Krishnamurti : de la mŽdiation et du dŽfi en Žducation

 

RenŽ Barbier

 

Parler de Krishnamurti implique que l'on a pu entrer dans son univers de mŽditation et son sacrŽ radical. C'est dire qu'il ne s'agit pas de faire une confŽrence habituelle ˆ son propos mais toujours de partir de soi pour faire comprendre ˆ quel point sa vision concerne le sujet parlant.

 

Ma rencontre avec Krishnamurti

 

Je ne l'ai jamais rencontrŽ physiquement, mais j'ai le sentiment que je l'ai compris spirituellement ds que j'ai lu un premier livre de lui. J'avais alors 25 ans. C'Žtait Premire et dernire libertŽ. J'ai su immŽdiatement qu'il Žtait le Ç penseur È qui allait me proposer des voies originales dans ma vie dŽjˆ axŽe, ˆ cette Žpoque, vers l'Žducation. Depuis, je n'ai fait qu'approfondir sa vision du monde et je l'ai enseignŽ pendant 25 ans ˆ l'universitŽ, dans le cadre du dŽpartement de sciences de l'Žducation de Paris 8.

 

Vers 25 ans, j'Žtais en attente d'un mentor, sans doute, dans l'ordre spirituel. Je n'en avais pas vraiment trouvŽ lors de mes Žtudes universitaires, ni en philosophie, ni en sciences humaines. Mon exploration de l'univers des religions restait insatisfaisante. Trop de rituels, de croyances, de bondieuseries, de superstitions, aussi bien en Occident qu'en Orient. Depuis, j'ai pu discerner autre chose dans certaines pensŽes asiatiques, surtout chinoises, beaucoup plus dŽgagŽe de ce mysticisme Žtouffant. Notamment dans la pensŽe tao•ste des origines[1], ˆ la lumire de Lao Tseu et surtout de Tchouang Tseu (Zuang Zi).

 

1. Krishnamurti : une vie au service de l'Žducation

 

Krishnamurti est un penseur qui ne produit pas de concept. Sous cet angle ce n'est pas un "philosophe" au sens de Deleuze ou de Franois Jullien.

Il n'est pas non plus un simple Ç psychologue È, mme clinicien.  Il ne vous propose pas de vous allonger sur un divan pour vous analyser.

Son propos se rŽsume ˆ vous faire comprendre, ˆ partir de vous-mme, ce qu'est un tre humain.

Comment l'est-il devenu lui-mme ?

 

Sa vie

 

Examinons son histoire de vie, non dans ce quĠil soutient mystŽrieusement (son  non-conditionnement radical), mais sous un regard plus sociologique,  ˆ partir de sa biographie Žtablie par Mary Lutyens [2].

NŽ le 12 mai 1895 (calendrier occidental), Krishnamurti appartient  ˆ une famille brahmine modeste de dix enfants. Son nom patronymique  est Jiddu. Huitime enfant, il est nommŽ Krishnamurti en souvenir  de la naissance du dieu Krishna, huitime enfant lui aussi. 

Plusieurs de  ses frres et soeurs dŽcdent  dans leur plus jeune  ‰ge, exceptŽ son frre Nityananda quĠil adorait,  trois autres   frres dont un  demeurera dŽbile et une soeur a”nŽe rapidement mariŽe.

 

Sa mre, Sanjeevamma, mourra  lorsquĠil aura 10 ans. Elle  a dĠemblŽe lĠintuition que  Krishnamurti est un tre remarquable et elle veut accoucher dans la  pice rŽservŽe aux prires, cas tout-ˆ-fait exceptionnel. Ce  sentiment est confirmŽ par lĠastrologue de la famille qui assure ˆ  son pre Narianiah que lĠenfant deviendrait quelquĠun de grand et  de merveilleux. Krishnamurti est un petit garon rveur et maladif,  dŽtestant lĠŽcole au point que ses professeurs pensent quĠil est un  attardŽ mental,  au contraire de son frre Nitya trs bon  Žlve.

 

Trs jeune il a un sens aigu du don de soi. Il donne  facilement ses friandises ˆ ses frres et soeurs, de la nourriture  aux mendiants qui passent devant sa porte. Il lui arrive souvent de  rentrer de lĠŽcole sans crayon, ni ardoise, ni livre parce quĠil  les a offerts ˆ un enfant plus pauvre. Par contre il aime observer  la nature avec attention et conservera toute sa vie une inclination  trs poussŽe pour la mŽcanique.

 

Son pre, aprs la mort de sa femme  et sa mise ˆ la retraite demande instamment ˆ Annie Besant, qui  dirige la SociŽtŽ ThŽosophique dont il est membre, de lĠaider ˆ  nourrir sa famille. Il sĠinstalle ainsi avec ses enfants ˆ Adyar,  lieu o la SociŽtŽ ThŽosophique lui offre un poste dĠassistant au  secrŽtariat.

Krishnamurti va dans une High School situŽe ˆ Mylapore sans plus  de succs scolaire et reoit maints coups de canne pour sa supposŽe  stupiditŽ. Comme il frŽquente la plage ˆ Adyar avec son frre  Nitya, il rencontre  les autres jeunes gens faisant partie du  cercle de la ThŽosophie. CĠest lˆ quĠun jour Charles Webster  Leadbeater, une des figures hauturires du Mouvement thŽosophique,  le remarque malgrŽ son apparence physique peu agrŽable ˆ cette  Žpoque, en dŽclarant que Krishnamurti possde une aura magnifique  sans nulle trace dĠŽgo•sme.

 

La ThŽosophie proclamait alors  lĠavnement Žminent dĠun Ç Grand Instructeur È qui devait sauver le  monde. Leadbeater persuade Annie Besant que Krishnamurti est lĠŽlu  du Mouvement, malgrŽ la prŽsence dĠun jeune hollandais qui Žtait venu en Inde avec sa mre, pressenti antŽrieurement par  le mme Leadbeater, pour le mme r™le.

 

A partir de ce moment, Krishnamurti et son frre Nitya vont tre pris en charge totalement  et soumis aux injonctions Žducatives de la SociŽtŽ ThŽosophique.  Ils vont sortir de lĠhabitus purement hindou pour entrer dans un  habitus de bourgeois britannique, au point de perdre lĠusage de  leur langue dĠorigine, mais dĠapprendre, Žvidemment, ˆ jouer au  golf et ˆ faire du thŽ. Krishnamurti parlera couramment lĠanglais, le franais et  lĠitalien. Le pre tentera bien de rŽcupŽrer ses enfants par un  procs quĠil perdra au plus haut niveau. Annie Besant et la  SociŽtŽ ThŽosophique garderont la tutelle sur les deux  adolescents.

 

Suivant la tradition thŽosophique, Krishnamurti et son frre   reoivent une initiation spirituelle qui procde par Žtapes. Ils  sont censŽ communiquer par des voies parapsychologiques, avec des  figures spirituelles intemporelles (ma”tre Morya et ma”tre  Kouthoumi) protectrices de la SociŽtŽ ThŽosophique.

Par cette  initiation ils ont accs ˆ la Ç Grande FraternitŽ Blanche È des  initiŽs. Un ordre est fondŽ pour Krishnamurti, lĠOrdre de lĠEtoile  dĠOrient, dont il prend la tte, secondŽ par Annie Besant et  C.W. Leadbeater. Vtements, chaussures et nourritures ˆ lĠanglaise  sont infligŽs aux deux jeunes gens. Plus tard il apprŽciera lĠesthŽtique vestimentaire anglaise, mais en Inde il sĠhabillera ˆ  la mode du pays. Il restera toujours ˆ cheval sur la question de la  propretŽ et restera vŽgŽtarien.

 

A Londres tout est fait pour que Krishnamurti puisse  Žtudier ˆ Oxford. Si son frre, un peu plus tard, rŽussit  brillamment dans le domaine juridique, Krishnamurti demeure un  Žtudiant peu intŽressŽ par ses Žtudes, malgrŽ la fŽrule de ses  prŽcepteurs. Il prŽfŽrera, aux livres Ç sŽrieux È, la lecture de  romans policiers et les films de Clint Eastwood.

 

On lui offre biens  et argent. Ses disciples sont lŽgions et viennent lĠŽcouter  dŽvotement. Chacune de ses confŽrences fait lĠobjet dĠune  publicitŽ spectaculaire. Krishnamurti est mal ˆ lĠaise dans ce  systme largement instituŽ par le Mouvement ThŽosophique.

 

Ds 1922, en Californie, il conna”t une  crise spirituelle profonde, une illumination et le dŽbut dĠune  souffrance physique qui ne le quittera plus et quĠil nomme Ç le  processus È. Il va se distancer de plus en plus de la ThŽosophie.

La  mort de son frre Nitya, atteint de tuberculose, le surprend en  1925, lors dĠun voyage en bateau en direction de lĠInde, malgrŽ  des Ç assurances È plus ou moins magico-religieuses transmises par  les figures dominantes de la ThŽosophie. Il plonge alors dans une  dŽtresse sans fond. Pourtant quand il arrive en Inde, son visage  rayonne et il est parfaitement calme. Il a compris ce qui  alimentera dŽfinitivement son enseignement jusquĠˆ la fin de sa  vie.

 

Ds cette Žpoque, il devient dŽrangeant pour le Mouvement  ThŽosophique qui ne reconna”t plus son rejeton. Bien que toujours  trs respectueux envers sa Ç mre È Annie Besant, il suit son propre  chemin.

En 1929, il prononce le cŽlbre discours dĠOmmen, nom du  lieu de la rencontre prs du ch‰teau dĠEerde qui lui avait ŽtŽ  donnŽ. Ç La vŽritŽ est un pays sans chemin È annonce-t-il. Ds 1927,  il avait affirmŽ dans ce mme lieu : Ç Je redis que je nĠai pas de  disciples. Chacun parmi vous est un disciple de la VŽritŽ, si vous  comprenez la VŽritŽ et si vous ne suivez pas des individus... La  VŽritŽ ne donne pas dĠespoir ; elle donne la comprŽhension... È 

 

Personne nĠa le devoir de suivre un gourou, une doctrine, ou de  sĠinstaller dans des lieux supposŽs sacrŽs, ni de passer par des   rituels dĠinitiation. Il nĠy a pas de mŽthodes de mŽditation. Le  savoir livresque ne sert ˆ rien quant au devenir spirituel. LĠtre  humain nĠa rien ˆ chercher, rien ˆ vouloir, rien ˆ attendre,  personne ˆ suivre, pas mme Krishnamurti : simplement tre  compltement attentif ˆ la vie, ˆ ce qui est, dĠinstant en  instant.

 

Il pr™ne une rŽceptivitŽ totale, une ouverture de lĠtre  au mouvement mme de la vie et une mise en doute de toute parole  dĠautoritŽ sur le plan dĠune Žducation ˆ dominante de connaissance  de soi. JusquĠˆ la fin de son existence, il rappellera cette vŽritŽ dŽcouverte ˆ cette Žpoque. LĠessence de son enseignement sera  fondŽe sur le doute et lĠŽpreuve de rŽalitŽ personnelle.

 

Sa pratique suit son discours. Il dissout lĠOrdre de lĠEtoile, quitte la ThŽosophie et rend les biens quĠon lui avait donnŽs. 

DŽsormais lĠorganisation qui soutiendra ses actions (confŽrences  et Žditions, crŽation de fondations pour la diffusion de son  enseignement) sera purement profane et rŽduite au minimum. Il aura  mme ˆ entrer dans une bataille juridique avec un de ses anciens  proches, Rajagopal, qui, sĠoccupant de la gestion des Žditions,  sĠŽtait arrangŽ pour lui faire signer subrepticement un document  lĠautorisant ˆ sĠapproprier les livres de Krishnamurti. Radha Sloss, La fille de Rajagopal se vengera en publiant, plus tard, un livre trs partial sur la vie amoureuse de Krishnamurti et notamment sur lĠamour qui a uni Krishnamurti et lĠex-femme de Rajagopal pendant quelques annŽes. Cette relation, rŽvŽlŽe plus tard, fera lĠobjet dĠune sŽrie de discussions sur la congruence de la vie et de lĠÏuvre de Krishnamurti[3].

 

Krishnamurti quitte donc la SociŽtŽ ThŽosophique et commence, rŽellement, ˆ tre lui-mme. Il va parcourir le monde jusqu'en 1986, en donnant des confŽrences, en recevant des interlocuteurs, en discutant avec des savants, des philosophes ou des psychologues du monde entier.

 

Sa mort en 1986

 

Le 17 fŽvrier 1986 ˆ midi dix, ˆ Ojai, o il souffrait depuis plusieurs semaines d'un cancer du pancrŽas il meurt ˆ Pine Cottage, dans la chambre qui surplombe le grand poivrier, ˆ l'ombre duquel, soixante-quatre ans auparavant, il Žtait passŽ par de si grands bouleversements spirituels.

 

Il sera incinŽrŽ ˆ Ventura, en Californie, et on a fait trois parts de ses cendres: pour Ojai, l'Inde et l'Angleterre. En Inde, elles ont ŽtŽ rŽpandues dans le Gange, ˆ Varanasi et Gangotri, lˆ o le fleuve prend sa source dans l'Himalaya ; et ˆ Adyar o elles ont ŽtŽ emportŽes sur un catamaran pour tre immergŽes dans l'ocŽan.

 

Krishnamurti avait dit que le corps aprs la mort Žtait sans importance. Il devait tre, comme un morceau de bois, consumŽ par le feu. Ç Je suis un homme ordinaire È, avait-il ajoutŽ, et son ultime voyage devait tre celui d'un homme ordinaire. Il ne devait y avoir aucune cŽrŽmonie, aucune prire, aucune procession. On ne devait pas Žriger de monuments au-dessus de ses cendres. Sous aucun prŽtexte le ma”tre ne devait tre dŽifiŽ ; seul l'enseignement comptait, et il fallait veiller ˆ ce que celui-ci ne soit ni dŽformŽ, ni altŽrŽ. Une de ses proches, Pupul Jayakar, sera prs de lui et relate ses derniers moments. Ç Le dimanche 9 fŽvrier, Krishnaji resta couchŽ, dans un Žtat trs grave. Ce jour-lˆ je ne pus le voir, mais le lendemain il m'envoya chercher. Il me dit: Ç J'Žtais parti pour une grande randonnŽe en montagne. Je m'Žtais perdu et on ne pouvait pas me trouver. C'est pourquoi je n'ai pas pu vous voir. Son visage fut, un instant, juvŽnile et trs beau.

Le jour de mon dŽpart, le 16 fŽvrier, je vins le voir vers une heure, et je restai un moment avec lui. Il souffrait beaucoup, mais son esprit Žtait clair et lucide. Je lui dis que ce n'Žtait pas un adieu, car nous ne serions pas sŽparŽs. Avec un effort, il porta ma main ˆ ses lvres. Le silence nous enveloppait tous deux. Au moment o je le quittai, il me dit: Ç Pupul, ce soir je partirai pour une longue marche dans les montagnes. La brume se lve. È Je quittai sa chambre sans me retourner.

Ce soir-lˆ, ˆ neuf heures, Krishnaji s'endormit pour commencer sa longue pŽrŽgrination vers les sommets. La brume se levait, mais il passa ˆ travers et disparut. È[4]

 

2. De la mŽdiation et du dŽfi en Žducation

 

Une approche en termes de mŽdiation/dŽfi

 

Les longues annŽes de lecture et de mŽditation autour de lĠoeuvre de Krishnamurti, alimentŽes par celles des chercheurs en sciences humaines, mĠont conduit ˆ Žlaborer une thŽorie Žducative sous le terme de Ç prŽsence en Žducation È que jĠai exposŽe lors dĠune rŽcente rencontre axŽe sur la spiritualitŽ la•que ˆ Font-Romeu dans les PyrŽnŽes en juillet 2010.

 

LĠŽducation comme processus vers un Ç devenir humain È conu en termes dĠŽpanouissement de la totalitŽ complexe de lĠexistence vers la joie dĠtre au monde, est une dialogique entre deux p™les : celui des savoirs pluriels et celui de la connaissance expŽrientielle de soi.

Tout se passe comme si lĠŽducation nŽcessitait un dialogue constructif et souvent paradoxal entre la rŽfŽrence ˆ une pluralitŽ de savoirs, non seulement scientifiques mais Žgalement artistiques, littŽraires, philosophiques ou spirituels et une rŽfŽrence ˆ une incorporation expŽrientielle et  imprŽvisible de la rencontre de lĠtre humain avec le monde.

Les savoirs pluriels viennent interpeller pour la relativiser  lĠexpŽrience personnelle  dĠordre affectif, intuitif, spirituel, toujours susceptible de sĠenfermer dans un Žgocentrisme omnipotent. Mais inversement lĠexpŽrience personnelle singulire, ˆ nulle autre pareille, vient remettre en question des abstractions prŽtendument universelles issues des savoirs pluriels.

LĠŽducation se construit ainsi peu ˆ peu  dans une impossibilitŽ de prŽvoir lĠissue et les alŽas de cette dialogique. De plus, et cĠest essentiel, au cÏur de cette dialogique, des moments de suspension de tout jugement, dĠarrts de la rŽflexion sont indispensables par une mise en Ïuvre de moments de mŽditation sans objets, sans concepts ni images. La mŽditation permet de pŽnŽtrer au sein du non-savoir radical sur ce qui est et advient, cĠest ˆ dire le rŽel. Elle suscite lĠŽmergence de nouvelles questions aussi bien sur la connaissance expŽrientielle que sur lĠŽtat des savoirs pluriels.

 

3. Le sens de la mŽdiation chez Krishnamurti

 

Sans doute devrait-on parler dĠemblŽe de dŽfi avant de parler de mŽdiation chez Krishnamurti. Comme on le verra, le dŽfi est radical dans son Ïuvre puisquĠil demande dĠŽcouter-voir, sans interprŽter,  ce qui est et advient sans cesse dans le flux de la psychŽ, sans sĠarrter aux habitus, aux conditionnements, aux attachements multiples et subtils.

Pourtant, il me semble que  Krishnamurti plus que tout     autre, sait que la luciditŽ quĠil nous propose est une difficile Žpreuve de rŽalitŽ. Il va chercher ˆ avancer en douceur avec nous sans renoncer ˆ la radicalitŽ de son exigence.

 

La mŽdiation, Žtymologiquement, consiste dans le fait de servir d'intermŽdiaire entre deux ou plusieurs choses. En philosophie, cĠest une action de servir d'intermŽdiaire entre un terme ou un tre duquel on part, et un terme ou un tre auquel on aboutit (Lal. 1968).

En psychologie, il sĠagit dĠun processus par lequel une connaissance sensorielle se transforme en une donnŽe intellectuelle`` (MŽd. Biol. t.2 1971). ThŽorie de la mŽdiation.

Plus rarement, on parle dĠune chose, effet intermŽdiaire entre deux ou plusieurs choses. Usuellement, cĠest une entremise destinŽe ˆ concilier ou ˆ faire parvenir ˆ un accord, ˆ un accommodement des personnes ou des parties ayant des diffŽrends. (Dictionnaire CNRTL)

 

Ne rien accepter sans une appropriation personnelle

 

La premire mŽdiation chez Krishnamurti consiste ˆ demander que sa propre parole ne soit pas une parole de vŽritŽ mais fasse lĠobjet dĠune recherche intŽrieure avec le doute comme principe.. CĠest le contraire de lĠesprit Ç gourou È, dĠune parole absolue et non discutable de lĠesprit sectaire. Pour Krishnamurti, lui et son interlocuteur sont dans une relation dialogique en qute de comprŽhension et de respect rŽciproque. Les tres en dialogue sont en route pour  dŽcouvrir une vision directe de la rŽalitŽ, au-delˆ des mots et des images.

 

Dans une publication rŽcente en franais Ç Amour, sexe et chastetŽ È, Krishnamurti soutient : Ç Nous voici engagŽs dans une conversation, devisant tout au long dĠune allŽe aux frondaisons ombragŽes peuplŽes de chants dĠoiseaux, et nous nous asseyons pour faire ensemble le tour de ce problme de lĠexistence, qui est une question trs complexe. Nous ne cherchons pas ˆ nous convaincre,  ˆ nous persuader mutuellement ˆ propos de quelque sujet que ce soit, nous nĠessayons pas de noyer lĠautre sous un flots dĠarguments, ni de nous accrocher ˆ nos propres opinions ou prŽjugŽs, nous allons plut™t regarder le monde tel quĠil est – y compris notre monde intŽrieur È[5].

Nous sommes assez proches de lĠattitude socratique, avec cette diffŽrence : chaque vŽritŽ dŽcouverte est singulire, ŽprouvŽe uniquement par chacun et non susceptible dĠengendrer une vŽritŽ abstraite et universelle. Il ne sĠagit en rien dĠune loi gŽnŽrale mais dĠune Žpreuve de rŽalitŽ de lĠordre dĠun fait vŽcu psychiquement.

 

Relation au plaisir, au dŽsir et aux sensations

 

Krishnamurti nĠest pas un tre austre, il ne cherche pas ˆ renier ce que lĠexistence quotidienne nous renvoie. Il est plut™t agrŽablement ŽtonnŽ des rencontres inattendues avec la totalitŽ de cette existence liŽe au monde. Il aime les belles choses, les repas aux gožts subtils et vŽgŽtariens, les paysages magnifiques, les tres humains aux formes harmonieuses. Il existe chez lui un Ç hŽdonisme solaire È,  comme peut lĠexprimer Michel Onfray dans sa philosophie libertaire. Mais, par contre, tout est dans lĠinstantanŽitŽ de la perception directe de la rŽalitŽ. Rien nĠest engrangŽ en vue dĠun souvenir, dĠune mŽmoire capitalisable que la pensŽe pourrait ressasser ˆ volontŽ. Krishnamurti a bien conscience que la pensŽe fonctionnelle, celle qui sert ˆ faire et ˆ organiser le monde, principalement sur le plan technique, a besoin  de cet appui de la mŽmoire. Mais cĠest dans le domaine de la recherche de la vŽritŽ spirituelle et de sa dŽpendance immŽdiate ˆ la psychŽ, quĠil refuse dĠentrer dans son processus quasiment machinal.

 

Krishnamurti nous fait entrer dans lĠunivers du sensible englobant. Par lĠattention vigilante, lĠtre reoit et sent les donnŽes du monde extŽrieur avec lesquelles il fait corps. Il nĠy a plus de distance entre lĠtre au monde et les Ç objets È du monde.  La perception fait vivre la sensation dans le corps humain et donne du plaisir dans lĠinstant. Ce plaisir nĠest pas ˆ refouler ou ˆ rŽprimer. Il est, au contraire, ˆ reconna”tre pleinement. On pourrait dire que Krishnamurti comprend parfaitement, ˆ la manire de Spinoza, quĠil sĠagit pour lĠtre humain dĠaccro”tre sa puissance dĠagir naturelle et dĠentrer en relation directe avec la totalitŽ du monde. Mais tout se joue instantanŽment, sans futur et sans passŽ, dans lĠespace-temps de la rencontre.

 

Pour lui Ç toutes nos relations sensorielles– vue, toucher, gožt, odorat, ou•e - ont leur importance È (Krishnamurti, 2010, p.56). Mais nous ne mobilisons jamais tous nos sens. Il nous propose de le faire pour entrer dans le sensible : Si lĠon rŽagit de manire totale, en impliquant tous ses sens ˆ la fois, ce sens quĠest lĠobservateur est ŽliminŽ. En accueillant la totalitŽ de la sensation dans la perception, nous vivons dans la non-pensŽe chre aux ma”tres zen.

 

Le sensible dans sa globalitŽ est sans attachement et reoit ce qui arrive sans distinguer et sans choisir. Ce sera aussi bien un Ç nanti au volant de sa grosse voiture È que le pauvre homme mal lavŽ et dŽsespŽrŽ pour qui vous ressentez Ç une immense pitiŽ, une immense affection È (p.61). Cet aspect du sensible qui Žchappe aux idŽologies, sans nier pour autant les engagements politiques en faveur dĠun Ç tre ensemble È plus juste, nous bouleverse lorsque nous savons le vivre. Il vient nous interpeller sur nos blindages intŽrieurs qui garantissent notre pensŽe Žtablie entre ce qui devrait tre et sur ce qui est. CĠest le propre du sensible que dĠŽlargir ainsi son point de vue sur le monde. Un sage comme Ramakrishna pouvait ressentir sur son propre corps les marques des coups quĠun palefrenier pouvait donner ˆ un ‰ne en Inde.

 

Le dŽsir consiste ˆ partir de la sensation ˆ se diriger vers un objet pouvant le satisfaire. Ds quĠil est satisfait, il suscite un souvenir et du mme coup une attente nŽcessairement douloureuse si elle ne rŽalise pas la satisfaction du dŽsir. Krishnamurti lĠŽcrit Ç Le dŽsir na”t du mouvement suivant : une sŽquence de vision-contact-sensation-pensŽe, accompagnŽe de son image-dŽsir È (p.50)

 

Krishnamurti lui-mme a connu les alŽas de la sexualitŽ. Quand il arrive en 1922 en Californie, Krishnamurti nĠest pas seul de son milieu dĠorigine ; lĠaccompagnent,  avec mission de lĠassister : un de ses frres, Nitya, et plus tard un autre Indien Žgalement issu de la caste supŽrieure des brahmanes, Desikacharya Rajagopalacharya, dit Raja. En 1927, Raja Žpousera une AmŽricaine, Rosalind Williams, dont il aura une fille unique en 1931, Radha. Une longue histoire va  unir Krishnamurti ˆ Rosalind Rajagopal, nŽe Williams. Leur fille, Radha Sloss  a Žcrit un livre retentissant en anglais sur les relations sexuelles entre sa mre et Krishnamurti. Dans ce livre elle donne un portrait de Krishnamurti peu flatteur mais trs discutable, tant la problŽmatique imaginaire enrobe dĠune ombre Žpaisse des faits concrets de la vie familiale de Radha et de Krishnamurti trs prŽsent dans lĠhistoire du couple Rajagopal[6].

Contrairement ˆ beaucoup trop de religieux, Krishnamurti constate que la sexualitŽ est naturelle et bonne en soi. La jouissance sexuelle apporte un Žtat proche de la mŽditation. Ç LĠacte sexuel apporte lĠoubli de soi, lĠabandon, lĠimpression que la peur, lĠangoisse, les soucis inhŽrents ˆ la vie sĠŽvanouissent È (2010, p.112).

Mais en fait, comme lĠtre humain demeure avec sa fragmentation psychique liŽe ˆ la pensŽe et ˆ la mŽmoire, la sexualitŽ ne rŽsout rien. La vŽritable sexualitŽ va de pair avec lĠamour qui rŽside dans la non-pensŽe.

 

Rapport ˆ lĠŽconomique et ˆ la politique

 

Krishnamurti est un homme de lĠintŽrioritŽ, non un Žconomiste ou un politique. Mais il demeure un citoyen du monde, au-delˆ de tout clivage idŽologique, politique ou religieux. Il a conscience des inŽgalitŽs, de la pauvretŽ, de lĠaliŽnation, de la violence qui rgnent dans nos sociŽtŽs. Il ne fait pas de diffŽrence entre les violences entre ethnies, religions, entre capitalisme et communisme comme systmes rŽgentant la vie des gens dans lĠimpossibilitŽ dĠtre heureux.

 

Mais il conna”t lĠimpact du bien-tre et de la recherche du confort chez lĠtre humain. Certains ont prŽtendu quĠil a profitŽ de son statut dĠInstructeur du Monde et de son soutien Žconomique par le mouvement de la thŽosophie. Il est vrai quĠil a ŽtŽ ŽlevŽ comme un grand bourgeois par ce Mouvement, lui, ce fils de pauvre brahmane. Il a gožtŽ aux biens de ce monde (beaux habits, chaussures de marque, repas soignŽs, voiture Merceds ˆ sa disposition etc.). DĠune certaine faon il a ŽtŽ un esthte. Mais ce serait le mŽconna”tre que de croire quĠil sĠest fixŽ sur cette jouissance momentanŽe de biens matŽriels. Ds quĠil a quittŽ la ThŽosophie, en 1929, il a rendu tous les biens quĠon lui avait donnŽs, pour vivre de ses confŽrences et de lĠaide de ceux qui lui Žtaient proches. Krishnamurti est un tre non-attachŽ,  cĠest-ˆ-dire quĠil accepte ce qui vient sans le repousser ou le rechercher. Dans nombre de ses Žcrits, on ressent bien sa compassion pour les plus pauvres et son sens de la justice. Un jour, rencontrant une vieille femme qui pliait sous le poids dĠun fardeau, il en ressent toute sa souffrance. Un autre jour, un vieux sannaysin vient le voir et lui raconte son malheur ˆ lĠŽgard dĠune sexualitŽ quĠil nĠavait pas su comprendre et qui lĠavait conduit ˆ la castration volontaire et ˆ la ruine de son existence. Krishnamurti lĠŽcoute et ne dit rien parce que, ˆ ce moment de la vie de cet homme, il nĠy avait plus rien ˆ dire. Il se contente de lui prendre la main en silence.

 

Krishnamurti aurait-il pu vivre comme ce prtre dŽfroquŽ que jĠai connu dans le nord-est du BrŽsil et qui mĠa si fortement impressionnŽ, militant avec les plus pauvres des pauvres, dans des conditions les plus prŽcaires et au risque de sa vie, au nom de son amour de lĠhumanitŽ ? Je me suis souvent posŽ la question. Connaissant son Ïuvre, je rŽponds affirmativement. Mais Radha Sloss en douterait certainement, avec beaucoup dĠidŽologues qui ne connaissent pas cette conversion radicale du regard dont il parle.

 

De la gratitude

 

Krishnamurti a quittŽ le Mouvement thŽosophique par un coup dĠŽclat au camp dĠOmmen en 1929. Il sĠest prononcŽ alors sur le fait que la vŽritŽ est un pays sans chemin, sans organisation ritualisŽe et sans ma”tre spirituel, ˆ vivre personnellement dans une Žpreuve de rŽalitŽ. Il a consternŽ la plupart de ses amis du moment, en particulier ceux qui lĠavaient soutenu depuis son enfance.

Cependant Krishnamurti nĠa jamais attaquŽ violemment la thŽosophie. Son attitude, si violente verbalement parfois ˆ lĠŽgard des rituels religieux et des sectes, est restŽe modŽrŽe tout en demeurant trs ferme. On peut dire que cĠest le contraire de lĠattitude de Michel Onfray ˆ lĠŽgard du christianisme ou de la psychanalyse[7]. Pourtant les deux hommes ont la mme intensitŽ, dans leur prise de conscience du rejet de la violence symbolique subie dans leur jeunesse.

 

Principalement sa gratitude ˆ lĠŽgard dĠAnnie Besant a toujours ŽtŽ prŽservŽe. JusquĠˆ la fin Krishnamurti a conservŽ pour Annie Besant, qui lĠa toujours soutenu, un amour filial de haute tenue. Ce ne fut pas de mme avec Leadbeater, son autre mentor de la sociŽtŽ thŽosophique, ˆ la suite dĠun coup reu parce que le jeune Krishnamurti avait trop souvent la bouche ouverte selon son instructeur. Leabeater lui donna un violent coup sur la tte pour lui faire refermer la bouche. Depuis cette date, Krishnamurti prit ses distances vis ˆ vis de Leadbeater.

 

La pensŽe fonctionnelle et le progrs technique

 

Krishnamurti nĠa jamais niŽ lĠimportance de la pensŽe pour analyser et expliquer tout ce qui relve de la vie matŽrielle. Il reconna”t que si lĠon veut tre ingŽnieur ou mŽdecin il faut savoir un certain nombre de choses, il faut Žtudier, sĠappuyer sur des connaissances dŽjˆ-lˆ. Le progrs technique est ˆ ce prix. Mais il insiste pour dire que le progrs technique nĠest pas le bonheur psychologique. Ce dernier ne saurait sĠŽtayer sur la pensŽe fonctionnelle. Il demande une conversion du regard vers la non-croyance sur le monde extŽrieur et intŽrieur.

Sur le plan de la vŽritŽ de ce qui est et advient, Krishnamurti rŽfute toute participation de la pensŽe. Il entre, de ce fait, dans un vŽritable dŽfi ˆ lĠŽgard de notre sociŽtŽ qui le rapproche de la mystique rhŽnane de ma”tre Eckhart.

 

4.  Le sens du dŽfi chez Krishnamurti

 

On ne dira jamais assez que lĠon ne peut pas comprendre Krishnamurti sans reconna”tre son sens du dŽfi.

 

Krishnamurti est un Ç crŽateur de culture È[8] radical. Il manifeste, dans le domaine ontologique, ce que je nomme une Ç novation noŽtique È, cĠest-ˆ-dire un retournement complet de la vision du monde[9].

 

Son dŽfi rŽside dans un regard lucide sur la nature de la pensŽe et, du mme coup, de notre faon de regarder et de donner du sens au monde. Pour Krihsnamurti, du fait de notre Žducation depuis des sicles,  le processus de la connaissance est donnŽ par le succession des ŽlŽments suivants : perception-sensation-pensŽe (idŽe, image)-attachement-reproduction donc plaisir ou frustration donc souffrance.

 

La pensŽe qui est pour lui aussi bien lĠidŽe, le concept que lĠimage mentale, fonctionne immŽdiatement et envahit tout le champ de la rŽalitŽ psychique. Peu importe quĠelle soit fantasmatique ou plus Ç rŽaliste È, cĠest-ˆ-dire dotŽe dĠun certain degrŽ de pertinence dans lĠinterprŽtation des faits au rŽel. La pensŽe sĠinscrit dans une logique imperturbable qui nous conduit ˆ lĠimpasse dans le domaine de la recherche de la vŽritŽ de ce qui est et advient.

 

Certes la pensŽe a son importance dans le domaine fonctionnel et technique. Mais ds quĠelle se mle de lĠhumain,  elle engendre des clivages, des exclusions, des violences mortifres. Elle conduit aux nationalismes, aux ethnocides et aux gŽnocides suivant une logique imperturbable.

 

Sans doute pourrions-nous discuter les thses de Krishnamuurti en fonction des donnŽes rŽcentes en neurosciences ou sur la place de lĠillusion nŽcessaire en psychanalyse, mais je tiens pour essentiel lĠŽvaluation que fait Krishnamurti dans le domaine de notre rapport ˆ la rŽalitŽ ultime et dans le champ de la conscience.  Quiconque a pratiquŽ sa manire dĠtre et de vivre sait que la souffrance morale, psychologique, comme le pense le bouddhisme dĠailleurs, est en rapport direct avec des pensŽes activŽes ˆ partir de la mŽmoire. La luciditŽ nous impose de sortir de ce cadre et de trouver sa juste place ˆ la pensŽe sans en nier son importance.

Dans ce cas, nous passons ˆ une autre succession dĠŽlŽments.

Il sĠagit non de rompre mais de comprendre le mŽcanisme mme de lĠŽlaboration de la pensŽe et de la souffrance psychique. Si nous arrivons ˆ saisir, au juste moment, comment nos pensŽes viennent ˆ la conscience et dŽterminent notre comportement, sans rien retenir, sans rien masquer, rŽprimer ou refouler, dans lĠƒCOUTER-VOIR radical, nous comprenons immŽdiatement la puissance de lĠimaginaire et nous pouvons nous en distancier[10].

Dans ce processus, il y a un Ç moment de retournement È[11]. Lorsque lĠŽcouter-voir devient totalement attention vigilante ˆ ce qui est et advient, lĠobservateur, lĠobjet observŽ et la relation observateur-objet observŽ ne font plus quĠun. CĠest Ç la vision pŽnŽtrante È : La vision pŽnŽtrante n'est pas la dŽduction minutieuse de la pensŽe, son processus analytique ou la nature temporelle de la mŽmoire. C'est la perception sans celui qui peroit; elle est instantanŽe. L'action intervient ˆ partir de cette perception instantanŽe. A partir d'elle l'explication de tout problme est prŽcise, sans appel et vraie. Il n'y a ni regrets ni rŽactions. Elle est absolue. Il ne peut y avoir vision pŽnŽtrante sans qu'il y ait amour. La vision pŽnŽtrante n'est pas quelque chose d'intellectuel ˆ prouver et breveter. Cet amour est la plus haute forme de sensibilitŽ, c'est quand tous les sens s'Žpanouissent ensemble. Ce n'est pas la sensibilitŽ relative ˆ nos dŽsirs, nos problmes et ˆ toutes les mesquineries de notre vie personnelle. Lorsqu'il n'y a pas la sensibilitŽ qui est amour, la vision pŽnŽtrante est Žvidemment tout ˆ fait impossible. (Krishnamurti)[12]. La peur nĠest plus un objet extŽrieur mais lĠtre-peur lui-mme pensant et construisant la peur dans son esprit. Krishnamurti ne  nie pas quĠun danger pour la vie puisse exister. Il nous affirme simplement que dans ce cas la saine rŽaction de la personne humaine ne vient pas de la pensŽe, de lĠimage, de lĠexpŽrience passŽe, mais dĠune spontanŽitŽ immŽdiate de lĠintelligence au-delˆ des mots. Ainsi si une voiture nous fonce dessus ˆ un carrefour, nous sautons de c™tŽ sans avoir besoin de rŽflŽchir une seconde. Certes il nous faudra savoir le code de la route pour nous arrter au feu rouge et ne pas traverser si le feu ne passe pas au vert pour le piŽton. La pensŽe est requise dans ce cas. Mais dans lĠextrme urgence et face ˆ lĠinconnu de ce qui nous arrive, ce nĠest plus la pensŽe, le savoir, la mŽmoire, lĠexpŽrience acquise qui active un comportement  appropriŽ. Les chercheurs en neurosciences aujourdĠhui nous questionnent Žtrangement sur le fait que la prise de dŽcision consciente de faire un geste adŽquat est toujours en retard de quelques secondes par rapport ˆ lĠenregistrement neuronal du cerveau qui constate quĠelle a ŽtŽ prise avant toute conscience de veille mais en tout libre arbitre de dire non, Žventuellement[13]. Nous sommes encore loin de conna”tre scientifiquement la nature de la conscience et le mŽcanisme complexe du cerveau. Krishnamurti ne nous demande pas de le croire sur parole. Il nous demande de faire, chacun pour soi, lĠexpŽrience de ce quĠil dit. LĠexpŽrimentateur pourra ainsi constater directement par lui-mme que lĠon passe dĠune souffrance morale intense, par exemple lors dĠune rupture affective, ˆ un Žtat de sŽrŽnitŽ, simplement dans le fait dĠŽcouter-voir notre faon de donner du sens ˆ ce qui nous arrive. Krishnamurti en a fait la douloureuse expŽrience lors de la mort de son cher frre Nitya en 1925 sur le bateau qui le conduisait en Orient. Pendant dix jours il a vu, souffert et compris dĠo vient la souffrance morale et lĠa vaincue.

 

Vaincre la souffrance morale et trouver la sagesse, cĠest nŽcessairement revoir nos conditionnements par la pensŽe et entrer dans ce moment de retournement o lĠattention,  lĠamour, la libertŽ, la mort, le sens, lĠintelligence, la mŽditation ne font plus quĠun, en un instant. Krishnamurti affirme quĠune fois la chose vue, elle dispara”t ˆ jamais. Il se peut que la dŽmarche psychanalytique dans lĠinsight soit assez proche de cet Žtat. Si lĠanalysant revient sans cesse, dans une lancinante  et sempiternelle  remŽmoration, sur sa souffrance,  cĠest sans doute que lĠouverture de lĠinsight nĠa pas ŽtŽ suffisante. Peut-tre mme ˆ cause de la thŽorie psychanalytique elle-mme insuffisamment comprŽhensive ˆ lĠŽgard de la non-dualitŽ. Le  psychanalyste  Franois Roustang dans son livre Ç la fin de la plainte È rŽflŽchissant ˆ ce sujet, prend ses distances envers la psychanalyse et sĠouvre au bouddhisme[14].

 

LĠaction juste qui dŽcoule de cette manire de vivre dans lĠattention  vigilante permanente nĠarrte pas de provoquer, sans le rechercher, du dŽfi dans les institutions, dans la famille, dans nos relations. Nos institutions fonctionnent ˆ la toute puissance de la pensŽe (avec sa grande part dĠimaginaire et dĠillusions). Cornelius Castoriadis nous donne une bonne dŽfinition de lĠinstitution comme Ç rŽseau symbolique socialement sanctionnŽ o se combinent en proportion et en relation variables une composante fonctionnelle et une composante imaginaire È[15]. Krishnamurti en dŽbusquant et rŽduisant la puissance de lĠimaginaire leurrant, sans passer par lĠanalyse rationnelle et la pensŽe, conteste le bien-fondŽ de toute institution et la questionne dans sa pertinence ˆ se maintenir aujourdĠhui comme hier. Sur le plan politique, la philosophie de Krishnamurti me para”t essentielle dans un esprit dŽmocratique existentiellement compris. Le militant politique ne saurait suivre un leader sans ˆ chaque fois comprendre pourquoi il dŽcide de le faire. Si cela Žtait, Edgar Morin ou Claude Roy, comme tant dĠautres, nĠauraient pas eu besoin de faire leur autocritique dans leur suivisme relatif du communisme aveugle.

 

Ce que jĠai nommŽ la Ç prŽsence Žducative È[16] sĠappuie totalement sur ce que nous propose Krishnamurti comme travail psychique intŽrieur. Il sĠagit bien de passer de lĠintention ˆ lĠattention, sans mŽconna”tre tous les alŽas, les ruses et la complexitŽ dĠun tel passage.

Krishnamurti sur ce point fait bien la diffŽrence entre lĠintelligence et la pensŽe. CĠest lĠintelligence et non la pensŽe qui fait monter en nous le sens de la rŽvolte non violente. Il Žcrit dans Ç De lĠŽducation È, Ç La rŽvolte intelligente n'est pas une rŽaction: elle accompagne la connaissance de soi, cette connaissance qui est perception aigu‘ de nos pensŽes et de nos sentiments. Ce n'est qu'en affrontant l'expŽrience telle qu'elle vient ˆ nous, sans chercher ˆ fuir ce qu'elle a de troublant, que nous rŽussissons ˆ maintenir l'intelligence sur le qui-vive. È (p.2)[17]

 

Le XXIe sicle verra-t-il de plus en plus dĠtres humains Ç intelligents È sortir des conditionnements de tout ordre et entrer dans la libertŽ que nous propose Krishnamurti, vŽritable Socrate de notre sicle[18] ? Ë voir encore tant de violence et dĠignorance dans notre monde, qui dŽsespŽrait Krishnamurti ˆ la fin de sa vie, nous pouvons en douter. Cependant les Ç crŽateurs de culture È existent aussi et se constituent en rŽseaux de plus en plus actifs. Tout nĠest pas perdu et comme lĠŽcrit RenŽ Char Ç Ë chaque effondrement des preuves/ le pote rŽpond par une salve dĠavenir È.

 



[1] Catherine Despeux, Lao Tseu, Paris, Entrelacs, 2010, 297 pages

[2] Mary Lutyens, Krishnamurti, vie et mort, Editeur : AMRITA. 1999.

[3] RenŽ Barbier, ˆ propos de Krishnamurti, page web http://www.barbier-rd.nom.fr/journal/article.php3?id_article=1388 du Ç journal des chercheurs È vue le 19 juillet 2010

[4] Pupul Jayakar,  Krishnamurti, Sa vie Son Îuvre , ƒditions L'ċge du Verseau, 1989, rŽŽditŽ sous le titre Ç Krishnamurti, une vie È, Presses du Ch‰telet, 2010, 504 pages

[5] Jiddu Krishnamlurti, Amour, sexe et chastetŽ, paris, Stock, 2010, 199 p.

[6] Radha Rajagopal Sloss,  Lives in the shadow with J.Krishnamurti (Lives in the Shadow with J. Krishnamurti RR Sloss - 1993 - Addison Wesley Publishing) http://viesaveck.blogspot.com/  et mon article sur Ç le journal des chercheurs È, ˆ propos de Krishnamurti http://www.barbier-rd.nom.fr/journal/article.php3?id_article=1388 vue le 21-07-2010

[7] Michel Onfray, La puissance dĠexister, Paris, Grasset, 2006, 230 p.

[8] Paul H.Ray et Sherry Ruth Anderson, LĠŽmergence des CrŽatifs Culturels. Enqute sur les acteurs dĠun changement de sociŽtŽ, Paris, Editions Yves Michel, 2001, 512 pages et en France, Association pour la BiodiversitŽ Culturelle, prŽface de Jean-Pierre Worms, Les CrŽatifs Culturels en France, Editions Yves Michel, 2007, 131 pages

[9] RenŽ Barbier, La novation Žducative : innovation, novation et changement de paradigme en Žducation, Le Journal des chercheurs, page web http://www.barbier-rd.nom.fr/journal/article.php3?id_article=1377 vue le 23 juillet 2010

[10] RenŽ Barbier, LĠApproche Transversale, lĠŽcoute sensible en sciences humaines, Paris, Anthropos, 1997, 357 p.

[11] RenŽ Barbier, le Ç moment de retournement È en Žducation, in Le journal des chercheurs, page web http://barbier-rd.nom.fr/journal/article.php3?id_article=843 vue le 23-07-2010

[12] Jiddu Krishnamurti, Lettres aux Ecoles, Volumes 1 et 2, Association culturelle Krishnamurti, 1989, page 54

[13] Jean Staune, confŽrence ˆ Font-Romeu,  Ç Science et SpiritualitŽ vers une nouvelle synthse 
susceptible de redonner du sens ˆ notre existence. È samedi 10 juillet 2010, en dŽtail dans son livre Notre existence a-t-elle un sens. Une enqute scientifique et philosophique, prŽfacŽ par  Trinh Xuan Thuan et postfacŽ par Bernard dĠEspagnat, Presses de la Renaissance, 2007, 537 p., pages 402-406 et Benjamin Libet, (1992) The Neural Time. Factor in Perception, Volition and Free Will. Revue de MŽtaphysique et de Morale, NĦ2, pp 255-272, citŽ par Jean-Franois Lambert, niveaux de vigilance et Žtat de conscience, Bulletin du CIRET, http://basarab.nicolescu.perso.sfr.fr/ciret/bulletin/b20/b20c1.html page vue le 23-07-2010

[14] Franois Roustang, La fin de la plainte, Odile Jacob, poche, 2001

[15] Cornelius Castoriadis, LĠinstitution imaginaire de la sociŽtŽ, Paris, Seuil, 1975, p.197

[16] RenŽ Barbier, La prŽsence Žducative, page web du Journal des chercheurs  http://www.barbier-rd.nom.fr/journal/article.php3?id_article=1391, vue le 19 juillet 2010

 

[17] Jiddu Krishnamurti, De lĠŽducation, Paris, Delachaux et NietslŽ, 1965, 125 p.,

[18] RenŽ Barbier, cours en ligne sur Krishnamurti sur Ç le journal des chercheurs È, page web http://www.barbier-rd.nom.fr/journal/article.php3?id_article=1112 vue le 23-07-2010