DE LA PROFONDEUR EN EDUCATION
 
 

à Kostas Axelos
 
 

PROFOND ET PROFONDEUR.
 
 
 
 

- Le Profond est immanent, incarné, ici et maintenant, en mouvance.
 
 

- La Profondeur est transcendante, ailleurs, tout-autre, insaisissable, non-rationalisable, au-delà du temps et de l'espace, innommable, sans naissance et sans mort, englobante.
 
 

- Entre le Profond et la Profondeur, un lien de réciprocité nécessaire et l'espace de l'imaginaire.
 
 

- Un jour, la Profondeur est feu. Le Profond naît du Superficiel, comme la flamme de l'étincelle.
 
 

- La Profondeur connaît toujours le côté printanier du Superficiel. Le Profond s'arrache au Superficiel et croit rêver.
 
 

- Dans le monde des Superficiels, le Profond devient tout-à-coup aveugle, sourd et muet. La Profondeur lui redonne la parole, lui ouvre deux fois les yeux et lui fait entendre le son de l'herbe sous l'acier.
 
 

- Quand le Superficiel croit avoir gagné sur la Profondeur, s'ouvre le monde des images closes.
 
 

- Le Superficiel porte le Religieux comme une ombrelle. Le Profond préfère regarder le soleil en face pour comprendre d'où vient la nuit.
 
 

- Pour frôler la Profondeur, il faut être profond comme un chat. Pour être Profond jusqu'au bout, il ne faut pas craindre d'approcher de la Profondeur.
 
 

- La relation entre le Profond et la Profondeur est un principe de vie et un rapport à l'inconnu. Elle instaure la catégorie de l'Ouvert et du Sacré dans le monde.

Elle ouvre les vannes du Symbolique.
 
 

- La Profondeur n'a pas besoin de dogmes, de rituels et de Grands Prêtres pour être. Elle est donnée d'avance à tout ce qui vit.

Elle est dans l'existence comme la couleur dans le bouquet de fleurs, l'océan dans la vague.
 
 

- La Profondeur donne au Profond sa lumière et son sens.
 
 

- Le Profond donne à la Profondeur son existence concrète et sa voix toujours inachevée.
 
 

- Le Profond, par son existentialité, instaure les catégories de l'ambivalence, de la complexité et de la finitude. Sa relation à la Profondeur est conflictuelle car le Profond exige un sens et la Profondeur est, à la fois, l'inconnu du sens et l'appel du sens.
 
 

- La Profondeur peut être approchée d'une façon verticale, horizontale ou transversale, entre autres...

Dans l'approche verticale, le Profond s'aiguise, s'avive, s'enfonce, se perd, mais également s'enferme dans une solitude radicale et une incommunicabilité totale.

Dans l'approche horizontale, le Profond s'amplifie, se donne, se solidarise, se multiplie, au risque de perdre sa singularité vivante, sa révolte particulière.

Dans l'approche transversale, le Profond traverse les extrêmes, affine l'ambivalence, la contradiction, le paradoxe, le conflit, le doute.

Pour lui, le bleu porte un pavé dans sa nuit cristalline.
 
 

- Plus la Profondeur s'actualise, plus le Profond devient calme et simple, en donnant moins d'importance au jeu social et à l'esprit analytique.
 
 

- Le Profond dans sa plus haute simplicité, est immergé dans l'océan de la Profondeur. Complètement ici, avec ses semblables, il est simultanément dans l'ailleurs, libre comme le vol de l'aigle.
 
 

- Plus la Profondeur se potentialise, plus le Profond devient soucieux et compliqué, en affirmant sa toute-puissance sur les choses et les êtres.

Le Profond, dans sa plus haute complication, sort apparemment de la Profondeur pour atteindre le rien de la modernité, dans l'intolérance ou l'indifférence.
 
 

- Dans les deux modes d'existence, le Profond chante à l'extrême.

Dans l'Orient du premier mode, la Profondeur est surface, le Profond souterrain.

Dans l'Occident du second mode, la Profondeur est sans visage et le Profond s'existentialise dans l'absurde.
 
 

AMOUR, MORT ET PROFONDEUR.
 
 

- Dans la Profondeur, amour et mort s'enchevêtrent sans fin et sans limite, d'une manière corpusculaire et ondulatoire.
 
 

- Le Profond passe de l'amour à la mort et de la mort à l'amour dans la fulgurance de l'instant. Il ne saisit l'un des pôles que pour mieux reconnaître l'autre.
 
 

- Pour le Profond, la mort est le sel aigu de l'amour et l'amour l'épreuve minuscule de la mort.
 
 

- La Profondeur dans son flux est amour et mort dans son reflux.
 
 

- Le Profond, dans le flux de la Profondeur, se donne et participe. Dans son reflux, il tue et prend.
 
 

- Le Profond, entre le flux et le reflux de la Profondeur, se passionne et s'élève.
 
 

- Bien ancré dans la totalité fluide du flux et du reflux de la Profondeur, le Profond est sagesse incarnée, à la fois "majesté de la quiétude" et "dynamisme débordant et fougueux". Mais l'est-il jamais vraiment jusqu'à la fin ?
 
 

- Le Profond éprouve joie et tristesse dans toute leur ampleur existentielle. Il se situe en trait d'union et reconnaît la joie et la tristesse comme deux signes relatifs de la Profondeur cachée.
 
 

- Le Profond, au sein de la Profondeur, est au-delà de la joie et de la tristesse. Moment ineffable où le Temps et l'Eternité se croisent et flambent.
 
 

PROFONDEUR, SAVOIR ET CONNAISSANCE.
 
 

- La Connaissance est territoire illimité de la Profondeur. Le Savoir, sa ligne frontalière.
 
 

- Lorsque le Profond sait, il s'arrête et s'endort.

- Lorsque le Profond connaît, il se perd et se tait.
 
 

- La Connaissance est un abîme dont le Savoir est l'hymen.
 
 

- Le Savoir est masculin et massif. La Connaissance est féminine et soyeuse.

On s'appuie, armé, contre le Savoir, mais on se glisse, tout nu, près de la Connaissance.
 
 

- L'éducation est interface entre Savoir et Connaissance. Ses deux modes d'action symbolique : le silence (du côté du Réel et de la Connaissance) et la parole (du côté de l'Imaginaire et du Savoir).
 
 

- Lorsque le Profond s'approfondit, il connait et s'allège.
 
 

- Toute Connaissance est renaissance à la Profondeur du monde.
 
 

- Tout Savoir est un fil rouge qui relie la blessure ouverte entre le vivant et l'inerte et, plus avant, entre l'inerte et le Rien.
 
 

Tout Savoir vers l'Origine devient Connaissance.
 
 

- De tout fil enflammé par le doute, il ne reste que cendre.

Quand le vent souffle sur la cendre :

où est la cendre ?

où va le vent ?
 
 

PROFONDEUR ET JEU DU MONDE.
 
 

- La Profondeur est Jeu du Monde, le Profond est jeu de l'homme.
 
 

- Entre la Profondeur et le Profond, le jeu se fait symboles.
 
 

- Quand le Profond s'approche de la Profondeur, son jeu devient un jeu d'enfant.
 
 

- Le jeu de l'homme est relié au Jeu du Monde par un sourire.
 
 

- Dans la flamme, le jeu de l'adulte ne voit que du feu.
 
 

- Dans la Profondeur, le jeu de l'enfant touche la flamme de l'eau.
 
 

- Le jeu de l'homme est relié à l'ordre social par un cri.
 
 

- Dans sa nature ludique la plus spontanée, la Profondeur est Errance.

Le Profond, dans son jeu, est itinérance.
 
 

- Entre l'itinérance et l'Errance, la mort, belle écolière.
 
 

- Entre l'Errance et l'itinérance, un seul avion, le désir ! et parfois l'amour comme un cygne, voyelle blanche.
 
 

PROFONDEUR, GROUPE ET SOCIETE.
 
 

- Dès qu'un groupe s'interroge sur la Profondeur, il s'ouvre.
 
 

- Un groupe sans Profondeur est nommé groupe "efficace".
 
 

- Du groupe-objet au groupe-sujet, l'écho de la Profondeur.
 
 

- Si le Profond est dans un groupe par un seul être, la Profondeur y fait son nid en secret.
 
 

- La Profondeur est dans un groupe hiérarchisé comme une épingle dans une botte de foin.
 
 

- L'Organisation contemporaine du social est le mode d'être d'un groupe qui présente le plus bas niveau de Profondeur.
 
 

- Partout où règne l'Organisation contemporaine, le Profond devient dissident.
 
 

- Sous l'Organisation contemporaine, la Profondeur est désordre créateur et l'ordre voudrait être Profondeur.
 
 

- Lorsque la Profondeur crée une organisation, celle-ci la change aujourd'hui en pierre de taille ou en fleur de mazout.
 
 

- La Profondeur est à l'information ce que l'oxygène est au sang.
 
 

- L'emprise de l'Organisation ? une Errance circonscrite, une itinérance assurée, un air conditionné.
 
 

- Guérisseuse de l'insécurité, l'Organisation contemporaine transforme le pollen de l'Errance en confettis multicolores pour la parade.
 
 
 
 

- Saura-t-on engendrer une Organisation sociale qui ne poserait plus l'obsessionnelle question : "comment contrôler le Monde ?" mais qui se demanderait avec le Profond : "où va le Monde ?"
 
 

SILENCE, SOLITUDE ET PROFONDEUR.
 
 

- Le silence est le vrai lit de la Profondeur.
 
 

- La solitude est la demeure du Profond.
 
 

- Le Profond va vers le silence et trouve la solitude.
 
 

- Derrière la solitude du Profond, la Profondeur joue et gagne.
 
 

- Pour le Profond, le silence est le bruit de la Profondeur.
 
 

- Lorsque le Profond a perdu sa profondeur, sa solitude devient isolement.
 
 

- Lorsque le Profond rejoint la Profondeur, sa solitude est blancheur du silence.
 
 

- Pour le Profond le silence ne sera jamais qu'un mot aux formes inconcevables. Pour la Profondeur, la solitude n'a pas de sens.
 
 

- Entre le silence et la solitude, un rien, qu'on ne peut recouvrir.
 
 

- La solitude est au silence ce que le bois est au feu.
 
 

- La mort est ce point d'être qui transforme la solitude en silence.
 
 

- L'amour métamorphose le silence en solitude à deux.

- Au fond de la Profondeur, l'univers torrentiel d'un moustique.
 
 

- A la surface du Profond, l'ouverture potentielle du zéro pur.
 
 

- Entre les deux : le "presque rien" et le "je-ne-sais quoi".
 
 
 
 

Conclusion
 
 

Le Profond et la surface : une étroite liaison.
 
 

Le Profond reste prisonnier de la blancheur des choses. Il n'est jamais très loin de la vie en acte avec son cortège de malentendu, d'ambivalence, de lâchetés et de courage incompréhensibles. Mais il est également porteur de la Profondeur qui ne le quitte jamais car il est celà même, comme un poignard planté dans l'infini.

Éloge de la surface

La surface ou plutôt "le surfaciel" ne doit pas être confondu avec le surperficiel. Ce dernier est au surfaciel ce que le fond de teint est à la peau de jeune fille. Le surfaciel vous enveloppe dès les premiers moments de votre naissance. Il représente une catégorie de contact. On sait que l'attachement va de pair avec la présence chaleureuse de l'autre, bien au delà de la simple fonctionnalité nourricière. Chez les grands mammifères comme chez le petit de l'homme le contact de la peau et la réalité du toucher (Ashley Montagu) constituent un élément essentiel de la survie et du développement psychologique. Le "moi-peau" de Didier Anzieu, à la fois protège, dessine une frontière du self, et en même temps permet l'ouverture et l'échange avec le milieu extérieur. En Gestalt-thérapie l'ancrage va toujours dans le sens d'un retour au surfaciel, à l'enracinement.

Le surfaciel s'étale à l'infini. Quand je plonge mon corps dans l'eau, je suis en contact avec toutes les mers du monde. Le surfaciel me relie à ce qui est avec une infinie délicatesse, une attention à la moindre présence. Qu'une feuille morte se détache de l'arbre en automne et tombe sur un sol déjà surpris par les premiers froids et je suis avec elle, soulevé, emporté, vers une ailleurs qui me dépasse. Le surfaciel m'ouvre à la catégorie de l'errance. Il fait surgir en moi le goût de la rêverie bachelardienne. Mais le surfaciel est fragile. Un moindre souffle l'égare. Le plus petit frémissement est un tremblement de terre.

Cette fragilité me fournit une donnée primordiale de mon existence. Je suis d'autant plus vivant que je suis dans la surface des choses, comme une goutte de pluie qui zigzague sur la vitre. Le surfaciel exige la rencontre avec ma finitude et avec le monde. C'est en devenant sans cesse immanent, intramondain, que je glisse vers la transcendance. Il faut comprendre ici le sens du visage de l'autre chez Emmanuel Levinas. Le visage d'autrui est le lieu de ma présence au monde. Quand je regarde mon prochain, je ne cherche pas la Profondeur, je la trouve. Je n'ai aucune intention, aucun projet sur l'autre. Alors la Profondeur est là, imperceptiblement cachée dans la surface d'un visage qui se donne à voir. Je n'ai rien à inventer mais tout à contempler. Si je suis dans l'attitude juste, même la chaleur du visage me touche et mon regard est une brûlure mystérieuse. Avec Maurice Nédoncelle peut-être aurais-je la chance de rencontrer la réciprocité des consciences ?

Pourquoi acceptons-nous de faire vaciller le Surfaciel - cette surface qui porte le ciel - dans les ornières du Superficiel ? Qu'est-ce qui nous pousse à devenir des êtres virtuels et spectaculaires là où nous pourrions être les mouvements mêmes, les vagues, de la surface océanique ? Les machines modernes de virtualisation - ordinateurs et autres engins - nous éloignent de la surface pour nous engloutir dans l'image. Plus exactement ils mettent à la place d'une surface réelle d'échange un plan artificiel de communication. Ce qui devrait rester un moyen technique et fonctionnel envahit notre existence concrète et nous transforme en cybernautes. Combien d'heures passons-nous devant nos écrans et combien de minutes devant notre enfant qui joue ? Sans doute ai-je l'impression de communiquer avec le monde entier parce que je peux laisser un message E-mail sur internet à mon correspondant situé en Chine. Mais jamais le message électronique que je laisserai à Bernard, mon ami vivant à Beïjin, ne vaudra une minute du dernier repas que nous avons partagé ensemble dans l'intimité de ma demeure, avec le sourire de son petit enfant et la présence aimante de nos proches. Bachelard, en grand philosophe, l'avait bien compris. Il savait cuisiner pour ses amis des plats de haute poésie poivrés de son accent inimitable. C'est pourquoi nous n'avons rien à attendre d'une éducation à distance et du mythe du "multimédia", si ce n'est un peu plus de déshumanisation, à moins d'un retournement de sensibilité éducative qui imposerait la figure d'un nouvel éducateur. L'éducation implique le contact, le surfaciel. L'éducation à distance est une aberration de notre temps post-moderne. Elle va dans le sens d'une éducation-spectacle, d'un "show" de tête à claques. Mais surtout elle rassure les politiques qui ne trouvent plus les moyens d'une véritable éducation collective. L'éducation à distance ne supporte pas l'improvisation et le chaos créateur qui sont propres à la vie. Elle nous conduit vers des procédures de fonctionnement programmé, des pseuso interactivités où les jeux combinatoires sont toujours déjà faits. Dans le multimédia nous sommes faits comme des rats. Nous entrons peu à peu dans l'ère du Nitanto éducatif. Le superficiel grignote ainsi le surfaciel. Le poète cherche désespérément celui qui viendra le surprendre : "Celui qui vient sur terre pour ne rien troubler ne mérite ni égards, ni patience" écrit René Char. Eugène Guillevic acquiesse et lui répond "Savoir nous fait porter /tout le poids de nos gestes".

Le Profond est l'homme ou la femme de la surface. Il est conscient d'engager une lutte à mort contre les impressarii du mirage. Ces derniers parlent sans cesse de l'avenir, du progrès, de la chance inespérée de vivre avec nos technologies et nos technocrates. Il se moquent volontiers du traditionnel, du "dépassé", du vieillot. Leur jouissance s'enracine dans la science-fiction qu'ils colorent selon leur humeur manichéenne en catastrophes ou en paradis ensoleillés. Ils prennent de plus en plus le pouvoir dans nos lieux quotidiens, dans nos usines, dans nos administations, dans nos universités. Ce sont les seuls "envahisseurs venus de notre monde" que je connaisse. Le Profond revendique de comprendre - de prendre avec - la parole et les pratiques des Anciens. Il inscrit cette culture du passé dans le mouvement du présent. Il ne déifie aucun symbole, il ne se vautre dans aucun mythe. Il sait que la Profondeur fait fondre l'établi, fait voler l'institué en poussières de suie. Mais c'est la vie même qu'il recueille du passé. Un élan de vie qui lui fait signe à travers les péripéties, les malheurs quotidiens, les catastrophes à hauteur d'homme. Les Anciens lui montrent le sens de l'imagination toujours en acte, de la volonté de vivre toujours sauvegardée, de la solidarité impromptue. N'est-ce pas ce que semble nous dire, dans son vieil âge, un pédagogue de la joie d'éduquer comme Georges Snyders lorsqu'il parle de son expérience tragique d'un camp de concentration dans l'Allemagne nazie ? ("Y-a-t-il une vie après l'école ?", 1996).
 
 

René Barbier