N°1
Disputation, n.f., emprunté sous la
forme desputeison(v.1175) au dérivé latin disputatio, "examen,
discussion," a servi à
désigner un débat très
animé, spécialement (1541) une discussion publique sur un
sujet de théologie. (Dictionnaire
historique de la langue française,
le Robert, p.1101).
Pédagogie
active et rapport au savoir.
Réflexions
critiques à l'égard des défenseurs de la Culture sans
tache.
![]()
"Savoir nourrir l'oiseau
en commençant par la couleur de ses plumes"
R.B. juin 2000
René
Barbier ( Professeur de Sciences
de l'éducation, Université Paris 8, CRISE
)
Depuis plusieurs années, les
Chouans du savoir traditionnel montent au créneau d'une citadelle
nommée Culture. Ils prétendent défendre l'Identité
française assiégée par les hordes pédagogiques,
ces nouveaux barbares, qui nivellent l'Ecole et assèchent notre
civilisation gréco-latine. Ils s'écrient que l'esprit de
la "Scholè", espace crénelé de l'étude, loin
du monde et du bruit, est perdu, que tout va à vau-l'eau. Ainsi
Jean-Claude Milner, Danièle Sallenave, Marcel Gauchet, Régis
Debray, Alain Finkielkraut ou Jacqueline de Romilly s'affichent comme les
modernes "traditionnaires" selon le mot proposé naguère par
Daniel Hameline pour les opposer aux pédagogues trandisciplinaires
de la "liberté pour apprendre". Pédagogues au demeurant "agents
doubles toujours en passe d'être doublés", comme il l'écrivait
avec lucidité.
Hérauts du savoir savant
disciplinaire et de la culture lettrée, ces grands féodaux
arment leurs mousquetons en direction des pédagogues et des élèves
de banlieue et d'ailleurs, ces sans-culottes de la culture. Ils n'imaginent
jamais que la parole magistrale absolue qu'ils tiennent devant leurs ouailles,
n'est peut-être que le reflet d'une fascination inconsciente et narcissique
pour le son de leur propre voix, à laquelle répondent,
le psittacisme inconscient, l'indifférence narquoise, l'incompréhension
totale, ou l'agressivité frontale comme forme de résistance,
de leurs élèves. Il y a plus de quarante ans que les travaux
des sociologues du Centre de sociologie européenne ont démontré
la vanité de la transmission du savoir par les méthodes magistrales.
Il y a plus d'un siècle que les mouvements pédagogiques tentent
de répondre difficilement à cet échec. Mais rien n'y
fait. Les antipédagogues s'obstinent à calomnier ceux qui
cherchent une solution à l'échec scolaire. Il n'ont que le
mot sacré de "culture" (lettrée) à la bouche
: c'est leur hostie ! Comme les catholiques de l'Inquisition, ils veulent
imposer leur foi à l'ensemble de la communauté humaine, éventuellement
par la force. Ils oublient que les gnostiques ont su déjouer cette
stratégie impérialiste par une contre-stratégie silencieuse
très efficace, comme l'a bien montré Jacques Lacarrière.
Grands admirateurs des textes de
la tradition légitime de la culture, les antipédagogues se
réfèrent, plus ou moins consciemment, à la tradition
du texte sacré, telle qu'elle se donne à voir dans les grandes
religions du Livre. Derrière leur défense de l'identité
française, voire européenne, nous trouvons celle d'une philosophie
religieuse ancestrale en Occident.
On devrait étudier l'adhésion
à la parole du Maître-Instructeur comme le sociologue Frédéric
Lenoir approche la fascination du Bouddhisme en France actuellement. Il
y a les pratiquants, les proches et les sympathisants, auxquels il faut
ajouter les réfractaires dans le rapport au savoir. Il s'agit toujours
de croyance.
- Croyance en la souveraineté
immuable de la Culture lettrée.
- Croyance dans la toute-puissance
de celui qui sait.
- Croyance dans l'indignité
sociale de celui qui ne sait pas (et probablement ne saura jamais).
- Croyance dans un système
d'enseignement qui devrait répondre aux exigences de ces croyances.
A titre d'exemple, je veux analyser
et répondre à un conférence récente sur le
thème "l'Europe, victoire ou défaite de la raison" de l'un
des plus prestigieux thuriféraires de ce courant antipédagogique.
Le philosophe Alain Finkielkraut,
en tant que membre influent de l'establishment intellectuel, sait user
et abuser de son statut de mandarin des médias pour dénoncer,
dans une sorte de fourre-tout, l'ensemble de la pédagogie moderne
(1). Devient-il le Vercingétorix de la Culture française
assiègée par la massmondialisation électronique nord-américaine
?
Il n'en est pas à un tour
de passe passe dans son sac ! Serait-il pris, lui aussi par l'urgence de
dire, qu'il dénonce si promptement dès qu'il parle de la
pédagogie contemporaine ?
Son attaque virulente et faussement
logique du livre de Marie-Danièle Pierrelé, préfacé
par Philippe Meirieu, "Pourquoi vos élèves s'ennuient en
classe" (Syros, 1999) mérite une réponse réfléchie
mais vive.
Son questionnement exprime
une tendance évidente de certains intellectuels et chercheurs français
à l'égard de l'éducation contemporaine. On ne peut
laisser croire qu'ils possèderaient, seuls, le privilège
de défendre la culture générale, les pédagogues
étant non seulement relégués dans les bas-fonds
de ce qui fait sens, mais plus encore oeuvrant pour la dégénérescence
de la culture, à coups de bons sentiments et d'une certaine puérilité.
Lors de sa conférence remarquée
le 30 mars 2000 dans un important Centre culturel à Paris, Alain
Finkielkraut, après une critique de "vieux démons" nazis
toujours en veille aujourd'hui, mais repérables selon ses dires,
comme le montrent les récentes élections autrichiennes, avec
la venue au pouvoir du leader d'extrême droite Joerg Haider, insiste
surtout sur les "jeunes démons", beaucoup plus méconnus,
qui émergent dangereusement dans l'actualité des lycées
et des collèges.
Qui sont donc ces "jeunes démons"
que nos yeux hébétés par la télévision
et l'ordinateur ne voient plus, alors qu'ils nous écrasent le nez.
Nous conduisent-ils vers ces nouvelles barbaries brunes, sans qu'on y prenne
garde ?
Ce sont les effets symboliques produits
par les nouveaux pédagogues. Vous savez, ceux qui s'obstinent à
écouter la jeunesse d'aujourd'hui dans sa difficulté à
exister au sein de l'univers scolaire et universitaire, au lieu de leur
"faire la classe", alors que "le niveau baisse".
Pour Alain Finkielkraut, les dés
sont jetés et pipés. Il y a un retour de la vieille querelle,
d'après lui dépassée, entre juifs et chrétiens,
de la primauté du savoir (juif) d'un côté ou de l'amour
(chrétien) de l'autre. La théologie chrétienne a depuis
longtemps réglé cet antique conflit en reconnaissant la valeur
du savoir et de la culture, sans nier l'amour. Cependant, on le voit
réapparaître avec les pédagogues qui distillent leurs
désirs destructeurs dans les réformes proposées par
le gouvernement, avec la bienveillante complicité de Philippe Meirieu,
directeur de l'INRP. On connaît bien cette musique... ! C'est désormais
une vieille rengaine porteuse, par la rumeur, de toutes les hypocrisies,
voire les infamies, et qui ne reflète plus le clivage politique
gauche-droite mais le traverse complètement. Nous en reconnaissons
l'impact au sein même de notre université de Paris 8, qui
veut encore se nommer "Vincennes à Saint-Denis", en souvenir d'une
utopie pédagogique très mal en point aujourd'hui.
Finkielkraut s'en prend principalement
à Marie-Danièle Pierrelé, cette dangereuse "utopiste",
auteur du livre "Pourquoi vos enfants s'ennuient en classe" et à
son préfacier Philippe Meirieu, auteur lui-même d'un autre
ouvrage "l'école ou la guerre civile" (Plon) en collaboration avec
Marc Guiraud.
Il n'y va pas de mainmorte.
C'est tout juste s'il ne cherche
pas à nous convaincre que l'ancienne Principale d'un établissement
scolaire professionnel de Saint-Denis, dans la banlieue parisienne, n'est
pas l'éminence grise du diable en personne. Car la pensée
de Finkielkraut est complètement dichotomique et manichéenne.
D'un côté le Bien ou la Culture traditionnelle. De l'autre
le Mal ou la pédagogie moderne qui prend pour étendard l'Amour.
À coups de citations parfaitement choisies pour étayer son
propos, mais extraites de leur contexte, A. Finkielkraut réduit
la pédagogie active à un tas d'inepties. Il ne suffit pas
d'énoncer, comme il le fait, le mot "oxymore" pour savoir, réellement,
ce qu'il peut signifier dans une pratique pédagogique. Comme il
le dit, citant le film "l'armée des ombres" de Melville, il
n'existe pas de "résistance joyeuse". Accepterait-il qu'il existât
une "mort heureuse" d'un pédagogue, à l'exemple du Bouddha
éducateur ? Marx proposait d'éduquer les éducateurs.
Il faudrait également éduquer les intellectuels parisiens
à la réalité sociale d'une nouvelle "culture du pauvre"
(Richard Hoggart) qui s'organise pour survivre à la périphérie.
Ainsi le pédagogue moderne,
en la personne de Marie-Danièle Pierrelé, voudrait descendre
en flamme la vraie culture, celle garante de l'humanisme de toujours, et
la remplacer par les "expressions de soi" imaginaires et éphémères
d'une foule diversifiée d'élèves en rupture de ban.
On reconnaîtra dans cette anxiété la critique actuelle
à l'égard de l'épistémologie de la sociologie
clinique et des histoires de vie en formation d'adultes et la valorisation,
a contrario, de certains courants des sciences humaines cognitivistes ou
quantitativistes. Dans son regard vers le concret et ses différentes
formes d'intelligence - que la psychologie contemporaine reconnaît
pourtant ("les intelligences multiples" d'Howard Gardner) - la pédagogie
moderne est simplement plus ouverte à l'actualité scientifique
que les défenseurs de la culture traditionnelle.
Cette peur de l'auteur de "La défaite
de la pensée" (Gallimard, 1996) mais également de "la sagesse
de l'amour" (Gallimard/Folio-Essais) m'en rappelle deux autres. L'une,
déjà un peu ancienne, est de Pierre Gaxotte, dans le journal
"Les Echos", qui s'alarmait, à droite, du taux d'étrangers
dans nos villes et parlait d'un "seuil de tolérance" très
faible à ne pas dépasser sous peine de chaos social, comme
si cet indicateur avait une quelconque valeur scientifique. L'autre, toute
récente, émane du maire du 8e arrondissement de Paris.
Devant la réforme de la carte scolaire à Paris, il s'insurge
contre le risque de voir débouler dans ses établissements
cossus et bien fréquentés de son quartier , les élèves
des autres quartiers périphériques (18e ou 19e) qui, d'après
lui, ne sont peuplés que de drogués, de délinquants
et d'illettrés notoires et irrécupérables.
Sans aller, évidemment, jusque
là, de quoi Alain Finkielkraut et ses amis ont-ils peur ?
N'est-ce pas de la perte de la culture de leur groupe social, celle qui
les fait vivre, celle des élites des grandes écoles, de l'"homo
academicus", dont a parlé depuis longtemps Pierre Bourdieu dans
ses travaux. Pourquoi Alain Finkielkraut semble-il superbement les ignorer
? La Culture de tous les temps, en quelque sorte, intangible et impermanente.
Alain Finkielkraut n'hésite pas, à aller chercher des exemples
dans la Shoah. Mieux, il prétend défendre à quiconque
le droit de citer l'exemple de l'holocauste s'il s'agit de parler de citoyenneté
avec les armes de la pédagogie moderne. Et de citer le cas du camp-citadelle
de Terezin, où mourut l'admirable poète Robert Desnos. Un
camp de concentration, déguisé en ville fortifiée,
médiatisé déjà à l'époque par
la propagnande nazie, pour montrer aux autres nations, la façon
dont le Nazisme pouvait être "tolérant" avec les juifs regroupés
- là - dans leur culture. Or, dans ce camp, les artistes, les poètes,
les écrivains, les musiciens, inventaient heureusement, au jour
le jour, et dans la fragilité de l'éphémère,
une résistance, une "résilience" dirait Boris Cyrulnik,
à partir, justement, de la Culture en acte.
Les pédagogues d'aujourd'hui
veulent-ils donc détruire cette Culture qui sait si bien, le cas
échéant, faire front à la barbarie toujours à
nos portes ? Sont-ils, à ce point, des fossoyeurs de la démocratie
et de toute citoyenneté véritables ? Philippe Meirieu et
Marc Guiraud, dans leur livre sur "l'école ou la guerre civile"
(Plon), au contraire, questionnaient l'expansion d'une raison indiscutée
en Occident. Cette dernière n'a-t-elle pas créé, justement,
l'humus pour faire fructifier la Raison totalitaire qui s'affirme dans
l'organisation même de la Shoah, comme l'a si tragiquement démontré
une personnalité nazie comme celle d'Adolph Eichmann au cours de
son procès ?
Il s'agit d'une incompréhension
de la pratique de la pédagogie active, ou plutôt d'une méconnaissance
pure et simple. Les étudiants qui travaillent avec moi savent très
bien à quoi s'en tenir lorsque je leur parle de la nécessité
d'avoir en tête, toujours, les poèmes de l'humanité,
auxquels ils pourront faire appel les jours de grande désespérance,
sous la botte du fanatisme meurtrier.
Alain Finkielkraut ne voit pas que
le pédagogue d'aujourd'hui ne s'appuie pas sur "l'amour" comme d'une
essence, mais sur la relation humaine à reconstruire collectivement,
à élucider, dans la classe, pour faire comprendre la
valeur de la culture démocratique et aller vers plus d'autonomie,
au sens de Cornelius Castoriadis. Le pédagogue ne dit pas, comme
Finkielkraut, la Culture ou l'Amour, sentence qui ressemble un peu à
"après moi le déluge" de la "personnalité autoritaire"
analysée naguère par Théodor Wiesengrund Adorno. Le
pédagogue affirme la Culture par le biais de l'Amour relationnel,
au sens de philia et Agapê. La reconnaissance de la culture universelle
va de pair avec celle des cultures minoritaires et exclues au nom de l'héritage
culturel légitime. On ne fera jamais passer Racine ou Shakespeare
dans un collège de banlieue si on refuse, a priori, d'accorder la
moindre reconnaissance à la bande dessinée, au rap et au
tag. Il s'agit d'une problématique actualisée d'échange
symbolique : du donner-recevoir-rendre (Marcel Mauss, Jean Baudrillard).
J'accepte de te recevoir - dit l'élève à son enseignant
- si tu acceptes de m'écouter dans tout ce que je suis. Ce qui ne
veut pas dire, une fois la confiance accordée de part et d'autre
dans la relation éducative, une absence de réflexion critique,
tant sur la culture des jeunes que sur la culture soi-disant universelle.
Je suis loin d'être un inconditionnel
du rap et du tag. J'avoue même être plutôt du côté
de la musique religieuse traditionnelle, de la poésie de Roberto
Juarroz ou d'un haiku de Basho. Mais, en tant qu'éducateur praticien,
je dois comprendre ce que me disent ceux qui pensent différemment
et reconnaître leur sens de la vie. L'éducation est toujours
une médiation et un défi. Les jeunes de mon université
me lancent le défi de leur subculture. Je leur lance, après
les avoir entendus et compris, le défi de ma propre culture universitaire,
nécessairement lettrée. Il nous faudra trouver une médiation
et accepter le conflit créateur. Une expérience que j'ai
menée récemment à l'université, dans le cadre
d'un enseignement
centré sur les savoirs et savoir-faire du Quart-monde, me confirme
dans cette possibilité (voir la revue Quart-monde du Mouvement
aide-à toute détresse Quart-Monde, de juin 2000).
Dans sa volonté de puissance
intellectuelle, Alain Finkielkraut critique violemment le livre de Philippe
Meirieu et Marc Guiraud en feignant de croire que ces auteurs veulent la
destruction de l'école et la négation de la culture générale,
ce qui est un contresens et une attitude de mauvais foi. Il oublie de citer
un autre livre de Philippe Meirieu, plus récent, qui remet les pendules
à l'heure. Je veux parler du livre intitulé "Des enfants
et des hommes. Littérature et pédagogie. 1. La promesse de
grandir" (ESF, 1999). Dans cet ouvrage Philippe Meirieu insiste sur l'importance
de la littérature à l'école pour intégrer les
diversité des valeurs culturelles qui font sens en éducation.
Nous sommes à l'opposé de la représentation naïve
(est-elle si naïve que cela ?) d'Alain Finkielkraut à propos
des pédagogues destructeurs de culture cultivée. Je n'ai
jamais rencontré de pédagogues modernes incultes. Je n'ai
pas entendu la moindre insulte à l'égard de la culture savante
et universelle dans leur bouche. La plupart des enseignants qui s'y consacrent
sont de grands lecteurs, très ouverts sur le monde. Souvent, par
leur pratique compréhensive, ils font passer ce goût de la
lecture à leurs élèves. Cela arrive aussi aux
amis de Finkielkraut et je m'en réjouis. Je sais que Jean Lescure
et les jeunes poètes de son temps, suivaient avec passion les cours
de Gaston Bachelard à la Sorbonne. Qui n'a pas été
touché dans sa libido sciendi par les cours de Vladimir Jankélévitch
ou par ceux de Gilles Deleuze ? Je ne pense pas que nous puissions vivre
dans un monde sans histoire reconnue, sans culture générale
affirmée. Nous avons un devoir de mémoire à transmettre,
mais comment réussir cet exploit aujourd'hui : c'est l'enjeu de
la pédagogie moderne.
Certes, Marie-Danièle Pierrelé
propose de réduire les heures de cours magistraux consacrés
à la culture cultivée au profit d'heures d'écoute
et de pratiques liées à l'intérêt quotidien
des enfants dans leur contexte actuel. Mais ce n'est pas pour abandonner
la culture, simplement pour la réarticuler, voir dans la critique,
avec la modernité et la situation réelle de chacun. Si Alain
Finkielkraut avait, une fois dans sa vie, enseigné durablement dans
une université de la périphérie de la capitale, il
saurait qu'on ne peut plus faire passer la Culture universelle selon les
règles qui prévalent encore dans les classes préparatoires
aux grandes écoles. Les jeunes moniteurs de l'enseignement supérieur
commencent à s'en apercevoir, au sein de leur formation universitaire,
dans les Centres d'Initiation à l'Enseignement Supérieur
(CIES), comme je l'écoute chez eux aujourd'hui en tant que professeur.
On peut le déplorer, mais c'est un fait qui nous oblige à
inventer une pédagogie différente. Elle n'en est pas moins
rigoureuse et elle nous demande beaucoup plus d'énergie et de temps.
Mais, plus encore, une pédagogie de ce type implique, nécessairement,
une réflexion sur la citoyenneté. Non d'une façon
purement abstraite, mais dans une pratique conflictuelle et risquée.
Car rien n'est gagné d'avance. La force de certains médias,
de certaines idées maffieuses, qui diffusent des idées-forces
concernant l'argent facile, le sexe et la reconnaissance sociale par la
politique spectacle, en somme "la montée de l'insignifiance" (C.Castoriadis),
n'arrêtent pas d'être combattue par la pratique difficile,
voire dangereuse, de la pédagogie active.
Il y a un point, toutefois, dans
l'interpellation d'Alain Finkielkraut, qui suscite mon accord de principe.
Le terme de créativité, d'après l'auteur, valorisé
dans la pédagogie moderne, serait une lourde insistance sur l'"expression
de soi", en définitive assez narcissique et sans intérêt
majeur du point de vue de l'universel. La création, quant à
elle, pense-t-il en citant Maurice Merleau-Ponty dans "le visible et l'invisible",
à avoir avec la question de l'Être en puissance. Il semble
que les pédagogues modernes fassent perdre le sens de cette relation
de conaturalité entre création et Être. J'entends bien
cette remarque et je suis d'accord avec le caractère essentiel de
cette relation. C'est la raison pour laquelle je n'emploie pas le terme
de créativité, que je laisse aux marchands de techniques
managériales, non sans réserver ma critique. Je parle de
création, en effet, dans un sens très proche de ce que propose
Alain Finkielkraut. A condition de poser comme postulat que l'Être
est "en-devenir" et non tout entier "déjà-là"
une fois pour toutes. L'Être est surgissement permanent de la totalité
du monde. Par la création de chacun et de tous, nous constituons
cet Être d'instant en instant. L'Être est "à Être".
C'est le propre de l'Imaginaire social issu de "Chaos, de l'Abîme
et du Sans-Fond" dont nous parle Cornelius Castoriadis . L'Être est
"procès" sans commencement ni fin, qui dilate (et peut-être
rétracte) le temps et l'espace dans son expression phénoménologique.
La création véritable n'est pas un simple amusement combinatoire
d'éléments hétérogènes et sans signification,
alimentant ainsi une "multiplicité générique" fondamentale
comme le pense Alain Badiou. Elle est liaison intrinsèque entre
le devenir-Être de la totalité du monde, au coeur de sa "poéticité
radicale", au sens du philosophe Kostas Axelos, et l'acte micro-créateur
surgissant chez la personne incarnée dans le flux d'une multiplicité
d'expressions concrètes et symboliques.
Une autre question à retenir
de la critique d'Alain Finkielkraut : le risque de ghettoïsation de
l'École. La proposition de Marie-Danièle Pierrelé
de diminuer les cours et d'insister sur les pratiques spécifiques,
ne va-t-elle pas accentuer le départ des élèves des
classes cultivées et entraîner une École à deux
vitesses et séparée géographiquement ? Il est plus
que probable que la tendance ira dans ce sens. Mais on oublie de
dire que :
- C'est déjà très
largement le cas actuellement pour les enfants des classes supérieures.
Les parents appartenant à cette classe sociale ont depuis longtemps
évacué leur progéniture vers les lycées prestigieux
de la capitale. Aujourd'hui, on constate plutôt une stagnation, voire
une régression, des enfants des classes ouvrières et paysannes
dans les grandes écoles ou dans le cursus de doctorat. Nous sommes
revenus, dans le meilleur des cas, à la situation d'avant 1970,
au temps des "héritiers" analysés par P. Bourdieu
- Inversement, on assiste à
une exclusion massive des élèves des classes défavorisées
dans les lycées des quartiers aisés des grandes villes (d'où
la réaction du maire du 8e arrondissement de Paris).
- On peut s'interroger sur d'autres
expériences dans des pays du Sud. Je pense aux résultats
très remarquables d'une institutionnalisation, avec l'aide d'une
organisation non-gouvernementale, d'un système d'enseignement inventé
par les "hors-castes" en Inde. Ce système d'écoles villageoises
respecte complètement la culture des "hors-castes" tout en étant
d'une exigence de savoir telle que les membres des autres castes vont,
parfois, jusqu'à y envoyer leurs propres enfants, tant leur réputation
scolaire est satisfaisante (recherche de doctorat en cours de Sheela Pimparé,
université Paris 8, CRISE).
Au-delà de cette guerre idéologique
des pédagogues et des antipédagogues, de ceux qui sont plutôt
pour reconnaître d'abord la réalité sociale du fait
d'enseigner et de ceux qui se concentrent avant tout sur le contenu immémoral
de la culture, nous cherchons une compréhension réciproque.
Elle implique d'abandonner la mauvaise foi systématique et la dénonciation
facile. Comment faire vivre une classe scolaire ou un département
d'enseignement universitaire si les enseignants sont à ce point
divisés et sans estime les uns pour les autres ? Pourquoi tant d'imaginaire
de part et d'autre ? L'imaginaire de la raison absolue est encore de l'imaginaire.
L'irrationnel n'est pas le non-rationnel. Comme l'affirme si justement
René Char, "l'imaginaire n'est pas pur, il ne fait qu'aller". Puissions-nous,
un jour enfin, le reconnaître.
Paris, le 10 mai 2000
NOTE
(1) Alain Finkielkraut vient de sortir un livre intitulé Une
voix vient de l'autre rive, Paris, Gallimard, avril 2000, 145 pages,
qui reprend les thèmes principaux de la conférence du 30
mars 2000, peut-être de manière moins cruelle, et encore
! mais tout aussi partiale. Dans un chapitre central, qu'il intitule "la
rédemption pédagogique" (ch.4), il s'en prend expressément
à Philippe Meirieu (p.77 et suivantes) qu'il accuse de vouloir détruire
la culture cultivée au profit d'une sorte d'hétérogénéité
proclamée liée à l'école procédurale
et non plus essentielle. Une école où "l'autorité
est déboulonnée" et où "la verticalité canonique
est abolie au profit de l'horizontalité interactive" (p.81).
Il se fait, du même coup, le défenseur exclusif de l'utilisation
exemplaire de la Shoah (dans son chapitre VI sur "l'art à Terezin").
Cet avatar du Grand Inquisiteur d'un nouveau genre prétend avoir
le fin mot de l'Histoire et utilise sa langue de bois pour excommunier
tous ceux qui, en référence avec une conception de la démocratie
intrinsèque à la pédagogie, voudraient prendre des
exemples dans les formes terrifiantes de l'Holocauste. Il est faux de faire
croire que Philippe Meirieu proposerait comme maxime de l'éducation
"Enseigner après Auschwitz, enseigner contre Auschwitz, c'est permettre
et non transmettre" (p.118). Finkielkraut ne veut pas comprendre
ce
que disent les pédagogues. Heureusement, on peut apprécier
Jankélévitch, Hannah Arendt ou Lévinas, comme Alain
Finkielkraut, et être à l'opposé de sa conception grandiloquente
de la culture élitiste. Il rappelle justement, dans son dernier
chapitre, que René Char, un poète que j'aime particulièrement,
a été conduit à réduire la nuance de sa sensibilité
au profit d'une centration sur l'action efficace pendant la guerre. René
Char en voulait aux bourreaux nazis d'avoir réduit ainsi pour un
temps, la richesse et la complexité de sa pensée à
une simple raison binaire. Je me demande si Finkielkraut ne conduit pas
à la même aporie les pédagogues qui refusent de revenir
à l'Ancien Régime de l'éducation. Puissions-nous ne
jamais sombrer dans cette maladie de l'âme.