Christine COSTA (Fiche de lecture)

1er semestre 1997.

Cours de René BARBIER

La Révolution du silence

Krishnamurti

Textes choisis par Mary Lutyens

I / L'idée centrale

Cet ouvrage regroupe des textes qui, sous différents modes d'écriture ou d'expression, visent à faire comprendre aux lecteurs et/ou auditeurs ce qu'est la méditation. On y trouve deux modes d'écriture. Beaucoup de passages sont visiblement des retranscriptions de certaines " causeries ", comme disait Krishnamurti ; certains autres sont des descriptions prosaïques de paysages, de lieux consacrés, de journées qui passent, ou des évocations très simples de petits événements quotidiens, d'anecdotes. Descriptions comme évocations font irrésistiblement penser aux haïku japonais : la poésie y tient lieu de philosophie. Là, transparaît la tranquille présence inéluctable de la " vie tout court ". Des deux modes d'écritures, c'est sans aucun doute le second qui donne le plus à perce-voir ce qu'est la méditation selon Krishnamurti. Toutefois, l'auteur ne manque de nous avertir qu'aucun mot, qu'aucune image, ne peut rendre compte de l'état méditatif. A la page 19 de ce livre, Krishnamurti donne cette définition de l'indéfinissable méditation : " L'esprit méditatif voit, observe, écoute sans le mot, sans commentaires, sans opinion, attentif au mouvement de la vie dans tous ses rapports, tout au long de la journée. Et la nuit, lorsque l'organisme est au repos, l'esprit méditatif n'a pas de rêves, car il a été éveillé tout le jour. [...] lorsqu'un esprit vigilant écoute le mouvement extérieur et intérieur de la vie, un silence lui vient, que n'élabore pas la pensée ".

1 ) " Voit, observe, écoute sans mot, [...] sans opinion,[...] pas de rêves "

Et c'est sans doute pourquoi, pour aborder un tel sujet, un tel contenu, deux formes d'expression sont nécessaires parce qu'insuffisantes ( " La poésie et l'imagination n'ont aucune place dans le présent actif " p. 190 ). Et elles ne peuvent être qu'insuffisantes car , toujours selon l'auteur, manque un troisième facteur : l'action immédiate. La méditation ne peut être qu'actuelle, dans tous les sens-facettes donnés à ce mot. C'est-à-dire, premièrement, qu'il n'y a de méditation qu'" ici et maintenant ", dans l'instant présent ( " Voir cette fleur avec l'image construite par la pensée, et la voir sans image sont deux actes totalement différents. [...] lorsqu'il n'y a pas d'image, l'intervalle-temps disparaît " p. 155 ) ; deuxièmement que la méditation est action ( " La méditation est un mouvement dans l'immobilité. Le silence de l'esprit se caractérise par l'action vraie. L'action engendrée par la pensée est une inaction, cause de désordre "  p. 63 ), et troisièmement qu'elle est toujours " neuve ", car aucune image du passé n'a de prise sur elle ( " La méditation est le déploiement du neuf " p. 25 ). On retrouve ces trois notions de l'immédiateté ( action, nouveauté, instant présent ) tout au long de cet ouvrage. Ce sont les trois rayons, les trois facettes, d'une même réalité d'être ; Cette réalité se situe au delà des distinctions Moi/autre, Observateur/observé. Elle est donc du même coup un silence intérieur dont toute pensée est exclue, car, pour Krishnamurti, ce silence n'est pas une élaboration de la pensée, et ne peut être voulu. C'est pourquoi, pour Krishnamurti, vouloir méditer n'a aucun sens. " Si vous prenez délibérément une attitude, une posture en vue de méditer, cela devient un divertissement, un jeu de l'esprit [...] une expérience imaginaire æ et ce n'est pas de la méditation " p.69. En effet, le vouloir est la marque d'un manque, c'est-à-dire d'un ego qui fait la différence entre ce qui est et ce qui devrait être. Le vouloir est la conjugaison d'un désir et d'une pensée. Pensée et désir s'engendrent mutuellement, dans une relation duelle, je dirais même spéculaire. Ils se reflètent l'un l'autre, dans une circuit fermé au réel. Le vouloir étant coupé du réel, il ne convoque que de l'imaginaire, schizophrénique ou paranoïaque : " Seul existe ce qui est, non ce qui devrait être, lequel n'est qu'une division opérée par la pensée dans son rejet de la réalité ( ce qui est ), ou dans son désir de la dominer " p. 131. Rejet et domination sont deux tendances d'un moi ( ou ego, car pour Krishnamurti, les deux termes sont équivalents ) qui ne peut accepter l'altérité. Ainsi, la méditation est un état d'être qu'aucun maître ne peut enseigner et qu'aucune technique ne peut permettre d'atteindre, puisqu'" elle ne vient que lorsque vous n'êtes plus là ", qu'" Elle n'est pas à vos ordres ", et qu'" Elle ne vient que lorsque votre cÏur est réellement ouvert [...] comme un ciel sans nuage ; alors elle survient à votre insu, sans avoir été invitée " p. 107 ; alors, et alors seulement, la méditation est " l'apogée de toute énergie " p.161.

2 ) " Le mouvement intérieur et extérieur de la vie "

D'après ce qu'en évoque l'auteur, la méditation est donc un perpétuel devenir qui ne s'inscrit pas dans une continuité passé-futur, dans une quête. D'une part, l'imaginaire leurrant est démasqué, d'autre part, le symbolique inutile, est évacué. Reste le réel. Un réel non pas vécu de plein fouet, comme l'altérité pulvérisante des psychotiques, mais comme une plénitude des sens. De là, la différence faite par Krishnamurti entre isolement ( issu du phantasme ) et solitude ( née de l'éveil ). Pour lui, l'isolement est emprisonnement : " Chaque être humain, par son activité égocentrique, s'isole lui-même...Lorsque l'isolement devient extrême, survient une névrose qui parfois produit, si l'on a du talent, de l'art, [...]Ainsi l'isolement n'est pas la voie. [...] Et quand on renonce au monde, on est pris dans la mondanité. " p. 55. Et que cet isolement soit inconscient ( égocentrisme ) ou volontaire ( vie monacale ), le résultat est le même : "  Ne pensez-vous pas que la plupart des personnes, le sachant ou ne le sachant pas, se suicident ? " car " ...avec la première résistance et la première frustration, nous construisons un mur autour de nous [...] Cette vie de réclusion est un suicide " p. 145. Par contre, l'état de solitude absolue est état méditatif : " Lorsqu'on est seul, on peut vivre dans ce monde, mais on sera toujours au dehors. Cet état est le seul qui puisse donner lieu à une action complète et à une vraie coopération ... " p. 91. Ou encore : " La méditation est l'innocence du présent ; elle est donc toujours seule. L'esprit complètement seul, intouchable pour la pensée, cesse d'accumuler " p. 113. C'est également en ce sens qu'on peut dire que, pour Krishnamurti, il n'y a pas d'évolution, de progression, vers l'état méditatif : " ...on ne peut pas l'obtenir petit à petit... ". p. 161, et " ...le premier pas est le seul pas " p. 190. L'isolement est incomplétude, la solitude est plénitude.
 
 

3 ) " Attentif ", " vigilant " : " un silence que n'élabore pas la pensée "

Dans cette plénitude im-médiate, la méditation est à la fois sensorialité et intelligence : " La méditation est l'éveil de la félicité ; elle appartient aux sens et à la fois les transcende " p. 187, et " la sensibilité est attention, laquelle est intelligence " p.163. Et c'est de cette transcendance que surgit, im-médiate, l'action. Il est donc une " intelligence de la perception " qui fait que " La méditation consiste à voir tout cela d'un coup d'Ïil.. ", et qu'alors " ... découle une action totalement différente des activités de la pensée " p. 198. On retrouve là l'idée d'attention, de vigilance, mais aussi de silence : n'étant pas é-voquée, l'action prend racine dans le silence, c'est-à-dire dans l'absence de représentations, de délibérations intérieures. Et ce petit livre se termine sur ces mots : " La plus haute forme de sensibilité est un summum d'intelligence...Sans cette intelligence, il n'y a pas d'amour " p.221. C'est pourquoi, pour l'auteur, chaque action liée, inhérente, à l'état méditatif est en même temps un acte d'amour ; cet acte est non symbolisable ( indicible, donc silencieux ), dénué de visées imaginaires ( dénoué, donc libéré ), et faisant un ( à la fois unique et universel ) avec la réalité.

II / Les idées connexes

1 ) Une révolution fondamentale

Nous avons vu que, pour Krishnamurti, le vouloir, la quête d'un accomplissement, sont des leurres projetés par les limites de l'égocentrisme. Ils supposent un ailleurs et un futur, incompatibles avec l'ici et maintenant de l'état méditatif : " [...], la distance entre ce qui doit être et ce qui est, est toujours allongé par la quête [...]. La perpétuelle recherche du but de la vie est une des curieuses évasions de l'homme " p. 190. Or, méditer, c'est simplement voir les choses comme elles sont, et non comme elles devraient être. " Se voir soi-même tel que l'on est æ en cette lucidité où n'entre aucune option æ est le commencement et la fin de toute recherche " p. 43. Il ne faut même pas vouloir voir ! Et Krishnamurti continue : méditer c'est "  Etre libéré du désir de voir, être libéré de l'espoir que l'homme accorde toujours à la science, à la technologie ou aux découvertes religieuses. Cet espoir engendre des illusions. Voir cela, c'est être libre, on n'invite pas l'incommensurable, car c'est l'esprit qui est devenu l'incommensurable " p. 85. Krishnamurti appelle encore cela "  se libérer du connu ", car " le connu est l'action de la volonté " p. 113. Et enfin, il assène : " [...] la conscience, sans condamnation de ce que l'on est, une telle lucidité, provoque une action totalement différente de celle du réformateur ou du révolutionnaire " p. 153. Ce qui nous renvoie au titre choisi pour ce recueil : La révolution du silence.

La méditation, telle que l'évoque Krishnamurti, interroge et dérange tous les domaines de la vie sociale et pas seulement psychologique : " Il vous faut être en dehors de toutes les communautés, de toutes les religions, et de la morale de la société [...] Etre psychologiquement libre n'est possible que si vous vous comprenez vous-même, puisque vous faites partie de votre milieu, de la structure sociale que vous avez construite, vous, c'est-à-dire les nombreux vous, les milliers d'années...[...] Nous somme cette culture, nous sommes cette société. [...] C'est toute la structure élaborée par la pensée, qu'on appelle l'amour, Dieu, la culture ou l'idéologie du polit-buro, qui doit être totalement rejetée, pour que naisse le neuf " p. 153-154. Et c'est toute la culture qui est rejetée en vrac : religions, arts, traditions, enseignement, science... et ce qui la fonde, évidemment, à savoir le langage, quelques soient ses mises en oeuvre particulières : mots, images, symboles, technologies. Car le langage, pour Krishnamurti est fils de la mémoire et de la tradition, donc du passé. Et qu'est-ce que la pensée ? Un langage intériorisé. Or, " la méditation, en réalité, est le déni de toute la structure de la pensée " p. 169. C'est pourquoi, Krishnamurti parle d'un silence de la méditation. Il s'agit de faire taire le tourbillon incessant des pensées qui occupent l'esprit. Et on voit mieux maintenant en quoi ce silence est révolutionnaire : " Vider l'esprit de tout ce qui se rapporte au temps, c'est y introduire le silence de la vérité " p. 183. Ce silence, c'est " l'esprit se libérant du connu " p.151. C'est aussi " la fin du langage. [...] La méditation consiste à libérer l'esprit de tout symbole, de toute image, de tout savoir " p. 147. Mais nous sommes avertis : " ce n'est pas un silence que l'observateur puisse percevoir en tant qu'expérience ", " le grain du chapelet et le mot peuvent bien faire taire l'esprit bavard, mais cela n'est qu'une forme d'auto-hypnose. " p. 18-19.

Donc, Science ( observation ), Art ( imagination ) et Religion ( croyance ) ne sont que des leurres, car ces trois formes culturelles, ces trois formes de recherche de la vérité, avec chacune leurs critères moraux, de ce qui doit être fait ou non, sont élaborés à partir du passé, du connu, et s'érigent, consciemment ou non, en dogme ou en obstacle épistémologique, comme dirait Bachelard. Ces trois expressions de la culture prennent racine dans la peur ( " Vous êtes la peur ; vous et la peur n'êtes pas deux choses séparées " p. 211 ). Cette peur est peur de la douleur, et/ou de la perte des plaisirs ; elle engendre les luttes contre nous-mêmes, ou contre l'autre. " Nous sommes donc perpétuellement pris dans la trappe du désespoir et de l'espoir, de la peur et du plaisir, de l'amour et de la haine. " p.204. Face à cet état de fait, Krishnamurti pose l'inévitable : " ce tumulte cesse complètement avec la fin du connu ", et s'impose l'inacceptable : " Cette fin est la mort " p. 200. Car, si nous sommes les produits de notre culture, " mourir à tout ce que l'on connaît ", c'est mourir tout court. Il ne s'agit pas de mieux se connaître, mais de se voir tel qu'on est, de faire le saut. " pourquoi ne commencez-vous pas par l'autre bout, au sujet duquel vous ne savez rien æ par l'autre rive [...] Commencez par l'inconnu " p.170. Et, plus loin, " Il n'y a de changement possible que par la négation du connu " p. 197. Le silence du voir-comprendre-agir immédiat, ce silence de la méditation, signe la mort des signifiants et des imaginaires culturels, comme de la peur qui les avait générés. On voit bien la différence essentielle entre cette mort du moi et le suicide, dans et par le moi, dont il était question plus haut. Cette mort libère de toute institution sociale, comme de toute instance psychologique séparative. Ce saut, cette négation de tout " l'ancien " pour le surgissement d'un perpétuel " nouveau ", cette acceptation d'une mort de chaque instant, c'est cela la vie du méditant. Et personne ne peut faire ce saut à notre place, aucune autorité instituée ne peut nous l'offrir sur un plateau. Toute déité, tout idéal, relève de l'idolâtrie, révèle un projet ( projection ), et donc une séparation fondamentale d'avec le réel. Le changement de toute vie, de toute société commence par une révolution intérieure de soi-même. Il s'agit, simplement, de s'autoriser l'accès au réel ; et il s'agit, véritablement, d'une auto-réalisation silencieuse et révolutionnaire. Cette autorisation est autocréation libératrice.
 
 

2 ) Un rapport au corps.

Il semble que pour, Krishnamurti, le corps soit un instrumentarium, qui, tel la lyre d'Orphée, vibre à chaque mouvement de l'esprit " réalisant " le monde. En ce sens, sensation, perception et attention ne forment qu'un seul et même acte d'intelligence im-médiate : la méditation. La méditation est " l'intelligence de la perception " p. 198, " Elle appartient aux sens et à la fois les transcendent " p. 187. " La sensibilité est attention, laquelle est intelligence. [...] Il n'y a pas d'intelligence sans une sensibilité du corps et de l'esprit, c'est-à-dire une sensibilité sensorielle et une clarté dans l'observation. " p. 163. Toutefois, nos préjugés, nos conditionnement culturels, bref, notre moi, font écran à cette " vision pénétrante " et agissent comme des miroirs, des réflexions, déformants. Alors le jugement et, simultanément, la peur d'être jugés, apparaissent, introduisant une dichotomie entre le cÏur et la tête, et en rejetant le corps dans le domaine des objets à interpréter, à étudier. Comme Charybde et Scylla, catégories et sentiments se renvoient et s'arrachent désormais les sensations d'un corps-vaisseau morcelé : " L'émotivité et la sentimentalité sont des entraves à cette sensibilité " p. 163. " La sensation du maintenant est totalement différente du mot, lequel appartient au temps " p. 105. En résulte de la douleur, qu'il s'agit à tout prix de neutraliser, d'anesthésier : " Nos corps ont été insensibilisés, de même que nos esprits et nos coeurs, par notre habitude de nous conformer aux modèles qu'impose la société, laquelle insensibilise les coeurs " p. 126. Pour oublier cette douleur, sont poursuivis des plaisirs, et la roue tourne, et ainsi va le manège de nos vies. " Nous avons un corps physique, il a ses désirs. Ils sont avivés et influencés par la société [...] " p. 125. " Le désir est-il un produit de la pensée ? [...] Pourquoi distinguez-vous le besoin physiologique de l'exigence psychologique ? " p. 95-96. Toutefois, ce n'est pas en fuyant cette douleur, mais au contraire, c'est en l'acceptant pour ce qu'elle est, c'est en découvrant l'état de division qui la provoque, que peut s'opérer le revirement de la conscience : " L'observation [...], non verbale ou intellectuelle, mais réelle, rendra nos corps et nos esprits intensément sensibles. Les corps exigeront les aliments qui leur conviendront, les esprits ne tomberont pas dans le piège des symboles, ou des platitudes de la pensée " p. 125. Et Krishnamurti, là encore, nous averti et nous met en garde contre une forme de plaisir-oubli, qui se fait appeler méditation, et qui n'est encore qu'une des ruses du moi pour éviter de mourir : " Si l'on ne connaît pas les activités du moi, la méditation devient une excitation sensorielle et a très peu de sens " p. 51.

Voilà ce que nous apprend ce recueil de texte du rapport au corps d'une conscience éveillée : il n'est pas possible de confondre l'unité sensible corps-intelligence avec une identification du moi au corps. Mais d'un autre côté, on ne peut s'empêcher de supposer une dualité corps-esprit, dans laquelle le corps serait employé au service de l'esprit méditant. L'unité apparente venant de cette adéquation dans le service. Et, de fait, Mary Lutyens, dans sa biographie de Krishnamurti ( - La porte ouverte -, Arista, 1990 ), s'étonne : " le sentiment de dissociation de K à l'égard de son propre corps était un phénomène qui dépassait l'entendement " p. 146. Elle nous apprend qu'il prenait soin de cet instrument. Il l'entretenait par des soins corporels, une hygiène alimentaire, des exercices d'assouplissement, et de respiration, et ce quotidiennement, ( p. 32 ) afin, disait-il, qu'il puisse accueillir " cela ", c'est-à-dire, l'esprit méditant : " Cela ne veut pas habiter un corps malade [...] " p. 190. Il dit aussi, peu de temps avant son décès : " Le corps existe pour parler " p. 161, laissant parfois supposer que " cela " l'habitait : " Cela me dira quand je dois mourir " p. 158, ou " Actuellement, la méditation me réveille chaque nuit " p. 96. Et Marie Zimbalist, une proche, se fit cette réflexion : " L'état méditatif qui l'éveillait alors ressemblait-il à ce qu'il nous en dit dans ses livres ? ". D'un côté, il ne s'identifia jamais à son propre corps ( p. 32 ) ; d'un autre côté, il considérait que l'esprit était au delà du cerveau ; l'esprit pouvait atteindre le cerveau, mais pas l'inverse ( p. 57 ). De sorte qu'une autre question, ou conclusion, se fait jour : il y aurait un corps ( l'instrument ), et un esprit vacant ( le moi mort à lui même, l'orateur, disait Krishnamurti ). Ces deux instances semblent être au service de cet " Autreté ", de " cela ". Ce qui nous oblige à envisager trois instances, qui tantôt coexistent séparément, et tantôt coïncident ici et maintenant ( dans ce cas, 1° le corps obéit, de ob-ouïr - être à l'écoute -, 2° le moi s'efface, ne conte ni ne compte, et 3° il ne reste plus que la transcendance de " cela " : " Tout est décidé par quelqu'un d'autre, je ne peux pas en parler [...] Trouver un cerveau comme celui-ci est très difficile, il faut qu'il soit préservé [...] jusqu'à ce que quelque chose dise : cela suffit " p. 168. C'est ainsi qu'à travers cette investigation du rapport au corps tel que l'évoque Krishnamurti, apparaît ce témoignage paradoxal, présent chez tous les " éveillés ", d'une réalité d'être à la fois une et duelle, que j'appellerai, faute de mieux, une monadualité. C'est à dire une non-dualité psychique ( " une sensibilité, summum d'intelligence " ) oeuvrant dans la dualité objective de ce monde dont le corps fait partie. Dans - La révolution du silence -, on trouve ces témoignages : " Y a-t-il vraiment une dualité ? Oui, objectivement [...] " p. 131. " La méditation consiste à vaguer hors du monde " p. 7 " Elle appartient aux sens et à la fois les transcendent " p.187 " Lorsqu'on est seul, on peut vivre dans le monde, mais on sera toujours en dehors. Cet état est le seul qui puisse donner lieu à une action complète et à une vraie coopération " p. 90. Monisme et dualisme à la fois : partisans du tiers exclu s'abstenir !
 
 

III / L'auteur



Jiddu Krishnamurti est né en 1895, en Inde. Ses parents étaient brahmanes. C'est en vertu d'une tradition indienne qu'il fut appelé Krishnamurti ( en souvenir de Krishna qui était la huitième incarnation de Vishnu ). Souvent, sa mère, qui mourut lorsqu'il avait dix ans, lui disait qu'il devait devenir semblable à Krishna. En 1909, son père s'établit à Adyar, près du siège de la Société Théosophique pour qui il travailla comme secrétaire. C'est là que Krishnamurti fut remarqué par un des dirigeants de cette association. Après d'âpres négociations, son père accepta qu'Annie Besant, présidente de la Société Théosophique, adopte Krishnamurti, en qui elle avait vu le véhicule de la prochaine incarnation du Seigneur Matreya, et son jeune frère Nitya. En 1912, elle emmène les deux garçons en Europe, et leur éducation est prise en charge par des précepteurs théosophes qui ne leur laissent que peu de moment de répit. En 1922, Krishnamurti, avec son frère, devait commencer des conférences internationales pour le compte de l'Ordre de l'Etoile d'Orient, fondé spécialement pour lui par la Société Théosophique.

En Août 1922, près de San Francisco, Krishnamurti eut une expérience intérieure qui bouleversa sa vie. Elle fut suivie d'une grande douleur dans l'axe cérébro-spinal, qui revint régulièrement jusqu'à la fin de sa vie ; il nomma ce phénomène le " processus ". Dans - Les années d'éveil - , une lettre de Krishnamurti est reproduite, p. 183-184, qui décrit cette expérience : " Je voyais un homme réparer la route, cet homme c'était moi ; le maillet qu'il tenait c'était moi ; la pierre qu'il cassait était une partie de moi... ". Puis, parlant du lendemain : " Au bout d'un moment, je sentis que je sortais de mon corps et je me vis assis sous les tendres feuilles délicates de l'arbre. [...]; j'aperçus le Seigneur Matreya et Maître K.H. [...] Je voyais toujours mon corps et je planais à peu de distance de lui. [...]Les Etres de puissance demeurèrent un certain temps avec moi, puis ils disparurent. [...] Plus rien ne sera plus jamais comme avant. Je me suis désaltéré à la source originelle des eaux claires et ma soif est apaisée. [...] Plus jamais je ne pourrai être les ténèbres ultimes, j'ai vu la lumière, j'ai touché la compassion qui guérit de toutes les peines et de toutes les souffrances... ". C'est à mon avis à partir de cet " attouchement " de la " Lumière ", que la certitude intérieure de pouvoir accéder à un autre état d'être commença à se faire valoir en lui, indépendamment des exercices " occultes " prescrits par la Théosophie, même si les expériences suscitées par ces exercices ( montée de la kundalini du bassin ) continuent leurs effets, car :

En Février1924, il écrit dans une autre lettre : " Que cette chose soit appelée force ou de toute autre nom, elle est remontée le long de la colonne vertébrale jusqu'à la nuque. Là elle s'est séparée en deux parties, l'une allant vers la droite, l'autre vers la gauche de ma tête. Elles se sont rejointes entre les deux yeux, juste au dessus du nez. Une sorte de flamme a jailli et j'ai vu le Seigneur et le Maître. La nuit a été extraordinaire. Evidemment, la douleur fut extrême ".

En 1925, ce fut à des " Maîtres ", que Krishnamurti demanda la santé pour son frère atteint de tuberculose : " Si Nitya devait mourir, on ne m'aurait pas laissé quitter Ojaï ". Et c'est parfaitement rassuré qu'il partit à l'automne pour l'Inde, le laissant se reposer en Californie. Mais sur le bateau, Krishnamurti apprit la mort de son frère Nitya. A ce moment, il vécut ce qui peut faire penser aux transes décrites par certains mystiques.

Puis, en Janvier 1927, il vivra ce qu'il appellera sa " libération ". Le 2 Août 1927, il dira au cours d'une causerie : " Lorsque j'étais petit garçon, j'avais l'habitude de voir Sri Krishna et sa flûte tel qu'il est décrit par les hindous, car ma mère était une adepte [...]. En grandissant...[avec] la Société Théosophique, j'ai commencé à voir le Maître K.H., là-encore sous la forme qui m'était présentée.[...]. Plus tard, [...] j'ai commencé à voir le seigneur Matreya [...] et je le voyais toujours sous la forme qui m'étais présentée. [...] Récemment, j'ai vu le Bouddha [...]. On m'a demandé ce que j'entendais par le " Bien-Aimé " [...]. Il est au delà de toutes ces formes [...]. Si je dis, et je tiens à le dire, que je suis un avec le Bien-Aimé, c'est que [...] je suis uni à Lui de telle sorte que désormais nous ne serons plus jamais séparés, car mes pensées, mes désirs, mes voeux, ceux du moi individuel, sont tous détruits. [...] vous attendez que quelqu'un d'autre vous dise la Vérité, alors que la vérité est en vous. [...] Il est vain de me demander qui est le Bien Aimé. A quoi bon l'expliquer ? Car vous ne comprendrez pas le Bien Aimé tant que vous de L'aurez pas vu [ en toute vie] ". Plus tard, il dit encore ( p. 294-296 ) au cours du rassemblement d'Eerde : " L'accomplissement est dans cette seule Vie. Et quiconque accomplit cette Vie, possède la clé de la Vérité sans restriction. Cette Vie est pour tous. En cette Vie sont entrés le Bouddha et le Christ. [...] je suis entré dans cette Vie. [...] Et chacun doit retourner dans cette Vie. " . Et au cours d'une autre réunion, il poursuit : " La Vérité ne donne pas l'espoir, mais la compréhension ...[...]. Il n'y a aucune compréhension dans l'adoration de personnalités... Comme je me suis libéré, comme j'ai trouvé cette Vérité, qui est infinie, sans commencement ni fin, je de me laisserai pas conditionner par vous... Je n'ai jamais dit que Dieu n'existait pas, j'ai dit que le seul Dieu qui soit est celui manifesté en vous. Mais je ne vais pas utiliser le mot Dieu... Je préfère nommer cela la Vie [...]. Si je dis que je suis le Christ, vous créerez une nouvelle autorité. Vous ne voulez pas boire l'eau, mais découvrir qui a fabriqué la coupe qui la contient... Buvez l'eau si celle-ci est pure : je vous dis de posséder cette eau pure. J'ai ce baume qui purifie, qui guérit merveilleusement. Et vous me demandez : " Qui êtes-vous ? ". Je suis toute chose, parce que je suis la Vie ".

A partir de là, Krishnamurti dira " l'Otherness " ( " l'Autreté " ) pour évoquer cette réalité, cette présence infinie en lui, non personnalisée, à laquelle il avait accès sans effort, et que, sa vie durant ( il décédera en 1986 ), il tachera de faire saisir à tous ceux qui vinrent l'écouter dans ses " causeries ". Et, alors qu'en 1927, Annie Besant avait annoncé à la presse que le nouvel instructeur du monde était incarné en lui, Krishnamurti dissout en 1929, de lui-même et au grand dam des quarante-trois mille adeptes, l'Ordre de l'Etoile : " Vous avez été habitués à ce qu'on vous dise... ce qu'est votre statut spirituel. Que c'est enfantin ! ". Et il démissionna en même temps de la Société Théosophique. Par la suite, Krishnamurti participa à la fondation de plusieurs écoles, en Angleterre, en Inde. Ces centres avaient pour but, selon lui de " faire naître une nouvelle génération d'humains qui seraient libérés de l'action égotiste. [...] déterminant ainsi la fin des oppositions et des luttes dans le monde qui nous entoure ". Il rédigea plusieurs ouvrages et ses conférences furent également retranscrites. Citons son - Journal -, ses - Carnets - , ses - Lettres aux écoles -, et aussi - Le temps aboli - dialogues avec David Bohm pour exemples.

Si j'ai tenu à exposer brièvement et sommairement quelques grandes étapes de la vie de Krishnamurti, c'est surtout pour mettre en évidence l'immense travail de détachement, et de discernement, accompli souvent au sein de grandes douleurs, tant physiques, que psychologiques et morales ; travail qui a précédé, préparé, ce que Krishnamurti appelle sa libération. Il aura fallu qu'il aille au fond illusoire des expériences mystiques et occultes pour lui-même, et qu'il se libère de l'adoration religieuse dans laquelle on voulait l'enfermer, c'est à dire qu'il se libère des " imaginaires agissants ", et qu'il débarrasse le symbolique des résidus imaginaires, inévitables, de ses mises en oeuvres particulières à chaque culture, pour en restituer l'Universalité ( c'est-à-dire avec ce que l'Uni a de versatile, d'insaisissable par notre intellect qui fige dans les mots et les images ). Ce n'est que par ce travail de triple " démasquage " ( du religieux, du mysticisme, et de l'occultisme ), de " retournement " du symbolique sur son autre versant, et par la pose simultanée d'actes conséquents avec ce travail, qu'il est parvenu à cet état " d'Etre-en-Devenir ", qui donc n'a en cela rien de " subit ", dans les deux sens du mot d'ailleurs.
 
 

IV / Discussion



1 ) Citations

Symposium - Krishnamurti et l'éducation -

" Je creuserai mon chemin jusqu'au cÏur des choses " p. 30 " Le mot n'est pas la chose, ce n'est que la base. Nous sommes en train de poser les fondations parce que sans fondations justes, la pensée, l'esprit, ne peuvent absolument pas fonctionner dans cette nouvelle dimension " p. 27

La révolution du silence

" La méditation est la fin du langage. [...] La méditation consiste à libérer l'esprit de tout symbole, de toute image, de tout savoir " p. 147. " la racine de la peur est le mécanisme du mot " p. 169. " et s'il n'y a ni pensée ni mot, l'esprit n'est-il pas dans une tout autre dimension ? " p. 36.

Se libérer du connu

" La vérité n'a pas de sentier " p. 13 " Ce silence total, en lequel il n'y a ni observateur, ni observé, est la forme la plus élevée de l'esprit religieux. Mais ce qui se produit en cet état ne peut pas être mis en mots, parce que ce qui est dit avec des mots n'est pas le fait " p. 94 "  La méditation exige un esprit étonnamment agile ; c'est une compréhension de la totalité de la vie, où toute fragmentation a cessé, et non une volonté dirigeant la pensée. [...] Cette compréhension de la structure de la pensée est sa propre discipline, qui est méditation "

La porte ouverte

" Le corps existe pour parler " p. 161
 
 

2 ) Commentaire

Quand Krishnamurti dit qu'il cherchait à creuser son chemin jusqu'au cÏur des choses, puisque " le mot n'est pas la chose ", et enfin, que " le corps existe pour parler ", on comprend pourquoi il décrit la méditation comme un silence total, comme l'absence de tout symbole, de toute image, et, partant, de tout savoir. Mais peut-on toutefois le suivre, lorsqu'il affirme qu'elle est la fin de tout langage ? Ou n'est-elle pas plutôt le Langage, le Logos, Verbe-vibration incarné ? : " Le corps existe pour parler " ! La racine indo-européenne de Logos contient à la fois l'idée de Lumière, de Loi, et de Parole. Mais pas d'une parole-parlotte, non, d'une Parole créatrice. Et, ne peut-on pas dire que Krishnamurti, qui ne fit que parler toute sa vie, usait de cette Parole, ou plutôt incarnait cette Parole vivante ? Ce qui nous ramène à cette idée de " la forme la plus élevée de l'esprit religieux ". Ce qui permet également d'éclaircir ce qu'il évoquait par " régénération de l'esprit en lui-même ", ou encore plus précisément " la possibilité de se réincarner maintenant " ; la possibilité étant dés lors pleinement réalisée. En nous invitant à réaliser nous-mêmes le chemin, Krishnamurti insiste bien sur le fait qu'il ne s'agit pas de suivre un chemin, qui irait d'une réalité à l'autre, d'un état de conscience à l'autre ; non, il dit bien que " la vérité n'a pas de sentier ". Mais ne suggère-t-il pas que nous avons à être nous-mêmes ce chemin, et l'expression " réaliser le chemin " prend bien alors tout son sens actuel et concret, d'incarnation. ( " nul ne va au Père que par moi " disait-on dans les évangiles, et, avant que les dogmes religieux ne fasse du Christ une personne historique, cette expression résonnait comme une invitation, non pas à suivre, mais à être soi-même une porte ouverte à la source de toute vie, à l'Autreté ).

Il est vrai que les langues ont " tranché " dans le réel, que les mots sont des prélèvements. D'abord effectués à partir d'événements, c'est à dire-de-saillies du réel qui ont fait sens, à ce moment-là, pour ce groupe donné ; cette re-marque d'une " tranche de reél "s'est transmise, la passe culturelle imposant du même coup aux générations suivantes les limitations inhérentes à de tels prélèvements ponctuels. Il est donc vrai que nous sommes captifs des signifiants de notre culture. C'est également vrai qu'avec la révolution copernicienne, on est passé de l'aristotélisme au scientisme : le monde sous la visée techniciste, fut envisagé comme lieu d'action, comme objet à maîtriser, à exploiter, et c'est vrai que ce monde est devenu la seule référence ontologique du concept épistémique. Mais il est également vrai que les dernières découvertes scientifiques ont obligé la pensée à sortir de ce champ, clos par le mécanisme galiléen, et à s'ouvrir à la question du sens. Là, les objets sont sortis de leur isolement, et ont introduit du jeu dans les dé-signations, les a-signations. Et du même coup, à travers toutes les particularités du sens lexical, de ces mots-découpes, de ces visions du monde culturellement différenciées, de ces évidences chosistes, se révèle un référent intelligible universel. On entre dans l'herméneutique spéculative. Et c'est déjà la brèche dans les assurances institutionnelles. Bien sûr, un coup dur, une grande souffrance, peuvent faire choc, et provoquer aussi cette effraction dans le mur de nos certitudes-certifiées. Dans ce cas, on n'y voit de la grâce, ou du malheur, ne concernant qu'un petit nombre d'individus, alors marginalisés : des destins exceptionnels. Mais ce qui est intéressant dans l'aventure des sciences qui se voulaient exactes, dans la marche du savoir, dans le progrès des humanités comme on disait, c'est que c'est au cÏur de l'étude de la matière même que s'écroule toute construction théorique, conceptuelle ; au cÏur de l'objectivation, l'objecteur s'est aperçu qu'il était objecté ; au cÏur de l'observation, l'observateur s'est aperçu qu'il était l'observé ! Pas par un dieu ou quoique ce soit du genre, non, simplement par lui-même, il n'entend que son écho, et ne sait toujours pas sur quoi il résonne. Quelque part, inaccessibles, paradoxales ( contre la doxie ), il y a de la non-séparativité, il y a de l'Autreté. Et du coup, le signe linguistique, comme l'image symbolique, craquent. Et il se déploie une dimension symbolique où l'homme de chair doit lui-même être symbole vivant, comme une épée plantée au cÏur de la dualité. Il ouvre ainsi la voie du milieu : il est médit-action. Sa sensibilité devient " summum d'intelligence " ( Inter legere = lire entre, au milieu de ), " la forme la plus élevé de l'esprit religieux " ( re-legere = effectuer une nouvelle lecture ). L'homme quitte le champ conceptuel, et même, l'herméneutique spéculative ( qui vise à, mais n'atteint jamais ), pour re-joindre la dimension créatrice du Fiat lux. Cette herméneutique intégrative est à la fois lucidité ( intelligence de l'esprit ), action im-médiate ( parole de corps, chanson de geste ), et, toujours dans le sens de ob-ouïr, obéissance ( sensibilité de l'âme ) : Lumière, Verbe, Loi. Narcisse n'est plus prisonnier de son image, il est de plain-pied dans la réalité vivante. Au dia-bolique, s'est substituée la tri-unité du symbole vivant, du Logos incarné : " toute fragmentation a cessé ", " totalité de la vie "!