il sait que toute cette agitation doit avoir un sens, il le faut pour survivre. Mais le poète, s'il a conscience de l'accélération du monde et de l'Histoire, ne se veut pas sur terre pour exciter la vitesse des éléments. C'est hors du circuit qu'il se cherche. Gardien du feu et du secret, son rôle éminent est ailleurs. A contre-jour il surprend ce reflet du bruit, le silence au visage virginal, l'invisibilité des êtres et des choses. Il descend les ruelles de l'intérieur, force le blindage de l'apparence. Parallèlement, il trouve la voie royale qui débouche sur la plage infinie de l'instant. Prisonnier d'une étincelle, qu'il s'y embrase comme Heracles! Demande-t'il d'autre tunique? Sa majesté ne provient-elle pas de l'étrange inclination qui l'oblige à s'insérer dans un monde sous-réel? Derrière le bruit, le silence s'arrachera bientôt au prix d'or. La vie amplifie continuellement sa tonalité éclatante et le silence, le mystère, s'exilent dans une résidence souterraine plus spacieuse mais également plus profonde et indécelable. Jamais dans le futur on ne sollicitera tant la clairvoyance du poète. Jamais on aura tant besoin de ses miracles qui nous révèlent à tout propos dans ce monde métallique, et la gloire de notre terre amirale, et les ténèbres sans fin de notre galaxie particulière où nous sommes plongés quelquefois, les soirs d'automne.
 
 


L'enfant d'une autre part
 
 

Être de chair et s'enquérir de cette poursuite

Loin des marais, des villes rondes.

Savoir ce qui nous fait passer

Par le bleu sans le détruire,

Et voler vers l'Immense :
 
 

Est-ce une gageure?
 
 

*****
 
 

La neige l'hiver

met le soleil au monde

et les enfants debout dans leur beauté fragile

peu à peu font tourner la montagne

avec leurs cils
 
 

*****

 pour la naissance de ma fille Laurianne (1974)

On rencontre l'Enfant

Dans le bleu au secret

Comme son visage en liesse

Nous force à revenir sur notre image

Au fond du sommeil pour arracher l'air pur.
 
 

*****
 
 

L'enfant interné dans ses prunelles

Habillé de broutilles

Mais aux mains essentielles

L'enfant qui tout à coup

vous ébouillante

Par un rire sans prélude

Une voix sans prière

Je le connais

C'est l'orphelin des deux rives

Le débourbé

Le trituré

Le calciné

Le sans merveilles
 
 

*****
 
 

Cet enfant noyé dans la laideur corrosive

Là-bas très loin d'ici

où va le froid quand il m'emporte

Que puis-je pour lui Candeur noire

Quelles fouilles quelles rives

prendre en charge

si ce n'est dans la sangle d'une image

donner audience à sa beauté première

à son corps matinal jadis

la houille des poètes
 
 

*****
 
 

Quand l'enfant de couleur

vous jette ses yeux au clair,
 
 

Il est si difficile

de conserver le masque.
 
 

De ne rien dire

de sa laideur
 
 

et de toucher ses bras

plus fragiles qu'une aile
 
 

*****
 
 

L'enfant défini
 
 

Il sait la ruse d'un sourire

Ses yeux se lèvent sur la chance

Il va et vient à pas tangents

Bien enfoncé dans son enfance

Comme un clou d'or que l'on retire
 
 

*****
 
 

Vietnam 1966
 
 

Se tapir dans la boue

Les enfants n'ont pas su
 
 

Comme les bombes sont noires

On dirait des corbeaux
 
 

Le pays est dessous

Cet immense pavot qui bouillonne sans cesse
 
 

Les enfants n'ont pas su

De leur chair au grand jour

Montent des odeurs lourdes
 
 

Le royaume des rats

C'est la boue de leur chair
 
 

Mais qui cogne dans la tour

Qui oserait crier
 
 

Est-ce Dieu est-ce un fou

Simplement un poète
 
 

On ne sait le faire taire

Depuis qu'il a tout vu
 
 

Quel était son pouvoir

Sur les regards d'enfants
 
 

*****
 
 

Chanson pour témoigner
 
 

A Lima deux enfants

Aux habits fugitifs

Chantent dans le soleil

Qu'ils ne distinguent plus
 
 

Les gens s'arrêtent peu

Les gens s'en vont souvent

Loin de la trajectoire

De ce chant dépourvu
 
 

Le touriste aux dollars

Préférait le silence

De la neige des Andes

Aux mystérieux appels
 
 

Car ce chant est un cri

Qui passe les frontières

Et traverse le ciel

Comme une gorge blanche
 
 

Il rappelle leurs yeux

Ces plages bombardées

ou leurs mains aussi dures

Que l'os de leur visage
 
 

Il dit qu'ils seront riches

De souliers et de pain

Des saveurs de l'orange

D'une école d'un toit
 
 

Qu'ils deviendront peut-être

De grands mécaniciens

Qu'ils ne sont plus les fils

Du Dieu qui les délaisse
 
 

Et le jour s'est défait

Sur la place à Lima

D'autres enfants sans bruit

Viennent les remplacer
 
 

Chantent aussi

Leur chant de scie

Chantent encore

Leur chant de mort
 
 

*****
 
 

Tant qu'un enfant sera lié à sa faim

comme une flèche à l'arc

Tant que nous descellerons dans l'incendie

des citadelles

le sang cramé des enfants

Je vous le dis

le songe s'humiliera comme une bête de somme

jusqu'à n'en plus pouvoir

car aujourd'hui se dresse

Siècle ma Déchirure

pour ce rêve interdit

trop de provocations
 
 

*****
 
 

L'enfant à tête d'épingle

que la mort rumine déjà

est promis à la noce

des chevaliers du vent
 
 

Si ses yeux forcent encore

comme deux poings noués

le milieu du visage

son corps depuis longtemps

fait partie d'un autre monde
 
 

Dans quelques mois - l'attente sera brève -

sa peau se changera en couleurs gazeuses

et lui craie nouvelle

laissera tomber son poids d'enclume

sur notre passé
 
 

*****
 
 

Dans quelques régions à même la mer

Des enfants sans beauté

Piègent les crabes en guise d'oiseaux
 
 

Qui parle ici de ce paysage

Où les palétuviers s'accrochent

Comme autant de doigts au corsage de la terre
 
 

Se penche-t'on encore vers ceux-là

Caillés dans la boue chaleureuse

Pour les crabes impatients de détruire

La tiède blancheur de l'esprit
 
 

Qui sait si leurs yeux détachés tout à coup

ne parcourent pas l'espace à l'heure de notre mort

Pour nous donner ce regard impossible
 
 

Nous dira-t'on pourquoi

Leur tristesse est gant de crin pour nous

Si loin de leur démence
 
 

Qui voudrait faire de ce poème

Autre chose que cendres froides

Une détonation ainsi
 
 

Un parti pris