Le Pen, comédien de l'imaginaire et l'insécurité

René Barbier (Directeurdu Centre deRecherche sur l'Imaginaire Social et l'Éducation, et du LaboratoireÉducation et Cultures (LEC),université Paris 8)
 

Les élections présidentiellesdu premier tour en  2002 ont sidéré la classe politiqueen France et dans le monde. Le Pen arrive comme deuxième homme ausecond tour.  Personne ne l'attendait, ni les militants de gaucheou de droite, ni les différents experts des sondages d'opinion.
Nous devons comprendre cephénomène imprévisible par la science politique.
Personnellement, cela nem'a pas étonné. J'en tire, avant tout, une méconnaissanceinouïe des mécanismes de l'imaginaire social, à la foisleurrant et créateur, dans la société contemporaineet chez ses grands dirigeants.

1. Travail, Famille Patrie

Le credode l'extrême droite pétainiste traditionnelle est repristranquillement parJean-Marie Le Pen, sous des déguisements divers. On connaîtson nouveau slogan : "socialement à gauche, économiquementà droite et nationalement français",  inventépour la circonstance et dont l'expression est si proche de l'idéologienationale-socialiste en Allemagne des années trente que d'aucunsont fait circuler récemment une rumeur affirmant que le Pen l'avaitrepris d'un discours hitlerien (ce qui semblefaux d'après le journalLibération du 25 avril2002). Le leader de l'extrême-droite ne craint pas les contradictionset se met au goût du jour, sans souci de sérieux économiqueet social. C'est qu'il fonctionne à l'imaginaireetnon à la rationalité économique.

Un sens inné del'affectivité populiste

JMLe Pen est un comédien. Il le reconnaît d'ailleurs àla télévision. Il a compris depuis longtemps que la "scènepolitique" est régie par les règles de la sociétédu spectacle. Il en use et il en abuse largement. Aucun de ses "bons mots"n'est improvisé; Tout est calculé le mieux possible en fonctionde l'état de la vie politique du moment. Mais Le Pen présenteune caractéristique habituelle chez les grands dictateurs de l'histoire: une intuition de l'imaginaire populiste.
Tous les dictateurs manipulenttrès largement les couches les plus délaissées dela population (le "sous-prolétariat" déjà dénoncépar K.Marx). Souvenons-nous de la montée du national-socialismeet du fascisme en Allemagne, en Italie, au Portugal et en Espagne avantla deuxième guerre mondiale, comme l'état de terreur descolonels grecs, des régimes d'extrême-droite d'Argentine,du Brésil et du Chili en leur temps dans la deuxième partiedu XXe siècle.
L'état économiqueactuel, dans la foulée de la dérégulation et de ladélocalisation, liée à la mondialisation, rejetteune grande partie des petites gens dans une inégalité toujoursplus vive. Les salaires sont dérisoires et les retraites correspondantessont à peine à la hauteur d'une simple survie. Les plus jeunes,surtout lorsqu'ils sont dépourvus de diplômes, trouvent difficilementdu travail. Les plus vieux sont fragilisés et soumis à toutesles violences. La bureaucratie envahit toute la société civileet les politiques semblent loin de leurs concitoyens. La peur s'amplifiesuivant la logique propre à la société du spectacle.LePen prend appui sur cet état économique et social. Ilfait semblant d'être du côté des pauvres, du monde ouvrier,en sachant qu'il existe toujours un fond de xénophobie, d'antisémitismeet de racisme chez les plus démunis. Il oublie de dire qu'il estimposé lui-même sur les grandes fortunes. Ce qui le différenciesingulièrement des leaders d'extrême-gauche du front du refusau gouvernement socialiste.
Le Pen vient d'un milieupopulaire et "sent" ce qu'il faut dire au bon moment à son auditoire.Il use d'une imagination métaphorique très habituelle dansles milieux ouvriers. Son problème n'est jamais d'apparaîtrecrédible sur le plan rationnel mais de "toucher" affectivement parune image ou une pirouette plus ou moins ironique. Les citoyens de sa régionbretonne paraissent avoir fait le point sur son attitude de comédien.Ils ne lui accordent pas leurs suffrages au même niveau que ceuxd'Alsace. Comme en milieu populaire, iln'hésite pas à donner le coup de poing. Il aime s'affronter.Il provoque Jacques Chirac dans cet état d'esprit en tentant delui imposer un "tête à tête" télévisueloù il pourrait jouer à merveille son rôle tragi-comique.Il rappelle son passé de parachutiste. L'importance de la forcephysique et de l'autorité rigide dans la famille. Deux de ses propresfilles, comme des Walkyries rayonnantes, typiquement "aryennes", le soutiennentsans jamais le critiquer, contrairement à leur mère répudiée,dont Le Pen s'est débarrassé pour revivre avec une femmeun peu plus jeune que lui, mais surtout très mondaine et qui n'ajamais travaillé de sa vie. Ce faisant, il participe égalementde l'imaginaire du peuple dans lequel le "mâle", supposé toujoursjeune et  vigoureux à tous points de vue, est valorisé.Les jeunes prolétaires qui votent pour lui peuvent y êtretrès sensibles (les moins de 35 ans représentent 30% de sonélectorat très largement populaire).

La peur de l'autre, la restaurationde la famille conservatrice, l'individualisme petit-bourgeois, le chauvinismebien français, sont les points-clés de cet imaginaire. Ilscorrespondent à des schèmes imaginaires profondémentinscrits dans l'inconscient social.

L'imaginaire du héroscivilisateur

Gilbert Durand (1) a bien montré que la constellation des images dans une sociétése regroupaient autour de trois grandes constantes : celles du schèmehéroïque, du schème mystique et du schème synthétique.Le Pen plonge littéralement dans le schème héroïquepour asseoir son image.
Le schème héroïqueest cette constante de l'imaginaire qui met en avant une figure lumineuse,vaillante, tranchante, qui se lève pour éclairer de sa puissancel'obscurantisme environnant. Le héros ("Zorro") vient défendreles faibles contre les forts, les simples contre les intellos, les pauvrescontre les riches, l'intelligence du vrai contre le mensonge travesti.
Je ne sais si Le Pen connaîtintellectuellement cette dynamique de l'imaginaire mais je suis certainqu'il la connaît intuitivement. En bon comédien il l'utilisetrès bien. Il propose d'augmenter considérablement les budgetsde l'Armée, de la police de la justice. La construction de prisons,la répression systématique sont ses chevaux de bataille.Sur le plan imaginaire, le 1er mai,  il recharge l'image de Jeanned'Arc en armure et à cheval. Son chant de ralliement est la Marseillaise.
La mise en scènede ses meetings est particulièrement soignée. Il se présente"à l'américaine", toujours fringant et en pleine forme, souriant,maniant à la fois l'envolée du verbe systématiquementcritique et du verbe en pirouette ironique. Le décor est en accordavec son allure et ses images. Ainsi on voyait une fausse flamme (emblèmede FN) tournoyer en couleur sous l'effet d'un souffle dans ses derniersrassemblements.
Dans les spots télévisésde son lieutenant Bruno Mégret, à la fois honniparlui et nécessaire spectaculairement pour le faire valoir, selonune logique bien connue des psychologues sociaux (la logique du "seconddu navire"), on voyait à chaque fois une mise en scène d'unpetit film centré sur l'insécurité des jeunes ou despersonnes âgées; ou encore de l'Etat comme monstre puisantdans votre porte-monnaie, et dans lequel le "héros" comme Zorro(Mégret en personne) arrivait au bon moment pour chasser l'intrus.

Le point zéro dela classe politique

Face à cet appel del'imaginaire bien réussi chez Le Pen, les forces de droite et degauche ne font pas le poids.
Naguère, du tempsdu général de Gaulle, il n'en était pas de même.Le général de Gaulle incarnait historiquement l'image héroïquede la Résistance et Le Pen ne pouvait se comparer. C'est tout justes'il tentait de jouer avec cette imagerie de la résistance en rappelantson action personnelle dans son adolescence.
Mais depuis la mort de deGaulle, la classe politique de droite n'a plus de leader de cette envergure.Le Président Chirac est trop marqué par les "affaires" pours'affirmer comme héros imaginaire, nécessairement "pur" detoutes taches possibles. A gauche, après la mort à la foisréelle et symbolique de François Mitterrand, il en va demême. Lionel Jospin ne peut représenter ce héros civilisateur.Il n'est pas assez direct, pas assez ferme, pas assez tranchant sur leplan des idées socialistes traditionnelles. Il n'inspire pas l'émotion,seulement la raison de la complexité, c'est à dire l'unedes approches les plus difficiles à intégrer. Celle qui pourraits'accommoder du schème "synthétique" chez G.Durand.
La gauche cherche désespérémentson héros. Elle ne trouve que des politiciens, certains douteux,d'autres, majoritaires, sérieux et dévoués mais enaucun cas susceptibles de jouer avec l'imaginaire. Mêmes des "coupsd'imaginaire", comme l'invention de la fête de la musique par J.Lang, ne suffisent pas. Les jeunes ne s'y trompent pas. Pour eux, toutse vaut. Leur attitude est d'indifférence. Aucune figure politiquene fait le poids. Excepté peut-être pour des jeunes venuscomme le leader de 27 ans de la Ligue Communiste Révolutionnaireou la figure "héroïque" d'Arlette Laguiller.
Certes le résultatdes élections à fait surgir une sorte de retournement dela conscience politique des jeunes. C'est peut-être un effet inattendude la réussite du vote en faveur de Le Pen : une résurgencede la conscience politique des jeunes.

Le héros a besoinde la menace d'un ennemi

Le schème héroïquede l'imaginaire se doit de se confronter avec un ennemi. C'est le dragondans la légende du chevalier. C'est le "Maure" chez Roland àRonceveau.  C'est Ben Laden pour Bush, Arafat pour Sharon.
Pour Le Pen, c'est '"l'immigré".
Dans ses propos, tout estorganisé pour accuser l'immigration maghrébine de tous lesmaux, et en particulier, de l'augmentation de la délinquance etde la criminalité.
S'il est vrai qu'une certainedélinquance a pu augmenter ces dernières années, laréalité a été largementgonflée par le jeu des média qui se focalise systématiquementsur le cas dramatique particulier. C'est l'image la plus tragique et laplus exceptionnelle qui compte. Où la plus banale mais mise en lumièrepour une vision en coulisse ("loft story"). L'insécuritéet l'incivilité sont prises dans ce jeu du spectaculaire. L'impressionressentie est une injustice de plus en plus évidente et une impunitéquasi absolue des délinquants. Le discours sur l'insécuritéqui s'est développé dans tous les partis politiques de droiteet de gauche a multiplié l'imaginaire de l'insécurité,selon une logique bien démontrée par les sociologues depuislongtemps (voir deuxième partie de l'article).

La famille et le schèmemystique de l'imaginaire

Le Pen sait égalementutiliser le schème "mystique" de l'imaginaire, notamment àpropos de sa conception de la famille.
Le schème mystiqueest engendré par une disposition neurophysiologique et sensori-motricevers le "dedans", de succion, de repli sur soi, de retour à la vieintra-utérine, à la protection chaleureuse et maternelle.
La famille lepeniste représentebien cette dimension de l'imaginaire. La femme est avant tout une mèrequi doit rester à sa place de mère. Pour cela l'Etat doitl'y aider en lui fournissant un salaire équivalent au SMIG. Dansce cadre le père doit retrouver sa place et son autorité.La vie sociale, extérieure, est celle de l'homme "héroïque".Il retrouve, dans l'intimité de sa famille (marié ou non,car, comme le reconnaît JM Le Pen "moderniste" on parle aussi aujourd'huide "compagne"), la sécurité de l'intime. Les positions socialessont bien cadrées. Evidemment, cela ne va pas avec l'InterruptionVolontaire de Grossesse (IVG) qui sera abolie dès que possible.La famille est d'ailleurs "française". Seule cette dernièrebénéficiera des droits nouveaux lepenistes. La "mèreau foyer" qui ne travaille pas, n'a pas d'activité politique etsociale, est centrée sur son mari et ses enfants, capable de consolerson "guerrier" de mari, est la figure centrale de l'idéologie lepeniste.On comprend que Le Pen cligne de l'œil du côté du pourcentagedes chasseurs dont le leader renâcle malgré tout.

2. Citoyennetésécuritaire et métissages culturels

Notre époque est inéluctablementsous le signe du choc culturel entre les groupes et les sociétésdifférentes. Les événements des années 90 enAllemagne et en Bosnie Herzégovine, comme la guerre israélo-palestinienneen 2002 nous montrent, à l’évidence, les catastrophes humainesqu’une cécité politique et sociale occasionne à cetégard.
Pour tout éducateur,la question qui reste posée est celle-ci : quelles sont les valeursque nous voulons inculquer à nos enfants en cette fin du XXe siècle? Quel type d’homme nous proposons-nous de former ? Quel contenu éducatifdésirons-nous voire inscrire dans nos programmes d’enseignementpour aller vers les sociétés multiculturelles telle qu'ellesse dessinent de plus en plus sous nos yeux, dans les sociétésmodernes, malgré les difficultés et les drames (François.Laplantine,Alexis Nouss)(2) .

Qu’appelle-t-on une “citoyennetésécuritaire” ?

C’est l’esprit de sécurité,toujours axé sur la défense des privilèges établis,quel que soit le groupe social concerné, qui est le frein le pluspuissant à toute évolution éducative par rapport àce problème nouveau de l’interculturalité.
Nous savons tous que cettequestion est particulièrement complexe et ne peut être traitéepar un raisonnement à l’emporte-pièce.
Soutenons comme hypothèseprincipale, qu’avec l’esprit de sécurité, c’est la peur del’autre qui est première. Cet esprit sécuritaire propre ànos sociétés modernes de plus en plus frileuses àl’égard de la différence et surtout de l’altérité,d’où vient-il ?

Encombrement et citoyennetésécuritaire.

Les citoyens françaisont littéralement été "encombrés" par le nombrede candidats aux élections présidentielles de 2002. Que faireavec tant de candidats dont on ne saisissait pas toujours les différences,mise à part la multiplication des  extrêmes ?
La notion d'encombrementa été dégagée, il y a plus de trente ans, parle Centre d'études prospectives (association Gaston Berger). Leschercheurs parlaient alors d' “homme encombré” (3)  par lesdiverses modalités de la vie moderne et montraient à quelpoint la pensée, les pratiques, les produits de l'homme contemporaindevaient tenter un dégagement nécessaire à sa créativité.C'est sous cet angle, relié à la question de l'éducation,notamment interculturelle, que j'examinerai les différentes composantesde ma problématique, en fonction à la fois de ma pratiquede psychosociologue animateur de groupes franco-allemands pendant prèsd'une vingtaine d'années et ma pratique d'enseignant du supérieurdans une université largement interculturelle.
L' “encombrement” est, sansconteste, un fait marquant des sociétés contemporaines. Ils'agit même de l'une de ses formes pathologiques. Dans les pays riches,et pour les classes sociales privilégiées avant tout,, l'abondancede biens et services, matériels et symboliques, conduisent les citoyensà ce qu'on a pu nommer l' “ére de l'opulence”. Certes, la“crise” énergétique et économique qui a touchénos sociétés à partir de la moitié des annéessoixante dix, a réduit un peu les critiques de la “sociétéde consommation” dénoncée par Jean Baudrillard en son temps(4)  Mais quiconque a franchi les limites des frontières dessociétés à technologie avancée pour regarderce qui se passe outre-mer sait très bien que la rareté, lalutte pour la survie, la société de pénurie se trouventlà-bas majoritairement et non pas ici. Le fossé se creusede plus en plus entre les sociétés pauvres et les pays d'abondanceet  l'on va,, clopin-clopant, vers une cassure internationale dontles conséquences catastrophiques ne sont pas encore imaginables.
Un film tourné parla B.B.C. intitulé La Marche , nous proposait il y a déjàquelques années, une politique-fiction fondée sur la “bombedémographique” et la faim en Afrique. On y voyait des millions d’Africainsnon-violents, décidés de venir mourir de faim, sous nos yeuxde nantis, en Europe, plutôt de rester avec leur mort secrètedans leur pays. Evidemment ils étaient arrêtés parla force armée au seuil de l’Europe.

La notion d'encombrement

Gaston Berger proposait dedistinguer dans l'encombrement de notre vie deux types de productions :d'une part des “réserves” dont l'utilisation est différéeet de l'autre les “déchets” (machines obsolètes, méthodessupplantées, institutions vidées de leur substance, idéesinadéquates). Aujourd'hui la tendance s'est encore développéeavec l'ère de la société de communication et d'information.Néanmoins, il n'est pas facile de définir l' “encombrement”.Evidemment on pourrait le définir comme un “trop” de quelque chose.Mais parfois l'encombrement résulte justement d'un “manque” (songezaux encombrements automobiles et, complémentairement, au “manque”de voies de dégagement). Il s'agit plutôt d'un décalageà un moment donné d'une structure sociale entre un “trop”et un “pas assez”. Or ce décalage est inéluctable dans nossociétés à haute technologie, dont chaque nouvelleinvention accélère le processus. Comme l'écriventles auteurs de la revue Prospective ( p.29) “dans son activitécourante, un homme utilise des moyens pour effectuer une tâche quise situe dans un espace ou domaine d'action. Il apprécie les résultatsde son action par référence à une norme, pour permettreun éventuel ajustement. Le phénomène d'encombrementpeut se rencontrer à chacun de ces niveaux : moyens à utiliser,tâches à accomplir, espaces dans lesquels se réalisentces tâches, normes de résultats exigés”. Au niveaudes moyens d'action l'encombrement se situe principalement dans la surinformation.Quel responsable peut réellement se tenir au courant de la massed'informations spécialisées dans son champ professionnelaujourd'hui ? Mêmes les chercheurs spécialistes n'arriventpas à lire tout ce qui les concerne et le traitement informatiquedes données n'empêche pas d'être submergé parune surabondance informationnelle comme on peut l'expérimenter eninterrogeant une banque de données sur un sujet précis. Insistonssur un aspect de la logique de l'encombrement pour ce qui nous intéresse: la liaison entre l'encombrement politique et la décitoyennisation.

L'encombrement politiqueet la décitoyennisation

Par “décitoyennisation”,j'entends un processus qui conduit chaque citoyen, dans un moment de l'histoired'une société, à abandonner peu à peu au profitde l'Etat-Providence, les droits et les devoirs qui sont les siens dansune démocratie authentique. Mais plus il délègue aveuglémentà  l'État son pouvoir de citoyen et plus la politiquedevient pour lui un objet sans valeur. Aux prises avec une sorte de miragesécuritaire, le citoyen "sans appartenance" (Gérard Mendel)(5) délaisse les élections pour des plaisirs plus personnels.Devant la chute des grandes figures symboliques qui lui donnaient du sens,on ne s'étonnera pas qu'il en arrive rapidement à un "fatigued'être soi" (Alain Ehrengerg) (6) pour reprendre le titre d'un ouvragestimulant. Cette fatigue d'être soi dans la non-reconnaisance sociale,liée à la "monté de l'insignifiance" dont parle CorneliusCastoriadis (7) , débouche alors sur le suicide et sur la barbariecomme le fait divers de la tuerie de la mairie de Nanterre en 2002 l'adémontré.
Plus que les objets, Baudrillarda bien repéré que ce sont les signes qui nous envahissent.Le citoyen actuel est soumis à un bombardement journalier de signessonores, visuels, grossiers ou subtils, silencieux ou tonitruants qui serventde points de repère à la facticité de la vie sociale,politique et culturelle étalée au grand jour des médias.Certes il en filtre un très grand nombre, mais comment peut-il nepas entrer dans un sentiment diffus d'inutilité généraliséed'une information d'autant plus imposante qu'elle ne porte pas sur l'essentiel.Plus que tout autre, le champ politique est saturé par cette enfluredu signe.
Les “jeunes” ne s'y trompentpas, sans toujours l'analyser correctement, et se désintéressentdu jeu électoraliste de leurs parents. Beaucoup de jeunes s'organisentdans des groupes et des “clubs” qui expriment ouvertement cette attitudede décitoyennisation, tout en manifestant les modalités del' “air du temps” : l'individualisme post-moderne (club de mini-informatique,de modélisme, de “fans” de vedettes de la chanson,, groupes "rap",soirées "rave" etc). Leur connaissance de l'Histoire devient deplus en plus lacunaire, émiettée, d'une actualiténon reliée.
 Corrélativementaux notions de droits et de devoirs, la notion de citoyenneté esttraditionnellement fondée sur l'idée même de menace.On devient  citoyen en se croyant menacé, d'une manièreimaginaire ou réelle. Ainsi, lors de la naissance de la démocratieen Amérique, les membres du May Flower scellent un Pacte fondantleur citoyenneté en présumant de l'hostilité des occupantsdes territoires où ils allaient débarquer. Cette dimensionde la menace nécessaire dans toute citoyenneté traditionnelleest prise en compte et mise en scène dans le jeu de la “sociétédu spectacle” (Guy Debord). Que deviendrait le jeu politique sans les figuresgrandguignolesques de quelques agitateurs meurtriers du Moyen-Orient oules actions spectaculaires de quelques groupuscules dont l'ombre “menaçante”est sans cesse profilée par les journalistes et l'influence du cinémaet de la télévision. Évidemment, lorsqu'ils réussissentleur coup, comme le 11 septembre 2001 à New-York, la "menace" enfinréalisée coagule les peurs et les haines corrélatives,divisant la société en "bons" et en "méchants". Lavieille dichotomie facile de la pensée politique reprend ses droits.La barbarie est encore plus près de nous que jamais.
La plupart des films d'actionmade in USA excellent à montrer la réorganisation de la sociétécivile : celle du “cow-boy” contemporain abandonné par l'Etat etseul contre tous, ennemis et amis, pour rétablir la Justice et l'Amourde la Patrie (cf. la série des Rambo et ses ersatz multiples). Maisquelle véritable menace permettra la création d'une citoyennetéeuropéenne démythifiée ? Est-ce vraiment celle d'unSaddam Hüssein déguisé en guerrier nucléaireou d'un Ben Laden fantômatique dans l'esprit des gouvernants Outre-atlantique? Ou celle du leader palestinen Yasser Arafat, pourtant quasiment prisonnierdes militaires israéliens,  dans les fantasmes obsessionnelsdu leader sioniste Ariel Sharon ? Qui peut encore y croire ? Est-ce cellede l’ “invasion” des immigrés dans les pays européens ? Jusqu'oùira ce jeu des signes de la peur à travers les médias ? Lesélections présidentielles et légistatives françaises misent souvent sur ce phénomène de sociétéet on  voit et on entend rappeler les éternelles incongruitéset absurdités sur la politique de l'immigration en France et lepseudo concept “scientifique” de “seuil de tolérance” de la partde tous ceux qui s’appuient chauvinement sur le sens de la “citoyennetéfrançaise”.
Cette notion de “seuil detolérance” aux étrangers est bien une des composantes dumythe de la menace inhérente à la conception de la citoyenneté.Il s'agit d'une représentation elle-même largement mythique,sans contenu objectif. Chacun sait que les millions de réfugiésdans le monde, viennent principalement de pays pauvres du Sud,  sontà 97% accueillis par des pays pauvres du Sud. Sa fonction socialeest de garantir l'idée de menace potentielle qui impose de plusen plus une citoyenneté sécuritaire dans les pays européens.C'est dans les années 50 et 60 qu'apparaît, en France, l'idéede l'existence d'un seuil de tolérance aux étrangers. Ce“seuil” définirait une proportion d'étrangers à nepas dépasser dans la population d'accueil sous peine de voir surgirdes conflits sociaux interethniques et des réactions de rejet. Ilserait fixé à 10%, selon ses propagateurs. Or de nombreusesétudes ont montré l'inanité scientifique de ce “seuilde tolérance” (8)  . Malgré tout, il résistedans les mentalités politiques car sa fonction n'est pas làoù on l'affirme. Le “seuil de tolérance” est un élémentimaginaire de l'objet “menace” inhérent à notre citoyennetéet il est rappelé à chaque fois par les idéologuesles plus en vue de la presse conformiste : ainsi dans Valeurs actuelles(23/24 mai 1982) on trouve cette citation de Pierre Gaxotte : “il est admisqu'une nation peut absorber 7% d'étrangers sans s'altérer.La France a atteint la côte d'alerte et, dans douze régionssur vingt, l'a dépassée. La France devient une autre nation”.
Devenir une autre nation,voilà la grande peur des Français ignorants. Sait-on qu'ondevient une autre nation beaucoup plus par l'emprunt d'idées, deconceptions du monde des pays économiquement les plus en vue,, quepar l'arrivée de personnes physiques étrangères souventdépourvues de culture cultivée dans leur propre pays. Cesélans sécuritaires sont fondés sur des conceptionsdignes de l'avant-guerre en Europe. Faut-il rappeler le travail, un peuironique, de Ralph Linton (“One hundred per cent american”) quimontre la multiplicité des emprunts faits par la sociéténord-américaine pour aboutir à une culture 100 % américaine(9)  ! Avec un peu de lucidité, nous savons bien que nous devenonsplus “Américains” par les produits importés, les modes affirmées,les novations technologiques et scientifiques, les influences artistiques,que “Algériens” ou “Africains” dont les représentants peuplentnos taudis urbains. En vérité, nous ne recevons pas assezd'influence de ce côté là de nos frontières.Le “seuil de tolérance culturelle", si jamais il en existait un,est loin d'être atteint, même s’il nous faut reconnaîtreque ce sont presque toujours les communes populaires qui accueillent leplus d’étrangers et se trouvent placées devant des alternativesdifficiles.
Nous avons tout àgagner à explorer les manières de sentir, d'interpréterle monde venues d'Afrique et d'Asie pour équilibrer celles importéesd'Amérique. De plus en plus notre citoyenneté sécuritairedeviendra, par la force des choses, une citoyenneté métisse.Je veux dire par là une citoyenneté qui devra tenir compte,dans la définition de sa nature, de ses droits et obligations, toujoursen création,, des spécificités culturelles, non seulementdes nationaux de souche, mais également des nouveaux citoyens venusde cultures différentes. Ces considérations ne doivent pasmasquer pour autant la réalité psychosociologique des problèmesposés par l'afflux d'étrangers aux moeurs différentesdans des localités urbaines non préparées et qui ontdéjà fort affaire avec des questions de chômage, d'urbanisation marginale et de délinquance. Encore faut-il cernerles données et ne pas confondre toutes les solutions.

L'encombrement psychiquedu citoyen sans appartenance

Le citoyen sécuritairese voit de plus en plus et de mieux en mieux circonscrit et condamnéà intégrer une masse d'informations qui renforce son attitudede soumission à l'égard de l'Etat-Providence. Toutes formesd'assurances lui sont proposées à chaque moment et pour chaquetrajet de son existence. Les discours politiques bondés de représentationsidéologiques sur la sécurité (des biens, des personnes,des idées, des valeurs, des mythes etc) sont monnaie courante. Sila vie en acte lui impose une prise de contact avec une diversitéextrême de valeurs sociales et de conduites humaines, l'idéologiesécuritaire le cantonne dans une rassurante et illusoire stabilité.Certes, il y a des dérapages dans cette logique de l'immuable. Ilne se passe pas quelques mois en France sans qu'une“bavure” policière,comme on dit pudiquement, ne vienne grossir les faits divers de l'absurditéhumaine, petite soeur de l'esprit sécuritaire. Le citoyen sécuritaire,sans cesse menacé par ses propres pulsions agressives fantasmées,vit dangereusement accablé par les images d'innombrables ennemisde l'intérieur qui le traquent de son réveil jusque dansson sommeil. Didier Anzieu, dans la revue Prospective déjàcitée, a souligné que la conception freudienne de l'appareilpsychique met en évidence une fonction essentielle de celui-ci :la défense contre l'encombrement : “l'angoisse veut dire : je vaisêtre débordé. Elle conduit l'appareil psychique àimaginer l'état de catastrophe où il serait si le débordementavait effectivement lieu : désagrégation, destruction, disparition; c'est là son effet déprimant” (p.79). Nous pouvons nousdemander de quel citoyen il s'agit là ?
Erich Fromm avait, en sontemps, mis en lumière qu'une société pouvait êtremalade et folle, comme un individu (10).  Notre citoyennetésécuritaire européenne n'est-elle pas le symptôme dela pathologie généralisée de nos démocraties? Le citoyen sécuritaire a, maintenant, son propre code symbolique,avec son langage spécifique qui s'exprime quand, par exemple, ildécrit une agression : c'est le “langage de l'insécurité”dans la description des faits. Dernièrement, un jeune conducteurde bus en situation précaire, invente une agression incendiaireà son encontre pour changer de lieu de travail. Aussitôt,l'ensemble des conducteurs, sans plus de preuves que les propos rapportés,se mettent en grève pour une journée. Rapidement on apprendqu'il s'agit, purement et simplement, d'un mensonge., mais d'un mensongeplausible compte tenu de l'imaginaire de l'insécurité omniprésentaujourd'hui. Les auteurs d'un livre paru il y a quelques années,parlent de la “prise en charge” de l'incident par ce langage, d'oùla possibilité d'être totalement imaginaire. Il y a un jeude renvoi en miroir entre l'acte et le récit. Les stéréotypesfonctionnent de manière imaginaire dans une escalade vers l'horreur: si les cambrioleurs se sont contentés de voler quelques objets,les autres phases du vol seront évoquées comme ce qui auraitpu arriver. L'événement vécu devient seulement lepoint de départ dans l'exploration d'un horizon de débordementssinistres et de conséquences catastrophiques. (11)
On ne s'étonnerapas, alors, de voir, en ces temps tourmentés, des jeunes policiersinexpérimentés tirer sur tout homme en fuite, nécessairement“dangereux criminel” dans leur imaginaire. Inversement, on est de plusen plus effrayé de constater comment la haine monte en flèchedans nos lycées et nos universités jusqu'au point oùles appels aux meurtres des juifs sont entendus au cœur même desuniversités les plus ouvertes à l'humanisme intrerculturel.Nous avons évité de justesse en France la confrontation juifs-arabespendant la guerre du Golfe, malgré ses conséquence désastreusessur le plan éducatif. Je ne suis pas certain qu'on puisse retenirla pulsion de mort collective largement en marche dans la jeunesse àl'heure actuelle.  Comme l'indiquent les auteurs précités,il y a une relation entre les agressions, leurs amplifications et les stratégiesde protection adoptées. La protection s'effectue en anticipant desincidents de plus en plus graves. C'est la “logique du pire”. La rumeurs'installe en écho et réactualise sans cesse une menace justifiantla permanence du sentiment d'insécurité. Ici entre en jeul'écriture de presse, parlée ou écrite, qui commentele fait divers en le réduisant au maximum indispensable pour servirde support à la leçon qu'il s'agit de tirer. Ainsi dans ledéchiffrage qu'il propose de l'agression, l'imaginaire du citoyensécuritaire dépasse les circonstances d'un incident pourviser un horizon politique. On parle de l'incapacité des gouvernants.On fait le procès de l'Etat au lieu et place du délinquant.Puisque l'Etat ne parle que de réinsertion, de prévention,d'assistance à propos de la délinquance, il n'est pas ducôté de la loi et de l'honnêteté.
 En fait, le discoursà l'encontre de l'Etat est un discours d'orphelins évoquantla nostalgie d'une supposée société passéeoù le consensus suffisait à garantir la sécuritéet qui était régie par le principe d'ordre hiérarchisépar des valeurs. La récrimination envers les divers agents du systèmeétatique montre que les gens vivent en deuil d'un Etat-pèredont les représentants n'arrêtent pas de tenter de calmerl'angoisse collective par des pouvoirs de répression accrus et,souvent, inefficaces de par la logique même du système misen place. Ainsi le citoyen sécuritaire d'aujourd'hui, est bien installédans un imaginaire de l'insécurité qui peuple son inconscientde monstres toujours plus menaçants. Cet imaginaire est d'autantplus efficace qu'il s'étaye sur des angoisses archaïques dedestruction, de morcellement, d'insécurité ontologique.
Max Pagès a montrél'étayage multiple de ce qu'il appelle un “système socio-mental”déterminant les conduites sociales. Ce système est définipar trois structures d'ordre différent qui entretiennent des liensréciproques :
 - Des structures dedomination au sens sociologique (pouvoir et idéologies)
- Des structures inconscientesau niveau psychologique (fantasmes de toute puissance et de destruction).
- Des structures corporellesde tension et d'inhibition. Dans un système donné, et j'ajouteraien particulier dans le système sécuritaire de notre citoyenneté,le pouvoir produit de la fantasmatisation et de l'inhibition corporelle; la fantasmatisation produit du pouvoir et de l'inhibition corporelleet celle-ci produit du pouvoir et de la fantasmatisation. (12)
L'encombrement psychiquedu citoyen sécuritaire est constitué par l'amoncellementextraordinaire des déchets imaginaires de la peur qui, àla fois, demandent toujours plus de pouvoir répressif, excitentde mieux en mieux nos fantasmes de destruction et paralysent sans cessedes actions individuelles et collectives vraiment responsables. Cet encombrementpsychique du citoyen sécuritaire n'est qu'une manifestation de lapeur de vivre, une sorte d'enterrement de première classe d'uneauthentique citoyenneté démocratique.
Max Pagès a analyséd'une manière éclairante les événements historiquesde la fin du XXe siècle à la lumière de sa problématique.(13)

Bibliographie

(1)Gilbert Durand, Les structures anthropologiques de l'imaginaire,Paris, Bordas, (1960), 1973
 (2)François Laplantine, Alexis Nouss, s/dir, Métissagesde Arimboldo à Zombi, Paris, Pauvert, 2001, 634 p.
 (3)Prospective, n°15, L’homme encombré, ouv.coll., Paris, PUF, Avril 1969
(4)Jean Baudrillard, La société de consommation,Paris, idées/Gallimard, 1979
(5)Gérard Mendel, 54 millions d'individus sans appartenance,Paris, Robert Lafont, 1994
(6)Alain Ehrenberg, La fatigued'être soi, dépressionet société, Paris, Odile Jacob, 1998
(7)Cornelius Castoriadis, La montée de l'insignifiance, Carrefoursdu Labyrinthe IV, Paris, Seuil, 1996
(8)D. Cuche, Les bornes de la tolérance ou la tolérancebornée, notion et usage du “seuil de tolérance”, Pour,vers une société multiculturelle, n°86, Nov-Dec 1982,Toulouse, pp 23-30
(9)Ralph Linton, One hundred per cent american, in The American Mercury,Vol XI, 1937, pp 427-430, cité par Simone Clapier-Valladon, Panoramadu culturalisme, Paris, Epi, 1976, p.109
(10)Erich Fromm, ,Société aliénée etsociété saine, du capitalisme au socialisme humaniste, psychanalysede la société contemporaine, Paris, Le courrier du livre,1972
(11)Werner Ackermann,  Renaud Dulong,  Henri-Pierre Jeudy,Imaginaires de l’insécurité, Paris, Librairie desMéridiens, coll. réponses sociologiques, 1983
(12)Max Pagès, Systèmes socio-mentaux, Bulletin dePsychologie, Paris, T.XXXIV, n°350 1981
(13)Max Pagès, Le phénomène révolutionnaire: une régression créatrice, Paris, Desclee de Brouwer,1998

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