KRISHNAMURTI ET L'EDUCATION :

une perspective radicale à l'aube du 3ème millénaire

Agnès DURAFFOUR

 

Lorsque l'on parle d'écoles alternatives, ou d'une autre manière de concevoir l'éducation, on fait souvent référence à MONTESSORI, FREINET, DECROLY, STEINER, NEIL... plus rarement à Janusz KORCZAK ou Paolo FREIRE.

Mais il est bien rare que l'on parle de KRISHNAMURTI, davantage classé dans la rubrique des "maîtres traditionnels", parfois même des gourous. Son instruction religieuse, aux débuts de sa vie, au sein de la Société Théosophique , attire les suspicions, dans le cadre de l'éducation, même si celui-ci a rompu radicalement avec le mouvement qui l'a conduit sur le devant de la scène mondiale. Il en a longuement expliqué les raisons par la suite, et n'a cessé le restant de sa vie d'éveiller notre vigilance par rapport à toute forme organisation religieuse, toute tradition qui, selon lui, ne contribuent pas à libérer l'homme mais plutôt à l'assujettir à d'autres formes de conditionnements. « Il est bon de naître dans une religion, mais pas d'y mourir » , nous dit-il. Mais cette "prime éducation" dans un cadre religieux inquiétera plus d'un, dans un contexte éducatif revendiquant la laïcité face à la manifestation des intégrismes religieux sous leurs différentes formes, ou amènera d'autres à penser qu'elle fut nécessaire pour la "réalisation spirituelle" de KRISHNAMURTI, considéré comme un des plus grands maîtres (si ce n'est le plus grand) de notre temps.

Pourtant, cet "instructeur du monde" n'a cessé de se préoccuper de l'éducation et de lui restituer un sens profond qui découle son observation de la vie. Il a créé plusieurs écoles dans le monde, en Inde, aux Etats-Unis, en Angleterre, où il a tenté de proposer, sur la fin de sa vie, une autre conception de l'éducation. C'est notamment à travers un ouvrage constitué de lettres adressées aux éducateurs de ces écoles (et plus largement aux enseignants, éducateurs, responsables éducatifs...) qu'il nous invite à partager une réflexion sur le sens de l'éducation, sur ce que ces écoles devraient être. Je pense que cette réflexion permettrait de proposer bien des ouvertures, de trouver des orientations, de concevoir une éducation qui s'inscrive dans un contexte social, dans des situations éducatives et qui travaille dans le sens de promouvoir une société plus humaine.

Dans ce texte, j'ai souhaité rassembler de manière relativement synthétique les différents éléments de l'enseignement de KRISHNAMURTI afin d'avoir une vision globale de sa réflexion en éducation. Les expressions qui ont été choisies sont, la plupart du temps, celles qui lui sont les plus familières (par voie de traduction). Je suis donc restée assez près de ses écrits en faisant référence à ses propos pour appuyer le contenu de cette réflexion. Il ne s'agit donc pas vraiment d'une contribution personnelle, et ce n'était pas le but de ce texte, tout aussi contradictoire que cela puisse paraître lorsque l'on sait à quel point KRISHNAMURTI a pu mettre en garde son auditoire vis-à-vis des savoirs de seconde main : il ne souhaite pas qu'on le "croit", il nous invite à une exploration, à une observation de par nous-mêmes de ce que nous sommes. Il n'y a pas d'intentionnalité ici pour le faire apparaître comme une "autorité", un maître à penser, mais plutôt une même invitation pour se laisser traverser par une parole bouleversante qui nous amène à reconsidérer de façon radicale notre attitude en tant qu'éducateur et notre façon de concevoir l'éducation. Ce travail n'aurait pas sens s'il ne s'accompagnait pas d'une réelle réappropriation qui ne peut être que le fait d'une investigation personnelle, d'une véritable exploration allant dans le sens de nous observer tels nous sommes dans nos vies quotidiennes, à travers nos comportements, nos attitudes, notre manière d'être en relation avec le monde et avec notre entourage, qu'il s'agisse d'élèves, d'étudiants ou de nos proches. C'est la seule vérité que nous puissions trouver à l'issue de cette investigation. Je suis toujours étonnée, à chaque lecture, de débusquer, sous le couvert d'un mot, d'une expression, d'un passage, quelque chose que je n'avais pas compris auparavant. C'est, à chaque fois, un bain de sens, une illumination fulgurante, la ligne directe tracée par le doigt qui pointe l'essentiel.

Il appartient à chacun d'entre nous de débroussailler le chemin de cette heureuse investigation.

 

Où en sommes-nous ?

 

« Ce que l'homme a fait à l'homme n'a pas de limites. Il l'a torturé, tué, exploité de toutes les façons possibles - religieuses, politiques ou économiques. Cela a été l'histoire du comportement de l'homme envers l'homme (...) L'homme a vraiment été déloyal envers lui-même et envers les autres » .

En cette fin de siècle, après avoir traversé de nombreuses souffrances, après avoir été le témoin des pires atrocités nées de la main la main de l'homme, rencontrerons-nous des éducateurs, des responsables éducatifs, des hommes politiques conscients de l'urgente et noble mission de l'homme qu'est celle de l'éducation ?

Rencontrerons-nous des hommes et des femmes, des "éducateurs" responsables et prêts à comprendre le sens profond de l'éducation ? S'interroger sur le sens de l'éducation, c'est là une question fondamentale, mais nous ne nous la posons jamais, probablement parce que c'est une question dérangeante, nous dit KRISHNAMURTI.

 

Etre au monde : la responsabilité et le sens de l'éducation

 

Le monde tel qu'il apparaît aujourd'hui aux jeunes est assez effrayant, et ceux-ci sont très angoissés à l'idée d'affronter cet univers. Ils se demandent ce qu'il va leur arriver et vivent dans la peur. Même s'ils aspirent à vivre libre et heureux, à pouvoir choisir leur vie, une profession, ils ne savent plus comment s'orienter et attendent qu'on les aident. Ils sont pris ainsi entre leurs propres désirs et les contraintes économiques et sociales qui les poussent à se conformer, et « la conformité mène à la médiocrité » , car de ce fait, nous n'apportons rien de neuf, nous ne faisons qu'imiter et nous contribuons à toute la cruauté de la société. Mais sortir de ce conditionnement n'est pas facile, et les jeunes se trouvent alors confrontés à toutes leurs peurs.

Les parents eux-mêmes rencontrent des problèmes et n'ont plus assez de temps pour s'occuper de leurs enfants. Ils formulent une ambition pour eux et les confient aux "éducateurs" . Mais les enseignants aussi ont leurs propres problèmes.

Nous voulons vivre heureux, nous voulons que notre vie ait un sens. Pourtant, l'éducation, telle que nous la concevons la plupart du temps, consiste à préparer les jeunes à vivre perpétuellement dans ce monde d'angoisses, de conflits, de peur, de brutalité, de compétition, sans changer quoique ce soit. Nous refusons de voir ce problème dans sa globalité et sa complexité et nous nous engageons dans toutes sortes d'actions désordonnées. Est-ce que cela a un sens ?

Les examens et les diplômes, la préoccupation de son devenir professionnel, ont pris bien trop d'importance dans notre manière de concevoir l'éducation, car c'est l'argent qui constitue la préoccupation dominante de notre vie. Cela ne veut pas dire qu'il ne faut pas s'en préoccuper, bien au contraire. Mais en s'intéressant d'abord à l'épanouissement de l'être humain, carrière et profession trouveront leur "juste place" dans la vie de l'élève. Sinon, l'épanouissement et la bonté sont vouées à disparaître .

KRISHNAMURTI insiste sur le fait que ces écoles ne doivent pas "se contenter d'exceller sur un plan scolaire", mais qu'elles doivent "cultiver l'être humain dans sa globalité" . Il met ainsi l'accent sur l'épanouissement de l'homme, de l'être humain. Dans le système éducatif, certaines écoles, peuvent avoir de très bons résultats sur un plan scolaire, mais elles peuvent s'avérer être une totale faillite d'un point de vue éducatif.« Créer un atmosphère où éducateur et élèves s'épanouissent dans la bonté, c'est la raison d'être de l'école toute entière » .

Dans cette perspective éducative, il apparaît que c'est l'homme, la personne, qui est de première importance, et non le système. Nous pensons toujours qu'il est nécessaire d'opérer à une grande échelle, nous voulons avoir une action sur les "masses" , et cela nous amène à ignorer ce qu'il convient de faire dans l'immédiat.

L'éducation, pour KRISHNAMURTI, ne peut se concevoir que dans la perspective "d'une profonde transformation chez les êtres humains" . Mais il semble que nous ne soyons pas vraiment conscient de cette nécessité de changement radical et que cela concerne chacun d'entre nous. C'est pour cela que le monde continue à être ce qu'il est. Si nous étions conscients de l'état du monde et de notre société, alors il nous semblerait incontournable que se produise une transformation radicale dans notre façon de vivre, dans nos relations et notre relation au monde. Car "le monde est ce que nous sommes" , et c'est en changeant notre manière d'être et d'être en relation que nous pourrons changer la structure de la société. Il s'agit là d'une véritable "révolution de la psyché". C'est là le rôle de l'éducateur : il doit se sentir pleinement responsable "dans ses relations personnelles, à l'égard, non seulement de l'élève mais aussi de l'humanité toute entière" . L'éducation, dans ce sens, a pour objet de promouvoir une nouvelle génération qui ait le sens de la responsabilité.

Peut-être la structure sociale actuelle a-t-elle besoin de personnes ayant des compétences particulières, mais, selon KRISHNAMURTI, l'objet des écoles qu'il a créées est "le développement total de l'homme et pas seulement l'accumulation des connaissances" . Nous avons tendance à accorder plus d'importance à l'extériorité de nos vies, et nous voulons changer le monde extérieur sans que nous-mêmes soyons concernés par ce changement. Mais le désordre est en nous, il commence par ce que nous sommes, notre attitude, nos comportements... Le devenir de l'humanité dépend de ce que nous sommes, intérieurement (notre conduite, notre relation avec les autres, le mouvement de nos pensées, notre psychisme...). L'éducateur a la responsabilité d'aider l'élève à se comprendre lui-même et, se faisant, à comprendre le monde. Ces deux éléments ne peuvent pas être séparés, car sinon, cela introduit une division qui se répercutera dans toute la vie de l'élève, et plus tard dans ses actions, dans sa profession .

Tout cela nous semble "trop simple", mais aussi "trop ardu", et nous préférons nous détourner de telles perspectives ou les ignorer. Alors nous restons à mi-chemin sur la montagne, et c'est là le sens même du terme de "médiocrité" .

Le système social actuel est dégénéré, corrompu, parce qu'il repose sur l'argent, le pouvoir, l'envie, l'avidité, il cultive l'agressivité, la compétition, l'individualisme, l'égoïsme. Chacun s'occupe de son talent particulier, de sa réussite personnelle et de son ascension sociale, sans se soucier de savoir si cela peut être profitable pour la société. Que ce soient les idéalistes ou les révolutionnaires, personne n'a jamais pu changer la société. "Les idéaux corrompent l'esprit" , car ils résultent d'idées, de jugements, d'espoirs et nous empêchent de voir la réalité telle qu'elle est, ils nous détournent de l'attention à tout ce qui est vivant. Les idéologies ont déshumanisé la société en cherchant à conformer l'homme à leurs concepts, à leurs systèmes.

"Que fait l'éducation", se demande KRISHNAMURTI. Permet-elle aux enfants, de devenir bons, généreux, attentifs ? « Le monde dégénère rapidement et il faut donc que toutes les écoles possèdent un groupe d'enseignants et d'élèves consacrés à la transformation radicale des êtres humains au moyen d'une éducation juste» . Le mot "juste" signifie l'absence de motif personnel, non égotique. « Quel être humain allons-nous devenir » , nous demande KRISHNAMURTI. Allons-nous devenir un être humain médiocre, vivant perpétuellement dans le conflit, uniquement préoccupé par ses intérêts personnels, participant ainsi à la dégradation de l'humanité ? Quel est le but de l'éducation ?

La préoccupation de créer des hommes bons sans agressivité, soucieux des autres et du monde, a été la préoccupation de nombreuses civilisations. C'est là le sens même d'un esprit "religieux". Mais dans le monde dans lequel nous vivons, cet esprit semble avoir totalement disparu. C'est aux éducateurs qu'incombe la tâche et la responsabilité de créer cette "qualité d'esprit" .

L'homme a créé Dieu et les religions, espérant ainsi donner une réponse à ses angoisses existentielles, trouver une sécurité, un réconfort, un au-delà de la souffrance, en projetant l'essence de ses interrogations sous la forme d'un agent extérieur. Mais un esprit vraiment religieux est un esprit libéré de toutes superstitions enseignées par les religions. Il appartient à l'éducateur de découvrir le sens d'une vie vraiment religieuse, qui n'est autre que l'attention à ce qui est. « Sans esprit religieux, il n'y a pas de bonté» .

Nous nous sentons responsables de notre famille, de nos enfants, mais nous n'avons pas un sentiment de responsabilité vis-à-vis de l'environnement, de la nature, de nos actes ou de l'humanité toute entière, nous ne sous sentons pas portés par ce sentiment d'amour. Lorsque nous avons compris qu'il n'existe pas de différence entre ce que nous sommes et l'humanité toute entière, alors nous accordons une autre dimension au sens de la responsabilité.

La responsabilité, telle que l'entend KRISHNAMURTI, n'a pas une valeur "morale", ce n'est pas un devoir, quelque chose qu'on s'imposerait, et elle ne doit pas éveiller non plus un sentiment de culpabilité. Elle ne s'arrête pas à notre seule personne, à notre famille, nos enfants, notre patrie, ou à des idéaux, mais elle concerne l'humanité toute entière. Il n'existe pas de différence entre nos souffrances et celles de l'humanité toute entière, parce que, "psychologiquement, nous sommes le monde" . Il nous faut donc apprendre l'art d'être responsable, et cela se traduit dans notre comportement, notre attitude, nos actions. « Dans nos écoles, la responsabilité à l'égard de la terre, de la nature, à l'égard des uns et des autres, fait partie de l'éducation et on ne met pas seulement l'accent sur les matières scolaires encore que celles-ci soient nécessaires » . Le rôle de l'éducateur est de développer ce sens de la responsabilité, et pas seulement d'enseigner le contenu des matières scolaires. « L'éducateur n'a pas toujours conscience qu'il travaille à la naissance d'une nouvelle génération. La plupart des écoles se préoccupent seulement de dispenser des connaissances. Elles ne se soucient absolument pas de transformer l'homme et sa vie quotidienne. Il faut que vous, qui êtes éducateurs, dans nos écoles, ayez un sens profond et le souci de cette pleine responsabilité » .

Ne souhaitons-nous pas vivre dans une société où il n'existe plus ni violence, ni haine, ni corruption ?

 

L'ego et l'égoïsme

 

Ce que nous appelons ici "l'égoïsme", c'est le mouvement de l'ego, du moi. L'égoïsme peut se manifester sous différentes formes, que ce soit dans la recherche du pouvoir, d'une position sociale, ou à travers un idéal, une mission altruiste, des bonnes oeuvres, que ce soit à travers la dévotion, l'adoration de l'homme religieux, la domination brutale du tyran ou dans la recherche d'une satisfaction personnelle. Nous n'échappons pas à "l'incessant mouvement du moi" .

L'ego ou le moi est générateur de toutes les discordes et de la confusion. Différents systèmes, différentes méthodes qui ont chercher à combattre cet égoïsme. Mais l'égoïsme semble déjouer toutes ces initiatives.

Dans le domaine de l'éducation, il est important de prendre conscience de toute "la malignité du moi", du "danger qu'il représente dans nos vies". Peut-être l'éducateur ignore-t-il les effets de cet égoïsme, ou ne sait-il pas comment s'en libérer. Il est important cependant que cela vienne à sa conscience, à travers la vision pénétrante, pour que lui-même puisse aider l'élève à s'en libérer. C'est là la tâche essentielle de l'éducateur.« Pour nous, l'objet de l'éducation, c'est de libérer l'esprit du moi (...) Notre rôle est de faire éclore une génération nouvelle libérée de cette énergie limitée qu'on appelle le moi » . L'ego est à la racine de la corruption de l'esprit. Le moi peut utiliser les savoirs à ses propres fins, les mettre au service de sa propre avidité et de sa cruauté. D'où toutes les guerres, la corruption, la malhonnêteté, l'individualisme, la concurrence, l'avidité... « Se conformer, imiter, sont le propre du moi » .

S'il est conscient de cela, l'éducateur fera en sorte d'aider l'élève à être conscient de son propre égoïsme, à se libérer du moi, en l'amenant à observer ses manifestations. Cela suppose beaucoup d'amour et d'affection, et de la simplicité dans la relation.

« La beauté existe seulement quand le grand fleuve du moi s'est complètement tari. Là où il n'y a pas de moi, il y a la beauté. De l'abandon du moi naît la passion de la beauté » .

 

Qu'est-ce qu'un enseignant ?

 

Qu'est-ce qu'un enseignant ? Nous découvrirons à travers ce texte différents propos sur le rôle de l'enseignant, sur l'attitude et la relation éducatives.

KRISHNAMURTI remarque que peu d'enseignants ont vraiment pris conscience de la dimension de leur responsabilité et de leur rôle. La plupart définissent leur profession par la transmission des savoirs, et interviennent sur un plan scolaire en aidant l'étudiant, l'élève, dans la poursuite de ses études. Mais la tâche de l'enseignant est bien plus noble et bien plus importante. Il est essentiel qu'il en soit conscient, et qu'il comprenne qu'elle ne se limite pas à la seule transmission des savoirs, et qu'il n'est pas un ordinateur. « Il doit s'intéresser au comportement, à la complexité humaine de l'action et à une façon de vivre qui soit un épanouissement de la bonté » . Si l'enseignant s'interroge sur le devenir de l'humanité, sur l'avenir de la conscience, alors il percevra toute la dimension de sa tâche et de sa responsabilité. Pense-t-il que nous soyons condamnés à vivre dans la souffrance ? Si ce n'est pas le cas, il comprendra alors que l'éducation n'est ni plus ni moins qu'un déconditionnement qui conduit à la liberté et à l'éveil de l'intelligence. C'est à lui et à tout éducateur que revient la responsabilité de "propager cette flamme", quel que soit le secteur dans lequel nous intervenons. «L'éducateur a donc une énorme responsabilité, et sa profession est la plus noble qui soit. Il doit donner au monde une génération nouvelle (...) » .

L'enseignant exerce "le plus beau métier du monde", même s'il n'est pas toujours respecté. Sera-t-il à la mesure de sa tâche ? En amenant l'élève à se libérer de ses conditionnements, lui-même prend connaissance de ses propres limitations. C'est en comprenant sa manière de fonctionner, sa manière d'être en relation avec l'élève, qu'il peut amener l'élève à comprendre ce qu'il est. Ainsi,« la vraie éducation commence par celle de l'éducateur », et « son enseignement est à l'image de qu'il est » .

La mise en oeuvre de cette responsabilité doit s'accompagner des conditions institutionnelles qui la rende possible (nombre d'élève dans les classes, ce que l'on enseigne...).

 

La part du savoir

 

KRISHNAMURTI constate que l'éducation actuelle met l'accent sur l'acquisition des savoirs, et que cela constitue la raison d'être des écoles. Lorsque le savoir devient "routinier, mécanique" , lorsque notre cerveau cesse d'apprendre et se trouve conditionné par ce qu'on lui enjoint d'apprendre, il perd toute forme de sensibilité. Nos activités et notre esprit deviennent alors eux-mêmes de plus en plus mécaniques. Que ce soit sur notre lieu de travail, dans notre vie quotidienne ou à l'école, nous nous installons dans une routine qui fait que notre façon de vivre devient de plus en plus mécanique et médiocre.

Les technologies, qui relèvent du savoir, envahissent de plus en plus nos vies. L'ordinateur supplée peu à peu aux capacités de l'homme, et l'on peut se demander ce qu'il adviendra au cerveau humain dans ces conditions. L'éducation, de nos jours, met trop l'accent sur la technique, et c'est là un écueil qui nous conduit vers toutes sortes de dérives et de brutalités. On assiste dès lors à une "standardisation des esprits".

La spécialisation, qu'elle soit professionnelle ou dans le domaine de l'acquisition des savoirs, rend nos esprits plus "étroits, limités, incomplets". Pourtant, nous nous en remettons à l'autorité de ces spécialistes. Il nous faut comprendre que c'est là une forme de conditionnement qui nous rend dépendants des décisions d'un état, tout aussi démocratique qu'il puisse être.

Nous nous tournons de plus en plus vers toutes sortes de divertissements extérieurs, et il semble que très peu d'énergie soit consacrée à l'étude de ce nous sommes.

L'acquisition de connaissances et l'intellect sont très valorisés dans notre société. On considère que l'accumulation d'informations constitue un esprit instruit, et l'on en fait un critère d'intelligence et de réussite sociale : ce sont les personnes brillantes sur un plan intellectuel qui s'approprient les places les plus importantes. Pourtant, que connaissent-elles de l'amour et la générosité ? Il semble qu'elles ne fassent preuve que d'arrogance et de vanité. C'est pourtant là le modèle de référence des grandes écoles, et les jeunes, lorsqu'ils sont pris dans le piège de ce système, perdent tout le sens de la beauté de la vie .

Force est de constater que "le savoir ne conduit pas à l'intelligence". Les savoirs sont issus soit de l'expérience, de nos activités et pratiques professionnelles, ou de ce que nous avons appris à l'école. Mais en dépit de tout ce savoir que nous avons accumulé, il semble que nous ne savons toujours pas "agir intelligemment". L'homme a utilisé le savoir scientifique pour son propre profit, pour créer des instruments de guerres et polluer la planète. Est-ce cela, "l'intelligence" ? L'éducation telle que nous la connaissons aujourd'hui aide rarement un être humain à "exceller dans sa vie de tous les jours". « Savoir, c'est ne pas savoir, et comprendre que jamais le savoir ne peut résoudre les problèmes humains, c'est l'intelligence ».

Les enfants, dès leur plus jeune âge, sont confrontés à un apprentissage de plus en plus technique et complexe qui, bien souvent, ne leur plaît pas. Cette inculcation de savoirs est en fait une forme de gavage et de conditionnements qui les amènent à se conformer. En dépit de tous les efforts d'apprentissage et de transmission, nous savons bien que nombre d'entre eux qui auront fait de longues études ne trouveront pas de travail. Il est préférable de faire en sorte que ces enfants ne véhiculent plus le fardeau de leurs problèmes psychologiques, de leurs peurs, de leurs anxiétés, de la cruauté à laquelle ils ont pu être confrontés, et de les aider à être attentifs, généreux affectueux. « C'est beaucoup plus important que d'imposer le savoir à leurs jeunes esprits » . C'est ainsi qu'ils pourront découvrir une autre manière de vivre ensemble.

Quel est donc le statut du savoir dans la perspective éducative de KRISHNAMURTI ? Certes, le savoir est "indispensable pour avoir un bon métier" , mais l'éducation ne consiste pas seulement dans l'acquisition de connaissances, mais elle repose sur la connaissance de soi. «Nous nous soucions non seulement du savoir des choses du monde, mais aussi de l'étude de soi au cours de laquelle on apprend et on agit » . Le savoir et la connaissance ne sont pas deux domaines séparés. La connaissance participe à "l'éveil de l'intelligence" qui, lorsqu'elle sera développée, pourra utiliser sciemment les savoirs, s'appuyer lucidement sur la mémoire. Il faut, pour cela, déjà comprendre par l'observation toute la structure du savoir et de la tradition, de ce "mécanisme de l'esprit générateur d'habitudes" . Suivre ou accepter une tradition, qu'elle soit religieuse ou intellectuelle, manifeste une recherche de sécurité. La tradition, avec son ensemble d'habitudes répétitives, sa routine, nous conduit à un gaspillage d'énergie et à une "vie mécanique" où il n'existe pas d'ouverture et d'attention à ce qui est.

L'enseignant peut dès lors, dès que l'occasion se présente, faire comprendre tout cela aux élèves.

Notre cerveau est conditionné par l'ensemble des savoirs qu'il a accumulé, et il ne peut pas ainsi aborder les situations de la vie avec un esprit neuf. Bien qu'il possède une capacité infinie, qu'il soit mobile et mouvant, il est pris "dans le carcan du connu", dans ses souvenirs, ses peurs et ses angoisses . C'est ainsi qu'il façonne et modélise son monde, son environnement. Il nous faut sortir de cette ornière étroite. « Examiner ce qui se passe réellement, sans références à des théories, des préjugés et des valeurs, c'est l'éducation » . C'est de cette attitude que peut se dégager une perception claire de ce qui est dont découle l'action juste. "Se libérer du connu" est alors le premier pas de l'intelligence en acte et de l'exploration. Lorsque l'intelligence n'est plus prisonnière des limites du savoir, elle peut agir efficacement en accordant une "juste place à l'information".

Le rôle de la pensée : comment penser clairement ?

Il est important aussi de prendre conscience du rôle de la pensée en éducation. La pensée est une des activités fondamentales de l'esprit, et elle crée des images à partir de ce qui est perçu. C'est là l'origine de nos souffrances. Cela a une incidence directe dans nos relations, et dans toute notre conception de la vie, car lorsque la pensée intervient, nous sommes alors en relation avec des images : l'image que nous faisons de notre femme, de nos enfants, de nos élèves, et nous ne les voyons plus tel qu'ils sont. Il n'y a plus à proprement parler de relation, parce que la relation ne peut exister que dans le vide d'images. La pensée et les idées qu'elle crée nous détourne de l'observation, de l'attention à ce qui est. Nos actions et nos relations sont alors dominées par la pensée.

De même, le mot n'est pas la chose, et le mot empêche une perception directe de ce qui est : « Le mot nous empêche de voir l'être humain » .

La production de la pensée est aussi une des activités principales des intellectuels, et elle occupe une place considérable dans le domaine de l'éducation. Par "intellect", il faut comprendre la capacité de discerner, d'imaginer, de créer des illusions, de raisonner logiquement, sainement ou non, objectivement ou subjectivement, de penser clairement ou non. La faculté de penser est une caractéristique de l'intellect. Mais l'intellect ne constitue qu'une partie des capacités de l'homme. Le fait de lui accorder une trop grande importance contribue à réduire les potentialités de l'homme et donc contribue à sa "dégénérescence", à réduire le sens de la vie, car la vie c'est aussi de notre manière d'être en relation, de nous comporter et d'agir. Si nos actions sont dominées par la pensée, elles sont forcément réduites, partielles. Pourtant, l'intellect a pris beaucoup d'importance dans notre vie quotidienne et dans l'éducation.

C'est par la pensée que nous produisons le monde qui nous entoure, avec ses plus grandes réalisations technologiques et toutes ses guerres. La pensée n'a pas créé la nature, mais l'utilisation des ressources naturelles et la domination de la nature par l'homme relève de la pensée. C'est ainsi que nous détruisons le monde.

Nous ne nous sommes jamais interrogés sur la nature de la pensée, elle semble être un "allant-de-soi" et, de ce fait, elle est devenue "le tyran de notre vie" . Comment se fait-il que l'homme lui ait accordé une place si grande ? La pensée est limitée, et lui accorder plus d'importance qu'elle n'en a ne permet pas le plein épanouissement de l'homme. La pensée ne nous permet pas de comprendre ce qu'est l'amour, l'affection, la beauté. «Quand nous vivons uniquement par la pensée, avec ses complexités et ses subtilités, avec ses objectifs et ses orientations, toute la profondeur de la vie nous échappe, car la pensée est superficielle » . La pensée est cette "fenêtre étroite" par laquelle nous regardons le monde.

De même, l'ambition, nos mobiles personnels, les exigences sociales et économiques, limitent nos capacités, celles de notre cerveau en établissant une restriction à un idéal ou a un but à atteindre.

En observant le processus de la pensée, nous pouvons comprendre comment nous vivons. Il s'agit pas de vouloir mettre fin à la pensée elle-même, mais plutôt de voir ce qu'elle rassemble comme poids de chagrins, de souffrances, d'avidité... Lorsque tout ceci est résorbé, alors la pensée retrouve sa juste place, une place limitée "au savoir et à la mémoire dont chacun a besoin dans la vie quotidienne", sans s'approprier tout le champ de la vie, comme elle l'a fait jusqu'à présent.

L'objectif de l'éducation ne doit donc pas être de nous apprendre ce qu'il faut penser, mais "comment penser clairement" sans avoir recours à une utilisation mécanique de la pensée, et cela dépend de notre perception. Celle-ci doit être "claire, impersonnelle, débarrassée de toute contrainte". «La pensée claire est sans préjugés, sans parti-pris, c'est l'observation sans déformation » . L'éducateur se préoccupe dès lors davantage de connaître l'élève, de comprendre ce qu'il est, de déceler ses conditionnements, plutôt que de chercher à lui imposer ses opinions, ses jugements et ses conclusions. Actuellement, l'éducation met l'accent sur le développement de l'intellect, de la pensée et du savoir. Nous en avons besoin dans notre vie quotidienne mais ils nous permettent pas de comprendre ce qui se joue dans la relation que nous avons les uns avec les autres. Car la pensée établit toujours une séparation, une division dans la relation. « Quand la pensée régit toutes nos activités et toutes nos relations, elle conduit à un monde de violence, de terreur, de conflit et de misère » . "Seuls l'amour et une façon juste de penser" pourront amener à un véritable changement, nous dit KRISHNAMURTI .

 

Etre en relation : un art de vivre

 

"Etre en relation", c'est l'un des points essentiels de l'enseignement de KRISHNAMURTI. « La relation avec un autre être humain est une des choses les plus importantes de la vie (...) La relation est la vie, et s'il n'y a pas une relation quelconque, on ne peut exister.» .

La plupart du temps, nous faisons intervenir la mémoire et la pensée dans nos relations. Les éléments du passé surgissent et interfèrent dans notre relation, produisent des peurs, de l'aversion ou de la nostalgie ; ou alors nous vivons avec l'image que nous nous faisons d'une personne sans voir ce qu'elle est réellement. Nous avons accumulé un certain nombre d'informations sur cette personne, et nous restons fixés, figés sur ce savoir. «Si la mémoire intervient dans une relation, ce n'est plus une relation. La relation a lieu entre les êtres humains, pas entre leurs mémoires » . Il n'y a plus alors de véritable communication où chacun apprend au sujet de lui-même et de l'autre. Dans cette relation, il n'y a plus de vie, plus d'amour. « L'amour n'est pas ce qui était » .

Bien souvent, nous ne nous intéressons qu'à nous même, et nous prenons l'autre en considération uniquement lorsque nous y voyons un intérêt personnel, selon notre plaisir. Ces relations qui mettent l'accent sur des objets "trahissent la vie" et aboutissent à des conflits, à des rapports de force, de soumission ou de domination. "La satisfaction du plaisir est une démarche de l'ego", et dans cette relation, chacun cherche à exploiter l'autre. Il n'y a plus a proprement parlé de relation. Nous pensons qu'il existe deux entités séparées, moi et l'autre, et la conséquence de cette division est affirmation de notre personnalité, c'est-à-dire de notre ego, avec les désirs, les conflits, les souffrances (jalousies, tourments...) et les peurs qui l'accompagnent.

Ou alors la relation s'est figée dans des habitudes qui nous conduisent à une certaine négligence ou à l'indifférence. Nous pouvons aussi nous sentir responsables uniquement vis-à-vis de certaines personnes, et la relation est alors "fragmentée" .

« Nous vivons dans une société en dégénérescence parce que nous avons corrompu les relations humaines » .

Etre en relation est à un art de vivre qui requiert beaucoup d'intelligence. Il existe une façon de vivre sans conflits, sans contraintes, sans le poids du conformisme, mais cela n'est possible que si l'esprit est en mesure de voir ce qui se passe dans l'instant même de la relation.« L'école est un endroit où l'on acquiert non seulement des connaissances nécessaires à la vie quotidienne mais où l'on apprend aussi l'art de vivre avec toutes ses complexités et ses subtilités. Nous semblons l'oublier et être totalement pris au piège de la superficialité du savoir » .

La relation entre le maître et l'élève est elle-même un processus d'apprentissage. L'éducateur doit permettre à l'élève de comprendre sa relation au monde, pas celui de l'imaginaire ou du romantisme, mais le monde réel, les faits de sa vie quotidiennes. Il est donc important qu'ils aient le temps et le loisir de parler de leur relation, de comprendre ce qui s'y joue, leurs réactions... Dans cette relation, dans cet acte d'apprentissage, il n'y a ni maître ni élève, ni enseignant ni enseigné, quelqu'un qui sait et quelqu'un qui ne sait pas, il y a que relation et le fait d'apprendre. Le maître et l'élève peuvent alors coopérer et travailler ensemble dans un "même" esprit. Cette relation ne repose plus sur l'autorité du maître, il ne suffit pas à l'enseignant d'avoir de nombreuses connaissances, mais d'avoir aussi cette qualité d'affection qui lui permettra d'entrer en relation avec l'élève. Cette relation est en fait un jeu de miroir où chacun apprend de lui-même par l'observation de ses réactions, pensées, émotions... Cette compréhension est bien plus importante que l'accumulation de savoirs, nous dit KRISHNAMURTI. Si l'enseignant comprend cela, alors il comprend que son rôle est d'amener à une "révolution radicale de la psyché" par la relation éducative.

Alors, l'éducation ne consiste plus seulement en le simple enseignement des matières scolaires. « Quand l'enseignant et l'enseigné ont à coeur de comprendre vraiment l'importance extraordinaire de la relation, ils établissent alors entre eux, dans l'école, une relation juste » . Il importe qu'entre les membres de la communauté éducative, il y ait des relations qui soient "bonnes, amicales, affectueuses et pleines d'attentive compréhension" .

Etre en relation, c'est aussi savoir vivre avec la nature et être sensible à la beauté du monde qui nous entoure. Cette sensibilité est l'essence même de la relation.« Si vous avez perdu le contact avec la nature, alors vous perdrez inévitablement le contact avec les êtres humains (...). Etre sensible à la feuille tombée, au grand arbre sur la colline, est bien plus important qu'être reçu à tous les examens et faire une brillante carrière. Les examens et la carrière ne sont pas toute la vie » . KRISHNAMURTI peut nous faire part dans nombre de ses ouvrages de sa relation avec la nature, sans qu'il s'agisse là d'une intentionnalité pédagogique, mais plutôt de la communication d'une réelle sensibilité. On y retrouve de nombreuses descriptions dont la qualité s'exprime à travers le détail et la précision, le contenu poétique d'une extrême simplicité et d'une profonde vérité. « Vous est-il déjà arrivé de vous réveiller le matin et de regarder par la fenêtre ou de sortir sur la terrasse et de regarder les arbres et l'aube printanière ? Vivez avec elle, écoutez tous les sons, les chuchotements, la brise légère parmi les feuilles. Voyez la lumière sur cette feuille et regardez le soleil apparaître et illuminer la colline et la prairie » . Si nous parvenons ainsi à observer avec un regard neuf tout ce qui nous entoure, en commençant par les arbres, les fleurs, en se laissant traverser par le mouvement du vent, alors nous pouvons de même aborder chaque situation de la vie quotidienne avec un regard neuf. De même pouvons-nous aborder chaque personne, que ce soient nos parents, nos élèves, notre mari ou notre femme comme si c'était la première fois. Dans cette relation, il n'existe plus aucun élément du passé, aucune image.

Lorsque nous sommes ainsi en communion avec la nature, nous sentons à quel point nous ne sommes que sa prolongation. Si nous lui manquons d'égard, d'attention, c'est nous même que nous détruisons. Regardez tout ce qui vous entoure "avec un sentiment d'affection, de responsabilité, avec le désir de ne rien abîmer", nous dit KRISHNAMURTI. Cette communion est la même que celle que nous pourrions avoir avec les hommes. Elle ne peut s'exprimer par des mots. « Quand vous avez une telle communion avec la nature, alors votre relation à autrui devient simple, claire, sans conflit » . Mais il semble que nous ayons perdu le sens de cette relation.

Nous vivons dans la fragmentation, dans la division entre nationalités, entre races, entre classes. Nous avons perdu de vue que "nous sommes du même bois" , que nous vivons ensemble, que "nous sommes tous des êtres humains et nous vivons sur cette terre merveilleusement belle". Il n'y a pas d'ennemi autre que nous. « Vivre dans une telle harmonie avec la nature, avec le monde, engendre tout naturellement un monde différent» .

 

L'art d'apprendre

 

Nous pensons que le but de l'éducation est d'obtenir un emploi, de faire une brillante carrière, d'acquérir des connaissances ou des savoir-faire, de s'insérer socialement en se conformant à un modèle imposé. A force d'efforts, nous parvenons ainsi à avoir un métier qui nous plaît, ou qui nous est imposé par la conjoncture sociale et économique. Mais l'on peut constater que la plupart des personnes n'aiment pas leur travail.

L'éducation devrait essentiellement nous enseigner "l'art d'apprendre". «Une école est un lieu où l'on apprend et pour cette raison, il est sacré » . Il s'agit d'apprendre non seulement sur le monde qui nous entoure, mais surtout sur ce que nous sommes, sur "la nature et la structure de la psychologie humaine", non seulement d'après les livres, mais d'après "tout le mouvement de la vie" . « Il est très important d'apprendre ce que vous êtes car ce que vous êtes crée cette société si corrompue et immorale avec cette énorme progression de la violence, cette société si agressive où chacun cherche sa propre réussite, sa propre réalisation » . C'est parce que nous avons négligé cette dimension de l'apprentissage que le monde extérieur est plein de désordre, de confusion, de cruautés, et que nous sommes perpétuellement en conflit et anxieux.

Apprendre est une activité essentielle à l'école. «Une école est un lieu de loisir où l'enseignant et l'enseigné apprennent tous deux » , à travers la relation; c'est un endroit « où l'élève est d'abord heureux, où il n'est pas brimé, où il n'a pas peur des examens » , où l'on enseigne "l'art d'apprendre" . Avoir le loisir d'apprendre suppose un esprit calme et disponible, qui n'est pas occupé, et qui a "infiniment le temps" d'observer, d'écouter, de "voir clairement", sans motif et sans direction, sans contraintes. Ainsi, l'esprit n'est pas mécanique, et il peut observer librement.

De même, il est important que l'éducateur dispose cette même tranquillité de l'esprit pour pouvoir accorder suffisamment d'attention aux élèves, à leur vie, sans être absorbé par des préoccupations financières, par exemple. Il doit donc disposer de temps pour "être tranquillement seul avec lui-même", résoudre ses propres problèmes afin que "la rumeur et le bruit de son tumulte intérieur" ne vienne pas perturber la relation qu'il entretient avec ses élèves. Il est important qu'il se sente heureux pour pouvoir donner "le meilleur de lui-même" . « Dans une école, l'enseignant est la personne la plus importante car c'est de lui ou d'elle que dépend le bien futur de l'humanité » .

Nous pensons que pour apprendre, il faut avoir un esprit curieux. Mais la curiosité dépend bien souvent du plaisir, d'une excitation ou d'une émulation et nous amène à nous nous informer sur tel ou tel sujet. Lorsque nous avons compris ce qui nous relie au monde, alors l'apprentissage devient atemporel et pleinement vivant.

Nous établissons souvent une confusion entre la concentration et l'attention. Dans l'apprentissage, habituellement, on sollicite la concentration des élèves afin qu'ils assimilent tout un ensemble de connaissances et obtiennent de bons résultats. La concentration consiste à "focaliser son énergie en un point" : un leçon, les propos de l'enseignant... Elle exclut la distraction. Or, il ne peut y avoir concentration que lorsque l'esprit est libre de s'intéresser à ce qui est. Le fait de faire un effort pour fixer son attention sur un point, un objet, suscite une résistance, une lutte, ce qui conduit à un "rétrécissement de la perception" . « L'élève qui regarde voleter une feuille au soleil est attentif » , nous dit KRISHNAMURTI. C'est une forme d'attention et de sensibilité. Le contraindre à se concentrer décourage alors son sens de l'observation et sa sensibilité. « L'on peut obliger l'enfant à se tenir tranquille, mais agir de la sorte c'est ne pas avoir rencontré face à face cela même qui fait que l'enfant est obstiné, insolent, etc.»

L'acte d'apprendre passe par "l'observation pure", "l'observation d'instant en instant" . Cette observation est libre.« Tout le mouvement de la vie, c'est apprendre. Il ne se passe jamais un moment sans qu'on apprenne. Dans chaque action, dans chaque relation, il y a le mouvement d'apprendre» .

Le sens habituel que l'on donne à l'apprentissage est celui de l'acquisition de connaissances. C'est ainsi que nous avons été conditionnés. L'accumulation du savoir nous cantonne dans le registre du connu, et il est important d'en voir la limitation. « Apprendre n'a pas de limite. L'esprit qui apprend constamment est au-delà de tout savoir » . L'acquisition de connaissances est nécessaire, mais jusqu'à un certain point, et il faut bien comprendre qu'elle ne nous permettra de nous connaître nous-mêmes et de comprendre notre vie. « Nous apprenons à gagner notre vie, mais jamais nous ne la vivons. Gagner notre vie occupe la plus grande partie de notre existence et nous n'avons pratiquement pas le temps pour le reste. (...) Il existe tout un domaine, celui de la vie réelle, qui est totalement négligé (...) Les êtres humains ont créé une société qui dévore tout leur temps, toute leur énergie, toute leur vie » .

Si l'éducateur a lui-même compris le sens profond de ce mouvement qu'est l'apprentissage, le loisir d'apprendre, alors il peut faire en sorte que le fait de gagner sa vie, de trouver un emploi ne devienne plus un torture, un tourment, pour l'élève, tout au long de sa vie, avec son lot de peurs, de terreurs et d'anxiétés. « L'éducateur a pour tâche de faire éclore une nouvelle génération afin de changer la structure sociale, pour que gagner sa vie ne soit plus la préoccupation exclusive.

Enseigner devient alors un acte sacré » .

Mais ce n'est pas seulement sur les bancs de l'école que nous apprenons, comme nous avons un peu trop tendance à le croire. Lorsque nous avons achevé nos études, nous pensons que nous avons fini d'apprendre. Or, la vie elle-même n'est que art d'apprendre et un "processus d'auto-éducation" permanent.

Nous pouvons apprendre par les livres, mais il est plus important d'étudier le livre de ce que nous sommes, de notre vie, parce qu'on y retrouve l'humanité toute entière. « Tout y est : les institutions et leurs pressions, les duperies et les doctrines religieuses, leur cruauté et leurs croyances » . Cette histoire est à lire dans nos réactions, à travers nos pensées, dans notre relation avec tout ce qui nous entoure. « Apprendre, c'est lire ce livre avec un soin minutieux » . C'est en comprenant ce que nous vivons dans notre intériorité que nous pouvons comprendre le monde extérieur. De cet apprentissage, il résulte une grande force intérieure, faite de clarté, qui nous amène à ne plus être dépendant de l'ordre établi, de la pensée ordinaire, de savoirs de seconde main. « Apprendre sur soi procure une grande force et une grande vitalité ». C'est "la force de l'affection et de l'intelligence" .

La vie est un mouvement perpétuel. Les situations sont mouvantes, changeantes, et nous nous apercevons que "notre esprit n'est pas assez vif et sensible pour en suivre les subtilités" . L'éducation a pour objet de nous permettre d'acquérir cette vivacité de l'esprit dans toutes nos actions et relations.

 

Explorer, réfléchir ensemble et coopérer

 

On ne peut pas parler de l'apprentissage sans parler de l'exploration. L'exploration suppose d'aborder les faits, ce qui est à observer, avec un esprit neuf, sans faire intervenir la mémoire, des éléments du "déjà connu", nos craintes ou nos aspirations. Elle n'est pas à la recherche d'une satisfaction, elle ne se porte pas sur un objet particulier. Elle est en elle-même "sa propre source". C'est une investigation à l'intérieur de soi-même, libre de toutes entraves, de tout jugement, indépendamment de l'autorité de celui qui sait. C'est lorsque l'intellect s'est calmé, lorsque la pensée a cessé d'être agitée par tout ce qu'elle a emmagasiné par la mémoire que survient l'exploration.

Dans ce sens de l'exploration nous découvrons l'art de réfléchir ensemble. Apprendre à réfléchir ensemble semble être un enjeu vital dans le monde qui est le notre, afin de trouver des solutions à cette crise que nous traversons. Pourtant, nous nous apercevons que jamais nous ne réfléchissons ensemble, parce que nous présentons toujours le résultat de notre pensée, de nos acquis, de nos savoirs, de nos souvenirs, de notre conditionnement. Chacun est ainsi attaché à sa façon de penser, et cela ne laisse jamais la possibilité d'aborder les faits, les situations avec un esprit neuf, en considérant la vie dans sa globalité. Chacun est attaché à défendre ses propres intérêt, qu'ils soient d'ordre matériel, intellectuel ou culturel : il n'est pas possible de réfléchir ensemble si l'on est identifié à un français, un arabe ou à un japonais, à un professeur ou tel spécialiste.

Lorsque je prends conscience de ces conditionnements de la pensée, de ce risque de séparatisme, alors je me trouve face à la solitude immense de la démarche qui est la mienne si je ne souhaite pas alimenter le flot de la "conscience destructive de l'homme" . Dans cette prise de conscience, je m'ouvre à un courant de bonté, d'amour et de compassion qui est l'éveil de l'intelligence.

Il n'est pas possible de développer un esprit de coopération si nous n'avons pas trouvé une harmonie en nous-mêmes, ou si nous sommes préoccupés par notre seule personne, nos intérêts personnels. La coopération suppose une grande honnêteté et une "claire perception des choses telles qu'elles sont".

Apprendre à réfléchir et à travailler ensemble, coopérer, est donc un enjeu dans une communauté éducative. Mais un certain nombre d'enseignants ou d'autres responsables éducatifs qui ne se sentiront pas concernés feront obstacle. Comment allons-nous faire, si nous nous situons dans une minorité, se demande KRISHNAMURTI ? Ce que la majorité énonce est bien souvent représentative uniquement des intérêts de quelques uns. Travailler dans cette perspective et dans ce contexte relève d'un défi.

 

Liberté et conditionnements

 

Le but de l'éducation, c'est la libération de l'homme et de tous ses conditionnements. Seule cette liberté peut donner naissance à la véritable intelligence qui lui permettra d'avoir une attitude juste dans ses actions, dans ses relations.

L'acte d'apprendre en soi suppose une immense liberté et une certaine discipline. Nous manifestons toujours une réaction lorsque nos désirs, nos souhaits, nos aspirations sont contrariés. Il peut naître alors un sentiment de révolte, de la frustration, du mécontentement. Pourtant, être libre ne signifie pas "faire ce qui nous plaît", éviter les contraintes. En matière d'éducation, il ne s'agit pas de laisser l'enfant faire ce qui lui plaît. La "liberté de vivre" repose sur une observation du réel, sur la compréhension de "ce qui est" pour le dépasser. Comprendre l'essence de cette liberté, c'est l'éveil de l'intelligence.

Etre libre suppose renoncer à toute forme d'autorité, que ce soit l'autorité du savoir, d'un idéal, d'un but ou d'une institution. « Suivre, se conformer, obéir, c'est la négation de la liberté » . Dans notre vie, il n'y a que ce que nous sommes, et aucun agent extérieur, aucune autorité, aucune lumière descendue du ciel, ne peuvent nous aider dans cette démarche de libération. Notre responsabilité est engagée dans l'immédiat, à chaque instant, et nous ne pouvons pas attendre d'être prêts, "d'avoir cette liberté, cette affection et cet amour" .

L'éducation, c'est l'art d'apprendre quels sont nos conditionnements et comment nous délivrer de ce fardeau. Ces conditionnements résultent de tout ce que nous avons accumulé par le passé, du fait de notre éducation, de notre environnement, de notre culture, de nos actions. Il ne s'agit pas de chercher à les supprimer, mais de comprendre ce qu'ils sont, d'explorer leur nature, de se demander comment on peut libérer cette énergie et cultiver l'intelligence qui permet de comprendre toute la vie dans sa complexité. « Qu'est-ce qui est conditionné et qu'est-ce qui conditionne ? » . Il ne s'agit de chercher à analyser chacune des causes de ces conditionnements, mais de considérer notre vie dans sa globalité, sans s'arrêter uniquement sur certaines de ses composantes. Ce qui nous importe, c'est le réel, ce qui est, et toutes ses manifestations. Explorer la nature de nos conditionnements, c'est donc explorer l'ensemble de nos réactions intérieures : les peurs, la souffrance, le désir, les émotions, les pensées... sans vouloir les changer, mais en cherchant à les comprendre. Cette exploration est une véritable "auto-éducation", nous dit KRISHNAMURTI. « Ce qui est, est bien plus important que ce qui devrait être. Comprendre ce que nous sommes vraiment est bien plus essentiel que transcender ce que nous sommes. Nous sommes le contenu de notre conscience » . Cette connaissance est connaissance de soi. C'est sur elle que se fonde tout le mouvement de l'éducation.

« La liberté, c'est finir, ne pas perpétuer ce qui a été » .

 

L'éveil de l'intelligence

 

L'intelligence, c'est ce qui nous permet de percevoir la vie et les situations dans lesquelles nous sommes impliqués dans leur globalité. Elle est "le mouvement de la totalité de l'esprit". Elle ne se réfère pas à un centre, à un point de vue, ou à un intérêt particulier. Dans le mouvement de cette perception globale, elle libère toute son énergie et se rend disponible pour l'action. Elle pourra nous dire alors s'il faut agir ou pas, coopérer ou pas. Elle est libre de toute intentionnalité de blesser ou de faire souffrir. Elle est mue par la sensibilité, et cette sensibilité est amour. « Sans intelligence, il ne peut y avoir compassion », et la compassion n'est empreinte ni de romantisme, ni d'une volonté charitable. « Sans cette compassion, il ne peut naître aucune civilisation, aucune société nouvelles» .

"L'éveil de l'intelligence" est la fonction principale de l'éducation. Si nous sommes conscient que l'élève plus tard aura un rôle à occuper dans la société, des responsabilités professionnelles ou autres, alors nous comprenons qu'il est de première importance qu'il soit en mesure d'assumer ses responsabilités en ne participant pas à la décadence et à la désagrégation de la société. Seule cette pleine responsabilité qui est conscience, intelligence en acte, peut lui permettre d'adopter l'attitude juste, en utilisant avec lucidité les savoirs, ce qu'il aura appris.

Cette "intelligence" est de première importance pour l'élève, pour lui permettre de comprendre le monde dans lequel il vit. C'est elle qui peut lui permettre de se positionner dans les situations, de ne pas se laisser emporter par le flot du conformisme, de "démanteler les constructions psychologiques que partout dans le monde, les êtres humains dont je fais partie, ont bâties autour d'eux" . C'est là essentiellement une question d'intelligence et d'amour. Seuls, l'intelligence et l'amour peuvent nous permettre de comprendre et d'adopter l'attitude juste. Lorsque ces qualité existent, toutes les autres suivent, nous dit KRISHNAMURTI. « C'est comme si on ouvrait la porte à la beauté » .

« La société se désintégrant, ces écoles doivent être des centres de régénération de l'esprit, non de la pensée » . Cette qualité de l'esprit est celle "d'une capacité infinie et d'un vide complet dans lequel il y a une énergie incommensurable" . Il n'a pas de limite. Ce qui importe, c'est de retrouver cette qualité de l'esprit.

Notre cerveau est conditionné par tout ce qu'il a emmagasiné depuis des années. Etudier son fonctionnement requiert beaucoup de vivacité, de subtilité, de mobilité. Il possède de grandes capacités et une immense énergie. Mais il ne les utilise pas toujours avec conscience. Lorsque le cerveau est libéré de son conditionnement, il peut fonctionner librement en adéquation avec l'esprit.

L'éducation devrait nous amener à "être conscient" à ce qui est, à ce qui advient. « Ce qui nous intéresse, (...) c'est l'activité de la conscience dans notre vie quotidienne » . Bien souvent, dans notre manière de percevoir le monde, notre environnement, nous ne faisons intervenir que certaines de nos facultés qui alors prédominent sur les autres, comme l'intellect, par exemple. Nous n'en sommes même pas conscients, et cela nous conduit vers un "comportement névrotique" . L'éveil de la conscience passe par la sensibilité, par le fait d'être sensible à tout ce qui nous entoure, à l'oiseau sur la branche ou à la souffrance de l'enfant.

La conscience, dans son fonctionnement, ses racines, est la même pour tous les êtres humains. Elle est le mouvement de notre esprit, avec le savoir accumulé, la pensée, les souffrances, les émotions... : tout cela fait partie de notre conscience. Elle est ce qui se manifeste dans tous les instants de notre vie. Ainsi, c'est en explorant notre vie quotidienne, à travers nos émotions, nos réactions, que nous pouvons comprendre la nature et la structure de la conscience. Et lorsque la conscience a été vidée de son contenu, c'est-à-dire de tout ce que la pensée a rassemblé, alors il ne reste qu'un "vaste espace" et une "immense énergie". « L'amour est au-delà de cette conscience » .

L'art d'écouter dans la relation éducative : l'observation, l'attention, l'affection, la sensibilité, la compréhension... et les "qualités" de l'éducateur

L'activité de la conscience passe par l'observation. L'observation, c'est l'attention à ce qui est, dans l'instant présent. Elle s'intéresse à tout ce qui se passe autour de nous, mais aussi sur ce qui advient dans notre vie, à nos pensées, nos émotions, notre comportement... « C'est une perception aiguë, claire et exacte dans laquelle il n'y a pas de dualité. Il y a le réel et rien d'autre (...) Quoi qu'il se passe - quand vous marchez, parlez, "méditez" - l'événement qui est en train de se passer doit être observé » . Dans cette observation, il n'y a plus de pensée. Dans ce vide d'images, l'observation n'est que méditation, perception. Il n'y a plus d'observateur et d'observé, il n'y a qu'observation, "ce qui est observé se dissout dans le néant" . Elle ne relève pas d'un intérêt individuel, elle est animée par le souci des autres et se fonde essentiellement sur la sensibilité. Observer, c'est "voir sans la moindre trace de soi-même" , se voir tel que l'on est, voir le monde qui nous entoure, notre entourage tel qui est, sans interférence, sans faire intervenir la pensée ou le jugement, sans condamnation. Cette observation libre de toute trace égoïsme nous conduit vers l'action juste, c'est cette observation même qui agit.

Observer, c'est apprendre, et apprendre au-delà de ce que les livres nous enseignent. Les livres ne peuvent pas nous amener à la compréhension de ce que nous sommes, de nos comportements et attitudes. C'est le "chemin de facilité" que nous suivons, mais est-il le bon chemin ? En apprenant par l'observation de nos préjugés, de nos a priori, du mouvement de notre pensée, "vous devenez à la fois l'enseignant et l'enseigné", nous dit KRISHNAMURTI. Alors, intérieurement, nous ne dépendons plus de personne, d'aucun spécialiste. Le fait de dépendre de quelqu'un ne nous permet plus d'apprendre sur ce que nous sommes.

La plupart du temps, notre esprit est dispersé, que ce soit du fait de nos réactions, de nos émotions, des associations ou de différentes formes de conditionnements, et nous ne sommes pas présents à ce qui est. L'attention nous amène à être conscient de toutes ces manifestations. Cette attention à l'instant présent, au moindre détail des situations, constitue le fil conducteur de notre vie. Il est en soi un art de vivre.«L'attention, c'est regarder, écouter, observer, apprendre » . C'est une "vigilance constante" qui ne cherche pas à conclure, une sensibilité à toute forme de relation, une écoute multidimensionnelle sans référents, sans interférences, qui accueille sans restriction ni résistance tout ce qui se présente à elle, les événements, les sons et leur silence. « Etre attentif, c'est écouter ce silence et l'accompagner» . Ce n'est pas une attitude qui se répète de manière mécanique, elle est toujours disponible dans toute sa fraîcheur et son énergie ; elle alors est illimitée, elle est intelligence et amour. La pensée est alors consciente de ses propres activités, de son perpétuel bavardage, des mensonges et des illusions qu'elle crée. Etre attentif, c'est "discerner le vrai du faux quand le réel est transformé en ce qui devrait être" . L'attention suppose une infinie sensibilité à ce qui est, à la globalité de la vie, sans se fixer en un point, "c'est regarder la totalité de la vie sans le centre de l'intérêt personnel" . Elle permet d'atteindre un niveau de profondeur auquel aucun savoir ne donne accès. Là où il y a attention, il n'y a plus de contradictions, et donc plus de conflits, et nous trouvons alors notre propre discipline. « Quand on a compris l'art de voir et d'entendre, cette attention peut se concentrer sur une page ou un mot. (...) (Mais) l'inattention ne peut être convertie en attention »

Il nous faut apprendre à observer pour atteindre cette qualité d'attention.

Le rôle de l'éducateur est donc de permettre à l'élève de développer toutes ces qualités, d'éveiller sa sensibilité et son sens de l'affection. Cet "éveil du coeur" n'est ni sentimental, ni romantique, il découle de l'observation et de la relation qui s'établit entre le maître et l'élève.

L'affection se manifeste dans la qualité d'attention que nous portons aux autres. Elle consiste aussi à apporter "un soin diligent", une attention affectueuse à tout ce que nous faisons : nos propos, notre manière de nous habiller, de manger, notre comportement, nos actions... Ce "souci de l'autre" et cette "fraîcheur de l'affection" nourrit la relation entre le maître et l'élève qui s'établit alors dans un "respect mutuel" , dans la confiance. Bien souvent, cette forme de respect est exigée et imposée à l'élève. Elle perd alors tout son caractère vivant, tout son sens, et il n'existe plus de confiance.

Les différentes pressions qui s'exercent sur l'élève, celles de ses parents, de son éducation, de son environnement, celles de la société, de ses études, de l'esprit de compétition, le poids du conformisme, "réduisent graduellement l'immense beauté de la vie" et le conduisent à ne se soucier que de lui-même, à devenir égoïste. De nombreux élèves vivent dans un environnement dominé par la cruauté. Eux-mêmes deviennent cruels et perdent cette qualité d'affection. Cette cruauté existe partout dans le monde. Elle existe dans nos relations personnelles et intimes, et nous ne cessons de nous blesser réciproquement. Elle nous endurcit et déforme nos actions. Mais lorsque l'affection domine, alors il n'y a alors plus de place pour la cruauté. « Le monde est devenu un endroit où il est dangereux de vivre et, dans nos écoles, toute forme de coercition, de menace, de colère, doit être totalement évitée, car tout cela durcit le coeur et l'esprit, et l'affection ne peut exister avec la cruauté » . Cette affection de l'amour qui n'est que bonté nous conduit tout naturellement vers la compréhension.

Etre sensible, c'est essentiellement être vulnérable. La plupart du temps, nous sommes perdus dans nos souffrances et notre affliction, nous nous complaisons dans cet état de souffrance, et nous nous sentons blessés. Il s'agit là d'une restriction de l'ego, c'est-à-dire d'une forme de "résistance qui se focalise essentiellement sur le moi". Cela n'a rien à voir avec la vulnérabilité. Dans la vulnérabilité, il n'y a alors plus de centre, plus personne à atteindre. La vulnérabilité est "comme la jeune feuille printanière qui peut résister à des vents et s'épanouir, quelles que soient les circonstances". Elle a une force, "une vitalité et une beauté extraordinaire" .

Cette extrême vulnérabilité nous amène ainsi à être sensible à la souffrance des autres sans se focaliser sur ses propres souffrances. C'est là aussi une tâche de l'éducateur : permettre aux élèves de développer ce sens de la sensibilité, en communion avec la nature, avec le monde. Cette sensibilité n'est pas dirigée, elle est sans choix et exempte de jugements, immédiate et instantanée. C'est la perception de ce qui est. Elle n'a pas de "comment", elle est, elle ne répond pas d'une méthode ou d'une démarche. Elle résulte de l'observation. « Le monde est là où l'élève se trouve. C'est son monde à lui» .

Lorsque nous avons développé cette disponibilité à ce qui est à travers l'écoute, l'observation et l'attention, la sensibilité et l'affection, alors nous parvenons au seuil de la compréhension. Il nous reste à "vivre la compréhension", à "être compréhension" .

La compréhension ne passe pas par les mots, elle n'est ni verbale, ni intellectuelle : il ne s'agit pas de comprendre les mots, les concepts, de manière mécanique, mais de saisir en profondeur ce qui est dit. « Nous pensons qu'il faut comprendre, pas intellectuellement ou verbalement, mais percevoir que la vie c'est la femme, l'homme, l'enfant, les animaux, la rivière, le ciel et la forêt - c'est tout cela - c'est le ressentir, pas comme une idée, mais en voir l'immense beauté » . C'est une perception claire, une attention vigilante à tout ce qui se manifeste dans notre vie. « Comprendre, c'est percevoir avec sensibilité ce qui est » , les événements quotidiens de notre vie, affronter le réel, le présent. C'est là un point central dans l'éducation, et l'éducateur doit aider l'élève à "affronter chaque problème qui surgit dans sa vie", à "rester avec le fait, avec l'événement réel, le présent". Les problèmes qui surgissent dans nos vies devraient être résolus dès qu'ils se présentent, car ils risquent sinon de détériorer notre sensibilité et d'épuiser notre énergie.

De même, comprendre intellectuellement le contenu de ces lettres, nous dit KRISHNAMURTI , ne nous donnera pas l'énergie vitale qui nous permettra de nous orienter autrement, de changer le cours de notre existence et ainsi, celui du monde. Cette compréhension doit nous toucher au plus profond de nous-mêmes.

On retrouve dans les propos de KRISHNAMURTI tout un ensemble de "qualités" qui font partie intégrante de sa conception de l'éducation : la bonté, la générosité, la diligence, la passion, l'honnêteté, l'humilité, la patience... Mais il se garde bien de les désigner en tant que "valeurs", car le fait de raisonner en terme de valeurs nous amène à les revendiquer, ce qui finalement a abouti à diviser les hommes qui finissent par se battre pour les défendre. Les êtres humains semblent avoir besoin de points de repère pour savoir quelle attitude adopter dans la vie quotidienne, d'objectifs pour orienter leur vie. Mais les valeurs qu'ils définissent sont déjà l'objet d'une déformation, car elles sont un produit de la pensée. Les idéaux ne sont-ils pas aussi des valeurs ?

Ces qualités n'ont pas d'opposé, il ne s'agit de les développer en cherchant à éliminer ce qu'elles ne sont pas. Le bien n'est pas le contraire du mal, et lutter contre le mal afin de devenir bon crée un conflit, et c'est ce qu'a fait l'homme depuis des millénaires, et c'est pourquoi il existe toutes ces guerres. Il y a le jour et la nuit, mais c'est la pensée qui les a mis en oppositions, en contradiction.

 

Energie et dimension corporelle en éducation

 

Nous ne sommes pas toujours attentif à la dimension corporelle en éducation, ou lorsqu'elle est développée, c'est de manière compétitive à travers l'éducation sportive. KRISHNAMURTI nous amène à avoir un autre regard sur le corps, une autre compréhension de la dimension corporelle, il nous sensibilise à la dimension énergétique du corps en liaison avec le développement de l'intelligence.

Il est important que ces trois dimensions que sont l'esprit, le coeur et le corps puissent s'épanouir de façon harmonieuse. Aucune ne peut se passer de l'autre.

Nous manifestons beaucoup de négligence et d'indifférence pour notre corps et notre état psychologique. Cela nous conduit à une forme d'insensibilité. L'esprit et la perception perdent alors toute leur vivacité et leur subtilité.

La diligence est le propre d'un esprit attentif et vigilant. C'est une "qualité d'énergie" qui exige une "alimentation correcte et de l'exercice physique approprié, ainsi qu'un sommeil suffisant" . C'est ainsi que le corps peut s'éveiller à sa propre sensibilité, sortir de ses schémas et de ses conditionnements. Dans la qualité de cette perception, les problèmes psychologiques sont résolus dès qu'ils se présentent sans être accumulés, et sans qu'il y ait ainsi gaspillage d'énergie. Notre énergie est alors toujours libre, disponible, libre, vivante, infiniment sensible. Cette "énergie de la perception" accompagne toutes nos actes de la vie quotidienne. C'est ce qui nous permet d'avoir un esprit passionné. Cette forme de passion n'a rien à voir avec l'enthousiasme ponctuel, éphémère, qui se porte sur des objets. Elle est atemporelle, "le temps n'agit pas sur elle" .

La pensée a limité, restreint notre énergie par une fragmentation des sens, de telle sorte que certains d'entre eux peuvent avoir plus d'importance que d'autres (la vue, ou l'ouïe etc.). Elle a conditionné notre corps en lui imposant un modèle, une manière de se comporter, en lui énonçant ce qui est bon ou mauvais pour lui. Il y a une lutte entre la pensée et notre organisme. Le corps est conditionné par la mémoire, le souvenir du plaisir, ce qui peut se traduire par une perte de vitalité et par des réactions névrotiques : la fatigue, la paresse, l'indifférence, et parfois la violence lorsqu'il y a frustration ou insatisfaction.

Pourtant, le corps a son intelligence naturelle non conditionnée. La question est de savoir si le corps peut être conscient de lui-même sans que la pensée n'interfère. C'est ainsi qu'il peut se déconditionner, et libérer cette immense énergie qui est amour, bonté, compassion. « Un corps sain ne peut résulter que de l'harmonie de tous les sens qui est l'intelligence du corps lui-même » . Il ne peut y avoir amour, bonté, compassion... sans l'expression de la totalité de cette intelligence, qui est une "libération totale de cette immense énergie". Mais cela ne peut être le fait d'aucune discipline, d'aucune manipulation.

 

Désordre, discipline et autorité

Le sens habituel que nous donnons au terme de discipline est celui "d'imiter", de "se conformer à un modèle", de "se plier à une norme", avec tous les attributs qui l'accompagnent : l'obéissance, le contrôle, la punition et la récompense. C'est là une erreur, et la discipline n'est pas la négation de la liberté et l'acceptation du conformisme. Le sens même du mot "discipline" vient de "disciple" qui désigne "celui qui apprend". Il existe un ordre naturel et intrinsèque dans toute activité, même dans le jeu, et il serait souhaitable qu'on puisse le comprendre sans que cela nous soit imposé par un agent extérieur. « Cet ordre qui pourrait nous instruire a disparu de notre vie qui est devenue chaotique, impitoyable, compétitive (...) » . La plupart d'entre nous ne supporterait pas une vie sans un minimum de règles. Nous est-il possible de retrouve l'harmonie de cet ordre intérieur sans passer par la contrainte, la punition ou la récompense ?

La discipline relève donc d'une attitude intérieure qui amène l'élève à apprendre au sujet de lui-même dans la relation avec le maître. «"Discipline" signifie apprendre et non pas se conformer » . Cette relation n'est pas une confrontation faite d'affirmation ou de soumission, et lorsque l'on comprend la nature de cet apprentissage, les règles deviennent inutiles. Mais tant que cela n'est pas compris, elles peuvent être nécessaires.

Les termes de "règle" et de "discipline" ont une connotation péjorative, de même que l'idée d'austérité. L'austérité apparaît comme une forme de réduction de la vie, d'annihilation des désirs et du plaisir. Mais cette démarche est vaine, car l'on a beau faire des efforts pour faire disparaître la flamme du désir, que ce soit par une ascèse ou une pratique particulière, celle-ci nous ronge toujours intérieurement. Le désir cherche sa satisfaction dans des objets extérieurs, mais cette forme de satisfaction est toujours éphémère et disparaît en même temps que l'objet. Et nous sommes à nouveau tourmentés par la flamme du désir. Cette recherche perpétuelle peut nous conduire à nous installer dans un certain confort, à l'indifférence et l'inattention, ou sinon à une quête et une investigation plus profonde. Dans ce sens, l'austérité voudrait plutôt signifier comprendre la complexité intérieure de tous nos tourments.

La discipline est cependant nécessaire dans les écoles afin de "cultiver un esprit qui soit bon". Elle est essentielle dans un monde soumis à la confusion, au désordre, et c'est grâce à cet esprit discipliné que l'on peut appréhender la complexité de la vie. « Les gouvernements essaient d'imposer l'ordre par la force, par la loi et par la propagande subtile » . On voudrait mettre de l'ordre dans le monde extérieur alors qu'il n'existe pas d'ordre à l'intérieur de nous-mêmes. Dans cette perspective, on comprend alors que l'éducation consiste aussi à s'éduquer.

Le désordre est le règne du conflit et de la contradiction. Il introduit une division entre ce qui est et ce qui devrait être, ce qui nous rend esclave du temps avec tout les problèmes d'organisation qui en découle. Dans les écoles ou ailleurs, on souhaite que le travail soit organisé efficacement, mais cette efficacité ne peut être "une fin en soi". L'ordre, qui est la finalité de l'organisation, c'est la libération du conflit. Cela passe par l'attention à ce qui est et qui nous conduit naturellement vers "un ordre qui n'est pas mécanique" , qui ne résulte pas d'un agent extérieur. L'ordre résulte de l'intelligence, "l'ordre, c'est l'univers, c'est l'intelligence" . Il ne découle pas de la pensée, il ne suppose aucun cadre rigide ou statique, il suit le même mouvement que la vie. Vivre dans un esprit ordonné, c'est déjà renoncer au désordre, comprendre que l'ordre et le chaos n'ont aucun lien entre eux. Un esprit désordonné ne peut qu'accroître le désordre autour de lui.

En période de crise, de désordre social et économique, nous avons tendance à vouloir nous en remettre à l'avis d'un agent extérieur, d'un expert, d'un spécialiste, d'une quelconque autorité, religieuse ou politique, ou celle du savoir. En fait, c'est la peur qui nous conduit à nous en remettre à une autorité extérieure, et cette peur résulte de tout un conditionnement du devoir d'obéissance. La raison d'être de l'autorité, c'est la peur et la confusion. Nous vivons dans l'incertitude, nous sommes confus à l'intérieur de nous même, et nous ne savons pas comment agir, alors nous faisons appel à une autorité. Nous sommes ainsi devenus très dépendants de toutes ces autorités, qu'elles soient politiques ou religieuses. Comment se fait-il que les hommes politiques aient pris autant d'importance, tout comme les gourous et les dirigeants religieux, se demande KRISHNAMURTI ? Pourtant, le fait de s'en remettre à une autorité détruit toute forme d'intelligence, et contribue au désordre.

 

La peur, la souffrance, l'être et le devenir

 

Lorsque nous nous confrontons au réel, nous nous confrontons aussi à toutes nos peurs, et nous avons très peu conscience de l'incidence de la peur dans l'apprentissage et dans l'éducation. « La peur, sous toutes ses formes, rend l'esprit infirme, entraîne la destruction de la sensibilité et un rétrécissement des sens » . Ce sont nos peurs qui nous amènent à nous conformer à une autorité.

Le point essentiel pour comprendre la nature de nos peurs, c'est de les affronter, de faire face à ce qui est, d'observer "le fait même de la peur sans le moindre mouvement de fuite", sans la moindre pensée, dans une "perception directe de ce qui se passe". Il s'agit de voir ce qu'est la peur, de voir que nous ne sommes pas autre chose que cette peur, et que nous nous identifions à elle. Il s'agit d'écouter ce qu'elle a à nous raconter, car "elle nous raconte l'histoire de notre propre peur". « La peur est quelque chose de très complexe. Elle est aussi vieille que les montagnes, aussi vieille que l'humanité, et elle a une histoire vraiment extraordinaire à raconter. Mais il vous faut connaître l'art de l'écouter, et il y a une grande beauté dans cette écoute. Il n'y a que l'écoute, et l'histoire n'existe pas » . La discipline et la volonté nous sont d'aucune aide dans cette démarche.

Le rôle de l'éducateur est de faire en sorte d'éviter l'apparition de la peur chez l'élève, et au contraire de l'aider à les affronter. L'éducateur aussi a ses propres peurs. S'il n'est pas en mesure de les affronter, comment fera-t-il pour venir en aide à l'élève ? Cela ne veut pas dire qu'il doit être libéré de toutes ses peurs pour pouvoir aider l'élève, mais ils peuvent, ensemble, avec l'élève, "explorer la nature et la structure de la peur". Cela suppose de l'honnêteté et de l'humilité. Il n'y a alors plus d'observateur et d'observé, il n'y a que observation.

L'être humain vit avec son fardeau de peurs et de souffrances, de blessures psychologiques qu'il a accumulées au cours de son existence. Nos souffrances sont celles l'humanité toute entière. Nous expérimentons, à des degrés différents, la jalousie, la solitude, la maladie, l'agressivité, comme d'autres personnes partout dans le monde. Elles font partie de notre conditionnement. La pensée, et tout son cortège d'images, de qualifications, de jugements, contribue à solidifier nos expériences, à en prolonger l'existence. Gagner sa vie, trouver un emploi, sont ainsi devenus des tortures avec tout leur lot d'anxiétés et de peurs.

Il est possible de trouver des remèdes pour les souffrances physiques. Mais les souffrances psychologiques laissent des traces dont nous n'avons pas toujours conscience et qui ont une influence sur notre comportement. Notre coeur s'endurcit, et nous perdons peu à peu toute notre sensibilité, notre sens de l'affection, nous nous replions sur nous-mêmes et nous devenons indifférents au monde qui nous entoure. Cela peut nous conduire vers des états névrotiques. Nous manifestons alors une forme de résistances par rapport aux nouvelles situations de la vie, nous devenons craintifs, méfiants, car nous anticipons sur nos expériences par peur de la souffrance. Il s'agit en fait d'une restriction de l'ego qui réduit toute possibilité d'ouverture et d'accueil.

Ces blessures créent donc de grands dommages dans la vie de l'élève. Si l'éducateur en est conscient, il fera en sorte que l'élève ne se sente jamais psychologiquement blessé dans la relation éducative, et l'aidera à se libérer du poids des souffrances du passé. « En observant ses réactions, ses peurs, son agressivité, l'éducateur découvrira le mal qui a été fait » . Si l'élève ne se sent plus blessé, il peut alors développer pleinement son sens de l'affection et sa sensibilité. Lorsque nous vivons dans cette intelligence, nous ne blessons jamais qui que ce soit intentionnellement. « (...) L'éducateur porte la responsabilité de créer une nouvelle génération d'êtres humains qui soient psychologiquement, intérieurement, libérés des misères, de l'anxiété et des peines. C'est une responsabilité sacrée (...) »

Pour que survienne un changement en profondeur, il est essentiel d'observer ainsi toute la complexité de l'existence, de notre vie, sans émettre de jugements, sans énoncer de choix a priori, en vivant dans cette ouverture, simplement en observant ce qui est. « "Ce qui est" est bien plus important que "ce qui devrait être". Il y a seulement "ce qui est" et jamais "ce qui devrait être" » . Nous nous situons toujours dans un processus de devenir, dans une fuite par rapport à ce qui est, par rapport à la réalité, et c'est ainsi que nous cultivons la peur. « Si nous pouvions le voir et rester avec "ce qui est", aussi désagréable et effrayant ou aussi agréable soit-il, l'observation qui est attention pure, dissiperait alors "ce qui est" » . Ce qui est n'est en fait que le résultat de la pensée, de nos peurs.

Le fait d'avoir un idéal, un modèle, de se faire une idée de ce que nous devons être, nous sépare de "ce qui est". Nous cherchons alors à nous conformer à cet idéal, et cela nous conduit à un conflit entre ce que nous sommes et ce que nous voudrions être. « Ce que vous faites maintenant est beaucoup plus important que ce que vous ferez dans un quelconque avenir » . La bonne direction, le bon choix, ne reposent pas sur un idéal, un objectif à atteindre. Ils s'inscrivent dans ce qui est, dans l'instant présent, dans le réel. Lorsque l'enseignant s'aperçoit que ses élèves sont peut-être tombés dans "ce piège de la fuite de la réalité" , s'il en a saisi le mécanisme, même s'il ne l'a pas totalement intégré, alors pourra-t-il les aider à le percevoir eux-mêmes? Il lui faudra beaucoup de patience.

 

La compétition et la comparaison

 

L'éducation, aujourd'hui, est dominée par un esprit de compétition qui se répercute sur la scène sociale et crée de plus en plus de rivalités, d'agressivité, d'inégalités, un écart de plus en plus grand entre les riches et les pauvres. Nous vivons perpétuellement dans le conflit, et nous pensons que ce "manque de plénitude" nous permettra de grandir, alors qu'il n'est que résistance. Cela relève d'un conditionnement dans notre manière de penser.

L'éducateur doit alors faire avec les caractéristiques des enfants qu'il a en face de lui, en demandant comment il va procéder, en tenant compte du fait qu'ils sont déjà rentrés dans le système de la compétition, prêts à se battre, à se jalouser.

KRISHNAMURTI nous invite à réfléchir pour savoir s'il est possible d'exceller, sur le plan scolaire et dans la vie quotidienne, sans entrer dans une attitude compétitive. « La vision de ce qu'est un homme bon commence à m'échapper » , nous confie KRISHNAMURTI. Le monde d'aujoud'hui est tout sauf bonté, amour et compassion. C'est ce monde-là que nos enfants doivent affronter. Comment l'éducateur va-t-il procéder pour leur permettre de s'épanouir et d'affronter ces réalités ? Lorsque l'on développe, indépendamment de toute connotation sentimentale ou romantique, le sens de la bonté et de l'amour, de l'affection, le sens de la liberté, lorsque l'éducateur participe à l'éveil de l'intelligence de l'élève, celui-ci acquiert de plus en plus de force, et ce petit ruisseau deviendra un grand fleuve. Il n'y a alors plus de place pour la compétition. Parlant des écoles qu'il a crées, il nous dit que leur objectif n'est pas de "former de simples carriéristes", mais de promouvoir "l'excellence de l'esprit .

La compétition découle de la comparaison. La comparaison intervient dès qu'il y a un esprit qui mesure, qui met deux éléments en opposition, en contradiction, en refusant de les voir tels qu'ils sont. On mesure la puissance, la richesse, la position sociale. Cet esprit de comparaison et de mesure apparaît dès l'enfance et est encouragé dans le système d'enseignement par la notation. On mesure et on compare ainsi le savoir assimilé.

Pourtant, cet esprit de comparaison est cruel et destructeur, car il nous induit au conformisme et à l'imitation, il introduit un esprit de compétition, de rivalité et fait naître la jalousie, l'anxiété, la peur. Peut-on enseigner sans cet esprit de comparaison, de mesure, sans flatter par la récompense ou menacer par la punition ? Peut-on comprendre la souffrance qui découle de la comparaison ? « Toute action basée sur la récompense et la punition, l'influence ou la pression, aboutit inévitablement à un conflit » . Très peu de personnes en sont conscientes, nous dit KRISHNAMURTI. Dès lors, envisager une autre manière d'agir semble relever de l'utopie ou de l'idéalisme. Mais il nous invite à ne pas nous laisser décourager par les traditionalistes et les conservateurs.

« Cette comparaison est un des nombreux aspects de la violence ». Il n'y a aucune forme d'amour dans ce regard. « L'amour ne compare pas, ne mesure pas. (...) Lorsqu'il n'y a aucun sens de compétition et de comparaison, toute l'atmosphère de l'école s'en trouve changée » . Peut-on regarder un tableau sans comparer, uniquement pour ce qu'il est, pour sa beauté ? De même, l'éducateur peut-il considérer l'élève tel qu'il est, "sans esprit de comparaison" , en voyant ce qu'il y a de plus beau en lui, en aidant ainsi l'élève à observer sa vie telle qu'elle est? « L'autorité de la comparaison détruit. Quand un élève est comparé à un autre, tous les deux sont blessés» .

 

Une éducation juste pour une action juste

 

L'éducation doit nous amener à avoir un comportement et une attitude juste. « Le souci de ces écoles est de susciter l'apparition d'une nouvelle génération d'êtres humains libres de toute action égocentrique. Aucun centre d'éducation ne s'en préoccupe et c'est à nous autres, éducateurs, qu'incombe la tâche de susciter l'apparition d'un esprit sans conflit intérieur, et ainsi de mettre fin aux luttes et aux conflits dans le monde qui nous entoure (...) C'est là un défi à relever. (...) Cela ne peut être remis à plus tard »

Dans un monde d'insécurité menacé par toutes sortes de bouleversements sociaux, nous sommes de plus en plus attachés à notre survie. Notre survie concerne notre personne, ou ce qui nous est le plus proche, notre famille, nos amis, notre patrie... Nous nous concevons ainsi comme des entités séparées sans percevoir ce qui nous unit à l'ensemble de l'humanité. C'est cette séparation, "ce processus d'agression et d'isolement" , cette absence de coopération, qui met en péril notre vie et celle de l'humanité. Alors, dans la crainte et la peur, nous nous tournons vers le spécialiste, l'homme de savoir, ou une quelconque autorité. Mais celui-ci n'a qu'une vision partielle de la situation, et son action sera toujours morcelée, conditionnée par des intérêts personnels, de classes ou d'ordre politique.

« Agir correctement est une des choses les plus difficiles qui soit » . Nos actions sont la plupart du temps conditionnées soit par le passé, par la mémoire, le savoir accumulé, soit par l'idée que nous nous faisons de la manière dont nous devons agir, c'est-à-dire en fonction de nos idéaux. Tant que nous sommes pas libérés de tous ces conditionnements, l'action ne peut être que mécanique. Le rôle de l'éducation est de nous permettre de nous libérer de tous ces conditionnements.

L'action découle la plupart du temps d'une intentionnalité dont nous ne sommes pas conscients. Celle-ci est pourtant de première importance, car c'est "un présent actif et vivant" dont on retrouve les traces dans les fruits de l'action. Lorsque cette intentionnalité est sous-tendue par l'intelligence, la bonté, il n'y a alors plus personne qui agit, et cela nous conduit vers l'action juste. Il est important que les élèves comprennent cette "qualité de l'intention".

L'homme a mobilisé beaucoup d'énergie dans ses actions et dans tout ce qu'il a pu produire dans le monde extérieur. Il a, conjointement, développé très peu d'énergie pour explorer son univers intérieur. Pourtant, l'action comme la non action requiert une grande énergie. " La non action est la totale attention de l'observation", et dans cette observation silencieuse, il n'y a pas de dépense d'énergie. Celle-ci est alors illimitée.

Agir suppose d'avoir une perception globale de la situation et requiert la disponibilité de la totalité de notre esprit. La "vision pénétrante", par sa clairvoyance et sa lucidité, nous conduit à l'action juste.

La vision pénétrante est "la perception sans celui qui perçoit". Elle n'est pas analytique ou intellectuelle, elle ne résulte pas de la "déduction minutieuse de la pensée". Elle est amour et beauté, et découle de "la plus haute forme de sensibilité" qui se manifeste lorsque "tous les sens s'épanouissent ensemble". Elle suppose des qualités d'honnêteté et d'intégrité. C'est une perception instantanée, et l'action découle de cette perception. Elle ne dépend pas de nos désirs, de nos plaisirs, de nos intérêts personnels, de nos souffrances, elle est au-delà de tout cela. Elle est holistique, et voit chaque situation dans sa globalité. « La vision pénétrante est l'intelligence suprême et cette intelligence se sert de la pensée comme d'un outil » .

« (...) Nos écoles (...) doivent être des centres où l'on puisse apprendre une manière de vivre qui soit fondée non pas sur le plaisir, sur les activités egocentriques, mais sur la compréhension de l'action juste, la profondeur et la beauté de la relation, et le caractère sacré d'une vie religieuse . Dans ce monde tellement destructeur et dépourvu de toute signification, ces écoles, ces centres, doivent devenir des lieux de lumière et de sagesse. C'est aux responsables de ces centres qu'il appartient d'agir dans ce sens.

(...) Ou bien ces centres seront comme un roc inébranlable au milieu des eaux de la destruction, ou bien ils seront entraînés par le courant qui mène au déclin. La raison d'être de ces centres est de faire des hommes éclairés »

 

Post-scriptum

 

Lorsque je lis les propos de KRISHNAMURTI, je suis toujours saisie par la radicalité et la limpidité de son message, indiquant ainsi avec rigueur et fermeté la visée de l'éducation.

Quelles perspectives sont les nôtres ? Comment voulons-nous vivre ? Quelles observations faisons-nous de la vie, des relations, de la société et du devenir de l'humanité ? Si nous comprenons que "nous sommes le monde", alors inévitablement, nous ne pouvons que nous acheminer vers une conception de l'éducation qui se fonde sur une "révolution radicale de la psyché".

Je ne puis par le même temps m'empêcher de constater à quel point nous sommes éloignés de cette conception de l'éducation, en considérant tout le travail qu'il reste à faire, autant au niveau du système éducatif que pour ce qui est des personnes. Pourtant, il n'existe pas deux univers qui seraient, d'une part, celui d'un contexte éducatif et, d'autre part, celui d'une "pensée" en éducation. La notion d'éducation chez KRISHNAMURTI ne résulte pas d'une accumulation de doctrines, de théories, elle découle directement de son observation de la vie. Elle est profondément enracinée dans nos pratiques éducatives, dans la réalité de nos relations quotidiennes, de tout cet ensemble de peurs, de réactions, de manifestations, d'événements, qui composent notre univers affectif. L'éducation n'a pas de sens en dehors ce contexte, de cette réalité, en dehors de la vie et de ce que nous sommes. KRISHNAMURTI lui accorde ainsi une autre dimension qui dépasse le cadre purement scolaire de l'apprentissage et de l'acquisition de connaissances. Il en décline toutes les modalités, tous les détours et les contours, en partant du sens de la responsabilité, en passant par l'exploration de nos conditionnements, de notre rapport au savoir, de l'usage que nous faisons de la pensée et en attirant notre attention sur les conséquences de la peur, de l'esprit de compétition, de la comparaison, et des traces laissées par nos multiples souffrances. Il attire notre attention sur la dimension corporelle et énergétique de l'éducation, nous amène à reconsidérer les notions d'ordre et de discipline. Apprendre à l'école devient alors un art de vivre, c'est d'abord comprendre la vie, développer le sens de l'observation et de l'attention. L'attitude éducative est cet art d'être en relation qui repose essentiellement sur un sentiment d'amour, de profonde affection, qui nous ouvre à la compréhension. L'éducateur participe alors pleinement à "l'éveil de l'intelligence", qui n'est en fait que l'expression de la conscience libérée de toutes ses entraves, une expression d'amour et de bonté. « Le plus grand art, c'est l'art de vivre » , nous dit KRISHNAMURTI, et le propos de l'éducation et de l'éducateur est de nous faire partager cet art de vivre. Ce nouveau-né de la relation éducative qu'est l'homme peut alors exercer son sens de la responsabilité dans toutes ses actions, dans sa relation au monde. Il a le sens de l'action juste dégagée de tout motif égocentrique et intéressé.

Au fond de nous-mêmes, je sais bien que nous sommes portés par son sens profond de l'humanité et de la vie. Quelle terreur nous habite pour que nous n'osions plus, à ce point, énoncer comment nous voulons vivre et notre aspiration au bonheur ? Qu'est-ce qui conditionne ainsi notre manière de concevoir la vie ? Est-ce le discours politique ? Les autorités éducatives ? Nos parents ? Nos éducateurs ? Le mouvement de notre pensée? D'où vient tout cet ensemble de pensées, de conceptions, qui n'a que très peu à voir avec notre sens de la vie et de l'amour ?

C'est vrai, il n'est pas toujours facile lorsque l'on est pris dans un cadre de contraintes institutionnelles de développer ce sens de la liberté. C'est une question de patience et de conviction, "d'énergie" et de "passion". Attendre sans attendre, que des ouvertures se manifestent, être prêt. Bien souvent, nous sommes nous-mêmes nos propres entraves. Parce que nous ne sommes pas prêts, nous n'avons pas "vu", nous n'avons pas compris. « La vraie éducation commence par celle de l'éducateur », nous dit KRISHNAMURTI. Allons-nous éternellement trouver des raisons et des excuses en dehors de ce que nous sommes ?

Lorsque je lis ses propos, je ne puis m'empêcher de penser à tous ces élèves que j'ai pu rencontrer dans de nombreux établissements scolaires, ravagés par l'agressivité, noyés dans la violence, coupés du sens de leur vie, du sens de la vie, à tous ces enfants affligés à l'aube de leur vie de toutes sortes de souffrances, dans l'ignorance de l'amour, semblant, dans leur innocence, ne pas encore en être affectés, nuages blancs qui flottent sur une mer tumultueuse... Mais pour combien de temps encore ? Quand se déchaînera la fureur du mal vivre et son flot de violences ?

Devant le constat de tous ces élèves qui sortent du système scolaire sans même avoir acquis les rudiments que celle-ci est supposée leur enseigner, je me dis qu'il serait bien plus "intelligent" de les aider à comprendre leur vie, à entrer en relation avec tout ce qui constitue leur univers affectif, émotionnel, à "lire le livre de leur vie" afin de se comprendre et de comprendre le monde. Cela constituerait certainement un gain bien plus heureux que le "non-savoir" auquel, de toutes façons, ils sont confrontés. Lorsque les tourments de l'existence se sont un peu apaisés, alors nous pouvons commencer à nous intéresser aux savoirs qui nous permettrons de construire notre vie, d'occuper la place qui est la notre dans la société. "L'insertion sociale", ne peut pas être imposée, parachutée d'un extérieur qui serait celui d'une volonté politique. Le sens de sa place dans la société se construit de l'intérieur, il résulte d'une compréhension de ce que nous sommes. Encore faut-il que les instances politiques et sociales ne lui fasse pas obstacle !

La Société Théosophique est une organisation religieuse, ésotérique, créée en 1875 par Hélène BLAVATSKY, et qui annonçait la venue d'un messie. KRISHNAMURTI fut ainsi "repéré" pour incarner cet instructeur du monde.

KRISHNAMURTI, in Le Petit livre des jours, Paris, La Table Ronde, 1995

Je reprends ici l'expression que Pierre BOURDIEU emploie pour décrire la construction de "l'habitus primaire", ensemble de schèmes et de pratiques inculqués à travers notre "prime éducation", c'est-à-dire celle qui résulte de nos origines sociales et culturelles. La notion d'habitus découle donc d'un "arbitraire culturel" et conditionne notre manière de nous positionner dans les rapports sociaux. L'habitus agit comme une structure inconsciente qui oriente nos pratiques sociales, et contribue à la reproduction de celles-ci.

Cf. : BOURDIEU, Pierre, La Reproduction - Eléments pour une théorie du système d'enseignement -, Paris, Minuit, 1970 ; Le sens pratique, Paris, Minuit, 1980

KRISHNAMURTI, Jiddu, Lettres aux écoles, Vol. 1 et 2, Paris, Association Culturelle KRISHNAMURTI, 1989

Je me suis principalement appuyée sur cet ouvrage, que nous étudions dans le cadre du G.R.E.K. (Groupe de Recherche sur l'Enseignement de KRISHNAMURTI), pour rédiger ce texte.

Op. cit. Vol. 1, p. 58

KRISHNAMURTI, Jiddu, De l'éducation, Paris, Delachaux & Nietsle, 1988 (1959), pp. 1, 53-54

Le terme d'éducateur, chez KRISHNAMURTI, est à prendre au sens large de "celui qui éduque", et désigne aussi bien les enseignants que d'autres responsables éducatifs.

NOTES