*

O mains qu'enchaîne la mémoire

Et brûlantes comme un bûcher

Où le dernier des phénix noire

Perfection vient se ficher.
 
 

Apollinaire

Alcools, p182 RRF poche

*

Mes mains!

Mes sombres mains!

Elles traversent le mur!

Elles retrouvent mon rêve!

Langston Hughes

(Poètes d'aujourd'hui, p.154)

*







René Barbier
 
 
 
 

La main

(inédit)
 
 
 
 

Main qui ne sait.

Main qui ne peut.

Main qui voudrait.

Main qui pourra.

*

Phalanges reliées à leurs anneaux,

Au fond du ventre encore humide,

La main durçit Losange! Losange!
 
 

*

En gestation, la main secrète

N'est pas la main,

Mais l'ombre du poignet.

*

Cellule enflée. Monstre peut-être,

Pour ceux qui voient de l'invisible.

Je te devine, avec amour,

Avec effroi !
 
 

*
 
 

Ce qui s'inscrit d'abord,

Ce sont d'autres cheveux, les ongles.

Premiers miroirs.
 
 

*

La main traverse le transparent.

La plaie tranquille des muqueuses.

Et fouille le clair du ventre,

Et cherche déjà l'air en folie,

Pour s'arracher.

*

Les doigts se donnent la main,

Comme la couleur aux yeux fermés.

Les murs sont chauds, bons à toucher.

A parcourir.

La main n'y grave rien de précis,

Et le contact s'oublie toujours.

Sauf quelques soirs dans leurs chimies,

Où la mémoire précipite,

Déraisonnable.

*
 
 

Main qui ne sait.

Main qui ne peut.

Main qui voudrait.

Main qui pourra.
 
 

*
 
 

Ineffable Voie lactée,

Si l'on pénètre

Au plus obscur.
 
 

Tant de mouvements,

Si peu d'espace.
 
 

Et chaque ligne où se devine

Le sillage d'une étoile.

*
 
 

Prenez un arbre très vieux, très sage.

Laissez-le gesticuler dans le soleil,

Après la pluie.
 
 

Posez une main.

Une main d'enfant,

Doucement près de lui.
 
 

Ne partez pas.

Regardez-les.
 
 

Écrivez leur histoire.

*

Semblables à des oiseaux migrateurs,

Les mains des amants reviennent toujours

A la fonte des neiges.
 
 

Elles sont craintives.

Il ne faut pas toucher aux écureuils

Qu'elles forment, avec leur ombre.
 
 

On les rencontre au bord des rivières,

ou des lilas.

Parfois, dans l'accroc bleu d'une clairière.

Dans le triangle d'un chemin.
 
 

Et comme hier, comme demain,

Nos regards jettent leur cage

Sur ces mains imprenables.

*

Main qui ne sait.

Main qui ne peut.

Main qui voudrait.

Main qui pourra.

*

Prisonnière de la blancheur d'une argile

Ou du bronze tout nu.

Posée sur l'étagère près des livres amis.

Penchée sur la douleur du monde

Et l'extrême beauté.

Signifiant la Présence même pour qui sait voir.

Déjà soumise à la poussière et à l'ombre agenouillée.

Main d'un poète oublié,

Mais pour moi,

Main tangente.
 
 

*
 
 

Que de mains soient

Plus cohérentes qu'un ciment.
 
 

Qu'elles se donnent à la mêlée

Comme un donjon au paysage.
 
 

Tu t'en étonnes ?
 
 

Qui croit au lierre

Risque l'orage !
 
 

L'oubliais-tu ?

*
 
 

La main, seul jouet peut-être

Pour les enfants d'une autre part ?

Et l'enfant court après sa main,

Par dessus toutes les saisons,

Sur les montagnes sous la mer.
 
 

Il la retrouve bien plus tard.

Elle a grandi comme la haine,

Et s'embusque dans les fourrés,

Immobile certaine.

*
 
 

Je n'ai jamais eu peur d'une main

Et pourtant...
 
 

Autour d'elle,

Incalculables,

Le vénéneux, l'aiguisé, le massif.
 
 

Choses à l'affût toujours vivantes.

Choses impatientes d'être utiles.
 
 

Pour l'horreur !

*
 
 

Il y a des mains que l'on sépare

A coups de hache.
 
 

D'autres ne sont encore

Que fusées blanches.
 
 

Certaines font leur trou de bêtes

Dans les jardins le soir
 
 

Beaucoup restent comme des pierres

À ne jamais savoir.
 
 

Quelques-unes cherchent leurs doigts

Dans le lit des rivières.

*

Main qui ne sait.

Main qui ne peut.

Main qui voudrait.

Main qui pourra.

*

La main clouée, une autre main

Toujours la même au fil des siècles.

La Croix au centre et tout ce rouge

Pour que surgisse un seul apôtre !

*
 
 

Ce point au centre de la main :

Le noir, le noir désenchanté.

On y surprend jusqu'à l'espace,

Le sang, ce sang qui caille en flèches.

*
 
 

La main, la sphère,

Avec au juste,

L'oeil de midi ?

L'oeil de minuit ?

*
 
 

Main déclouée qui n'est plus rien

Que chair démise par l'envolée.

Main déclouée qui va au fond

De tous les arbres des herbes hautes,

Et qui foisonne et qui se perd,

Sans pouvoir prendre, sans caresser.

Main qui n'est plus qu'élémentaire.

Main dont les lignes ont déraillé.

*
 
 
 
 

Main si menue

Qu'on s'en étonne,

De la sentir vaste et pesante,

Quand l'âge retombe

A bout de course.

*
 
 

Quoi de plus racé qu'un cheval ?

De plus léger qu'une chevelure ?

De plus capricieux qu'un nuage ?
 
 

Quoi de plus vivant qu'un feuillage ?

De plus nuancé que l'aube ?

De plus simple qu'un oiseau ?
 
 

Quoi de plus blessée qu'une écorce ?

De plus terrible qu'un oeil ?

Quoi de plus inouï ? Quoi de plus étonnant ?

Si ce n'est la main, telle une île

Où les siècles s'échouent.

*
 
 

Main déclouée

Qui n'est plus rien,

Que chair démise

Par l'envolée.
 
 

Main déclouée qui va au fond

De tous les arbres des herbes hautes.

Et qui foisonne et qui se perd,

Sans pouvoir prendre,

Sans caresser.

Main qui n'est plus qu'élémentaire.

Main dont les lignes ont déraillé.
 
 

Mains aux odeurs de bois,

d'oiseau, de foin pourri.

Main qui fait peur aux autres mains,

Le soir venu.

*

Main qui ne sait.

Main qui ne peut.

Main qui voudrait.

Main qui pourra.

*

Que deux mains se rencontrent et déjà

Une légende prend sa source.

*

Main de femme. Main luisante, bien sûr !

Seule lisière au désir fauve.
 
 

Main d'homme ouverte comme une église,

Où elle viendra se déposer,

Effervescente.
 
 

Main faite pour deux

Si conciliante.

tout un appel issu d'ailleurs

Qui pesait trop.
 
 

*

Main féminine entre toutes.

Et qui parcourt.

Et qui caresse,

Le poitrail chaud d'un cheval.
 
 

Main qui laissera

Un souvenir, un frisson.

Une vision nouvelle

Dans l'oeil agrandi de la bête
 
 

*

Un enfant et son père,

deux mains unies dans la boucle des années.
 
 

Il faudrait aussi

Imaginer les corps

Et les visages.
 
 

De la neige à l'embouchure

Un pas terrible,

Qui arrache tout.
 
 

Une main sur une hache.

Une autre sur l'écorce.
 
 

La première est en friche.

La seconde, fragile.
 
 

Jamais le bois ne sera coupé,

Car les deux mains s'en sont allées.
 
 

*

Main,

Chien fidèle,

Qui au jardin s'affaire.
 
 

A désherber.

A faire la fête.

Avec la fourmi contrainte.
 
 

Main sur la pierre.

Débourbée, là,

Et qui exige

Les couleur minérales.
 
 

*

L'aubaine d'une main.

La manne légendaire.
 
 

Quand on se retrouve

ici dans la semence,

à ne plus rien comprendre.
 
 

Une main tendue.

Un passage plus sûr qu'une allée forestière.

Une main donnée.
 
 

Avec, par dessus tout, l'immense randonnée

D'un regard amical aussi vrai que la main.

*
 
 

La main clouée pour une enfant

Aux yeux cassés par l'autre hiver,

Dans quelque lieu très loin d'ici,

Où va le froid quand il m'emporte.

*
 
 

Main dans l'ombre d'une tête.

Main tachée d'encre.

Main de poète.

Crispée sur le stylo,

Comme sur une faucille.

Main qui dessine

Des mots de connaissance.

Mais qui les déshabille.

Mots retombés en airelles,

Sur la page marécageuse.

Main qui rature et qui dégage,

Une ligne sinueuse, ce lange noir

Du Mystère.

*

Main qui ne sait.

Main qui ne peut.

Main qui voudrait.

Main qui pourra.
 
 

1999