Adieu Finkielkraut
Philippe MEIRIEU,
pédagogue, le 8 mai 2000
(publié en partie dans Le Monde)
Il faut d’abord faire taire la colère. Se
méfier de l’amertume. Éviter l’ironie facile. S’en tenir
aux faits… Ça n’est pas simple.
Voilà, en effet, qu’Alain Finkielkraut vient
de publier un ouvrage intitulé Une voix qui vient de l’autre rive
(Éditions Gallimard). Il y dénonce l’attitude des " amis
inquiétants " de la mémoire d’Auschwitz. Un chapitre y est
consacré à " La rédemption pédagogique ". J’y
suis le seul " pédagogue " cité et violemment pris à
partie. Ce chapitre se conclut par le paragraphe suivant : " Le noble souci
de guérir la culture de ses compromissions ou de ses inclinations
barbares conduit ainsi à placer l’universel sous la juridiction
exclusive de la rationalité instrumentale : celle-là même
qui a été mobilisée pour les usines de la mort et
qui a conféré aux crimes administratifs du XXe siècle
leur atypique banalité et leur monstruosité sans pareille.
" En d’autres termes : Philippe Meirieu, la main sur le cœur, prépare
de nouveaux Auschwitz. Rien de moins.
Qu’ai-je fait pour mériter pareille accusation
? Tentons de comprendre la démarche de l’auteur, même si nous
ne sommes pas assurés qu’il nous rendra la pareille. Alain Finkielkraut
fait état, tout d’abord, des conceptions " humanistes " classiques
incarnées par Renan : " Moi qui suis un homme cultivé, je
ne trouve pas le mal en moi. (…) Si tous étaient aussi cultivés
que moi, tous seraient comme moi dans l’heureuse impossibilité de
mal faire " expliquait ce dernier. Quoique nostalgique d’une telle " religion
de la culture ", Alain Finkielkraut explique néanmoins que nous
sommes " condamnés à repenser " cet humanisme : " l’auteur
de L’avenir de la science croyait qu’il suffisait d’éclairer le
peuple pour que l’humanité soit délivrée de la méchanceté
" (page 77) ; or, le colonialisme, la première guerre mondiale,
l’extermination des juifs et le communisme ont montré que " c’est
précisément la fin suprême assignée à
l’histoire la disparition du mal dans le triomphe des Lumières
qui dégrade les hommes en moyens, et les offre au sacrifice.
" (pages 76 et 77). Plus loin, dans un autre chapitre où je suis
à nouveau abondamment mis en cause, Alain Finkielkraut consent même
que " ceux que la force criminelle ne conduit pas à l’abdication,
ceux qui, malgré les risques encourus, entendent les appels des
persécutés, ne se recrutent pas exclusivement parmi les anciens
élèves des Grandes écoles ". Oui ! Vous avez bien
lu : " ne se recrutent pas exclusivement parmi les anciens élèves
des Grandes écoles " : ces derniers, dans leur grande générosité,
en acceptent aussi quelques autres !
Sur le fond, je partage avec Alain Finkielkraut
la même terrible inquiétude devant la même lancinante
question : " J’ai découvert, écrit Chaïm Potok dans
Le maître de trope, qu’à la conférence de Wannsee,
sur les quinze hommes qui se sont assis autour de la table pour mettre
sur pied la bureaucratie qui allait massacrer les juifs d’Europe, huit
avaient des doctorats. " (Livre de poche n°14617, page 36). La culture
et la raison, à elles seules, ne délivrent pas de la barbarie.
Voilà qui est devenue une triste banalité !
Dans ce contexte, pour discréditer les pédagogues,
il suffit de se comporter exactement comme les cybernautes que dénonce
Alain Finkielkraut : " Ne reconnaître que les faits qui conviennent
à sa propre croyance " (page 52). On affirme d’abord que, puisque
l’adversaire soutient que " la culture et la raison, à elles seules,
ne délivrent pas de la barbarie ", c’est qu’il écarte systématiquement
toute forme de culture et de rationalité, n’y voyant qu’une " entreprise
tyrannique et monstrueuse d’uniformisation " (page 82). On en déduit
que si Meirieu prétend que " l’instruction n’est pas l’outil miraculeux
de l’émancipation des peuples ", c’est qu’il demande de " renoncer
à initier la jeunesse au Vrai, au Bien et au Beau " (page 78) !
On oublie que le pédagogue incriminé n’a cessé de
rappeler, à travers tous ses travaux, l’importance de l’accès
à la vérité pour arbitrer les conflits entre les opinions
qui s’affrontent. On ignore qu’il a sans cesse travaillé sur " la
construction de la Loi ", affirmant que celle-ci s’impose, de manière
transcendante et au nom de l’universalité de l’humain, aux groupes
affinitaires, aux clans et tribus de toutes sortes. On passe sous silence
tous les textes qui affirment le pouvoir unificateur de l’art, en-deça
et au-delà de toutes les différences qui séparent
les hommes. On ne précise surtout pas que celui que l’on a dénoncé
publiquement à la Sorbonne, le 6 mai, comme " un garde rouge de
la sous-culture " vient de publier un ouvrage qui se veut un plaidoyer
pour la formation à la littérature et par la littérature.
Mais, peut-être, tout cela est-il sans importance
après tout ? Le plus grave n’est-il pas que Meirieu et les pédagogues
soient les artisans de cette " rationalité instrumentale " qui manipule
les individus comme des souris dans des labyrinthes pour leur faire avaler
la sous-culture de la mondialisation et, simultanément, les encourager
à se replier dans des niches identitaires où ils goûtent
à satiété le seul plaisir de l’instant ?
Faut-il que j’argumente sur ce point ? Faut-il
évoquer, contre l’inculture arrogante qui s’étale ici, le
travail de la pédagogie, depuis un siècle, pour se débarrasser
de tous les avatars de l’enseignement programmé et des techniques
de conditionnement ? Faut-il retracer par le menu, contre l’ignorance hautaine
qui se prend pour de la pensée, les débats et les conflits
entre " pédagogues " et " didacticiens " ? Cela n’intéresse
évidemment pas les " intellectuels " qui préfèrent
" penser en abolissant la réalité " comme le Monsieur Teste
de Paul Valéry.
Mais, alors, qu’au moins ces intellectuels s’astreignent
à un minimum de cohérence interne : on ne peut, tout à
la fois, dénoncer " la rationalité instrumentale " de la
pédagogie, ses velléités manipulatrices, et lui reprocher,
plus loin, son spontanéisme : " Il ne saurait être question,
écrit Alain Finkielkraut pour décrire mes positions, d’aller
les mains pleines à la rencontre des nouveaux venus. Il s’agit,
au contraire, de s’effacer pour qu’ils existent, de se taire pour qu’ils
ouvrent la bouche et d’accueillir leur richesse créative plutôt
que de les conformer ou de les assassiner sous prétexte de les instruire.
" (page 114). Qui a jamais affirmé cela ? Comment peut-on dire cela
à tous ceux qui se battent, au quotidien, pour faire accéder
les élèves les plus démunis aux textes fondateurs
de notre culture ? Comment les soupçonner de venir " les mains vides
" alors que simplement ils cherchent les moyens pour que ce qu’ils ont
dans les mains ne suscite ni l’indifférence, ni l’ennui, ni le dégoût
? Et qui a jamais dit que la culture interdisait l’expression personnelle
? Comment, alors qu’Alain Finkielkraut prétend récuser les
oppositions factices, peut-il écrire à propos de ma lecture
d’un texte de Primo Lévi : " Au lieu de communiquer un savoir par
la parole, on s’emploie à faire surgir une parole qu’on ne peut
dicter à l’avance " (page 118) ? Personne ne le nie et surtout pas
moi-même : la parole de l’éducateur est première. Son
antériorité n’est pas seulement chronologique, elle est aussi
ontologique : il porte et présente le monde à ceux qui arrivent.
Mais la parole de l’éducateur n’est pas " dernière " : en
effet, son projet est bien de susciter une autre parole dont le texte ne
soit pas écrit à l’avance. Il n’y a pas d’ " équivalence
" entre l’éducateur et l’éduqué, mais bien une double
dissymétrie : dissymétrie de l’enseignement qui place l’éducateur
en amont et au-dessus de l’éduqué ; dissymétrie de
l’apprentissage qui place l’éduqué en position de s’approprier,
de prolonger et de démentir ce qui lui a été enseigné.
C’est cette deuxième dissymétrie qui permet à l’éducation
de n’être pas seulement reproduction. C’est elle qui permet de former
à l’exercice de la démocratie… et non comme on me le
fait dire malhonnêtement de la singer artificiellement dès
l’école.
C’est peut-être cela, au fond, qui agace
l’oracle qui prétend parler au nom de ceux qui sont " sur l’autre
rive " ? Il voudrait bien, en effet, être, tout à la fois,
la première et la dernière parole. Celui qui introduit et
celui qu’on adore en partant. Il tempête contre " l’égalitarisme
", le " nivellement " par le bas, " le règne de l’équivalence
", " l’esprit de démocratie (qui) marque toute dissymétrie
du sceau de l’infamie totalitaire "… Alain Finkielkraut prétend
parler d’Auschwitz. Il ne fait que défendre les privilèges
des clercs dont il fait partie dans le grand cirque médiatique.
Alain Finkielkraut n’aime pas la démocratie. C’est son droit. C’est
sans doute ce qui explique sa nostalgie pour l’affirmation de Renan qui
revient, tel un leitmotiv, tout au long de son ouvrage : " Si tous étaient
aussi cultivés que moi, tous seraient dans l’heureuse impossibilité
de mal faire ". Naïveté, orgueil démesuré ou
coup de pub ? Qu’Alain Finkielkraut joue sa partie et veuille crier plus
fort que les autres dans " le bruit du monde " qu’il dénonce, c’est
chose finalement assez commune. Mais qu’il enrôle les juifs de Terezin
dans son combat douteux est indigne.
La ligne rouge a été franchie. Je
veux pouvoir, demain, regarder mes enfants en face. Je voudrais aussi qu’ils
puissent me regarder sans honte. Je suis certain que vous comprenez cela.
C’est pourquoi, Monsieur Finkielkraut, je suis convaincu que vous comprendrez
aussi cette question, qui sera, à jamais, ma dernière interlocution
à votre égard : " De quelle couleur sera l’étoile
dont on affublera demain, si les clercs que vous représentez venaient,
par malheur, à nous gouverner, les pédagogues comme moi ?
"