Le poème : de l’écoute à la parole

 


par Christophe Forgeot
 

A Agnès Prévost

 Au lieu de tenir un discours sur le poème et la poésie, je tiens à parler avant tout des fruits de ma jeune expérience et, pour ce faire, permettez-moi de parler à la première personne.

 Dans ce titre, deux mots sont à discerner : écoute et parole. Ces deux mots sont à la fois distincts et inséparables, indissociables pour moi qui écris des poèmes.  Je vis pleinement ces deux mots. On peut dire que je suis parfois moi-même l’ensemble de ces deux mots. En effet, je les distingue car ces mots recouvrent pour moi deux réalités que je peux identifier, différencier. Aussi, je ne sépare pas ces réalités, ne les dissocie pas car l’une sans l’autre est comme la moitié d’un chemin, ne comportant qu’une demi-largeur, qu’un fossé et qu’un talus. L’une sans l’autre est la moitié d’une maison dans laquelle la vie n’a qu’une moitié de sens. Mon équilibre, c’est en fait : ressentir et partager. Mon équilibre, c’est m’étonner, c’est m’émerveiller et c’est montrer par des images ce qui m’étonne, ce qui m’émerveille. Mon équilibre, c’est entendre, comprendre et, s’il le faut, c’est accepter, c’est refuser, c’est dénoncer et c’est tenter de transmettre de manière originale ce que je comprends, ce quoi j’accepte et ce quoi je refuse. Mon équilibre, c’est voir et dire. Mon équilibre, c’est prendre et donner. En d’autres termes, mon équilibre, c’est mon déséquilibre naturel et harmonieux. C’est un flux où l’écoute et la parole ne sont pas opposées, où l’écoute et la parole ne sont pas divisées, ni disjointes ni fractionnées mais où elles ne sont pas non plus confondues. Un flux d’écoutes et de paroles plurielles à la fois inextricables et non fusionnées.

 Certaines personnes trouvent leur équilibre ailleurs et différemment. Certains s’étonnent et s’émerveillent de moins en moins en vieillissant, d’autres n’éprouvent pas le besoin de s’exprimer. Chacun sa vérité. Chacun son mûrissement, chacun son devenir mouvant et constant. Aussi, puisqu’on me l’a demandé, permettez-moi, ce soir, de réfléchir tout haut, dans la mesure de mes moyens, à ce qui peut m’animer, comme le magma anime le volcan.
 
 

Le poème

 Si j’ai écouté des poèmes, à l’école par exemple, si j’ai lu des textes poétiques, si j’ai appris des comptines dans mon enfance, si j’ai entendu parler de poésie par des gens qui l’apprécient, si j’écris aujourd’hui des images poétiques... me suis-je pour autant posé la question de ce qu’est réellement un poème? Me suis-je vraiment penché sur lui, suis-je allé voir ce qu’il y a derrière?

 Je m’exprime avec des mots et ma production est un poème. Mon poème est un ouvrage concret, palpable, que l’on peut mettre en bouche comme en oreille, qu’on peut soumettre à la vue et au toucher (et là, je pense au poème en braille de Rabah Belamri publié dans la revue de poésie interculturelle Le Matin déboutonné). Mon poème, c’est une production ; une production qui privilégie le langage imagé et rythmé. Une production qui a un amont et un aval.

 Mon poème n’est ni une toile ni une sculpture, ni une photo ni un collage, ni un conte ni une nouvelle, ni un roman ni un article de journal. Alors quelles sont les différences? Entre un collage, une photo, une sculpture, une toile peinte et un poème, les différences ne posent aucun souci parce que ces productions utilisent des outils bien repérables. Par contre, entre un article de journal, un roman, une nouvelle, un conte et peut-être encore plus entre une chanson et un poème, la distinction est moins évidente parce que le même outil est en jeu : la langue. Et c’est ainsi que je crus, à certains moments, écrire des poèmes alors que je n’écrivais que des textes dénués d’images poétiques mais aux branches découpées et rimées, aux feuillages rythmés et aux écorces sonores redondantes. Ils n’étaient d’ailleurs pas plus des poèmes que des contes ni des romans. Ils ne ressemblaient à rien. Ou plutôt ils ressemblaient de trop à tous ces textes d’auteurs qui ne connaissent pas la singularité de la poésie et qui se soulagent en écrivant, en criant ce qu’ils ont sur le coeur. Bien sûr, ne serait-ce qu’en cela, mes textes avaient un certain intérêt, mais ils ne touchaient que moi-même temporairement et ne pouvaient véritablement apporter aux autres parce qu’ils comportaient trop de clichés, d’images banales et stéréotypées. Parce qu’ils ne suscitaient pas l’imagination et, par-delà l’imagination, ils ne suscitaient pas l’éveil.

 J’ai appris peu à peu, au contact des femmes et des hommes d’expérience, que le poème n’avait ni logique préétablie ni intrigue et ne racontait pas plus d’histoire qu’il ne comportait d’explication ou de démonstration. J’ai appris qu’il était fait de comparaisons, de sonorités et de rythmes fondamentalement nouveaux. J’ai appris qu’il était le lieu où l’imagination était active parce qu’elle était la faculté de déformer les images communes. A ce sujet, j’aime citer les mots que Gaston Bachelard emploie dans la première page de son livre L’air et les songes (Librairie José Corti, 1943) : “On veut toujours que l’imagination soit la faculté de former des images. Or elle est plutôt la faculté de déformer les images fournies par la perception, elle est surtout la faculté de nous libérer des images premières, de changer les images.” Un peu plus loin, le philosophe ajoute : “Si une image présente ne fait pas penser à une image absente, si une image occasionnelle ne détermine pas une prodigalité d’images aberrantes, une explosion d’images, il n’y a pas imagination.” J’ai appris, et le formule grâce encore aux mots de Bachelard que “la valeur d’une image se mesure à l’étendue de son auréole imaginaire.” Pour illustrer cette pensée, je propose de regarder brièvement le nom que Mina El Hassouni, Myriam Lemonchois et moi-même avions choisi pour la revue que j’ai déjà citée ici : Le Matin déboutonné. Ce titre, gardé parmi tant d’autres trouvés lors d’un “brainstorming” effectué pendant un cours de René Barbier, à l’Université Paris VIII, reflétait en effet exactement l’idée que nous nous faisions de la poésie : faire se rencontrer des mots qui, a priori, n’ont rien à voir ensemble pour créer de nouvelles images chez ceux qui les liraient. Pour moi, “le matin déboutonné” était et demeure ce que j’appelle “le nid éclaté de l’inattendu”.

 Pour moi, le poème devint donc clairement autre chose qu’un texte prosaïque . Il n’avait plus pour but d’instruire, d’informer, il n’était plus didactique. Jean-Louis Joubert dit dans son ouvrage La Poésie  (Armand Colin / Gallimard, 1977) : “La poésie n’est donc pas la mise en forme d’idées particulières. […] La poésie est d’abord une aventure de langage. […] Le poète est celui qui ne parle pas comme tout le monde ; qui transgresse les règles de la langue. C’est en cette nouvelle acceptation, que je fis et que je fais mon chemin en poésie.

 Aujourd’hui, je peux dire, avec les mots de Bachelard, que mes poèmes tendent à être “essentiellement une aspiration à des images nouvelles (L’air et les songes) et autant de coquillages “où résonne la musique du monde” comme dit Octavio Paz dans L’Arc et la lyre (Gallimard, réédition 1987). Ils veulent dire le réel, ils veulent faire prendre conscience du réel en déformant nos réalités grâce à la dérive de l’imagination, grâce à la création. Ils sont ainsi de l’ordre de l’inconnu et m’étonnent moi-même lorsque je les relis. Après l’écriture d’un poème, je le laisse “reposer” puis le relis ultérieurement. S’il garde ce pouvoir de m’étonner, s’il me surprend encore, pour moi, c’est bon signe. S’il perd ce pouvoir, je n’hésite pas à le modifier en improvisation, sans réfléchir, pour qu’il retrouve cette force d’évocation et, dans ces conditions, les explosions d’images présentes et absentes sont de nouveaux feux d’artifice pour l’imagination et la joie intérieure.

 En même temps, j’ai conscience que la poésie n’est pas “absolue” mais bien dans un temps, dans une époque donnée. Les critères que je viens d’évoquer n’ont pas été forcément ceux du passé et c’est par des créateurs tels que Charles Baudelaire, Arthur Rimbaud, Guillaume Apollinaire et d’autres encore que l’évolution de la poésie est passée. La poésie a rencontré des femmes et des hommes qui l’ont fait vivre au travers du vers libre, au travers d’une place nouvelle donnée à l’analogie, au travers du territoire des nouvelles images, au travers “de vastes et d’étranges domaines” comme l’a fait Apollinaire. Demain, l’évolution du poème sera aussi liée à l’évolution de l’Homme, car elle est faite par lui. A cet endroit, Pierre Reverdy, dans son Émotion appelée poésie (Flammarion, réédition 1989), précise : “La poésie n’est pas dans les choses ­ à la manière où la couleur et l’odeur sont dans la rose et en émanent ­ elle est dans l’Homme, uniquement, et c’est lui qui en charge les choses, en s’en servant pour s’exprimer.”

 J’ai appris aussi que le poème n’est pas inné. Il sous-entend un travail, une réalisation. La racine grecque du mot “poésie” d’ailleurs le confirme : “poieîn” veut dire “faire”. Je ne suis pas naturellement poète mais par tout ce que je viens de dire, je le deviens. Je le deviens par mes rencontres, par mes lectures, par mes manques. Mon chemin en poésie est personnel, mon chemin en poésie est relatif à ma capacité à imaginer, à l’enrichissement de mon imaginaire. Il dépend de ma sensibilité, liée elle-même à mon vécu, à mon environnement ; il dépend de ma disponibilité, de ma lucidité,  de  mon
écoute et de ma parole. Autant d’êtres humains, autant de personnalités, autant de perceptions, autant d’appréhensions du monde et autant de chemins, en poésie comme dans la vie en général.
 
 

De l’écoute à la parole

 “Écouter quelqu’un, c’est habiter le temps” nous a proposé le philosophe Gérard Lurol lors du colloque “L’attitude éducative” en janvier 1997 (Bulletin de liaison n°12 ­ Spécial colloque ­ de l’association Démocratie et Spiritualité). Je reprends cette idée en disant que l’écoute du poète est, pour moi, une autre manière d’habiter son temps. Cette écoute est large, elle n’est pas doublée d’une analyse, elle n’est pas “intellectuelle”, elle ne nécessite aucune étude supérieure, aucun diplôme et, en ce sens, un berger qui a quitté très tôt le système scolaire peut sans problème vivre une écoute beaucoup plus sensible, beaucoup plus riche qu’un haut fonctionnaire sorti d’une “grande école”. Il ne sera certainement pas conditionné par un système qui fait aussi peu cas de la sensation, du ressentiment et dans lequel l’émotion doit être camouflée, cachée, dans lequel tout ce qui rend vulnérable est à bannir. Pour celui qui écoute au sens plein du terme, qui sait se débarrasser pour un moment de ses appartenances, celui qui sait être “en jachère” dirait René Barbier, le monde est d’une richesse incommensurable.

 Aussi, dans certaines circonstances, j’éprouve moi-même une sorte de vide intérieur. J’avoue que des frissons me parcourent dans ces instants et que les larmes sont au bord des yeux en les franchissant allègrement parfois. C’est vrai qu’en écoutant, j’ai la sensation de mieux connaître en profondeur la complexité du monde et que c’est à moi de redevenir simple pour comprendre que rien n’est vraiment simpliste (les spécialistes de Krishnamurti verront à quoi je fais allusion). Et puis, à d’autres moments, l’environnement, la fatigue, le surmenage, le stress m’empêchent d’écouter, m’empêchent d’être touché par le monde, m’empêchent d’être en émotions.

 Mon écoute est. Puis, dans un second temps, plutôt qu’aboutissant à une kyrielle de réponses, elle débouche sur des guirlandes d’interrogations, sur des farandoles de doutes ; des doutes au sujet des “bonnes paroles”, des paroles dites “sacrées” et à propos de toute voie préalablement tracée. Cette écoute prend racine chez moi et se métamorphose en parole qui retentit, qui rebondit en images poétiques. Malgré les mots de fête que je viens d’employer, ce n’est pas chose aisée car les rebonds ont  des étincelles de lucidité et les étincelles, ça pique, ça met parfois le feu à la paille qui sommeille en nous.

 “Le poète doit voir les choses telles qu’elles sont et les montrer ensuite aux autres telles que sans lui ils ne les verraient pas” avertit Pierre Reverdy... mais avant de tenter de montrer aux autres, en ce qui me concerne, je me montre déjà à moi-même, et ce n’est pas tous les jours facile. La parole lucide dérange ce qui est bien rangé, ce que l’on a pris soin de bien ranger au fond de soi... et, donc, elle me dé-range en premier lieu.

 Ma parole me surprend quand elle se fait dans un moment où je ne me sens pas prisonnier d’un comportement classique dans l’écriture, je ne me sens pas attaché à une parole académique, loin de l’inconnu, loin de toute aventure, de tout ce qui rassure. Ma parole me surprend quand elle déstabilise ma conception habituelle, quand elle déstabilise mon ordre des choses. Je pense qu’elle me déstabilise aussi quand elle inclut le silence de mon écoute. Je m’appuie sur le silence pour exprimer ce langage spécifique. Je ressens particulièrement la métaphore de Geneviève Clancy : “La couleur du silence sur le matin est la chance du poème”(L’Esthétique de l’ombre, L’Harmattan, 1997, avec Philippe Tancelin). Paradoxalement, je m’appuie également sur le silence pour faire naître les mots à même de montrer le silence terrible qui suit les actes inacceptables. Et alors, avec le poète luxembourgeois Émile Hemmen, je m’interroge : “Avec quels mots / creuser le long silence des caves?” (Heures de cendres, Éditions Michel Frères, Belgique, 1996).

 Pour conclure, je dirai que je comprends comment la poésie ait pu nourrir, par exemple, Jean Cassou qui imagina en captivité, pendant la seconde guerre mondiale, sans stylo ni papier, ses Trente trois sonnets composés au secret (Gallimard, réédition 1995). Et si un poème, le mien ou celui d’un autre, ne m’apporte rien, ce qui est régulièrement le cas, ce n’est pas grave, je le laisse de côté et je passe à un autre. Je ne veux surtout pas y réfléchir, le décortiquer ou me forcer à le lire. Les poèmes, c’est comme les gens, à la fois ils sont différents de nous-mêmes et à la fois ils nous ressemblent. C’est ainsi pour tout ce qui existe et le poème n’en fait pas exception puisqu’il est fait par la main de l’Homme et que cet homme, s’il est unique, fait partie de la même communauté: “la communauté humaine”. Et si grandes peuvent être parfois les différences entre les personnes, aussi grandes sont leurs ressemblances: ils aiment, ils souffrent, ils meurent de la même manière. “si nous étions tous pareils, nous n’aurions plus rien à nous dire [et] si nous étions tous différents, nous ne pourrions plus nous parler” affirme justement le chercheur Philippe Meirieu (Éduquer : la loi fondatrice, Centre De Formation de l’Administration, 1996 ­ document vidéo). Si le poète nous parle dans l’intimité, c’est parce qu’il nous ressemble un peu mais c’est aussi parce qu’il est un peu différent de nous. Son poème ne se trouve pas sur un nuage, hermétique et difficile à atteindre, son poème est là, vivant. Et avec lui, je vis. Et avec lui, je suis en poésie, je suis présent. Car assurément pour moi, de l’écoute à la parole, “Être en poésie, c’est être en présence” comme dit le poète Yves Bonnefoy.
 

Christophe Forgeot
(Texte lu lors du Dîner-débat organisé par CRISE.,
au Chantefable, à Paris, en avril 1998 et lors du colloque
“Approche plurielle en éducation, questionnements et perspectives”
en l’honneur du Professeur Jacques Ardoino, au Centre Culturel
Les Fontaines, à Chantilly, en mai 1998. Texte également paru
dans Pratiques de Formation - Analyses n°36, Université Paris VIII, en
février 1999 ainsi que dans le n°28 d’Envol, Canada, en décembre 1999)