UNIVERSITE  PARIS  VIII
DEPARTEMENT DES SCIENCES DE L’EDUCATION

Thèse de Doctorat présentée par Joëlle MACREZ
Directeur de recherche : Monsieur le professeur René BARBIER.
 

L’AUTORISATION NOETIQUE
Par quels cheminements parvient-on à la réalisation de soi ?


 
 

La question que je me suis posée au début de cette recherche concerne les moyens éducatifs pour aider les hommes à mieux gérer leurs souffrances existentielles et à trouver le sens de leur vie afin de parvenir à l’épanouissement et à la pleine réalisation de soi.

Mon parcours personnel ainsi que mon observation du monde actuel m’ont amenée au constat que l’état du monde est le reflet de l’état des hommes qui le font.  J’ai également constaté que l’éducation actuelle si elle permet à l’homme de développer ses capacités intellectuelles, de s’enrichir au niveau des concepts et savoir-faire pour répondre aux exigences compétitives et matérielles de la société actuelle, elle ne lui permet pas de s’enrichir au niveau d’un savoir-être l’amenant à s’épanouir à travers les valeurs éthiques qui le fondent, ni d’apprendre à répondre aux questions existentielles de la vie, ni de s’ouvrir à une conscience transcendant son individualisme et ses intérêts personnels.
Il me semble important, devant le désastre écologique de la planète, la perte des valeurs du monde actuel -reflet du manque de conscience et du mal-être croissant des hommes- de s’interroger sur les moyens éducatifs pour aider l’homme à retrouver du sens à sa vie et de l’éduquer à ses responsabilités de citoyen du monde en l’amenant à aimer et respecter la vie.

Il s’agit donc d’essayer de dégager les étapes d’un cheminement éducatif menant l’homme d’un état d’inconscience face à sa responsabilité sur l’état actuel du monde ­reflet de ses pulsions destructrices inconscientes, de ses peurs, de ses conflits- vers un état de conscience l’ouvrant sur l’autonomie, la responsabilité, la paix, l’amour de la vie et la réalisation de son plein potentiel humain.

Pour répondre à ce projet j’ai commencé ma recherche en étudiant la vie et l’œuvre de trois éducateurs ayant réfléchi sur ces questions et qui ont consacré leur vie à transmettre leur expérience intérieure de la réalisation de soi.

Ces trois éducateurs sont :

* Le psychologue C.G. Jung ; il est aussi un éducateur dans le sens où son œuvre et ses méthodes proposent des moyens d’amener l’homme à son plein développement physique et moral,
* Le sage-révolutionnaire-philosophe Sri Aurobindo ; il a passé la moitié de sa vie à faire prendre conscience à la population de l’Inde de son ignorance et de son aliénation ; il a été l’initiateur de l’indépendance de l’Inde et il a consacré la deuxième moitié de son existence à transmettre un enseignement sur la sagesse et les moyens d’ouvrir la conscience humaine.
* Le sage-éducateur-philosophe Jiddu Krishnamurti ; après avoir été conditionné par le mouvement théosophique à devenir un instructeur spirituel mondial et s’être libéré de ses endoctrinements, il a consacré sa vie à éduquer autrement et à transmettre un enseignement d’ouverture à la connaissance de soi et à la sagesse.

L’étude de la vie de ces trois hommes montre que le cheminement vers l’ouverture de la conscience et la réalisation de soi commençe par une introspection de soi pouvant s’effectuer soit par la voie psychothérapeutique (Jung), soit par la voie spirituelle (Aurobindo, Krishnamurti),

La connaissance de soi, dans les trois cheminements étudiés, mène à l’ouverture à la " spiritualité " ; je l’ai définie comme l’énergie qui pousse l’individu à la transcendance de sa conscience personnelle pour s’ouvrir à la conscience universelle et je l’ai appelée l’esprit ou la fonction noétique.

J’ai dégagé quatre niveaux de conscience qui s’interpénètrent dans le cheminement vers la réalisation de soi :

1. La conscience endormie ou fermée : les hommes endormis sont sous l’emprise des conditionnements familiaux, sociaux, culturels auxquels ils s’identifient et ils ont perdu le contact avec l’essence de leur être. Ces personnes sont fragmentées mais elles n’ont pas toujours conscience de leur conflit intérieur et de la souffrance engendrée par ce conflit.
2. La conscience éveillée : l’homme éveillé prend conscience de sa souffrance et commence à se poser des questions sur son identité réelle et sur le sens de l’existence. L’homme éveillé est celui qui s’autorise à entrer dans une quête existentielle et un travail de connaissance de soi.
3. La conscience illuminée, mystique, cosmique : au cours de sa recherche intérieure, l’homme s’ouvre à l’inconnu, au non-rationnel, à l’inconscient. Son introspection peut le conduire à faire l’expérience de l’unité et de la conscience cosmique.
4. La conscience noétique : après un long cheminement (ou soudainement pour certains), l’homme transcende la notion d’ego et fait l’expérience d’une vérité qui n’est ni l’enfermement dans la dualité, ni la quête constante de l’unité et qui le conduit à la pleine réalisation de lui-même.

Ainsi, ce premier travail m’a conduite à définir l’autorisation noétique comme un processus interne et continu de transformation de soi constituant le cheminement de toute une vie. Ce cheminement intérieur est une auto-éducation constituée d’une série de prises de conscience ou flashes existentiels permettant un éveil et une ouverture de l’être à la spiritualité puis à la transcendance du Moi.

J’ai étudié ensuite les principaux concepts dégagés de la première partie de la thèse et qui accompagnent le processus de connaissance de soi, en m’appuyant sur différentes approches des sciences humaines.

La deuxième partie m’a permis de montrer que la notion de souffrance est au cœur du cheminement vers la réalisation de soi. Cette souffrance humaine est provoquée par une fragmentation intérieure de l'être séparant le conscient et l'inconscient, et le menant à un conflit entre son être construit socialement à partir de l'environnement, et ce qu'il est réellement derrière les rôles sociaux qu'il joue en permanence. Les travaux de Freud sur l’inconscient et les pensées philosophiques occidentales et orientales m’ont permis de poser la fragmentation psychique de l’homme comme un postulat.
L'homme est aliéné, conditionné, mais il peut aussi s'autoriser à dépasser cette aliénation et à changer en partant en guerre contre les conditionnements, en se rebellant contre les croyances et les idées reçues. Avec la question de l’autorisation j’ai posé la question de la liberté et de la volonté longuement débattue par les philosophies occidentales et orientales (Aristote, Descartes, Hobbes, Spinoza, Bergson, Kant, Epictète, Krishnamurti, le bouddhisme) et reprise par Freud et la psychanalyse.

J’ai défini le concept d’autorisation comme une décision de direction que prend l’individu face aux évènements de sa vie, décision toujours à renouveler, puis comme l’engagement dans un travail pour réaliser ce qu’il désire malgré les aléas de la vie. L’homme possède une part de liberté dans les choix qu’il fait à certains moments de son existence et dans le mouvement ininterrompu de l’existence au sein de laquelle il est ballotté ; il possède donc une part de responsabilité par rapport aux évènements et une marge d’action sur ceux-ci, même si elle reste limitée.

L’autorisation conduisant à la rébellion passe par un travail de connaissance de soi qui consiste à affronter sa pulsion de mort, c’est-à-dire à se libérer du connu pour pénétrer dans l’inconnu qui nous terrorise : il s’agit de s’ouvrir aux zones inconnues et cachées en nous-mêmes c’est-à-dire à l’inconscient. Alors il y a altération, (J. Ardoino),  changement, (P. Watzlawick), c'est-à-dire modification et transformation de notre vision du monde. La souffrance accompagne le processus d’un véritable changement car cela exige un renoncement à nos croyances et à nos conditionnements.
J’ai posé l’hypothèse que la transformation de l'être s’effectue dans un lieu intermédiaire de la psyché où l'inconscient et le conscient, le connu et l'inconnu, le rationnel et le non-rationnel, se mélangent, se métissent (R. Barbier) ouvrant alors la possibilité au changement.

Le cheminement vers la connaissance de soi permettant la compréhension de la souffrance, le dépassement de la fragmentation intérieure (dualité) et le changement, peut emprunter plusieurs voies :

* la voie psychothérapeutique avec sa pluralité de méthodes dont j’ai pu dégager trois approches :
- l’approche scientifique (Freud, Lacan, les comportementalistes, les cognitivistes, l’Analyse transactionnelle, la P.N.L, certaines branches de l’hypnose, …),
- l’approche transpersonnelle (rebirth, régression vers les vies antérieures, visualisations dirigées, respiration holotropique, créativité, …),
- l’approche intermédiaire ouverte à la rationalité et aux sagesses de l’Orient (psychologie des profondeurs, psychosynthèse, sophrologie, psychologie de l’être).
* la voie spirituelle à partir de méthodes psychocorporelles et des philosophies qui s’y rattachent.
* la voie éducative de l'écriture et de l'analyse de son récit de vie (C. Josso).
* la créativité, l’art
*  la poésie, la rêverie, etc...

J’ai développé plus spécifiquement dans mon travail la voie psychothérapeutique à travers la psychologie des profondeurs, la voie spirituelle à travers le yoga tantrique et le bouddhisme et la voie éducative de l’écriture à partir des travaux de Christine Josso.
J’ai constaté que le concept d'imaginaire accompagnait le processus de connaissance de soi dans chacune des voies développées, qu'il permettait un rééquilibrage entre le conscient et l'inconscient, le rationnel et le non-rationnel, le scientifique et l'empirique, ainsi qu'un élargissement de la conscience et qu'il pouvait permettre l'ouverture à l'imaginal, c'est-à-dire à la dimension spirituelle de l'être. Cette ouverture à la spiritualité m’a conduite à l'élaboration d'une vision trinitaire du monde et de l'homme, confirmant ce qui était apparu lors de l'analyse de la première partie de ce travail.
Le cheminement vers la réalisation de soi commence donc avec l'autorisation que l'on se donne à s'engager dans un cheminement de connaissance et de maîtrise de soi, menant à davantage de conscience de ce qui nous entoure, de ce qui nous aliène, mais aussi de ce qui peut nous libérer. Dans un deuxième temps, il importe de lâcher la maîtrise pour pénétrer dans la zone intermédiaire entre conscience et inconscience afin de retrouver, grâce à la fonction symbolique, nos sources énergétiques et créatrices, notre imagination active et transcendante, pour devenir auteur et créateur de notre existence, c'est-à-dire lucide, attentif à chaque instant de la vie et conscient de notre responsabilité dans chaque acte que nous effectuons, ou dans chaque décision que nous prenons. Etre auteur et créateur de notre vie consiste en un plein engagement et en une pleine responsabilité de nous-mêmes dans notre rapport à l'autre et au monde.
A ce stade de mon travail j’ai nommé autorisation noétique, la capacité pour l'être humain de s'autoriser à s'acheminer vers une plus grande connaissance de lui-même et du monde, par un travail de connaissance de soi, puis à accepter l'ouverture vers une réalité jusque-là inconnue, qui est la source de toute créativité et qui peut le mener vers une plus grande ouverture de sa conscience et vers sa pleine réalisation d'être au monde.

Je pense que ce cheminement peut commencer dès l'enfance et que les institutions éducatives ont un grand rôle à jouer pour aider l'homme à s'autoriser à cheminer vers lui-même. Actuellement, très peu d'éducateurs sont capables d'un tel accompagnement ; le cheminement vers la réalisation de soi, s'il doit trouver sa place au sein de l'éducation, concerne, en tout premier lieu, les éducateurs, car ils ne pourront guider les autres s'ils ne sont pas, eux-mêmes parvenus à un haut degré de réalisation de leur être au monde.

La vision trinitaire de l'homme et du monde étant essentielle pour l'élaboration du concept d'autorisation noétique, du fait même du sens du mot noétique , je l’ai étudiée, dans la troisième partie de ma recherche, à partir :

1. de la vision du monde de ceux qui croient à la notion d’Esprit :
a. l’anthropologie ternaire chrétienne (Michel Fromaget),
b. le schisme iranien (Henry Corbin),
c. le bouddhisme tibétain (Alexandra David Neel),
d. le chamanisme (Mircea Eliade et Carlos Castaneda),
e. le new age.

2. de la vision du monde de ceux qui réfutent la notion d’Esprit :
a. les scientifiques (J. Monod),
b. le marxisme (H. Lefebvre),
c.  la philosophie existentialiste occidentale athée (J.P. Sartre, M. Heidegger).

3. de la vision du monde de ceux qui doutent et qui questionnent la notion d’Esprit :
a. la philosophie (Krishnamurti, André Comte-Sponville),
b. les neurosciences (Francisco Varela),
c. la physique quantique (Fritjof Capra, Basarab Nicolescu),
d. un débat entre les psychanalyses jungienne et freudienne (J.L. Bouttes).

Cela m’a permis de développer une conception trinitaire du monde, de l’homme et de la psyché, de bien définir les concepts de corps, d’âme et d’esprit, en m’appuyant sur les travaux de Michel Fromaget,  et de me positionner face à cette conception trinitaire du monde et de l’homme, à savoir :

* Conception trinitaire du monde où le monde est posé comme ayant trois aspects :

1. la partie visible, accessible, matérielle constituant ce que j’ai défini comme le monde de la réalité concrète, rationnelle et signifiée par le langage et les concepts
2. la partie invisible, inaccessible, immatérielle constituant ce que j’ai défini comme le monde du réel, inconnu, non rationnel, mystérieux d’où toute vie provient et qui peut se dévoiler derrière la réalité concrète,
3. une zone intermédiaire entre ces deux mondes nommée par Henri Corbin monde intermédiaire ou inter-monde permettant de relier le monde de la réalité et le monde du réel.

* Conception trinitaire de l’homme où  l ’homme est défini comme ayant :

1. un corps physique visible, matériel et concret,
2. un esprit qui n’est pas défini dans cette thèse comme la réalité pensante de l’homme, mais comme le principe énergétique qui donne la vie au corps et à l’âme ou psyché. C’est la partie invisible, non rationnelle et immatérielle de l’homme,
3. une âme ou psyché qui est le principe pensant en l’homme, mais aussi ce qui anime le corps. L’âme est la partie intermédiaire entre le corps et l’esprit, pouvant relier ces deux aspects en l’homme.

* Conception trinitaire de la psyché ou de l’âme proposant :

1. un niveau de l’âme qui se rattache au corps, à la pensée rationnelle en l’homme et qui s’exprime par la raison, l’intellect, la mémoire. C’est la partie de l’âme qui ouvre au monde de la signification et à la création de la réalité.
2. un niveau de l’âme qui se rattache à l’esprit qui donne vie à l’âme et au corps, qui est aussi le lieu de l’inconscient et des imaginations symboliques sacrales, des archétypes numineux ouvrant sur le monde du réel qui est au-delà du conceptuel.
3. un niveau intermédiaire de l’âme qui est une zone de métissage où le niveau rationnel de l’âme peut rencontrer, grâce à l’imagination active, le monde non rationnel de l’inconscient. C’est le lieu où des changements profonds peuvent se produire au niveau de nos croyances, conditionnements, etc…

j’adhère complètement à cette vision trinitaire du monde, de l’homme et de la psyché car elle permet de ne plus enfermer l’homme dans une conception dualiste qui le fragmente, le divise et le fait souffrir mais au contraire elle l’ouvre à un dépassement de ses croyances rigides et figées séparant depuis la nuit des temps le visible et l’invisible. Accepter le postulat d’une énergie psychique qui relie le conscient à l’inconscient, le rationnel au non-rationnel, me paraît une possibilité d’envisager l’homme dans sa globalité tout en restant dans le doute et le questionnement quant à la question métaphysique des origines et du sens de la vie menant au débat entre le pur néant des non-croyants et la conscience, énergie créatrice de toute chose des croyants. La vision trinitaire du monde et de l’homme permet de rétablir le dialogue entre ces deux possibilités et peut-être de comprendre que la vérité n’appartient ni à l’une ni à l’autre de ces deux conceptions, mais à une sagesse les incluant toutes les deux.

J’ai consacré la quatrième partie de mon travail aux chemins permettant de mieux comprendre la souffrance et de la dépasser car c’est une notion qui accompagne le concept d’autorisation noétique. La souffrance semble être à l’origine de la prise de conscience de notre fragmentation interne et de nos conditionnements ; elle accompagne aussi tout le processus de connaissance de soi car le changement ne peut pas se faire sans le renoncement à ce que nous avons cru être et sans l’acceptation de ce que nous devenons.

En m’appuyant sur les travaux d’Henri Michaux, j’ai d’abord effectué une réflexion sur certains comportements humains permettant de nier la souffrance tels que l’enfermement dans la folie, la fuite dans la drogue et la crise mystique ; puis j’ai essayé de montrer les convergences et les différences entre les différentes expériences intérieures vécues par le fou, le drogué et le mystique.
Cette réflexion m’a conduite à poser le fou, le drogué et le mystique comme des personnes cherchant, chacune à leur façon et parfois inconsciemment, à échapper au conflit intérieur provoqué par la dualité pour tenter d’accéder à l’unité qui, pour Freud, n’est qu’un refus d’accepter la réalité et une tentative de retour à l’état fœtal.

Ensuite à partir de deux traditions millénaires, à savoir le bouddhisme et le christianisme, s’étant intéressées à la question de la souffrance, mais aussi à partir de la psychanalyse freudienne et de la psychologie des profondeurs jungienne, j’ai essayé de comprendre ce qui provoque la souffrance et de décrire comment on peut tenter de l’accepter ou de la dépasser.

Au terme de cette quatrième partie de la thèse j’ai effectué une comparaison entre la psychologie jungienne et le yoga tantrique pour décrire le processus d’évolution de la conscience et l’ouverture de la conscience personnelle vers la conscience cosmique puis j’ai construit un modèle conceptuel de l’autorisation noétique comme cheminement vers la réalisation de soi.
 





J’ai dégagé dans le modèle conceptuel de l’autorisation noétique 4 étapes et 7 grands moments  du cheminement vers la réalisation de soi qui sont les suivants :

 1ère étape : homme endormi
1 - La personne est enlisée dans les habitudes, la répétition, les conditionnements, la recherche du plaisir et dans le monde du paraître. Elle a perdu tout contact avec l’essence de son être et s’identifie à ce qu’elle croit être. A ce stade l’homme vit ancré dans la dualité, la fragmentation, l’ignorance.
2 ­ Suite à une prise de conscience, à une crise existentielle, à un flash, la personne prend conscience de sa souffrance. Il peut aussi y avoir, à ce stade la perception de la conscience universelle.

 2ème étape : homme conscient
3 ­ L’homme est alors conscient de sa souffrance et  entre dans une recherche existentielle  pouvant le conduire à un travail de connaissance de soi. (Conflit, questionnements, doutes, déconditionnement, meilleure connaissance de soi, ouverture à une conscience supérieure). L’homme conscient est ancré dans la dualité mais il commence à abandonner ses anciens modèles de fonctionnement et à changer.

 3ème étape : homme mystique ou éveillé
4 ­ L’homme s’ouvre à l’inconscient collectif et fait l’expérience de l’unité dans la rencontre avec des archétypes numineux et qui le touchent. Il est illuminé et devient plus créatif. Il y a, à ce stade du cheminement un grand danger d’inflation du Moi.
5 ­ C’est la phase d’intégration des expériences psychiques positives ; l'intelligence s’éveille, il y a compréhension de l’expérience, discrimination, écoute, attention, soumission à la force créative de l'esprit, confiance, sensibilité : l’homme devient intuitif.  A ce stade l’homme comprend que la vérité n’est pas la quête continuelle de la totalité et qu’il doit aussi se confronter aux forces destructrices de l’inconscient.
6 - Descente : confrontation avec l'ombre du monde et les archétypes destructeurs pouvant conduire à la traversée de la folie et au désespoir. Conscientisation de la matière. Compréhension que la vie n'est ni l'enlisement dans la dualité, ni la fuite dans la totalité. Renoncement aux croyances, aux espoirs, aux illusions Acceptation de ce qui est. Compréhension de l’uni-dualité sans en faire l’expérience intérieure. Souffrance. A ce niveau de conscience du cheminement, l’homme est profondément désespéré et profondément joyeux.

 4ème étape : homme noétique
7 -  Lâcher-prise : réunification des contraires. Soumission totale à la fonction noétique, abandon de toute résistance. Mort de l'ego mais pas de perte du Je. Expérience de l'êtreté qui est au-delà du monde de l'imaginaire et de la signification. Résurrection, transformation de l'être, sagesse. L’homme est réalisé, accompli.

Ce modèle conceptuel n’a pas été proposé comme un modèle type applicable à tous, mais comme une base de travail pour tenter de dégager les étapes du processus de l’évolution de la conscience ­bien que ces étapes ne se succèdent pas dans le temps de façon déterminée et qu’elles restent inter-reliées en permanence- et pour le confronter à la réalité de 19 entretiens existentiels réalisés auprès de personnes ayant cheminé vers la connaissance de soi.
La cinquième partie de cette recherche a donc été consacrée à l’analyse des entretiens en les confrontant au modèle conceptuel construit. L’analyse des entretiens m’a permis de dégager trois grandes phases dans le cheminement vers l’autorisation noétique et, pour chacune de ces phases, un certain nombre de grands thèmes :
 

* 1ère phase : Ce qui pousse la personne à entrer dans un processus de changement ?

Ce moment du cheminement vers la réalisation de soi correspond à un moment de passage de la conscience ordinaire à une conscience élargie ; l’homme endormi s’éveille et commence à cheminer vers l’homme conscient qui semble présenter un certain nombre de caractéristiques :
- il vit souvent un état de souffrance omniprésent,
- il vit centré sur lui-même, ancré dans sa douleur,
- il est dans une phase de quête, un état de questionnement,
- il cherche un sens à sa vie,
- il est dans un état de solitude profonde,
- il ne voit pas la vie qui l’entoure de façon objective

Les grands thèmes qui se dégagent de ce premier moment du cheminement et poussant la personne vers l’autorisation à entrer dans le processus d’évolution de sa conscience, sont les suivants :
+ La souffrance : La souffrance engendrée par les conflits intérieurs - La perte de confiance en soi et envers les autres - La peur de la mort - Le suicide - Les rencontres avec la mort - Les trahisons - L’amour  - La drogue - L’auto-destruction - Le sentiment de descente et de ne plus pouvoir remonter - L’injustice - Le racisme.
+ La famille : L’enfance, l’adolescence - Les relations avec le père - Les relations avec la mère - Les influences subies dans l’enfance et la notion d’être prédestiné - Le conditionnement - La transmission des souffrances parentales non résolues - Les violences subies dans l’enfance (physiques ou psychologiques) - Le manque affectif.  Les deuils non résolus. Les ruptures.
+ L’éducation et la religion : L’éducation religieuse dans l’enfance - La découverte de la spiritualité - Les lectures et la rencontre avec des maîtres ou des guides - La notion du bien et du mal - La vie professionnelle - Les  expériences intérieures et la rencontre avec le non-rationnel.
+ Le questionnement : Une remise en cause de soi et des autres - La révolte - Le désir de changer - La violence.
+ La solitude : Un sentiment de différence par rapport aux autres - Le sentiment d’être incompris et de ne plus comprendre les autres - Un sentiment d’inutilité - Le  doute - Le sens de la vie et de la mort - La recherche de soi.

La mort est une notion présente dans tous les thèmes de cette première phase dans la mesure où elle accompagne le moment de passage d’un état de conscience à un autre.

* 2ème phase : ce qui accompagne le changement et comment il est vécu.

Ce moment du cheminement vers la réalisation de soi s’associe à l’ouverture de l’homme conscient vers la conscience éveillée ou mystique. Il s’agit ici de l’ouverture de la conscience personnelle et de la perception de la conscience universelle. Les personnes s’engageant dans cette phase de changement présentent les caractéristiques suivantes :
- certaines vivent le changement comme une véritable explosion, remplie de tumulte et de chocs ; elles vivent alors des flashs existentiels de façon brute,
- pour d’autres le changement est une phase lente dans le temps, sans heurt, comme une continuité de la vie ; les personnes subissent alors une initiation au fil du temps,
- dans tous les cas, cette phase s’accompagne symboliquement de morts/renaissances.

Les grands thèmes accompagnant cette deuxième phase de l’analyse des entretiens sont les suivants :
+ Le changement : Un choc existentiel ou une évolution progressive - La transformation de la personne (psychique et physique).
+ La connaissance : Les rencontres et l’aide extérieure - Les lectures - La recherche d’un maître ou d’un guide - L’acquisition d’un nouveau savoir - La connaissance de soi.
+ La rencontre avec le non-rationnel : Les rêves, les expériences modifiées de la conscience, les visions - Les expériences de lumière - Les techniques de cheminement vers soi (yoga, méditation, reiki, sophrologie…) - La psychothérapie - Le risque de fuite hors de la réalité.
+ Le renoncement et l’acceptation : Le renoncement à l’autre, les ruptures - Le renoncement à ce que l’on était - La séparation d’avec ce qui était connu et rassurant - L’acceptation de ce que l’on vit et de ce que l’on découvre - Une autre compréhension des relations humaines.
+ La spiritualité : L’illumination, la révélation d’avoir découvert sa voie - Le sentiment d’unité avec le monde - Le retour vers l’intérieur de soi - La découverte d’une nouvelle liberté - L’apprentissage d’une autre sensibilité, d’une nouvelle perception - L’Inde comme symbole de la spiritualité et de la connaissance de soi.
+ La souffrance : Les pressions extérieures comme frein au changement - La lutte entre l’évolution personnelle et la normalité sociale - La douleur et la souffrance comme passages obligés au changement - La rencontre avec la dépression, la folie, la mort.

* 3ème phase : accès à  une autre vision du monde et une autre organisation de son existence.

Ce moment du cheminement vers la réalisation de soi peut être comparé, au niveau du modèle conceptuel sur lequel je m’appuie, au moment de progression de la conscience éveillée ou mystique vers la conscience noétique. Les personnes s’engageant dans cette évolution présentent certaines caractéristiques :
- elles s’ouvrent désormais aux autres, après avoir été à la rencontre d’elles-mêmes. Elles découvrent la compassion,
- elles sont beaucoup plus autonomes,
- elles se sentent comme investies d’une mission ouverte sur le don,
- elles sont plus conscientes et responsables de leurs actes,
- elles sont pleines de nouvelles connaissances,
- elles ont un regard beaucoup plus lucide sur la vie,
- elles ont beaucoup moins d’attentes et commencent à accepter chaque moment dans l’instant.

Les grands thèmes se dégageant des entretiens et accompagnant cette phase d’évolution de la conscience concernent :
+ la spiritualité et les autres : Le désir de donner, de transmettre - L’écoute - L’amour -  Le pardon -  La joie.

J’ai retrouvé dans l’analyse des entretiens les quatre grandes phases de l’évolution de la conscience conduisant à l’homme noétique, que j’avais dégagées à partir de l’étude de la vie de Jung, Krishnamurti et Aurobindo et que j’avais élaborées dans mon modèle conceptuel.

1. : homme endormi ý conscience fermée ou endormie ý prise de conscience.
2. : homme conscient ý conscience élargie.
3. : homme éveillé ou mystique ý conscience éveillée et/ou illuminée .
4. : homme noétique ý conscience noétique.
 

Résultats de la recherche

- Il existe un chemin menant à l’autorisation d’un changement d’état de conscience et conduisant progressivement ou soudainement l’individu à faire l’expérience du Soi ou de la conscience noétique et du dépassement de la dualité et de la souffrance. Ce cheminement est différent et unique pour chacun suivant son histoire et les moyens qu’il développe ou met en œuvre. Il est donc possible de parler d’une multitude de voies puisqu’il y en a autant qu’il y a d’individus mais, dans le même temps, d’un seul chemin car le but à atteindre est le même pour tous ceux qui l’empruntent, même si les moyens d’y parvenir sont différents. Il est impossible d’enfermer l’autorisation noétique dans un modèle conceptuel figé, mais il est possible de repérer des thèmes ou des moments traversés par chaque chemin individuel malgré sa singularité et de dégager ce qui est commun à la plupart d’entre eux. Cependant, l’ordre dans lequel apparaissent les différents thèmes rencontrés n’est pas figé et les différentes étapes ne sont pas séparées les unes des autres, ni linéaires. Les thèmes rencontrés peuvent être variables suivant les personnes, les histoires, les cheminements et sont inter-reliés en permanence aux différents niveaux de la conscience. En effet, n’importe quelle personne peut faire l’expérience de la conscience noétique lors d’un événement particulier sans s’autoriser à l’engagement vers une démarche de réalisation de soi. Notons cependant qu’il est possible d’intégrer un niveau supérieur seulement si la conscience s’est ouverte à ce niveau et qu’en ce sens il y a une progression évolutive dans le processus d’ouverture de la conscience en terme de sauts et/ou de rupture d’un niveau à l’autre.

- Les différents moyens menant vers la réalisation de soi que j’ai pu étudier et/ou dégager pendant mon travail sont les suivants : la voie spirituelle, la voie psychothérapeutique, l’écriture de son histoire de vie, la créativité, l’art, la poésie, la rêverie, les voyages, …
 

Ces différents moyens conduisent tous vers une démarche d’intériorisation et de connaissance de soi qui commence, soit par un flash ou un choc existentiel, c’est-à-dire une prise de conscience soudaine par l’homme de son ignorance et de sa souffrance, soit par un questionnement sur le sens de l’existence, présent depuis toujours ou qui est apparu peu à peu au cours de l’expérience de vie.

Que l’entrée dans le cheminement soit lente et graduelle ou subite, elle nécessite, dans tous les cas étudiés, la prise de conscience que quelque chose existe peut-être derrière la réalité construite et conceptuelle dans laquelle nous évoluons. Il s’agit d’un dévoilement du monde ontologique, du monde caché suscitant un questionnement profond sur le sens de la vie, sur la mort, la souffrance, …
L’autorisation à s’engager vers la réalisation de soi peut se produire au moment de la prise de conscience. Elle invite l’individu à aller chercher des réponses à ses questions, elle pousse au changement, à l’ouverture à l’inconnu, au voyage intérieur ou extérieur, à la découverte, à la transgression de ce qui est établi, à l’acceptation de l’altérité, au métissage avec d’autres valeurs.
Celui qui reste dans la peur et le refus du changement ne s’autorise pas à l’engagement que suscite le cheminement vers soi et reste fermé ou bien conscient, mais bloqué dans une conscience limitée souvent associée à une pensée rationnelle, technique et scientifique.

La connaissance de soi dans le monde occidental peut être très limitative, car elle est basée sur les valeurs qui le fondent, c’est-à-dire la rationalité, la scientificité, la technicité, … Le chemin vers l’autorisation noétique exige une ouverture à l’inconnu, à ce qui nous dépasse. Je me suis appuyée sur l’anthropologie ternaire et sur une vision trinitaire de l’homme pour montrer que la réalisation de soi ne peut s’atteindre qu’en réhabilitant la notion d’Esprit complètement exclue de la vision occidentale du monde. Il s’agit donc de s’ouvrir au monde de l’imaginal, au symbolique, à la pensée mythique pouvant mener vers le monde du réel, caché et non rationnel.
Tous les chemins étudiés montrent une rencontre avec l’inconnu qui nous dépasse, nous altère, nous oblige au changement et l’acceptation d’une force plus haute à laquelle nous devons nous soumettre et nous confronter.
Ce cheminement conduit la personne à faire l’expérience de l’unité après avoir été enracinée dans la dualité. Elle peut croire un instant avoir atteint la conscience noétique et fait l’expérience de la Vérité à travers l’unité mais c’est là un des grands dangers du cheminement : confondre la conscience illuminée et unitaire qui reste attachée au monde de la psyché et au Moi d’avec la conscience noétique correspondant à un état de conscience uni-duelle qui n’enferme pas la personne ni dans l’unité ni dans la dualité, mais l’ouvre simplement à ce qui est.

Ma recherche ne m’a pas permis de rencontrer des personnes ayant atteint cet état de réalisation de conscience noétique, mais l’étude de la vie des grands sages, ainsi que l’interview de certaines personnes ayant cheminé assez loin, montrent que le chemin vers la réalisation de soi n’est pas seulement un chemin de fuite dans des expériences d’unité, mais c’est un chemin de souffrance, de lucidité, de responsabilité où l’homme doit se confronter à tous les aspects de son être qui sont le reflet de tous les aspects du monde et où il doit accepter de renoncer à toutes ses croyances, quelles qu’elles soient. Il lui faut renoncer à la croyance même de son Moi qui n’est qu’addition de conditionnements, de reproductions, d’habitudes, de mémoires. Au terme de cette quête de sens, l’homme, sur le chemin de lui-même, découvre que la vie n’a peut-être aucun sens si ce n’est d’en construire sans cesse pour échapper au vide. Il a alors le choix : continuer de construire du sens tout en sachant que cela n’en a peut-être aucun ou bien affronter le vide et le dépasser. Ceux qui s’y sont risqués rencontrent le silence, l’amour, la compassion et un immense élan de vie vers l’autre, un immense désir d’éduquer et d’aider son prochain. En s’ouvrant à la conscience noétique, l’homme devient un éducateur.

L’autorisation noétique est un cheminement de connaissance de soi, un voyage intérieur (et/ou extérieur) durant lequel un processus interne et continu de transformation de Soi démarre lorsque l’individu s’ouvre à un profond désir de changement (suite à un flash existentiel, une prise de conscience de son ignorance et de sa souffrance, ou à un questionnement sur le sens de la vie) se confronte à l’inconnu et rencontre des archétypes ou symboles numineux qui le touchent, l’ébranlent et lui dévoilent le réel derrière la réalité, l’esprit derrière la psyché, le monde ontologique derrière le monde des apparences et le monde de l’intelligence derrière le monde de la signification.
Ce cheminement nous ouvre à la rencontre, à l’altérité, au métissage, au changement et donc à la mort, c’est une auto-éducation permettant à la personne de s’ouvrir, de dépasser les limites de sa conscience personnelle pour accéder à une conscience plus haute appelée conscience noétique ou conscience universelle ou cosmique conduisant à l’expérience de l’amour, de la compassion, de l’humilité,  de la responsabilité et au sentiment de reliance au monde et à l’autre.
 



Conclusion

L’éducation actuelle exclut complètement la dimension spirituelle de l’être humain, sa quête de sens ; elle ne pose pas les questions fondamentales existentielles relatives à la vie, la mort, la souffrance, l’amour, les valeurs qui fondent l’être, ni ne s’implique dans l’accompagnement des jeunes dans le but de leur faire aimer la vie, aimer les hommes, le monde, se respecter et respecter la vie. Notre société actuelle vit une cruelle perte de sens et de valeurs ; dans ce monde basé sur le pouvoir, la rentabilité, la technicité, la scientificité, le profit, le mensonge et la malhonnêteté, nous assistons impuissants à la déshumanisation de la vie. L’éducation est, me semble t-il, le reflet des valeurs qui fondent une société ; notre éducation, si elle est à l’image de notre société, est bien malade et il devient urgent de s’interroger sur des possibilités de changement et d’évolution.
Quelques chercheurs en sciences de l’éducation se posent déjà la question d’une éducation ontologique permettant à l’homme de s’auto-éduquer, de s’auto-créer pour cheminer vers une véritable humanité et un certain art de vivre (R. Barbier, G. Lurol).

Une telle éducation poserait la question du sens de l’existence ; elle se devrait de réhabiliter une anthropologie ternaire de l’homme, de prendre en compte les dimensions spirituelles et méditatives de l’être humain. Tout l’objet de cette thèse est une tentative pour montrer combien l’homme a besoin de retrouver toutes les dimensions de son être au monde pour parvenir à son plein épanouissement et combien l’exclusion de certains aspects de sa globalité conduit à la souffrance, la répétition, l’ignorance, l’ancrage dans les conditionnements, etc…

S’ouvrir à la sagesse c’est, d’abord, prendre conscience de nos conditionnements, de notre ignorance, de notre quête continuelle de plaisir et de biens matériels qui engendrent l’attachement et la souffrance ; c’est percevoir soudainement que derrière le monde construit de la réalité, il y a quelque chose qui nous appelle et qui ne correspond en rien au monde de l’avoir et du paraître. L’éducation, et à travers elle, l’éducateur, peuvent aider l’enfant, l’adolescent ou l’homme à cheminer vers cette prise de conscience. Il me semble que l’éducateur pourrait pour cela s’appuyer sur les pratiques de connaissance de soi, à savoir, l’expérience de la psychothérapie menant vers une introspection, une intériorisation et une prise de conscience de sa conscience et de son inconscience, mais aussi la pratique du yoga comme philosophie ou art de vivre avec son approche contemplative, posturale, méditative, éthique, créative, symbolique, poétique, mythique, etc… Cela permettrait une ouverture sur un rapport équilibré entre le savoir et la connaissance, entre le rationnel et le non-rationnel, entre l’empirique et le scientifique.

L’éducation noétique est une éducation qui touche tous les aspects de la vie sans en rejeter aucun ; elle invite aux voyages tant intérieurs qu’extérieurs pour découvrir ce qui va nous changer, nous transformer, nous éduquer au sens de nourrir l’être, de le faire grandir et s’élever. Ces voyages qui nous conduisent vers différents cheminements pour transgresser l’ordre établi et nous ouvrir au changement, au détachement, à l’acceptation de ce que nous découvrons de différent, nous obligent à mourir à nos croyances, à nos préjugés, à bousculer nos habitudes et nos conditionnements et c’est bien cela le processus de réalisation de soi : une ouverture à l’inconnu, au désordre pour nous renouveler, pour re-naître et co-naître parfois dans la grande souffrance de la solitude et du désespoir engendrés par la perte.

Il est important que ces expériences éducatives soient guidées par un éducateur qui connaît le chemin car le voyage est dangereux et peut conduire jusqu’à la folie si nous nous perdons en route. Aujourd’hui la plupart des voyages intérieurs sont proposés à travers des stages du new age qui, bien souvent, n’accompagnent pas la personne dans son cheminement après l’expérience pour lui permettre de l’intégrer, de la comprendre et de ne pas en devenir " dépendante ". Pour cela, le maître intellectuel est nécessaire : il permet la compréhension de l’expérience et l’articulation entre le savoir et la connaissance. Un véritable éducateur est nécessaire à l’éducation à la sagesse et cela pose toute la question du maître, de celui qui accompagne et qui ne peut enseigner que ce qu’il est.

Devant la perte actuelle des valeurs, du sens et de l’humanité, il y a actuellement une forte demande d’éducation ontologique, de compréhension de soi. Les personnes en quête de sens et de sagesse se tournent aujourd’hui vers le new age et la psycho-spiritualisation des techniques qu’il propose ou bien vers des traditions comme le bouddhisme qui dispense, de plus en plus, des enseignements lors de week-ends ou de séminaires résidentiels. L’enseignement d’une éducation noétique est donné ailleurs que dans les institutions prévues à cet effet sous prétexte que l’université, l’école sont laïques et séparées des institutions religieuses. Mais ce que cherchent les personnes ne correspond pas à l’enfermement dans les dogmes ni forcément à la pratique d’une religion ; la plupart des personnes cherchent à se connaître elles-mêmes pour mieux comprendre le sens de la vie et la souffrance accompagnant chaque existence. Plusieurs entretiens ont clairement montré que certains jeunes en quête de compréhension de la vie n’ont trouvé aucune réponse, aucune aide dans l’éducation actuelle, mais ont pu trouver un enseignement répondant à leurs questions dans les communautés tibétaines.

Il me semble urgent de prendre en considération dans les départements des sciences de l’éducation la souffrance et la demande actuelle d’un enseignement plus ouvert, prenant en compte la totalité de l’être humain, et s’appuyant sur l’articulation du savoir et de la connaissance afin de pouvoir mettre en accord ce que nous disons et ce que nous faisons . Il s’agit d’éviter que les personnes en quête de sens ne s’enlisent dans l’illusion d’une expérience de l’unité -qu’elles prennent souvent pour la Vérité alors qu’elles restent accrochées à leur conscience personnelle, à leur égoïsme, leur individualisme- qui pourrait mener à un mysticisme irrationnel et totalitaire ainsi qu’à un désordre tout aussi grand que celui amené par les limites de la scientificité.

L’éducation noétique ne concerne pas la dissolution du Moi dans la conscience universelle, ni une fuite de la réalité humaine ; l’éducation noétique concerne un élargissement de la conscience menant à l’expérience de l’universel au sein du singulier, à la transcendance du Moi pour s’ouvrir à quelque chose de plus grand permettant de devenir plus humain, plus lucide, plus responsable et respectueux des autres et du monde dans lequel nous vivons, car nous sommes reliés les uns les autres : nous sommes le monde et le monde est nous.