Jiddu Krishnamurti

(chapitre d'un DEA de Sciences de l'éducation sur "Sagesse - Connaissance de soi et Éducation L'AUTORISATION NOÉTIQUE. Par quels cheminements peut-on entrer dans un processus d'évolution conduisant vers un plus être ?" Juin 1998, Université Paris 8)

 

Marchons ensemble dans le même sentier, pour découvrir si nous pouvons, dans notre quotidien, en finir avec ce terrible fardeau que l'homme porte depuis des temps immémoriaux. Est-ce possible de découvrir la fin de la souffrance ?

 

VIE ET OEUVRE DE KRISHNAMURTI

 

1 - Krishnamurti : son enfance

 

Il est impossible d'aborder l'enseignement de Krishnamurti sans faire connaissance d'abord avec l'homme et sans connaître les événements de son existence . Qui donc était Krishnamurti ? Un jeune Hindou né dans l'Inde du sud le 11 mai 1895. On l'appela Krishna parce que l'usage voulait que le huitième enfant d'une famille indienne, s'il était de sexe masculin, porte le nom de Krishnamurti afin de rendre hommage au Dieu Krishna qui fut lui même un huitième enfant. Dès le lendemain de sa naissance le destin du bébé fut fixé par l'horoscope établi par un excellent astrologue selon la coutume : Krishnamurti serait un très grand homme. Cette prévision vint confirmer une prémonition que Sanjeevamma, sa mère, avait eue pendant sa grossesse lui indiquant un destin exceptionnel pour son enfant. La famille de Krishnamurti appartient à la caste des brahmanes . Son père, Narianiah est diplômé de l'université de Madras et il est employé dans l'administration britannique mais il respecte profondément la tradition et le jeune Krishna va recevoir, dès sa naissance, une éducation religieuse. Pendant ses dix premières années Krishnamurti va vivre dans une famille unie avec ses frères. Il est cependant très proche de son jeune frère Nityananda ainsi que de sa mère avec laquelle il semble partager des dons de clairvoyance leur permettant d'entrer en contact avec une de ses soeurs décédée. La scolarité du jeune enfant est difficile car il ne présente aucun don intellectuel mais est plutôt enclin à la rêverie et à la méditation spontanée. Sa vie à l'école est difficile et il est continuellement puni, voire battu par ses maîtres qui le jugent idiot. En décembre 1905, sa mère meurt et Krishna se trouve privé de toute tendresse maternelle. Son père occupé par son travail arrive péniblement à faire vivre sa famille et n'a guère le temps de s'occuper de ses enfants.

2 - La société théosophique.

Un colonel américain, Henry Steel Olcott, et une dame d'origine russe, Helena-Petrovna Blavatsky, fondent en 1875 la société théosophique aux États-Unis. Ce mouvement regroupe diverses doctrines qui visent à la connaissance de Dieu par l'approfondissement de la vie intérieure et à l'action sur l'univers par des moyens surnaturels. Mme Blavatsky apparaît comme quelqu'un d'assez étrange possédant des pouvoirs psychiques et qui semble investie d'une mission spirituelle. Elle est en relation avec ce qu'elle nomme "les Maîtres" et ce sont ces Maîtres, esprits puissants de l'au-delà avec lesquels elle peut entrer en contact, qui guident ses actions et sa vie. La société théosophique dispense un enseignement ésotérique qui repose sur une croyance en l'évolution de l'individu vers la perfection suprême à travers des vies successives. Nous retrouvons ici la notion orientale de réincarnation basée sur le karma.

Ceux qui réussissent à atteindre la perfection suprême sont libérés et n'ont plus l'obligation de s'incarner. Cependant certains de ces maîtres choisissent sciemment de se réincarner dans une forme humaine afin d'aider l'évolution des hommes. Au dessus de la hiérarchie des âmes libérées se trouve celui que les théosophes nomment le seigneur Maitreya. Maitreya s'est manifesté dans le corps du Christ, de Krishna, de Bouddha et de tous les grands prophètes ayant apporté au monde un enseignement spirituel menant à une grande religion.

Cette dame, considérée comme un charlatan et un imposteur par bien des personnes, était vénérée par ses disciples "Ses disciples la vénéraient comme

une visionnaire et une faiseuse de miracles dont les pouvoirs occultes relevaient de la plus haute spiritualité".

La société théosophique, sous l'influence de Mme Blavatsky prend de l'ampleur et se développe. Mme Blavastsky annonce la venue prochaine d'un messie dans lequel s'incarnerait le seigneur Maitreya. Elle est très critiquée et notamment les livres qu'elle écrit. L'un deux est soumis à l'analyse d'une jeune anglaise Annie Besant qui est comme illuminée par ce qu'elle lit. A la suite de cette révélation Mme Besant décide de consacrer sa vie à la société théosophique. Annie Besant est élue présidente de la société théosophique dont le siège est transféré des États-Unis à Adyar en Inde.

Annie Besant, après Madame Blavastsky, annoncera également la venue d'un instructeur mondial. C'est en 1907, que le père de Krishnamurti prend sa retraite et propose ses services à la société théosophique dont il est membre depuis 1882. Mme Besant accepte sa candidature et l'engage comme secrétaire-adjoint au siège se trouvant à Adyar. Narianiah déménage et s'installe à Adyar avec ses enfants. C'est là que le destin du jeune Krishnamurti va basculer.

3 - Krishnamurti identifié comme le futur instructeur du monde

Charles Webster Leadbeater est l'un des collaborateurs d'Annie Besant et est considéré comme clairvoyant au sein de la société. Lorsqu'il rencontre Krishnamurti sur la plage d'Adyar lors d'une promenade il est frappé par l'aura de l'enfant et prédit qu'il sera un grand orateur et un instructeur spirituel. Il y a déjà quelque temps que le mouvement théosophique annonce la venue de l'instructeur du monde, un nouveau Christ apportant l'aide sur la terre et renforçant la spiritualité que les hommes ont perdue. L'un des rôles de la théosophie est de préparer l'humanité à la venue de ce messie. C'est Krishnamurti qui est reconnu par Leadbeater pour remplir cette mission. Mme Besant déclare "qu'il était clairement décidé que le seigneur Maitreya prenait le corps de Krishna ".

A partir de cet instant la société théosophique s'occupe de l'éducation de Krishnamurti, ainsi que de son jeune frère. Leadbeater va convaincre Narianiah de les retirer de l'école et de le laisser les instruire. Il est probable, d'après ce que l'on connaît de Krishnamurti à cette époque, que cette rencontre fut salutaire pour les enfants et surtout pour le jeune Krishna qui n'aurait peut-être pas survécu s'il était resté dans sa famille. C'était en effet un enfant malingre, atteint de la malaria et qui semblait extrêmement fragile.

La société théosophique finira même par enlever complètement les deux garçons à leur père, les enverra en Angleterre afin qu'ils reçoivent une éducation digne de leur mission et s'occupera tellement bien de les instruire et de les préparer à leur futur vie que les deux enfants vivront comme isolés du monde, ayant pour unique référence la société théosophique.

4 - Le conditionnement

L'instruction religieuse qui sera infligée à Krishnamurti à cette époque est probablement à l'origine de ce qu'il est devenu. En effet, Leadbeater va l'initier à dialoguer avec les Maîtres et lui fera revivre ses vies antérieures. Krishnamurti va être façonné, conditionné par les théosophes afin de devenir celui qu'ils désirent qu'il devienne.

Au sein du mouvement théosophique règne une grande agitation ; on se prépare à la venue de l'instructeur mondial en créant l'ordre de l'Étoile d'Orient, organisation internationale très structurée à la tête de laquelle Krishna est placé.

Krishnamurti participe, en décembre 1911 à Bénarès, à la convention théosophique durant laquelle il doit remettre des certificats aux membres de l'Étoile d'Orient. Durant cette manifestation l'assistance sera, pendant quelques instants, plongée dans une atmosphère sacrée, une extase silencieuse qui donnera aux théosophes la preuve de la mission de Krishna. Il semble qu'il émanait du jeune homme une énergie extrêmement puissante en certaines occasions. Ce phénomène, ainsi que certaines transes ou illuminations et le don de guérir font partie des caractéristiques de Krishna.

Krishnamurti et son frère passeront plusieurs années à étudier en Occident ; Krishna ne sera jamais doué pour les études tandis que son frère présente un esprit brillant et vif.

Les deux frères ne seront jamais libres, n'auront que très rarement l'occasion de mener une vie normale avec des jeunes gens de leur âge et resteront ainsi sous l'emprise du mouvement théosophique pendant de nombreuses années.

5 - Le rejet de l'autorité, la volonté d'accéder à la vérité

Peu à peu Nitya et Krishna commencent cependant à affirmer leur véritable personnalité. Nitya se révèle brillant pour les études mais ne peut faire ce qu'il désire car Annie Besant lui ordonne de veiller sur son frère. Krishnamurti, lui aussi commence à s'affirmer et à se révolter contre l'autorité des chefs de la société théosophique. Il semble que cette révolte provienne d'une souffrance intérieure et d'un sentiment de solitude profond. Il confie parfois sa détresse à Lady Emily, une Anglaise membre de la société théosophique qui est devenue son amie et qui le restera pendant toute sa vie. "Oh ! mère, je suis jeune ; dois-je grandir avec cet éternel

compagnon : la souffrance ? ". Peu à peu Krishnamurti doute des vérités qu'on lui a enseignées "Lorsque vient un moment très critique, la théosophie et tous ses innombrables ouvrages ne sont d'aucun secours ".

Krishnamurti bien que doux, attentionné et dénué de tout égoïsme possède toutefois un sens aigu de l'indépendance. En voulant aliéner sa nature profonde aux doctrines théosophiques on l'oblige à ne pas respecter sa vraie nature, on le prive de la liberté de penser et d'agir par lui-même. C'est sans doute ce conditionnement total qui génère un conflit aigu dans l'âme du jeune

homme ainsi qu'une immense souffrance et une grande solitude. Son esprit d'indépendance ne pouvant pas se manifester extérieurement, Krishnamurti, dont la tendance naturelle est déjà d'être un être profond, va s'intérioriser et développer sa vie spirituelle à travers la méditation.

Krishnamurti est vénéré par les adeptes de la théosophie ; partout où il se rend il est adoré comme un Dieu mais jamais le sentiment de vanité ne se développera en lui. Au contraire toute cette adulation lui fera prendre conscience de l'aveuglement des êtres humains et de leur endoctrinement, de leur aliénation à un mouvement, à un homme, une idée les poussant à adorer un homme qu'ils ne connaissent pas.

Un sentiment de révolte va donc surgir de toute cette mascarade, de cette souffrance puissante qui tourmente son âme assoiffée de liberté et de compréhension.

Il est le chef de l'Étoile d'Orient et on lui impose de donner des conférences, de paraître devant "ses" fidèles et tout cela va devenir une telle contrainte qu'il va peu à peu éprouver une véritable allergie à l'égard de tout ce qui concerne la théosophie. C'est encore à Lady Emily qu'il confie sa révolte : "Je ne voulais pas parler, mais tous ces gens étaient si contents, me remerciant de ce que j'avais dit. Vous ne pouvez pas savoir à quel point tout cela me fait horreur, tous ces gens qui viendront nous accueillir, les réunions, tout le fatras de la dévotion. Tout cela est à l'encontre de ma

nature et je ne suis pas fait pour ce travail".

6- La libération

Les deux frères effectuent de nombreux voyages et Nitya, atteint de la tuberculose a besoin d'un grand repos dans un climat favorable à la maladie. Le secrétaire général de la société théosophique aux États-Unis, M. Warrington, va proposer aux deux frères un séjour près de Los Angeles dans la vallée d'Ojai. Les deux frères apprécient énormément de se retrouver seuls et loin des obligations théosophiques. Seul M. Warrigton séjourne également à Ojai, proche des deux frères.

Pour les aider dans les tâches ménagères une dame de la région vient préparer les repas et une jeune fille, Rosalind Williams, soigne Nitya. L'état de ce dernier s'améliore tandis que Krishnamurti entretient un rapport avec la nature l'entraînant davantage vers l'observation, la concentration et la méditation. Le 17 août 1922, six semaines après son arrivée dans la vallée, Krishnamurti vit une expérience mystique d'une grande intensité qui bouleverse sa vie et le conduit à la joie et à la félicité.

C'est sous les yeux de Nitya, de Rosalind et de M. Warrigton qu'un processus se met en oeuvre dans le corps de Krishna. D'après la description qu'a fait Nitya de cet événement à Mme Besant, il semble que la Kundalini de Krishnamurti se soit éveillée. Une grande souffrance physique accompagna ce processus avec des sensations de chaleur effroyables, des visions et des sorties hors du corps. Cette expérience dura longtemps et Krishnamurti trouva un apaisement en s'installant sous un jeune poivrier sur les conseils de M. Warrigton. L'image de Krishna sous cet arbre en train de vivre une illumination n'est pas sans rappeler l'histoire du Bouddha. Toute l'atmosphère était empreinte de sacré et si l'expérience se déroulait à l'intérieur du corps du jeune homme, une grande puissance extérieure semblait également participer à cet instant de grâce et atteindre tous ceux qui assistaient à la scène. La jeune Rosalind fut comme illuminée par ce qu'elle voyait "Le lieu parut s'emplir d'une extraordinaire présence et j'aspirai beaucoup à me mettre à genoux pour l'adorer car je savais que le Grand Seigneur de nos coeurs était là en personne" .

Krishna atteint l'état de samadhi et est transformé par cet état de plénitude totale : "Je me sentais si heureux, si calme et si paisible (...) Il régnait un calme si profond, dans l'air et en moi, le calme du fond d'un lac insondable. Comme le lac, je sentais que mon corps physique, avec ses émotions, pouvait être effleuré à la surface, mais rien, vraiment rien, ne pouvait troubler le calme de mon être. (...) Je me sentais suprêmement heureux car j'avais vu. Rien ne serait plus comme avant" . A la suite de cette expérience Krishnamurti sait comment il doit diriger sa vie car sa mission lui a été pleinement révélée : aider les autres sans les conditionner. Une longue et intense période de création poétique va suivre cet état et tous les écrits de Krishnamurti remontant à cette époque sont d'une grande beauté, imprégnés de l'expérience transcendantale de l'âme. Krishnamurti nous y parle de sa vision du monde et de son amour pour le divin.

Cependant Krishna est toujours sous l'emprise du mouvement théosophique et continue de parcourir le monde tout en s'occupant de Nitya dont l'état n'est pas brillant. Il pense cependant que la vie de son jeune frère sera épargnée car les théosophes affirment que Nitya doit le seconder dans sa mission. Le 13 Novembre 1925 Nitya meurt à Ojai alors que Krishnamurti est sur un bateau se dirigeant vers l'Inde. C'est Mme Besant qui lui apprend la nouvelle et le choc est terrible. Sans doute ce choc, ainsi que la souffrance engendrée par la perte de l'être qu'il aimait le plus au monde, sont-ils un détonateur amenant Krishna à une compréhension du monde et de l'existence

encore modifiée. Il apprend qu'il faut accepter d'être seul au monde, que l'attachement est source de souffrance et qu'il n'est pas l'amour. Les bases de son futur enseignement prennent leurs racines dans l'expérience divine vécue à Ojai ainsi que dans le choc provoqué par la mort de son frère.

"Un vieux rêve s'en va, un nouveau naît comme une fleur perce la terre solide. Une nouvelle vision prend naissance, une nouvelle conscience se développe. (...) Une force nouvelle, née de la souffrance, court dans mes veines, et une nouvelle compassion, une nouvelle compréhension, naissent de la souffrance passée"

Dans les années qui suivent la mort de son frère, Krishnamurti est sous l'emprise de son expérience et de sa découverte. Il a trouvé une paix intérieure, le bonheur et il désire ardemment partager ce qu'il a trouvé au fond de lui. Il rédige de nombreux ouvrages et articles dont le style est poétique, animé de cette force spirituelle qui l'anime. Peu à peu son message s'affirme et son rejet de l'autorité se renforce "Si vous aspirez à être libre, vous lutterez, comme j'ai lutté, contre l'autorité sous toutes ses formes, car elle est l'antithèse de la spiritualité. ".

Il a compris que l'autorité engendre des excès conduisant à la domination, l'endoctrinement, l'aliénation et qu'elle est une violence contre les hommes et contre leur liberté. Pour Krishnamurti la violence est la négation de l'amour et l'amour est un autre nom de la liberté. Son langage s'affine, ses mots sont choisis et prennent une signification qui lui est très personnelle car il tente d'exprimer une réalité qui se trouve au-delà du langage et du mot. Il sera tenté, à plusieurs reprises, de quitter le monde et de se retirer pour mener une vie de mendiant errant mais très vite il comprend que la vérité n'est pas là et que l'homme libéré doit affronter le monde de la même manière que les autres hommes et en accepter ses laideurs et ses beautés.

Ses attaques contre la théosophie deviennent de plus en plus aiguisées, précises et il affirme que l'église, les rituels et les cérémonies sont inutiles pour parvenir à la vie spirituelle. Les théosophes se sentent trahis par celui là

même qu'ils ont choisi pour instruire le monde. Krishnamurti tente de faire comprendre à ses auditeurs que la quête de la vérité et du bonheur ne doit pas être dirigée vers l'extérieur, vers les églises, les prêtres, les gourous et il les incite à se tourner vers eux-mêmes, vers leur intériorité pour entreprendre la connaissance de soi.

C'est quatre ans après la mort de son jeune frère que Krishnamurti aura trouvé suffisamment de ressource en lui-même pour dissoudre le mouvement de l'Étoile d'Orient et quitter définitivement la société théosophique. Cet événement essentiel dans la vie de Krishnamurti se produit lors de l'ouverture du camp annuel d'Ommen , le 3 août 1929. Il y prononce un discours dans lequel il exprime tout ce qu'il a sur le coeur et qu'il commencera en annonçant clairement ses intentions :"Ce matin, nous allons discuter la dissolution de l'Ordre de l'Étoile"(...)"La vérité est un pays sans chemin, que l'on ne peut atteindre par aucune route , quelle qu'elle soit : aucune religion, aucune secte. Tel est mon point de vue et je le maintiens d'une façon absolue, inconditionnelle. La vérité étant illimitée, inconditionnée, inapprochable par quelque sentier que ce soit, ne peut pas être organisée. On ne devrait donc pas créer d'organisations qui incitent les hommes à suivre un chemin particulier" .

Tout son discours est un appel à la prise en charge de soi et à l'autonomie, il demande que l'on cesse de toujours chercher à l'extérieur de soi, auprès des sages et des organisations ce qui se trouve à l'intérieur de nous-mêmes. Pour accéder à la libération il faut comprendre et dépasser la souffrance et cela passe par la connaissance de soi.

A partir de cet instant et pendant toute sa vie Krishnamurti va s'employer à essayer de délivrer l'homme de ses peurs et des ses aliénations. Il n'acceptera aucun disciple et sera toujours à l'image de ce qu'il avait annoncé dans le discours de la dissolution de l'Ordre de l'Étoile "Vous pouvez former de nouvelles organisations et attendre quelqu'un d'autre. Je ne m'en occuperai pas, je ne veux pas créer de nouvelles cages, ni de nouvelles décorations pour ces cages. Mon seul souci est de délivrer les hommes, de les rendre libres, libres d'une façon inconditionnelle, absolue" .

Il organisera ce qu'il nomme des causeries et sans cesse, individuellement ou collectivement, que ce soit en Inde, en Europe ou aux États-Unis il s'adressera aux hommes, tel un éducateur qui tente désespérément de faire comprendre à ceux auxquels il s'adresse, quelque chose dont il a fait l'expérience mais qui est intransmissible par les mots et dont la compréhension intellectuelle ne permet pas de saisir toute la portée et toute la vérité, quelque chose dont il faut faire l'expérience soi-même pour parvenir à la comprendre, l'intégrer et la vivre.

7 - L'enseignement de Krishnamurti : l'éducation c'est apprendre à se connaître

Nous croyons nous connaître mais ce que nous connaissons de nous-mêmes n'est qu'un amalgame de réactions provoquées par le conditionnement de notre environnement, de notre culture et de tout ce qui nous a été transmis depuis notre naissance. Se connaître c'est donc reconnaître et accepter d'avoir été soumis à des conditionnements. La connaissance de soi commence par cette prise de conscience nous montrant que nous ne sommes pas maîtres de nos actes et que nous effectuons parfois des actions à contre-coeur, nous disons des choses que nous ne pensons pas et tout cela provoque des conflits et des souffrances en nous-mêmes.

L'enseignement de Krishnamurti repose sur l'observation des obstacles et des conditionnements qui aliènent l'esprit. Pour lui la vie est une réalité sans limite car elle englobe l'univers tout entier avec les hommes, la nature, les animaux, le ciel, etc... Tout ce qui existe constitue la vie et nous faisons donc partie de cette vie illimitée, de ce tout. Le conditionnement, nos petites croyances personnelles, nos attachements, notre petit moi mesquin individualisé nous empêchent de percevoir l'unité et l'immensité de la vie, du monde.

Mais comment se constitue notre moi individuel, séparé de la vie, et nos croyances ? Pour Krishnamurti la mémoire, capable d'enregistrer toutes nos expériences et de les stocker afin de les faire ressurgir lorsque nous en avons besoin, est une capacité essentielle de l'homme car elle a permis de grands progrès dans le monde. Cependant il s'interroge sur les conséquences d'une trop grande accumulation de savoir qui s'effectue au détriment de notre sensibilité, de l'intuition, de la créativité.

Krishnamurti fait une distinction entre la mémoire psychologique et la mémoire factuelle "la mémoire des faits, des choses techniques est une nécessité bien évidente. Mais la mémoire en tant que "rétention" psychologique est nuisible à la compréhension de la vie, à la communication avec nos semblables" . Il reconnaît donc une certaine valeur à l'accumulation du savoir technique mais il attire l'attention sur les dangers de la mémoire psychologique qui consiste, par exemple, à se souvenir d'une blessure morale faite par quelqu'un ou d'une grande joie et de s'y attacher par la pensée. La mémoire nous conditionne car elle nous empêche de voir la réalité de l'instant telle qu'elle est, c'est-à-dire toujours neuve. Nous regardons le monde encombré de nos mémoires, de cette accumulation de nos expériences personnelles mais aussi de l'expérience de la tradition, du passé de tous les hommes. "Nous avons accumulé non seulement le savoir psychologique individuel et personnel, mais aussi le savoir psychologique qui nous a été transmis et qui a conditionné l'homme pendant des millénaires" .

Pour Krishnamurti, le savoir c'est l'accumulation de l'expérience emmagasinée dans le cerveau sous forme de mémoire et la réaction de l'homme à toute cette mémoire, c'est la pensée. Nous sommes donc des robots, programmés par l'accumulation de toutes sortes de connaissances, d'expériences et lorsque nous sommes à la recherche d'une réponse, c'est la mémoire qui répond, l'accumulation en nous. Lorsqu'un problème surgit le cerveau répond en fonction des connaissances qu'il a stockées, de ce qu'il connaît déjà. En ce sens la pensée n'est jamais neuve mais vieille, mécanique et limitée.

Pour Krishnamurti cette pensée vieille, mécanique et limitée est inadéquate face à la réalité de la vie et cela provoque un conflit entre la pensée et la réalité de l'existence car la pensée empêche de comprendre, de voir, d'écouter, d'être présent à ce qui surgit dans l'instant et qui est neuf. Tous les problèmes de l'humanité apparaissent comme le résultat d'une pensée qui ne pourra jamais les résoudre. "Nous nous sommes reposés sur la pensée pour résoudre tous nos problèmes, en politique, dans la religion et dans nos relations. Nos cerveaux, nos esprits sont conditionnés, éduqués à résoudre des problèmes. La pensée a créé des problèmes et ensuite nos cerveaux, nos esprits sont entraînés à les résoudre en utilisant davantage la pensée. Tous les problèmes sont créés, psychologiquement et intérieurement par la pensée" . Ce n'est pas la pensée qui peut résoudre nos problèmes, c'est l'intelligence. Cette intelligence ne réside pas dans les diplômes car cela dépend du savoir et le savoir dépend de la mémoire et fait partie de la pensée. L'intelligence est une faculté de perception sensible, une clarté et une liberté intérieure qui permet de voir différemment, sans conditionnement. L'intelligence est notre qualité de discernement au delà des traditions et de l'accumulation, elle est intuitive, juste et globale. Krishnamurti appelle cette intelligence la vision pénétrante.

La pensée est donc quelque chose de superficiel, d'illusoire et ne peut pas conduire à la liberté. Nous pensons qu'il existe une liberté de penser mais c'est une croyance puisque la pensée est enchaînée au savoir et à la mémoire. Et puisque l'amour et la liberté sont étroitement liés, Krishnamurti ira jusqu'à dire que là où il y a la pensée il n'y a pas d'amour. Nous sommes sans cesse sous l'emprise de nos conditionnements qui provoquent des réactions continuelles aux sollicitations de l'existence. Ainsi lorsque je rencontre quelqu'un j'émets un jugement sur lui : c'est un Algérien, il est beau, laid, gros, stupide, etc...En fonction de ma culture, de mon éducation j'ai un à priori et je ne vois pas réellement celui qui est en face de moi, je suis séparée de lui. Peut-être que je ne lui parlerai pas, uniquement parce qu'il est différent de moi, par sa religion, sa culture, etc... Et, lui aussi réagira ainsi et sera peut être choqué par ma façon de m'habiller ou de me comporter qui n'est pas la même que celle des femmes de son pays. Mais dans la réalité, sommes nous différents l'un de l'autre ? Nous agissons de cette manière en toute circonstance parce que nous sommes porteurs du lourd fardeau de notre passé et du passé de toute l'humanité. "L'homme est vieux, plus ancien que les montagnes. Il est vivant et il ne faut pas conditionner ce qui vit. Mais nous avons conditionné l'homme et c'est pour cela que notre vie est devenue un tel tourment, une lutte qui n'a pas de sens" .

Le conditionnement tel qu'il est défini par Krishnamurti provoque l'isolement, la division et le conflit. Il est responsable des guerres et de l'incompréhension dans le monde. Le projet de Krishna est de créer un monde nouveau et cela passe par chacun des hommes individuellement, il considère, en effet, que chaque homme est le monde et le monde est les hommes. Ainsi, c'est par une prise de conscience individuelle que le monde peut changer, se transformer. L'éducation telle que la pense Krishnamurti est à l'encontre du conditionnement et il s'agit ici de libérer le cerveau des enfants, des hommes, de toute l'humanité du conditionnement. Mais cela est-il possible ? Est-il possible d'oublier tout ce que l'on a appris, de se libérer du passé dans sa globalité, le passé individuel mais aussi le passé collectif, historique, de sa culture ? Ce projet peut paraître impossible et immense, pourtant Krishnamurti, en s'appuyant sur sa propre expérience nous affirme que cela est possible et que c'est le seul moyen pour accéder à la liberté, à l'amour et au bonheur. "Il y a ceux qui acceptent et disent que le conditionnement de l'homme est inévitable et qu'il ne peut y échapper. Il est conditionné et il ne peut pas faire mieux que d'améliorer ou de modifier ce conditionnement. Il y a dans la pensée occidentale un élément très fort qui sous-tend cette position. L'homme est conditionné par le temps, par l'évolution génétique, par la société, par l'éducation et par la religion ; ce conditionnement peut être modifié, mais l'homme ne peut jamais s'en libérer. (...) Ce que nous disons est très différent ; nous disons que ce conditionnement peut être complètement supprimé, de telle sorte que l'homme soit libre" .

Pour échapper au conditionnement et nous en libérer, Krishnamurti nous propose de devenir conscients à nous-mêmes, d'instant en instant. Ainsi nous découvrirons que nous ne sommes préoccupés que de nous-mêmes et que la seule chose qui nous intéresse c'est nous-mêmes. Notre moi est toujours en quête de nourriture extérieure, afin de se rendre important. Cet ego qui est notre personnalité est entièrement construit à partir de la mémoire et il s'identifie à ce qu'il croit être : un Français, une mère de famille, un frère, un homme vertueux, un sportif, etc... Mais l'être humain n'est pas cela, il est quelque chose de caché au fond de l'homme et qui est entièrement recouvert par cet ego, ce moi qui prend toute la place. Ici, l'enseignement de Krishnamurti rejoint l'enseignement des textes sacrés indiens. Bien qu'il se soit toujours défendu d'appuyer son enseignement sur aucun livre, aucune tradition il y a un lien entre ce que dit la philosophie orientale et ce dont Krishnamurti a fait l'expérience .

La connaissance de soi conduit donc, dans un premier temps, à prendre conscience des conditionnements et du moi, de cet ego né du conditionnement. Cependant, s'il nous est relativement aisé d'observer ce dont nous sommes conscients, il est d'autres choses, plus profondes, plus souterraines qui nous constituent également et dont nous ne sommes pas conscients. Cette partie inconsciente de nous-mêmes qui se manifeste lors des

rêves, renferme la totalité du passé, elle est toute la mémoire qui nous constitue ainsi que la mémoire de l'humanité. "L'inconscient est l'énorme réservoir des mémoires de la race, de la tradition, chrétienne, hindoue ou bouddhiste, où se cache l'accumulation de nombreux siècles, tandis que la conscience est l'entrepôt des connaissances que vous avez acquises. Toute cette structure de mémoire vous conditionne et votre réponse à n'importe quelle question provient de ce conditionnement" .

La connaissance de soi passe donc par l'exploration de l'inconscient qui nous révélera bien des choses sur le monde et sur nous-mêmes. Pour explorer l'inconscient il faut être à l'écoute de tout ce qui surgit des profondeurs de notre être et le regarder en face. Seule l'attention peut faire surgir l'inconscient : "Pourquoi attribuons nous une signification si profonde à l'inconscient ? Après tout, sa nature est aussi triviale que celle du conscient. Si l'esprit conscient est extraordinairement actif, s'il observe, s'il écoute, s'il voit, alors il prend beaucoup plus d'importance que l'inconscient ; dans cet état dont je parle tous les contenus de l'inconscient sont exposés et la division qui sépare les différentes couches franchies. Vous observez vos réactions quand vous êtes assis dans l'autobus, quand vous parlez à votre femme, à votre mari, quand vous êtes dans votre bureau, que vous écrivez, que vous êtes seul - si toutefois vous êtes jamais seul -, alors toute cette observation, cette façon de voir, exempte de toute division entre l'observateur et la chose observée, voilà qui met fin à la contradiction" .

Observer l'inconscient ne dépend donc pas d'une analyse longue et minutieuse telle que la pratique la psychanalyse. Il ne s'agit pas de décortiquer l'inconscient, d'en saisir chacun des fragments individuellement mais de saisir l'inconscient dans sa globalité par l'observation et la totale attention de ce que l'on est d'instant en instant. Krishnamurti soutient que le fait d'être réellement conscient au champ total de la conscience supprime l'état de conflit. "C'est lorsqu'on divise en couches superposées la conscience, laquelle est "tout" le penser, le sentir et l'agir, que se produisent les frottements et les conflits intérieurs" .

Nous retrouvons, ici encore, un lien entre l'expérience de Krishnamurti et l'enseignement des textes sacrés indiens. Par la méditation qui est attention permanente de ce que l'on est et de ce qui est, on parvient à supprimer les conflits intérieurs et on libère peu à peu le Soi de l'emprise du Moi, de l'ego.

Il n'y a donc pas de division entre le conscient et l'inconscient et si l'on est attentif nous découvrons qu'il n'y a qu'un état d'être qui est conscience pure. En supprimant la division nous supprimons également la barrière entre l'observateur et ce qui est observé, il y a union du tout. Il y a donc une grande différence entre l'observation qui réside à regarder notre fragmentation intérieure comme une totalité, un tout, d'un seul regard, sans jugement, et l'analyse qui se sépare de ce qu'elle observe, le divise, le fragmente et finalement porte un jugement sur ce qu'elle a examiné. Son jugement est rattaché à la mémoire, donc au conditionnement.

Krishnamurti dénonce notre monde où tout est fragmenté, divisé, séparé et où la rationalité et la scientificité veulent tout analyser en découpant. Les fragmentations provoquent des conflits. La vie est un tout homogène avec ses rationalités et ses irrationalités, il faut la regarder, l'accepter d'un seul mouvement, d'un seul regard qui l'englobe.

Cependant l'attention telle que la décrit Krishnamurti ne peut se produire dans l'effort mais simplement dans l'écoute de ce qui est. "Savez vous ce que veut dire être lucide ? Cela veut dire être conscient, voir, observer tout ce qui est au dehors, ces feuilles dans le vent, ces collines, leurs formes, ces maisons insignifiantes, ces vilaines routes comme des cicatrices sur les collines : simplement observer autour de soi. Faites le, je vous prie, pendant cet entretien. Et voyez ces couleurs, la forme des nuages, le cyprès, ces deux cyprès, là, debout, et la couleur de leur feuillage, et ces papillons, les uns bleus et les autres jaunes. Observez tout cela, observez les personnes assises auprès de vous, les manteaux, ce que portent les femmes, les couleurs, et vos réactions. Observez le monde extérieur, soyez conscients de ce qui est au-dehors de vous et soyez lucides, si vous le pouvez, quant à vos réactions à tout : pourquoi aimez ceci et n'aimez pas cela, telle couleur ou telle colline et les courbes et les replis de ces collines. Observez vos réactions et comprenez pourquoi vous les avez, sans vous dire que c'est bien ou mal, sans les condamner, les juger ou les évaluer ; voyez simplement" .

Ce que nous demande Krishnamurti est simple : ne pas juger et être conscient à ce qui est, attentif dans l'observation. C'est lorsque l'on essaye d'être dans cette observation consciente d'instant en instant que l'on commence à comprendre à quel point nous sommes prisonniers de la pensée et de l'agitation de notre mental. C'est un regard neuf que nous propose Krishna, un regard nettoyé de nos conditionnements et qui est libéré de la mémoire et du passé : "Regardez le ciel bleu, les hauts nuages, les vertes collines aux lignes bien découpées contre le ciel, l'herbe grasse et la fleur qui se fane - regardez sans un mot de la veille ; alors l'esprit est complètement tranquille, silencieux, aucune pensée ne le trouble, l'observateur est totalement absent - et l'unité est là ! Ce n'est pas que vous soyez uni à la fleur, ou au nuage, ou aux courbes de ces collines, il y a plutôt un sens de non-être, en lequel la division n'est plus" .

Il nous invite à prendre conscience de la nature, de tout ce qui se trouve autour de nous et que nous ne regardons plus, trop absorbés dans nos pensées, et dans notre agitation intérieure. Il tente de nous dire que la vérité de la vie est là, toute proche de nous et qu'il nous suffit de la saisir en changeant notre regard sur le monde. Il me semble qu'il y a un lien frappant entre ce que Krishnamurti nomme l'observation et le concept de "témoin" dans la philosophie du yoga. Le yoga propose que nous soyons le témoin conscient de tout ce qui nous arrive, de tout ce que nous faisons ou regardons, ce témoin doit être "détaché", c'est-à-dire sans jugement. Il n'est qu'un observateur de ce qui est.

Tout au long de l'enseignement de Krishnamurti nous retrouvons des similitudes proches de la philosophie orientale. La différence fondamentale réside cependant dans l'absence d'attachement à un gourou ou à une tradition chez Krishnamurti alors qu'il y a toujours une relation de maître à disciple

dans le yoga ou toutes philosophies orientales. Le maître, tel qu'en a fait l'expérience Krishnamurti ne peut être qu'aliénant et conditionnant, il est donc complètement rejeté dans son enseignement et c'est à la personne seule de trouver par elle-même l'accès à sa propre vérité.

Cependant, malgré sa critique des gourous, Krishnamurti est parfois perçu comme un maître spirituel authentique, un gourou dans le sens le plus authentique de ce mot. Le gourou est celui qui chasse les ténèbres de l'esprit de l'homme. Pendant toute sa vie son enseignement a été basé sur la prise de conscience de l'ignorance, en ce sens Krishnamurti peut donc, peut-être, pour certains, être considéré comme un gourou. Lui-même se définit par rapport à son enseignement, comme un poteau indicateur sur lequel on peut lire des indications et continuer son chemin. Ici il met l'accent sur le fait que les gourous gardent leurs disciples très longtemps auprès d'eux et leur imposent finalement leur façon d'être et de penser, ceci conditionne. Krishnamurti ne nie donc pas la possibilité de croiser des gens au cours de notre vie et que ces rencontres nous poussent quelque part en nous-mêmes et nous permettent une prise de conscience. Celui que l'on rencontre nous transmet quelque chose d'une manière ontologique, ce n'est en aucun cas quelqu'un qui nous transforme en nous transmettant des savoirs ou en nous prenant en charge comme le fait parfois un gourou.

Nous avons vu que la pensée telle que la décrit Krishnamurti, c'est-à-dire la pensée qui est en dehors de la pensée fonctionnelle dont on se sert comme d'un outil nécessaire à la vie quotidienne, nous empêchait d'accéder à la véritable connaissance parce qu'elle appartient au passé et entraîne le jugement, la compétition, la comparaison, etc.. Cela provoque des émotions psychologiques, des attachements, des sentiments tels que la jalousie, la haine, l'avidité qui sont liés à la peur de ne pouvoir combler son désir. Cette peur continuelle de manquer de ce que l'on croit être l'amour, la liberté ou le bonheur et que l'on croit atteindre par l'assouvissement du plaisir, nous conduit à la souffrance. Mais examinons en détail ce que sont le plaisir et la peur. Dans notre société nous recherchons sans cesse le plaisir parce que nous sommes conditionnés pour cela et parce que nos vies sont devenues vides, mornes et que la plupart des gens s'ennuient . Alors nous courons sans cesse à la recherche d'un plaisir qui viendra combler notre ennui et les manques de notre existence. Krishnamurti pense que la recherche du plaisir est un des contenus de la conscience humaine "Dans le contenu de la conscience, il y a poursuite constante du plaisir, le plaisir de la possession, de la domination, le plaisir de l'argent, qui donne du pouvoir, le plaisir du philosophe avec son immense savoir, du gourou avec tout son cirque. Une fois de plus le plaisir revêt une infinité de formes" . Nous sommes donc constamment engagés dans une poursuite de plaisir qu'il soit sensuel, intellectuel, culturel, affectif, social, etc... et même lorsque nous croyons être dans la vertu ou la compassion nous sommes encore souvent dans la recherche du plaisir qui comble notre ego. Même la recherche de Dieu est une quête du plaisir car il signifie que nous cherchons Dieu pour ne plus souffrir. En cherchant Dieu nous recherchons un plaisir indéfinissable, éternel.

Ainsi nous faisons le tri entre ce qui nous arrive quotidiennement, essayant de rejeter ce que nous considérons comme mauvais et essayant d'accéder sans cesse à ce que nous considérons comme plaisant, agréable. C'est la pensée qui est responsable de ces choix, de cette quête du plaisir. En effet, lorsque nous faisons l'expérience de quelque chose d'agréable ou de quelque chose de déplaisant la mémoire conserve une image de ces expériences et les classe en plaisirs à rechercher ou en souffrances à éviter. Selon K le plaisir n'est pas le bonheur alors que bien des personnes pensent que le plaisir leur procure du bonheur "Le plaisir est une chose, la félicité est tout autre chose. Le plaisir est la servitude de la pensée et la félicité est au-delà et au-dessus de la pensée (...) La félicité surgit du silence complet" .

Ainsi Krishnamurti nous indique que nous faisons erreur et que le plaisir ne peut pas conduire au contentement mais à la souffrance car après le plaisir il y a toujours de la souffrance. La mémoire, par l'intermédiaire de la pensée crée le souvenir d'un plaisir, fabrique, de ce fait même, le désir du plaisir qui, s'il n'est pas atteint, provoque la souffrance. Nous pourrions croire que Krishnamurti condamne le plaisir et nous demande d'y renoncer pas un acte de volonté mais il n'en est rien, ce qu'il désire c'est que nous prenions conscience des mécanismes de la pensée "comprendre le plaisir, ce n'est pas y renoncer. Nous ne le condamnons pas, nous ne disons pas que c'est bien ou mal de le poursuivre, mais faites-le, du moins, les yeux ouverts, en sachant que sa recherche constante trouve toujours son ombre : la douleur. Plaisir et douleur ne peuvent être séparés, bien que nous courions après l'un et essayons d'éviter l'autre" .

C'est en prenant conscience que ce que nous cherchons sans cesse, c'est-à-dire le bonheur, la liberté, la vérité, l'amour, ne se trouvent pas à l'extérieur de nous que nous pouvons peut-être trouver ce que nous cherchons.

En cessant de rechercher le plaisir nous pouvons atteindre le bonheur et la liberté, cela est clairement dit aussi dans les textes sacrés indiens mais ce que nous trouvons aussi en accédant à la liberté c'est l'amour qui nous affranchit de la peur.

Il y a plusieurs sortes de peurs : la peur physique qui est une réaction à un danger et qui contribue à la survie de notre corps et la peur psychologique qui est le fruit de la mémoire ; on se souvient qu'on a éprouvé de la souffrance dans le passé et on éprouve de la frayeur à la pensée que cela peut se reproduire. C'est la peur qui nous incite sans cesse à être conformes à ce que la société désire que nous soyons. Nous avons peur de ce que le voisin, la famille, vont penser de nous si nous sommes différents de la norme sociale, peur de perdre ce à quoi nous sommes attachés : un parent, un objet, une idée, peur d'être seul, peur de mourir, peur d'affronter la vie telle qu'elle est

parce qu'elle nous confronterait trop à tout ce que nous ne désirons pas voir de nous-mêmes, notre égoïsme sans cesse en quête de plaisir. L'origine de la peur c'est, selon Krishnamurti, la peur de n'être rien. Que serions nous, en effet, sans notre voiture, notre télévision, notre maison, notre ceci et notre cela, notre notoriété, sans l'admiration ou l'intérêt que l'on suscite grâce à nos performances sexuelles, intellectuelles, sociales, professionnelles ? Que serions nous donc si ce n'est nous-mêmes, seuls face à la réalité du monde ? Cette idée semble terrifier presque tous les individus. De même, le temps provoque des peurs : peur de perdre son travail, de manquer d'argent, de confort, peur de perdre quelqu'un, etc.. "L'avenir peut être dangereux pour vous, ce que vous possédez aujourd'hui, il se pourrait que demain vous ne l'ayez plus ; demain vous pouvez mourir, votre femme peut vous quitter, vous pouvez perdre votre travail, votre emploi, la solitude vous guette, assurez votre avenir" .

Krishnamurti fait une différence entre le temps psychologique responsable de la peur, qui en fait est le fruit de la pensée car c'est la pensée qui dit que, peut-être, demain il se produira ceci ou cela et le temps chronologique qui est réel. Je ne peux pas arrêter le temps chronologique mais ne puis-je pas arrêter le temps psychologique ? Pourquoi ai-je donc tellement peur de vieillir si ce n'est parce que j'ai peur de mourir ou d'être moins jolie, moins performant, etc....

Le temps psychologique consiste également en l'espoir de quelque chose de futur qui n'est qu'illusion. Nous projetons sans cesse nos désirs vers demain : demain j'arrêterai de boire, de me droguer, je serai fidèle, je ne mentirai plus, etc... Pour Krishnamurti tous les projets d'amélioration de notre vie dans le futur sont illusoires "Est-ce que je vis lorsque je vis toujours dans le passé, lorsque le passé est toujours là avec ses mémoires, ses souvenirs, pensant à ce que je devrais être ; à ce que je dois devenir, à ce que sera ma situation, ou à l'énergie que j'avais dans le passé, ou à la puissance que j'aurai dans l'avenir, est ce que je vis ? On ne vit vraiment qu'en mourant au passé et à l'avenir. Alors a-t-on une possibilité de vivre complètement dans le présent, c'est-à-dire dans l'intemporalité" . Pour Krishnamurti vivre accroché au passé ou projeter dans l'avenir c'est ne pas vivre car la vie c'est ici et maintenant, dans le présent qui est intemporel. Le temps est nuisible à l'homme puisqu'en restant sans cesse dans le temps il oublie de vivre sa vie, il ne voit rien de la réalité, toute son attention se dirigeant vers sa pensée et la mémoire.

Krishnamurti pense que tous les conflits de l'homme et donc les conflits du monde prennent leur source dans le mouvement du temps auquel s'accroche sans cesse la conscience humaine. Il réclame un changement radical qui doit s'effectuer dans l'instant par une prise de conscience que la vie réside dans l'attention constante de ce qui est d'instants en instants. Seule l'observation de ce qui est peut produire une transformation radicale de l'individu " La perception, la totale observation de la jalousie et son affranchissement, ne sont pas une affaire de temps mais d'attention totale, d'une lucidité critique, d'une observation dépourvue de choix tournée vers toutes les choses qui surgissent à mesure de leur apparition. Alors il y a libération, non pas dans l'avenir mais tout de suite de ce que nous appelons la jalousie" .

C'est cette observation attentive où l'on est complètement présent à ce qui est que Krishnamurti nomme la vision pénétrante. C'est une façon méditative de voir, une perception active où il n'y a plus d'espace temps et où la pensée n'existe plus.

Accepter de vivre ce qui est dans l'instant c'est accepter de renoncer à cette quête de plaisir et d'acquisitions qui nous caractérise tant, arrêter de vouloir être quelque chose, de vouloir posséder quelque chose et simplement être. Lorsqu'on cesse d'accumuler on perçoit un vide immense en nous-mêmes et c'est de ce vide que tout peut surgir : "Si l'on ne fait pas d'effort pour fuir ce

vide intérieur qu'arrive-t-il ? L'on vit avec lui, avec cette solitude ; et en l'acceptant, l'on peut alors découvrir qu'il existe un état créateur, lequel n'a rien de commun avec la lutte ou l'effort" .

Il nous faut donc cesser de fuir la réalité des choses et simplement regarder ce qui arrive dans l'instant. Alors on cesse d'être sans cesse dans un mouvement dualiste où l'on cherche le bonheur si on est malheureux, le bien-être si nous souffrons, etc... Toute chose fait partie de la globalité de la vie et la vie est au delà des mouvements dualistes de la pensée. Si nous cessons de vouloir arrêter de souffrir et si nous acceptons la souffrance qu'arrive t-il ? Nous acceptons alors ce qui est et dans cet acte nous abolissons le temps ; cela nous permet de percevoir totalement, globalement et alors la libération se produit. Alors seulement nous devenons créatifs de notre propre existence et nous sommes libres. Il nous faut accepter pleinement notre solitude intérieure, notre vide, et cela implique de renoncer à tout ce que nous avons appris et qui nous a façonnés. "Nul n'est sage d'abord ; c'est en quoi le mot désespoir, mieux que celui de béatitude, indique la voie. L'espérance est première et toujours déçue, et toujours renaissante. Il faut donc la perdre, s'en défaire, s'en libérer : dés-espoir, c'est le chemin de la lucidité ; c'est le chemin de la vérité. Non pas espérer, mais connaître ; non pas croire, mais voir. C'est le chemin du bonheur".

La connaissance de soi apparaît dans l'observation attentive de ce qui naît d'instant en instant et cette connaissance, si elle nous conduit vers une libération de nos souffrances, de nos peurs, de nos attachements, de notre quête continuelle de plaisir et de possessions, nous conduit également vers la mort. Nous devons mourir à ce que nous étions ou désirions être afin de renaître à ce que nous sommes. Cette mort symbolique est le commencement de la sagesse et de l'éducation car elle nous permet de nous libérer des influences et des valeurs qui donnent asile à l'ego ; c'est lorsque nous sommes libres que nous accédons à la vérité ou à ce que nous nommons Dieu car dans ce mouvement de liberté nous avons accès au sacré qui réside en toutes choses ; nous ne sommes plus séparés du reste du monde mais reliés et nous percevons l'unité de la vie et du monde.

8 - Conclusion

L'enseignement de Krishnamurti reprend le discours des très grands initiés tels Jésus, Bouddha, Socrate, Hermès, Krishna, pour n'en citer que quelques uns. La différence fondamentale entre Krishnamurti et les autres qui, avant lui, avaient eu accès à une compréhension spirituelle du monde et de la vie réside dans le fait que Krishnamurti a refusé les disciples et une transmission de son enseignement par ceux-ci. Les messages d'un Jésus, d'un Bouddha, etc... ont été interprétés puis dogmatisés par ceux là même qui voulaient transmettre l'enseignement, et qui n'avaient peut-être pas atteint le même degré de spiritualité que le maître. Les messages éducatifs se sont alors transformés en doctrines qui sont devenues aliénantes, conditionnantes pour l'homme au lieu de l'aider à progresser vers lui-même.

Dans tous les enseignements spirituels nous retrouvons, en effet, l'idée que l'être humain doit renoncer à l'attachement et à l'emprise de l'ego pour atteindre une connaissance supérieure ne se trouvant pas dans les livres, une vérité qui est au delà des mots, du langage et du savoir acquis, une connaissance dont il faut faire l'expérience pour en comprendre toute la portée. C'est la connaissance de soi qui nous entraîne vers une modification de notre structure interne en nous libérant de nos conditionnements, nos croyances et nos illusions. La connaissance de soi est donc une clé pour l'ouverture de l'être et elle peut se produire par l'attention, l'observation de tout ce qui est d'instant en instant, en prenant bien garde de rester complètement autonome à son expérience propre et de mettre en doute toute parole d'autorité s'affirmant comme porteuse de la vérité. L'enseignement de Krishnamurti est un enseignement éducatif de la personne qui lui permettra, en se découvrant elle-même, d'atteindre la plus haute réalisation de son être profond grâce à l'éveil de l'intelligence qui est aussi création permanente de soi et vision juste de chaque instant de l'existence.

Cela paraît simple : il nous suffit d'être attentif, vigilant pour nous transformer et atteindre cet éveil spirituel qui nous révélera le sens profond de la vie. Est-ce si simple ? L'expérience du monde nous montre qu'il y eut peu d'élus et que leur message a toujours été déformé au cours du temps par ceux qui voulaient s'approprier le pouvoir. Pourquoi Krishnamurti a-t-il enseigné toute sa vie et n'a t-il pas pu voir quelqu'un vivre ce qu'il affirmait et qu'il savait être vrai ? Krishnamurti est-il un être à part ? Qu'est ce qui permet à un individu d'accéder à cette connaissance de soi provoquant un changement radical de sa structure ? Nous savons que ce n'est pas la connaissance de soi telle qu'elle est pratiquée au niveau éducatif ou thérapeutique puisque cela découpe, analyse, fragmente ce que l'on observe et que Krishnamurti n'a cessé de dire qu'il fallait cesser de fragmenter, diviser pour analyser mais qu'il était nécessaire d'observer d'une manière globale, holistique ce qui surgissait d'instant en instant. Il semble que seule une prise de conscience individuelle puisse changer notre regard sur le monde. Mais comment cette prise de conscience peut-elle se produire ? Si nous nous appuyons sur la vie de Krishnamurti deux aspects peuvent se dégager :

1 - La solitude et l'isolement intérieur étaient très forts chez Krishnamurti ainsi qu'une immense souffrance morale,

2 - Krishnamurti a eu accès à une connaissance parapsychologique durant l'enfance, ce qui est assez exceptionnel pour un enfant. En effet Leadbeater lui a fait revivre ses vies antérieures. Les techniques permettant d'accéder à ces états de conscience modifiés sont aujourd'hui bien connues en Occident et de nombreuses techniques de développement personnel les utilisent. Elles ont leur origine en Orient et notamment dans la technique du yoga nidra ou de la méditation.

Il me semble que les expériences auxquelles a été soumis Krishnamurti résident en des changements d'états de conscience permettant d'accéder à une vision globale de l'inconscient. En effet, en état de relaxation profonde, tout individu change d'état de conscience et atteint un état proche du sommeil lui permettant d'avoir un accès direct à l'inconscient. C'est cet état que les mystiques atteignent par la méditation. Ne peut-on supposer qu'au cours de ces expériences successives le jeune Krishna, dont le conditionnement n'était pas solidement ancré et dont les prédispositions mystiques et spirituelles étaient évidentes depuis sa plus tendre enfance, se soit "nettoyé" de tout ce qui pouvait recouvrir son être authentique, ce que toutes les organisations spirituelles nomment le Soi ? Ces expériences n'ont-elles pas été l'origine de la transformation intérieure du jeune enfant ainsi que de l'impossibilité de le conditionner et de le préparer à sa future mission ?

Je m'appuie, pour émettre cette hypothèse, sur les effets de la méditation profonde dont on sait qu'elle provoque un nettoyage de la conscience humaine dans sa totalité. C.G. Jung a très bien expliqué ce processus dans sa psychologie des profondeurs. Dans un état de conscience différent provoqué par la transe hypnotique, par la relaxation profonde ou la méditation l'individu se trouve en relation avec une part de lui-même qu'il ne connaît pas. Les images qui surgissent alors à sa conscience sont "déguisées" comme dans le rêve car le langage de l'inconscient est différent et symbolique. Les images symboliques apparaissant dévoilent quelque chose de l'être ontologique et même si la personne ne comprend pas le sens de ce qui apparaît, un processus interne se met en place permettant un élargissement de la conscience. Ne peut-on supposer que Krishnamurti a vécu de telles expériences et que sa conscience s'est élargie jusqu'à parvenir à ce que Jung nomme le centre de la personnalité et les mystiques, le Soi ? Dans cet élargissement de la conscience l'ego ou le Moi égoïste disparaît.

Si nous admettons cette hypothèse ne peut-on pas penser que la transformation intérieure de Krishna l'ait amené peu à peu à un regard différent sur le monde et à une connaissance n'ayant rien à voir avec le savoir enfermé dans les livres ? Il s'agit là d'une connaissance ontologique telle que la décrivent les textes sacrés indiens et telle que l'ont décrite les grands initiés.

La solitude et l'isolement intérieurs ont dû être profonds et Krishnamurti a dû se sentir extrêmement différent des autres enfants, sans complètement pouvoir comprendre et articuler ce à quoi il avait peu à peu accès et ce qui progressivement se mettait en place dans sa structure interne. La souffrance, ingrédient final de sa transformation, provenait de son extrême solitude mais également, au fur et à mesure qu'il grandissait et comprenait mieux les choses et les agissements de ses précepteurs, d'une grande compassion pour ceux qu'il voyait dans l'ignorance et l'erreur la plus totale et qui tentaient sans cesse de lui imposer leurs pensées faussées. La souffrance de Krishnamurti a atteint son paroxysme à la mort de Nitya alors qu'il avait déjà connu une expérience spirituelle spontanée et très forte mais qui était sans doute le résultat de ses nombreuses méditations. La souffrance, lorsqu'on l'accepte au lieu de la nier et qu'on va jusqu'au bout de la douleur qu'elle provoque nous enseigne une vérité fondamentale : c'est dans l'acceptation de la souffrance qu'on la transcende et que l'on comprend l'unité des choses. Une dernière compréhension s'effectue alors et Krishnamurti accède à la libération absolue. Il n'aura de cesse ensuite de condamner l'autorité car il sera extrêmement conscient que ce sont les conditionnements recouvrant l'âme qui l'empêchent de se manifester. Il sait, au fond de lui-même que c'est seul qu'il faut se libérer et son enseignement, en ce sens, a une profondeur merveilleuse. Ce que Krishnamurti a nié ou n'a pas voulu voir, si l'on s'accorde à ce qui a été énoncé plus haut, c'est l'effet structurant sur la personnalité des expériences mystiques qu'il a subies dans l'enfance et qui lui ont permis de nettoyer les couches profondes de son inconscient. Sans avoir vécu ces changements d'états de conscience, sa structure interne se serait-elle modifiée de manière à le laisser accéder à une compréhension personnelle du monde à travers les différentes expériences mystiques qui se sont produites et qui lui ont permis de constater que la vérité réside dans l'observation globale des choses ? Il ne fait aucun doute que Krishnamurti avait des prédispositions naturelles pour devenir un mystique et que ce n'est pas le cas pour tout le monde. Il est cependant légitime de s'interroger sur ce qui a provoqué l'autorisation de dépasser l'ignorance, le conditionnement afin d'accéder à la liberté d'être soi-même. La souffrance est un critère important ; de nombreuses personnes souffrent mais ne parviennent pas forcément à un éveil spirituel et à la sagesse. Il serait donc nécessaire d'ajouter quelque chose à la souffrance et je pose comme hypothèse que la connaissance profonde de soi, c'est-à-dire une introspection qui n'est pas analytique mais d'un type méditatif, associée à la souffrance conduisent à l'autorisation noétique, c'est-à-dire d'abord à une ouverture spirituelle amenant une évolution de la structure psychologique de l'individu, le conduisant, ensuite, vers un affranchissement des conditionnements et une autonomie totale d'être.

 

LES ÉVÉNEMENTS DÉTERMINANTS

 

Krishnamurti et sa mère

 

Dès sa naissance Krishnamurti est, dans le regard de sa mère, un enfant différent, voué à un destin exceptionnel. Elle en avait eu la prémonition pendant sa grossesse, au point d'insister pour accoucher dans la salle "puja" de la maison, c'est-à-dire la salle réservée aux prières chez les Hindous orthodoxes. D'ordinaire personne ne devait pénétrer dans cette salle entre le repas du soir et jusqu'au lendemain matin. Ce destin extraordinaire fut confirmé par l'horoscope qui fut établi, conformément à la coutume, le lendemain de la naissance de Krishna. L'amour de sa mère permit certainement à Krishnamurti de grandir en s'épanouissant malgré une santé fragile et peu de dispositions pour les études. Les psychanalyses freudienne et lacanienne ont montré combien le rôle de la mère est important dans le développement psychique de l'enfant. "Tout enfant est l'adopté d'un désir" (Colette Solers), c'est-à-dire qu'il constitue une rencontre entre l'enfant imaginaire, celui que la mère attend et celui qui arrive, c'est-à-dire l'enfant réel. La mère doit donc adopter son enfant, le reconnaître, et parfois celui qui arrive ne correspond pas à l'enfant imaginaire, celui qu'elle a rêvé. Krishnamurti semble correspondre exactement à l'enfant imaginaire que sa mère a souhaité ; en ce sens il a été complètement reconnu par sa mère. Ainsi Krishnamurti, avant même qu'il apparaisse comme être vivant est "parlé" au sens lacanien du terme, c'est-à-dire qu'il est un pôle d'attentes et d'attributs . Ainsi, lorsque l'enfant paraît c'est en tant que désir de l'autre et il apparaît comme visé des signifiants des idéaux parentaux.

Dans le cas de Krishnamurti les idéaux de la mère sont très religieux et même parapsychologiques. Dès son plus jeune âge le jeune Krishna baigne dans une atmosphère à la fois religieuse - ses parents appartiennent à la caste des brahamanes - et mystique dans la mesure où sa mère semble avoir des pouvoirs parapsychologiques. Les biographes définissent l'enfant Krishna comme un enfant qui tout petit avait déjà le sens religieux . On peut s'interroger sur ce fait : était-ce la véritable nature de l'enfant ou était-il déjà aliéné au désir de sa mère ? Eric Berne pense que le scénario de vie d'un enfant se décide dans les six premières années de sa vie . Un scénario est défini comme "un plan de vie basé sur une décision prise dès l'enfance, renforcé par les parents, justifié par les événements ultérieurs et qui aboutit à une alternative choisie ". Ceci signifie que le petit enfant enregistre toutes les expériences d'informations, d'émotions et de sensations mais qu'il enregistre également les décisions existentielles prises par la personne avec qui il partage les expériences. Sauf exception, ces premiers enregistrements et les décisions qui peuvent les accompagner conditionnent toute la vie de la personne en définissant ainsi un véritable plan de vie ou scénario. Si on s'appuie sur la théorie lacanienne on peut penser que Krishnamurti a été aliéné par les significations mystiques de sa mère, le langage ici ne servant pas à communiquer mais à fonder l'être, et qu'il n'a pas réussi à se distancier de l'idéal du moi maternel. En s'appuyant sur la théorie d'Eric Berne, toute l'existence de Krishnamurti aurait été décidée dans les six premières années de sa vie : la décision de scénario prise correspondrait sans doute à la nature profonde de l'enfant, c'est-à-dire une nature essentiellement religieuse, scénario complètement confirmé par les parents et notamment par la mère puis justifié par les événements ultérieurs, c'est-à-dire la rencontre avec la théosophie le reconnaissant et le confirmant comme un individu dont le destin est exceptionnel et en relation avec l'enseignement spirituel. Il est cependant possible de s'interroger sur ces deux théories qui, si elles viennent éclaircir le destin de Krishnamurti, n'expliquent pas pourquoi il s'est séparé du mouvement théosophique et pourquoi il n'est pas devenu le grand instructeur mondial qu'on avait "fabriqué" et qui correspondait parfaitement à son scénario de vie et au désir idéal de sa mère. De même le destin de Krishnamurti vient contredire le concept "d'habitus" défini par la sociologie comme l'ensemble des données sociales et culturelles que l'individu reproduit sans même en avoir conscience. Il semble incompréhensible que Krishnamurti, enfermé dans un habitus mystico/religieux et porté par une organisation validant cet habitus, ait pu rompre radicalement et sortir de tout conditionnement.

Si toutes tentatives de compréhension du destin de Krishnamurti à travers la psychanalyse ou la sociologie semblent conduire vers une impasse nous nous interrogeons sur l'importance de la mère de Krishnamurti et sur son influence quant à son devenir. Il est le seul enfant à pouvoir partager avec elle des expériences parapsychologiques comme, par exemple, communiquer avec une de ses soeurs décédée. "Ma soeur avait coutume de venir à un certain endroit du jardin. Ma mère savait toujours quand ma soeur viendrait ; elle m'emmenait parfois et me demandait si je la voyais également. D'abord sa question m'amusa, mais elle me dit de continuer de regarder. Alors je la voyais parfois, et par la suite, je la vis chaque fois.... A part ma mère, j'étais le seul membre de la famille à avoir ces visions, mais chacun y croyait. Ma mère pouvait également voir l'aura des gens, et moi aussi parfois" .

Il y a donc entre la mère et l'enfant une certaine complicité leur permettant de vivre des expériences psychiques reconnues et validées par toute la famille.

Il semble que peu d'enfants baignent dans une telle atmosphère dès l'enfance et on peut sans doute avancer l'hypothèse que la mère de Krishnamurti joua un rôle important dans ce qu'il est devenu. Il était très attaché à sa mère "les plus beaux souvenirs de mon enfance gravitent autour de ma mère chérie qui nous a prodigué toute sa tendresse, cette tendresse propre aux mères indiennes " et sa mort a du être un événement extrêmement important. Il restera d'ailleurs en contact avec elle très longtemps "Pour ce qui est de ma mère morte, je peux dire que je l'ai vue fréquemment après sa mort..." . En 1922, à l'époque de l'expérience spirituelle provoquant le processus, Krishnamurti communique encore avec sa mère. 17 ans après la mort de celle-ci, il semble vivre une période de régression psychique durant laquelle il redevient un petit garçon "Chaque soir, après que le processus se soit terminé, le petit garçon recommençait à bavarder avec sa mère pendant une heure ou davantage à propos d'événements de son enfance" . Une telle remarque interroge : au coeur même d'une expérience spirituelle devant transformer sa vie, Krishnamurti vit des régressions spontanées vers l'enfance. Ceci vient contredire ce qu'il affirme sans cesse tout au long de sa vie, c'est-à-dire qu'il n'est pas nécessaire de se libérer de son passé pour se déconditionner et que c'est possible dans l'instant. Certes, Krishnamurti n'a pas eu recours à la psychanalyse ou à tout autre moyen permettant de mieux comprendre ce qui le conditionnait mais on voit ici qu'il a vécu des régressions spontanées vers l'enfance durant lesquelles il revivait certaines scènes. Ne peut-on pas avancer l'hypothèse que dans ce processus Krishnamurti se confrontait à son inconscient, laissait émerger certaines scènes douloureuses ou intolérables, comme, par exemple la mort de sa mère : "La voix chargée d'horreur, il dit : "Pourquoi restez-vous si immobile mère, que s'est-il passé et pourquoi père se couvre-t-il le visage avec son dhoti ? Mère, répondez-moi, mère"". Revivre une telle scène, n'est-ce pas une émergence du refoulé ? N'y a t-il pas ici quelque chose d'intolérable qui réapparaît à laquelle le sujet se confronte ? On sait que le fait de se confronter au refoulé, à l'intolérable permet de le dépasser et d'en faire le deuil. Nous voyons ici clairement apparaître que Krishnamurti a vécu des phénomènes spontanés proches des expériences psychanalytiques conduisant vers une meilleure connaissance et maîtrise de soi.

Par ailleurs, nous constatons que c'est après ces expériences dites du processus, que Krishnamurti a trouvé la force, quelques années plus tard, de rompre avec la théosophie ce qui signifiait également, d'une certaine façon, une rupture avec celle qu'il appelait mère. Très vite Krishnamurti, après la mort de sa mère, donnera ce qualificatif à Annie Besant, puis à Lady Emily, les appelant "mère chérie" ou "maman très chère", etc... On voit à quel point le symbole maternel fut important dans la vie d'un homme comme Krishnamurti !

 

 

L'éducation théosophique et le conditionnement

 

Etre reconnu comme l'instructeur mondial par un mouvement tel que la théosophie est probablement un événement extrêmement important dans la vie d'un enfant. Cette reconnaissance venait sans doute confirmer les prédictions ayant annoncé que Krishna serait un grand homme et, dans le même temps, renforcer les certitudes en des capacités métaphysiques. L'éducation que reçut le jeune Krishna à partir du moment où le mouvement théosophique s'occupa de le "préparer" à devenir un instructeur mondial, un messie, joua, il me semble, un rôle déterminant dans ce qu'allait devenir le jeune homme. Après avoir "baigné" dans une atmosphère religieuse et parapsychologique pendant ses dix premières années, il va être complètement immergé pendant les dix-sept suivantes dans le religieux dogmatique, les croyances et les pouvoirs mystiques. La première chose que fit Leadbeater fut de raconter à Krishna et à son père les vies antérieures du jeune homme. On peut ici s'interroger sur la validité de tels récits. Comment un homme comme Leadbeater pouvait-il avoir accès aux vies antérieures du jeune homme ? En lui posant simplement une main sur la tête et en lisant à travers lui ! On peut aisément comprendre que pour influencer le jeune homme, Leadbeater fit des liens entre les personnes jouant un rôle dans les vies antérieures et celles partageant la vie du jeune homme dans sa vie présente. Ainsi Annie Besant et Leadbeater figurèrent dans toutes les vies d'Alcyone . En admettant le principe des vies antérieures, d'après les travaux de Patrick Drouot , il ne semble pas qu'il soit possible de déchiffrer les vies antérieures de quelqu'un par simple imposition des mains sur la tête de celui-ci. Patrick Drouot a montré qu'en état de relaxation profonde une personne ramenait l'histoire d'une vie antérieure ; les images de la vie concernée émergent du plus profond de l'inconscient du sujet et deviennent conscientes au moment même où elles surgissent. L'histoire ne peut donc être racontée que par le sujet lui-même et non pas par quelqu'un qui prétend lire dans l'inconscient de la personne. A propos de l'émergence de telles images et histoires dites "vies antérieures", il serait bon de s'interroger également. Ne peut-on pas penser que dans un état de relaxation profonde l'individu peut avoir accès à l'inconscient collectif et, de ce fait, voir émerger des images ou des histoires concernant l'humanité toute entière et dont il est porteur ? Le principe de la réincarnation et des vies antérieures est ainsi remis en cause ; en effet, l'individu n'est pas alors une âme isolée parvenue à maturation à la suite d'un nombre x de vies mais, comme le propose Bernard Delafosse, "Nous oublions que nous ne sommes point des individus, mais chacun la somme diversifiée de quantité d'êtres disparus. J'oserai cette alliance : nous sommes des individus collectifs. La pluralité en chacun de nous baigne dans l'océan psychique des ancêtres de nos ancêtres, subordonnés que nous sommes aux desseins insondables de la Manifestation. Dans cette immensité, dans ce magma virtuel inconnu et inévaluable, à travers la complexité infinie des chaînes causales faites de myriades de relations étroites, quels germes particuliers ont-ils proliféré en tel ou tel sens, en telle ou telle cervelle pour s'actualiser, se révéler dans un être individuel ? L'inconscient collectif fait penser à un réservoir sans fond, ni lieu ni temps. Le manifesté y puise du tout-venant ou des pierres scintillantes, la part d'esprit de l'homme ordinaire ou le soleil du génie, selon des processus complètement ignorés" .

On voit mal alors comment les mêmes personnages pourraient se retrouver ainsi, de vies en vies, comme dans les feuilletons à la mode. On peut supposer que de telles histoires peuvent impressionner un jeune esprit qui, de par son habitus familial et social, a déjà été préparé à accepter de telles imaginations.

Par ailleurs, l'enseignement de Leadbeater repose sur le dialogue avec les maîtres, les sorties hors du corps, les changements d'état de conscience, etc... On retrouve ici tout un conditionnement parapsychologique ayant de grandes incidences sur l'esprit humain. Le chercheur n'a pas réussi à savoir avec précision quelles étaient les "méthodes" de la théosophie pour provoquer les changements d'état de la conscience et comment s'y prenait Leadbeater pour rendre visite aux "Maîtres" mais, en s'appuyant sur les expériences qui ont été faites sur ce sujet et sur les traditions mystiques il est possible de supposer que Leadbeater utilisait une technique pour mettre le jeune Krishna dans un état particulier lui permettant d'accéder à des visions et donc à l'enseignement des maîtres. Ces expériences psychiques ont dû avoir un impact extrêmement important sur le jeune enfant, surtout lorsque l'on connaît les prédispositions qu'il avait dans ce domaine. Nous avançons l'hypothèse que toutes ces expériences de visions, si elles ont eu un caractère conditionnant et aliénant le jeune homme sur certains points, ont pu également actualiser certaines prédispositions et provoquer le début du processus d'autorisation noétique.

Il est clair que le conditionnement était effectué de manière structurée et lucide, je le qualifierais d'endoctrinement. En effet, chaque nuit, sous prétexte d'emmener l'enfant dans sa forme astrale pour communiquer avec les maîtres, Leadbeater le mettait dans un état modifié de conscience, peut-être en état d'hypnose, et lui transmettait l'enseignement auquel il devait accéder. "A chaque leçon le Maître résumait son enseignement en quelques phrases simples que Krishna devait retenir. Le matin suivant, dans le Bungalow Octogonal, le garçon s'efforçait de mettre par écrit les paroles du Maître dont il se souvenait". Il semble clair que le jeune Krishna a été endoctriné par le mouvement théosophique et que les méthodes utilisées étaient très efficaces sur ce terrain favorable et réceptif. On peut toutefois supposer que tout ce qu'a vécu Krishnamurti à cette époque constitue la base même de sa révolte et, peut-être même de son enseignement. En effet ne peut-on pas avancer l'hypothèse que toutes les expériences d'état modifié de la conscience ont mené le jeune homme vers un élargissement de sa conscience, que s'il recevait, certes, un conditionnement très important, il accédait, du même coup à une certaine connaissance de lui-même et à un enseignement fondamental de la spiritualité à la base de son éveil ultérieur ? Nous pouvons avancer l'idée que si Krishnamurti n'a pas pu être endoctriné par la théosophie et devenir docilement celui à quoi on le préparait c'est peut-être parce qu'il n'a pas succombé à ce que Jung nomme l'inflation du moi ou le principe de ressemblance avec Dieu. Les dirigeants du mouvement théosophique avaient certainement accès à des visions et des illuminations, à cet état élargi de la conscience, mais n'avaient-ils pas succombé à ce principe de toute puissance et de croyance suprême où Jung reconnaît l'identification du Moi au Soi, processus dans lequel le Moi est englouti par l'inconscient. Nous pouvons supposer que le jeune Krishna, de nature humble et généreuse, n'a pas succombé à ce principe et que c'est la raison pour laquelle il est parvenu à une véritable expérience spirituelle un peu plus tard.

L'éducation occidentale que reçut Krishnamurti est sans doute également très importante dans l'évolution de sa vie. D'abord cet "arrachement" à sa culture, à son pays, à sa famille, ont dû constituer une rupture brutale des "habitus" et une pénétration complète dans l'inconnu. On sait depuis Krishnamurti combien la confrontation avec l'inconnu est bénéfique à l'évolution de la conscience. Ensuite, Krishnamurti, bien que toujours entouré de personnalités assez mondaines, est entré dans une période de grande solitude et de souffrance psychologique. Il décrit sa souffrance dans les lettres qu'il a écrites à Lady Emily tout au long des années qu'il passa en Occident. Malgré ses difficultés scolaires Krishnamurti a fréquenté les meilleures écoles et a reçu les meilleurs enseignements ; cet accès au savoir n'a pas pu être sans l'aider dans sa réflexion intérieure et dans sa compréhension du monde. Lors de son séjour à Paris, il lit La voie de la vertu selon Bouddha, Bergson et Nietzsche "Les Manziarly lui lisaient Tourgueniev et Bergson, deux auteurs qu'il trouvait assez difficiles à comprendre. Les deux livres qu'il lut à Paris cette année-là et qui l'avaient le plus impressionné furent l'Idiot et Ainsi parlait Zarathoustra". On voit à travers ces lectures que Krishnamurti, bien que décrit comme ayant des difficultés intellectuelles, a quand même accès à des lectures essentielles et capitales et qu'il semble les comprendre. Etre impressionné par le Zarathoustra de Nietzsche, n'est-ce pas ce qui a profondément aidé C.G. Jung à ne pas lui ressembler et à ne pas se laisser dominer par sa personnalité numéro 2 ? Quel impact de telles lectures pouvaient-elles avoir sur le jeune Krishnamurti si ce n'est celui de l'aider à mieux comprendre toute sa vie intérieure et tout ce dont il avait fait l'expérience depuis l'enfance ?

L'expérience d'Ojai ou le début du processus

Pendant les années qui ont précédé ce que Krishnamurti a nommé lui-même "le processus", il s'éveillait peu à peu à une certaine révolte intérieure car il supportait de moins en moins les artifices du mouvement théosophique. Au début de l'année 1922, Krishnamurti va à Sydney et rencontre Leadbeater qu'il n'a plus revu depuis 1912. Au cours de ce voyage il est témoin de querelles au sein des dirigeants de la théosophie mettant en cause la pureté morale de Leadbeater. Ces scènes, sans doute pénibles pour une personne comme Krishnamurti, vont sans doute renforcer son manque de confiance en la théosophie. Cependant, il reçoit, par l'intermédiaire de Leadbeater, un message des maîtres qui l'influence énormément "crois et affermis-toi, essaie de plus en plus de placer l'esprit et le cerveau sous la dépendance du vrai Soi intérieur. Sois tolérant pour les divergences de vue et de méthode, car chacune possède généralement un fragment de vérité caché, même s'il est si souvent déformé qu'il en est méconnaissable. Cherche le rayon ténu de lumière dans l'obscurité stygienne de chaque esprit ignorant, car en le reconnaissant et en l'entretenant tu pourras aider un jeune frère". A la suite de ce message et lors d'un séjour à Ojaï en Californie, Krishnamurti va méditer régulièrement et même essayer de retrouver le contact avec les Maîtres comme il le faisait autrefois. Il semble également qu'il ait, à cette époque, pratiqué le yoga et récité des mantras. Le 17 août 1922 Krishnamurti va vivre une expérience qui va bouleverser le reste de son existence. Cette expérience fut décrite par Krishnamurti lui-même mais également par les personnes qui en furent les témoins, c'est-à-dire son frère Nitya ainsi qu'une jeune fille qui s'occupait de lui et M. Warrigton, un membre de la société théosophique. Krishnamurti semble avoir été sous l'emprise de fortes visions accompagnées de manifestations physiques : sensation de chaleur, douleurs physiques, gémissements, tremblements, pertes de conscience, accès d'humeur, etc.. Il semble également que le jeune homme effectuait des sorties hors du corps. Nitya le décrit comme étant en état de possession "Krishna fut comme possédé" . Que s'est-il passé ? Nous n'avons pas la prétention d'expliquer rationnellement l'expérience spirituelle bouleversante que vécut Krishnamurti durant ces quelques jours, simplement nous pouvons, à partir de sa biographie et des témoignages, émettre quelques hypothèses. Tous les symptômes décrits semblent correspondre à un éveil de la kundalini accompagné d'état de transe. Il est clair que le jeune homme vécut, durant ces expériences, un véritable éveil spirituel, quelque chose de différent de tout ce qu'il avait vécu jusqu'alors et que cela transforma radicalement son rapport au monde. Cet éveil soudain et puissant ne peut-il pas être le résultat de tout ce qui a marqué la vie du jeune Krishna ? Le fait qu'il méditait régulièrement, chantait des mantras, pratiquait le yoga et tentait, par lui-même, de provoquer des états modifiés de la conscience n'est probablement pas anodin. Il avoue lui-même que la pratique de la méditation provoquait des compréhensions en lui-même "je médite régulièrement...au bout de quelques jours j'ai commencé à distinguer clairement les raisons de mes échecs passés et présents. Je me suis mis immédiatement à chercher à annihiler les choses mauvaises accumulées depuis des années consciemment cette fois". On constate, à travers ces quelques lignes, que Krishnamurti grâce à la méditation avait accès à certaines scènes passées et effectuait un travail de connaissance de soi. Est-ce ce travail intérieur qui a déclenché l'expérience spirituelle ? On peut supposer que cela a favorisé ce qui, chez le jeune homme, était probablement latent et qui n'attendait que de se manifester. L'expérience est forte et les témoins eux-mêmes en seront touchés, bouleversés. Il ne faut cependant pas perdre de vue que tous les témoins croient que Krishnamurti est le futur instructeur mondial et on peut supposer que leur imaginaire est prêt à vivre l'expérience comme la manifestation d'un pouvoir divin. Krishnamurti reviendra de cette expérience transformé, il a fait l'expérience du divin "Je suis monté au sommet de la montagne et j'ai contemplé les Etres de puissance. je ne serai jamais plus dans l'obscurité complète car j'ai vu la Lumière glorieuse qui guérit. La fontaine de Vérité m'a été révélée et les ténèbres se sont dissipées. L'amour, dans toute sa gloire, a enivré mon coeur ; mon coeur ne pourra jamais se refermer. j'ai bu à la fontaine de Joie et d'Eternelle beauté. Je suis ivre de Dieu". Cette expérience provoque donc une transformation intérieure profonde et durable mais elle est accompagnée de ce que Krishnamurti nomme le processus. Le processus est la manifestation de douleurs physiques intenses, à la base de la colonne vertébrale et dans la nuque, que Krishnamurti subira pendant presque toute sa vie avec plus ou moins d'intensité. A la suite de l'expérience, et pendant une longue période, Krishnamurti subit des événements étranges "Chaque soir, vers 18h30, je sombre dans une semi-inconscience... Je me tourne et me retourne dans mon lit ; je gémis et murmure des choses étranges. En fait, je me comporte presque comme un possédé. Je me lève en croyant qu'on m'appelle et m'écroule sur le sol ; je délire énormément, je vois des visages étranges et de la lumière. Je ressens constamment une grande douleur dans la tête et dans la nuque". Pendant ces phénomènes Krishnamurti régresse également vers l'enfance "Quand je suis dans cet état, je me rappelle des scènes d'enfance oubliées depuis longtemps : comme lorsque j'étais malade et reposais sur les genoux de ma mère". Ne peut-on supposer qu'en état de transe ou état modifié de la conscience provoqués, peut-être inconsciemment, par lui-même, il accède à la fois à son inconscient personnel et à l'inconscient collectif ? L'accès à l'inconscient personnel provoque l'émergence de scènes oubliées ou refoulées de l'enfance et l'accès à l'inconscient collectif permet l'apparition d'images archétypales. Ne peut-on pas supposer également que l'émergence de certaines scènes de l'enfance refoulées, font également apparaître un symptôme physique ? Sans nul doute que le processus de la kundalini provoque des sensations physiques intenses et peut même provoquer des dérèglements extrêmement graves pouvant aller jusqu'à la folie, mais, dans la mesure où ce processus, chez Krishnamurti, est accompagné d'une plongée dans l'inconscient personnel, d'une rencontre avec, peut-être, des choses intolérables comme la maladie, la mort de sa mère, etc..., certains symptômes physiques tels que douleurs à la nuque et dans la colonne vertébrale ne peuvent-ils pas, dès lors, devenir la manifestation d'un état névrotique non résolu chez Krishnamurti ? Ceci n'est qu'une audacieuse hypothèse mais elle pourrait faire l'objet d'une étude approfondie. En effet, les travaux de Stanislas Grof et de Patrick Drouot ont montré combien l'éveil de la kundalini pouvait entraîner des états étranges et perturbateurs. De même C.G. Jung nous a clairement montré que, lors de la rencontre avec l'inconscient, des manifestations surprenantes, tant physiques que psychiques, pouvaient avoir lieu. En ce qui concerne son expérience personnelle et sans aucune prétention à vouloir se comparer à Krishnamurti, le chercheur peut témoigner que certains états modifiés de la conscience mènent à des états proches de la possession avec des douleurs physiques intenses. Ainsi, après avoir vécu une émergence d'énergie pouvant se comparer à un petit éveil de la kundalini, le chercheur s'est trouvé très perturbé : "Durant quelques jours je me réveillai la nuit avec une douleur au niveau de la gorge et j'éprouvais des difficultés à déglutir. Quelques ondes d'énergie montaient jusqu'à ma tête mais je ne parvenais pas à maîtriser mon attention sur ces points, ni à visualiser les sensations. J'avais de grandes difficultés à dominer mes pensées qui se perdaient et se mélangeaient dans une succession incohérente d'images comme dans certains rêves. J'avais l'impression de basculer dans la folie et j'avais très peur. Des bouffées de chaleur me surprenaient, me laissaient en nage, épuisée et le coeur battant, moi qui ne transpire pratiquement pas. J'avais une grosse énergie sexuelle et des désirs violents. Des fantasmes envahissaient ma tête et m'effrayaient alors qu'à d'autres moments je ressentais une paix intérieure bienfaisante et me sentais pure. Des forces en moi semblaient lutter sans que je puisse vraiment comprendre ce qui se passait. J'étais ballottée, projetée d'un état à un autre sans transition et cela m'angoissait. Le troisième jour je sentis un feu monter tout droit et traverser mon corps. J'eus des migraines, des douleurs aiguës dans la tête et les vertèbres cervicales. Tout mon être était démembré, disloqué, mon corps torturé et mon esprit ébranlé. Je restais le plus souvent possible allongée, éprouvant d'énormes difficultés à faire quoi que ce soit, et mes pensées semblaient se perdre dans un monde imaginaire et sans structure où je n'avais plus aucun repère..." Nous voyons ici, à un niveau beaucoup moins important, des similitudes avec l'expérience de Krishnamurti. De même, lors d'un séminaire où les participants vivaient des états de transe et des états modifiés de conscience, le chercheur a pu constater que certaines personnes devenaient comme "possédées" et difficiles à maîtriser, comme sous l'emprise de forces infernales "Les autres personnes dans la salle étaient très agitées, leurs cris transmettaient une telle souffrance que j'avais mal de tant de détresse..... J'entendais, autour de moi, des gens hurler, des personnes dont les blessures s'extériorisaient et de nouveau je me mis à pleurer. Toute cette souffrance me blessait, m'empêchait de vivre complètement mes émotions. Tous ces êtres hurlant leur détresse me faisaient mal, ils semblaient extraire le mal en eux, la méchanceté et certains s'agitaient sur le sol comme s'ils étaient possédés par le diable lui-même. Je ne pouvais comprendre comment tant de haine et de colère se trouvaient en eux". De la même manière Krisnamurti semble avoir été aux prises avec des forces terribles "Les deux derniers soirs, ils semblent avoir travaillé sur lui avec plus de concentration et d'intensité : ses cris et ses sanglots ont été horribles à entrendre. On dirait quelque animal en proie à de terribles souffrances" Peut-on comparer le processus que vivait Krishnamurti en ces années 1922/1923, et plus tard aussi, à l'expérience de quelques personnes ordinaires ? Certes non, mais il reste cependant intéressant de pouvoir constater qu'à un niveau sans doute inférieur, les états modifiés de la conscience peuvent entraîner soit des visions de lumière, soit des souffrances psychiques et physiques terribles. En ce qui concerne Krishnamurti cette première expérience spirituelle intense, accompagnée du début du processus, semble interprétée par les témoins et par Krishnamurti lui-même comme le début d'un processus interne de transformation. Le corps et le mental devaient être purifiés pour recevoir l'esprit du maître devant s'exprimer dans le corps de Krishnamurti. Il nous est assez difficile d'adhérer à l'idée que Krishnamurti, une fois son corps purifié et prêt, ait pu être l'incarnation d'un grand Maître, si tel avait pu être le cas, ne pouvons-nous pas supposer que le processus se serait arrêté au moment où le corps aurait été possédé par cet esprit divin ? Par contre l'idée d'une transformation, d'une mutation reste ouverte. Ainsi Bernard Delafosse pense que "La mutation psychologique de Krishnamurti évoque relation avec M.A.S. engagés vers la mutation physiologique. De la première à la seconde, il n'y a qu'une différence d'évolution et non de nature, surtout en considération de cette phase intermédiaire pour K. appelée processus". Monsieur Delafosse évoque ici l'idée que l'expérience spirituelle vécue par Krishnamurti a sans doute provoqué un changement d'état de conscience le menant vers l'état d'illumination mais, dans le même temps, l'entraînant dans les profondeurs de l'inconscient. Ainsi, selon la thèse d'Aurobindo, celui qui accède au plus haut niveau de la conscience humaine doit utiliser cette force, cette lumière pour redescendre vers les états les plus inférieurs de la nature humaine afin de les transcender. Ainsi nul ne peut atteindre le ciel, s'il n'est passé par l'enfer. Selon Aurobindo la descente vers l'inconscient est proportionnelle à l'ascension, puis, au terme de ce travail sur la conscience humaine les deux extrémités se rejoignent en un centre parfait où tout est Un. Bernard Delafosse présuppose donc que le processus de Krishnamurti correspondait, à chaque moment de grâce et d'émergence de la lumière intérieure, à une descente dans les profondeurs de l'inconscient. "Le processus était-il chez lui le signal ou l'accompagnement de la félicité ? Mais pourquoi ce tribut à payer ?" L'auteur ne résout pas la question mais émet une hypothèse : le tribut à payer serait ce processus de transformation de la conscience qui passe par l'illumination la plus haute et l'obscurité la plus profonde. Mais alors, comment se fait-il que les autres grands sages dont on connaît la vie n'aient pas vécu ce phénomène ? Il semblerait que l'expérience de bien des sages se soit arrêtée à l'illumination sans que le processus de transformation de la conscience ne soit engagé. Ainsi, pour Bernard Delafosse c'est "le sens de la réalité du processus qui, responsable d'une sorte de pré-mutation biologique, aurait favorisé la perception et le rayonnement de K".

 

La mort de Nitya

Entre le mois d'août 1922, date à laquelle Krishnamurti vit son expérience spirituelle ainsi que le début de l'étrange processus et le 3 Août 1929, date à laquelle Krishnamurti dissout l'Ordre de l'Etoile au camp d'Ommen, que s'est-il passé ? Après l'expérience intérieure qu'il a vécue Krishnamurti traverse différents états : d'abord il a fait l'expérience de l'unité, de son appartenance à la conscience cosmique, il est donc comme illuminé par cette expérience et entre dans une phase créatrice durant laquelle il écrit de nombreux poèmes inspirés de son union avec celui qu'il appelle son bien-aimé. Cependant il reste toujours attaché au mouvement théosophique et commence même à prononcer des discours correspondant à ce qu'on attend de lui : il est en effet persuadé de pouvoir communiquer avec les Maîtres et d'être celui qui va devenir l'instructeur mondial, celui par qui va s'exprimer la voix divine. A quel moment tout ce système de croyance commence-t-il à être remis en cause ? Le choc provoqué par la mort de Nytia est, semble t-il, violent et à la base d'une transformation profonde dans le système de penser de Krishnamurti. Jusque là il était perssuadé que les Maîtres protégeaient la vie de son frère et ainsi, lorsqu'il reçoit un télégramme alarmant sur l'état de santé de Nitya, alors qu'il est sur le bateau qui le conduit en Inde, il ne s'inquiète pas : ""Aggravation sérieuse. Prie pour moi". K ne s'inquiète pas outre mesure car, comme il le dit à Shiva Rao : "Si Nitya devait mourir, on ne m'aurait pas laissé quitter Ojai." Sa foi dans le pouvoir des Maîtres de prolonger la vie de Nitya parut à Shiva Rao sans réserves et inconditionnelle : Nitya était nécessaire à la mission de K, il ne pouvait mourir" . Cette nouvelle le "brisa complètement" et "toute sa philosophie de la vie, sa foi implicite dans l'avenir tel que l'avaient défini Mme Besan et Leadbeater, le rôle vital de Nitya dans cet avenir, tout cela parut alors ébranlé" On peut s'imaginer que tout son système de croyance se soit effondré : comment accepter que l'enseignement reçu depuis toujours comme une vérité absolue s'effondre soudainement, comment comprendre que les Maîtres eux-mêmes se soient trompés ? Lorsque le doute succède à une foi illimitée, il y a une rupture violente qui se produit faisant exploser tout un système de valeur ; il faut alors faire face aux questions qui se posent et affronter, peut-être, une remise en cause radicale de ce à quoi nous avons cru jusqu'alors ? Cependant, avant d'affronter le doute et les questions qu'il a probablement fait surgir dans l'esprit de Krishnamurti, il lui faut d'abord affronter la réalité : la mort de son frère. Une rencontre avec la mort, une mort qui, sans doute, le ramène à la mort, également intolérable, de sa mère lorsqu'il avait 10 ans. En affrontant la mort, le jeune homme affronte le réel et peut-être même sa propre mort. La perte d'un être peut constituer une prise de conscience et une confrontation avec notre propre mort. Est-ce ce que Krishnamurti a vécu pendant les dix jours d'enfer qu'il vécut sur le bateau suite à la mort de Nitya ? Personne ne saura jamais quel a été le bouleversement intérieur qu'il subit mais nous pouvons avancer l'hypothèse qu'il toucha le fond de la souffrance, qu'il se confronta à la mort et, du même coup, fit l'expérience du détachement et de l'acceptation totale de ce qui est. "Il n'y a pas de solution, pas de remède, si ce n'est de voir et d'accepter que ce soit ainsi". Acceptation totale et détachement consistent en une sorte de renoncement profond, une non attente de laquelle tout peut surgir. Et chez Krishnamurti la compréhension surgit effectivement, une compréhension du monde bouleversant toutes les idées reçues, tous les habitus, tous les conditionnements pour laisser aller le mouvement ininterrompu de la vie. Il faudra cependant sept années à Krishnamurti pour puiser en lui-même la force de rompre définitivement avec la Théosophie et suivre seul son chemin. Pendant ces sept années on voit progressivement le processus de l'autorisation noétique, dans son degré le plus absolu, se développer dans l'intériorité du jeune homme. Une plus grande confiance en lui tout d'abord, la prise de parole devant des milliers de personnes, un message qui peu à peu prend forme et devient personnel. Krishnamurti, pendant ces sept années accède à l'autonomie d'être et commence à assumer pleinement ses responsabilités. Il subira encore, au cours de ces années la douleur du processus accompagnée d'états modifiés de la conscience pendant lesquels, en général, il perdait conscience. L'enfant se manifestait : retour sur le passé et probablement continuité d'un processus de confrontation avec l'inconscient à la fois personnel et collectif.

En accèdant à sa vérité, sa vision de la vie et du monde, Krishnamurti va découvrir que c'est en lui-même qu'il puise la force de progresser vers lui-même et que, finalement, les maîtres lui sont d'une aide de plus en plus accessoire. Il commencera à introduire cette idée dans ses discours au grand désarroi des dirigeants de la Théosophie "Il raconta à Lady Emily qu'il avait pris la parole à Paris à une réunion de la Section ésotérique, et qu'il n'y était pas "allé de main morte" en disant que les Maîtres étaient "accessoires". C'était une déclaration très grave qui dut beaucoup choquer et troubler les auditeurs, car la croyance en l'existence des Maîtres était toute la raison d'être de la Section ésotérique" . Il semble qu'il ait pris son temps pour bien intégrer et comprendre ce qui s'était passé en lui ; c'est progressivement que son message prend toute sa rigueur et sa radicalité "Personne ne peut vous donner votre liberté, vous devez la trouver en vous ; mais comme je l'ai trouvée, je voudrais vous montrer la voie... ". Peut-être a t-il caressé l'espoir, pendant cette période, de pouvoir transmettre ce dont il avait fait l'expérience aux adeptes du mouvement théosophique en s'appuyant sur le fait qu'il était écouté et reconnu comme prononçant la parole divine. Assez vite il comprit qu'il ne changerait rien au sein du mouvement lui-même, trop de difficultés et de querelles y subsistaient et les gens n'attendaient pas un message de responsabilité et d'autonomie mais, au contraire, un message les maintenant dans leurs illusions et leurs croyances. C'est peut-être la raison pour laquelle il fut si près de renoncer à transmettre et envisagea de devenir sanyasi . Mais Krishna avait une mission et son destin était probablement déjà traçé. Jamais il ne semble avoir mis en doute la possiblité de ne pas être l'instructeur mondial "Je suis de plus en plus certain que je suis l'instructeur" . On peut cependant supposer que cette affirmation n'a plus la même signification désormais : Krishna est l'instructeur mondial dans la mesure où il sait désormais que l'unité est dans la complexité : ainsi le Divin est en lui comme en chaque chose "Je suis de plus en plus certain de mon union avec mon Bien-Aimé, avec l'Instructeur, avec la vie éternelle. En tant que Krishna, je n'existe plus, telle est la vérité" . Par ces quelques mots il exprime bien l'idée de la mort de Krishna et de sa renaissance comme dans toute expérience spirituelle authentique. De même, il semble que pendant ces années, en plus de l'accès à une conscience illuminée et créative, il ait fait également l'expérience de l'intuition, c'est-à-dire qu'il était relié à la source profonde de son être et c'est cette source qui lui indiquait ce qu'il devait faire ou dire. Certains avaient l'impression que quelqu'un d'autre s'exprimait à travers lui, mais cette expérience est connue des mystiques ayant atteint un haut niveau de réalisation où l'être humain est comme mené par une source autre que le mental.

La dissolution de l'Ordre de l'Etoile

Le 2 août 1929 au camp d'Ommen, en présence d'Annie Besant et de plus de trois mille membres de l'Etoile, Krishanmurti dissout l'Ordre de l'Etoile. Evénement important dans sa vie puisqu'il annonce la séparation d'avec la Théosophie et le renoncement à tout ce à quoi il aurait pu accéder. Peut-on écrire que la dissolution de l'Ordre de l'Etoile fut un événement ontologique dans la vie de Krishnamurti ? Il semble clair que les événements les plus importants, l'ayant réellement conduit vers l'autorisation noétique, ont eu lieu avant 1929, mais cette date nous semble cependant essentielle dans la mesure où Krishnamurti va réellement devenir lui-même et assumer pleinement ce qu'il est. Le discours qu'il prononce ce jour là n'est pas le résultat d'un coup de tête ou d'une rébellion mais un projet mûrement réfléchi par un individu ayant atteint sa pleine maturité, sa pleine responsabilité et désirant accéder à sa pleine autonomie d'être au monde. "Voilà donc quelques-unes des raisons qui m'ont fait prendre cette décision, après deux années d'un examen attentif. Ce n'est pas à la suite d'une impulsion momentanée. Je n'ai été persuadé par personne - je ne me laisse pas persuader en de telles circonstances. Pendant deux ans je n'ai pensé qu'à cela, avec soin, avec patience et j'ai décidé de dissoudre l'Ordre, puisque je me trouve en être le Chef". Le ton du discours est ferme, sans complaisance et pourtant rempli d'amour envers les hommes : un seul message y apparaît clairement et qui reflète ce que Krishnamurti a tenté de faire comprendre aux hommes durant toute sa vie : la vérité ne peut se trouver que par soi-même, par la connaissance de soi et personne ne peut nous y conduire. On sent, à travers les propos de Krishnamurti, combien il est sincère et combien il aide les hommes "je veux faire une certaine chose dans le monde, et je la ferai avec une invariable fixité de concentration. Je ne veux m'occuper que d'une seule chose essentielle : libérer l'homme". En quittant le mouvement théosophique Krishnamurti sait qu'il va se retrouver face à une très grande solitude mais il préfère affronter cette solitude plutôt que continuer d'appartenir à une organisation en contradiction avec ses valeurs profondes et le sens de sa vérité. Ici nous reconnaissons bien la marque de celui qui a atteint l'autorisation noétique : pas de compromission possible entre ce que l'on est et ce qu'on nous demande d'être, le besoin profond d'être authentique, vrai, au delà des conditionnements, des masques sociaux, du monde du paraître et de l'illusion. Puis, il y a cette conscience lucide de ses responsabilités envers le monde et cette décision de lui consacrer sa vie en tentant de transmettre ce dont on a fait l'expérience. Cependant, est-il possible de transmettre sans conditionner ? C'est ce à quoi va s'attacher Krishnamurti pendant toute sa vie. La dissolution de l'Ordre de l'Etoile nous apparaît comme un événement ontologique dans la mesure où cet acte symbolise la rupture complète avec les conditionnements et la rencontre avec l'inconnu. Au moment où il prononce son discours Krishnamurti sait qu'il s'engage sur un chemin difficile, il est conscient de son renoncement et, dans le même temps, il ne peut faire autrement s'il désire être en accord avec lui-même. Une des qualités premières de l'homme noétique est d'être en parfaite congruence avec ce qu'il fait et ce qu'il est ; c'est bien de congruence dont fait preuve Krishnamurti en démissionnant de la Société Théosophique en 1930.

 

. LES RENCONTRES ONTOLOGIQUES

 

Nous savons l'importance de la rencontre avec Leadbeater et Annie Besant, rencontre déterminante pour toute la vie de Krishnamurti qui, sans cela, n'aurait peut-être pas survécu. Leadbeater a "initié" Krishnamurti aux techniques permettant de dialoguer avec les maîtres et lui a transmis tout un enseignement ésotérique qui, s'il l'a conditionné, l'a aussi probablement éveillé à d'autres états de conscience et à une connaissance traditionnelle de la spiritualité. Leadbeater, en reconnaissant en Krishnamurti le futur instructeur mondial, alors que le choix s'était déjà porté sur un jeune garçon américain : Hubert van Hook, fait basculer le destin du jeune homme. En ce sens la rencontre est ontologique et va pousser Krishna très loin en lui-même à l'intérieur de son être, jusqu'à ce qu'il refuse en bloc tout ce qu'on aura tenté de lui imposer. Il est cependant important de poser également le problème des moeurs de Leadbeater qui semble avoir eu une tendance à s'intéresser aux jeunes garçons, à tel point qu'un scandale avait éclaté en 1906, à la suite duquel Leadbeater avait été obligé de démissionner de la société théosophique. Il regagna cependant la confiance d'Annie Besant et fut réintégré dans la société en novembre 1908. Il ne nous intéresse pas de savoir si, effectivement, Leadbeater était pédophile ou non, mais ce qui est sans doute important c'est l'impact que pourrait avoir eu une telle relation sur Krishnamurti dans sa jeunesse. Le père de Krishnamurti intenta un procès à la société théosophique afin de récupérer ses enfants et accusa Leadbeater d'avoir violé son fils mais il perdit son procès. Il était seul pour lutter contre un mouvement puissant et le fait qu'il ait perdu le procès n'exclut pas la possibilité de relations sexuelles entre Leadbeater et Krishnamurti.

Krishnamurti lui-même a toujours conservé le silence vis-à-vis de ces suppositions et, même s'il avoue n'avoir jamais aimé Leadbeater, il ne l'a jamais condamné et a toujours manifesté un certain respect vis-à-vis de celui qui l'avait reconnu comme le futur instructeur du monde.

On connaît très peu de chose de la sexualité de Krishnamurti si ce n'est qu'il fut soumis à une ascèse sexuelle extrêmement rigoureuse pour favoriser son éveil et la montée de la kundalini et qu'il ne remit jamais en cause ce principe ascétique qui lui fut imposé par les théosophes. L'ascèse sexuelle était-elle naturelle à Krishnamurti ou bien avait-il vécu des événements l'ayant profondément choqué avec Leadbeater, au point qu'il refoula sa sexualité ? Il nous est impossible de répondre à ces questions mais, dans la mesure où Krishnamurti aurait effectivement subi les perversions de Leadbeater, on voit l'incidence que cela a pu avoir sur la vie intérieure du jeune homme.

Annie Besant fut également quelqu'un de très important dans la vie de Krishnamurti ; elle remplaça la mère manquante et donna au jeune garçon beaucoup d'affection et de reconnaissance.

Bien que continuellement entouré de personnes le vénérant ou l'éduquant, il semble qu'il y ait eu peu de rencontres vraiment importantes dans la vie de Krishnamurti en dehors de celles avec Annie Besant et Leadbeater. Bien des gens ont, ensuite, traversé la vie de Krishnamurti mais il est difficile de définir si elles ont eu un caractère ontologique ou non.

Des personnes comme Aldous Huxley et David Bohm ont probablement été très importantes pour lui, le conduisant, peut-être, vers une meilleure compréhension des expériences intérieures qu'il avait vécues. Ces amitiés ne semblent cependant pas avoir eu un caractère ontologique dans la mesure où Krishnamurti avait déjà fait l'expérience de l'autorisation noétique. Elles se présentent davantage sous l'aspect d'une médiation entre la connaissance intérieure et le savoir et donc comme un processus de compréhension intellectuel.

KRISHNAMURTI ET L'AUTORISATION NOETIQUE

Krishnamurti, dès son plus jeune âge, est décrit comme un enfant éveillé au sens spirituel du terme. Sa mère, bien avant sa naissance, le ressent comme un enfant exceptionnel, toute sa famille l'accepte comme quelqu'un de limité intellectuellement mais ayant la faculté de clairvoyance. Leadbeater le définira comme ayant "l'aura la plus magnifique qui lui ait été donnée de voir, sans la moindre trace d'égoïsme ". Sans doute est-il légitime de douter de l'intégrité de Leadbeater mais Krishnamurti fut reconnu par tous les gens qui l'approchaient comme quelqu'un de rayonnant. Nous pouvons donc supposer que Krishnamurti a toujours été quelqu'un d'éveillé bien qu'ignorant de lui-même. Il est possible de distinguer trois grandes périodes dans sa vie et dans le processus interne le menant vers la plus haute réalisation de lui-même.

- Une période allant de sa naissance jusqu'à 1922 et que nous qualifierons de période religieuse. Les quatorze premières années de sa vie Krishnamurti fut soumis aux habitus de la culture indienne au sens le plus classique du terme. Enfant d'une famille de brahmanes il reçut l'enseignement traditionnel de la religion hindoue et subit l'influence d'une mère très portée sur l'occultisme. Il est alors immergé dans l'imaginaire indien très axé sur la religion. Entre sa quatorzième et sa vingt-septième année il va être conditionné par la société théosophique et être initié aux états modifiés de la conscience ainsi qu'aux expériences psychiques. Nous pouvons dire que durant ces 27 premières années de son existence Krishna vit dans un monde ésotérique auquel il semble adhérer malgré une très grande solitude et une souffrance intérieure qui ne fera que croître, amenant peu à peu des questions, des doutes. Ces doutes, ces questions le feront peu à peu progresser vers lui-même et vers une quête de réponses.

 

- La seconde période s'étend de 1922 à 1925. Nous l'avons vu, en 1922 Krishnamurti vit une expérience spirituelle nouvelle le menant vers la connaissance de l'unité, de l'état cosmique, de la non-dualité et l'expérience de visions, de sorties hors du corps. Ceci semble correspondre à une expérience spirituelle très importante le menant à affirmer que plus rien ne sera jamais comme avant. Cette expérience, décrite pour l'essentiel comme l'éveil de la kundalini, est accompagnée de ce que Krishnamurti nomme le processus, c'est-à-dire de fortes douleurs à la base de la colonne vertébrale et à la nuque. Ces douleurs se manifesteront régulièrement, tout au long de sa vie et semble être apparues à chaque fois que Krishnamurti vivait un état d'illumination. Le processus reste un mystère dans la mesure où il semble être le seul mystique à avoir décrit ces sensations de douleurs à un moment où, d'habitude, les sages sont libérés de la souffrance. Cette seconde période où Krishnamurti accède à la conscience illuminée est également accompagnée d'une période créatrice durant laquelle Krishnamurti écrit de nombreux poèmes. Le processus interne de transformation de la conscience a soudainement changé de niveau et Krishnamurti décrit cette modification comme sans relation de causalité avec les diverses "initiations" auxquelles il fut soumis par les théosophes. Le chercheur cependant s'interroge sur cette réflexion reprenant le débat entre différentes écoles spirituelle bouddhiques sur l'illumination subite ou graduelle. Il semble évident que l'illumination apparaît subitement et l'éveil est simultané, mais, il apparaît également important de rappeler que Krishnamurti a subi toute une "éducation" durant laquelle il a, graduellement, acquis un certain nombre d'expériences et de savoirs, le préparant à un tel éveil, même si celui-ci semble survenir d'un seul coup. Rappelons également qu'au moment de cette expérience, Krishnamurti pratiquait la méditation, le yoga et récitait des mantras. Dire qu'il n'y a pas eu de préparation à ce qu'il a vécu me paraît irréaliste et Krishnamurti lui-même est contradictoire lorsqu'il affirme qu'il n'y a aucune relation causale entre l'événement d'Ojai et l'enseignement reçu par les théosophes. Le conditionnement infligé par les théosophes l'a conduit vers une très grande souffrance et une très grande solitude ; n'est-ce pas cette souffrance qui l'a conduit vers la pratique de la méditation et du yoga ? N'est-ce pas cette extrême blessure intérieure qui a provoqué des doutes ? Krishnamurti n'était-il pas, à cette époque de son existence, en grand questionnement intérieur sur le sens de sa vie ? N'effectuait-il pas une recherche solitaire sur lui-même ? Il dit lui-même que la pratique de la méditation l'a conduit à une meilleure compréhension de certains événements de son passé. Ne peut-on pas poser l'hypothèse que l'endoctrinement théosophique l'a poussé jusqu'au bord ultime du désespoir et de la souffrance, que de cette souffrance un questionnement intérieur est né, une quête de sens menant vers la pratique de la méditation, vers un cheminement intérieur ouvrant à la connaissance de soi et conduisant à l'expérience spirituelle ? Cette hypothèse semblerait contredire les écoles dites "gradualistes" reposant sur l'accumulation de pratiques et d'une culture spirituelle pour, ensuite, s'éveiller soudainement. Elle développerait l'idée que c'est la souffrance, la quête de la connaissance de soi qui conduit vers l'éveil ou un changement de niveau de conscience menant vers l'ouverture spirituelle. Bien évidemment la connaissance de soi est graduelle dans le sens où elle s'effectue peu à peu mais elle ne repose ni sur l'accumulation de connaissances ni dans l'apprentissage mais bien plutôt sur la perte de ce que l'on connaît et sur le désapprendre afin d'aller vers ce qu'il y a au-delà des conditionnements. Se dépouiller de ce que l'on croit être et croit savoir pour laisser l'être véritable se dévoiler. En ce sens il serait peut-être possible de dire que l'éveil de Krishnamurti est "subit" et que c'est seulement après cet éveil qu'il a, graduellement, eu accès à ce qui lui était arrivé ?

 

- La troisième période commence en 1925 et va jusqu'à la mort de Krishnamurti. Cette troisième période survient à la suite du choc de la mort de Nitya. Krishnamurti fait alors l'expérience du renoncement radical et de l'acceptation. Renoncement de ses croyances que son frère ne pouvait pas mourir car il était utile à sa mission, et qu'il aurait dû être prévenu de cette mort par les maîtres avec qui il était en contact. Tout n'était donc qu'illusion ! Tout ce que les théosophes lui affirmaient depuis toujours était faux ! Le choc de cette révélation peut conduire l'homme au bord de l'abîme, du néant et il fait alors l'expérience du réel, de l'insupportable. Dans cette confrontation avec le réel il y a mort des croyances et des illusions . Ce renoncement est extrêmement douloureux ; l'homme est seul dans ce processus de renoncement qui débouche également sur une acceptation de ce qui est, de la vie telle qu'elle est. C'est une prise de conscience qui fait, une fois encore, changer le niveau de conscience de l'individu. Il accède alors à la véritable sagesse et à une authentique compréhension de lui-même et du monde et fait l'expérience du sacré, de cette " autreté ", ce sans nom, cette "otherness" qui transforme radicalement notre façon d'appréhender la vie et que Krishnamurti décrit dans ses carnets de 1961 : "Ce soir elle était là : emplissant la pièce...intense sentiment de beauté, de force, de douceur, D'autres l'ont remarquée " ; "l'exprimer par les mots semble si futile ; ceux-ci, aussi précis, aussi clairs soient-ils, ne peuvent décrire la chose elle-même. Tout ceci est imprégné d'une immense, d'une inexprimable beauté ". "Comme le chemin qui gravit la montagne ne peut la contenir toute, de même cette immensité n'est pas le mot qui la décrit. Et pourtant, alors que nous cheminions au flanc de la montagne, le petit ruisseau cascadant au pied de la pente, cette incroyable immensité sans nom était là. Elle emplissait l'esprit et le coeur, brillait dans chaque goutte d'eau sur l'herbe et sur la feuille ". Les mots manquent, en effet, pour exprimer l'inexprimable et décrire cet état " d'autreté " spirituel. A la suite de cette expérience Krishnamurti prendra encore quatre années avant de se séparer définitivement des théosophes et assumer pleinement sa vie et sa responsabilité de citoyen du monde. Après la dissolution de l'Etoile d'Orient, il entre vraiment dans la liberté le menant à un accord total de lui-même et du monde. Il n'y a plus alors aucune notion de croyance mais une rupture radicale avec l'idée de la religion. Krishnamurti ne pose plus la question de Dieu, la question de la création comme s'il avait compris que tout aurait toujours été et qu'il y aurait un processus naturel de la vie permettant la transcendance de l'immanence.

Juste après l'expérience de 1925, Krishnamurti vivra encore une période extrêmement créatrice durant laquelle il tentera d'exprimer, à travers la poésie, le sans nom, l'otherness, puis il cessera d'écrire et se consacrera à l'enseignement. Son message, s'il a évolué dans le temps, devenant plus psychologisant avec la maturité de l'homme, ne variera cependant jamais quant au fond "Il faut être à soi-même sa propre lumière ; cette lumière est loi... Il est impossible d'être à soi-même sa propre lumière si l'on est pris dans les ténèbres de l'autorité, du dogme... ". "Cette diversité complexe, ces modifications du modèle du plaisir et de la douleur, tel est le contenu de la conscience de l'homme, façonné et conditionné par la culture dont il a été nourri, soumis aux pressions économiques et religieuses. La liberté ne se trouve pas dans les limites de cette conscience. Ce que l'on tient pour la liberté, c'est en réalité une prison aménagée pour qu'elle soit plus supportable, grâce à l'essor de la technologie... L'esprit non morcelé, l'esprit qui forme un tout unifié est en liberté ". Ce que Krishnamurti ne cesse d'affirmer à partir de 1929, c'est qu'il faut se libérer de nos conditionnements, de tout ce qui nous construit et qui est illusion, croyances, préjugés pour accéder à la liberté. Apprendre à se connaître est le seul moyen de parvenir à découvrir qui nous sommes derrière le mur des conditionnements. C'est seul que l'homme doit cheminer ; personne ne peut faire le chemin à sa place. Il doit mourir à ce qu'il est pour renaître différent, vrai, authentique et faire l'expérience de sa vérité, de sa liberté et de sa compréhension du monde. Cela ne peut se produire sans ce renoncement total, radical de tout ce qui a été, du passé et sans une acceptation de ce qui est dans l'instant, d'instant en instant.

L'enseignement de Krishnamurti est construit sur le doute et le questionnement. Il faut sans cesse tout remettre en doute et questionner ce qui surgit. Ce questionnement, essentiellement philosophique, permet une progression vers soi-même ; alors la personne se met en quête de réponses, devient un chercheur de vérité. Krishnamurti a développé une pensée complexe , une pensée paradoxale portant en elle les germes de la tolérance. C'est en reconnaissant ses limites, l'incomplétude de ce que l'on affirme comme vérité, tant dans la science que dans la religion ou dans tout autre domaine que l'on peut progresser dans la compréhension de soi-même et du monde.

Notes

Krishnamurti, La flamme de l'attention, Paris, 1987, Editions Du Rocher, p. 156.

Mary Lutyens a vécu très proche de Krishnamurti pendant toute sa vie et a mené des recherches rigoureuses sur son existence. Elle est l'auteur de plusieurs ouvrages sur la vie et l'oeuvre de Krishnamurti sur lesquels nous nous appuierons dans cette étude. Krishnamurti, les années d'éveil, Arista, 1982 ; Krishnamurti, les années d'accomplissement, Arista, 1984, ; Krishnamurti, La porte ouverte, Arista, 1989 et Vie et mort de Krishnamurti, Arista, 1993

Le brahmane, en Inde, est le membre de la caste chargée de l'enseignement traditionnel.

Mary Lutyens, Krishnamurti, les années d'éveil, Arista, 1983, p. 22.

Mary Lutyens, Krishnamurti, les années d'éveil, Arista, 1983, p. 53.

Mary Lutyens, Krishnamurti, les années d'éveil, Arista, 1983, p. 130.

Mary Lutyens, Krishnamurti, les années d'éveil, Arista, 1983, pp. 131-132.

Mary Lutyens, Krishnamurti, les années d'éveil, Arista, 1983, p. 161.

La Kundalini est considérée comme l'énergie spirituelle à l'état latent dans la moëlle épinière de tous les individus. Elle serait lovée, tel un serpent endormi à la base de la colonne vertébrale. La pratique yogique et le chemin spirituel permettent de libérer cette énergie qui, lorsqu'elle se libère, s'élève et monte le long de la colonne vertébrale en traversant tous les çakras (centres énergétiques nous reliant à l'énergie cosmique). Cette montée de l'énergie correspond à l'éveil de la Kundalini et est comparée à un feu traversant le corps en purifiant les centres énergétiques. Cette purification permet à l'adepte, par l'intermédiaire des çakras purifiés et ouverts, d'être relié à l'énergie cosmique. Les personnes ayant vécu l'expérience de la Kundalini sont considérées comme de grands sages.

Mary Lutyens, Krishnamurti, les années d'éveil, Arista, 1983, p. 179.

L'état de Samadhi est l'étape finale de la philosophie du Yoga. C'est la pure contemplation résultant des règles et exercices, de la concentration et de la méditation et de la non identification au corps. Le mot Samadhi signifie union, totalité, concentration totale de l'esprit. Samadhi c'est la mort du mental, le sujet n'existe plus et se fond dans le soi. Mircea Eliade définit l'état de samadhi de la manière suivante : dans cette méditation, la pensée est délivrée de la présence du moi, car l'acte cognitif "je connais cet objet" ou "cet objet est à moi" ne se produit plus ; c'est la pensée qui est (devient) cet objet.

Mary Lutyens, Krishnamurti, Les années d'éveil, Arista, 1983, p. 184

Mary Lutyens, Krishnamurti, Les années d'éveil, Arista, 1983, p. 252.

Krishnamurti, La vie libérée, Éditions de l'étoile, 1934, p. 46.

Le camp d'Ommen est un lieu où la Société Théosophique se réunit annuellement pour diffuser son enseignement et faire connaître Krishnamurti.

Bulletin de la Krishnamurti Foundation, texte du discours de la dissolution de l'Ordre de l'Étoile, numéro spécial, avril 1986.

Bulletin de la Krishnamurti Foundation, texte du discours de la dissolution de l'Ordre de l'Étoile, numéro spécial, avril 1986.

Krishnamurti, La première et dernière liberté, Éditions Stock 1979, p. 280

Krishnamurti, la flamme de l'attention, Éditions du Rocher, 1987, p. 94.

Association Culturelle Krishnamurti, Le réseau de la pensée, 1985, p. 63.

Krishnamurti, Aux étudiants, Éditions Stock, 1975, P. 138.

Krishnamurti, La flamme de l'attention, Éditions du Rocher, 1987, p. 95-96

Certains textes sacrés, comme les Védas, indiquent que l'homme s'identifie à sa personnalité et qu'il n'est pas cela dans sa réalité profonde. Le sens de l'existence humaine réside dans la prise de conscience de cette ignorance de soi-même afin de laisser apparaître l'essence profonde de l'être humain : ce que ces textes nomment le Soi et qui n'a rien à voir avec le Moi. C'est lorsque l'ego meurt que le Soi peut se révéler à l'homme. Lorsque le Soi est libéré de ses conditionnements l'homme accède à la plus haute connaissance qui est vérité, liberté, amour et joie.

Krishnamurti, Aux étudiants, Éditions Stock, 1975, P. 153..

Krishnamurti, Le vol de l'aigle, Éditions Delachaux et Niestle, 1072, pp. 39-40.

Krishnamurti, Se libérer du connu, Éditions Stock, 1983, p. 36

Krishnamurti, Aux Étudiants, Éditions Stock, 1975, pp. 73-74.

Krishnamurti, La révolution du silence, Éditions Stock, 1971, p. 213.

Krishnamurti, Le réseau de la pensée, Association culturelle Krishnamurti, 1985, p. 15

Krishnamurti, La révolution du silence, Éditions Stock, 1971, pp.186-187.

Krishnamurti, Se libérer du connu, Éditions Stocks, 1983, p. 44

Krishnamurti, Se libérer du connu, Éditions Stocks, 1983, p. 53

Krishnamurti, Aux étudiants, Éditions Stocks, 1975, pp. 62-63

Krishnamurti, Le vol de l'aigle, Éditions Delachaux et Niestle, 1978, p. 130.

Krishnamurti, La première et dernière liberté, Éditions Stocks, 1979, p. 92

André Compte Sponville, De l'autre côté du désespoir, introduction à la pensée de Swami Prajnânpad, Paris, 1997, Editions Accarias, l'Originel, p. 36.

Voir le livre d'Edouard Schuré, Les grands initiés, Paris, 1983, Editions Pocket, n° 2182.

"Pour ma part je loue le détachement avant tout amour"....."Quant à moi, je loue le détachement avant toute humilité"..."Je loue aussi le détachement avant toute miséricorde, car la miséricorde n'est rien d'autre que le fait que l'homme sorte de soi-même vers les misères de son prochain, et de là son coeur se trouve troublé. De quoi le détachement reste dépris et demeure dans soi-même et ne se laisse troubler par aucune chose ; car aussi longtemps quelque chose peut troubler l'homme, il n'en va pas bien pour l'homme. A le dire brièvement : lorsque je considère toutes les vertus, je n'en trouve aucune qui soit à ce point sans faille et capable d'unir à Dieu que ne l'est le détachement"...."Ici tu dois savoir que le juste détachement n'est rien d'autre que le fait que l'esprit se tienne aussi immobile face à toutes vicissitudes d'amour et de souffrance, d'honneur, de honte et d'outrage, qu'une montagne de plomb est immobile sous une brise légère. Ce détachement immobile amène l'homme à la plus grande égalité avec Dieu. Car que Dieu soit Dieu, il le tient de son détachement immobile, et c'est du détachement qu'il tient sa limpidité et sa simplicité et son immutabilité. Et c'est pourquoi, si l'homme doit devenir égal à Dieu, pour autant qu'une créature puisse avoir égalité avec Dieu, il faut que cela se fasse par détachement". Voir le texte de Maître Eckhart, Du détachement et autres textes, traduit par Gwendoline Jarczyk et Pierre-Jean Labarrière, Paris, 1995, Editions Payot & Rivages, pp. 50, 51, 54-55, 56.

Jacques Lacan, Ecrits, Paris, 1971, Editions Seuil, p. 652.

Mary Lutyens, Krishnamurti, les années de l'éveil, 1982, Arista, p. 16

Eric Berne, Analyse transactionnelle et psychothérapie, Paris, 1971, Editions Payot.

Eric Berne, Que dites-vous après avoir dit bonjour ? , 1983, Editions Tchou, p. 175 à 252.

Pierre Bourdieu et J.C. Passeron, Paris, 1970, La reproduction, élément pour une théorie du système d'enseignement, Les Editions de Minuit.

Mary Lutyens, Krishnamurti, les années de l'éveil, 1982, Arista, p. 17

Ibidem

Ibidem

Mary Lutyens, Krishnamurti, vie et mort, 1993, Amrita, p. 76.

Mary Lutyens, Krishnamurti, les années de l'éveil, 1982, Arista, p. 199

Alcyone était le nom que Krishnamurti avait porté dans ses vies antérieures. Ces vies furent rassemblées dans "le voile du temps déchiré" et parurent dans le journal le Théosophist.

Patrick Drouot, Nous sommes tous immortels, Paris, 1987, Editions du Rocher.

Bernard Delafosse, De Krishnamurti à Mère...la même vérité ?, Paris, 1987, Editions Guy Trédaniel, p.41.

 

Voir les travaux de S. Grof, d'E. Kubler-Ross, de R. Moody, de P. Van Eersel mais aussi tous ceux qui traitent du yoga, du bouddhisme, du tantrisme, du zen, du chamanisme, ....

Mary Lutyens, Krishnamurti, Les années de l'éveil, 1982, Amrita, p. 139

Mary Lutyens, Krishnamurti, Les années de l'éveil, 1982, Amrita, p. 170

Mary Lutyens, Krishnamurti, Les années de l'éveil, 1982, Amrita, p. 178

La kundalini, selon la philosophie du yoga, consiste en l'éveil de certains centres énergétiques du corps humain. La kundalini ou feu du serpent, est le centre principal de l'énergie, situé à la base de la colonne vertébrale. Lors de l'éveil de la kundalini une énorme force énergétique est libérée et monte le long de la colonne vertébrale jusqu'au sommet de la tête, brûlant toutes les impuretés restant dans les cakras ou centres énergétiques et permettant d'accéder à l'état de samadhi c'est à dire de faire l'expérience de l'unité cosmique.

Mary Lutyens, Krishnamurti, Les années de l'éveil, 1982, Amrita, p. 182

Il semble que la méditation pratiquée par K à cette époque soit très proche des techniques de méditation orientale alors que le sens de la méditation dont il parlera plus tard dans son enseignement est différent et consiste à être conscient d'instant en instant à tout ce qui est. Il s'agit alors non plus d'une concentration intérieure en vue d'atteindre le silence mental et d'accéder à la connaissance de soi par le surgissement spontané de l'inconscient mais d'une participation attentive à la vie présente permettant d'accéder à la non-séparativité entre l'observateur et l'observé.

Mary Lutyens, Krishnamurti, Les années de l'éveil, 1982, Amrita, p. 191

Mary Lutyens, Krishnamurti, Les années de l'éveil, 1982, Amrita, p. 192

Joëlle Macrez, La montagne tibétaine, livre non publié, pp. 255-256.

Joëlle Macrez, La montagne tibétaine, livre non publié, pp. 265-266

Mary Lutyens, Krishnamurti, Les années de l'éveil, 1982, Amrita, p. 206

M.A.S. pour évoquer Mère, Aurobindo et Satprem, trois personnes ayant consacré leur vie à la mutation physiologique de l'homme. Ce thème sera développé dans le chapitre 4 concernant la vie d'Aurobindo.

Bernard Delafosse, De Krishnamurti à Mère...la même vérité ?, Paris, 1987, Editions Guy Trédaniel, p.57

Bernard Delafosse, De Krishnamurti à Mère...la même vérité ?, Paris, 1987, Editions Guy Trédaniel, p.64

Bernard Delafosse, De Krishnamurti à Mère...la même vérité ?, Paris, 1987, Editions Guy Trédaniel, p.71

Mary Lutyens, Krishnamurti, Les années de l'éveil, 1982, Amrita, p. 206

Ibidem, p. 252.

Ibidem, P. 252.

André compte Sponville, De l'autre côté du désespoir, Introduction à la pensée de Swami Prajnânpad, Paris, 1997, Edition Accarias, l'Originel, p. 38.

Ibidem, p. 274

Ibidem, p. 277.

Le sanyasi est un moine errant en Inde. Il est celui qui a renoncé à tout et qui se consacre uniquement à sa quête intérieure.

Mary Lutyens, Krishnamurti, Les années de l'éveil, 1982, Amrita, p. 278.

Ibidem, p. 291.

Bulletin de la Krishnamurti Foundation, texte du discours de la dissolution de l'Ordre de l'Étoile, numéro spécial, avril 1986.

Bulletin de la Krishnamurti Foundation, texte du discours de la dissolution de l'Ordre de l'Étoile, numéro spécial, avril 1986.

Il semble que ces techniques soient celles pratiquées par les maîtres tibétains. Madame Blavatsky, fondatrice de la société théosophique, avait annoncé, dès 1889, que l'objectif premier de la société théosophique était de préparer l'humanité à la venue du futur "instructeur du monde", qui devait être l'incarnation du Maitreya Bouddha. Mme Blavatsky était très influencée par les maîtres tibétains car elle avait reçu leur enseignement.

Mary Lutyens, Vie et mort de Krishnamurti , 1993, Amrita, p. 31.

L'aura d'une personne désigne le rayonnement émis par le corps émotionnel de celle-ci et qui réunit des caractéristiques personnelles. Peu de personnes sont capables de percevoir l'aura que dégage un être humain ; il semble que Leadbeater avait cette capacité.

Krishnamurti, Carnets, 1988, Paris, Editions du rocher, p. 13.

Ibidem, p. 22

Krishnamurti, après l'expérience de 1925, éprouvera des difficulté à parler de lui en disant "je". Il utilisera plutôt le pronom "il" ou "nous" pour parler de lui-même.

Krishnamurti, Carnets, 1988, Paris, Editions du rocher, p. 69.

Krishnamurti, Journal, 1995, Paris, Editions Buchet Chastel, p.51

Krishnamurti, Journal, 1995, Paris, Editions Buchet Chastel, p.78

Edgar Morin, Introduction à la pensée complexe, 1990, Paris, ESF.