KRISHNAMURTI ET LE CONSEIL

 

Alexandre LHOTELLIER ( Juin 1996)

 

J'ai répondu spontanément à l'appel de René BARBIER, mais je crois que j'ai fait preuve de présomption : car plus je lisais, plus je méditais ce travail, plus il prenait des proportions gigantesques, et je me disais qu'il n'étais pas possible à réaliser. Alors je me demande ce que je fais ici ce soir, dans cet amphi, alors que je pourrais être plus tranquille au bord de la mer.

C'est la deuxième fois seulement dans une carrière universitaire déjà longue que je m'expime sur ce genre de thèmes.La première fois que j'ai osé le faire, c'était chez les bouddhistes, à propos de l'amour et du sacré dans le cadre de la philosophie transpersonnelle.

J'ai repris ce passage de NIETZSCHE (1) dans Le gai savoir :

<< Dieu est mort (...) N'avez-vous pas entendu parlé de cet homme insensé qui, ayant allumé une lanterne en plein midi, courait sur la place du marché et criait sans cesse :

- "Je cherche Dieu, je cherche Dieu ! "

Et comme là-bas se trouvaient rassemblés précisément ceux qui ne croyaient pas en Dieu - peut-être comme ici -, il suscita une grande hilarité.

-" L'a-t-on -perdu, dit l'un.

- S'est-il égaré comme un enfant, dit un autre.

- Ou bien se cache-t-il quelque part ? A-t-il peur de nous ? S'est-il embarqué, a-t-il émigré ? "

Ainsi ils criaient et riaient tous à la fois. L'insensé se précipita au milieu d'eux et les perça de son regard :

- "Où est Dieu ? crie-t-il. Je vais vous le dire : nous l'avons tué, vous et moi. Nous sommes tous des meurtriers. >>

Mais comment avons-nous fait cela ?

Je trouve que cette mort de Dieu rejoind FREUD (2) aussi dans L'avenir d'une illusion (1927). Et pourtant, il y a aussi le cri de MALRAUX : l'autre siècle sera spirtituel...

Et je lisais un article dans Le Monde de la semaine dernière (3) : un prix Nobel à la recherche de l'âme !...

Alors je me demande ce que je suis venu faire ici ce soir.

Est-ce que je perçois la vie comme une errance absurde ? Est-ce que je peux être l'univsersel singulier ? Est-ce que je peux exister en mon nom ? Est-ce que je peux habiter ma parole ici et maintenant ? Est-ce que je peux trouver le JE sans le MOI, où est-ce que je vais encore être le ridicule pantin d'un cirque éternel, même à l'université ?...

Voilà pourquoi je m'interroge.

J'ai des tas de notes avec moi... mais c'est uniquement pour rassurer mon angoisse... ça ne se vend pas au kilo, mais chacun se rassure comme il peut.

Voici la question que je me pose : au prix d'une quête inachevée, d'une quête du sens de vivre, ai-je fait ce que l'on a fait de moi ? J'ai besoin de dialogue, de réactions. J'ai besoin de vous pour comprendre ce que je dis, pour aller plus loin dans ce que j'essaye de dire.

Ce qui me frappe dans notre réunion, c'est que nous parlons beaucoup de mondialisme. Mais nous restons ignorant de la pensée de l'autre. L'orient est carricaturé par négligeance. Je crois que dans l'université, ce nom-là, c'est pire que ROGERS !... dont on parlera peut-être demain !...

Mais il y a encore cet infantilisme de la pensée à cet égard. Notre débilité corres-pond ici au peu d'attention, au peu de temps que nous consacrons à cette approche. Nous sommes comme des polytechniciens qui en seraient restés à un catéchisme d'enfant de la maternelle. Et nous nous étonnons d'en avoir perdu le sens !...

Et outre la pudeur, il y a une profonde raison : on parle alors qu'on devrait se taire... C'est de l'ordre du silence... Alors est-ce que l'on ose peut-être un peu transgresser ? Est-ce que je vais aller plus loin avec moi-même alors que j'ai déjà du mal à partager avec moi-même ce niveau-là ? Alors peut-être devrait-il y avoir initiation à l'ésotérique, au secret ?

Et je me demande si je parle à des convaincus, à des gens qui savent déjà et qui ne demandent qu'à être confortés dans ce qu'ils ont envie de ne pas apprendre ?

 

Et je me dis que je ne suis pas un disciple de KRISHNAMURTI. D'ailleurs, il n'en voulais pas, comme il l'a si bien dit. Mais alors, si j'ose parler ce soir, c'est qu'à deux occasions de ma vie, je suis tombé sur un livre de lui, et cela m'a énormément apporté. Et je me dis : << Pourquoi n'oserais-tu pas en parler ? Vas-tu lire, en cachette ? ...>> . Henri MILLER aussi portant en parle bien...

Dans un autre dossier, j'ai mis de côté la pagination des textes retenus. Mais je me dis qu'il était contre la mémoire, aussi ! Il me dit quelque chose, sur la mémoire... Donc je ne peux pas reprendre trop de textes...

Alors j'ai fait ce travail avec scrupules, comme un bon élève. Mais comment activer au présent notre écoute ? J'avais déjà entassé ces notes-là, et je me suis dit que j'allais faire "ça" sans... -avec d'autres notes, bien entendu !...-

Mais j'ai un conflit, des questions par rapport à cette oeuvre. C'est comme (comparaison abusive) "un long fleuve tranquille", où on voudrait naviguer, où on se baigne sans cesse, de temps en temps. Nous n'en avons jamais fini de trouver la fraicheur du sens. Alors nous le prenons, nous lisons une page, nous trouvons un thème, il y a quelque chose qui nous frappe d'instants en instants. Et c'est ce flux qui m'intrigue. Est-ce que je vais me noyer dans ce processus-là ? Où est-ce que je vais trouver autrement, chercher autrement ? Avec KRISHNAMURTI, je suis pris dans le contenu et le contenant. Je vois que l'on pourrait presque faire une théologie krishnamurtienne, on pourrait épiloguer sur tous les thèmes, mais est-ce que cela va changer ma vie ? Et c'est cela qui me trouble. Et je me dis : pourquoi cette oeuvre a-t-elle un impact ? Je n'ai pas eu le privilège de l'écouter ou de le voir vivant. Donc je suis une deuxième génération qui lit. Je me demande ce qu'il me dit ce message. Ou alors, je ne suis pas complètement d'accord, ou cela bouleverse certaines idées reçues.

Je peux lire DÜRCKHEIM aussi. Je suis allée en Inde. C'est en Inde que j'ai découvert que j'étais celte. Je suis breton, la pensée grecque est importante, la pensée chrétienne aussi, et donc, comment situer tout cela ? KRISHNAMURTI m'a aidé comme un immense courant, parce qu'il n'y a aucun nom étrange dans son discours. Il n'y a aucune appartenance de tribu. La parole circule, universelle. Ce n'est pas comme un développement discursif, comme un discours bien fait.

Mais je suis troublé, parce que j'ai lu sa biographie, et de nombreuses choses m'intriguent.

Mais par rapport au conseil, il y a sa vie concrète, c'est-à-dire le côté collectif autant que le côté personnel. Quelle relation peut-il y avoir du côté d'Indira GANDHI ? De NÉRHU ? Qu'est-ce qui se passait au niveau de ces relations entre chefs d'État responsables ? Et je m'interroge sur le silence de la guerre, de 40 à 44. Pourquoi ce pacifisme radical ? A-t-il préféré le silence, parce qu'il pensait que le travail personnel sur soi était plus important que la guerre qui se passait en Europe ? Mon interrogation est donc de savoir ce que je dois faire dans la mesure où je ne suis pas illuminé, lorsque je vis quotidiennement et que je n'arrive pas à trouver une issue à toutes mes questions.

A travers notre rencontre, on se demande quelle parole peut rassembler même si notre itinéraire de pensée est autre. D'où je parle, c'est d'une pratique de psycho-socio-machin-chose. Universitaire depuis longtemps, je me suis intéressé à la naissance de l'enfant, à l'accompagnement de mourrants, aux consultants dans les organisations. Donc KRISHNAMURTI m'accompagne dans ce genre de travaux.

Ce soir, ce devrait être un moment où il se passe quelque chose pour nous. Un moment, c'est toujours un temps bref, et c'est pour cela que je vais parler essentiellement de l'instant, du dialogue... C'est un plan hautement cartésien !

Le conseil, c'est la sagesse dans la contingence de l'unique. Au lieu de dire des généralités sur la sagesse, ce qui m'intéresse, c'est la personne en face de moi, et comment nous partageons ce type de travail-là. Le conseil classique, pour moi, ce n'est pas du tout le conseil donné : "donner des conseils". C'est tenir conseil. Et ce "tenir conseil" n'est pas une invention de "psy". C'est une invention depuis que les hommes existent : l'arbre du conseil, le conseil du village, le conseil des anciens. Le conseil n'est pas donné, il est tenu. Et tenir conseil, qu'est-ce que cela veut dire ? Voilà autour de quoi je voudrais m'interroger quand il s'agit de sagesse dans la contingence de l'unique. Et c'est une contradiction que je voudrais travailler. Car tout l'enseignement de KRISHNAMURTI est pour moi le sens moderne du conseil, ce n'est pas du tout le sens ancien. Je pourrais citer les textes de KRISHNAMURTI : << Vous me demandez conseil, mais seuls les fous sont capables d'en donner >> (dans Ultimes paroles (4)). Et en même temps, on retrouve le refus du guru : << Les guru se contentent de décréter ce qu'il convient de faire, mais dès qu'ils s'agit de passer aux actes, ils sont introuvables >>.

Mais ce qui m'intéresse, c'est l'acte sensé des existence, l'acte qui a du sens, qui prend du sens. Et Indira GANDHI lui écrit : << Mais tant de gens vous écoutent parler... Que font-ils , ensuite, chez eux, ou à leur travail ? >>.

Le mot auditeur me gène. "Conférence", "causerie", "discussion"... je ne suis pas un auditeur, je ne reçois pas passivement quelque chose. Il y a le facteur "psy". La plupart d'entre nous, dit-il, consultent trop facilement des autorités et pensent que c'est plus commode. Pupill lui écrit : << Nous avons grand besoin de votre compassion et de vos conseils pour faire un examen de conscience et avoir le courage d'agir en connaissance de cause >>. C'est cela que je voudrais bousculer. KRISHNAMURTI dit plus loin : << Ils ne vous disent pas comment penser, mais quoi penser >>. Et il montre comment on va d'un guru à un autre.

 

Pour moi, tenir conseil, c'est un voyage. La spirale mystique n'est pas loin. Créer la béance du silence qui va rompre avec le bavardage habituel lorsque nous parlons, lorsque nous faisons semblant, lorsque nous disons : -ça va ? -ça va", et que nous ne nous disons rien. Je crois que dans le vide provisoire du savoir surgit la plénitude de l'instant de la connaissance nouvelle, donnant naissance à une autre manière de s'adresser et de se répondre. Ce voyage est ouvert par la qualité d'une relation. << Être, dit-il, c'est être en relation >>. Ce voyage est ouvert par la qualité dialogique de l'expression et de l'écoute. Ce n'est pas du tout la relation maître et disciple au sens de "orateur-auditeur", au sens de "parleur-écoutant". Dans la relation, nous sommes alors tous deux travailleur de sens, en essayant de comprendre. C'est un peu une forme de socratisme. Je préfèrerais l'expression de "dialogisme existentiel".

Il nous interpelle encore dans un ancien texte sur la notion d'autorité : << Dès que vous accordez à une autorité extérieure une loi d'ordre divin et spirituel, vous limitez, vous étranglez cette vie-même que vous désiriez parachever et que vous voudriez délivrer >>. Donc, tenir conseil, ce n'est pas faire des disciples, ce n'est pas faire des gens dépendants, contre-dépendants d'une pensée qui serait supérieure. Et on voit bien ce que cela produit lorsque les gens suivent des maîtres pendant des années !...

Il y a d'innombrables textes sur l'écoute : c'est extraordinaire quand on y pense ! Les "psy" ont commencé à découvrir l'écoute très récemment, depuis environ 40 ans. Mais il ne s'agit pas seulement d'écouter, il s'agit de comprendre. KRISHNA-MURTI demandait : << Me comprenez -vous ? >>. RAJNESH répondait : << Je vous écoute >>, et KRISHNAMURTI ajoutait : << ce n'est pas suffisant... >>. Écouter, comprendre, accompagner... Il y a des langages contemporains qui reprennent ces expressions. C'est lorsque ce qui est, est perçu sans déformation, qu'il y a compréhension. Et cette compréhension engendre une qualité guérisseuse. Mais la compréhension ne peut venir que de votre propre lucidité individuelle, non par le miracle provoqué par un autre, non par l'impression, l'influence, la contrainte ou l'imposition de l'idée d'un autre.

Je suis en difficulté, parce que je vais vous parler de l'instant et parce que, dans le même temps, j'ai besoin d'un voyage.

Le conseil, tenir conseil, ce n'est pas une simple information transmise pas quelqu'un qui sait à quelqu'un qui ne sait pas. Ce n'est pas une prescription normative. Ce n'est pas une recommandation affective : "mon petit, soit gentil, fait ceci". Ce n'est pas une manipulation indirecte. Il ne s'agit pas de coloniser l'autre à un esprit nouveau ou à faire quelque chose d'autre, à un sytème de savoir étranger . Nous avons à réfléchir sur ce qu'est une discussion à plusieurs. Qu'est-ce qu'une parole à plusieurs ? Qu'est-ce qu'une méditation à plusieurs, aussi, peut-être ?

Quand j'étais en Inde, on attendait "l'heure du guru" ; quelquefois il venait, quelquefois il ne venait pas. C'était dans un ashram au nord près du Népal.

Si KRISHNAMURTI nous dit que << être, c'est être en relation >>, il est vrai alors que je suis invité, comme le dit Simone WEIL, à l'attention.

J'ai amené un cri de guerre d'un universitaire de cette maison, qui est poète par ailleurs : << nous sommes tous quelque part des criminels par inattention >>. Peut-être y a-t-il des formes d'attention entre le "skaning" de HEISWEGER, l'attention concentrée, l'attention flottante, on en parle, mais comment est-ce que je fais tout cela ? J'ai besoin d'être aidé là-dedans.

Il y a une préoccupation dialogique, parce que le non dialogique domine ! C'est parce que nous ne dialoguons pas que nous parlons du dialogue ! Si nous étions tous dialogiques, ça finirait peut-être par se savoir, et la question ne se poserait même pas ! Le dialogique, c'est le sens que je prétends donner à l'épreuve à l'autre. << Le langage est la maison de l'être >> (HEIDEGGER). Donc, comment allons-nous être à l'épreuve les uns les autres pour trouver cette relation de l'être ? C'est pour cela que je voudrais vous parler de la parole, d'une éthique de la parole.

Nous cherchons à répéter l'acte qui fait du discours de KRISHNAMURTI l'éthique d'une parole. Ce serait passer du bavardage à une parole. Qu'est-ce qui fait que cette parole-là me bouleverse ? Le silence qui soutient son dire ? Quel retour attend-il ? Comment articuler cette parole en public et un retrait silencieux ?

Sa parole, ce n'est pas une suite d'affirmation à répéter, mais à éprouver par chacun comme vrai, avec une totale liberté de la refuser. Cette parole porte sur le changement intérieur radical qui seul peut, peut-être, transformer les structures extérieures. Il veut attirer l'attention sur la stagnation psychologique d'une humanité toujours primitive dans ses jalousies, dans ses peurs, dans ses haines, dans son racisme, dans son esprit de guerre et de propriété. Il met chacun en face de sa responsabilité. << Vous êtes le monde >>, dit-il, signifie que nous contribuons tous à son état actuel !!...

Parole de braise, éclair dans la nuit,

un fil de foudre se perd dans la terre.

Un grain de soleil amorce le matin.

 

Naissance d'une parole, souffrance de l'origine,

traversée de l'orage, déchirement de l'éclair :

Le sacré en permanence est à dire.

 

Donc, ça été une immense parole pendant des années dans un océan de silence...

L'être parlant, ou une nouvelle manière de penser ?... Je sais que ce mot "pensée" n'est pas un mot krishnamurtien. Mais pour moi, cet exercice de la parole ressemble à une prière à laquelle rien ne répondait et à laquelle rien ne doit répondre. Prier, c'est parler devant un mur : le mur que nous sommes, le mur des autres, et "le mur le mien". La parole même devient ce qui fait sacrement à la place du corps.

Qu'est-ce qu'une "parole enseignante" ? J'ai toujours été troublé par ce mot : "l'enseignement de KRISHNAMURTI"... Ce n'est pas ce que j'ai reçu pendant des années ! Alors, qu'est-ce que c'est ? Qu'est-ce qu'une parole enseignante ?

Ce n'est pas une distribution d'informations en confettis. Ce n'est pas des commentaires de textes. C'est une parole qui ne cherche pas à s'imposer, à expliquer, à convaincre, mais c'est une parole qui pense devant d'autres, qui cherche à susciter un geste analogue. Je n'ai pas de parole si vous n'avez pas de parole.

Qu'est-ce qu'une éthique de la parole, si ce n'est cette réciprocité-là, et qui introduit à une herméneutique du sacré ? Ce n'est pas seulement une parole inspirée, mais c'est la passage du verbiage à la parole, à sa maturation dans le silence, quand la parole devient livre vivant. J'aime bien MONTAIGNE quand il disait : << un parler ouvre une autre parole et la tire hors comme le font le vin et l'amour >>. Et BACHELARD nous dit : << Saisir les instants où la parole aujourd'hui comme toujours, crée de l'humain >> et encore : << La Vérité est fille de la discussion, non pas fille de la sympathie. Deux hommes qui veulent s'entendre vraiment ont dû d'abord se contredire >>.

Il y a les juxtapositions de paroles, les querelles d'école, les surdités collectives, l'indifférence réciproque, les langues de bois... Mais qu'est-ce qu'une pratique de la parole à plusieurs ? Une coexistence de solitude ? Une lutte de pouvoir ? Un rapport de force ? La guerre continuée par d'autres moyens ? Un simulacre de savoir ? Un caquetoire de cacophonie ? Est-ce cela ? Un spectacle pour illusioniste ? Une auto-satisfaction béate ? Un maquillage selon le code dominant du moment ?

Pour moi, un symposium met en jeu une politique de la parole et de l'écoute. Si nous travaillons seulement avec du pseudo bon sens, avec l'évidence de nos certitudes, avec l'évidence qu'il n'y a que nous qui avons raison, nous n'aurons pas une parole germinative, nous n'aurons pas une parole plurielle : nous la rendons simplement conforme à nos préjugés !

Comment donc penser à plusieurs et non pas simplement vivoter dans le contentement antérieur ? Comment créer cet espace pluriel de réflexion ?

Mais cette parole-là n'a de sens que si elle est dans l'instant. Elle n'est pas dans l'avenir, elle ne peut jamais être dans l'avenir. Elle ne peut être qu'ici et maintenant, d'instant en instant. Mais qu'appelons-nous "transformation" ? Mais c'est extrêmement simple : c'est voir que le faux est faux et que le vrai est vrai. Se libérer du connu à chaque instant de notre vie, voilà l'essence de votre intelligence. Un autre sage disait : << Les rencontres des jours ont rafraichi ma vie >> ; << quand la foudre sème, l'excès et l'accès ne font qu'un >>. Et on retrouve tout René CHAR : << L'instant dominici qui principe est dernier mot qui achève une naissance >>. Et maître ECKHART encore : << Le fond de l'âme, c'est l'étincelle ou l'unité >>. Et c'est pour cela que le conseil est tellement capital dans la rencontre avec autrui. Le conseil correspond au vieux "caillerosse" chez les grecs : le moment de la décision, l'occasion critique, la conjoncture dans laquelle il importe que quelque chose soit dit, qu'une présence soit manifestée. Ce peut être le silence d'une main, le caillerosse de l'instant.

C'est l'instant comme méthode. L'instant, ce n'est pas un fragment du temps. Il ne dérive pas du temps. Il est au contraire le point de départ d'un dialectique du temps. << Le problème changerait de sens si nous considérerions la construction réelle du temps à partir des instants au lieu de la division toujours factice à partir de la durée >> disait BACHELARD. Chaque instant est une naissance, un commencement. penser l'instant pour lui-même, c'est le considérer non comme un simple point sur une ligne du temps ou comme une unité discrète découpée dans un continuum temporel. C'est un commencement. Le sens de l'instant, c'est l'instance du sens et l'intensité du vécu. Le temps a une dimension processuelle, c'est-à-dire dynamique. L'instant, c'est la vigilance du temps, un examen où il n'est pas possible de tricher. Ce n'est pas le temps qui nous est donné, c'est l'instant. Et avec cet instant donné, c'est à nous de faire le temps. Et il faut requalifier le temps, ne pas se faire manger par le temps quantitatif et chronologique, mais trouver notre caillerosse fondamentale.

A l'époque des communications instantanées, même lointaines, il n'est pas étonnant de se préoccuper de l'instant. Mais déjà le musicien, le penseur, le commédien, l'artiste, le springteur, doivent parvenir à cet état d'expression dans l'instant de leur performance qui est un moment bref, unique. Pour le saxophoniste dans l'instant, le son est reconnaissable à tout instant par son timbre dans la plus insignifiante des notes. Et le "tout - tout de suite" contemporain n'est pas seulement impulsivité, impatience consommatoire, mais stimulation, donner un sens immédiat à ce que nous faisons, dans un univers incohérent, en sursis, sans illusion d'un contexte stable, paisible, sécurisant. J'aime le verbe "tripper" des jeunes québéquois qui indique "une recherche avec intensité et immédiateté". L'instant ainsi visé n'est pas un risque de spontanéisme aveugle ou de vision parcellaire, mais au contraire l'inscription de l'expérience concrète, immédiate, qui permettra un meilleur lien entre mon action et ma situation globale.

Pour durer, il faut se confier à des rythmes, c'est-à-dire à des systèmes d'instants. L'instant n'est pas aveugle, c'est de la construction de ma présence dont il est question.

 

Le conseil est relationnel, existentiel avec la force de l'instant, et aussi spirituel.

<< Plus nous connaissons les choses singulières, plus nous connaissons Dieu >> (SPINOZA). KIERKEGAARD a décrit le système hégèlien comme un magnifique palais bâti par quelqu'un qui, dans le même temps, vivait dans un taudis, ou mieux, dans la loge du concierge. Pour moi, une spiritualité n'a de sens qu'habitable !... Ce n'est pas seulement "inspirer la vie", mais c'est aussi la transformer. Le spirituel n'est pas une fuite dans l'irréel, ce n'est pas une bulle à côté. Ce n'est pas un enfermement dans un spiritualisme cadavirique. Ce n'est pas une idéologie hétérée, mièvre et gentillette : Rulio IGLÉSIAS pour les gens des églises ! Ce n'est pas une religion, une croyance. C'est tout simplement une dimension de chaque être humain comme on a deux jambes, deux bras.

Mais si le spirituel est un amusement de plus (dimanche à la messe et ensuite à la patisserie), s'il n'est pas TOUT, il ne vaut pas une heure de peine. Comment le radicaliser par une formation du fondamental ? Une spiritualité est une pratique, non pas un discours. C'est pour cela que j'ai du mal avec ce "long fleuve" : comment est-ce que je pratique ce long fleuve ? Il y a trop de décalage entre les discours et les actes. Une spiritualité, ce n'est pas une infusion dans une communion fusionnelle. Ce n'est pas une utopie abstraite dans laquelle on s'enfermerait parce que ça ferait bien. << la religion peut-elle échapper à la croyance, au dogme et au rituel pour se fonder simplement sur l'éthique de la vie quotidienne ? >> (KRISHNAMURTI, Ultimes paroles (4)). Autrement dit, existe-t-il un sacré au sein duquel on puisse authentiquement ? Et il se demande qui peut entendre une telle question... << Ce n'est pas tant la connaissance de la Vérité qui nous est nécessaire : c'est la découverte de la voie intérieure qui nous permettra d'en faire l'expérience >> (JUNG, Les problèmes contemporains de l'âme (5)). La spiritualité n'est pas pour moi en dehors de l'existence. C'est pour cela que j'ai honte de ne parler que de foi pour ne pas paraître endoctriner les étudiants qui ne pensaient pas comme moi. La spiritualité n'est pas un engouement du moment où il y aurait une mode à une certaine ère, puis ensuite une autre : c'est la quête du sens de ma vie. << Dans la froide merveille de vivre, y a-t-il un place pour une réflexion de ce type >> , dit le poète québèquois. A jamais prisonnier des moyens, nous n'osons pas explorer. C'est comme ce "terrain interdit", comme TARKOVSKI, STOLVOKER et d'autres films de ce genre. Ce n'est pas étonnant que ça nous échappe. Nous ne parlons de spirituel qu'en cas d'accident grave, de maladie. La tricherie n'est plus de mise. C'est cela qu'il faudrait peut-être mettre en cause. Le spirituel, c'est la quête de l'essence paradoxale, méta-physique, c'est-àdire méta-scientifique. Je ne vis pas scientifiquement. Il faut que la question "qu'est-ce que l'homme" ait un sens. Est-ce une évidence incontournable ? L'homme est-il un être pour qui son être fait question dans ses rapports avec lui, avec autrui, avec le monde ? Et ce cheminement spirituel est laissé à l'abandon, à l'oubli, à la honte, à la pudeur, au non dit. << Personne n'oserait ainsi s'aventurer dans le mystère des êtres >>, comme le disait le commentateur d'une émission à l'occasion de la mort de POLLAK (Une identité blessée (6)), sociologue, , et qui évoquait sa foi juive. Il ne faut pas en parler, on parle du reste.

Alors, pourquoi cette honte, cette pudeur, ce silence, cet oubli, ce rejet dans la recherche de l'essentiel ? On dit qu'on a perdu le sens de vivre : mais on ne le cherche pas, peut-être ? Une vie décapitée de sens, elle ne sait plus s'orienter et engendre des styles de vie où les valeurs sont des contresens et sont nos propres autodestructions. Alors, les termes "vie spirituelle", "vie mystique" ne sont pas des termes suspects qui se confondent avec idéalisme ou avec des écoles particulières. Le spirituel peut-il être une dimension du conseil ? A part les conseillers spirituels perçus comme tels (je pense à la cure d'âme protestante, aux exercices spirituels), il y a aussi les spirituels comme FRANKEL (la logothérapie), Carl ROGERS , Roberto ASSAGIOLI avec la psychosynthèse. Mais l'urgence éthique actuelle ravive cette question, qui est celle de la morale. Devant la souffrance, en phase terminale, la dimension spirituelle est évoquée. Mais il existe un fossé entre notre formation professionnelle, la culture ambiante et ce qui survient dans le travail réel avec les autres. Nous travaillons implicitement peut-être, mais osons-nous travailler explicitement ?

Je suis très étonné du rapport que KRISHNAMURTI a entretenu avec Indira GANDHI, et aussi de sa position sur la question de la guerre froide à laquelle j'ai fait allusion. Au niveau collectif, cela m'intrigue. Moi qui ne suis pas illuminé, qui n'ai pas atteint l'extase, la transe, la nuit de Pascal, à quoi est-ce que je m'en tiens par rapport au spirituel ? Il y a des faux dieux de platre, il y a des Sainte-Thérèse bleues et blanches et Jeanne d'Arc dans mes vielles églises bretones. Mais le spirituel, ce n'est pas une abstraction. Le spirituel est le charnel ont d'intimes complicités. Le spirituel n'est pas intellectuel, discours, il est témoignage de ma vie ou il n'est rien ! Le désespoir ou l'amour modifient nos équilibres biologiques. la chair exécute cette musique de l'esprit que nous ne maîtrisons pas. Le corps parle une vérité que nos discours déguisent. Et pour Saint-Augustin, l'amour est spirituel jusque dans la chair, et charnel jusque dans l'esprit.

<< Comment vivre sans inconnu devant soi ? >> (René CHAR). Pourquoi cette exigence du rapport avec l'inconnu ? Cette interrogation comme une mise en demeure ? Un rapport qui éclate la connaissance objective, la connaissance intuitive, un inconnu qui échappe à toute prise, qui n'est pas encore le non connu ? C'est par peur de l'inconnu, peut-être... Mais la quête de sens, le déchirement, le dénuement du simple, l'abîme, le manque fondamental, la béance, l'énigme, l'origine, la blessure, le néant, la vacuité, l'au-delà du fond de nous-même, cet océan sans fond, cette transcendance, cette trans-descendance, toutes les peurs masquées... est-ce que l'ouverture au sacré fait partie de ma présence, de ce face-à-face à "l'otherness", à ce grand vide ?

Le spirituel n'est pas à part : il est "ça" dans mon quotidien, dans les repas, dans le sommeil, dans la vie de tous les jours. La vie spirituelle, ce n'est pas les grands principes et les bonnes oeuvres. RIMBAUD parle d'un combat. La vie spirituelle, comme la vie corporelle, intellectuelle, intime, n'est pas toute faite. Ce n'est pas le prêt-à-porter, le prêt-à-penser subi. Ce n'est pas un songe tout fait, ce n'est pas une révélation que nous avons à subir, c'est l'imminence d'une révélation qui se produit et que chacun doit produire par lui-même, par l'attente et par l'attention. << Si vous êtes une entité spirituelle, la mort, la continuité, le temps ne sont pas votre affaire, car ce qui est spirituel est éternel, intemporel >> (Connaissance de soi) ((7). J'aurais dit : l'instant éternel. La vie spirituelle, ce n'est pas un jeu "psy", c'est un jeu d'existence. Et quel sens vais-je donner à ma vie ? Je pense à BRANCUSI (8) qu'on voit ces jours-ci, qui dit : << Je me suis rapproché de cette mesure juste au fure et à mesure que j'ai pu me débarraser de moi-même >>. MILARÉPA était son livre de chevet, tout comme les poètes étaient le livre de chevet de KRISHNA-MURTI au moment de sa mort.

Comment inclure cette dimension-là dans le projet d'existence ? C'est cela le travail du conseil tel que je le conçois avec une dimension spirituelle. C'est-à-dire accompagner tout chemin, toute recherche de vérité, toute attestation créatrice, et non pas discours théologique. Le témoin n'est pas un observateur, ni un huisier, c'est celui qui rend témoignage. C'est quelquefois le martyre. Témoigner, c'est contribuer à la croissance ou à l'avènement de ce dont on témoigne. Alors, tenir conseil, c'est accompagner quelqu'un dans sa recherche personnelle, dans sa quête du sens de la vie, dans ses aspects transcendants.

En dehors de ce tréfond-là, il y a aussi l'amour, la beauté.

Ce que je cherche, c'est un au-delà de la sagesse qui serait plus proche du saint laïc, qui serait une compassion ouverte au mystère de la vie. La science n'épuise pas le réel. La sagesse n'est pas un renoncement. Alors, je reste comme un veilleur de nuit dans l'attention de l'attente, et je reste en questionnement de veille, de vigilance, de fondement, de l'orientation du chemin. Je reste dans l'ouverture des signes possibles. Affirmer plus serait un mensonge. Et je me souviens d'un sage, aussi, à qui l'on demandait : la maturité qu'est-ce donc ? Il répondait : << le vaste silence... >>

Et j'ai vu un grafitti dans les rues de Paris, qui disait : << Le sourire déchiré, ma tendresse s'obstine...>>

 

Ma tendresse s'obstine : voilà ce que je voulais vous dire.

 

Questions / remarques

1/- KRISHNAMURTI m'interpelle ; maître ECKHART m'accompagne ; vous m'avez touché. Vous parlé de la spiritualité comme pratique. Vous avez dit aussi que le conseil, c'est la sagesse dans la contingence de l'unique. Et vous avez cité maître ECKHART : << Le fond de l'âme est l'étincelle ou l'unité >>.

Il n'est pas facile de comprendre que la vérité est un pays sans chemin. Chez ECKHART, il est question du détachement. Pour ECKHART, le grand détaché serait Dieu. Donc, il est question de se détacher.

Selon vous, quelle relation y a-t-il entre cette vérité qui est un pays sans chemin est le détachement eckartien ?

2/- Peut-être peut-on percevoir un embryon de réponse en se rapprochant de la physique quantique, les découvertes qui montrent que la brique première serait la lumière, que tout est vibration, que tout est lié (...)

C'est peut-être plus important de se connaître soi même que de s'occuper de se qui se passe en Europe par exemple, lorsqu'il y a des conflits. Parce que tout est lié ; et si chaque personne entretient un certain niveau vibratoire qui correspondrait à la paix, à l'amour, peut-être y aurait-il à ce moment-là, à un niveau global, plus de lumière, et peut-être les ténèbres s'effaceraient-elles d'elles mêmes, par cet apport de lumière, sans qu'il n'y ait de volonté non plus. Peut-être peut-on ainsi comprendre pourquoi il y a vraiment une relation entre la qualité de la pensée et la paix, l'amour vrai, même dans le physique, dans le matériel.

 

Réponses

 

Par rapport à la première question, je vois une contradiction entre le travail sur soi et l'instant. Je lis GRAF DÜRCKHEIM, l'existentiel allemand, et j'ai été formé par KIERKEGAARD, SARTRE, RICOEUR, tous les existentiels européens. Donc la notion de temps pour moi est dramatique. Je voudrais passer d'une sagesse tragique à une sagesse heureuse. Mais je ne voudrais pas être heureux sans avoir assumé l'autre. Et c'est pour cela que je ne m'en sors pas. Parce que je suis, comme on le dit, un enfant de la guerre : ce rapport de violence, et toutes les guerres, comment assumer cela ?

Une des choses qui me blesse beaucoup, ce sont les difficultés institutionnelles dans le mouvement de KRISHNAMURTI. Quand je lis les biographies, je me dit que ce n'est pas possible : qu'est-ce qui se passe entre eux ? Il sont toujours en train de se fâcher, ou je ne sais quoi. Cela corrobore mon interrogation par rapport à la guerre. Je n'ai pas ce "niveau vibratoire"... Je suis tout à fait d'accord avec vous "mentalement", du moins intellectuellement. Je veux bien penser que tout est lié. Mais ce qu'on a dit ce matin, je ne le supporte pas.

En ce qui concerne la détachement, je n'ai pas fini et je ne sais pas si j'aurais fini un jour. L'intuition de l'instant, être attentif à ce que je fais, m'aident dans ce dépouillement, dans ce dénuement, dans ce détachement. Mais je ne suis pas satisfait de ce que je vis : l'université, mon travail, le travail, cela me met mal à l'aise. Le mot conseil peut choquer, mais sinon on parlera sans retenue de psychothérapie, et on ne veut pas tenir conseil.

Il y a le conseil des ministres, c'est vrai, mais il y a aussi le village, la municipalité, tout cela existe et relève du conseil. Le vieux mot grec qui s'y réfère signifait "délibérés pour agir" : je cherche l'inspiration de ma délibération pour agir. C'est cela aussi, l'éthique.

Mais je cherche une sagesse, et comme je n'en suis pas à la hauteur, je vis une "compassion pour". Mais cela ne me satisfait pas. Quand je vois ce que l'on vit ces jours, pas seulement en Afrique mais aussi en Europe, je me dis que ce n'est pas vrai !... Et pourtant si !... Donc je me dis que je ne peux pas penser la sagesse coupé du monde. Et je m'interroge sur ce va-et-vient entre travail intérieur et travail extérieur.

Et j'ai honte de beaucoup de systèmes d'action, d'activisme qui ne sont pas nourrit par une spiritualité. Peut-être n'avons-nous pas le culot, l'audace d'en parler davantage. Mais j'entends aussi des discours "rose-bonbon" ! J'entends des tas de choses que ne font que renforcer le pôle opposé. Donc, je reste dans ce malaise et j'aime mieux aller au bord de l'océan. Et je trouve cela très lâche. Et en même temps, c'est ma vie, et il faut que je lui donne un sens tout de même.

Remarque

Ce malaise, vous ne le découvrez pas soudainement. Dans l'histoire et la mémoire que nous avons du monde, il y a une vision sauvage que nous pourrions poser sur le monde, qui est l'histoire du conflit. Et c'est très provocateur. Ce que les Grecs appelaient la "prudencia", cette délibération avant de passer à l'acte, doit être précédée d'un état de "frenesis". (...)

Le conflit existe depuis le fond des âges. Par exemple, au niveau biologique, les lymphocites T mènent une guerre inexorable, et sans eux, nous serions en état de grande maladie, puis de mort. Donc, il faut bien que nous prenions conscience de ce phénomène. Certes, cela est extrêment inconfortable, mais je ne pense pas que nous puissions faire l'économie de cela. La mer, je la contemple tous les ans : ses larges mouvements, le soleil qui se couche, le cosmos, tout cet ordre apparent très rassurant. Faut-il voir dans le confit une chose possible à éviter, et nécessairement à éviter ? Regardons la vie telle qu'elle est : ne serait-ce que les saumons, par exemple, cette puissance, cette force qui feront qu'il ne se la laisseront pas couper (...)... Ils affrontent avec une énergie fantastique, ils remontent les torrents, les rochers, et il y aura un ou deux saumons qui viendront donner leur gelée pour que l'espèce dont ils étaient un des éléments puissent continuer.

Monsieur, c'est, si je puis, pour venir à votre secours, mais nous sommes là devant un constat : il n'y a plus à faire de philosophie.

 

A. LHOTELLIER

Est-ce que je peux me pencher sur vous ? (rires)

J'ai bien entendu votre bienveillance à mon égard, mais les saumons ne me rassurent pas !... "Tout est lié", c'est vrai, mais moi je suis en train de faire le deuil de ma génération qui croyait que ça ne reviendrait jamais. Quand on a vu des gens tués, quand on le raconte à ses enfants et qu'ils ne le croient pas ou qu'ils croient qu'on raconte des histoires parce que l'on commence à veillir, c'est terrible. Je peux apprécier les saumons et les grandes forêts canadiennes et je m'y trouve bien, mais cela ne suffit pas. Les psychanalystes parlent toujours de deuil, mais le deuil, c'est une naissance aussi. C'est une naissance à quelque chose que je cherche, et je sais que je ne pourrais pas le trouver tout seul, mais je peux me bercer avec des discours trop larges. Je ne sais pas ce que vous dites... mais dans les discours spirituels, on crée des illusions : je n'en veux pas.

 

NOTES COMPLÉMENTAIRES

 

(1) NIETZSCHE, Le gai savoir, éd. Marc B. de Launay, 198(

(() FREUD, S., L'avenir d'une illusion, Paris, P.U.F., (19(7( 1971

(3) Le monde, semaine du 15 au (1 mai 1995

(4) krishnamurti, J., Ultimes paroles, Paris, Albin Michel, 199(

(5) JUNG, C.G.., Les problèmes contemporains de l'âme,

(6) POLLAK, M., L'identité blessée, Paris, Métailié, 1993

(7) KRISHNAMURTI, J., De la connaissance de soi, Paris, Le courrier du Livre, 199(

(8) BRANCUSI, sculpteur, exposition temporaire au musée d'art moderne, Centre Georges POMPIDOU, Paris