
René Barbier (Université Paris 8 Vincennes-à-Saint-Denis.
Groupe de Recherche sur l’Enseignement de Krishnamurti, G.R.E.K.,
Sciences de l’éducation 1 )
http://www.barbier-rd.nom.fr/
Colloque de l’Association Francophone Internationale de Recherche
Scientifique en Education (A.F.I.R.S.E.), Angers, le Sujet en éducation,
mai 1995.
En 1995, plusieurs pays
célèbrent le centenaire de la naissance d’une personnalité
exceptionnelle: Jiddu Krishnamurti. Ce sage d’origine indienne, mais
plus largement de culture britannique, tout à la fois psychologue
et philosophe, à condition de sortir un peu de nos classifications
classiques en occident, intéresse tout particulièrement
les Sciences de l’éducation . N’a-t-il pas parlé, prononcé
des conférences sur l’éducation, reçu des interlocuteurs
à travers le monde et écrit quelques ouvrages de sa main,
pendant pratiquement les trois quarts de notre
XXeme siècle ? A Saanen, en Suisse, où il donnait régulièrement
des conférences, des milliers de personnes venaient l’écouter
chaque année, jusqu’en 1985. Il a marqué d’innombrables
penseurs, dont plusieurs de renommée internationale en psychologie,
en philosophie ou dans les sciences de la matière. Il existe
cinq écoles se réclamant directement de son enseignement
en Inde et deux en Occident (une aux U.S.A. à Ojaï (Californie)
et une en Angleterre, à Brockwood, dans le Hampshire). Des
centres d’information et de documentation ont été institués
dans de très nombreux pays. Pourtant, après information,
il n’existe aucun enseignement en sciences de l’éducation
(excepté à l’université Paris 8), sur ce "penseur"
de l’éducation. Prudent, je dois mettre nécessairement
des guillemets si je veux employer le terme "pensée" pour
Krishnamurti, car le mot est inapproprié pour la nature de
son enseignement. Ce que j’en dirai est sous ma seule responsabilité
et représente la manière, nécessairement subjective,
dont je me suis approprié sa vision du monde 2 . Krishnamurti
n’admettait d’ailleurs aucune exégèse ou aucun interprète
de ses propos. Ses livres et les cassettes vidéo sont là
pour tous ceux qui ont envie de le connaître réellement, sans
intermédiaire. Son enseignement procède d’une expérience
personnelle de la réalité, d’une vision qu’il appelle "pénétrante".
Elle ne résulte aucunement d’un savoir acquis, d’un héritage
culturel. Bien que né en Inde, à Madanapalle, à 280
kilomètres entre Madras et Bangalore,brahman d’origine, de
langue Telougou (dont il perdra l’usage par la suite), Krishnamurti
transcende et dépasse toute appartenance ethnique, religieuse,
culturelle et nationale. Il représente sans doute ce
que nous pouvons nommer par excellence un "citoyen du monde". Le
sujet, chez lui, est ce qui advient, en toute liberté et naturellement,
quand la personne a su voir l’emprise de tous ses conditionnements.
En la voyant, sans analyse et d’une manière radicale,
il s’en dégage. Il rencontre ainsi l’amour/compassion.
Il en a fait personnellement l’épreuve en se dégageant
de son institutionalisation en tant que "Grand Instructeur du Monde"
par la Théosophie qui l’avait pris en charge dès son
plus jeune âge. Mais il se peut que malgré toutes les
emprises culturelles subies et inéluctables, il n’ait jamais été
vraiment conditionné, comme il le soutient lui-même plusieurs
fois sans connaître la raison de ce fait.
1. L’enfermement dans l’habitus et le processus éducatif chez Krishnamurti
Examinons son histoire de vie,
non dans ce qu’il affirme (son non-condionnement radical), mais sous
un regard plus sociologique, à partir de sa biographie établie
par Mary Lutyens (1982,1984,1989, 1993).
Né le 12 mai 1895 (calendrier
occidental), Krishnamurti appartient à une famille brahmine
modeste de dix enfants. Son nom patronymique est Jiddu. Huitième
enfant, il est nommé Krishnamurti en souvenir de la naissance
du dieu Krishna, huitième enfant lui aussi. Plusieurs de
ses frères et soeurs décèdent dans leur plus
jeune âge, excepté son frère Nityananda qu’il
adorait, trois autres frères dont un demeurera
débile et une soeur aînée rapidement mariée.
Sa mère, Sanjeevamma, mourra lorsqu’il aura 10 ans. Elle
a d’emblée l’intuition que Krishnamurti est un être
remarquable et elle veut accoucher dans la pièce réservée
aux prières, cas tout-à-fait exceptionnel. Ce sentiment
est confirmé par l’astrologue de la famille qui assure à
son père Narianiah que l’enfant deviendrait quelqu’un de grand et
de merveilleux. Krishnamurti est un petit garçon rêveur et
maladif, détestant l’école au point que ses professeurs
pensent qu’il est un attardé mental, au contraire de
son frère Nitya très bon élève.Très
jeune il a un sens aigu du don de soi. Il donne facilement ses friandises
à ses frères et soeurs, de la nourriture aux mendiants
qui passent devant sa porte. Il lui arrive souvent de rentrer de
l’école sans crayon, ni ardoise, ni livre parce qu’il les
a offerts à un enfant plus pauvre. Par contre il aime observer
la nature avec intention et conservera toute sa vie une inclination
très poussée pour la mécanique. Son père, après
la mort de sa femme et sa mise à la retraite demande instamment
à Annie Besant, qui dirige la Société Théosophique
dont il est membre, de l’aider à nourrir sa famille. Il s’installe
ainsi avec ses enfants à Adyar, lieu où la Société
Théosophique lui offre un poste d’assistant au secrétariat.
Il va dans une High School située à Mylapore sans plus
de succès scolaire et reçoit maints coups de canne pour sa
supposée stupidité. Comme il fréquente la plage
à Adyar avec son frère Nitya, il rencontre les
autres jeunes gens faisant partie du cercle de la Théosophie.
C’est là qu’un jour Charles Webster Leadbeater, une des figures
hauturières du Mouvement théosophique, le remarque
malgré son apparence physique peu agréable à cette
époque, en déclarant que Krishnamurti possède une
aura magnifique sans nulle trace d’égoïsme. La Théosophie
proclamait alors l’avènement éminent d’un "Grand Instructeur"
qui devait sauver le monde. Leadbeater persuade Annie Besant que
Krishnamurti est l’élu du Mouvement, malgré la présence
d’un jeune hollandais qui était venu en Inde avec sa mère,
pressenti antérieurement par le même Leadbeater, pour
le même rôle. A partir de ce moment Krishnamurti
et son frère Nitya vont être pris en charge totalement
et soumis aux injonctions éducatives de la Société
Théosophique. Ils vont sortir de l’habitus purement hindou
pour entrer dans un habitus de bourgeois britannique, au point de
perdre l’usage de leur langue d’origine, mais d’apprendre, évidemment,
à jouer au golf. Krishnamurti parlera couramment l’anglais,
le français et l’italien. Le père tentera bien de récupérer
ses enfants par un procès qu’il perdra au plus haut niveau.
Annie Besant et la Société Théosophique garderont
la tutelle sur les deux adolescents.
Suivant la tradition théosophique,
Krishnamurti et son frère reçoivent une initiation
spirituelle qui procède par étapes. Ils sont censé
communiquer par des voies parapsychologiques, avec des figures spirituelles
intemporelles (maître Morya et maître Kouthoumi) protectrices
de la Société Théosophique. Par cette initiation
ils ont accès à la "Grande Fraternité Blanche" des
initiés. Un ordre est fondé pour Krishnamurti, l’Ordre de
l’Etoile d’Orient, dont il prend la tête, secondé par
Annie Besant et C.W. Leadbeater. Vêtements, chaussures et nourritures
à l’anglaise sont infligés aux deux jeunes gens.Plus
tard il appréciera l’ esthétique vestimentaire anglaise,
mais en Inde il s’habillera à la mode du pays. Il restera
toujours à cheval sur la question de la propreté. A
Londres tout est fait pour que Krishnamurti puisse étudier
à Oxford. Si son frère, un peu plus tard, réussit
brillamment dans le domaine juridique, Krishnamurti demeure un étudiant
peu intéressé par ses études, malgré la férule
de ses précepteurs. Il préférera, aux livres
"sérieux", la lecture de romans policiers et les films de
Clint Eastwood. On lui offre biens et argent. Ses disciples sont
légions et viennent l’écouter dévotement. Chacune
de ses conférences fait l’objet d’une publicité spectaculaire.
Krishnamurti est mal à l’aise dans ce système largement
institué par le Mouvement Théosophique. Dès 1922,
en Californie, il connaît une crise spirituelle profonde, une
illumination et le début d’une souffrance physique qui ne
le quittera plus et qu’il nomme "le processus". Il va se distancer
de plus en plus de la Théosophie. La mort de son frère
Nitya, atteint de tuberculose, le surprend en 1925, lors d’un voyage
en bateau en direction de l’ Inde, malgré des "assurances"
plus ou moins magico-religieuses transmises par les figures dominantes
de la Théosophie. Il plonge alors dans une détresse
sans fond. Pourtant quand il arrive en Inde, son visage rayonne et
il est parfaitement calme. Il a compris ce qui alimentera définitivement
son enseignement jusqu’à la fin de sa vie. Dès cette
époque, il devient dérangeant pour le Mouvement Théosophique
qui ne reconnaît plus son rejeton. Bien que toujours très
respectueux envers sa "mère" Annie Besant, il suit son propre
chemin. En 1929, il prononce le célèbre discours d’Ommen,
nom du lieu de la rencontre près du château d’Eerde
qui lui avait été donné. "La vérité
est un pays sans chemin" annonce-t-il. Dès 1927, il avait
affirmé dans ce même lieu : "Je redis que je n’ai pas de
disciples. Chacun parmi vous est un disciple de la Vérité,
si vous comprenez la Vérité et si vous ne suivez pas
des individus... La Vérité ne donne pas d’espoir ;
elle donne la compréhension..." Personne n’a le devoir de
suivre un gourou, une doctrine, ou de s’installer dans des lieux
supposés sacrés, ni de passer par des rituels
d’initiation. Il n’y a pas de "méthodes" de méditation. Le
savoir livresque ne sert à rien quant au devenir spirituel. L’être
humain n’a rien à chercher, rien à vouloir, rien à
attendre, personne à suivre, pas même Krishnamurti :
simplement être complètement attentif à la vie,
à ce qui est, d’instant en instant. Il prône une réceptivité
totale, une ouverture de l’être au mouvement même de
la vie et une mise en doute de toute parole d’autorité sur
le plan d’une éducation à dominante de connaissance
de soi. Jusqu’à la fin de son existence, il rappellera cette vérité
découverte à cette époque. L’essence de son enseignement
sera fondée sur le doute et l’épreuve de réalité
personnelle.
Sa pratique suit son discours.
Il dissout l’Ordre de l’Etoile, quitte la Théosophie et rend
les biens qu’on lui avait donnés. Désormais l’organisation
qui soutiendra ses actions (conférences et éditions,
création de fondations pour la diffusion de son enseignement)
sera purement profane et réduite au minimum. Il aura même
à entrer dans une bataille juridique avec un de ses anciens
proches, Rajagopal, qui, s’occupant de la gestion des éditions,
s’était arrangé pour lui faire signer subrepticement un document
l’autorisant à s’approprier les livres de Krishnamurti.
Dans la logique sociologique
de la constitution de l’habitus, une telle rupture est incompréhensible.
Le sociologue de la reproduction ne saurait admettre la parole de
Krishnamurti affirmant qu’il n’a jamais été conditionné.
L’habitus n’est-il pas une matrice de perception, de représentation
et d’action, reproductrices de structures conformes et constituée
dans la méconnaissance même de ses conditions d’inculcation,
par le truchement d’une institutionalisation de la vie quotidienne
et d’agents éducatifs appropriés (Bourdieu et Passeron,
1970) ? A suivre la sociologie de Pierre Bourdieu, on ne voit pas
pourquoi Krishnamurti a pu opérer une telle révolution
intérieure. Il était, par excellence, l’homme institué,
à l’habitus totalement clos. Figure de gourou exposée
à la dévotion des masses, il avait tout à gagner
à rester dans un statut aussi confortable. Porté par une
organisation adéquate qui contrôlait et sanctionnait le
fonctionnement parfait de cet habitus. Ce qui a déstructuré
cet habitus n’est pas explicable par la sociologie, ni même
par la psychanalyse. On comprend encore moins si nous nous en tenons
phénoménologiquement à la stricte parole de Krishnamurti
sur son enfance dans laquelle il n’a jamais éprouvé
d’affectation sous les coups ou les brimades. D’aucuns ont proposé
de voir dans cet acte, une révolte d’un être soumis
aux figures draconiennes d’autorités multiples de la Théosophie.
Une sorte de "révolte contre le père" d’une certaine
façon. C’est ainsi que l’interprète Sri Rajneesh, le
gourou de Poona (Jan Foudraine, 1992), contre lequel Krishnamurti
s’est souvent élevé. Krishnamurti n’aurait jamais réglé
ses problèmes avec l’autorité de la Théosophie.
Jusqu’à la fin de sa vie il se serait battu contre des fantômes.
Mais Krishnamurti ne s’est jamais "révolté" contre
l’enseignement de la Théosophie. Il a simplement "refusé"
sans le moindre désir de faire des vagues. Il a quitté
le Mouvement en parlant, en prononçant une parole authentique
sans jeter l’anathème sur les anciens disciples assis "aux
pieds du maître". Il s’est retiré de ce jeu truqué
dont il avait compris soudain l’inanité mondaine. Aucune acrimonie
dans ses propos. Son affection pour Annie Besant est restée
intacte. Quand il interpellait les disciples spectaculaires
(par leur accoutrement) de Sri Rajneesh, qui venaient systématiquement
l’écouter lors de ses conférences, il n’exprimait aucune
animosité ou rancune. Point de projections imaginaires dans
ses remarques. Simplement une question : pourquoi ce besoin de suivre
un supposé "maître spirituel" et de se distinguer ainsi
? Qui suit ce gourou ? Observez et vous comprendrez ce que vous êtes.
D’autres comme Catherine Clément, dans son étude sur
"la Syncope. Philosophie du ravissement" (1990), suppose qu’il était
une sorte de "chaman", sans doute à partir des rares moments
d’extases qui a vécu autour de sa vingt-septième année.
C’est méconnaître que Krishnamurti ne parlait pas en état
de transe, mais dans un dialogue interactif, le plus souvent, avec
un auditoire ou une autre personne. Bien que ses conférences ne
soient pas préparées mais largement improvisées, il
était dans l’instant, un être particulièrement
"présent" dont la parole, toujours très rationnelle,
de plus en plus soucieuse d’étymologie au fil de l’âge,
touchait au plus juste, et non une personne habitée par une
entité, plus ou moins inconsciente, aux yeux révulsés
et articulant des sons d’ une voix inhabituelle. Beaucoup d’autres, fins
connaisseurs, pensent qu’il était un vrai gourou malgré
tout, voire le "gourou des gourous" (Arnaud Desjardins, Ma Ananda
Moyi). Un psychiatre travaillant en Inde sur le rapport maître/disciple,
Jacques Vigne, tente même de démontrer ce postulat. (J. Vigne
1994).
En vérité, le
processus éducatif pour Krishnamurti est justement cette faculté
à s’ouvrir au monde sensible, naturel et social, au sein d’une
attention vigilante. Pour lui il n’y a rien là d’extraordinaire
ou d’exceptionnel. Il s’est toujours défendu d’être
un "cas" mystique car, alors, à quoi son enseignement
aurait-il pu servir ? Il a toujours affirmé, au contraire, que tout
le monde peut vivre cette joie d’être et rencontrer cet "Otherness"
dont il parle dans ses "Carnets"(1988). L’enseignement qu’il donne
doit être reçu en profondeur et avec un véritable
esprit critique. Rien à voir avec une quelconque croyance
ou dévotion. C’est à la faculté intelligente de l’autre
qu’il s’adresse. Ce que recherche Krishnamurti dans son interlocuteur,
c’est un "auteur", le créateur de soi-même, non un "suiveur",
un disciple : une personne qui s’autorise à s’approprier,
d’une manière dubitative et expérientielle, une
information essentielle pour son propre devenir, même si cette
nouvelle conscience de soi, soudainement reconnue, fait disparaître
l’illusion d’un moi existentiel et intentionnel séparé
du monde. Il n’a cure que des miliers de personnes viennent l’écouter.
Il préfère cinq personnes réellement concernées
et prêtes à mettre en oeuvre ce qu’il propose pour leur
propre compte."Faîtes l’expérience" est son maître-mot,
en entendant par ce terme, une situation de la vie quotidienne et
non la mise en place d’un dispositif exceptionnel.
2. L’autorisation noétique du sujet en éducation
Le concept d’autorisation a été
proposé par Jacques Ardoino (1977) et développé
par Rolande Robin (1988). Je nomme autorisation noétique le
processus éducatif radical qui achemine le sujet en formation
vers la plus haute réalisation de son être-au-monde par l’éveil
de l’intelligence. Ce processus est la manifestation de ce
que Constantin Fotinas, de l’université de Montréal, nomme
l’ "Education des Profondeurs" dans son Tao de l’Education (1990).Selon
sa conception, qui m’est très proche, elle s’articule à
l’ "Education Utilitaire" (qui dégénère souvent
en Education du Profit) pour aller vers la "Grande Education", horizon
d’une conscience qui fait corps avec ce qui est.
Je propose ce terme pour faire
comprendre en quoi ce processus est au coeur de la "pensée"
de Krishnamurti.
La noèse est l’acte par
lequel on pense et le Noème ce que l’on pense. "Noétique",
du grec noétikos, signifie qui a rapport à la pensée
(noèse, du grec noêsis). Le terme renvoie ici pour moi à
la "pensée du fond" (Grund) dont parle Martin Heidegger dans
Le Principe de raison. (1983). Il ne s’agit pas des habituels concepts
et théories qui nous permettent de discuter et d’argumenter
"rationnellement" mais des rapports de sens qui nous font voir, d’une
manière toujours allusive, symbolique, notre unicité
ontologique, ce que nous sommes fondamentalement par une mise en
question permanente de notre supposée identité. Or Krishnamurti
nous le répète sans cesse : "nous sommes le monde" et le
monde est nous (V.E.68). Il se situe dans une philosophie non-dualiste,
celle des philosophes assumant la via negativa (Shankara, Maître
Eckhart, ou des contemporains comme Ramana Maharshi, Sri Nissargadatta).
C’est la raison pour laquelle Krishnamurti est très difficilement
compris par les chercheurs en sciences humaines. Peu d’entre eux
s’avouent inspirés par une approche non-dualiste de la vie.
Doublés par leur culture, enfermés dans une représentation
ethnocentrique de la philosophie soi-disant occidentale et liée
à la production exclusive du concept (Deleuze et Guattari,
1991), ils inscrivent leurs réflexions dans une pensée
systématiquement dualiste mais qui ne s’affirme jamais comme
telle. C’est le cas de presque tous les psychanalystes et sociologues.
Ainsi Catherine Clément déclare, à propos de
la haine de soi, comme une vérité indiscutable :
"Récapitulons. Il n’y a pas d’amour sans haine, réversible,
jusqu’au fait divers de la passion jalouse." (Le Magazine littéraire,
juillet-août 1994). D’ou la quasi impossibilité de poursuivre
longtemps une discussion "en contact", dès qu’il s’agit d’examiner
la nature de la distinction entre objet et sujet de connaissance.
Nous en avons fait l’épreuve récemment lors d’un entretien
avec Cornelius Castoriadis à propos de la méditation (J.
Ardoino, R. Barbier, F. Giust-Desprairies, 1993). Mais nuançons
notre critique, peut-être qu’Edgar Morin, avec son "Evangile de la
perdition" décrit dans Terre-patrie (1993), n’est pas très
éloigné de ce que je pressens comme une philosophie
de l’éducation pour notre temps, à la lumière
de Krishnamurti (R. Barbier, 1994).
Sujet noétique et art de voir
N’entre pas dans l’autorisation noétique qui veut. Il faut d’abord prendre conscience de la logique de nos conditionnements. Krishnamurti n’a de cesse de rappeler la multitude d’emprises qui contraignent nos regards et nos comportements quotidiens. Nous sommes une masse de "mémoires" physique, biologique, psychologique, sociale, culturelle qui interfèrent et nourrissent nos allant-de-soi. Inutile de tenter de les connaître par une voie régressive et analytique. Ces "mémoires" sont trop profondément ancrées en nous-mêmes depuis notre naissance et même depuis des générations. Elles constituent notre passé mais également le passé de l’humanité et même le passé de l’univers. Tout savoir s’appuie sur ce "déjà-connu", sur ces "mémoires" dont la vérité n’est que relative et dépendante d’un espace-temps. La pensée, processus purement matériel, chimique, pour Krishnamurti, n’est faite que de l’utilisation de ce fond de "mémoires" (V.E. 58-65). Elle n’est jamais neuve. Pis elle est incapable de comprendre ce qui sans cesse surgit dans la vie réelle. La pensée ne peut reconnaître la création permanente de la vie, qui est en même temps destruction. Créant sans cesse une réalité illusoire, elle suscite un désir de sécurité, introuvable en dernière instance (V.E.41-42). La vie en acte détruit tout repère immuable. Elle comprend un mystère irréductible à toute explication mais que chacun appréhende (V.E.48). Il s’ensuit une insécurité permanente facteur d’une peur incontournable liée au temps qui passe et dont on cherche indéfiniment à se garantir. Le savoir, toujours lié au déjà-connu, fait partie de ce système de protection contre la perception directe de l’inconnu (V.E.49, 83). Le temps, c’est le passé qui joue son rôle d’affollement larvé. L’imagination, comme la pensée, fait partie du temps. Elle construit un avenir hypothétique où le "devoir être" remplace le "ce qui est". Toute communication vraie est impossible, engluée dans une coulée d’images de l’autre et de soi-même (V.E.71, 80). La pensée - exception faite d’une pensée fonctionnelle, instrumentale nécessaire à la vie usuelle - empêche ainsi l’accès à la connaissance authentique par l’imposition de toute une série de comparaisons, de contrôles, de mesures et de compétitions. Il s’ensuit une vie pleine d’émotions paralysantes liées au désir, au manque, à la jalousie, à l’avidité, à la haine. La souffrance fait ainsi bon ménage avec le plaisir, dans une course rétroactive sempiternelle. La liberté ou l’amour, habituellement évoqués, ne sont qu’une suite d’aliénations quotidiennes méconnues. Pensée, passé, imagination contribuent dans leurs effets psychologiques et sociaux à renforcer le désordre du monde. Toutes les figures d’autorité, tous les gourous sont là pour masquer la logique du conditionnement (V.E.144-145, 172) et Krishnamurti lui-même sait qu’il n’est pas préservé de ce type de projections à son égard. (V.E.138-143). La doctrine de la réincarnation fait partie de ce système imaginaire (V.E.157). Dans cette perspective, la mort est l’horreur absolue. On va l’écarter, la nier, par tous les moyens car la mort est l’abolition du temps sous sa forme de mouvement de la pensée (V.E.197). Ce faisant on ne fait qu’en accentuer la contrainte absolue. Le social prolonge ce qui se joue au niveau individuel car en fait il n’existe aucune séparation entre réalité, imaginaire, individu et société (V.E.162). Le révolutionnaire veut changer la société mais reproduit la logique des conditionnements dont il est porteur. Les lendemains qui chantent produisent sans cesse des larmes de sang. Le monde s’enfonce ainsi dans une tragédie de plus en plus évidente sous les discours de bonne volonté. Si Krishnamurti prend la parole, c’est qu’il y a urgence et que rien ne va plus (V.E.84). C’est aussi simplement parce qu’il est un être parlant - un "parlêtre" dirait J. Lacan - comme la fleur offre son parfum au monde (V.E.164).
La révolution du réel
Que nous dit-il ? La Vérité
n’a pas de chemin. L’être humain est sans boussole, mais il
peut être "présent" à lui-même et au monde
(V.E.140). Il n’a aucun maître à suivre pour comprendre ce
qu’il est en réalité. Il n’y a pas de méthodes,
pas de techniques. Toute méditation assise, debout ou couchée
n’est qu’un artifice exprimant un état d’esprit animé
par la fragmentation de ce qui est. Il s’agit pour lui simplement
d’apprendre l’art de voir et d’ écouter ce qui est, sans chercher
à comparer, à imaginer, à rationaliser, à
accumuler (V.E.175). Voir et écouter le désordre de la pensée
non instrumentale, rétablissent l’ordre fondamental du monde
(V.E.174). Pour vivre cette attitude nouvelle, aucun moment, aucun
dieu, ni aucun lieu ne sont privilégiés (V.E.179). Plus encore,
il n’y a aucun effort à faire, aucune intention à mettre
en oeuvre. Simplement être là, avec passion, dans un
état de présence attentionnée et instantanée
au monde environnant et à soi-même. La pensée
est soluble dans l’instant. Mais elle résiste parce qu’elle
a "peur de ne pas penser" dit Krishnamurti (V.E.77). La peur est un
mot qu’un regard fait flamber. Il s’agit de sortir du système des
oppositions de la pensée aristotélicienne (V.E. 62) : l’amour
ou la haine, la vie ou la mort, le plaisir ou la souffrance, dieu
ou l’athéisme ; sans toutefois réinventer un nouvel
impérialisme heuristique avec une option "dialectique" de
la vie.
Ainsi vouloir être "non-violent"
implique, ipso facto, la catégorie méconnue de la violence.
Avant tout, nous avons à voir la violence et tous ses effets
pernicieux. "Etre un" avec la violence pour l’épuiser dans
la vision de sa réalité. "Etre un" avec la mort
relève de la même perspective (V.E.154-156).
Voir et écouter dépassent
toutes les catégories dichotomiques qui s’écroulent
comme des cendres bleuies. Krishnamurti, dans son for intérieur,
n’est pas plus hindou, ou chrétien, ou musulman ou athée
qu’il n’est communiste, capitaliste ou Américain, Indien, ou
Européen.
Alors seulement le cerveau disponible,
réceptif, compréhensible par l’affirmation d’un "postulat
empathique" comme le propose en conclusion d’une étude sur
l’émotion, un psychophysiologue contemporain (Jacques Cosnier,
1994), peut prendre conscience de sa nature et rencontrer un autre
espace-temps, un ailleurs absolu, qui pourtant a toujours été
présent dans notre monde, en nous-même. Krishnamurti
nomme cette bénédiction l’ "Otherness", l’Autreté
(R. Barbier, 1992). L’être humain découvre vraiment
ce qu’est l’amour indissolublement uni à la mort et à
la création. Un amour/compassion intense qui saisit la beauté
des choses et des êtres et comprend le sens de la souffrance
(V.E.153). Un éveil de l’intelligence (1980) comme il le nomme
qui permet la véritable communication des interlocuteurs (V.E.28).
L’intelligence, selon Krishnamurti, n’est pas construite et n’a pas
de paliers, d’étapes ou de moments exceptionnels pour s’exprimer.
Ce n’est ni l’intelligence de Jean Piaget, ni la mesure du Q.I. de
Binet et Simon, ni celle des surdoués de Rémy Chauvin.
Elle est simple constatation, à partir d’une "vision pénétrante",
de la totalité interactive du monde.Ce qui permet de
reconnaître immédiatement le vrai et le faux (V.E.26
ss., 186). Si elle se sert de la "pensée" comme d’un instrument,
elle la transcende. Elle voit instantanément la dynamique
complexe de la vie et distingue la réalité pensée,
de la vérité. Elle agit en conséquence, dans
une conscience-acte, une action juste (V.E.59). L’être éveillé
à l’intelligence ne saurait être en contradiction avec
lui-même. Si le monde, dans sa réalité, lui pose des
questions, il les résout immédiatement et sans résidu.
Il ne choisit pas, il agit avec assurance et en connaissance (V.E.
177). C’est pourquoi il n’a pas de rêve selon Krishnamurti
(V.E. 180). L’être de l’intelligence est "passionné",
non pas au sens d’une passion aveugle et destructrice, mais au sens
d’une intensité existentielle de chaque instant. Voir et écouter
supposent une surprise permanente au surgissement du monde, à
l’imprévu. La vie devient d’une coloration sans pareille,
d’une intensité remarquable. Sa profondeur ne cesse de s’approfondir.
L’être se "gravifie" si j’ose ce néologisme. Il est
à la fois au plus joyeux de soi-même et gravement lucide.
La joie n’exclut pas la peine, bien au contraire. La peine
est la compassion vécue à l’égard de toute la souffrance
du vivant. L’être de l’intelligence connaît la solitude radicale
au coeur même de sa reliance. Pour lui la solitude arrache
le bleu des images.
Rien n’est jamais identique.
La reproduction n’est qu’un effet d’optique pour le non-voyant. Création
et destruction sont dans une boucle rétroactive permanente
pour l’homme de l’intelligence. Les livres ne donnent aucunement
accès à l’intelligence. Ils ouvrent sur le savoir,
qui est relatif et, comme l’affirme le physicien David Bohm,
n’éclaircit pas le mystère (V.E. 51). Ils font voir
et décrivent en nommant une partie du monde, certes,
mais un peu comme l’aveugle de naissance soutient que la patte d’un
éléphant est un arbre. Nommer n’est pas connaître.
Observer vraiment supprime l’observateur et la chose observée.
Seule demeure l’observation intemporelle et sans nom qui est l’intelligence
même en acte (V.E. 186).
La connaissance portée
par l’intelligence est un trou dans le savoir. Elle ouvre, par le
silence, une fente dans ce qui était considéré
comme plein, universel, absolu. Elle fait chanter l’ignorance du
non-savoir. Elle bouscule les certitudes blindées ou étoilées.
L’intelligence est sans repos et pourtant elle est la sérénité
même. Elle dégage une énergie libre incroyable.
Force fougueuse des profondeurs et majesté de la quiétude
tout à la fois comme disait le vieux sage taoïste.
L’être de l’intelligence
mène, dès lors, des actions sans attachement. Sa façon
de vivre change le monde parce qu’il est le monde. Cette conception
rejoint les thèses de la phénoménologie et de
l’ethnométhodologie. Les formes de sociabilité ne sont pas
des abstractions. Elles sont construites par des personnes concrètes.
Et même si elles ont leur logique interne, explorée par le
sociologue, qui trop souvent les hypostasie, elles ne vivent que
par l’action quotidienne de chacun d’entre nous. Si nous changeons
notre regard sur elles-mêmes et notre action, nous changeons leur
devenir, nous transformons leur être. "La liberté, c’est de
dire la vérité, avec des précautions terribles,
sur la route où tout se trouve" écrit le poète
français René Char.
Il s’agit bien de cette
liberté là dans la conception de l’homme de l’intelligence
chez Krishnamurti. La liberté ne peut être vécue que
dans l’amour qui est aussi mort et création. Une liberté
qui n’est référée à aucun garant métasocial,
aucune valeur transcendantale. Une liberté qui surgit au coeur
même du réel par une vision et une écoute pénétrantes.
Etre libre est inhérent au fait de voir et d’écouter.
La liberté est le joyau de l’intelligence. Elle est d’essence
ontologique. Elle est donnée d’avance pour qui sait voir.
Aucune prison, aucun embrigadement n’empêcheront jamais ses
possibilités dissidentes. Krishnamurti, en authentique libertaire,
parle non de révolte, autre face de l’attachement inconscient, mais
de refus. La liberté est le champ des possibles de tous les refus
nécessaires. Aujourd’hui ils sont innombrables, et c’est pourquoi
il y a urgence à parler et à agir pour Krishnamurti.
Seul l’être de l’intelligence,
c’est-à-dire l’homme de la liberté, peut dépasser
la peur et son besoin sécuritaire. Il en voit immédiatement
la logique interne même s’il en subit les premières
secousses émotionnelles sub-corticales, par l’action spontanée
du thalamus visuel sur le système amygdalien (Joseph Ledoux,
1994). Etre dans l’intelligence du monde n’évite pas d’avoir
peur d’un chien enragé, mais elle déclenche immédiatement
l’action juste en situation. Par contre la peur purement psychologique,
celle qui résulte de l’imaginaire, liée peut-être
plus aux représentations et au influx du cortex visuel, est
vue et déposée ainsi dans la décharge des illusions.
Quid de l’autorisation noétique à partir de la philosophie de Krishnamurti ?
L’autorisation noétique
chez un être humain devient, dans cette problématique,
un processus d’intelligence ou d’autoéducation radicale qui,
d’instant en instant, par une permanente attention à ce qui
est, débouche sur la plénitude de l’être-au-monde.
Le sujet éducatif est avant tout un sujet en éco-auto-formation.
Non que l’autre n’intervienne pas dans son devenir, bien au contraire,
mais il est situé dans un environnement social, psychologique,
culturel, déterminé et élucidé. La personne
a le dernier mot sur sa propre conscience, souvent à partir
de remarquables "flashs existentiels" (R. Barbier 1995)..
Plusieurs questions peuvent
être posées à la philosophie transculturelle de Krishnamurti
par le penseur occidental. La question de l’altération. La
question de la temporalité.La question de la mémoire.
La question du savoir. La question de l’observation. La question
de l’imaginaire etc. Examinons la première question et la
dernière, pour finir, dans le cadre limité de cette communication.
La question de l’altération
Quel est le statut de l’altérité
et de l’altération dans la philosophie de l’éducation
de Krishnamurti ? L’ autre existe-t-il pour lui et à quel
niveau de profondeur ?
Il est certain que Krishnamurti
est complètement concerné par l’autre qui, chez lui,
ne dégénère jamais dans un "autrui" spectaculaire
et mass-médiatique (Jean Baudrillard, Marc Guillaume, 1992).
Il est partie prenante de l’univers de l’autre à partir de son ouverture
ontologique à l’attention. De nombreux textes montrent
son extrême sensibilité à cet égard. L’autre
n’est jamais anonyme. Il est présent avec toute sa détresse,
toute sa joie. Krishnamurti est, avant tout, un être de relations.
Il ne saurait se comprendre comme un "ego" séparé qui
vivrait selon la toute-puissance de ses désirs. L’altérité
fait donc partie de sa vie, mais est-ce une altérité
radicale, celle qui nous interpelle d’une manière absolue,
dans nos modes de penser et de sentir ?
Je fais l’hypothèse que
Krishnamurti a conscience de cette altérité radicale
parce qu’il a conscience de la nature intrinsèque de la solitude
pour l’être de l’intelligence. Ce dernier se sait un être
unique à pouvoir observer le monde. La réalité
est fondamentalement singulière. Il connaît la radicalité
du mourir. Il ne se berce pas d’illusions avec les doctrines de la
réincarnation ou les idéologies du progrès. Face à
face à l’inconnu, dans la vision pénétrante,
il est sans voix. Il est le "mystique" dont parle Ludwig Wittgenstein
dans son Tractatus logico philosophicus (1986). Sur ce point sa solitude
est essentielle, constitutive de son être même. Mais
chacun porte en lui cette capacité à être "intelligent",
donc à vivre cette solitude sans fond, sans limite. Cette
omniprésence du mourir et du vivre que les choses ravivent
à chaque instant. L’altérité constitue cette
confrontation de deux solitudes vécues par deux êtres humains
dignes de ce nom. Mais Krishnamurti peut-il aborder vraiment la question
de l’altération dont parle Jacques Ardoino (1977)? L’autre
a-t-il, selon lui, une influence inéluctable, transformatrice de
son propre être ? Je ne le pense pas. Sur le plan ontologique j’ai
le sentiment que le je et le tu, pour reprendre une terminologie de
Martin Buber, bien que totalement dans un champ de relations constitutif
de leur être même, sont en même temps deux mondes à
part, quoique non séparés. Approche paradoxale, un peu comme
celle qui, en physique, considère que l’ondicule est, à
la fois, corpuscule et onde. Radicalement, l’être de l’intelligence,
non fragmenté, mais conscient de son unicité individuelle,
ne peut être altéré puisqu’il est un avec tout
ce qui est, y compris avec l’autre. Seul l’être de la dualité,
séparé, peut rencontrer l’autre en tant que provocateur
d’altérations. Par contre, l’être de l’intelligence
peut entrer en interférence dans un champ et cette rencontre peut
entraîner des effets. On peut imaginer qu’il existe des "choc
d’êtres", dans la "Conscience-énergie" (Dr. Marie-Thérèse
Brosse, 1984), comme il y a des chocs bouleversants de particules
nucléaires, quand une personne réceptive rencontre un être
à l’intelligence accomplie, un sage. L’être de l’intelligence
ne dit pas plus "l’essence précède l’existence" que
"l’existence précède l’essence". Si Krishnamurti semble
être parfois dans l’univers d’une philosophie existentielle,
il ne saurait s’y réduire (René Fouéré,
1985). Pour lui, à mon avis, il y a conjonction créatrice,
à chaque instant, et dans une surprise émerveillée,
de l’essence et de l’existence dans le vivre et le mourir du réel.
Sa formulation questionnante sur le monde n’est pas exprimée
par un oui ou par un non. Le "oui" de la créature face à
face avec son dieu unique et créateur. Le "non" de celui qui
a pour autre dieu, la négation même de toutes figures
de dieu. Elle est plutôt du type "ni ceci, ni cela" et
non du genre "ou bien, ou bien" ou "ceci et cela". Sa
pratique est celle du sculpteur qui évide son bloc de pierre pour
faire apparaître la forme.
La question de l’imaginaire.
J’avoue être très
embarrassé par la conception de l’imaginaire chez Krishnamurti.
Il semble bien qu’il assimile l’imaginaire à une vaste entreprise
de reproduction et d’illusion et, bien qu’il n’accepte pas facilement
d’entrer dans les idéologies hindoues de la Maya, ses propos
vont toujours dans le sens de l’image mentale déformant ou
masquant la vérité qu’il oppose à la réalité.
Certes, pour Krishnamurti le monde est réel et indépendant
de l’observateur. Même l’imaginaire, assimilé à
la pensée, fait partie de la réalité. Il s’agit
bien pour lui de réduire l’imaginaire par sa juste observation.
En aucun cas de l’amplifier ou de s’en servir comme on peut le faire
dans certaines sagesses islamiques ou tibétaines. Il soupçonne
l’imagination de mentir et de travestir ce qui est. Elle apparaît
comme une capacité cérébrale que l’on doit non
pas brider ou contrôler, mais laisser passer comme un nuage
noir dans le ciel bleu de la vérité.
Le penseur dans la ligne de
Castoriadis ne saurait s’y résoudre (R. Barbier, 1991). Si
l’imaginaire est premier et non réductible à la pensée,
ainsi que l’a proposé Aristote d’après Castoriadis (1986),
sa dynamique créatrice est fondatrice de l’être même.
On peut voir les conséquences de cette approche et de celle
de Krishnamurti dans la vie courante. Le sage non-dualiste comme
Ramana Maharshi par exemple, se laisse mourir d’un cancer considéré
comme un élément de vie, faisant partie de l’Un. Le
thérapeute occidental au contraire utilise la visualisation
créatrice, l’imaginaire en acte, pour lutter contre ce même
cancer (Anne Ancelin-Schützenberger). Plus généralement
peut-on assimiler l’imagination créatrice au mécanisme
de la pensée ? Certes les rejetons de l’imagination peuvent
toujours s’inscrire dans un champ symbolique utilisable par la pensée.
Mais l’acte même d’imaginer doit-il rester enfermé dans
l’acte de penser ? Créer n’est pas penser, au sens même de
Krishnamurti. Créer est ce processus d’intelligence qui jette un
pont suspendu entre le réel et la vérité. L’imagination
créatrice dans sa radicalité active ne cherche rien
et ne veut rien : elle trouve. Elle n’est pas utilitaire, à
la différence des techniques de créativité.
Elle est une fonction de la complexité du cerveau humain qui
devient instrument réceptionnant la formidable création
permanente du monde. Elle permet de relier ce qui est séparé
et de distinguer ce qui est fusionné. Par l’improvisation,
elle est ce qui émerge pour la première fois. Elle
est le commencement même. Mais plus encore elle est la joie
absolue. Non pas le plaisir relatif. On peut s’interroger sur le fait,
habituel chez de nombreux mystiques, d’entrer dans l’écriture
poétique après un insight spirituel. Krishnamurti l’a
vécu, comme Saint-Jean de La Croix ou Kabir. Certes les poèmes
qui résultent de cette expression créatrice tombent
ensuite dans la sphère de la pensée et de l’idéologie.
Ils peuvent être utilisés pour leurrer les foules. Mais
on oublie qu’ils enflamment également et éveillent des
personnes endormies dans un sommeil ontologique. Le symbole, véritable
joyau d’un acte créateur, est toujours plus qu’une image
mentale qui, avec le percept et le concept, seraient l’essentiel
des activités de cerveau selon J.P. Changeux (1983). Il se peut
qu’à la longue le symbole se "refroidisse" et se transforme en
allégorie , voire en synthème sociologique, selon l’expression
de René Alleau (1977). Mais pendant longtemps une image symbolique
et poétique digne de ce nom garde sa charge questionnante
sur la réalité illusoire du monde. On peut penser que
l’image poétique est à l’ontologie, à la recherche
spirituelle, ce qu’est la pensée au domaine technique : un
ustensile susceptible de "donner à voir" (P. Eluard) une connaissance,
approchée certes, mais vivante, de ce qui est. Sans doute
la "voie" de l’observation sans observateur de Krishnamurti est plus
radicale, mais c’est une voie "sèche", une voie abrupte. La
Vie, dans son expansion, n’a-t-elle pas fait fleurir l’imagination
humaine justement pour une reconnaissance différente
de la "prairie d’innocence" dont parle Krishnamurti ?
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