L'eau, élément d'écoformation concrète et symbolique

Pascal GALVANI

 

L'expérience de se " remettre en forme " par une relation directe avec un élément naturel est une expérience commune. Pourtant, le processus d'écoformation n'est pas reconnu comme tel. Il reste à nommer, et à comprendre. Malgré la transformation massive des pratiques sportives vers le plein air où l'environnement naturel prend une place aussi importante que la pratique physique elle-même, nous avons encore du mal à comprendre la place de l'écoformation dans notre formation. Le mot formation désigne le processus vital d'émergence et de transformation d'une forme vivante. Pour comprendre ce processus de morphogenèse il faut tenir compte de trois acteurs majeurs : soi, les autres (la culture), les choses (le monde naturel)  . L'interaction de ces trois pôles conjugue, au sens propre, une formation vitale et permanente. La relation auto-éco-formatrice entre soi et le monde ne se limite donc pas à un espace-temps particulier. Cette relation est aussi présente dans le temps de loisir que dans celui du travail ou dans celui de l'apprentissage. Elle est aussi présente au bureau, à l'usine, que dans les champs ou les cités de banlieues. La relation entre soi et le monde ne se limite pas non plus à la dimension physique. Elle engage les dimensions psychiques et spirituelles de la personne même si c'est dans l'expérience corporelle qu'elle prend sa source.

Pour comprendre cette relation auto-éco-formatrice, il faut s'intéresser à la place de la connaissance symbolique et de l'imaginaire dans la formation, car l'image symbolique est précisément un monde intermédiaire entre le sensible et l'intelligible  . Nous ne pouvons développer ici les processus de cette connaissance symbolique dans la formation  , mais nous rappellerons simplement qu'ils se fondent sur l'homologie, ou la similitude entre les formes du monde naturel et les formes des gestes humains. Dans l'interaction entre la personne et l'environnement, l'imagination est le lieu intermédiaire entre le sensible et l'intelligible, le lieu des correspondances symboliques et des résonances harmoniques. C'est la forme de l'interaction sensori-motrice entre la personne et l'environnement qui s'intériorise dans la psyché sous forme d'images  . Autrement dit, c'est la forme même de nos gestes, la structure dynamique de nos interactions qui s'intériorise en images. Cette intériorisation de la forme du geste est le schème. Le schème c'est la forme d'un mouvement, l'abstraction du geste  . Les gestes fondamentaux de l'être humain : se dresser, se nourrir, se reproduire, sont alors les grandes matrices qui polarisent l'imagination de la formation humaine. Gilbert Durand nomme ce processus de formation le trajet anthropologique.

C'est-à-dire l'incessant échange qui existe au niveau de l'imaginaire entre les pulsions subjectives et assimilatrices et les intimations objectives émanant du milieu cosmique et social. (Durand, 1969, p. 38)

La station debout oriente la structure ascensionnelle de l'imaginaire diurne. Intimement liée à la lumière, elle s'effectue par un geste dont la forme est à la fois héroïque (parce que se dresser est toujours un effort) et antithétique (parce que ce geste oppose radicalement le bas et le haut, la lumière et les ténèbres...). Dès lors, se dresser c'est toujours valoriser l'héroïsme et l'opposition. On se dresse, face, ou contre l'environnement, l'adversité... Le geste de l'avalement dont la forme nous porte vers les rêveries de l'intimité et de l'intériorité oriente l'imaginaire nocturne mystique. Avaler c'est dans le même temps devenir ce que l'on mange et l'assimiler à soi. La structure de l'avalement dont l'archétype est la succion du lait maternel se prolonge et résonne avec toutes les formes de fusion jusqu'à celle du sujet et de son environnement. Enfin, le geste de la reproduction se caractérise par les formes cycliques, rythmiques et complémentaires. Cet imaginaire nocturne synthétique est celui de toutes les pensées paradoxales qui gèrent les polarités dans la complémentarité.

Comment situer l'eau dans cette carte à grande échelle de l'imaginaire de la formation ? En suivant l'anthropologie de l'imaginaire qui, de Marcel Jousse à Gilbert Durand, place le geste, l'acte, à la racine de toute représentation, nous partirons d'abord de l'expérience existentielle de l'eau. Pour comprendre l'importance majeure de l'élément Eau dans la formation, nous montrerons le lien entre l'expérience existentielle humaine de l'eau et sa place dans les grands symboles mythologiques que l'anthropologie du sacré a mis à jour. Pour ce faire, nous utiliserons et mêlerons trois sources :

Ø les apports de l'anthropologie de l'imaginaire,

Ø des récits d'expériences d'écoformation avec l'eau,

Ø des blasons de formation  .

Quels sont les gestes de l'interaction humaine avec l'eau ? Boire d'abord, c'est l'évidence... L'eau est l'aliment le plus essentiel à l'être humain. On peut se passer de tout autre aliment pendant plusieurs semaines, mais pas d'eau . Boire est le seul geste d'interaction avec l'eau qui soit vital . L'expérience existentielle humaine de l'eau est de ce fait probablement surdéterminé par le régime nocturne mystique de l'imaginaire : celui de la nuit intérieure, de la fusion du sujet avec la source de vie. Ce pendant, boire n'est pas le seul geste humain d'interaction avec l'eau. Même s ils sont moins universellement vitaux, les autres gestes de l'eau sont aussi à explorer. Un premier recensement des verbes relatifs à l'eau nous permet de situer quelques gestes principaux par rapport aux régimes diurne et nocturne de l'imaginaire

régime régime nocturne

diurne synthétique mystique

Les gestes de l'eau

jaillir, sourdre, fertiliser, couler, tanguer, alternance des marées, ondes, la houle reflète, désaltère, nourri ...

Les gestes d'interaction humaine avec l'eau

émerger, sortir des eaux, traverser les eaux, naviguer, nager, ramer, surfer, glisser, ricocher... boire, aller à la source, s'immerger, baigner, plonger, se refléter, se mirer...

quelques symboles...

Traversée de la mère rouge et sortie d'Egypte du peuple hébreux, traversée héroïque d'Ulysse, des Argonautes et de tous les mythes de quêtes (Graal, Toison d'or, Dive Bouteille, Jardin des Hespérides...)

Fontaines, geysers...

le bateau, le navire, la barque, la galère (symbole du passage sur terre), porté par les eaux de la vie, poussé par les vents de l'esprit, naviguant à grande peine à la rame de toutes les galères ou épousant le cours de l'eau de la navigation ou de la nage en rivière

la mer, vagues, marées, houle...

la rivière, le fleuve de vie, courants, contres courants...

" on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve... " eau de vie, lait, élixir d'immortalité, élixir de jouvence

le lac dont la surface tranquille reflète parfaitement le ciel et ses astres symbole de l'esprit conscient mais immobile dans la méditation et la contemplation

l'île au milieu de l'océan de la vie, jardin au centre duquel se trouve la fontaine de jouvence...

 

La traversée héroïque amène le héros à basculer dans le régime mystique nocturne lorsqu'il atteint l'autre rive, celle de l'autre monde, du monde spirituel au delà des eaux du monde terrestre la navigation ou la nage consistent à épouser le cours de l'eau, le cours de la vie, le cours du temps... L'immersion et l'absorption sont les modèles de la fusion des pôles opposés, la fusion du sujet et de l'objet connu

L'eau symbole des genèses et des morphogenèses

Par son association à la vie, à la naissance et aux transformations de l'être, l'eau apparaît comme l'un des grands symboles de la formation. A la différence de l'air qui symbolise l'esprit au delà de la manifestation  , l'eau symbolise le principe de vie parce qu'elle est une substance (visible palpable buvable) qui n'a pas de forme déterminée. Dans son état liquide, déjà, la forme de l'eau est une forme potentielle, elle épouse toutes les formes. Elle est palpable, mais insaisissable. Elle est sans résistance et pourtant on ne peut la combattre. Les coups d'épée dans l'eau sont inefficaces et il est bien difficile de la retenir dans un barrage. Mais l'eau n'épouse pas seulement toutes les formes à l'état liquide, elle est aussi l'élément le plus commun de l'expérience humaine ordinaire qui épouse tous les états : liquide solide gazeux. Lorsque l'on parle de l'eau, on parle donc toujours des eaux : pluie, lac, rivière, mer, mais aussi brume, vapeur, neige, glace... Par cette capacité de transformation, l'eau symbolise donc la formation de toutes formes.

Mais l'eau est aussi liée à la formation parce qu'elle est le lieu de toutes les genèses. Elle génère la vie. L'enfant sort des eaux matricielles de la mère comme la vie grouillante émerge de toutes les mares après la pluie  . Dans les cultures amérindiennes la pluie est souvent associée à une semence céleste qui fertilise la Terre Mère  .

Matrice des formes et des naissances, l'eau a déjà de quoi inspirer les rêveries de la formation et des transformations.

... les eaux symbolisent la totalité des virtualités ... la matrice de toutes les possibilités d'existence. " Eau tu es la source de toute chose et de toute existence ! " dit un texte indien (Bavicyottarapûna, 31,14), synthétisant la longue tradition védique. Les eaux sont les fondements du monde entier ... elles sont l'essence de la végétation, l'élixir d'immortalité ... Principe de l'indifférentiel et du virtuel, fondement de toute manifestation cosmique, réceptacle de tous les germes, les eaux symbolisent la substance primordiale dont naissent toutes les formes et dans laquelle elles reviennent, par régression ou par cataclysme... les eaux sont toujours germinatives, renfermant dans leur unité non fragmentée, les virtualités de toutes les formes. Dans la cosmogonie, dans le mythe, dans le rituel, dans l'iconographie, les Eaux remplissent la même fonction, quelle que soit la structure des ensembles culturels dans lesquels elles se trouvent : elles précèdent toute forme et supportent toute création. 

Mais l'expérience humaine de l'eau nous la révèle aussi comme la seule nourriture qui soit à la fois proprement vitale, indispensable et commune à tous les êtres vivants. L'eau n'est pas seulement à l'origine de la formation, elle soutient la permanence et le développement de tous les êtres. Les êtres humains, les animaux et les végétaux peuvent supporter la privation de tel ou tel aliment mais pas la privation d'eau. Dans la contemplation du monde naturel, l'eau apparaît comme la nourriture vitale commune à tous les êtres vivants . Celle qui manquera le plus vite à tout être et dont il ne pourra jamais se passer définitivement. Pour de nombreuses cultures traditionnelles, ce fait positionne d'évidence tous les êtres dans une relation de fraternité et de relation maternelle avec la création.

Quelques gestes d'écoformation symbolique par l'eau...

L'eau fournit de nombreux gestes et de nombreux symboles de formation. Nous nous proposons simplement d'illustrer comment l'expérience humaine de l'eau inspire les gestes de la formation à travers quelques exemples.

Emerger de l'eau : naissances

Même si l'imaginaire de l'eau est surdéterminé par la constellation mystique de l'imaginaire, l'eau n'est pas absente de l'imaginaire diurne (héroïque et ascensionnel) car toute naissance est d'abord une sortie des eaux. Se former, prendre forme, c'est se distinguer, se séparer d'un fond, d'une première unité indifférenciée. Plusieurs verbes illustrent le régime diurne et ascensionnel de la formation comme émerger, sortir des eaux. Le geste de l'émergence et de la verticalité ascensionnelle est aussi présent dans l'eau grouillante, magma, premier moment de l'animation (Durand, 1969, p. 77). Après la fusion de l'immersion aquatique, émerger des eaux c'est aussi prendre son inspiration aérienne.

Mon âme

plonge dans l'eau et ressort

avec le cormoran. 

Le blason suivant (non décrit ici) réalisé par une formatrice symbolise la formation comme une lente émergence des eaux de la vie.

Le commentaire de l'auteur suit la dynamique ascensionnelle en partant du livre en bas pour décrire ensuite la terre, la flèche, la lune et enfin les bulles d'air qui montent entre les différents symboles. Ce sont surtout les bulles d'air qui circulent autour des éléments du blason qui confirment sa dominante ascensionnelle.

" Entre ces quatre éléments circulent des bulles d'air : ce sont des bulles d'air qui montent dans l'eau pour aller éclater à la surface. Elles grossissent au fur et à mesure de leur ascension, et contrairement à toute logique physique, elles ne s'élèvent pas verticalement, mais plus ou moins au hasard des rencontres . C'est l'enrichissement personnel, la réalisation de " soi ". 

L'expérience humaine de formation par l'eau est donc aussi une expérience de lutte. On pourrait évoquer d'autres gestes de lutte avec l'eau comme la traversée des eaux. La traversée d'une rivière est une entreprise périlleuse qui symbolise le passage d'un état à un autre état. Dans l'histoire des religions, ce thème est souvent repris pour le passage dans l'au-delà ou pour le passage à la réalisation spirituelle. Un formateur illustre cette lutte contre le cours des eaux de la vie de la manière suivante.

Blason de ma formation " un poignard dans l'eau ". L'eau représente le déroulement de la vie, le poignard la vengeance (revanche) sur le sort. La lutte pour apprendre, me battre pour me former. une épée dans l'eau -la vie- ce n'est pas la mer, une sorte de rivière source de jouvence qui alimente la vie. C'est mon blason aujourd'hui. Demain ? autre chose. L'épée c'est le combat intérieur, mort et renaissance à chaque fois que l'épée se retrempe. 

Epouser le cours de la vie...

Après l'émergence d'une forme personnelle, la formation prend souvent les gestes du développement au cours de la vie. Dans ce régime nocturne de l'imaginaire, l'eau inspire alors les gestes de la nage, de la navigation. Il s'agit de suivre le fil de l'eau. L'eau vive qui s'écoule est un symbole du temps qui passe. Le passage, c'est peut-être la caractéristique principale de notre situation de vivant. La formatrice qui évoque comme symbole de l'autoformation " un voilier qui s'éloigne vers l'horizon, quel horizon ? " reprend un symbole ancien de la vie terrestre.

Dans diverses images romanes, le thème du navire s'inspire d'un texte de Saint Augustin (la vie bienheureuse I, I-4) comparant la vie dans ce monde à la navigation en barque.

Plusieurs formateurs ont illustré leur formation par le cours d'un fleuve que l'on suit en barque ou encore par cette maxime qui veut qu'on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. L'écoformation tiré de l'eau vive est multiple. Elle est connaissance du mouvement. Nageurs, pêcheurs ou voyageurs en canoë ont appris cette leçon du mouvement de la vie à épouser. Ils ont les mêmes mouvements souples que celui du fleuve.

Tous les matins Antonio se mettait nu. D'ordinaire, sa journée commençait par une lente traversée du gros bras noir du fleuve. Il se laissait porter par les courants ; il tâtait les noeuds de tous les remous ; il touchait avec le sensible de ces cuisses les longs muscles du fleuve et , tout en nageant, il sentait, avec son ventre, si l'eau portait, serrée à bloc, ou si elle avait tendance à pétiller. De tout ça il savait s'il devait prendre le filet à grosses mailles, la petite maille, la navette, la gaule à fléau, ou s'il devait pêcher à la main dans les ragues du gué. 

La formation se vit alors comme une adhésion au mouvement de transformation de la vie. Cette idée inspire particulièrement les discipline spirituelles orientales comme le Tai Chi Chuan. Il s'agit pour le pratiquant d'être présent à son mouvement corporel sans interférer dans son développement. La présence à l'acte est une présence non-agissante qui laisse éclore la forme comme l'eau s'écoule sans interruption.

La longue boxe (Tai Chi Chuan) est semblable aux flots d'un long fleuve ou de la mer, qui se meuvent continuellement et sans fin.

L'union avec l'eau...

Dans les écoles méditatives et contemplatives l'image du lac tranquille est souvent reprise pour symboliser l'esprit et ses profondeurs au repos. Lorsque les vagues des pensées sont apaisées, la surface lisse des eaux est un miroir qui reflète parfaitement le ciel. Mais la fusion de sujet et de l'objet dans la connaissance est aussi souvent symbolisée par le geste de boire à la source. La soif de connaissance se fonde sur le geste anthropologique de l'avalement que Durand présente comme le support du régime nocturne mystique de l'imaginaire. Le réflexe dominant de succion du nourrisson est nocturne parce qu'il renvoie à l'intériorité, au caché, ainsi qu'a la fusion nocturne antérieure à toutes distinctions visuelles diurnes. Les multiples dérivés symboliques (eau, lait miel, huiles et onctions de baptême, nectar d'immortalité, fontaine de jouvence...) participent de cette symbolique du centre de l'intériorité nocturne et vitale. Par la structure dominante du geste digestif, l'eau se rattache à l'imaginaire mystique de l'unité du sujet et du monde. Avaler c'est s'assimiler le monde et c'est devenir le monde. L'eau est le liquide de la vie, et il s'agit alors de boire à la source intérieure. Dans le symbolisme de la tradition soufie, l'image de la source intérieure désigne l'inspiration spirituelle directe, sans médiation, qui transcende les codifications de la religion institutionnelle.

celui qui a atteint à la Source de la Vie, s'est abreuvé de l'Eau d'Immortalité (...) car c'est à cette profondeur intérieure, à ce " prophète de ton être ", que sourd l'Eau de la Vie, au pied du Sinaï mystique, pôle du microcosme, centre du monde, etc.

Chercher la source de la vie, boire à la fontaine de jouvence sont parmi les images les plus commune de ce geste d'intériorité. Dans ces exemples, l'eau est transfigurée. Ce n'est plus l'eau tombante du ciel, ni l'eau qui s'écoule du fleuve qui est inspiratrice, c'est l'eau jaillissante de la fontaine au centre du jardin ou l'eau qui sourd au fond du puits intérieur. Cette image de la fontaine au centre de l'être ou du jardin a été reprise par plusieurs personnes pour symboliser leur formation dans leur blason (Galvani, 1997, chapitre 3). Nous reprendrons simplement cette fontaine perpétuellement jaillissante qui s'alimente de son propre flux. Associé à l'image de certaines fontaines de jouvence, ce dessin est particulièrement évocateur de l'autoformation d'où émerge la personne consciente.

Un geyser jaillissant d'une fontaine. Ma vision de l'autoformation. C'est à la fois, pour ce qui est de la fontaine, les fondements de l'être, un réservoir de connaissances, des potentialités, et puis, le geyser, une sorte de force bouillonnante, irrépressible, en recherche, qui pousse à découvrir ce qui nous entoure, à entrer en contact ; les retombées du geyser viennent enrichir l'être de base d'un ensemble d'expériences nouvelles. (Galvani, 1997, p. 131)

Cette eau est rare, elle demande un effort, une quête préalable. Il y faut une quête, creuser en soi ou descendre dans les gorges de nos forêts intérieures. C'est l'eau de vérité qui sort du puits comme l'eau de Jouvence sort de la fontaine. Il s'agit de boire à la source de toute vie dans une relation de fusion, de participation au monde. L'image nous invite à boire le monde. Elle est une participation immédiate et sans distance.

Dans ma coupe à bord d'horizon, Je bois à la rasade Une simple gorgée de soleil Pâle et glacé.

(...) La rêverie cosmique nous fait vivre en un état qu'il faut bien désigner comme anté-perceptif. La communion du rêveur et de son monde est toute proche, elle n'a pas de distance.

Cette fusion avec l'univers peut sembler grandiloquente, mais elle est pourtant intime à ceux qui auront eu la chance de pouvoir faire l'expérience simple de se désaltérer en buvant directement l'eau d'une rivière ou d'une source dans les territoires où c'est encore possible.

Vers l'eau intérieure : l'eau et les rites de formation spirituelle

Quel est l'enseignement de l'eau ? Qu'est ce que l'eau a à nous apprendre ? L'eau nourrit tous les êtres vivants. Elle est analogiquement le sang de la vie. Elle circule du ciel à la terre dans des cycles de métamorphose qui vivifient toutes choses. L'association de l'eau vitale et du lait place l'expérience humaine dans un rapport maternel avec la terre. Chez les indiens d'Amérique du Nord, l'écoformation est vécue dans un rapport fraternel avec tous les êtres vivants qui boivent à la même source vitale.

Mes mots ne font qu'un Avec les grandes montagnes, Avec les grands rochers, Avec les grands arbres : Ils ne font qu'un avec mon corps Et mon cur. Eh vous tous, aidez-moi Avec vos pouvoirs surnaturels : Toi le jour, Et toi la nuit ! Regardez-moi tous : Je ne fais qu'un avec le monde ! 

On peut voir que l'eau est un thème central de la religion traditionnelle des indiens Shoshone. Dans la religion de la Naraya, les rêves et les visions sont traduits sous forme de chants qui accompagnent la longue danse qui constitue le rituel central. Dans ces chants de rêves, l'eau est l'élément le plus fréquent. Elle apparaît sous toutes ses formes - neige, glace vapeur, rivières, etc.- dans ces poèmes qui peignent les scènes naturelles sublimes des Montagnes Rocheuses.

Notre montagne sort de la brume, rampante et ondulante Notre montagne sort de la brume, rampante et ondulante Brume brume brume, rampante et ondulante Brume brume brume, rampante et ondulante

Dans de nombreux chants, l'eau est associée à l'" âme " (ou plus littéralement au pouvoir spirituel qui anime la personne) sous la forme du têtard ou du nuage de vapeur.

Brume de l'âme, brume de l'âme Brume de l'âme, brume de l'âme L'âme flotte, en s'envolant, elle flotte, en s'envolant, L'âme flotte, en s'envolant, elle flotte, en s'envolant. 

La Naraya nous montre une tradition spirituelle basée sur la méditation des formes naturelles dans les chants qui traduisent rêves et visions. Ces chants, psalmodiés longuement pendant la danse qui dure plusieurs jours, produisent l'intuition d'une réalité vécue intérieurement au delà du monde sensible. Chez les Shoshone, cette danse très ancienne était un rite de renouvellement et de mise en relation avec l'esprit qui anime toute chose (Puha). Lorsque les Shoshone ont adopté la danse du soleil ils l'ont nommé la danse de la soif. Un mouvement de danse continuelle autour du mat sacré au centre du cercle. Comme une pulsation de la circonférence au centre. Il s'agit de s'abstenir de boire pour se rendre sensible à une eau spirituelle qui transite par le mat de la danse de la soif.

Le mat central est le médium à travers lequel le pouvoir surnaturel est transmis... Dans tous les cas... le pouvoir est associé à l'eau.

Dans la conception traditionnelle indienne, la contemplation des formes du monde inspire la connaissance de l'esprit qui anime toutes choses. L'eau comme substance matricielle est une manifestation concrète de cette puissance mystérieuse qui donne la vie.

En utilisant l'eau dans la loge à transpirer, ,nous devons fixer notre pensée sur le Grand-Esprit qui se répand sans cesse, communiquant son Pouvoir et sa Vie à toute chose ; nous devons d'ailleurs toujours nous efforcer d'être semblable à l'eau qui est plus basse que toute chose, et cependant plus forte même que le roc. (...) Toutes ces choses sont sacrées pour nous et nous devons les comprendre profondément si nous désirons vraiment nous purifier ; le pouvoir d'une chose ou d'un acte est dans sa signification et dans la compréhension que nous en avons. 

Au terme de ce bref parcours, nous voyons que les expressions comme étancher sa soif de connaissance, plonger dans une situation, ou encore émerger d'un problème ne sont pas de simples formules conventionnelles. Le processus de formation a ses rythmes et ses cycles qui sont ceux de la dynamique des gestes de naissances et de transformations. L'interaction concrète et imaginaire avec les éléments naturels active ces grands rythmes. L'expérience concrète de l'eau devient alors le moyen d'une écoformation qui oriente, structure et inspire les métamorphoses humaines.

Bibliographie