Michel Maffesoli sous la Nouvelle Inquisition en sciences sociales
Dossier réuni par René Barbier (Professeur, docteur en sociologie, Université Paris 8) à la date du 1 juin 2001
Élément du dossier : <http://www.lemonde.fr/article/0,5987,3264--179991-,00.html>
Les deux grands Inquisiteurs
Article publié dans Le Monde du 17 Avril 2001
La sociologie sous une mauvaise étoile
par Christian Baudelot et Roger Establet
LA braderie médiatique dont l'université Paris-V vient d'être
le théâtre et l'actrice principale est d'abord une
faute collective, commise en connaissance de cause.
Il faut, pour décerner un doctorat, l'accord et la coopération
de plusieurs parties : le directeur de la thèse qui
accepte le sujet et décide du moment où elle lui paraît
achevée, les membres du jury choisis par le même
directeur qui cautionnent d'avance, en acceptant de siéger, le sérieux
académique de l'entreprise, les deux
rapporteurs qui, après avoir lu la thèse, rédigent
et signent un document garantissant la qualité intellectuelle
du travail en fonction des normes professionnelles en vigueur dans la discipline
; le directeur de l'école
doctorale, représentant le conseil scientifique, qui délivre
l'autorisation de la soutenance au vu des rapports
précédents et de toutes les informations qui ont pu lui parvenir
sur le travail accompli ; le président de
l'université, enfin, qui engage la responsabilité de son
établissement et, au-delà, la personnalité morale
de
l'université.
Manifestement, les contrôles n'ont pas fonctionné à
l'occasion de la soutenance de thèse de l'astrologue
Elizabeth Teissier, samedi 7 avril à la Sorbonne. Il a sans doute
suffi d'arguer de son statut de professeur, de
s'entendre entre soi et de faire confiance à la lâcheté
universitaire ambiante, faite de petits compromis et de
micro-reniements, pour que l'entreprise aille jusqu'à son terme.
Qu'importe la sociologie, qu'importe l'Université, pourvu que chacun
puisse cultiver en paix son petit champ
? Qu'ils le veuillent ou non, les effets et les méfaits d'une telle
décision rejailliront pourtant durablement sur
tous ceux qui s'en trouvent collectivement responsables.
Des astrophysiciens réputés et des autorités scientifiques
ont déjà attiré l'attention du président sur
l'imposture que constituait la réhabilitation de l'astrologie par
l'Université.
Mais, dira-t-on, il s'agissait de sociologie et non d'astrologie. Depuis
plus de cent ans, en France et à
l'étranger, des esprits rigoureux s'efforcent de montrer qu'une
analyse objective des faits sociaux est possible.
Grâce à la diversité de leurs orientations et des moyens
mis en úuvre, grâce surtout à leur invention
créatrice, ils ont progressivement réussi à donner
ses lettres de noblesse à la sociologie, en constituant un
corps de savoir sur le monde social qui soit objectif et dans l'ensemble
cumulatif.
Cette démarche qui consiste à traiter des faits sociaux comme
des choses, à supposer que la réalité sociale
peut être l'objet d'une connaissance rationnelle, a toujours rencontré
et suscite aujourd'hui encore de fortes
résistances de la part de tous ceux qui refusent les principes de
l'objectivation. Au sein même de la discipline,
Michel Maffesoli, le directeur de thèse d'Elisabeth Teissier, s'est
toujours singularisé par ce refus en
privilégiant le culte du vécu, l'interprétation gratuite
et l'analyse spontanée.
En tentant d'accréditer l'équivalence entre l'astrologie
et sa sociologie, il tombe lui-même dans le piège qu'il
a tendu à des autorités académiques somnolentes. "La
superstition, écrivait Voltaire, est à la religion ce
que l'astrologie est à l'astronomie, la fille très folle
d'une mère très sage." On saura désormais que le
maffésolisme est "la fille très folle" de Madame Soleil.
L'autodérision vient à point sanctionner la dérision.
Mais on ne peut se satisfaire d'une aussi complaisante punition. Aux antipodes
d'une cérémonie mondaine, la
soutenance d'une thèse n'est pas seulement un rituel vénérable.
Pour les apprentis chercheurs, elle constitue
une étape essentielle dans l'accès à un marché
professionnel très concurrentiel.
La quasi-totalité de nos collègues en sont bien conscients,
qui se montrent très exigeants sur la qualité des
doctorats qu'ils dirigent ou qu'ils ont à évaluer. Et les
jeunes docteurs rivalisent d'efforts pour réunir des
données originales, les soumettre à des traitements rigoureux
et les ordonner dans une culture sociologique
sans cesse enrichie. C'est à elles et à eux, nos étudiant(e)s,
que nous pensons d'abord en exprimant notre
indignation devant cette mascarade mondaine. Il est insupportable que leurs
efforts et leurs titres risquent
d'être dévalués par une telle braderie médiatique.
Christian Baudelot et Roger Establet sont professeurs de sociologie à
l'Ecole normale supérieure et à
l'université d'Aix-en-Provence.
par Christian Baudelot et Roger Establet
et les autres
En donnant le titre de docteur à une astrologue
médiatique, le monde
universitaire se ridiculise et laisse la porte ouverte aux pseudo-sciences.
La sociologie, l'antithèse de Teissier
Par ALAIN BOURDIN
Alain Bourdin est professeur à l'Institut français d'urbanisme-université
de Paris-VIII,
laboratoire de théories des mutations urbaines, CNRS.
Dernier ouvrage paru: «la Question locale», PUF, «La
politique éclatée», 2000.
Libération, Le jeudi 19 avril 2001
La thèse de sociologie soutenue à l'université René-Descartes
par l'astrologue Elizabeth
Teissier n'est pas passée inaperçue, et provoque des réactions
diverses. En première
page d'un quotidien, les Prs Beaudelot et Establet s'indignent au nom de
la rigueur
sociologique («La sociologie sous une mauvaise étoile»,
le Monde du mercredi 18
avril). Faut-il y voir la réaction classique des universitaires
à l'égard de tout ce qui leur
est extérieur?
L'astrologie, comme d'autres pseudo-sciences, rencontre actuellement un
grand succès:
lui consacrer une thèse de sociologie est donc une bonne idée.
Qu'une astrologue
professionnelle l'écrive est sujet à caution, car on peut
s'interroger sur sa capacité à
respecter la distance scientifique, mais on a vu d'excellentes thèses
de sociologie des
religions rédigées par des prêtres catholiques.
Laisser préparer une thèse qui sort des sentiers habituels
au monde académique n'est pas
un crime. Il y faut juste de la rigueur et de l'éthique. En effet,
aucune science ne peut
progresser sans prendre de risques et sans accepter à certains moments
l'émergence de
discours totalement hétérodoxes. Il s'agit alors d'instaurer
un débat - souvent violent -
entre les chercheurs. L'objectif de l'innovateur et de ceux qui le soutiennent
est de
parvenir à convaincre ses collègues avec des arguments qui
soient recevables par eux.
C'est du monde scientifique que les grands découvreurs veulent être
reconnus.
On sait que la médiatisation des sciences - même sociales
- est aujourd'hui telle qu'on
échappe difficilement aux dérapages. Des chercheurs de grande
notoriété et la plus
célèbre des revues scientifiques furent les principaux acteurs
d'un dérapage
spectaculaire: l'extraordinaire feuilleton du débat sur la mémoire
de l'eau.
Une thèse mérite rarement d'être gravée dans
le marbre, ce n'est pas une œuvre
individuelle isolée, mais une contribution au travail collectif
du monde scientifique:
certaines thèses excellentes marquent des impasses, quand d'autres
contestables ou
médiocres ouvrent des perspectives fécondes. Encore faut-il
que celui ou celle qui l'écrit
accepte les règles de ce jeu collectif.
Je n'exclus pas que la thèse d'Elizabeth Teissier, que je n'ai pas
lue, comporte des
passages présentant de l'intérêt pour la sociologie
ou que la soutenance ait donné lieu à
des débats utiles, mais j'en doute, et, quoi qu'il en soit, le projet
affiché reste
radicalement extérieur au débat scientifique: il s'agit de
créer un événement qui se veut
le point de départ d'une légitimation de l'astrologie par
l'université et qui entre dans la
construction de l'image personnelle d'une astrologue.
L'affaire de la mémoire de l'eau impliquait de gros intérêts
économiques, et un
chercheur reconnu mettait sa réputation en jeu. Ici, quelques universitaires
qui
confondent sans doute le frisson médiatique avec les risques intellectuels
se font les
complices d'une aventure personnelle étrangère au monde de
la recherche.
Que cela choque à l'intérieur de la discipline sociologique,
comme le montrent
Beaudelot et Establet, n'est pas un mal: il peut en sortir un débat
stimulant. La véritable
catastrophe est ailleurs.
Professeur dans un département de sociologie, j'ai choisi, il y
a quelques années, de
venir enseigner et chercher dans un institut d'urbanisme. Ce type d'organisme
est en
relation très directe avec les «acteurs», ceux qui produisent
et gèrent la ville, les
représentants de la société civile, les habitants,
les professionnels de la ville... Sans
cesse, je suis frappé par la sous-utilisation des acquis de la sociologie
et l'extrême
difficulté qu'il y a à faire entendre le discours - nécessairement
dérangeant - du
sociologue, que l'on remplace volontiers par de la pseudo-sociologie. L'on
vient d'offrir
à ceux que nous gênons un argument massif pour nous ridiculiser
ou justifier l'appel aux
pseudo-sociologues.
La sociologie - et la sociologie française reste l'une des meilleures
- constitue une
richesse considérable. La stériliser, c'est se priver d'un
instrument pour organiser le
présent et imaginer l'avenir. Cette aventure dérisoire caricature
un enjeu majeur: la
reconquête de la sociologie par la société.
Alain Bourdin est professeur à l'Institut français d'urbanisme-université
de Paris-VIII,
laboratoire de théories des mutations urbaines, CNRS.
Dernier ouvrage paru: «la Question locale», PUF, «La
politique éclatée», 2000.
Article publié dans le quotidien Libération du lundi 9 avril 2001
Elizabeth Teissier docteur des astres.
Poémique universitaire autour de sa thèse de sociologie.
Par CHARLOTTE ROTMAN
C'était la thèse la plus controversée et la plus mondaine
de l'année. Samedi, à la Sorbonne, Elizabeth
Teissier, astrologue chic, prétendait au titre de docteur en sociologie
grâce à ses travaux sur «la situation
épistémologique de l'astrologie à travers l'ambivalence
fascination/rejet dans les sociétés postmodernes».
La veille, Jean Audouze, astrophysicien et chercheur au CNRS, directeur
du palais de la Découverte, avait
demandé au président de l'université Paris V de «surseoir»
à cette cérémonie. Il n'était pas seul: les
spécialistes de l'AFIS, l'association française pour l'information
scientifique, rappelant que «l'astrologie
n'est plus une discipline universitaire depuis trois siècles»,
avaient réclamé à leur tour de faire examiner le
texte par un astrophysicien avant sa présentation .
Vaines protestations. A 13 heures samedi, la candidate sortait ses fiches
et ses pilules homéopathiques.
Brushing frais, elle est arrivée en tailleur-pantalon bleu ciel
et escarpins rouges, avec deux sacs à la main:
l'un en zèbre, pour ses petites affaires, l'autre en toile pour
les deux tomes de son opus universitaire.
Habituée des shows, elle tapote dans son micro pour vérifier
la sonorisation. Elle tremble. Elizabeth
Teissier, célébrissime astrologue, a le trac.
Applaudissements. Pourtant, au premier rang, ses proches lui envoient des
ondes positives. Public
inhabituel pour une soutenance de thèse: un âge moyen avancé,
des femmes pleines de bijoux, de maquillage
et d'admiration pour Elizabeth, flanquées de maris somnolants. Devant
la candidate, un jury de quatre
universitaires. Derrière, quelques scientifiques, venus constater
l'ampleur des dégâts. Sous l'effigie de
Descartes, Elizabeth Teissier entame la lecture de son introduction, vingt
minutes d'un débit continu, où la
sociologie tombe dru. «Joie heuristique», «socle kantien»,
«holisme», «doxa» se bousculent. D'où il
ressort que la spécialiste des astres a fait des efforts pour se
détacher de sa passion et appréhender
l'astrologie comme n'importe quel fait social. Son travail porte donc sur
le «malentendu» que l'astrologie
véhicule, entre «attraction multiformes» et rejet puisque
«cet art» a été «relégué
au rang de barbare et
de paria». L'ancien mannequin a donc voulu «chercher les causes
de cet abîme». A la minute près, elle
achève son intervention dans le temps imparti, avec une citation
de Shakespeare. Dans la salle, le public
enthousiasmé applaudit. «On n'est pas au théâtre!»
le rappelle à l'ordre le président du jury, Serge
Moscovici.
Le directeur de la thèse, le sociologue Michel Maffesoli, prend
la parole pour une molle défense. Un travail
comme celui-ci a sa place dans le débat universitaire, estime-t-il.
Mais, prudent, il préfère mettre les points
sur les i. Il rappelle donc que l'astrologie n'est pas scientifique et,
qu'en aucun cas cette thèse ne peut
«légitimer une activité professionnelle», hors
des murs de l'université. Il tapote les deux tomes, qu'il trouve
«bien écrits», avec un «plan cohérent».
«C'est un travail conséquent de 900 pages.» «Un
peu plus», lui
souffle Teissier. «Taisez vous. Je vous ai dit de n'interrompre personne»,
coupe son directeur. Le
sociologue regrette le chapitre consacré aux médias. Le ton
y est «plus cavalier», les références souvent
«inutiles et mondaines, pas maîtrisées». En résumé:
«L'aspect polémique ressort.»
«Farce». En face de lui, en élève peu docile,
Elizabeth Teissier s'obstine: «Je ne fais pas amende
honorable car j'ai beaucoup réfléchi.» Une philosophe
du jury se lance dans une longue intervention
plutôt élogieuse. Qui produit un effet inattendu: dans la
salle, un spectateur quitte l'amphithéâtre en lâchant
tout fort: «C'est une farce!» A 14 h 30, Elizabeth, interrogée
sur le lien social que l'astrologie peut
représenter, patauge. Pendant quelques minutes, elle s'embrouille,
puis, inspirée: «L'homme de la rue est
comme une carte à puces qui réagit selon les rythmes du ciel
qui l'ont vu naître. D'où la reliance avec
l'autre, et les affinités, oui, comme les Affinités électives
de Goethe.» Le jury reste silencieux. Avant de
sortir le lance-roquettes. Sur la forme: «Dans schizophrénie,
évitez le y». Sur la méthode: «Vous n'avez pas
su maintenir une distance assez forte.» Sur les références:
«Vous utilisez les auteurs comme des pavillons
de complaisance.»
Elizabeth ne se laisse pas décontenancer. Au contraire. L'attaque
la galvanise. La voilà partie vers sa
spécialité, l'apologie de l'astrologie. Irrité mais
souriant, le président du jury oublie carrément la thèse
et se
lance sur le même terrain: «Il faudra s'habituer à cette
idée: l'astrologie ne relève pas de la science.»
L'ancienne astrologue de Mitterrand réplique: «De toute façon,
j'ai écrit 900 pages qui ne vous ont pas
convaincu, alors...» La sociologie est bien loin, on polémique
comme à la télé: «Vous ne pouvez pas taxer
l'astrologie de magie, plaide Elizabeth. Il y a des techniques de vérifications
empiriques. Cela n'a rien à
voir. De toute façon, on sait maintenant que l'unique vérité
est vibratoire.»
Cocktail. 16 heures, le jury après délibération, juge
Elisabeth Teissier «digne du titre de docteur en
sociologie», avec mention très honorable. En clair, une gratification
moyenne. Ses fans s'en moquent, et
l'acclament debout. Elisabeth fond en larmes. Les scientifiques présents
dans la salle sortent les tracts. «Il y
a certainement des âneries scientifiques dans ce texte. En plus,
elle fait un véritable plaidoyer pour
l'enseignement de l'astrologie à l'université. Elle a un
discours militant», dénonce ainsi Jean-Pierre
Krivine, membre de l'Afis. Ecúurés, les chercheurs promettent
de passer la thèse au crible, si possible avant
sa parution en bibliothèque, dans un mois et demi.
Au pot de thésard, d'ordinaire chips et cacahuètes, Elizabeth
Teissier a renouvelé le genre avec petits fours,
champagne, et maître d'hôtel. On parle astres, zodiaque, ciel.
Aucun thésard ne peut se prévaloir de son titre
avant que son ouvrage n'ait trouvé sa place en bibliothèque
mais, avisée par les planètes sans doute,
Elizabeth Teissier avait anticipé l'obtention de son diplôme
et invité sur carton ses amis à fêter son
«doctorat en sociologie flambant neuf». En partant, avant de
regagner sa voiture immatriculée en Suisse,
la spécialiste des horoscopes pose dans la cour de la Sorbonne,
devant une rangée de photographes. Et,
enlevant ses verres teintés Chanel, clame fièrement: «Il
a fallu attendre 350 ans le retour de l'astrologie à
la Sorbonne. C'est beau.»
vol.03 no.06 - Juin 2001
(dans ce même numéro, un article de notre ami Georges
Bertin "Former au développement local". )
Editorial
<http://critique.ovh.org/306/edito.html>
De la naissance d'une polémique.
L'«affaire Teissier»
Par Arnaud Saint-Martin
Une controverse, pour l'instant balbutiante, semble voir le jour en
France (ou plutôt à Paris): le 7 avril 2001 en Sorbonne a
été soutenue
une thèse de sociologie prenant pour objet d'investigation la "situation
épistémologique de l'astrologie dans les sociétés
postmodernes".
L'intitulé même de cette enquête renseigne déjà
sur le type de
démarche préconisé: on a bien affaire à de
la "sociologie
postmoderne", courant relativement marginal au sein de la vie
académique, mais dont on entend souvent parler. Seulement, et c'est
bien là le point nodal de cette polémique en germe, la chercheuse
à
l'origine de ce projet déjà abouti, en soi intéressant
et pertinent,
Elizabeth Teissier, est astrologue de "profession", et paraît
secrètement désirer la réhabilitation officielle de
cette illustre
"science" au sein de l'université: la thèse de sociologie
apparaît alors
comme un instrument utile pour légitimer symboliquement cette
réintroduction; l'oeuvre scientifique est donc détournée,
dénaturée, au
grand dam des sociologues (dont fait dorénavant partie, bon gré,
mal
gré, Elizabeth Teissier) qui prétendent tenir un discours
scientifique.
Ainsi, si j'ai grosso modo bien saisi le discours de l'intéressée,
l'astrologie, fille adultérine de l'astronomie, fait figure d'exemple
"paradigmatique" de cette "transition tragique" s'opérant dans les
bas-fonds de nos sociétés contemporaines: l'emprise concrète
de cette
croyance au niveau de la vie quotidienne viendrait corroborer la thèse
(forte) selon laquelle la modernité subit de sérieux infléchissements
épistémiques, choses pouvant être perçues de
par l'abandon
socialement consenti des grands principes sur lesquels celle-ci est
idéalement fondée (raison, individu, action, etc.), la fin
des "grands
récits". Le retour de l'idée de destin, contre la conception
prométhéenne de l'histoire des modernes, serait parfaitement
intégré
par des "personnes" en quête de sens, en proie à l'incertitude:
on se
fabrique, à partir de pièces éparses, de mythologies
banales et de
petites connaissances, à coup de bricolage hasardeux, une existence
éclatée: c'est le règne de la personne. En bref, une
sociologie pour
laquelle les sens précèdent l'existence, qui prend acte de
la
passionnalité d'une époque critique. Certes...
Ce constat n'est pas inédit, et si la thèse vient attester
l'existence
de ces micro-changements qui agitent par le dessous, de manière
souterraine, la vieille épistémè moderne, on ne voit
pas en quoi elle
apparaît novatrice. Un principe de charité, consistant à
accorder le
bénéfice du doute à l'auteur de la thèse, m'empêche
de réagir sur le
fond et de la critiquer sérieusement: je n'ai effectivement pas
eu
l'honneur de lire cette volumineuse oeuvre (900p.), mes remarques
sont donc pour l'instant fondées sur des présuppositions.
Malgré ces
limites, on ne peut être que déconcerté à la
seule vue du titre de la
thèse: j'y vois deux anomalies, qui sont possiblement dues à
mon
manque de perspicacité. Aussi, je parlerais volontiers de deux abus
terminologiques, qui, à mon sens, décrédibilisent
cet ouvrage dès le
départ.
En premier lieu, qu'entend-on par "situation épistémologique
de
l'astrologie"? Si l'on considère l'épistémologie comme
étant la
branche de la philosophie dont la tâche est l'étude critique
de la
méthode et de la connaissance scientifiques, alors il subsiste une
espèce d'incompréhension fondamentale. L'astrologie n'étant
pas une
science, je ne vois pas pour quelles raisons on devrait en faire une
étude épistémologique. Dans pareil cas, l'abus se
mue en imposture:
l'astro-sociologue fait passer sa discipline pour une démarche
expérimentale scientifique, chose ayant à voir avec une certaine
forme
de tartuferie. Constamment en train d'agiter dans les débats
l'épouvantail cartésien, ce maudit penseur qui a, dans une
sorte d'élan
paranoïaque, refoulé cette malheureuse folle du logis, elle
reste d'une
grande naïveté et fait preuve d'un grand manque de discernement.
Médiatisée, glorifiée par les âmes insouciantes,
fort habile quant à la
gestion de son image, ancienne conseillère de l'illustre président
Mitterrand (quel glorieux curriculum vitae!), elle ne peut absolument
pas assoire ou justifier la scientificité de la discipline qu'elle
croit
représenter, de par l'étude sociologique de la "situation
épistémologique" de celle-ci: c'est une extrapolation illégitime
sans
réelle valeur, sinon rhétorique. Pis, elle confond tout et
se perd dans
des catégories préconçues qu'une certaine pensée,
empêtrée dans une
critique stérile de la modernité et du pseudo-iconoclasme
occidental,
du rationalisme et de l'objectivisme, pense cerner. Loin d'être
pertinente, une telle approche des croyances et de l'irrationnel, tend
à
être réductrice et simpliste: l'empathie, mode de confusion
entre
l'observateur et le monde observé, devient partialité. Soyons
prudent
et tempérons quelque peu ces jugements sûrement trop radicaux:
ces
réflexions sont pour l'instant conjecturales, j'attends avec impatience
de pouvoir lire ce texte en profondeur. On ne peut raisonnablement
pas assimiler l'astronomie et l'astrologie: la proposition "situation
épistémologique" est dénuée d'un quelconque
sens; et si cela fait
passer pour scientifique un savoir irrationnel, certes ancestral (ce qui
ne la rend d'ailleurs pas valide en tant que connaissance stricto sensu),
alors on a vraisemblablement affaire à une mystification. Fondée
sur
un déterminisme pour le moins douteux, l'astrologie reste une
pseudo-science invérifiable et intestable. La volonté réfutationniste
d'astronomes s'est vite heurtée à la mauvaise foi de ces
nouveaux
marchands du temple: rien ne vient confirmer les énoncés
prédictifs
des astrologues. Il paraît plus enrichissant d'étudier sociologiquement
pour quelles raisons les acteurs de ce projet astrologique désirent
paradoxalement scientificiser leurs assertions et leur méthode,
alors
même qu'ils condamnent les fondements épistémiques
de la science
expérimentale moderne.
En second lieu, peut également être posée la question
de la
pertinence de la catégorie "postmoderne": en quoi est-elle, d'un
point
de vue empirique, avérée réellement? Sans tomber dans
un réalisme
ingénu, on ne peut que constater le manque de consistance empirique
de ce terme, plus anecdotique et métaphorique que factuel. Ces
catégories itératives qui fixent l'argumentation des penseurs
de la
soi-disant postmodernité sont fondées sur des hypothèses
plutôt
tangentes. La textualité des écrits postmodernes fonctionne
le plus
souvent su le mode d'approximation, de l'allusion: au niveau
syntaxique, floraison des entraves à la logique du raisonnement
(par
exemple, apologie du dépassement du principe de non-contradiction),
au niveau sémantique, opacité référentielle
généralisée (langage
volontairement équivoque). Considérant ces catégories
comme a
posteriori avérées, elles fonctionnent à la manière
de mots qui font
sens pour telles communautés cognitives, loin du monde des faits.
Qu'on le veuille ou non, la modernité est loin d'être enterrée,
et les
grands systèmes de représentations qui ont le malheur de
fixer
rationnellement l'individu dans des lieux bien circonscrits sont encore
opératoires. On préférera des expressions plus nuancées,
du type
"radicalisation de la modernité" (Giddens), qui traduisent une certaine
prudence et un souci de l'adéquation au réel, que certains
semblent
avoir oublier. Parade défensive astucieuse: on parle dans ces courants
moins de concepts que de "notions": ces mots sont plus souples, ils
savent tirer mollement la quintessence volatile de phénomènes
triviaux. Mais comment alors distinguer la catégorie affirmée,
liée
génétiquement à un ensemble de conjectures théoriques
(par exemple,
"nous basculons en postmodernité"), de la faible notion, information
nébuleuse facilement "jetable"? Une fois l'abus terminologique
détecté, on peut à loisir se réfugier derrière
l'argument imparable qui
consiste à dire que ce concept dont on faisait l'éloge n'est
à présent
qu'une notion sans réelle compacité, qui n'a servi qu'à
décrire
succinctement une réalité mouvante; l'art d'avoir toujours
raison,
cruelle dialectique éristique.
Ces petites remarques, sûrement contestables, énoncées
dans le
feu de l'action sont peu construites et je m'en excuse d'avance. Je
souhaite simplement attirer l'attention sur l'intérêt sociologique
de
cette polémique, qu'il faut d'ores et déjà examiner
et apprécier à sa
juste valeur.
Arnaud Saint-Martin
Saint-Martin, Arnaud. 'De la naissance d'une polémique. L'«affaire
Teissier»', Esprit
critique, vol.03 no.06, Juin 2001, consulté sur Internet: http://critique.ovh.org
La revue Esprit critique a été fondée le 1er novembre 1999 par Jean-François Marcotte
© Tous droits réservés
La sociologie au miroir de la thèse d'Elizabeth Teissier
LE MONDE | 14.05.01 | 18h52 | analyse d' Hervé
Morin
UN MOIS après avoir abrité la soutenance d'une thèse
de sociologie par l'astrologue Elizabeth Teissier, la
Sorbonne a été, samedi 12 mai, le théâtre d'une
sorte de contre-soutenance, consacrée à ce qu'il est désormais
convenu d'appeler l'"affaire Teissier" (Le Monde du 5 mai). L'Association
des sociologues enseignants du
supérieur (ASES) avait organisé une réunion publique
ayant pour thème "la thèse de sociologie, questions
épistémologiques et usages après l'affaire Teissier".
L'objet de la rencontre, qui a rassemblé une soixantaine de participants,
était, comme l'a indiqué Daniel Filâtre,
président de l'ASES, de savoir s'il fallait ou non condamner cette
soutenance, et si oui avec quels arguments, et
"quelles armes pourraient ou devraient à l'avenir être mises
en place pour réguler la profession" de sociologue.
Elle était notamment motivée par le succès d'une pétition
lancée par l'ASES demandant au président de
l'université de Paris V "de surseoir à l'enregistrement de
la thèse de Mme Teissier et de faire procéder par des
experts indépendants et reconnus à un réexamen approfondi
de ses travaux". Le texte a reçu la signature de
quelque 370 sociologues, soit environ un tiers des représentants
de cette discipline. Mais les débats, animés, ont
vite montré que les réponses aux questions posées
par cette soutenance étaient loin d'être univoques.
"UNE APOLOGIE MILITANTE"
Christian Baudelot (ENS), signataire avec son collègue Roger Establet
d'un texte condamnant la soutenance et
ceux qui l'avaient autorisée (Le Mondedu 18 avril), a donné,
citations à l'appui, sa lecture de ce qui constitue à
ses yeux "une apologie militante, polémique, de l'astrologie", doublée
d'un propos "antirationaliste avancé".
Elizabeth Teissier va même, s'insurge-t-il, jusqu'à "abaisser
la sociologie"- laquelle occulterait, selon elle, la
dimension cosmique des phénomènes sociaux, "dimension qui,
selon le paradigme astrologique, et notre
conviction, écrit-elle (pp. 524-525), vient coiffer le social".
Son collègue Dominique Desjeux (Paris V), qui, lui aussi, a lu la
thèse en détail, considère qu'il ne s'agit ni
d'une thèse ni de sociologie, mais, au-delà des chapitres
introductifs, de "5 à 600 pages de marketing
pro-Teissier".
Il s'étonne que la doctorante ait pu qualifier le sociologue Max
Weber de "taureau
pragmatique", et signale nombre de citations détournées de
leur sens initial et de
références tronquées, voire erronées.
Jean-Yves Trépos (université de Metz), président de
la section de sociologie au conseil
supérieur des universités, note que, si la sociologie est
constituée de multiples courants
et méthodes, "la rigueur est un élément validable".
"Or là, dit-il, il n'y en a pas."
Aussi soulève-t-il la question de la "responsabilité professionnelle"
de Michel
Maffesoli, le directeur de thèse d'Elizabeth Teissier, qui a pris
le risque "de flinguer
pour longtemps ses candidats, passés et à venir". Ceux-ci
seront-ils marqués du sceau
d'infamie du "maffesolisme" ? Assistera-t-on à un renforcement des
guerres de
tranchée entre écoles, dont la sociologie a toujours été
friande ?
Maryse Tripier (Paris VII) estime que la discipline en a suffisamment souffert,
et qu'il
faudrait plutôt discuter des normes académiques et de "ce
qui fait que l'on se
reconnaît les uns les autres comme sociologues". Pour d'autres, l'"affaire
Teissier" est
avant tout un miroir, certes déformant, mais révélateur,
tendu à la sociologie et aux
pratiques universitaires. Les mauvaises thèses, assure Armel Huet
(Rennes), signataire
de la pétition, sont un problème récurrent en sociologie.
"Il m'est arrivé de refuser
d'en diriger, précise-t-il, mais elles ont été soutenues
ailleurs". Et la lecture
exhaustive des rapports de thèses fournis par les jurys lui semble
"bien plus édifiante
que l'affaire Teissier".
"PETITES COMPROMISSIONS"
Un diagnostic confirmé par Alain Quemin (Marne-la-Vallée),
pour qui la composition
des jurys, souvent constitués de "bandes de copains", tout comme
les procédures
opaques des recrutements à l'université font partie de ces
"petites compromissions et
lâchetés"qui, "comme l'adultère chez les bourgeois
au XIXe siècle, seraient
acceptables tant qu'elles ne sont pas connues". Faute d'autorégulation
efficace, la très
grande liberté dont jouissent les universitaires devrait s'accompagner,
selon lui, d'un
droit de regard extérieur, "exercé par exemple par le ministère".
Ces aspects du débat n'ont pas particulièrement retenu l'attention
de Michel Maffesoli
qui, seul ou presque dans l'arène, "persiste et signe". "Quand on
accepte la
soutenance d'une thèse, c'est qu'elle est discutable", dit-il. Il
n'en démord pas : certes,
"pour un tiers de la thèse, on voit pointer l'oreille de l'astrologue",
mais la prétention
de celle-ci à présenter sa discipline comme une science,
et les "dérapages" du
chapitre 6 consacré aux médias ont fait l'objet de critiques
lors de la soutenance. Rasséréné lorsqu'un collègue
s'insurge contre l'institution d'un "tribunal de la pensée" dont
il ferait les frais, il est plus mal à l'aise quand on
le somme de préciser ce que ces 900 et quelques pages ont pu apporter
à la sociologie. Et se borne finalement à
constater le fossé qui le sépare des sceptiques envers son
approche "compréhensive": "Nous n'avons pas lu la
même thèse."
Ce constat ne décourage pas Philippe Cibois, secrétaire général
de l'ASES, pour qui l'"affaire" aura finalement
été positive pour la discipline. "Ce qu'on attend de nous,
conclut-il, c'est de définir des normes objectives de
ce qu'est un travail sociologique. Mais ce travail reste à faire."
Lorsque deux intervenants s'empoignent sur la
question de savoir si, oui ou non, les faits sociaux peuvent être
considérés comme des choses, on pressent
que ce chantier sera de longue haleine...
Hervé Morin
ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 15.05.01
Réponse de Michel Maffesoli
Note à propos de la thèse de madame Hanselmann (dite E. Teissier)
Par Michel Maffesoli
En Sorbonne, le 23.4.01
Quand j’ai décidé de diriger le DEA, puis la thèse
de madame G. Hanselmann (dite E. Teissier), il s’agissait
d’apporter une contribution significative à l’étude d’une
" fait social ", dont on connaît l’ampleur. Je le
précise dans les documents joints (en particulier note au président
de l’Université Paris V) qu’il s’agit bien
d’une thèse sur l’astrologie et non une thèse d’astrologie.
En congruence avec nombre de points de vue méthodologiques et épistémologiques
en cours en sociologie
(ainsi que cela apparaît dans les œuvres de P.Berger, T.Luckmann,
A.Schutz, H.Becker) sur l’implication,
l’observation participante, la sociologie compréhensive, la typicalité,
on pouvait penser que l’activité, en
tant qu’astrologue de Mme G.Hanselmann pouvait être d’un grand intérêt
pour sa recherche. C’était, en
tout cas, ce qui avait attiré mon attention.
Compte tenu du sujet et de la personnalité médiatique de
l’impétrante, (dont il faut préciser qu’elle s’est
réellement développée plusieurs années après
qu’elle se fut inscrite en thèse) des collègues de mon université
(Monique Hirschhorn, Bernard Valade) furent consultés. Après
le dépôt de la thèse, qui était consultable
au
service des doctorats dès la mi- mars, outre les rapports préalables
demandés à des collègues extérieurs à
notre université (P. Watier de Strasbourg et P. Tacussel de Montpellier),
B. Valade, en tant que responsable
de l’école doctorale, l’a lue en intégralité, le vice-président,
S. Ionescu, directeur de l’Institut de psychologie
l’a consultée. Bien entendu, les membres du jury (moi-même,
Serge Moscovici, président, Françoise
Bonnardel, professeur de philosophie à Paris I, Patrick Tacussel,
professeur de sociologie à Montpellier,
Gilbert Durand quant à lui n’ayant pu assister à la soutenance
du fait de la grève SNCF), comme l’attestent
d’ailleurs leurs rapports, ont lu cette thèse en son entier, l’ont
critiquée et appréciée, selon les critères
de la
discipline. Il paraît donc que toute tentative visant à remettre
en cause ce jugement d’un jury composé de
professeurs, dont certains sont internationalement connus et appréciés
(G. Durand, S. Moscovici
notamment) ne peut être considérée par eux que comme
une remise en cause de leur légitimité scientifique.
Si cette thèse peut être consultée par toute personne
qui ne veut pas en parler gratuitement, il n’est pas
question de la faire " expertiser " par d’autres que ceux qui, selon leur
grade et leur qualité, l’ont fait, dans le
respect total des procédures.
Je précise que la prise en compte de sujets qui, pour être
" sensibles " n’en sont pas moins importants pour
la compréhension de notre société, est une des caractéristiques
du Centre d’Etudes sur l’Actuel et le
Quotidien (CEAQ) que je dirige à Paris V. Dans une sensibilité
théorique, proche de la neutralité axiologique
weberienne, m’intéressent d’un point de vue intellectuel ce qui
est et non ce qui " devrait " être. Je ne peux
pas dresser ici la liste des thèses soutenues sous ma direction
(ni celle de la quinzaine de professeurs ou
maîtres de conférence en France et de la trentaine de professeurs
dans diverses universités de par le monde),
mais en vingt ans, à côté de sujets plus classiques,
il y a eu des recherches sur la toxicomanie, le bouddhisme,
la danse contemporaine, l’homosexualité, le Minitel convivial, les
lieux de loisirs nocturnes, les utopies, la
musique techno, les fans de chanteurs, les médecines douces etc.
L’analyse de l’astrologie entrait dans ce
cadre général.
Le résultat ? Une thèse moyenne, la mention en témoigne,
avec des lacunes, des dérapages aussi, mais qui
pour l’essentiel est conforme au projet affiché.
Comme c’est le cas pour des candidats de ce genre, une telle thèse,
n’impliquant en rien le début d’une
carrière d’enseignant (impossible d’ailleurs vu l’âge de la
candidate) peut lui être utile à elle, en tant que
bilan sur une pratique.( De la même façon que j’ai eu en thèse
des médecins réfléchissant à leur pratique
de
manière sociologique, par exemple). Ce travail présente essentiellement
un intérêt documentaire, pouvant
être utile pour les sociologues attirés par l’étude
du phénomène social de la croyance en général
et de
l’astrologie en particulier.
Je le répète, si certains avaient des velléités
de soumettre cette thèse à une évaluation particulière,
je ne m’y
opposerais pas, n’ayant rien à cacher de son contenu, mais je demanderais,
ainsi que Serge Moscovici, pour
le principe, que toutes les thèses soutenues dans la dernière
année, dans les universités de sociologie
française, soient évaluées de la même façon.
Une telle opération permettrait à notre discipline de se
doter
d’un appareil docimologique et relèverait, elle, de l’intérêt
général et non pas de l’attaque ad hominem, dont
je ne suis pas sûr que l’intérêt scientifique soit le
moteur.
Certes, je l’ai dit, l’impétrante est " médiatisée
" et je dois avouer que je n’avais pas prévu le battage que,
sans l’avoir lu, on pourrait faire autour de ce travail. Mais je ne vois
pas ce qu’un titre de docteur de
sociologie peut lui apporter de plus dans ses prestations à la télévision.
Cela, d’ailleurs, lui a été précisé
publiquement, au moment de la soutenance. Et il serait possible, si ses
propos ultérieurs devaient nuire à
l’université d’en tirer les conséquences juridiques. En revanche,
il m’apparaissait impossible de refuser de
l’inscrire, comme de refuser qu’elle soutienne une thèse, au seul
motif qu’elle aurait pu avoir des intentions
différentes de la seule volonté de connaissance. (En dehors
du fait que par propension personnelle, je suis
non seulement peu attentif à l’aura médiatique des gens,
je dois le dire, mais peut - être même naïf de ce
point de vue.) Il me semble qu’un tri des candidats à un travail
doctoral effectué en fonction de critères
extérieurs à la discipline risquerait d’entraîner l’université
française sur des voies peu compatibles avec les
libertés publiques. Faudrait-il ou aurait-il fallu refuser des thèses
de personnes aux convictions politiques
diverses, qui auraient pu ou ont pu s’en servir dans des visées
de militantisme ou de propagande politiques ?
En tout état de cause, une thèse est une contribution au
débat intellectuel, lequel ne se fait pas, à mon avis,
dans les médias, le " divertissement " dans le sens pascalien du
terme, n’étant pas de notre ressort. J’ajoute
que ce débat doit se faire en connaissance de cause (lecture de
la thèse) et que nous n’avons pas à accepter
que les termes de la discussion scientifique nous soient imposés
de l’extérieur, par une autre discipline, qui
n’accepterait pas, d’ailleurs, que la sociologie intervienne dans les leurs.
De même, alors que le climat tend à s’apaiser en sociologie,
la suspicion systématique concernant les thèses
sur des sujets sensibles risque d’être une attitude dangereuse, à
laquelle notre discipline n’aurait rien à gagner.
Il ne faudrait pas que cette thèse serve de prétexte à
un nouveau règlement de compte contre une des
diverses manières d’envisager la sociologie.
Je tenais à vous fournir ces précisions, en rappelant à
l’encontre de ce qui a pu être rapporté dans la presse,
qu’une thèse sur l’astrologie, n’implique en rien que celle-ci "
rentre à la Sorbonne ". Ceci est aussi dépourvu
de sens que si l’on disait que des travaux sur la " techno ", les " rave
parties ", l’homosexualité, le " minitel
rose " etc … avaient fait " rentrer " ces phénomènes sociaux
à la Sorbonne.
Prof. Michel Maffesoli
Eloge de la connaissance ordinaire.
On veut oublier les outrances verbales, les insultes
et les à peu près théoriques, qui s’apparentent plus
à un règlement de comptes qu’à un vrai débat,
pour s’en tenir au seul élément conséquent du " point
de vue " de Baudelot et Establet, ce qu’ils appellent le " culte du vécu
", ce que pour ma part, je préférerais nommer la recherche
du vivant.
C’est bien sûr dans ce cadre général
qu’il convient de situer la thèse de madame G. Hanselmann (dite
E. Teissier) sur " l’ambivalence fascination-rejet de l’astrologie ", que
j’ai dirigée et qui fut soutenue le 7 avril dernier à l’université
de Paris V, devant un jury présidé par Serge Moscovici. Les
diverses étapes du " contrôle " universitaire ont fait l’objet
d’une très grande attention. On peut regretter, et je le regrette
personnellement, le battage médiatique et mondain qui fut fait autour
de cette soutenance. Un titre de docteur dans telle ou telle matière
ne garantit en rien ce qui peut être dit ou fait hors de la discipline.
Mais nous ne pouvons pas sélectionner les candidats sur leurs intentions.
Ou alors, et ce pourrait être intéressant, il faudrait élargir
le débat et réfléchir en quoi la recherche scientifique
conforte ou non la technocratie militaro-industrielle, le saccage de la
planète ou la répartition inégale des richesses.
En revanche, pour en revenir à la thèse
en question, comme cela fut le cas pour d’autres thèses sur le phénomène
de la croyance, ceux qui prendront la peine de s’informer sur le fond (thèse
et rapports) verront que l’enjeu social et épistémologique
(analyser les formes de croyance en l’astrologie) est d’importance.
Dans une telle perspective, analyser le vivant
n’est nullement l’indice d’une abdication de l’esprit, mais bien le contraire.
Puisqu’il en est fait état, ma singularité (singularité
qui tant en France qu’à l’étranger ne laisse plus indifférent)
depuis un quart de siècle consiste à insister sur la nécessité
de penser rationnellement ce qui est considéré comme " non
rationnel ". Repérer son efficace sociale. Et pour peu que l’on
ait de la culture sociologique, l’on sait le rôle qu’occupe le non-logique,
la passion, l’imaginaire dans ce que Peter Berger et Thomas Luckmann appellent
la " construction sociale " de la réalité. Même Durkheim
qui appelait à traiter les " faits sociaux comme des choses " a
insisté, à maintes reprises sur l’importance des représentations,
quoi que l’on puisse penser de celles-ci.
Reprenant comme titre d’un de ses livres l’expression
de Bergson : " la Machine à faire des dieux ", S. Moscovici a bien
montré comment toutes les grandes œuvres sociologiques (Simmel,
Weber …) eurent à se colleter à ce problème : la croyance
est une réalité, il convient de la penser.
En la matière, l’astrologie est une de
ces croyances et l’analyser sociologiquement ne consiste sûrement
pas à lui donner un statut scientifique. Établir une équivalence
entre " ma " sociologie et l’astrologie est un amalgame dont on pouvait
penser la pratique révolue.
Mais peut être faut-il se purger de ses
convictions pour bien comprendre l’évolution de nos sociétés
? En tout cas, c’est ce que, depuis longtemps, je m’efforce de faire et
c’est également ce que j’essaie d’enseigner à mes étudiants.
Ce qui ne manque pas d’irriter mes détracteurs. Mais il me semble
que c’est un bonne manière d’analyser ce qui est et non ce que l’on
aimerait qui soit. En effet, la " logique du devoir être " (M.Weber),
source de tout moralisme, est la pire des conseillères. Elle conduit
tout droit, à la police de la pensée dont on sait les méfaits.
La logique inquisitoriale n’est pas loin, dès lors que l’on s’érige
en juge de qui doit être pensé et de comment on doit penser.
Certes, il est possible de cantonner la sociologie
à reproduire, sempiternellement, sur la base d’une philosophie sociale
héritée du siècle dernier, des débats d’écoles
qui n’intéressent qu’elle même. Il est à cet égard,
instructif d’observer la lassitude éprouvée à l’endroit
des querelles de chapelles qui ont lieu en sociologie. Là est la
vraie " autodérision " d’une discipline qui n’est plus en prise
avec la réalité sociale.
Plus risquée est une pensée, je
ne dirai pas singulière, mais typique, c’est-à-dire ayant
l’intuition des idées-forces d’une époque donnée,
et s’employant à en faire ressortir les " caractères essentiels
". (Durkheim). Parmi celles-là, à l’opposé d’une structuration
institutionnelle de la société, l’émergence d’un imaginaire
des " tribus " dans tous les domaines du social. Ou encore la transfiguration
du politique, permettant de mieux saisir l’étonnante abstention
et l’important phénomène des " non inscrits " exprimant la
saturation du mécanisme de représentation (philosophique,
politique, social) sur lequel se fondent la majeure partie des analyses
sociologiques. Et que dire de la " proxémie " (Ecole de Palo Alto),
ou du retour du " nomadisme " sous ses diverses modulations. (affectives,
idéologiques, professionnelles) …)
Est ce de " l’interprétation gratuite "
ou de " l’analyse spontanée " comme on me le reproche ? Peu importe,
puisque empiriquement cela a permis et permet de donner un cadre analytique
cohérent aux recherches sur les tendances profondes de nos sociétés.
L’on pourrait dresser une liste fort longue d’études
faites en France, au Brésil, en Corée sur la musique " techno
", les effervescences sportives, religieuses, le Minitel, la convivialité
sur Internet, les tribus homosexuelles et autres manifestations du lien
social ne reposant plus sur le contrat rationnel, mais sur un sentiment
d’appartenance beaucoup plus émotionnel.
L’astrologie est une de ces " folies ". A côté
de la voyance, du maraboutisme urbain et divers syncrétismes religieux,
il suffit qu’elle soit là pour qu’elle soit, en effet, passible
d’une " connaissance rationnelle ". Pas d’un rationalisme abstrait, ayant
la réponse toute prête avant même de poser la question,
mais de ce que j’ai appelé " une raison sensible ", s’employant
à repérer le rôle des affects, celui des interactions
et de la subjectivité. Toutes choses à l’œuvre, à
la fois chez les acteurs sociaux, et chez le sociologue qui en fait la
description.
Sans pouvoir, ici, le développer, rappelons
au passage que, quoique nous soyons en France en retard d’une guerre, les
débats méthodologiques de pointe dans la sociologie internationale
insistent sur le rôle de l’implication, de l’observation participante,
de la " typicalité ", toutes choses relativisant l’objectivisme
suranné dont on peut difficilement faire l’unique critère
scientifique.
Si la sociologie est en danger, ce n’est pas de
ses audaces et de ses " outsiders ", mais bien d’un conformisme de pensée
la rendant terne et ennuyeuse à souhait. Pour ma part je considère
que la peur de l’étrange et de l’étranger est cela même
qui conforte la dérision dans laquelle on commence à tenir
cette discipline.
Fermer les verrous de nos universités en
ayant peur du vivant engendre, à coup sûr, une folie obsidionale,
celle de ce rationalisme morbide ayant peur de son ombre et donc la projetant
à l’extérieur sur des thématiques interdites et des
chercheurs dangereux.
Une raison ouverte à l’imaginaire, au ludique,
à l’onirique social est autrement plus riche en ce qu’elle sait
intégrer, homéopathiquement, cette ombre, qui aussi nous
constitue.`
Voilà le vrai problème épistémologique
soulevé par cette thèse. Voilà le risque que j’ai
pris depuis deux décennies en acceptant des sujets de thèse
refusés ailleurs. Bien évidemment j’ai toujours assumé
et assume pleinement ce risque.
Au-delà de l’auteure de la thèse
en question, pour laquelle la question ne se pose pas, on peut espérer
que les menaces à peine voilées contenues dans l’article
de Baudelot et Establet, ne serviront pas de prétexte, dans le secret
des commissions, pour " liquider " des candidats dont le seul tort aura
été d’étudier, avec rigueur, des sujets considérés
comme tabous.
Parmi les différentes manières d’aborder
les faits sociaux, aucune n’étant exclusive, celle qui le fait à
partir du quotidien, du banal, de l’imaginaire, s’emploie à rester
enracinée, sans a priori normatif ou judicatif, dans ce qui est
l’existence de tout un chacun. Même si cela peut paraître paradoxal,
une connaissance ordinaire.
On peut se demander, d’ailleurs, si ce n’est pas
en étant outrecuidante, arrogante, moralisatrice, en bref, en ayant
un savoir absolu et, en son sens étymologique totalement abstrait,
c’est-à-dire en refusant d’analyser ce qui est, qu’une certaine
sociologie dogmatique fait le lit des diverses formes de fanatismes qui,
d’une manière sauvage, risquent de proliférer ? La question
mérite d’être posée et débattue, si possible
sereinement.
Michel Maffesoli
Professeur des universités.
Directeur du Centre d’Etudes sur l’Actuel et le
Quotidien ? Paris V
Un membre du jury de la thèse d'Elizabeth Teissier défend
le travail de
l'étudiante et met en cause les commentaires qu'il a suscités.
Teissier, authentique thésarde
Par PATRICK TACUSSEL
Patrick Tacussel est professeur de sociologie à l'université
Montpellier-III. Dernier livre paru:
«Charles Fourier, le jeu des passions. Actualité d'une pensée
utopique», Paris, Desclée de Brouwer,
2000.
Libération, Le mercredi 25 avril 2001
Ni l'implication,
ni la célébrité de
la candidate ne
sauraient
constituer un
motif
d'interdiction de
séjour à
l'université.
Une chose est désormais sûre, le titre de la thèse
de sociologie soutenue le 7 avril par
Mme Elizabeth Teissier correspond au bon angle pour examiner l'astrologie
comme un fait social: «Situation épistémologique de
l'astrologie à travers
l'ambivalence fascination/rejet dans les sociétés postmodernes.»
La mobilisation des
détracteurs de l'astrologie, le soutien de ses adeptes, le déchaînement
des passions
suscité par la personnalité de la candidate constituent des
matériaux dont les
chercheurs en sciences humaines devraient se saisir pour enrichir notre
connaissance
de l'actualité. Il faut pourtant se rendre à l'évidence,
la tonalité des articles publiés
dans le Monde du 18 avril et Libération du lendemain montre que
ce n'est pas la
préoccupation principale de certains d'entre eux. Il n'y a guère
que le lecteur
consciencieux de la presse qui peut se plaindre de l'insuffisance d'information
quant au
contenu des deux volumes (897 pages et annexes).
Aucun détail n'avait pourtant paru indigne de l'intérêt
du public. Le tailleur et la
coiffure de l'impétrante, l'ambiance dans la salle Louis-Liard,
la majesté de son décor,
les fautes d'orthographe dans le document pointées par un membre
du jury, et même
ce bouquet de fleurs offert par ses juges d'un jour à celle qui
les a gratifiés en retour
d'un frisson médiatique... L'inexactitude de ce point n'est pas
accessoire: la confusion
involontaire entre un individu qui transmet un cadeau à son destinataire
et le véritable
donateur ajoute au tableau général une touche cérémoniale
propre à désorienter les
théories de l'échange symbolique. Mais, dans la mesure où
il s'agissait de faire croire
que cette soutenance de doctorat était essentiellement une festivité
mondaine, chaque
élément observable devait concourir à renforcer une
hallucination moins lourde à
supporter que les débats. Les commentaires et les critiques formulés
par les
professeurs du jury ne sont guère aptes, il est vrai, à stimuler
l'imagination des
reporters, le coup de crayon et la plume de l'humoriste n'ont pas cet embarras.
Le trac
manifeste de l'étudiante, l'humilité des réponses
qu'elle a esquissées aux questions des
examinateurs, son soulagement à l'issue de cet oral ne méritaient-ils
pas d'être pris en
considération pour attester de l'authenticité de l'épreuve?
Eh bien non!
Médiatiquement, la cause était entendue.
Devant la commodité de cette pitance livrée à la variété
de tous les appétits, il était
facile de prévoir que les attitrés du pandémonium
universitaire ne tarderaient pas à
choisir leurs morceaux, quitte à écraser les enjeux - fussent-ils
mal exposés - d'une
recherche doctorale et à abolir l'usage déontologique le
plus élémentaire: la lecture
préalable de la thèse avant d'en parler. Qu'un ancien mannequin,
astrologue des
puissants, de François Mitterrand (un sujet encore excitant), pythie
de la presse
populaire, parvienne à inscrire, rédiger et défendre
un doctorat, l'affaire ne met-elle
pas le cours du fagot au misérable prix de l'allumette? L'absence
d'une réglementation
interdisant à Mme Teissier, et à toute une riche galerie
d'indésirables profilés en
fonction des convictions ou des dégoûts d'un tel ou d'un autre,
d'accéder à un diplôme
délivré par un établissement public n'a trouvé
d'autre voie que la mise en cause de la
Sorbonne, à travers l'habituelle procédure interne autorisant
la soutenance.
Il faut lever le double malentendu qui est à la source de l'emballement
émotionnel et
des craintes de plusieurs astronomes et astrophysiciens ou des diverses
composantes de
la mouvance rationaliste. D'une part, les sciences humaines, ici la sociologie,
n'ont pas
pour vocation de vérifier puis de hiérarchiser les croyances
collectives, mais de les
comprendre et de les expliquer socialement et culturellement. D'autre part,
le
détenteur d'un titre universitaire dans nos disciplines, comme dans
toutes celles
enseignées dans le même but, demeure l'unique responsable
de l'usage ultérieur,
bienvenu ou abusif, éventuellement dangereux, qu'il en fait. La
loi heureusement
sanctionne quelquefois des professionnels qui ont manqué à
leurs engagements sur ce
plan ou à un niveau éthique plus général; mais
le droit et les règlements des
universités interdisent de préjuger des qualités morales
et des intentions d'un étudiant
lors de sa scolarité. Cette question porte sur la dimension axiologique
et normative de
la connaissance en général et de ses modes de transmission;
elle me semble trop
sérieuse pour être abandonnée à une coterie
animée par une indignation
savonarolesque aux relents démagogiques («nos» étudiants,
«nos» partenaires, «nos»
clients, etc.).
La thèse de Mme Teissier avance l'idée que l'astrologie est
un savoir articulé sur un
ensemble de relations symboliques entre l'homme et le cosmos. Elle fonctionne
comme une matrice cognitive qui a résisté aux différents
dispositifs rationnels édifiés
par la science moderne pour endiguer son attraction dans les couches et
les
communautés les plus hétérogènes. Selon elle,
l'impérieux besoin de chercher une
cause aux aléas matériels et intimes de la vie explique sa
permanence et son fondement
immémorial: cela concerne bien le domaine de la sociologie de la
connaissance et des
représentations collectives, et de l'anthropologie culturelle. Ni
l'implication ni la
célébrité de la candidate ne sauraient constituer
un motif d'interdiction de séjour à
l'université. Est-il convenable de faire de cette étude,
critiquable certes en maints
aspects, non exempte, comme de nombreux diplômes de ce niveau, d'erreurs
ou de
dérapages, le cheval de Troie d'une volonté de normalisation
théorique et
épistémologique à l'intérieur de la forteresse
académique? Celle-ci doit accueillir et
protéger en ses remparts les défis de l'intelligence en se
gardant d'une orthodoxie
culturelle. J'ai, pour ma part, le sentiment de jouer, depuis le début
de cet événement,
un rôle moins ridicule, en remplissant mon devoir sans complaisance,
que celui
endossé avec une suspecte précipitation par certains membres
de notre toujours
honorable corporation qui se sont exprimés dans la presse.
La sociologie, astrologie des sciences
sociales ? par Jean Copans
LE MONDE | 30.04.01 | 18h14 | analyse
MIS A JOUR LE 30.04.01 | 18h49
MADAME TEISSIER, astrologue de métier et fort réputée,
paraît-il, dans son
domaine, a donc soutenu une thèse de doctorat mention sociologie
dans mon
université (René-Descartes-Paris-V), sous la direction d'un
collègue de mon
département de sciences sociales, le professeur Michel Maffesoli.
Mais cette
soutenance, qui a déjà fait par deux fois la "une" du Monde,
est-elle bien le scandale
que dénoncent Roger Establet et Christian Baudelot (votre page Débats
du 18 avril) ?
C'est une "thèse" d'astrologie et non de sociologie. Mais toutes
les thèses de sociologie
(d'histoire, de biologie, etc.) sont-elles bien des thèses de sociologie
(d'histoire, de
biologie, etc.) ?
La thèse est-elle bien le meilleur médium de l'initiation
à la démonstration
scientifique professionnelle ? Dans les sciences de la vie et de la matière,
ce n'est pas
le cas. Pourquoi tant défendre la thèse en sociologie ? En
l'absence d'enquête de
sociologie de la connaissance, justement, le doute me saisit (et il m'a
saisi sur ce point
depuis fort longtemps). D'autant que mes collègues critiques ne
l'ont pas lue et que
l'astrologie vue de l'intérieur a peut-être au moins valeur
d'un témoignage de première
main. N'y a-t-il pas des affaires bien plus scandaleuses, où la
vigilance sociologique
est, depuis longtemps, en défaut ? Trois chantiers pourraient mobiliser
plus utilement
mes collègues.
Le premier point porte sur le droit et le devoir de la critique théorique
et
méthodologique. M. Maffesoli dirige des thèses, des revues
et des publications. Il écrit
beaucoup et ses œuvres sont en livre de poche (comme ceux de ses deux critiques).
Si
scandale il y avait, il serait plutôt dans ce silence des critiques
de fond, silence bien
français qui veut qu'il y ait fort peu de "lettre à l'éditeur"
ou de compte rendu
polémique dans nos périodiques sociologiques.
Si ce collègue a pu se rendre coupable d'une telle dérive
professionnelle, les
dispositions à se comporter ainsi sont sûrement bien anciennes,
et il fallait depuis
longtemps lui faire comprendre que sa sociologie n'avait rien de scientifique
et de
respectable, lui interdire de diriger des doctorats pour que ses points
de vue ne
"polluent" pas nos chères têtes blondes.
Je ne suis pas là pour défendre de quelque façon ce
collègue - il sait s'y prendre tout
seul (page Débats du Monde du 24 avril) -, mon néo-marxisme
et mon domaine de
spécialisation, les classes ouvrières d'Afrique noire, étant
à des milliers
d'années-lumière de sa sociologie compréhensive et
de ses thématiques tribales et
dionysiaques.
Mais quand je ne suis pas d'accord avec le fond d'une
recherche sociologique ou ethnologique, je le dis, je
l'enseigne, je l'écris et... j'ai des ennuis !
Le deuxième point porte sur la sociologie des études
doctorales et des processus de soutenance. J'ai dans ma
mémoire des affaires bien plus scandaleuses que le
happening maffesolien. Que penser du refus très récent
d'une des grandes universités parisiennes d'autoriser une
soutenance d'habilitation en sociologie sous prétexte que le
dossier (tout à fait remarquable et soutenu depuis dans un
autre établissement aussi prestigieux) ne ressemblait pas à
ce
qu'en attendaient les collègues responsables de l'autorisation
mais nullement sociologues ?
Que faut-il dire des conditions dans lesquelles des collègues
économistes ont accordé il y a plus de vingt ans le titre
de
docteur à un Ivoirien devenu par la suite président de la
République (et accepté ultérieurement de publier ce
travail) ?
Que dire des collègues qui ont "doctorisé" récemment
une
recherche ethnologique portant sur la pratique de voyante
extra-lucide de la mère et de la sœur du
doctorant-chercheur, texte qu'on peut acheter aujourd'hui
dans toutes les bonnes librairies ?
Ayant occupé successivement toutes les fonctions de
"contrôle" énumérées par mes collègues,
je puis noter
quant à moi l'absence totale de sociologie de la preuve
doctorale. Il y a plus de 10 000 thèses de doctorat soutenues
chaque année en France, toutes disciplines confondues. Où
sont les recherches sociologiques des spécialistes de
l'éducation ou de l'organisation sur ce vaste phénomène
social ? Je serais prêt à parier que ce domaine est l'objet
d'un refoulement puissant chez les sociologues. Alors, dans
le monde réel mais interlope des fausses directions, des
fausses thèses et des faux docteurs, l'affaire du doctorat de Mme
Teissier me paraît
bien anecdotique.
En fait, l'astrologie n'est pas là où on la croit. C'est
la sociologie (et de plus en plus
l'ethnologie) qui a "astrologisé" ses compétences pour un
plat de lentilles ! Depuis
vingt ans, ces deux sciences sociales se sont vendues aux pouvoirs, aux
administrations
et aux médias qui nous gouvernent pour expliquer (et, sous-entendu,
prévoir) le
présent et le futur proche.
Que feraient les sociologues si tous les ministères (y compris ceux
de l'intérieur et de
la défense), les conseils municipaux, les conseils généraux
et régionaux, les grandes
entreprises publiques et privées n'insufflaient pas des financements
significatifs pour
ausculter le mal de vivre des banlieues, des familles, des jeunes, des
vieux, des élèves,
des étudiants, des chômeurs, des malades, des infirmières,
des travailleurs
intérimaires, des détenus, des travailleurs sociaux, des
policiers, des enseignants, etc.
Les sciences sociales courent maintenant après l'actualité,
lorsqu'elles ne cherchent pas
à la devancer. Elles sont devenues des assistantes sociales et alimentent
comme une
rubrique astrologique "nouvelle manière". Il ne se passe pas une
semaine sans que
Le Monde, Libération, Le Nouvel Observateur ne publient des "rebonds",
des
tribunes libres, des opinions ou de brefs entretiens avec des spécialistes,
parfois des
chercheurs en cours de doctorat (ce qui n'a rien de répréhensible
ici) sur un
quelconque "grave" problème de notre Hexagone. La sociologie et
l'ethnologie
française ont maintenant, comme le dit l'expression populaire, les
yeux sur le guidon.
J'en veux pour preuve la désertion des terrains du vaste monde,
à commencer par ceux
de nos voisins d'Europe.
Pour évoquer les thèmes, pourtant à la mode, du développement
et de la
mondialisation, les seuls textes significatifs aujourd'hui en langue française
nous
proviennent d'historiens, de géographes, d'économistes ou
encore de politologues. La
sociologie française, si brillante sur ces terrains dans les années
1950-1980, n'a plus
rien à dire, et je comprends fort bien mes étudiants qui
s'éloignent de ces thématiques
car, même avec le meilleur des dossiers, ce qu'attendent mes collègues
qui vont les
recruter, ce sont des thèmes comme "Les incivilités dans
le 93", "Mon portable, mon
ordinateur et ma belle-fille", ou "L'interculturel entre la rue des Rosiers
et le quartier
de la Rose".
Bref, les producteurs d'astrologie sont plutôt chez nous. La sociologie
française est en
train de redevenir une espèce de psycho-sociologie individualisante,
bien dans l'air du
temps libéral. Christian Baudelot et Roger Establet, qui nous ont
tant aidés à
comprendre la France des années 1970-1990, semblent s'inquiéter
de la perte des
repères théoriques et du peu de conscience déontologique
et sociologique d'un certain
nombre d'enseignants-chercheurs. Mais hélas, l'astrologie est déjà
dans nos murs, et
pas seulement dans un doctorat dirigé par Michel Maffesoli !
Jean Copans, ancien président de la section 19 (sociologie-démographie)
du CNU, est
professeur de sociologie à l'université René- Descartes
- Paris-V.
Banalité d'Elizabeth Teissier,
par Odile
Piriou
LE MONDE | 30.04.01 | 18h14 | analyse
MIS A JOUR LE 30.04.01 | 18h50
AU-DELÀ de ce qui semble bien se dessiner comme une tartufferie
contre laquelle on
peut réagir, l'"affaire Teissier" permet d'énoncer des enjeux
sous-jacents autrement
stratégiques.
L'un a trait à la lutte entre les héritiers d'une sociologie
positiviste et durkheimienne et
les défenseurs d'un contre-courant antipositiviste plutôt
phénoménologique,
revendiqué par Michel Maffesoli.
Les premiers traiteraient objectivement les faits sociaux "comme des choses"
dans
une démarche armée de connaissances et de techniques scientifiquement
reconnues.
Les seconds, reconnaissant une égale valeur aux cadres de la connaissance
scientifique
et profane, privilégieraient le vécu, sans trop s'embarrasser
de rigueur
méthodologique.
Finalement, aucune école n'a jamais réussi à s'imposer
comme modèle exclusif de la
discipline. La résurgence de ce vieux débat est peut-être
le signe d'un dynamisme
intellectuel. Mais il renvoie aussi à l'enjeu du renouvellement
de questions plus
corporatistes concernant l'organisation de la sociologie comme profession,
au contrôle
de l'accès au métier.
Or, à la différence de la philosophie ou de la psychologie,
la sociologie s'est toujours
défendue d'une orthodoxie conduisant à une trop grande normalisation
et une
fermeture professionnelles. Les attaques portées contre la légitimité
du titre de docteur
accordé à Elizabeth Teissier conduisent à nuancer
cette position.
La recherche récente que j'ai publiée sur les docteurs en
sociologie montre, en fait,
que cette dame est finalement très représentative des thésards
de cette discipline.
Ces docteurs viennent d'horizons universitaires divers : 54 % ont obtenu
un ou
plusieurs diplômes avant de s'inscrire en sociologie. La moitié
sont entrés directement
en DEA ou en thèse de sociologie. Parmi ces "convertis", beaucoup
sont devenus des
universitaires, dont ceux qui, aujourd'hui, demandent des comptes à
Elizabeth Teissier
sur son entrée tardive en sociologie.
Outre la diversité de ces origines universitaires, une
proportion non négligeable de docteurs, presque un tiers,
viennent en sociologie après avoir exercé un autre métier
ou
dans le cadre d'un congé formation. Parmi eux, on recense
des séminaristes, des professionnels du secteur associatif, de
la santé, du travail social, des inspecteurs de l'éducation
nationale, des artistes, des policiers... Ils sont depuis peu
rejoints par une astrologue.
Par ailleurs, le choix des sujets de thèses de sociologie est
effectivement souvent lié à la trajectoire professionnelle
de
l'impétrant. La plupart des professionnels qui viennent
tardivement en sociologie, 42%, choisissent des thèmes
directement rattachés à leur activité. La filière
d'emplois
dans laquelle travaillait le thésard (avant d'entreprendre ses
études ou parallèlement à celles-ci) l'invite à
définir une
stratégie à visée professionnelle. Le but est de valoriser
cet
itinéraire, de maximiser la réussite de la thèse,
de trouver
dans ce diplôme un mérite symbolique, une homologation
de responsabilités professionnelles, la possibilité d'améliorer
sa pratique. On ne peut pas, non plus, complètement
s'interdire d'envisager que ces professionnels soient aussi
des personnes passionnées de sociologie ou de sciences
sociales.
Il ne faut pas que les critiques des sociologues exercées à
l'encontre d'Elizabeth Teissier et de Michel Maffesoli
obvient la question plus large de conséquences de
l'organisation de la sociologie en profession. Car l'"affaire
Teissier" renvoie aussi aux a priori normatifs qui
constituent les modèles de référence sociologique
et
professionnel à partir desquels se construit la discipline.
L'application de règles trop rigides d'admission et de
formation pourrait limiter le type d'intérêt tardif qui
constitue un mode important des motivations d'entrée dans
la discipline et qui, selon Evrett Hughes, célèbre
sociologue, a donné à notre discipline "beaucoup de nos meilleurs
sociologues".
Les critiques formulées à l'encontre de la thèse soutenue
par Elizabeth Teissier ne
doivent pas conduire les sociologues à se crisper sur une conception
limitant les
phénomènes sociologiques à des faits indépendants
des subjectivités, chosifiés et
inertes. Elles ne doivent pas non plus aboutir à une illusion scientiste,
établissant une
rupture entre la démarche savante, pure et désintéressée,
et la démarche profane,
demi-savante ou ingénieuriale. Cette attitude exclut de fait un
nombre important de
sociologues formés en sociologie qui ne deviendront jamais universitaires
ou
chercheurs au CNRS.
Enfin, les sociologues doivent prendre en compte la réalité
du public entrant en
sociologie, les profils de ses diplômés et les modalités
d'accès au titre. Les reproches
qu'ils formulent à l'encontre d'Elizabeth Teissier, son entrée
en 3e cycle, son profil
iconoclaste, pourraient être adressés à beaucoup d'autres
docteurs.
S'ils exigent que sa thèse soit réexaminée, ils prennent
le risque de favoriser le jeu de
pouvoir mandarinal. Un patron, en lutte avec un concurrent ou jugeant une
thèse trop
dérangeante, exigera à son tour son réexamen ou son
annulation. Il faut être prudent :
Elizabeth Teissier pourrait devenir le pion qu'on avance en surface pour
régler des
affaires plus souterraines, relevant des querelles de chapelle ou des jeux
de pouvoir
entre "grands" de la sociologie. Les impétrants sociologues savent
combien ces jeux
d'acteurs peuvent être déshonorants et dangereux pour eux.
Odile Piriou est chercheuse au Laboratoire de sociologie du changement
des
institutions (LSCI-Iresco).
De la science et du rationalisme
Par Alain GUILLERM
Dans Cybernétique et société, Norbert Wiener (au passage
il s’agit aussi de l’inventeur du radar), s’appuie sur
la pensée de saint Augustin dans laquelle domine le Diable et où
la Science (validée chez lui par Dieu)
apporte des ilots de rationalité. Il tire de cette analogie que
la nature est dominée par l’entropie (le Chaos
est ici le Diable moderne) d’où émergent ces mêmes
moments de la Raison que peut appréhender la science,
faisant par là même reculer l’entropie. Cornélius Castoriadis
a repris cette théorie en l’appliquant au
social-historique, mettant l’accent sur ce qu’il appelle " l’imaginaire
radical " qui permet de sortir du "
magma" de l’inconscient ou de l’irrationnel , lequel imaginaire rend possible
la constitution d’une création
autonome des hommes de leur propre société ; il remarque
en outre que la physique moderne " se déroule
comme un western ". Par rapport à ces grands penseurs, entre autres
(on pourrait également citer Ilya
Prigogine), on assiste à une étrange alliance entre les partisans
des sciences " dures " de l’AFIS et les
sociologues qui veulent traiter " les faits sociaux comme des choses ",
ce qui est le comble de la réification
(cf. Georg Lukacs) et alors même que les physiciens ne le font plus
en ce qui concerne leur domaine…
Ce qui est en jeu en fait à propos de ces sociologues, c’est la
réapparition d’un spectre qu’on pouvait espérer
disparu, celui du stalino-althussérisme. Baudelot et Establet, avec
Althusser, avaient tenté de traiter Marx
d’une manière encore plus fantasmatique que l’astrologie ne traite
les hommes : ils l’ont coupé en deux
(œuvres de jeunesse d’un côté et Capital de l’autre qui n’ont
en fait rien d’incompatibles, mais les
althussériens ne connaissaient pas les Grundrisse qui permettent
de " lire le Capital " dans l’unité de l’œuvre
de Marx). Ce dogmatisme les a conduits à approuver la révolution
culturelle en Chine qui consistait, entre
autre, à envoyer les intellectuels aux champs (aux camps…).
La conjuration des médiocres contre Michel Maffesoli nous fait penser
à ce passage d’André Breton de La
lettre aux voyantes , évoquant : " ceux d’entre nous à qui
on veut bien accorder ‘quelque talent’ ne serait-ce
que pour déplorer qu’ils en fassent si mauvais usage et que l’amour
du scandale ? on dit aussi de la réclame <
on dirait de nos jours la médiatisation> - les porte à de
si coupables extrémités." et leur opposant
l’observation des " médecins, des ‘savants’ et autres ignares ".
Ce type d’homme " ne veut plus en faire qu’à
sa tête ; à chaque instant, il se vante de tirer au clair,
le principe de son autorité, une prétention
extravagante qui commande peut-être tous ses déboires. Il
ne s’en prive pas moins volontairement de
l’assistance de ce qu’il ne connaît pas, je veux dire de ce qu’il
ne veut pas connaître et, pour s’en justifier,
tous les moyens lui sont bons. "
André Breton commençait sa lettre ainsi :
" Mesdames,
Il est temps : de grâce faites justice à cette heure où
des jeunes filles belles comme le jour se meurtrissent les
genoux dans les cachettes où les attire tour à tour l’ignoble
bourdon blanc. Elles s’accusent de péché parfois
adorablement mortel (comme s’il pouvait y avoir des péchés)
tandis que l’autre vaticine, bouge ou
pardonne. …
Je songe à ces jeunes filles, à ces jeunes femmes qui devraient
mettre toute leur confiance en vous, seules
tributaires et seules gardiennes du Secret, je parle du grand Secret, de
l’Indérobable. "
Les enquêtes montrent qu’un tiers de la population croit à
l’astrologie de nos jours avec une plus importante
proportion de femmes. Il est à noter qu’elle ne s’oppose en rien
chez elles aux croyances à la science,
comme chez André Breton qui fut le promoteur en France de la psychanalyse.
L’astrologie a donc vaincu
chez ces femmes dont parle Breton, l’ignominie du sens du péché
chrétien. Comment ne pas s’en féliciter ni
se féliciter qu’une astrologue fasse une thèse de sociologie
de la connaissance sur l’astrologie.
Faisons nôtre la conclusion d’André Breton dans cette Lettre
aux voyantes de 1929: "Donnez-nous des
pierres, des pierres brillantes pour chasser les infâmes prêtres…
" Le nouveau clergé semble peiner à
comprendre la " poiesis " (la création), comme le grand Henri Lefebvre
l’a introduite dans la sociologie…
Alain GUILLERM
Article publié dans La Gazette de Montpellier.
Astrologie
Par MICHEL CRESPY
La presse quasi unanime, du Figaro à Charlie-Hebdo, s'indigne ces
jours-ci de la soutenance par Madame
Elisabeth Teissier, astrologue, d'une thèse de doctorat en sociologie.
Comment, nous dit-on, l'université peut
elle accepter de se pencher sur des matières, telles que l'astrologie,
dont la science nous affirme qu'elles n'ont
aucune validité?
Tout beau, messeigneurs ! S'il est interdit d'étudier toute croyance
qui n'est pas scientifiquement prouvée, la
traque n'est pas finie.
Prenez le christianisme, par exemple. La biochimie autorise-t-elle à
penser qu'un cadavre puisse, trois jours
plus tard, alors que la décomposition a commencé, ressusciter
intact ? Non, bien sûr. Cet événement,
scientifiquement douteux, car non expérimentalement reproductible,
a cependant donné lieu à des quantités
de travaux universitaires. Et c'est en sortant d'une cérémonie
où l'on absorbe un morceau de carton
contenant à coup sûr la présence réelle du Christ
décédé depuis deux mille ans qu'on fustige ceux qui
s'intéressent au carré de vénus.
La science elle-même est touchée. En médecine, la base
théorique de l'homéopathie n'est pas assurée. On
soutient pourtant des thèses sur le sujet. Et en économie
? On a confié un portefeuille boursier à un expert
en analyse financière et à une fillette procédant
au hasard. C'est la fillette qui a obtenu les meilleurs
résultats. Est ce à dire que les économistes sont
tous des charlatans ?
L'astrologie est peut-être absurde. Guère plus que la plupart
de nos convictions, pourtant tout à fait légitimes
même quand elles sont à l'évidence contredites par
la science. On traînait jadis au bûcher les hérétiques
préférant d'autres croyances à celles qui dominaient
et qui n'étaient pas plus prouvées. Le lynchage
médiatique remplace les flammes par la raillerie. C'est un progrès.
Mais, à adopter un point de vue
strictement scientifique, cette ironie, si elle s'étend logiquement
jusqu'où elle le devrait, peut se révéler
dévastatrice.
Michel Crespy, Maitre de conférence à l'université
Paul Valéry, à Montpellier.
In la Gazette de Montpellier.
Georges BERTIN (GRIOT, Angers)
(lettre envoyée à de nombreux intellectuels)
Suite à la cabbale concoctée contre notre collègue
et ami le professeur
Michel Maffesoli par quelques positivistes d'arrière garde alliés
aux
éternels notaires du savoir mettant à profit quelques
dérapages médiatiques
(qui ne le concernent absolument pas) pour reconquérir des terrains
perdus
et pour tenter, bien vainement, de salir la réputation
d'un parfait honnête
homme et d'un savant, je vous fais suivre la pétition du CEAQ
que vous
pourrez signer, comme moi, si vous en êtes d'accord, avant de
la retourner
au CEAQ à Paris 5 après l'avoir imprimée.
Je me permets, sur cette malheureuse affaire ET, de citer l'article
d'Alain
Touraine (Le Monde 22 05 01): "après la lecture de ces plus
de 800 pages ,
la réponse à la question s'est imposée à
moi: Mme Tessier n'a pas défendu
cette position scandaleuse (i.e.si elle avait écrit ou pris
l'astrologie
pour une science). Je n'ai lu nulle part dans sa thèse que l'astrologie
était scientifique."
En ce qui me concerne, qui ai comme tant d'autres, travaillé
pendant 20 ans
sur mes pratiques (thèse et HDR), pour en tenter la théorisation,
je vois
dans le battage soigneusement orchestré qui a été
fait autour de cette
affaire, une incapacité de certains milieux universitaires,
à accueillir
l'étrange et l'étranger dans leur corps d'élite,
empêtrés qu'ilsont en
permanence dans un parti pris de réïfication. En quelque
sorte, nous sommes
tous, dans notre parti pris d'implication/explication, des "astro -
logues".
L'affaire ET, (sans accorder forcément un crédit d'innocence
ni de bonne foi
dans sa démarche incidente à la dame en question)
mieux et plus sûrement
que toutes les analyses savantes met justement l'accent sur ce qu'il
faut
bien encore appeler le statut des "savoirs interdits", et nous
savons
(votre serviteur en particulier) qu'inquisitions et excommunications
ne sont
pas loin derrière les fourriers des parangons de vertus académiques.
Les
mêmes allumaient, en d'autres temps, dans toute l'Europe, au
nom d'un savoir
surplombant, les bûchers où périrent 60 000 "sorcières".
René Barbier (réponse à Georges Bertin)
Cher Georges Bertin,
Je suis entièrement d'accord avec toi, à propos de notre
ami commun Michel
Maffesoli. Je ne supporte plus les Grands Inquisiteurs des sciences
humaines et j'ai beaucoup d'estime pour Michel, moins, sans doute,
pour
E.Teissier, trop mondaine pour moi.
J'ai depuis longtemps donné mon soutien à Michel Maffesoli
et à son équipe
du CEAQ.
Pétition de défense
Une pétition récente appelle les
autorités universitaires à surseoir à l’enregistrement
de la thèse de madame Hanselmann (dite E.Teissier), thèse
de sociologie sur l’astrologie, avant examen du contenu de sa thèse
par un comité d'experts.
Signataires de cette contre pétition, nous
nous élevons contre cette atteinte à la liberté universitaire,
estimant que dès lors que des autorités académiques,
un directeur de thèse et un jury ont estimé qu’un travail
était digne d’être soutenu et que la candidate avait mérité
le titre de docteur, il n’appartient à aucun expert de la discipline
ou d’autres disciplines de remettre en cause leur jugement.
Le respect du choix par les candidats et
leurs directeurs, du sujet de thèse, des méthodes utilisées,
des hypothèses et des conclusions développées, fait
partie de la tradition académique des universités françaises,
qui acceptent tous les candidats ayant satisfait aux conditions de diplômes
et témoignant des aptitudes requises.
Les déclarations ultérieures faites
par la candidate, auxquelles n’a souscrit aucun membre du jury d’ailleurs,
pas plus que les polémiques rapportées par la presse, ne
sauraient invalider le jugement d’un jury souverain, élaboré
après lecture critique de la thèse et consigné dans
un rapport établi et signé par tous ses membres à
la suite de la soutenance.
Accepter que l’université devienne le lieu
de pratiques inquisitoriales, par lesquelles chaque courant scientifique,
pourrait contester les recherches de courants concurrents, revient à
la soumettre à une logique de pouvoir, peu favorable au développement
du débat intellectuel et à l’élaboration des savoirs.
C’est pourquoi, nous affirmons par la présente
notre soutien aux membres du jury de cette thèse.
Communiquer avec le
CEAQ : http://www.univ-paris5.fr/ceaq/