Krishnamurti ou l'homme de l'arbre

(Texte à paraître dans un ouvrage chez l'Harmattan : "habiter le terre", en 2004)

René Barbier (université Paris 8)
 
 

Krishnamurti (1895-1986) est le philosophe et sage d'origine hindoue, mais largement transculturel, qui a le mieux parlé des rapports intrinsèques de l'homme avec son environnement.

Sans relation avec la nature, l'être humain meurt à sa relation au monde et aux autres. Je vais tenter, dans cet article, de montrer que la vision du monde de Krishnamurti est parfaitement conforme à son amour de la nature. L'une ne va pas sans l'autre.

Après avoir décrit qui est Krishnamurti et pourquoi je m'intéresse à ce philosophe, j'ouvrirai l'interrogation concernant Krishnamurti et la nature.

Dans une première partie je considérerai Krishnamurti, la nature et la vie, en montrant en quoi l'imaginaire nous empêche d'être en contact avec la nature sans laquelle, cependant, il n'y a pas d'amour possible.

Une deuxième partie me permettra de développer le rapport entre la voie naturelle et la voie religieuse. Dès lors que nous savons rencontrer la nature, nous découvrons la valeur du silence et de la solitude. Bientôt nous nous ouvrons sur la vision pénétrante et la méditation par lesquelles la transformation intérieure est constatée tôt ou tard.

La troisième partie nous entraînera vers l'univers de ce rapport au monde de l'homme relié, c'est à dire de l'homme complètement ouvert à l'amour de la vie et de la nature, avec ses effets sur le plan éducatifs.
 
 

Introduction
 
 

Qui est Jiddu Krishnamurti ?

Il est né à Madanapalle, près de Madras et de Bangalore, en mai 1895 et il est mort en février 1986 à Ojaï en Californie.

Toute sa vie a été consacrée à un enseignement dialogué visant la question du sens de l'éducation. Que veut dire éduquer ? apprendre ? devenir un être humain ? Que veut-on dire lorsque l'on parle d'homme "religieux" ? Qu'est-ce que l'autorité ? Pourquoi avons-nous toujours besoin d'un maître spirituel ? De quoi est faite notre peur ? Qu'est-ce que l'intelligence ?

Toutes ces questions parcourent l'oeuvre de Krishnamurti et intéressent au plus haut point tout éducateur, tout parent, tout professeur.

Krishnamurti va répondre à ce questionnement par l'épreuve d'une vie exemplaire.

Après une enfance pauvre, mais non miséreuse, de fils de famille brahmine, il sera distingué très jeune par un des pionniers de la Société théosophique, Charles Webster Leadbeater, pour être le "véhicule", c'est à dire l'enveloppe corporelle du futur Instructeur du Monde (Maïtreya). La Société théosophique proposait une synthèse des spiritualités orientales et Krishnamurti correspondait à son attente. Il est alors soustrait, avec son jeune frère Nitya, à l'influence paternelle et les deux enfants sont éduqués, à l'anglaise, par la Société théosophique dont la présidente, Annie Besant, était d'une haute stature spirituelle. Malgré des études quasi insignifiantes, Krishnamurti deviendra un très grand orateur sur l'éducation et parlera à travers le monde entier devant des milliers de personnes des années 1920 à la moitié des années 1980. Il touchera ainsi plus d'un être humain qui, par cette rencontre, en sortira transformé et porteur d'une interrogation radicale sur le sens de la vie.

Krishnamurti s'affirmera bientôt en se dégageant de l'emprise, de la violence symbolique, de la Société théosophique, en 1929, à Ommen, lors d'une célèbre conférence. Il soutiendra désormais que la vérité est un pays sans chemin et qu'aucun groupe, aucune secte, aucun maître spirituel, ne peut aider quiconque à découvrir la vérité, c'est à dire, le véritable sens de la vie.

A partir de cette époque et sans rompre, en particulier, avec sa mère spirituelle Annie Besant, Krishnamurti développe sa vision du monde en maîtrisant de plus en plus son langage, comme l'a fait remarquer Yvon Achard dans sa thèse en 1968.

Comme Yvon Achard, je le découvre vers la moitié des années 1960 par le biais des quelques livres édités à cette époque. Je ne le rencontrerai jamais mais je resterai, cependant, marqué à tout jamais par sa philosophie de la vie. Il deviendra pour moi "l'homme de l'arbre"; celui qui sait l'importance de "l'arbre-maître" comme le nomme Mario Mercier, un Français un peu chaman contemporain, qui prétend avoir été quasiment initié par Noïark, un magnifique arbre de nos forêts de la région parisienne.
 
 

1. Krishnamurti et le sens de la nature
 
 

Krishnamurti possède un sens aigu de la nature. Il l'intègre complètement dans sa vie quotidienne. Presque chaque jour il marchait ainsi pendant une heure dans la nature. On le voyait à Saanen, en Suisse, parcourir les chemins désertés de la montagne. Il se désolait, lorsque, contraint d'être en ville (à Paris notamment), il ne pouvait pas goûter la compagnie des arbres. Il ne fut jamais plus heureux que pendant ces quelques mois de solitude, aux Etats-Unis, où en compagnie de son frère Nitya, il put marcher librement dans la campagne.

Si je nomme Krishnamurti "l'homme de l'arbre" c'est parce qu'il prend très souvent l'exemple de l'arbre pour tenter de faire comprendre le sens de l'attention à la nature et plus généralement au monde.

Ainsi dans De la nature et de l'environnement, (1994), ouvrage dont je me servirai plusieurs fois dans cet article, il écrit :

Près de la rivière, il y a un arbre que nous avons regardé jour après jour, pendant plusieurs semaines, au lever du soleil...Vers le soir, quand le soleil couchant illumine l'ouest, l'arbre peu à peu s'assombrit, se referme sur lui-même. Le ciel est rouge, jaune, vert, mais l'arbre reste silencieux, retranché, il se repose pour la nuit.

Si vous établissez un rapport avec lui, vous êtes en rapport avec l'humanité. Vous devenez responsable de cet arbre et de tous les arbres du monde. Si vous n'êtes pas en relation avec les êtres vivants de la terre, vous risquez de perdre votre rapport à l'humanité, aux êtres humains.( p.104)
 
 

Pour Krishnamurti, être en rapport avec l'arbre, ce n'est pas entrer dans des classifications, dans des nominations : c'est un hêtre, un chêne, un jeune poivrier, etc... encore moins d'une analyse scientifique de la nature. Il s'agit plutôt d'une rencontre avec un être vivant, d'une coparticipation en quelque sorte, à la vie que nous portons en nous. Il en sera toujours ainsi pour lui lorsqu'il entre en relation avec un paysage, un animal ou un être humain.
 
 

Krishnamurti, la nature et la vie
 

Qu'est-ce que la nature pour notre sage ? Ne tombe-t-il pas dans les rets d'une idéologisation de la nature, si prégnante du Romantisme à l'Ecologisme, en particulier dans ce que l'on nomme aujourd'hui "l'écologie profonde" ?

La nature, en tant qu'être vivant, faisant partie du Grand Vivant, est d'abord ce qui s'oppose, instinctivement, aux engluements du passé et de la mémoire. Si l'instinct répète, il le fait dans une mouvance qui est toujours de l'ordre de la création universelle. L'être naturel ne construit pas de savoir sur les choses. Il ne s'empètre pas dans des représentations qui l'éloigneraient du contact immédiat avec ce qui est, pour le meilleur ou pour le pire. Si le vautour attend encore avant de fondre sur le rat des champs qu'il observe, ce n'est pas par réflexion ni représentation imagée. Seul l'instinct lié au devenir même de la vie d'instant en instant, lui commande de ne rien faire. Une seconde après, il tombera soudainement sur sa proie innocente. Une minute plus tard, peut-être succombera-t-il lui-même sous les balles d'un chasseur illégitime ?

Qu'est-ce que la nature ?

La nature fait partie de notre vie. Nous sommes issus de la graine et de la terre et nous faisons partie de tout cela mais nous oublions vite que nous sommes des animaux comme les autres. Pouvez-vous être sensible à cet arbre, le regarder, en voir la beauté, écouter le son qu'il produit, être sensible à la moindre petite plante, à la moindre mauvaise herbe, à cette vigne vierge qui monte le long du mur, aux jeux de lumière et d'ombre sur les feuilles ? Il faut être conscient de tout cela et éprouver un sentiment de communion avec la nature qui nous entoure. (1994, p.71)

L'homme ne sait contempler la nature parce qu'il projette sans cesse les images de sa détresse ou de sa volonté de maîtrise sur elle. Ses représentations embourbent la nature dans un calcul utilitaire et fonctionnel. La nature n'a aucun droit bien qu'elle soit l'expression du vivant. L'homme lui impose sa toute puissance désastreuse. Il ne se contente pas de l'aménager ("l'aménagement du territoire" comme disent les technocrates), il la détruit systématiquement, au nom de la survie humaine (dans certaines régions sous-développées) ou au nom du profit de quelques uns.

Pour cela il nous faut passer par la pensée, par l'image. Sans elles nous serions capables de nous rendre compte du mal que nous infligeons à la nature. Avec la pensée nous rationalisons nos comportements en les situant dans un "ordre des choses" que d'aucuns nomment le "réalisme" lorsqu'ils sont soumis au feu critique des poètes.

Lorsqu'on est capable de voir sans préjugés une image, quelle qu'elle soit, alors seulement peut-on entrer en contact direct avec ce que présente la vie. Tous nos rapports sont imaginaires, en ce sens qu'ils s'établissent sur des images que forme la pensée. (1994, p. 63).

Les images éliminent l'amour authentique et notre rage de tuer, de détruire, s'en donne à coeur joie. Saccager la nature devient un jeu non seulement d'enfant mais d'adulte. En juillet 1995, dans une province française assez sèche mais où l'on fabrique du vin de qualité, un inconnu n'a pas trouvé mieux que de gaspiller l'eau précieuse d'un vieux village en ouvrant les vannes d'un petit barrage. Ailleurs on jette allégrement le mazout des cuves de pétrolier dans les eaux du large à moins que l'on stocke des déchets nucléaires dans les fonds sous-marins ou dans des décharges proches de nappes phréatiques. Les êtres humains aiment tuer comme le remarque Krishnamurti.

Les être humains aiment tuer, soit les autres humains, soit les animaux qu'il s'agisse d'un daim des forêts aux grands yeux inoffensifs, ou d'un tigre venant d'attaquer le bétail. On écrase délibérément un serpent sur la route, on prend au piège les loups ou les coyotes. Des gens très bien vêtus et très gais s'en vont avec leurs précieux fusils tuer des oiseaux qui, l'instant d'avant, chantaient encore. Un jeune garçon tue un geai bleu caquetant avec un revolver à plomb et parmi ses aînés, nul n'a le moindre mot de pitié, et personne ne le gronde ; tous, au contraire, le félicitent d'être si fin tireur. (1994, p. 53)

Cette attitude est quasi permanente en Occident. Elle est acquise et développée par notre culture de domination et de compétition. Nous avons beaucoup à gagner dans la rencontre interculturelle à cet égard. L'Orient semble posséder une autre sagesse.

Pour l'Occidental, les animaux n'existent qu'en fonction de son estomac, ou en vue du plaisir de tuer, ou simplement pour la fourrure qu'ils procurent. Et à l'Oriental, on enseigne depuis des siècles, à travers des générations, de ne pas tuer, d'avoir pitié et compassion envers les animaux. (1994, p. 53)

Seul le poète peut nous questionner, du fond de notre propre culture, sur le mystère de l'assassinat d'une alouette en plein vol, comme l'écrit René Char :

Fascinante, on la tue en l'émerveillant
 

Et ce n'est peut-être pas pour rien que François d'Assise ou le poète O. de L. Milocz avaient l'écoute des oiseaux.

Quand apprendra-t-on à voir la grâce et la formidable puissance de la nature, par le biais de la multitude de ses créatures ?

Krishnamurti, un jour, à été touché par la puissance féline d'un tigre mangeur d'homme en Inde.

C'était un très grand animal, superbement strié. Ses yeux étincelaient dans la lumière des phares. Il s'approcha de la voiture en grondant et se glissa tout près de la main tendue, quand l'hôte dit : "Ne le touchez pas, il est trop dangereux, faites vite, il est plus rapide que votre main". Mais l'on sentait cette énergie, cette vitalité de l'animal, une vraie dynamo. On ressentait à son passage une étrange attirance. Puis il disparut dans les bois (1994, p. 92).
 

Krishnamurti a eu envie de toucher, de caresser le merveilleux animal. Il n'avait aucune peur. Il était en communion parfaite avec cette masse vitale et odorante qui frôlait la voiture. Aurait-il été mordu si ses amis ne l'avaient pas préservé ? Nous ne le saurons jamais. Mais gageons que sans la peur de l'un la peur de l'autre a peu de chance de se développer. Krishnamurti était sans peur et plus encore, il était le tigre même. Comment le tigre aurait-il l'instinct de se dévorer lui-même ?
 
 

2. La voie naturelle comme voie religieuse
 
 

J'entends ici par "religieux" une aptitude suprasensible à être relié personnellement au réel, c'est à dire à tout ce qui est, en dehors de tous dogmes, institutions, spécialistes du sacré.

Comment rencontrer réellement la nature ? Peut-elle devenir une voie de développement spirituel ? Comment faire coeur avec l'arbre, avec l'oiseau, avec le serpent ? avec l'herbe des prairie, avec la montagne enneigée, avec l'océan étincellant ?

La première chose consiste à se dégager des mots, à désapprendre à parler selon le langage codé de la société.

Refuser de classer, de nommer, d'imaginer.

Vous pouvez empiler des mots, en faire une guirlande, comme c'est le cas pour la plupart d'entre nous, et vivre de mots, mais les mots sont cendres, ils ne donnent pas vie à la beauté, ils ne vous donnent pas d'amour et si vous vous contentez d'écouter une série d'idées ou de mots, je crains que vous ne partiez les mains vides

dit Krishnamurti à ses interlocuteurs (1994, p. 83).

Avec la pensée, avec les mots, nous maintenons le conflit en permanence. Or, jamais nous ne pouvons aimer et voir ce qui est dans le conflit. Jamais nous ne rencontrons vraiment ce que veut dire la liberté. Krishnamurti, sur ce point, est loin d'un existentialisme sartrien alors qu'à d'autres moments il semble en être plus proche, comme le montre René Fouéré (1985). Le choix n'est pas une preuve de la liberté mais son contraire. La liberté ne résulte pas du choix. Le vécu de la liberté nous conduit à ne pas avoir besoin de choisir car l'esprit libre est également l'esprit qui ne fait qu'un avec ce qui est et qui, ipso facto, trouve dans l'instant, d'une manière quasi spontanée, l'acte et la parole justes en fonction de la situation. En s'observant il peut constater les facteurs clés de tout conflit

Le conflit naît essentiellement de la différence entre l'action réelle et ce qu'elle devrait être (1994, p. 86)

La rencontre avec la nature implique un éveil de l'intelligence c'est à dire une suspension non intentionnelle de la toute puissance de l'ego discursif, rationalisant et imaginatif.

Il s'agit d'écouter/voir en laissant sa culture au vestiaire. Ecouter/voir sans projet, sans intention particulière. Ecouter/voir en demeurant dans la présence à ce qui est en dehors de toute rêverie. Contempler une rose ne saurait être de la même veine que de regarder un film, même très attractif. Le film fait partie du registre de la création imaginaire et peut être apprécié en tant que tel. Il est malgré tout de l'ordre de l'objet inerte, sans aucune interactivité. La fleur, elle, réagit à notre approche, à notre regard. Elle se rétracte si notre intention est de la détruire. S'épanouit-elle encore un peu plus si nous n'avons absolument aucun projet sur elle, si ce n'est d'apprécier le charme de ses couleurs, la subtilité de son parfum ? Et que dire alors d'un être humain qui écoute immédiatement dans ce que les psychanalystes nomment l'inconscient, la pulsion de mort de celui qui prétend entrer en communication ? Il faudrait savoir approcher un être humain comme on frôle une rose sans l'arracher, comme on laisse s'éventer un parterre de coquelicots si fragiles sous la brise. A ce moment seulement la liberté s'éprouve entre deux êtres. Et avec elle la rencontre dans l'amour.

L'esprit peut-il être libéré de tout ce conditionnement ?..Je suis conditionné par une culture qui existe depuis des milliers d'années...Les cellules du cerveau peuvent-elles se libérer du conditionnement de l'observateur, d'une entité conformiste, conditionnée par l'environnement, la culture, la famille, la race ?...Puis-je regarder avec des yeux qui n'ont jamais été touchés par le passé ? Etre sain, c'est cela. Pouvez-vous regarder le nuage, l'arbre, votre femme, votre mari, votre ami sans images ?...Pouvez-vous écouter sans interprétation, comparaison, jugement ou évaluation ? Ecouter cette brise, ce vent, sans l'interférence du passé ? (1994, p. 100)

Alors surgit la surprise de la rencontre et toute notre ignorance antérieure.

Nous n'observons jamais profondément la qualité d'un arbre, nous ne le touchons jamais pour sentir sa solidité, la rugosité de son écorce, pour écouter le bruit qui lui est propre. Non pas le bruit du vent dans les feuilles, ni la brise du matin qui les fait bruisser, mais un son propre, le son du tronc et le son silencieux des racines. Il faut être extrêmement sensible pour entendre ce son. Ce n'est pas le bruit du monde, du bavardage de la pensée, ni celui des querelles humaines et des guerres, mais le son propre de l'univers (1994, p. 104)

Cette attitude d'abandon du moi, de l'ego, nous ouvre à la dimension de la vacuité par laquelle une nouvelle connaissance est engendrée. En faire l'expérience est une ressource humaine inégalée. Sans elle comment comprendre vraiment ce qu'est le monde, ce qu'est un être humain ?

Il est probable que nous ressentons tous plus ou moins la nécessité de vivre cette dimension de l'être. D'où la multitude un peu charlatanesque de techniques de méditation proposées en Occident, sans compter le vaste marché des biens de salut qui nous dispensent éventuellement de vivre notre vie en l'étouffant sous la maîtrise d'un autre nommé "gourou". On sait que Krishnamurti a été féroce à cet égard. Aucun gourou, aucune technique, n'ont de sens dans la relation que nous pouvons avoir avec la réalité du monde.

Nous sommes complètement responsables de notre éveil qui demeure dans les brumes de notre existence comme le soleil reste présent bien que caché par les nuages. Il nous faut voir les événements de notre vie comme des nuages en sachant que derrière ceux-ci le bleu du ciel nous attend parce qu'il n'est jamais parti.

Se rendre compte de cela, en devenir conscient est l'essence même de la joie définitive appartenant à la non-dualité.

La présence attentive et permanente au monde qui en résulte débouche sur la beauté, la tendresse et l'amour d'une vie toujours neuve.

La nature fait partie de notre vie. ...Pouvez-vous être sensible à cet arbre, le regarder, en voir la beauté, écouter le son qu'il produit, être sensible à la moindre petite plante, à la moindre mauvaise herbe, à cette vigne vierge qui monte le long du mur, aux jeux de la lumière et d'ombre sur les feuilles ?...Sentez que vous faites partie de tout cela et de tout ce qui vit. Si vous maltraitez la nature, c'est vous-même que vous maltraitez ...Observez, regardez comme si vous le faisiez pour la première fois. Si vous pouvez le faire, alors c'est la première fois que vous voyez cet arbre, ce buisson, ce brin d'herbe....C'est là une sensation extraordinaire : l'émerveillement, la fraîcheur, le miracle d'un nouveau matin qui n'a jamais existé auparavant et n'existera jamais plus...S'il existe une telle communion entre vous et la nature, alors, vous pouvez communier avec l'homme, avec le garçon assis près de vous, avec votre professeur ou avec vos parents (1994, p. 71-73)
 
 

3. Les retombées pédagogiques d'une attitude de reliance
 
 

A l'issue de cette brève exploration du sens de la nature chez Krishnamurti que peut-on dire en pédagogie, dans la mesure où cette voie nous semble essentielle ?

Il nous faudra d'abord apprendre à désapprendre. Savoir oublier et nous vider pour pouvoir recueillir et créer.

Il nous faudra entrer dans le lâcher-prise à l'égard des formes multiples du pouvoir, de l'avoir et du savoir. Passer au travers sans y adhérer. Se sentir responsable et assumer des responsabilités le cas échéant sans devenir imbu de soi-même et de respectabilité. Partir à l'aventure et savoir rester chez soi s'il le faut avec la même énergie tranquille. Ecouter/voir avec toute sa sensibilité, la complexité humaine dans ses multiples facettes, tonitruantes et silencieuses, secrètes et spectaculaires, monstrueuses de haine déployée et merveilleuses de bonté sereine. Etre dans la subtilité de l'Un sous le fracas du multiple.

Rester dans la présence pour se sentir vivre dans le silence intérieur et dans la solitude à chaque instant et dans chaque situation.

La beauté réside dans le total abandon de l'observateur et de l'observé, et cet abandon de soi n'est possible qu'en un état d'austérité absolue. Ce n'est pas l'austérité du prêtre avec sa dureté, ses sanction, ses règles, son obédience...Supposez que vous vous promeniez seul, ou en compagnie, que vous ayez cessé de parler et que vous soyez plongé dans la nature...Cet état de silence, à la fois de l'observateur et de l'observé, lorsque le témoin ne traduit pas en pensées ce qu'il observe, ce silence dégage une beauté d'une qualité particulière d'où la nature et l'observateur sont exclus, mais un état d'esprit, entièrement, complètement seul : seul, non isolé, seul en une immobilité qui est beauté (1994, p.62-63)

Se souvenir que nous avons besoin de la nature et y faire quelques détours au bon moment, lorsque nous nous voyons partir en dérive vers le bruit catastrophique,l'agitation insignifiante.

Lorsque le superficiel me fatigue, il me fatigue tant que pour me reposer j'ai besoin d'un abîme

écrit le poète argentin Antonio Porchia dans Voix (1979).

Ne jamais oublier le sens de la création selon Krishnamurti, qui puise son regard dans le mouvement même de la nature et de la vie, qui est également amour et mort. La création au delà de toutes les techniques de créativité à dominante fonctionnelle et utilitariste. La création qui est de l'ordre du poétique car, comme l'affirme René Char (1983) :

A chaque effondrement des preuves,

le poète répond par une salve d'avenir.
 
 

Bibliographie
 
 

Achard Y. (1968), Le langage de Krishnamurti, Paris, Le courrier du livre

Char R., (1983) Oeuvres complètes , Paris, Gallimard, La Pléiade

Fouéré R., (1985), La révolution du réel. Krishnamurti, Paris; Le courrier du livre

Krishnamurti J. (1994), De la nature et de l'environnement, Paris, Editions du Rocher

Mercier M. (1989), L'Enseignement de l'arbre-maître, Paris, A.Michel

Porchia A., (1979), Voix, Fayard