LE BONHEUR

 

Alexandre LHOTELLIER

 

 

A tout lecteur (lectrice) éventuel(le).......

Ce texte a été rédigé pour ouvrir le dialogue d'un soir.

Mais ce qui devrait être partagé sur le ton de la conversation est ici présenté écrit.

Il est évident qu'un texte demande une autre attentive patience même si l'impatience de toutes les lectures possibles peut aussi se révéler inventive.

Aussi tout lecteur (lectrice) bienveillant(e) mais critique et créatif(ve) qui souhaiterait continuer ce dialogue est le (la) bienvenu(e).

Un "travail en cours" ne saurait progresser que par cette écoute réciproque. Et dans ce cas précis, cette écoute pourrait augmenter le sens vivant de ce bonheur concret que chacun d'entre nous peut souhaiter.

 

DU DEVOIR D'ETRE HEUREUX

ou

le bonheur comme ¤uvre d'ART

 

 

L' approche courante du bonheur

Le sens du bonheur

Ma démarche de bonheur

 

 

Puisque vous avez eu la gentillesse de laisser libre, ouvert le thème de notre rencontre ce soir, j'ai choisi un thème qui peut nous concerner toutes et tous : le bonheur.

 

J'ai même ajouté : Du devoir d'être heureux ou le bonheur comme ¤uvre d'art.

 

En choisissant le bonheur (innocent que j'étais), j'étais sûr de m'adresser à des convaincus ou à des initiés. Qui ne voudrait pas être heureux ?

 

Mais alors les difficultés commencent. Chacun pour soi peut chercher, mais oser en parler c'est autre chose. S'il y avait des professeurs de bonheur, cela se saurait peut être. Impossible de faire la leçon dans ce domaine. Tout juste risquer son expérience. Une humanité harcelée par l'urgence, abasourdie d'horreurs quotidiennes peut-elle se préoccuper de bonheur ?

 

Et si c'était précisément à cause de tous ces malheurs que devait jaillir en nous la source du bonheur ?

 

"La source n'est plus lorsqu'on ne pense pas à la faire sourdre" Goethe - "Poésie et Vérité".

 

Peut-être que si nous étions réellement persuadés que le bonheur est un but digne d'attention notre conduite s'en trouverait-elle radicalement transformée ?

 

Car si le bonheur est banalisé, plaisanté, pas pris très au sérieux par les gens sérieux, si nous en restons à une approche superficielle, il ne peut pas se développer en nous.

 

Nous avons sans doute à nous éveiller au bonheur sans attendre l'accident, la maladie, le coup dur.

 

"Quel est le plus élevé de tous les biens que l'action humaine peut se proposer pour fin ? Le bonheur, c'est le souverain bien". ARISTOTE

 

"Epreuve difficile d'un lieu commun. Tout le monde aspire au bonheur et alors tout semble dit d'avance". Encore ARISTOTE.

 

J'essaie de présenter un point de vue (insuffisamment développé), principalement centré sur la personne, non pas la vérité du bonheur.

 

Mais présentant un point de vue, cela pourra peut être vous aider à préciser le vôtre.

 

Mon apport n'a de sens que d'espérer nourrir l'interrogation de chacun.

 

Et pour cela j'aimerais parler quelque peu de la parole, du dialogue et du moment.

 

"Un parler ouvert ouvre un autre parler et le tire hors,

comme le fait le vin et l'amour".

Montaigne " Essais " livre 3 chap. 1

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"Saisir les instants où la parole aujourd'hui comme

toujours crée de l'humain".

Bachelard

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"La vérité est fille de la discussion, non pas fille de la sympathie. Deux hommes, s'ils veulent s'entendre vraiment, ont dû d'abord se contredire".

Bachelard "Philosophie du non" p.134

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Bien sûr, il y a les juxtapositions de parole, ou les querelles d'écoles ou les surdités sélectives ou les différences réciproques ou les langues de bois....

 

Qu'est-ce que notre pratique de la parole à plusieurs ? Une coexistence de solitude ? Une lutte de pouvoirs ? Un rapport de force (la guerre continuée par d'autres moyens) ? Un simulacre de savoir ? Un caquetoir de cacophonies ? Un spectacle pour illusionnistes ? Une autosatisfaction béate ? Un maquillage selon le code dominant du moment ?

 

Une rencontre met en question une politique de la parole et de l'écoute. Si nous travaillons seulement avec le pseudo bon sens, avec l'évidence de nos certitudes, nous ne rendons pas la parole plurielle, nous la rendons simplement conforme à nos préjugés. Comment penser plus à plusieurs et non pas vivoter dans le contentement et la ratiocination.

 

Nous avons à développer un espace public de réflexion, de délibération, de recherche à haute voix -parce que nous n'y sommes pas habitués !- créer un laboratoire commun qui puisse permettre à chacun des participants d'articuler ses connaissances et ses pratiques propres.

 

Tant que nous ferons semblant d'ignorer nos manières de débattre, nous aliénerons nos projets d'intelligence, d'intelligibilité à des rituels de désir personnel égocentrique ou à des rites de pouvoir. Le vrai rapport dialogique (intercompréhension) et dialectique (contradiction des faits, des valeurs, des idées...), seul, peut nous faire avancer, permettre à chacun de prendre sa parole, de développer ce qui est enveloppé, confus, hésitant, pour aller plus loin.

 

Comment construire du sens à plusieurs en maintenant nos différences, en les enrichissant même, du fait de nos confrontations ? Comment créer un espace de parole dialogique, critique et créatif à la fois ?

 

Le bonheur, c'est très souvent comme l'Alsace-Lorraine après 1870 : y penser toujours, n'en parler jamais,

 

- ou alors en plaisanter comme la sexualité.

 

- Toute une sagesse populaire nous dit : " Pour vivre heureux vivons cachés " " Les gens heureux n'ont pas d'histoire ".

 

- Sommes nous pudiques ou secrets ou discrets ? Le bonheur manifesté est-il si insolent ?

 

- Avons nous peur de nommer ce qui est l'essentiel ? Ou est-ce le " rêve des idiots " ?

 

- Ou est-il si fragile, si précaire qu'il ne faut pas y toucher ?

 

Alors, il y a une mode des petits bonheurs, des bonheurs minuscules cf "la première gorgée de bière" et " les chemins nous inventent " (Delerm).

 

Peut être avons-nous le préjugé que le bonheur ne peut pas se parler, nous pouvons seulement le vivre.

 

Et pourtant quand il n'est plus ce bonheur, comme nous savons en parler ! Le bonheur alors se fane en souvenirs et s'augmente en regrets.

 

C'est vrai, tout cela. Mais il y a aussi le bonheur augmenté d'être partagé, devant tel paysage, telle ¤uvre d'art, en écoutant telle musique, telle réussite, devant le sourire de l'enfant.

 

En un sens aussi, le bonheur intéresse moins que la passion. Le bonheur est plat, raisonnable peut être, conformiste, un peu mièvre, ridicule, rose bonbon.

 

Le bonheur est-il donc seulement une illusion pour idéalistes, optimistes, naïfs, imbéciles heureux ?

 

Au fond,nous disons que le bonheur (le nôtre) est important mais nous agissons comme s'il ne l'était pas.

 

Nous accumulons les difficultés d'exister et nous nous étonnons ensuite des conséquences.

 

A force de reporter l'essentiel au nom de l'urgent, on finit par oublier l'urgence de l'essentiel.

 

Le bonheur n'est-il pas une interrogation de nantis dans une partie du monde limitée ?

 

Ecoutons le plus tragique.

Etty Hillesum " Une vie bouleversée - Journal 1941-1943 " morte à Auschwitz en novembre 1943, écrit : " Je maintiens que, faute d'opposer à cette grisaille quelque chose de rayonnant et de fort qui soit la promesse d'un recommencement dans des lieux entièrement nouveaux, nous sommes perdus, perdus pour de bon et pour toujours ".

 

Elle nous dit qu'il convient de préserver en nous l'idée de bonheur mais comme un lieu de résistance, comme un refus de consentir au pire, pour garder ouverte une possibilité autre.

 

Peut être pouvons nous entendre cela afin de prévenir l'indécence.

 

L'approche courante, c'est celle que nous avons de temps en temps, quand nous nous sentons heureux croyons-nous, ou malheureux.

 

Mais vite les urgences nous reprennent ; le bonheur ce n'est pas sérieux, ce n'est pas efficace, ce n'est pas utile. On n'a pas assez de temps, on a d'autres soucis. Plus tard, quand je serai à la retraite, je ferai ceci ou cela. Parfois le cimetière arrive avant.

 

 

Clarifier, c'est méditer les mots du bonheur.

 

Le plus souvent, nous trouvons BONHEUR au sens de :

 

1° Bonne chance

Chance favorable

Evénement heureux

 

2° Etat de la conscience pleinement satisfaite.

 

L'ambivalence du terme crée le flottement du sens, tantôt la chance, tantôt la satisfaction.

 

Nous utilisons souvent tous ces mots les uns pour les autres.

Après tout, chacun peut utiliser le mot qu'il souhaite pourvu qu'il le définisse clairement à sa manière.

 

On trouve ainsi :

 

Bonheur, jouissance, félicité, béatitude, prospérité, bien être, euphorie, joie, ravissement, satisfaction, paix, sérénité, ataraxie, nirvana, quiétude, contentement.

 

Rien qu'à discuter les nuances différentes de cette litanie, nous parviendrions peut être à définir le bonheur, ou au moins notre bonheur.

 

Il y a peut être des mots mis à la place du bonheur : confort ; richesses, honneurs, volupté.

 

"Car ce qui nous occupe le plus souvent dans la vie et ce que les hommes, comme on peut le conclure de leurs actes, estiment comme le souverain bien, peut se ramener à trois choses : la richesse, les honneurs et le plaisir sensuel ". SPINOZA p.159.

 

Et puis, il y aurait la discussion de fond à reprendre sur désir et plaisir, sur plaisir et sagesse.

 

- Le bonheur (notre) n'est pas un voeu pieux, une incantation, une bonne intention ou un discours du dimanche (et non en semaine), une illusion rose pour camoufler le sordide ou la souffrance, ou une pensée naïve, ignorante des tragédies du dehors et du dedans.

 

- Le bonheur n'est pas un état idéal (idéalisé) comme un état ultime auquel chacun aspirerait mais n'arriverait jamais.

 

- Le bonheur n'est pas une simple recherche égoïste de satisfaction personnelle à court terme que n'inspirerait aucun idéal, aucune conviction, aucune responsabilité.

 

- Le bonheur n'est pas une consolation pour supporter le "reste".

 

- Le bonheur n'est pas l'euphorie des tranquillisants qui nous rendraient dépendants et zombies de notre propre vie.

 

- Le bonheur n'est pas du laisser aller à n'importe quoi et croire que le bonheur sera donné par surcroît comme un don.

 

- Le bonheur n'est ni un compte en banque élevé, ni une accumulation de biens, c'est avant tout mon mode d'exister. Souvenez-vous : "Ils avaient tout pour être heureux, ils ne le sont pas". Ou encore : "Réussir sa vie est différent de réussir dans la vie".

 

- Le bonheur n'est pas un paquet cadeau tout ficelé qu'on n'aurait qu'à consommer passivement. Le bonheur, notre bonheur, est une construction personnelle.

 

- Le bonheur est notre chemin de vie ou il n'est pas.

 

- Mais c'est alors que la quête du sens commence jusqu'au dernier jour en n'oubliant pas le fameux : "Rien n'est jamais acquis ".

 

- Si le sens est devenu un mot si fréquent de nos jours, c'est peut être que nous en manquons. Alors nous parlons de société du vide.

 

Risquons un sens :

 

- Le bonheur est une joie sensée donc un immédiat vécu intensément mais relié au sens global de ma vie.

 

Ce n'est pas la pulsion de l'instant seulement.

 

- Le bonheur qui est plus que le plaisir, pose la question du sens dans tous les sens du sens.

 

- Le bonheur est lié à une personne entière et pas seulement à une partie. Si je veux être heureux, je ne peux pas me mettre en contradiction ou en conflit avec d'autres parties de moi-même. Le bonheur c'est donc de vivre en accord avec soi-même, avec les autres de mon réseau de vie et de mon environnement. Il y a une volonté de sens, de donner sens.

 

- Au fond, parler sens, c'est souligner la recherche d'accord de chacun avec ses propres valeurs, mais dans le sens continu de valorisation continue, comme quand on dit : "Il n'y a pas d'amour, il n'y a que des preuves d'amour". Il n'y a pas de détails. Tout est signe. Dieu est dans les détails.

 

- Mais cela veut dire aussi que le bonheur est encore une recherche d'harmonie entre mon corps, ma raison, mes sentiments. Autrefois, on parlait d'âme, d'esprit et de corps. Ou on pourrait dire encore comment ce bonheur est une énergie qui unifie à la fois mon imaginaire, mon intelligence rationnelle, mes émotions, mes affects. C'est une certaine façon d'être présent à soi-même, mais aussi dans mes relations aux autres.

 

- Le bonheur n'est pas ailleurs qu'en nous-mêmes. Je ne peux pas déléguer à d'autres mon fait de vivre. Mais c'est là que peut commencer la faiblesse du bonheur : je ne fais pas confiance à mon expérience propre. Mon expérience est divisée, cassée, réduite, déformée, conformée par tous les sens dominants venus d'ailleurs.

 

La connaissance de moi-même, avec le désir de connaître et la peur de savoir (cf maladie) peut m'éloigner de moi-même.

 

Je veux vivre le bien-être qui naît avec un contact profond avec ma propre expérience vécue.

 

Je garde le contact avec ce que je ressens et je ne le barbouille pas de tous les discours étrangers entendus. L'expérience (mon) n'est pas la somme des conneries faites dans ma vie, mais plutôt la naissance du sens, ma vie à l'état naissant (experiencing).

 

- Et mon bonheur, pour croître, a besoin d'une sorte d'enracinement intérieur, d'un ancrage, en prise directe sur l'essentiel de la situation que je vis. Le bonheur ne peut pas être un à priori, un moule tout fait, un modèle breveté. Le bonheur ne peut pas être conventionnel. S'il n'est que l'apparence, il ne tient pas longtemps, le centre de la personne n'est pas touché.

 

- Le bonheur du bonheur, c'est qu'il n'est pas compétition, concurrence. Il n'a pas besoin d'épater autrui. Le bonheur n'est pas une façade.

 

- Nous sentons bien que le bonheur n'est pas un problème d'école, d'abstraction. Le bonheur est simple, concret, présent. Il ne commence pas demain, ou peut être après-demain. Il est l'art de me conduire maintenant.

 

- Le bonheur est un contentement d'accord avec soi qui n'est pas autosatisfaction, autosuffisance ou auto-dégustation, mais au contraire un éveil constant à la saveur de vivre, même à la ferveur, à la succulence, à la fruition de vie, à l'étonnement d'être en vie, un éveil à l'inconnu, au nouveau.

Le philosophe BACHELARD disait comme prière : "Donnez-nous aujourd'hui notre faim quotidienne".

- Le bonheur en acte, c'est l'invention de nouvelles possibilités de vie, de nouveaux modes d'existence ou d'approfondir sans fin une passion devenue ¤uvre.

 

- J'aime ainsi comprendre le bonheur comme notre créativité d'existence, notre pouvoir d'exister plus et mieux. Au fond, le bonheur c'est la qualité que nous savons donner à notre vie. C'est l'amour de la vie vivante, vivifiante qui se déploie en nous et autour de nous. Mais c'est l'amour de Dyonisos et d'Apollon. Raison, émotion, imaginaire.

 

- Le bonheur n'est pas à côté de nos actes, comme "en plus ". Il est dans chacun de nos actes, dans notre voix, notre sourire, notre décision.

 

- Au fond, le bonheur, c'est une tendresse envers la vie et une exigence de se tenir debout, droit, dans la verticale de nos valeurs.

 

- Au fond être heureux, c'est être éveillé au sens du bonheur, dans la plénitude de toutes ses dimensions.

 

Ne pas oublier :

- Le bonheur est une pratique jubilatoire de l'art de vivre. Il est à la fois dans le rire, dans l'humour, dans la plaisanterie, dans le gai savoir. Je ne dirai jamais assez la légèreté qu'il met dans nos vies, l'appel d'air ansi créé.

 

Il secoue nos vieilles peaux, allume nos manières d'être.

 

Pour construire/recevoir notre bonheur, nous avons besoin d'une démarche personnelle. VALERY nous dit : "Le spontané est le fruit d'une conquête". Nous avons sans cesse à apprendre et à désapprendre. GOETHE nous rappelait : "Je déteste tout ce qui ne fait que m'instruire, sans augmenter mon activité ou l'animer directement".

 

Nous avons besoin d'une démarche personnelle du bonheur :

 

- parce que l'exhortation au bonheur aboutit à un moralisme que chacun récuse. Le bonheur ne relève pas d'exhortation sommaire du genre "sois raisonnable", "c'est bon pour toi..", "ça te fera du bien, secoue toi...". Tout ceci est emplâtre sur jambe de bois.

 

- parce que nul ne peut être contraint au bonheur (on voit mal le bonheur obligatoire), mais chacun peut le chercher.

 

- parce que nous avons besoin de réviser notre bonheur (toujours la métaphore du moteur) tant nous risquons de nous bloquer dans nos rigidités, nos modèles anciens, nos routines bousculées (ne serait-ce que par les êtres chers autour de nous).

 

La plénitude de la vie n'est pas un état fixe, figé. C'est un processus sans cesse en mouvement. Par exemple, vouloir figer le bonheur de tel âge à un autre âge ne peut être que décevant. "Comment arriver neuf à chaque âge de la vie ?" nous dit CHAMFORT.

 

- parce que personne n'est déjà parfait, déjà parvenu à la béatitude absolue. Plus est en nous.

 

- parce que nous voulons élever notre niveau d'improvisation du bonheur.

 

J'appelle démarche une marche unifiée (non pas un travail en miettes) de notre personne :

- se fondant sur notre vision du monde et notre visée de valeurs,

- à l'écoute de ce qui se passe en nous et autour de nous (les flux intérieurs et historiques),

- qui nous permet de poser des actes.

 

Ma démarche est un cheminement qui ne sépare pas une manière d'être au monde et une méthode de penser, d'agir... "Le bonheur a sa méthode", disait NOVALIS.

 

Tout ce qui suit découle de l'approche du bonheur comme art du temps.

 

Le temps humain ne précède pas l'homme. Il est au contraire la conséquence même de la façon dont l'homme choisit de se vivre.

 

Mais, "Ce n'est pas le temps qui nous est donné", écrit G. POULET, "c'est l'instant. Avec un instant donné, c'est à nous de faire le temps."

 

Mais il y a au moins deux formes d'instant : l'instant comme plénitude du temps, et l'instant comme refus du temps (moi je vis dans l'instant, je ne veux pas de projet).

 

La densité, l'intensité de l'instant ne vient pas de la pulsion aveugle, mais du rassemblement de tout l'être de la personne.

 

L'instant signe ma présence ou mon absence. Trop souvent la présence est le rendez-vous des absents. Nous avons l'air d'être là, mais nous ne sommes pas là. Nous sommes préoccupés, tellement occupés que nous sommes toujours ailleurs. L'efficacité va s'en ressentir et la présence.

 

Saisir l'instant, c'est le point de départ, le commencement, le contact avec mon expérience. Avec l'instant de bonheur, nous sommes toujours des débutants. C'est toujours comme la première fois.

"Non le moment intense

"Isolé, dénué d'avant comme d'après

"Mais bien toute une vie brûlant à chaque moment ".

East Coker - T.S. Eliot

 

Mais il y a aussi une autre raison de mieux savoir vivre l'instant, c'est l'accélération de tous nos modes de vie : le "temps réel" l'instantanéité et la dictature de l'urgence les") Pourtant, TALLEYRAND disait déjà : "quand c'est urgent, il est déjà trop tard".

 

L'instant, c'est à la fois le moment opportun (KAIROS) à saisir, mais c'est aussi le moment attentionné à créer, le moment où l'être le plus dispersé, le plus désuni conquiert son unité.

 

Nous avons donc deux formes d'instant heureux. L'instant donné vécu par surprise, et l'instant construit vécu par concentration. Et selon le vieux dicton : " chaque instant est la meilleure des occasions ".

 

L'INSTANT DONNE :

 

"Il y a des moments où le bonheur fond sur nous, sans raison apparente, au plus fort d'une maladie, ou pendant une promenade à travers des prés, ou dans une chambre obscure où l'on s'ennuie, on se sent tout à coup absurdement heureux, heureux à en mourir" écrit Julien GREEN dans son Journal (10 mai 1932).

 

Georges HALDAS : L'Etat de Poésie , Carnets 1973.

Les Minutes Heureuses : "Nous partirons, une fois de plus, de la formule inépuisable de Baudelaire, évoquant les minutes heureuses de notre vie. Voici : vous sortez un matin de chez vous. Il a plu durant la nuit. Mais le ciel, à présent, est découvert. Vous faites, comme d'habitude, tout à fait comme d'habitude quelques pas dans la rue. Et soudain, sans raison apparente - c'est à dire : pour des raisons trop complexes à démêler - vous vous sentez investi d'un bonheur sans nom. Quasi absolu. Un bonheur où il entre, à la fois, de l'élan et du repos, de l'allégresse et de la sérénité, une pleine conscience en même temps que l'oubli de soi ; et qui vous donne, en cette minute, le sentiment d'être totalement présent et à vous-même et au monde. Non plus d'exister seulement, mais de vivre - enfin ! - comme cela n'arrive presque jamais dans le cours ordinaire des choses (bien que sortir, le matin, de chez soi, relève du régime le plus ordinaire). Soulevé en cet instant par une vague de fond, puissante et douce, on se sent plus attentif en effet et plus accueillant ; plus proche, plus fraternellement proche de la réalité ambiante ; plus relié à elle aussi, comme on l'est à la réalité au-dedans de soi-même. Les deux, en l'occurrence, n'en faisant plus qu'une. Avec ceci encore : qu'on découvre, au sein de cette double relation, une surprenante nouveauté dans les choses les plus familières, qui suscite un émerveillement : jamais vous n'auriez pensé qu'elles puissent être, ces choses, en leur banalité, leur monotonie, leur quotidienneté même si belles. Plus belles que les choses appelées communément belles ! Mais simultanément vous sentez que cette nouveauté vient d'une capacité exceptionnelle, en vous, à cette minute, de les trouver telles. Comme si, non le soleil seulement, mais un soleil intérieur, plus rayonnant, plus pénétrant et à la chaleur plus intime, les éclairait ".

 

Dagerman (p. 17) : "Mais tout ce qui m'arrive d'important et tout ce qui donne à ma vie son merveilleux contenu : la rencontre avec un être aimé, une caresse sur la peau, une aide au moment critique, le spectacle du clair de lune, une promenade en mer à la voile, la joie que l'on donne à un enfant, le frisson devant la beauté, tout cela se déroule totalement en dehors du temps. Car peu importe que je rencontre la beauté l'espace d'une seconde ou l'espace de cent ans. Nous seulement la félicité se situe en marge du temps mais elle nie toute relation entre celui-ci et la vie."

 

Il y a ainsi des moments de bonheur. Peu importe le nom. Vous trouvez les "minutes heureuses" chez BAUDELAIRE, les "moments merveilleux" chez Suzanne LILAR, "l'état de poésie" chez HALDAS , "l'instant poétique" chez WOOLF, "les moments parfaits" chez SARTRE, "l'instant merveilleux" chez A. WATTS, le "peak experience" chez MASLOW, les "moments privilégiés" chez PROUST, les "moments" chez Marion MILNER etc.

 

Il s'agit ici principalement de notre disponibilité, de notre ouverture, de notre capacité à recevoir... Mais trop souvent nous sommes indisponibles, nous n'avons pas le temps. Nous n'avons jamais le temps. Nous passons à côté de ce qui aurait pu nous gorger de joie. Nous avons à quitter nos blindages, nos rigidités, nos accoutumances.

 

Il y a plus. Chaque moment fort de ma vie est une source éternelle, quelque chose qui nous soutient, un ressourcement précieux. Un moment de bonheur ne disparaît pas.

 

"A thing of beauty is a joy for ever" KEATS.

 

Dans ces moments d'être, pas de décalage entre l'être et l'apparence. Dans l'apparence, l'essence, le sens et les sens à la fois.

 

L'INSTANT CONSTRUIT :

 

Nous savons bien que "l'essentiel est sans cesse menacé par l'insignifiant" René CHAR. C'est pourquoi nous n'avons pas seulement à capter, à saisir des instants heureux, mais nous avons aussi à les créer.

 

L'instant heureux n'est pas simplement donné, il faut le découvrir parce que notre rapport habituel, conventionnel, au temps recouvre, masque la qualité de notre vécu.

 

HALDAS : "Le doute commencera de m'assaillir le jour où je n'éprouverai plus d'émotion poétique à propos de tout et de rien. Le jour où je cesserai de vivre en fonction des minutes heureuses. Et d'organiser ma vie pour dire chaque fois et toujours mieux, si possible, ce qu'elles m'inspirent".

 

"Se concentrer sur ce qui vient spontanément. Et aller au bout. Ne pas chercher à capter intellectuellement" HALDAS 209.

 

Nous avons à construire l'alambic de nos instants pour distiller la plus subtile liqueur de certains instants privilégiés. 

 

Découvrir le pouvoir du présent, c'est se délivrer de la pression du temps. En nous immergeant dans l'instant présent, nous découvrons la joie de nous concentrer sur la tâche. Trop souvent nous passons l'instant présent à nous lamenter du passé ou à penser au futur.

 

Mais si nous prêtons attention à chaque instant, nous établissons une relation nouvelle avec le temps.

 

Nous créons ce pouvoir stimulant dans notre journée en nous plongeant dans les instants présents, en découvrant la joie de la concentration sur la tâche et non sur le temps. La pendule ne mesure pas un tel présent.

 

 

Mais certains diront : un moment de bonheur n'est pas le bonheur. Nous avons besoin de contentement durable et non pas seulement d'une joie passagère.

 

Alors se pose la durée du bonheur et son rythme.

 

Le bonheur n'est pas l'art d'édulcorer, d'affadir le difficile d'une existence. C'est à la fois de faire face au tragique (RILKE définissait le destin comme faire face) et de survivre donc d'arriver à nourrir la vie au minimum (tenir le coup) pour qu'elle ne meure pas.

 

Le bonheur ce n'est donc pas seulement l'instant heureux c'est construire la durée avec les moments heureux. Mais cela signifie de considérer le bonheur comme un mode de vie dans une vie pleine.

 

Qu'entendre par vie pleine, épanouissante ?

 

Ce n'est pas un état fixe, c'est un devenir, une direction qui est choisie par la personne totale, un processus en mouvement. Bien sûr que cela est surtout plus implicite qu'explicite. Mais ce que je fais comme acte est ressenti en bonheur ou douleur selon qu'il y a accord ou désaccord avec cette direction personnelle.

 

C'est une ouverture plus grande à mon expérience. Je suis davantage à l'écoute de ce qui se passe en moi, que ce soit pour découragement, souffrance, tendresse ou admiration.

 

Cette vie pleine est aussi une tendance à vivre plus au présent d'une façon totale. Cela signifie moins de rigidité, moins de déformation du vécu pour s'ajuster à une idée préconçue. On découvre la structure de l'expérience dans la manière dont on vit cette expérience.

 

Cela permet d'avoir accès à toutes les données possibles de la situation pour fonder sur elles sa conduite : exigences de la société, nos propres besoins peut-être contradictoires.

 

Me faisant plus confiance, je peux évaluer mieux les éléments de ma situation. Non pas de manière infaillible, mais en pondérant mieux, selon mes valeurs, les éléments qui le constituent. La personne filtre son expérience elle-même.

 

La vie pleine est une vie créatrice. Plus je deviens authentique, plus les autres peuvent m'entendre. Plus je suis unique, plus je suis universel.

 

Et je ne suis pas loin d'identifier vie créatrice et vie heureuse.

 

M'acceptant davantage tel que je suis, je peux accepter davantage les autres. Mais je peux aussi vivre dans une intimité plus grande avec autrui, autant avec mes sentiments douloureux qu'avec mes sentiments de bonheur. J'approfondis plus le développement de toutes les possibilités d'être.

 

Une vie heureuse est une vie pleine qui implique le courage d'exister dans l'amour de la vie vivante pour chacun.

 

On voit donc que dans la durée, le bonheur n'est pas une habitude figée, stéréotypée, mais un "habitus", une disposition ouverte, une activité qui devient naturelle mais consciente, qui n'est pas une possession acquise définitive.

 

Le bonheur est une présence immédiate à travers mes actes. Mais j'irai jusqu'à dire qu'il aboutit à un petit plus à chaque fois. Comme la délicatesse (invention unique à chaque fois) peut être plus grande que la politesse (résultant d'un code normalisé). Je dirai que ma pratique produit du sens. Prendre garde, le bonheur est contagieux.

 

Tout ceci se révèle dans nos occupations courtes ou longues, dans la vie de travail, de loisir, de famille, d'éducation, etc...

 

Cette vie pleine n'a de sens que quotidienne. "Comment se montrer à la hauteur du quotidien ?" Weber p. 85 "Le savant et le politique".

- Et qu'est-ce donc, d'après vous, que cette vie vivante ?

- Je ne sais pas non plus, Prince. Je sais seulement que ce doit être quelque chose d'infiniment simple, de tout à fait ordinaire, qui saute aux yeux chaque jour et à chaque minute, si simple que nous avons peine à croire que ce soit si simple et que nous passons naturellement devant, depuis bien des milliers d'années, sans le remarquer ni le reconnaître.

Dostoïevski " L'adolescent "

 

La vie quotidienne, cette vie reprise tous les jours, pourtant si souvent, négligée, peut-elle être bonheur ?

 

Je veux faire l'hypothèse que le bonheur nous échappe par le non sens donné aux répétitions monotones. L'hypothèse que je veux travailler est, que ne donnant pas d'importance aux détails de la vie de chaque jour, il n'est pas étonnant qu'ils ne prennent pas de relief pour nous. Nous pouvons devenir criminel par inattention.

 

Je veux dire que chacun des actes quotidiens a une signification qui déborde le but apparent dont nous avons conscience. Un peu plus d'attention révèle le passage insensible qui mène de la vie courante banale au style de vie et même à l'¤uvre d'art.

 

Au fond, habiter un lieu, se vêtir, manger tous les jours, se reposer la fin de semaine, faire les courses du marché ou des grandes surfaces, les loisirs, les visites d'amis, les vacances..., je pourrais continuer la litanie, tout cela ce sont des manières de vivre qui, selon l'angle de saisie, sont des contraintes, des corvées ou des petits ou grands bonheurs...

 

Ce que j'essaie de dire c'est que notre manière de constituer la vie quotidienne, inventer le quotidien, crée un style propre de bonheur ou non.

 

Comment faire un bonheur quotidien personnel dans un quotidien insidieusement colonisé, programmé par les média, les publicités, la presse ?

 

Nous banalisons, affadissons le geste quotidien. Pas étonnant qu'il soit réduit à l'aspect répétitif, plat, hygiénique, inodore et sans saveur. Pourtant, tous les matins du monde sont sans retour.

 

Rappelons nous, quand quelqu'un a disparu, nous nous souvenons alors avec émotion de ses gestes, de ses travers, de ses habitudes, de ses objets.

 

Le bonheur, c'est arriver à "voir" ce qui vit dans l'objet le plus usuel, le plus banal, dans la réalité la plus ordinaire offerte par notre destin de chaque jour. C'est l'attention à porter à chaque chose, à chaque être vivant, à chaque beauté humble de la flore, de la faune, de l'eau, de la terre.

 

"L'homme extraordinaire c'est l'homme ordinaire". L'art du bonheur, c'est d'inventer le quotidien, de ne pas le laisser sombrer dans la routine.

 

Bien sûr que nous avons nos habitudes. Même Tristan et Iseult prennent leur breuvage du matin.

 

Le quotidien, ce n'est pas la déchéance, le déchet de l'essentiel qui serait ailleurs.

 

La vie familière risque de devenir tellement familière qu'on ne la voit plus. Le familier nous échappe. La culture du bonheur, c'est l'anti banalisation de l'existence. La vie quotidienne n'est pas le résidu dérisoire de la vie essentielle.

 

En accordant aux activités répétées de la vie quotidienne la même attention qu'on accorde aux événements extraordinaires, on cherche à les saisir de manière essentielle. Tant que l'ordinaire ne sera pas reconnu comme essentiel, on croira que l'important est ailleurs.

 

Le bonheur n'est pas exceptionnel, il est ordinaire ou il n'est pas. Le bonheur est comme la musique de chacun. Bien sûr qu'il y a des hauts et des bas. Mais le bonheur, c'est le goût de vivre plus et mieux que nous avons à entretenir comme le feu.

 

Bonheur, braise ardente, conquête d'une nouvelle possibilité de vivre.

 

CONCLUSION

 

Voilà, il faut conclure.

 

Nous avons reconnu des pistes possibles que chacun peut explorer à sa guise (Ah ! ce plaisir de lire des auteurs de près 2 000 ans qui nous parlent encore). Nous avons cherché un sens possible actuel du bonheur et même esquissé, une démarche concrète.

 

Et je me souviens de YOURCENAR dans les " Mémoires d'Hadrien ", p. 172 : "Tout bonheur est un chef-d'¤uvre : la moindre erreur le fausse, la moindre hésitation l'altère, la moindre lourdeur le dépare, la moindre sottise l'abêtit". "tant que j'ai agi dans son sens, j'ai été sage". (Il faudrait tout lire des pages 171-172 de ce livre utilisé au Québec comme référence dans la formation des cadres).

 

Alors, assez de lamentations, de complaisances molles. Le bonheur n'est pas plus chance que fatalité. Il est ce que je fais de ce qu'on a fait de moi.

 

Peut être que s'éveiller fortement au bonheur, c'est s'éveiller fortement à soi-même.

 

Je vois le bonheur comme un effort pour donner à sa vie une forme dans laquelle on aime à se reconnaître, à être reconnu par les autres.

Cette élaboration de sa propre vie comme ¤uvre d'art unique correspond à une crise de sens. Une esthétique est une éthique, un choix de valeurs, une hiérarchie faite par conviction et responsabilité, pour une poétique de l'existence au quotidien. "Saveur, Savoir, Sagesse".

 

Au bout du compte, cela donne un style. Le style, c'est la mise en forme de nos pratiques quotidiennes. Le style n'est pas décoratif, il est constructif de la mise en ¤uvre de toutes nos ressources de vie.

 

Le style n'est pas exceptionnel, il est ordinaire. Le style n'est pas un luxe, il est une nécessité. Le style signe les actes. L'absence de bonheur, c'est le meurtre du sens tous les jours. Le tragique, ce n'est pas la mort une fois, le tragique c'est de s'empêcher de vivre tous les jours, chaque jour, jour après jour, et d'empêcher les autres de vivre.

 

Pour ne pas être des "morts-vivants", nous avons à célébrer la qualité de la vie, l'amour de la vie (celle dont parlait Dostoïeski) le plus possible.

 

Je vous souhaite à toutes et à tous le style du bonheur comme ¤uvre d'art -votre style.

 

C'est la grâce que je vous souhaite.

 

Merci.