ÉDUCATION ET CULTURE
Conférence d'ouverture du Seminaire
International Education et Culture, prononcée par Edgar Morin.
SESC Vila Mariana, août de 2002
São Paulo
Le 21ème siècle verra se poursuivre des processus culturels concurrents antagonistes et parfois complémentaires qui se sont manifestés à la fin du 20ème siècle:
1, élargissement planétaire de la sphère des arts, de la littérature, de la philosophie;
2, homogénéisation, standardisation, dégradation, pertes des diversités, mais aussi dialogique (relation antagoniste et complémentaire) entre production et création;
3, déploiement d'un folklore planétaire;
4, déploiement de grandes vagues transnationales, rencontres, métissages, nouvelles synthèses, nouvelles diversités;
5, retour aux sources, régénération des singularités. L'extension d'internet comme système neuro-cérébral artificiel de caractère planétaire, le développement des multimédia tout cela va accentuer et amplifier les tendances en cours, et accentuer les antagonismes entre d'une part une organisation concentrée, bureaucratique, capitaliste de la production culturelle, et d'autre part les nécessités internes d'originalité, singularité, créativité du produit culturel, c'est à dire la nécessité de la production de faire la part à son antagoniste, la création. De même il y aura développement concurrent et interférent entre d'une part les processus de standardisation culturelle et les processus d'individualisation culturelle, non seulement au niveau des oeuvres, mais aussi de leur usage.
1. L'élargissement
planétaire
Les grandes sphères
culturelles étaient fermées les unes aux autres, et, pour
les européens, la culture "universelle" était la culture
de l'univers des oeuvres européennes, tant en littérature
(Cervantès, Shakespeare, Molière, Balzac, Dickens, etc) qu'en
poésie et musique. Au cours du 20eme siècle, une sphère
vraiment universelle se constitue. Les traductions se multiplient. Les
romans japonais, latino-américains, africains sont publiés
dans les grandes langues européennes, et les romans européens
sont publiés en Asie et dans les Amériques. Les musiques
occidentales trouvent des interprètes dans tous les continents et
I'Europe s'ouvre aux musiques d'Orient arabe, d'Inde, Chine, Japon, d'Amérique
latine, d'Afrique. Certes, cette nouvelle culture mondiale, est encore
cantonnée à des sphères restreintes dans chaque nation;
mais son développement, qui est un trait marquant de la seconde
partie du 20ème siècle, va se poursuivre au 21ème
siècle. Alors que les modes de penser occidentaux avaient envahi
le monde, les modes de pensée d'autres cuttures résistent
et se diffusent désormais en Occident. Déjà I'Occident
avait traduit I'Avesta et les Upanisads au 18ème siècle,
Confucius et Lao Tseu au 19ème, mais les messages d'Asie demeuraient
seulement objets d'études érudites. C'est seulement au 20ème
siècle que les philosophies et mystiques de I'Islam, les textes
sacrés de I'Inde, la pensée du Tao, celle du bouddhisme deviennent
des sources vives pour I'âme occidentale entrainé/elenchaînée
dans le monde de I'activisme, du productivisme, de I'efficacité,
du divertissement, et qui aspire à la paix intérieure et
à l’harmonie avec soi -même. Surgit alors une demande occidentale
d'Orient vers laquelle ont accouru les formes vulgarisées et commercialisées
du yoga, les messages du bouddhisme.
2. La standardisation
culturelle et ses limites
L'avènement du cinéma,
de la grande presse puis de la radio et de la télévision
au 20ème siècle ont entraîné le développement
de I'industrialisation et de la commercialisation de la culture avec: la
division spécialisée du travail, la standardisation du produit,
sa chronométrisation, la recherche de la rentabilité et du
profit. Mais l'industrie culturelle ne peut pas eliminer I'originalité,
I'individualité, ce qu'on appelle le talent. Non seulement elle
ne peut pas I'éliminer mais elle en a un besoin fondamental. Même
si un film est conçu en fonction de quelques recettes standard (intrigue
amoureuse, happy end) il doit avoir sa personnalité, son originalité,
son unicité. Autrement dit, il n'en est pas pour la production d'un
feuilleton télévisé, d'un film comme pour celle d'une
automobile ou d'une machine à laver. Et c'est un symbole qu'Hollywood
ait fait appel à William Faulkner qui peut être considéré
comme un écrivain extrêmement créateur livré
à sa propre passion, sa propre fièvre, ses propres fantasmes,
obsessions. Bien entendu, le génie de Faulkner est rarement passé
dans les films d'Hollywood mais une partie souvent s'y est exprimée.
Ainsi dans tout ce qui relève de l'industrie culturelle il y a un
conflit permanent et en même temps une complémentarité
permanente entre I'individuel, l'original, la création et le produit
standardisé, disons pour simplifier entre Création et Production.
II est évident que certaines oeuvres sont stéréotypées,
standardisées, plates mais que d'autres ont quelque chose qui transforme
le stéréotype en archétype comme les grands archétypes
mythologiques. Un genre comme le western, qui a produit des navets comme
des chefs d'oeuvre, a sa force dans le caractère mythologique et
archétypique de la conquête de I'Ouest vécue non seulement
comme une épopée singulière mais aussi comme le moment
de la fondation de la loi alors qu'il n'y a pas de loi, de l'introduction
de I'ordre, de l’introduction de la justice là où règne
le déchaînement de la víolence. Les films de samouraïs
nous montrent la lutte épique du chevalier solitaire pour la justice
et pour le bien dans un monde sans loi. Ainsi de grands auteurs comme John
Ford ou Kurosawa ont accompli des chefs d'oeuvre. Donc, l'industrie culturelle
est animée par une contradiction qui à la fois détruit
en elle des germes de créativité et en même temps les
suscite.
Aujourd'hui la littérature
existe par le livre imprimé, qui est un médium de multiplication
massive. Toutefois la littérature conserve encore aujourd'hui le
principe artisanal. La production de I’oeuvre, même avec un ordinateur,
garde un caractère individuel. Toutefois la littérature,
avec le développement des grandes maisons d'édition, subit
de plus en plus les contraintes de I'industrialisation et de la commercialisation.
II fut un temps , qui a
duré pendant quelques siècles, où on remettait son
texte manuscrit à I'éditeur, ce qui supposaf bien sûr
de nombreuses corrections sur les épreuves. Les manuscrits de Proust
comportaient tellement de collages qui se dépliaient sur les côtés,
en haut, en bas des pages qu'ils ont été surnommés
"paperolles". A présent il faut remettre une disquette définitive
a l'édfeur interdit d'opérer des corrections d'auteur sur
les épreuves à moins que le coût en soit supporté
par l'auteur lui-même.
Or, une oeuvre littéraire
mûrit à partir d'objectivations successives qui permettent
à I'écrivain de së détacher de cet embryon qui
est sorti des ses "entrailles mentales". En le percevant avec de plus en
plus de distance, cela lui permet de lui apporter non seulement des petites
touches comme fait un peintre qui s'éloigne de sa toile mais aussi
parfois des modifications profondes qui sont nécessaires. Pensez
que La Recherche du Temps Perdu de Proust ne serait pas ce qu'elle est
si Proust n'avait pas eu la possibilité de bouleverser totalement
la première impression de son livre. A cela s'ajoutent les contraintes
de volume. Les éditeurs n'aiment pas des livres trop courts, il
n'aiment pas les livres trop gros, sauf s'ils prévoient d'avance
un best-seller; la grosseur et le volume du livre permettent alors un accroissement
du prix, donc du profit. Ensuite il y a le processus de présélection
chez les éditeurs importants. Un grand éditeur qui édite
15 à 20 volumes par mois, pré-sélectionne ceux qu'il
suppose avoir un écho public. L'attachée de presse ne dit
pas, bien sûr, aux critiques: " Vous allez recevoir 15 livres qui
sont tous des chefs d'oeuvre. " Non, elle va dire : Je vous prie de lire
avec attention tel livre, il vous plaira certainement. De plus vous avez
noté que je parle des attachées de presse au féminin
alors que les critiques sont en majorité du sexe masculin ce qui
favorise des pressions de charme qui n'ont rien à voir évidemment
avec le contenu intrinsèque des oeuvres. Enfin, effet extrême
de cette présélection, le phénomène très
connu de la best-sellarisation. II en est pour le livre comme pour le film,
il y a des, recettes pour faire un best-seller, il y a un dosage de sang,
de viol, d'amour, de violence, de passion, de massacre, de conflit, de
jalousie mais il n'est jamais sûr que tout ça prenne et fasse
un best-seller. Fort heureusement il y a une part d'aléatoire. Cependant
c'est un processus qui, dès qu'il est engagé, est irrésistible,
c'est ce qu'on appelle le feed-back positif : I'accroissement de la vente
entraîne un super-accroissement de la vente, etc. Il se crée
des phénomènes épidémiques de contagion ce
qui fait que, dans le monde de la littérature en France, des ouvrages
sont tirés à 1000, 1500, 2000 exemplaires, seuil de rentabilité
alors que d'autres atteignent et même dépassent les 200 000
exemplaires. Les magazines pratiquent le hit parade des livres comme pour
les chanteurs de rock ou les autres produits de l'industrie culturelle.
Les livres sont cotés en fonction de leurs chiffres de vente dans
un certain nombre de librairies qui varient selon les publics ciblés
par les magazines. Les meilleures, cotes - les livres les mieux vendus-
ont tendance à vous enjoindre à I'achat, sinon à la
lecture. Dernière contrainte, la rotation trés rapide des
livres chez les libraires. Les gros éditeurs mettent des livres
en dépôt chez les libraires que les libraires ne paient
pas quand ils les reçoivent et qu'ils ont le loisir de rendre si
les livres ne se sont pas vendus. Si I'éditeur a déjà
présélectionné tel livre pensant qu'il aura du succès,
il va faire de gros dépôts, il va faire un énorme effort
de publicité, un énorme effort auprès des critiques
pour que ces livres soient vendus. Mais tous les livres qui échappent
à ce système vont tomber dans un gouffre. Des livres de jeunes
auteurs, des livres d'auteurs difficiles, des livres qui n'ont pas encore
leurs fans, leurs groupies, donc si un tel livre n'est pas signalé
ce livre disparaît au bout de deux mois du libraire. Un tel système,
si préjudiciable soit il à la création, ne 1'annule
pas, les éditeurs ont autant et plus besoin d'odginalité
que les producteurs de cinéma. Par ailleurs la diversité
est le plus puissant antidote à la standardisation : la diversité
des éditeurs pour les livres, la diversification des chaînes,
dans la radio et la télévision.
3. Le déploiement
d'un folklore planétaire
Au cours de 20ème
siècle, les media ont produit, diffusé et brassé un
folklore mondial à partir de thémes originaux issus de cultures
différentes, tantôt ressourcés, tantôt syncrétisés.
La formidable "usine à rêves" d'Hollywood a créé
et propagé un nouveau folklore mondial avec le western, le film
criminel "noir", le thriller, la comédie musicale, le dessin animé
de Disney à Tex Avery. Les nations occidentales, puis orientales,
ont produit leur cinéma. Certes, il y a souvent plus de fabrication
que de création dans un grand nombre de films, mais I'art du cinéma
a partout fleuri, sur tous les continents, et que, par le truchement du
doublage et la diffusion des écrans de télévision,
il soit devenu un art mondialisé tout en préservant les originalfés
des artistes et des cultures. On peut même remarquer que des co-productions,
réunissant des réalisateurs, des acteurs et artistes de différentes
nationalités, comme il s'en fait beaucoup aujourd'hui, du Guépard
de Visconti à Ran de Kurosawa, arrivent, à travers le cosmopolitisme
de leur production, à une authenticité esthétique
qui s'est perdue dans les folklores régionaux appauvris... Un folklore
planétaire s'est constitué et il s'enrichit par intégrations
et rencontres. Il a répandu sur le monde le jazz qui a ramifié
en divers styles à partir de la Nouvelle-Orléans le tango
né dans le quartier portuaire de Buenos Aires, le mambo cubain,
la valse de Vienne, le rock américain qui lui-même produit
des variétés différenciées dans le monde entier.
II a intégré le sitar indien de Ravi Shankar, le flamenco
andalou, la mélopée arabe d'Oum Kalsoum, le huayno des Andes;
il a suscité les syncrétismes de la salsa, du rài,
du flamenco-rock. Quand il s'agit d'art, musique, littérature, pensée,
la mondialisation culturelle n'est pas homogénéisante. Il
se constitue de grandes vagues transnationales, mais qui favorisent I'expression
des originalités nationales en leur sein. Ainsi en a-t-il été
en Europe pour le classicisme, les Lumières, le romantisme, le réalisme,
le surréalisme, ainsi en est il dans le monde avec les vagues littéraires,
picturale, musicales issues à chaque fois d'un foyer singulier.
4. Rencontres et Métissages
culturels
N'oublions pas que le métissage
a toujours recréé de la diversüé, tout en favorisant
l'inter-communication. Alexandre le Grand, à chaque ville d'Asie
conquise, mariait quelques centaines de jeunes filles indigènes
à ses guerriers macédoniens, et les cités qu'il a
traversées ou créées furent les matrices des brillantes
civilisations hellénistiques et les sources de l'art métis
gréco-bouddhique. La civilisation romaine elle-même fut très
tôt métisse, assimilant en elle tout l'héritage grec;
elle sut intégrer en son panthéon un très grand nombre
de dieux étrangers et sur son territoire des peuples barbares qui
sont devenus Romains de droit tout en gardant leur identité ethnique.
La création artistique se nourrit d'influences et de confluences.
Ainsi, telle tradition qui semble aujourd'hui la plus authentiquement originale,
le flamenco, est, comme le peuple andalou lui-même, le produit d'interpénétrations
arabes, juives, espagnoles transmutées dans et par le génie
douloureux du peuple gitan. Nous pouvons entendre et voir dans le flamenco
la fécondité et les périls du double impératif,
préserver l'origine et s'ouvrir à l'étranger. Du coté
de la préservation, il y eut d'abord, grâce notamment à
l'aficion de quelques amateurs français, l'étude et le retour
aux sources du cante jondo qui s'était considérablement dégradé;
ainsi de vieux enregistrements ont été ressuscités
dans des recopilaciones, des interprètes oubliés et déchus
sont redevenus des maîtres, formant dans le respect de la tradition
de nouvelles générations d'interprètes désormais
fortement ressourcés. Du côté de l’ouverture, il y
eut d'abord dégénérescence dans une bouiliie d'espagnolades
vaguement sévillanes, puis une intégration des sources dans
les musiques d'Albéniz et de de Falla, puis enfin, des métissages
intéressants et récents avec des sonorités et rythmes
venus d'ailleurs, comme ceux du jazz ( Paco de Lucia jouant avec John Mac
Laughlin) ou du rock (dans le meilleur des Gipsy Kings). Le jazz fut d'abord
un hybride afro-américain, produit singulier de la Nouvelle-Orléans,
qui se répandit aux Etats-Unis en connaissant de multiples mutatíons,
sans que les nouveaux styles fassent disparattre les styles précédents;
et il devint une musique nègre/blanche, écoutée, dansée
puis jouée par des Blancs, et, sous toutes ses formes, il se répandit
dans le monde, tandis que le vieux style New Orleans, apparemment délaissé
à sa source, renaissait dans les caves de Saint Germain des Prés,
revenait aux USA et se réinstallait à la Nouvelle-Orléans.
Puis, après la rencontre du rythm and blues, c'est dans la sphère
blanche que le rock apparaît aux Etats-Unis, pour se répandre
dans le monde entier puis s'acclimater dans toutes les langues, prenant
à chaque fois une identité nationale. Aujourd'hui, à
Pékin, Canton, Tokyo, Paris, Moscou, on danse, on fête, on
communie rock, et la jeunesse de tous les pays va planer au même
rythme sur la même planète. La diffusion mondiale du rock
a d'ailleurs suscité un peu partout de nouvelles originalités
métisses comme le raï et enfin concocté dans le rock-fusion
une sorte de bouillon rythmique où viennent s'entre épouser
les cultures musicales du monde entier. Ainsi, pour le pire parfois, mais
aussi souvent pour le meilleur, et cela sans se perdre, les cultures musicales
du monde entier s'entre fécondent sans pourtant encore savoir qu'elles
font des enfants planétaires. Quand à la massification, elle
vient de I'homogénéisation technique, de la macdonalisation
de toutes choses, mais elle ne vient pas des rencontres et du métissage.
Tout métissage créer de la diversité; regardez les
belles eurasiennes et les belles brésiliennes. Aussi, il faut laisser
aller les hommes et les cultures vers le métissage généralisé
et diversifié, lui même diversifiant en retour. Les interdits
porteurs de malédiction, qui, dans I'ère de la diaspora humaine,
constituaient les défenses immunologiques des cultures archaïques
et des religions dogmatiques, sont devenus obstacles à la communication,
à la compréhension et à la création dans l'ère
planétaire. Dans un premier temps, les mêleurs de style sont
considérés comme des confusionnistes; les métis d'ethnies
et de religion sont rejetés comme bâtards et hérétiques
par leurs communautés d'origine. Ils sont les victimes et martyrs
d'un processus pionnier de compréhension.
5 Les ressourcements
En même temps que
tous les processus indiqué "sont en réaction contre les péríls
de perte d'identitë, de perte d'authenticité partout s'opère
un retour aux sources, et cela est particulièrement notable en musique.
Comme nous l'avons dit, c'est au moment où il allait disparaître
que le flamenco a été ressuscité par de jeunes générations
suivant (exemple des vieux cantaores, et le marché international
du disque et du spectacle a favorisé cette résurrection),
multipliant les amateurs de flamenco dans le monde. Ainsi le flamenco est
un exemple à la fois de retour aux sources et de métissages,
deux processus apparemment antagonistes, en fait complémentaires.
Partout les jeunes générations, aussi bien en Europe (pays
celtes, basque) qu'en Afrique et en Asie s'emploient à sauvegarder
musiques, instruments et chants traditionnels. Ainsi les cultures singulières
résistent et se défendent. Mais précisons ici qu'une
culture riche est une culture qui à la fois sauvegarde et intègre.
C'est une culture à la fois ouverte et fermée. Contrairement
à l'idée que chaque culture comporte en elle même une
plénitude, Maruyama remarque justement que chaque culture a quelque
chose de disfonctionnel (défaut de fonctionnalité) de misfonctionnel
(fonctionnant dans un mauvais sens) de sous-fonctionnel (effectuant une
performance au niveau le plus bas) et de toxifonctionnel (créant
du dommage dans son fonctionnement). Les cultures sont imparfaites en elles-mêmes,
comme nous sommes nous mêmes imparfaits. Toutes les cultures, comme
la nôtre, constituent un mélange de superstitions, fictions,
fixations, savoirs accumulés et non critiqués, erreurs grossières,
vérités profondes; mais ce mélange n'étant
pas discernable de prime abord, il faut être attentif à ne
pas classer comme superstition des savoirs millénaires -comme par
exemple, les modes de préparation du maïs au Mexique, qui ont
été longtemps attribué par les anthropologues à
des croyances magiques jusqu'à ce qu'on découvre qu'ils permettaient
à I'organisme d'assimiler la lysine, substance nourrissante de ce
qui fut longtemps leur seule nourriture. D'où ce paradoxe qui sera
celui du 21ème siècle: il faut à la fois préserver
et ouvrir les cultures. Cela n'a, du reste, rien de novateur: à
la source de toutes les cultures, y comprises celles qui semblent les plus
singulières, il y a rencontre, association, syncrétisme,
métissage. Toutes les cultures ont une possibilité d'assimiler
en elles ce qui leur est d'abord étranger, du moins jusqu'à
un certain seuil, variable selon leur vitalité, et au-delà
duquel c'est elles qui se font assimiler et/ou désintégrer.
Ainsi, selon un double impératif complexe dont nous ne pouvons annuler
la contradiction interne -mais cette contradiction peut-elle être
dépassée et n'est-elle pas nécessaire à la
vie même des cultures?- nous devons en même temps défendre
les singularités cuiturelles et promouvoir les hybridations et métissages:
il nous faut lier la sauvegarde des identités et la propagation
d'une universalité métisse ou cosmopolite, qui tend à
détruire ces identités. Comment intégrer sans désintégrer?
Le problème se pose dramatiquement pour les cultures archaiques
comme celle des Inuits. II faudrait savoir les faire profiter des avantages
de notre civilisation -santé, techniques, confort, etc-, mais savoir
les aider à conserver les secrets de leur médecine propre,
de leur chamanisme, leurs savoir-faire de chasseurs, leurs connaissances
de la nature, etc ...ll faudrait des passeurs, comme l'est Jean Malaurie,
qui ne seraient en den des missionnaires religieux ou laïques venus
leur faire honte de leurs croyances et de leurs usages...
Conclusion
Il est évident que
le développement de la mondialisation culturelle est inséparable
du développement mondial des réseaux médiatiques,
de la diffusion mondiale des modes de reproduction (cassettes, disques
compacts, vidéos) et qu'internet et les multimedia accéléreront
et amplifieront tous les processus, divers, concurrents et antagonistes
(c'est à dire complexes) que nous avons évoqué. Nous
ne croyons pas que le livre disparaîtra, de même que le cinéma,
il y aura probablement même un retour à l'un et à l'autre,
le premier dans I'intimité de la méditation, de la solitude,
de la relecture, le second dans la communion au sein des saltes obscures.
Nous croyons aussi qu'en dépit der leurs avancées foudroyantes,
les processus de standardisation et les impératifs de profit seront
contrebalancés par les processus de diversification et les besoins
d'individualisation. II s'agirait d'aller vers une société
universelle fondée sur le génie de la diversité et
non sur le manque de génie de l’homogénéité,
ce qui nous amène à un double impératif, qui porte
en lui sa contradiction, mais qui ne peut se féconder que dans la
contradiction: partout préserver, étendre, cultiver, développer
l'unité planétaire - partout préserver, étendre,
cultiver, développer la diversité. L'humanité est
à la fois une et multiple. Sa richesse est dans la diversité
des cultures mais nous pouvons et devons communiquer les uns les autres
dans la même identité terrienne. C'est en devenant vraiment
citoyens du monde partageant une même culture aux cent fleur que
nous deviendrons vigilants et respectueux des héritages culturels.