La jeune fille et l'anaconda

(Approche Transversale d'un rêve)

 

Produis ce que la connaissance veut garder

secret, la connaissance au cent passages.

René Char

( à la santé du serpent )

 

René Barbier (Université Paris 8)

 

 

L'Approche Transversale (1), par sa multiréférentialité générale, ouverte à la diversité des sciences anthropo-sociales, à l'interrogation philosophique et au retentissement poétique, est une voie appropriée de compréhension des phénomènes oniriques qu'on se refuse à réduire à des schèmes explicatifs unidimensionnels.

Comme beaucoup d'analystes qui n'ont pas hésité à décrire et faire parler leur rêve (je pense à Freud, bien sûr, mais encore plus à C.G. Jung), c'est un de mes rêves, déjà ancien, que je tenterai d'approcher ici.

Les images du rêve.

La scène se passe en Amérique du Sud, plus précisément au Brésil. Je suis suspendu au dessus d'un ravin au fond duquel coule un rivière. Je suis accompagné d'autres personnes, dont une femme qui paraît être la mère de ma fille. Nous sommes dans une sorte de cabine de téléphérique qui monte vers le sommet d'une montagne. En scrutant le précipice, j'aperçois dans l'ombre un énorme serpent qui se meut lentement en déroulant un à un des anneaux multicolores. Il mesure au moins 20 mètres de long. Je trouve qu'il semble bien dangereux, en particulier si nous devions tomber dans la rivière. J'en parle autour de moi et on me dit que le cas c'est déjà produit plusieurs fois et que les personnes ont été dévorées par le monstre. Je demande alors pourquoi les autorités ne l'ont pas encore tué . On me répond qu'il ne saurait en être question car le serpent, un immense Anaconda, est le dieu vénéré des habitants de ce pays.

Photo Nathalie Grzybek

A ce moment, nous ne sommes plus dans la cabine et tout à coup je réalise que nous sommes tout près du reptile. Ma fille, âgée alors de 14 ans, d'origine indienne par sa mère, s'est approchée du serpent sans que je m'en aperçoive. Je crie qu'elle s'éloigne très vite dès que je m'en rends compte. Je l'appelle, je suis pris de panique. Ma fille ne semble pas avoir la moindre peur. Elle continue à avancer sans m'entendre. Tout à coup le monstre l'enroule dans ses circonvolutions mouvantes et elle disparaît dans ses noeuds. Je me précipite et prenant un couteau recourbé au passage et j'attaque le reptile à la tête. Je lui donne des coups de couteau comme si je taillais un crayon. Je constate que sa gueule béante porte une sorte de dard noir et venimeux et que je risque ma vie. Peu à peu je lui coupe la tête mais apparemment cela ne l'empêche pas de continuer à vivre. Je me réveille alors.

Je pense immédiatement à ce rêve comme d'un "grand rêve", celui qui charrie des "images primordiales" liées aux archétypes, en même temps que des fantasmes archaïques et des états concrets d'existence.

Approche Transversale du rêve

La scène se déroule au Brésil. J'associe en pensant que j'ai plusieurs étudiants sud-américains, en particulier brésiliens, depuis que mon livre sur la recherche-action dans l'institution éducative a été traduit en portugais au Brésil justement (2) . Ma traductrice, Estela dos Santos, une sociologue universitaire de Rio de Janeiro, m'a écrit qu'il "marchait" très bien là-bas. Un des étudiants de mon atelier de D.E.A. de cette année est professeur de sociologie à Rio. Il est venu, en particulier pour travailler avec moi. J'ai pu constater qu'il était très intéressé par l'ouverture mytho-poétique dans laquelle j'oriente mes travaux de recherche-action depuis la parution de mon livre en 1977. Il me propose d'organiser un séjour pour moi au Brésil, avec des conférences dans plusieurs universités (que je réaliserai en 1992). Je lui ait dit "pourquoi pas ?" Comme d'habitude, je ne fais aucune démarche active pour aller ailleurs, dans d'autres pays. Je prends ce qui vient, dans le cours des choses, comme diraient les anciens Chinois.

Je crois que mon rêve sur ce plan manifeste, malgré tout, un certain désir de voir cette possibilité se réaliser. Ma fille vient d'avoir ses 14 ans au mois de mai 1988. Elle est métissée puisque sa mère - dont je suis séparée depuis quelques années - est d'origine indienne ( de l'Inde), mais née à l'île de la Réunion.

Ma fille n'est pas encore nubile, bien que ses formes commencent modestement à pointer. Sa mère et moi nous avons toujours parlé très ouvertement et directement des "choses de la vie" avec elle.

Il me semble que la problématique oedipienne est en jeu, en partie, dans ce rêve. Ma fille avance en âge. Elle est à la frontière de sa féminité. Je viens de faire ce rêve alors que nous étions encore il y a deux jours ensemble à la montagne (d'où le téléphérique que nous avons effectivement pris une fois). Dans le centre où nous logions des activités étaient prévues pour les adolescents, notamment une discothèque qui fonctionnait tous les soirs et le "flirt" était un élément attrayant pour les jeunes gens et jeunes filles présents à cet endroit. Ma fille n'y participait pas encore, préférant rester avec son amie un peu plus jeune qu'elle. Mais je la sens intéressée, à l'écoute des "problèmes" amoureux des jeunes. Elle aime bien les "films d'amour". Consciemment je souhaite qu'elle réalise au mieux son "passage" vers la femme et qu'elle découvre les joies de la sensualité et du plaisir sexuel. Je crois avoir eu une parole libre avec elle depuis longtemps. Ne m'a-t-elle pas accompagné dans mes pérégrinations communautaires dès l'âge de cinq ans ? Je trouve qu'elle est une belle jeune fille et qu'elle fera sans doute, le bonheur de plus d'un garçon dans quelque temps. Pourtant mon rêve montre mon ambivalence par rapport à cette liberté . Ma fille n'a pas peur devant le serpent. Elle est curieuse. Elle n'hésite pas à s'approcher. Elle disparaît sans appeler au secours. Cette scène de mon rêve me rassure sur son équilibre psychique face à ce problème. Inconsciemment je ne la sens pas, pour et par elle-même, en danger. Pourtant, de toute évidence ce serpent phallique avait quelque chose de "venimeux", de dangereux. Ma fille a "fait corps" avec ce serpent, cet "autre extérieur" pour lequel elle peut fusionner et se lier.

Selon la mythologie grecque, Zeus détermina la région de Delphes comme le nombril et le centre du monde. Ce lieu était sous la coupe d'un serpent monstrueux, fils de Gaïa, la déesse Terre, symbole de la démesure des forces naturelles et doué de pouvoirs prophétiques. Apollon, fils de Zeus et de Létô (la Nuit), dieu du soleil et de la lumière, était chargé par son père de purifier et d'harmoniser la nature, la cité et l'homme. Il lui fallait pour cela détruire le monstre qui représentait les forces telluriques. Il tua la "bête énorme et géante" comme dit l'hymne homérique, avec son arc. Elle rendit l'esprit en exhalant un souffle ensanglanté . Alors Apollon dit fièrement: "Maintenant pourris ici sur la terre nourricière des hommes" . Le soleil la fit pourrir en ce lieu même. Depuis on l'appelle Pythô (pourri) et on donne au Seigneur le nom de Pythien, parce que c'est là que l'ardeur pénétrante du soleil fit pourrir le monstre. L'oracle ne vient plus désormais de l'antre de la terre, mais d'Apollon, par pythie interposée (une vierge, porte-parole du dieu). Le python enterré dans "l'omphalos" (pierre cônique indiquant le Centre), a servi à enraciner la matrice du ciel et de la terre, à partir de laquelle s'organisent la complémentarité , l'ordre et la maîtrise du monde. Mais où règne Apollon, dieu de l'ordre, règne aussi Dionysos, dieu de l'anarchie, du désir et des plaisirs sexuels, de la fécondation et de la création. Par le vin et la transe, il fait oublier la souffrance et porte à la lumière ce qui a été caché . Il est le dieu de l'unité et de la pérennité (confusion de l'animal, de l'humain et du divin).

Les pensées qui me viennent à propos de la dangerosité de l'animal, vont des drames multiples qu'engendre nécessairement toute relation amoureuse, surtout à l'adolescence, aux nouveaux dangers que représente le S.I.D.A. aujourd'hui. Est-ce un hasard si, justement, la veille j'avais entendu à la radio que les autorités bavaroises mettaient en garde leurs ressortissants, d'une manière paranoïaque, devant le "french kiss", le baiser profond ? Par aileurs j'ai connaissance dans mon entourage de cas douloureux concernant des adolescents soumis à cette épreuve. Je connais fort bien le problème du S.I.D.A. depuis son origine car la "symbolique du sang" est un de mes thèmes de recherche depuis plus de dix années.

Une fois de plus je me rends compte de l'histoire sociale des rêves. Ces derniers sont toujours plus ou moins pris au piège des fantasmes et de l'imaginaire social de l'époque et de la société considérées. Ils se développent sur une toile de fond qui reste éminemment politique et culturelle. Ainsi l'anthropologue Dorothy Eggan, qui a travaillé longtemps sur la culture des indiens Hopi, décrit dans leurs rêves, la dominante d'un serpent d'eau qui représente l'autorité dans leur mythologie. Les enfants hopi élevés dans ces mythes rêvent donc de serpents et leur interprétation doit être référée à leur culture, en premier lieu, avant d'être fondée sur une symbolique des organes génitaux masculins à la manière freudienne. Des études sur les Zoulous, les villageois du Rajastan , les Noirs de Sâo Paulo, les étudiants de Tokyo et du Kentucky, ont confirmé l'hypothèse d'une signification sociale des rêves. Ces études suggèrent que les rêves sont modelés de deux façons par la société à laquelle appartient le rêveur. En premier lieu, les symboles du rêve peuvent avoir une signification particulière à l'intérieur d'une culture donnée comme c'est le cas du Serpent d'Eau dans la culture hopi. Il ne s'agit donc pas toujours d'une réactualisation d'un "archétype" jungien venu d'un "inconscient collectif" si le rêveur connaît le mythe.

En second lieu, on peut soutenir que le contenu latent du rêve est en partie modelé par la culture du rêveur dont les tensions spécifiques, les conflits, les anxiétés, varient d'une société à une autre. Ainsi les Américains rêvent davantage que les Japonais qu'ils arrivent en retard à des rendez-vous ou qu'ils sont embarrassés d'être vus nus. Par contre les Japonais rêvent plus que les Américains d'être attaqués. Dans les rêves on doit voir s'exprimer, au niveau du contenu latent, ce qui est de l'ordre d'une répression culturelle et pouvoir en faire l'Histoire (3). Il se peut également que ma crainte du passage de ma fille vers cet autre monde des femmes, soit l'expression d'un sentiment refoulé de "perte". Ma fille est en train de m'échapper. Elle va vers le large d'elle-même, vers son horizon sexué et maternel, vers l'Autre qui ne sera pas moi. Le serpent l'a "engloutie" dans ses anneaux sans qu'elle appelle à l'aide. J'ai eu peur, mais pas elle.

Et me revient en mémoire le tendre poème de René Char intitulé compagnie de l'écolière dont j'ai médité plus d'une fois les retombées psychologiques et existentielles (4).

 

Je sais bien que les chemins marchent

Plus vite que les écoliers

Attelés à leur cartable

Roulant dans la glu des fumées

où l'automne perd le souffle

Jamais douce à vos sujets

Est-ce vous que j'ai vu sourire

Ma fille ma fille je tremble

 

N'aviez-vous donc pas méfiance

De ce vagabond étranger

Quand il enleva sa casquette

Pour vous demander son chemin

Vous n'avez pas paru surprise

Vous vous êtes abordés

Comme coquelicot et blé

Ma fille ma fille je tremble...

 

Mais je suis également par identification, une partie de ma fille. Elle représente pour moi inconsciemment, à la fois la partie féminine de ma personnalité et l' "Enfant qui joue le Jeu du Monde" comme dit Heraclite (fragment 52).

Sous l'angle mythique, le serpent est vraiment une figure archétypale de la connaissance des profondeurs de l'être. Il est "un des symboles les plus importants de l'imagination humaine (...) Le serpent est le triple symbole de la transformation temporelle, de la fécondité, et enfin de la pérennité ancestrale" (Gilbert Durand) (5). Peut-être représente-t-il le symbole même de ce "Pli de l'être et de l'étant" dont parle Heidegger. En tout cas le serpent paraît être, de tous les animaux, celui dont la symbolique est la plus riche. Une étude sur ce thème montrera ainsi le serpent comme symbole :

¥ chtonien,

¥ de connaissance et de sagesse,

¥ du mal,

¥ de fertilité , de renaissance, d'immortalité ,

¥ funéraire,

¥ ancêtre mythique,

¥ des serpents des sources et des eaux,

¥ de la lune,

¥ de protection,

¥ sexuel,

¥ de guérison (caducée),

¥ de divers symbolismes du serpent

sans compter tous les symbolismes du dragon et de celui de tel ou tel être mi-humain, mi-serpent (6).

Quant à l'image de ma fille, il s'agit vraiment de cette partie de moi-même qui représente le pôle anima.

Pôle de la nuit, de la courbe, de l'épaisseur, des frondaisons, de l'eau courante, du plus profond, du plus obscur , du plus terrien.

Pôle du silence, du seuil, de la faille, de la blessure.

Pôle de l'enlisement, de la totalité close, de l'étouffement, de l'indifférenciation, de l'indistinct.

Pôle du secret, du mystère, du volcanique, de la force crocheteuse des profondeurs.

Pôle de la sensualité diffuse, de l'orgasme au long cours, du cri qui pénètre tout.

Pôle de la fusion, du don intégral de soi, de l'espérance pour rien, de l'extase et de la transe.

Je n'ai commencé à reconnaître, vraiment et consciemment, ce pôle anima que vers l'âge de 35 ans (j'en ai près de 60 maintenant). Sans doute n'était-il pas encore complètement intégré à l'époque du rêve , en équilibre avec le pôle animus plus aérien, plus ensoleillé , plus jupiterien. Sans doute fallait-il encore quelques secousses existentielles particulièrement tragiques ? Le sera-t-il un jour d'ailleurs ? Notre culture n'est-elle pas exclusivement celle de Prométhée, laissant dans l'ombre Epiméthée, son double essentiel comme aimait à le rappeler I. Illich à la fin de son ouvrage sur la "société sans école" (7) ? Sans entrer dans une étude approfondie d'Anima et Animus, comme l'ont tentée Emma Jung et James Hillman (8), n'oublions pas que tout processus d'individuation réussie passe par l'articulation de ces deux pôles de la psyché, dans une sorte de conjonctio oppositorum.

L'anima représente la composante féminine de l'homme mais aussi l'image qu'il porte en lui de la femme en général, autrement dit, elle représente l'archétype féminin qui s'exprime, en particulier dans le mythe de la femme-cygne. Vivre son anima consiste à s'ouvrir et à être de plus en plus disponible à ce qui vient, sans chercher immédiatement des armes pour se défendre. Anima symbolise la réceptivité à ce qu'il y a de plus mystérieux dans la vie. Dans mon rêve, ma fille (mon anima) se présente "désarmée" devant l'Anaconda, le Serpent-Dieu. Elle se livre sans angoisse et "disparaît" en son sein. A noter que le serpent de l'avale pas. Il la capte dans sa mouvance reptilienne, dans son monde aquatique, dans sa nuit d'étoiles de mer.

Dans un autre de mes "grands rêves", après avoir affronté la mort terrible en la personne d'un immense Chevalier noir, je me retrouvai tout-à -coup au milieu des étoiles du ciel, dans une nuit bleutée, avec le sentiment d'être l'espace même, l'Univers tout entier, au plus juste d'une joie sans pareille. J'écrivis le lendemain un de mes poèmes les plus "mystiques" à partir de ce rêve.

 

Univers,

 

 

Roulement presque nu à l'intérieur de soi.

Petite bête de lumière.

Tempête de seconde en seconde.

 

Univers,

 

D'abord une étendue d'eau et de nuitée.

 

Echo venu d'un coquillage

qui ne dira jamais son nom.

 

Profondeur du printemps.

Silence de l'hiver.

 

Univers,

 

Un jour je m'habillai de toi-même

derrière l'Homme noir démantelé.

 

Beauté en chaque région.

Bonté en toute chose.

 

Immensité de la quiétude posée là

sur un seul point.

 

Vieillesse et Jeunesse à jamais réunies

sous la vague.

 

Univers,

 

Presque une bulle d'air à la surface

de l'Ailleurs.

 

Changements et chaos, mouvances et stabilités

dérisoires.

 

Tout est Rien.

 

Les siècles passent comme des éponges.

 

Le feu se nourrit de l'eau.

La terre n'est qu'une branche de l'air.

 

Univers,

 

Inutile de te parler.

Tu es la porte derrière chaque mot,

l'imperceptible frontière, le vol d'un papillon.

 

Univers

dans une poignée de mains

quand vient la longue douleur de ne plus rien savoir.

 

Quand le dernier être aimé a disparu dans tes sillons.

 

Quand la solitude arrache le bleu des images.

 

Univers impensé et pourtant perçu

comme une trappe dans le futur.

 

A mi-chemin de toute trace.

Derrière le bruit.

Au coeur de l'élan.

 

Univers

pareil à l'enfant qui danse

au son d'un pipeau.

 

Univers,

Confiance

dans ce qui nous arrive.

 

Je suis toi à même le jour.

Tant d'ombres font des pirouettes

dans l'espace d'une vision.

 

Je pars à l'aventure avec en guise d'oranges

le mot amour et l'Invisible.

 

(publié dans L'Approche Transversale, l'écoute sensible en sciences humaines, Anthropos/Economica, 1997)

 

"L'anima étant la partie féminine de l'homme, elle possède justement cette réceptivité et cette liberté vis-à -vis de l'irrationnel ; pour cette raison elle est considérée comme l'intermédiaire entre l'inconscient et le conscient. Ce comportement féminin joue un rôle important chez l'homme créateur" (9).

Depuis longtemps je sais que "l'anima représente la relation à la source de vie se trouvant dans l'inconscient" ( p.39). E. Jung note l'importance relative du serpent dans beaucoup de mythes et de contes, avec une connotation d'anima (p.51). La figure la plus impréssionnante de la littérature moderne qui montre l'anima élémentaire possèdant en même temps les caractéristiques d'un serpent et celles d'un fauve est l'Antinéa du roman de Pierre Benoit, l'Atlantide. Elle possède la beauté de Vénus, l'intelligence du serpent et la cruauté d'un animal féroce. Elle exerce une puissante fascination sur tous les hommes de son entourage qui sont tous anéantis par leur amour et transformés en statues placées dans un mausolée approprié . Antinéa est l'anima destructrice, partie négative de l'archétype féminin. C'est pourquoi "L'homme doit se confronter à son anima personnelle, sa propre féminité et celle-ci doit l'accompagner et le compléter mais elle ne doit pas le dominer" (10) . Dans ce cas nous rejoignons les dangers d'une pulsion fusionnelle archaïque bien dégagés par l'approche freudienne dans son éclairage de "l'inquiétante fraternité originaire" comme dit Blaise Ollivier (11). Peut-être perçoit-on là, l'ultime danger d'absorption, de confusion ontologique pour l'individu déstructuré . Ainsi Monsieur Voisin, le héros de Gros Câlin, roman d'Emile Ajar (1974), employé d'administration, célibataire, élève chez lui un serpent python de deux mètres vingt, dénommé Gros Câlin. Un serpent "très attachant" et très "liant" qui réalise, par là même, la possibilité d'une identification-fusion et d'un attachement-liant dans cette "forteresse vide" que constitue le moi défaillant de Voisin, comme le pense Pierre Tap (12).

L'Anaconda divin et le "dieu inconscient".

Ce rêve me parle d'une inclination présente chez moi depuis mon enfance rêveuse dans une famille ouvrière très anti-cléricale et plutôt anarchisante. Je n'ai jamais vraiment pu m'exprimer sur cette tendance dans ma famille. Je sentais beaucoup trop d'hostilité, souvent justifiée sociologiquement, envers une classe sacerdotale alliée de la classe sociale dominante. De même que Jung n'osait pas raconter ses rêves de mort-passage à Freud, de crainte de le voir immédiatement entrer dans une interprétation péremptoire et obsessionnelle (13) , je ne pouvais parler de mes premières interrogations métaphysiques à mes parents, sachant à quel point ils étaient hostiles à toute ouverture sur ce plan (14) .

Je n'ai reçu aucune éducation religieuse et je ne suis pas baptisé à ce jour, comme le sont la plupart des gens de ma génération. Pourtant, à la suite d'une lecture de Pascal pendant mon adolescence, j'ai commencé à me former aux diverses spiritualités humaines, sans exclusive. Je reconnais, pour ma part, le bien-fondé de la position théorique, fortement argumentée, de Mircea Eliade qui affirme que le sens du sacré n'est pas une étape de l'évolution de la conscience mais une structure fondamentale de celle-ci. Faut-il parler d'un dieu inconscient comme le propose le psychanalyste Victor Frankl (15) ou de cet humanum et d'un état monachal fondamental dont le moine serait l'archétype comme Raimon Panikkar (16)?

On sait que pour Sören Kiergegaard "L'homme est une synthèse d'infini et de fini, de temporel et d'éternel, de liberté et de nécessité, bref une synthèse" (17). L'homme intérieur poursuit une évolution spirituelle qui est un appel de l'être dont les textes sacrés font état: "L'Eternel m'a appelé dès ma naissance" (Isaïe,XLIX,1),

"Je t'ai appelé avant que tu me connusses"" (Isaïe,XLV,4),

"Yahwé m'a appelé dès le sein de ma mère: il a prononcé mon nom"(Jérémie,I,5).

De même que selon le poète l'homme doit trouver son vrai lieu, il a également à trouver son vrai nom, son nom secret qui n'est pas son nom patronymique. D'aucuns peuvent penser que "trouver son vrai nom" consiste à découvrir celui de son désir et à l'assumer. La vérité de l'être devient celle de cette réalisation, ou de son assomption. Je partage ce point de vue à condition de signifier par le terme désir un mystère qui ne saurait être réduit à un univers simplement libidinal-sexuel. Il s'agit du Désir d'individuation, d'autorisation spirituelle, de réalisation du Soi, dans les épreuves de la vie. Je le nomme "autorisation noétique". Il s'agit là d'un pari (au sens pascalien) car personne ne pourra jamais prouver scientifiquement la vérité d'une présence essentielle du Soi ou, au contraire, de son absence. Je fais pourtant l'hypothèse que parier sur sa présence et sur sa possible assomption est psychothérapeutiquement et ontologiquement bénéfique pour la personne-en-devenir.

Le poète, en particulier, est attentif à cet appel : "Ce que tu cherches, cela est proche et vient déjà à ta rencontre" écrit Hölderlin, même si, comme dit G. Bachelard : "dans l'homme tout est chemin perdu".

Cet appel se réalise dans une "conversion" qui est un véritable bouleversement de l'être, parfois fulgurant, parfois progressif et imperceptible. "Ce retournement des racines provoque une nouvelle alimentation intérieure et extérieure et une nouvelle vision de l'existence; il modifie les rapports avec autrui. Le "converti" va peu à peu saisir ce qui convient à son être nouveau. Sa bouche retirée du terreux happe une nourriture subtile. Tout est inversé, le haut apparaît désormais le bas et la droite la gauche" (Marie-Madeleine Davy) (18). Cette conversion intime reste le plus souvent secrète et singulière, dépourvue de clé pour autrui si ce n'est la clé du sourire.

Le Serpent, sur ce plan d'individuation, est un symbole exemplaire: "Le Serpent symbolise le Chaos, l'amorphe, le non-manifesté. Le décapiter équivaut à un acte de création, au passage du virtuel et de l'amorphe au formel. On se rappelle que c'est du corps du monstre marin primordial, Tiémat, que le dieu Marduk a faconné le monde" affirme Mircea Eliade (19).

Il existe d'innombrables variantes rituelles de l'engloutissement par un monstre, comme le note encore M. Eliade dans un autre texte (20). Cet engloutissement dans un monstre marin symbolise la mort d'une part, mais également la ré-intégration d'un état pré-formel, embryonnaire : "Autrement dit, nous avons affaire à un double symbolisme : celui de la mort, c'est-à-dire de la fin d'une existence temporelle, et par conséquent, de la fin du Temps - et le symbolisme du retour à la modalité germinale, qui précède toute forme et aussi toute existence temporelle." (M. Eliade, op.cit. p.273).

Le Serpent est dans l'eau, au fond d'un ravin . L'eau est elle-même éminemment symbolique. Les anciens Grecs croyaient que toutes les eaux sortaient des profondeurs de la terre où circulaient les grands fleuves souterrains l'Achéron et le Cocyte, et où se trouvait aussi le Styx. Le maître de ces eaux était Hadès, dieu souverain du monde d'en bas où toutes les sources prenaient naissance. De ce monde souterrain et sacré dépendaient les mariages, les guérisons et les "renouvellements de vie". Le noir Styx pourtant était le pays des morts. Boire son eau entraînait la mort, mais pouvait aussi rendre immortel si on la buvait certains jours. L'eau est en relation avec les états nocturnes de l'âme, l'image de l'inconscient collectif. En Egypte pharaonique, l'eau du Nil, "c'est l'eau originelle venue de Noun, le père de l'Univers et père des dieux eux-mêmes. Noun étant le réceptacle de l'eau créatrice de toutes choses, l'eau portée en procession, qui est aussi le feu, symbolise l'inconscient collectif, dans lequel le côté "eau" représente la matrice des images et des intuitions symboliques et le côté "feu" la qualité émotionnelle" (Marie-Louise Von Franz) (21) .

L'enfant merveilleux et l'enfant divin.

Cette enfant qui va d'un pas tranquille vers l'anaconda réveille en moi des figures archétypales : celles de l'enfant divin et celle plus psychanalytique de l "'enfant merveilleux" (S.Leclaire). Rappelons, avec Ch. Kerenyi, dans son étude sur l'enfant divin à travers les mythes, que "l'enfant divin qui se sent chez soi dans la solitude de l'élément originel, le prototype de l'orphelin prodigieux se présente dans toute la plénitude de sa signification quand le théâtre de son épiphanie est l'eau" (Jung/Kerenyi) (22) .

Ainsi l'enfant divin que rencontre Mârkendaya, l'ermite éternellement jeune, dans le récit se trouvant dans le Mârkandeyasamasyâparvan du Mahâbhârata, c'est le dieu de Tout, Nârâyana "celui qui a les eaux pour lieu de séjour" (p.65). Cet enfant divin est sorti d'un oeuf qui s'est formé dans les eaux de l'origine et du premier début, dans le Néant. Il repose sur le dos de monstres marins et vogue dans le calice de fleurs aquatiques : "c'est l'enfant originel dans la solitude originelle de l'élément originel" (p.69).

Thalès le premier philosophe grec faisait tout venir de l'eau, comme Homère qui qualifiait l'Okéanos tantôt de "source originelle des dieux", tantôt de "source originelle du Tout".

Dans la tradition hindoue, l'enfant originel qui reçoit le nom du dieu Vishnu, est en même temps poisson, embryon et corps maternel.

La mythologie grecque connaît un "poisson" identique, qui est en même temps porteur d'enfants et de jeunes gens et représente l'aspect transformé d'un enfant divin. Les Grecs le nomment "l'animal-utérus". Cet être vivant très vénéré est le dauphin, la bête sacrée d'Apollon. L'enfant - Eros - le chevauche une fleur dans les cheveux. Gageons qu'un film fort prisé dans les années récentes : "le Grand Bleu", qui relate l'attirance quasi religieuse d'un homme depuis son enfance pour la mer et les dauphins, présente une connotation mythique de ce type, sans doute inconsciente chez la plupart de ses admirateurs.

Sous cet angle, la petite fille de mon rêve est une enfant divine qui va faire corps, faire "un", avec le Serpent d'eau, symbole d'une Totalité mouvante et chtonienne, parfois dangereuse en tant qu'âme de l'instinct. L'enfant de mon rêve s' "abandonne" au monstre. Or, comme l'écrit encore Kerenyi, "l' "enfant" signifie quelque chose qui grandit à l'indépendance. Il ne peut devenir sans se détacher de l'origine : l'abandon est donc condition nécessaire et non seulement syndrome" (p.128). Ce qui devrait provoquer chez elle une panique incommensurable, comme dans la nuit des tribus du Mount Eglon, l'être de l'obscurité Ayik, le "faiseur de peur" se glissant sous la forme de serpents géants, n'engendre aucune angoisse chez ma fille.

L'Imaginaire Social a repris et accentué la puissance quasi magique de l'enfant dans une amplification idéalisante, notamment après la deuxième moitié du XIX° siècle, comme le montre l'analyse de la littérature pour enfant de cette période. Dans son grand livre Marie-José Chombart de Lauwe en retrace les traits typologiques : enfant authentique, non socialisé, au corps simple ; enfant présent, libre, vrai et exigeant ; enfant capable de communiquer directement avec les êtres et les choses ; enfant secret, apparemment indifférent (23) . Par le regard, le sourire, la main, le sommeil, la voix, l'enfant idéalisé manifeste sa particularité existentielle. "L'enfant, c'est l'homme authentique, l'humanité à son origine perçue comme plus belle, plus vraie que la société actuelle telle que l'ont faite les adultes" (p.48)

Il est significatif que le thème de l' "enfant symbole d'un Paradis antérieur" ne varie quasiment pas de 1850 à nos jours, à travers la littérature analysée. Tout se passe comme si à l'origine, il y eut une première vie humaine : un être pur, simple, vrai, non encore déformé par la société, inculte et sauvage, innocent parce qu'inconscient du bien, du mal, ignorant des préjugés et des lois, doué "d'autres" dons, ouvert à un "autre monde". L'enfant reste le seul être proche de cette image originelle et c'est la raison pour laquelle il ne peut grandir. Il reste enfant éternel (le Petit Prince), il meurt ou il subit une mutation douloureuse. "Dans le langage du mythe, la première forme d'une chose est généralement la plus significative, et elle explique sa nature. Le personnage de l'enfant donne l'espoir de récupérer, de recréer les origines. Porteur de puissance, comme tout personnage mythique, et de valeurs qui ont fait jadis le bonheur de l'humanité première, ou autrefois de chaque homme, on en fait un guide, une voie, afin de tenter de recouvrer ces valeurs" (24).

Par ailleurs l'enfant idéalisé est un enfant qui est attiré par le monde étrange, lointain, "autre". Il est l'aventurier par excellence qui attend quelque chose mais sans vraiment savoir quoi. Il est l'enfant enlevé, l'enfant ravi (au deux sens du terme). L'enfant est, d'autre part, l'enfant confiant : "un enfant qui dort dans les bras d'un adulte, donne une image de confiance absolue, d'abandon total" . Cette confiance va de pair avec un besoin de s'affirmer de s'affranchir du poids des exigences de l'adulte. Dans la dialectique mythique, l'enfant authentique est l'anti-adulte emprisonné dans son rôle social ou familial, sa classe, ses normes, ses peurs, ses mesquineries : "l'enfant ne s'est pas limité, il n'a pas choisi, le monde lui apparaît donc dans toutes ses dimensions, sans oeillères. Il est hors du temps. De plus, parfaitement naturel, il n'y a chez lui que pureté..." . L'enfance paraît l'état où l'angoisse et la contrainte n'ont pas de prise. Sa façon d'exister échappe à la conscience du temps et à celle des règles. Comme le petit Jean (Giono), l'enfant n'a pas peur du serpent, mais, au contraire, semble le comprendre : "Je voyais monter derrière sa peau sa colère, sa peur, sa curiosité, et peut-être un peu de cette tendresse que - je l'ai su plus tard - tous les serpents ont pour les hommes"(...) "La vieille hostilité des hommes et du serpent semble se transformer et s'inverser dans la pensée poétique et mythique sur l'enfance" (25). Ainsi également l'enfant symbolique, le Petit Prince de Saint-Exupéry, dialogue avec le serpent, signe de mort, et comprend son langage.

Mais l'enfant de mon rêve est aussi une "jeune fille" puisqu'il s'agit de ma fille âgée de 14 ans. Une jeune fille à "initier".

A la réflexion, mon rêve a grandement à voir avec les divers mythes qui tournent autour des rites de puberté dans les multiples cultures humaines. Mircea Eliade a admirablement montré que , sur ce point, les rites féminins et masculins de puberté appartiennent à deux sphères autonomes et quasiment en tension dialectique. Les initiations des jeunes filles sont commandées par un mystère qui leur est naturel, l'apparition de la menstruation, avec tout ce que cela implique dans l'univers de la pensée primitive : purification périodique, fécondité, puissance curative, force magique,etc. : "il s'agit, en somme, de prendre conscience d'une manière "naturelle" et d'assumer le mode d'être qui en résulte, le mode d'être de la femme adulte. L'initiation ne comporte pas, comme chez les garçons, la révélation d'un Etre divin, d'un objet sacré (le "bull-roarer") et d'un mythe d'origine ; bref, la révélation d'un évènement qui s'est passé "in illo tempore" qui fait partie intégrante de l'histoire sacrée de la tribu, et, par là même, appartient à la "culture" et non plus au monde naturel...L'initiation constitue pour les garçons, l'introduction dans un monde qui n'est plus "immédiat" : le monde de l'esprit et de la culture" (26).

Dans ces mythes et rites d'initation pubertaire, la figure archétypale du Serpent intervient souvent (27) . Le mythe d'initiation des aborigènes australiens, repris de l'anthropologue R. M. Berndt par M. Eliade, me semble intéressant à noter dans le cadre d'une signification mythique de mon rêve : Dans le Temps du Rêve, deux soeurs, Wauwalak, dont l'aînée venait d'accoucher, sont parties vers le Nord. Ces deux Soeurs sont en réalité des Mères. Le nom du culte, Kunapipi, se traduit par "Mère" ou "Vieille Femme". Après un long voyage, elles se sont arrêtées auprès d'un puits, se sont fait une hutte, ont allumé le feu et ont essayé de cuire quelques animaux. Mais les animaux s'enfuyaient du feu et allaient se jeter dans le puits. Car, expliquent maintenant les aborigènes, les animaux savaient qu'une des Soeurs, impure à cause de ses couches récentes, ne devait pas s'approcher du puits où se trouvait le Grand Serpent Julunggui.

En effet, attiré par l'odeur du sang, Julunggui sortit de son repaire souterrain, se dressa menaçant - ce qui provoqua les nuages et les éclairs - et s'approcha de la hutte. La soeur puinée essaya de l'éloigner en dansant, et ces danses sont réactualisées durant le cérémonial Kunapipi. Finalement, le Serpent enveloppa de salive la hutte où se trouvaient les deux Soeurs et l'enfant, et l'engloutit, se dressant ensuite tout droit, la tête vers le Ciel. Peu de temps après il vomit les deux Soeurs et l'enfant. Mordus par des fourmis blanches, ils revinrent à la vie - mais Julunggui les engloutit de nouveau, et cette fois pour de bon. (28) Ce mythe, alliée avec celui de la Korè indonésienne déjà cité, éclaire mon rêve d'une façon prémonitoire : mon inconscient ne m'annonce-t-il pas que ma fille va, dans les jours prochains, devenir une "jeune fille" ? et que je me retrouverai aux prises avec les problèmes de cet âge dont, comme le montre ma réaction dans le rêve, je me passerais bien. D'autant que je sais à quel point la présence paternelle pour la fille est d'une importance capitale, récemment reconnue (29) .

La jeune fille divine

La Jeune fille divine est une autre forme de l'archétype. étudiée par Charles Kerenyi. Sous la forme d'Aphrodite Anadyomède qu'évoque le tableau célèbre de Botticelli, elle apparaît comme venant de la haute mer, portée par les vents, sortant d'un coquillage : jeune fille originelle.

Dans son état virginal elle est la Korè chez les Grecs. Perséphone appelée la Korè ou Pais par excellence cueillait des fleurs au parfum captivant quand elle fut enlevée par le maître du royaume de la mort. Au bord d'un autre monde, elle est enlevée pour "une autre vie" et le ravisseur, le roi des enfers, représente le fiancé ou l'époux terrestre dans une vision réductrice et allégorique.

En sens contraire elle est vénérée comme reine des morts : "la perte de la virginité et le passage de la frontière de l'Hadès sont des allégories équivalentes : l'un peut être mis à la place de l'autre, et vice versa" (30).

Dans un autre mythe de jeune fille divine, une Korè indonésienne, Rabié, que ses parents ne voulaient pas donner en mariage à Touwalé, l'homme-soleil, et qu'ils avaient remplacée sur la couche nuptiale par un porc tué, il est dit que la jeune fille sortit du village et posa le pied sur une racine d'un arbre. Celle-ci s'enfonça lentement dans la terre entraînant Rabié avec elle. Malgré tous les efforts qu'elle fit, elle ne put sortir de terre et s'enfonça toujours plus bas sans que les villageois puissent la secourir:

"C'est Touwalé qui est venu me prendre" dit-elle à sa mère, "égorgez un porc et célébrez une fête, car je meurs maintenant. Quand dans trois jours il fera nuit, regardez tous vers le ciel, et là je vous apparaîtrai sous forme de lumière..."

Les parents firent ce qui était demandé par la jeune fille et le troisième jour regardèrent le ciel. C'est alors que pour la première fois la pleine lune se leva à l'Orient (31) .

Je pense à ce mythe à propos de la jeune fille de mon rêve, les anneaux du serpent évoquant pour moi les racines de l'arbre en question et l'engloutissement étant semblables. Nous sommes d'ailleurs là en présence également d'un autre mythe, celui du Dieu-lieur et du symbolisme des noeuds, étudié par M. Eliade (32) .

Qui donc sera le Touwalé potentiel de ma fille ? et est-ce que quelque chose en moi résiste inconsciemment à la "donner" au prétendant malgré ma conscience claire d'une attitude libertaire ? Et le mythologème du rapt de la Korè dans les mystères d'Eleusis, avec son rituel dansé rappelant la danse du labyrinthe, a-t-il à voir avec l'ondulation captivante de mon Serpent onirique ? Pour C. G. Jung la Korè "correspond, dans la psychologie, à ces types que j'ai désignés d'une part par les noms de "Soi" ou "personnalité sur-ordonnée, et d'autre part par Anima" et Jung de préciser "Fréquemment la figure de Korè, comme aussi celle de la mère, glisse dans le règne animal ; ses représentants les plus fréquents sont le chat, parfois le serpent ou l'ours, ou bien un monstre infernal, c'est-à-dire un être dans le genre du crocodile, de la salamandre ou d'un saurien. La candeur de la jeune fille l'expose à tous les dangers possibles, par exemple à être dévorée par des monstres ou être immolée rituellement comme une bête de sacrifice"" (33) .

Contrairement au mythe de la Korè indonésienne, ma jeune fille n'appelle personne, ni sa mère, ni son père, ni d'autres gens. Elle paraît tranquille et sans angoisse devant son destin. Serait-elle la représentation de mon "anima" suffisamment intégrée à l'animus pour être devenue "sophia" porteuse de la sagesse du Soi ?

Une autre ouverture interprétative moins glorieuse, plus modeste et plus réaliste viserait à considérer mon rêve sous l'angle de "l'enfant merveilleux" au sens de la psychanalyse freudienne avec Serge Leclaire (34) .

L'enfant ne représente-t-il pas pour les parents un sempiternel vecteur de leur désir inconscient ? Tout ce qui leur manque, et leur manquera à jamais, la béance qui, au coeur de leur être fortifie sans cesse leur désir de complétude, demande, exige une réalisation, même tardive, du fait de leur progéniture. L'enfant merveilleux ou l'enfant catastrophe peut-il échapper à cette imposition fantasmatique ? Connaîtra-t-il un jour son propre désir sous l'avalanche des images parentales ? Et cette revendication personnifiante n'engendrera-t-elle pas une cassure affective presqu'insupportable pour l'enfant comme pour les parents ? l' "enfant authentique" dont j'ai parlé dans la foulée de M-J. Chombart De Lauwe n'est-il pas un "enfant merveilleux" pris au piège de l'imaginaire social d'une époque et d'une société considérée , c'est-à-dire également inscrit dans l'imaginaire des parents ? Aujourd'hui on nous parle volontiers des "enfants divins". Que de films à grand spectacle à ce sujet! Les magazines de grande diffusion font facilement leur gros titre avec lui. Que nous les nommions des "tulkus" tibétains - ces enfants prétendument être des ré-incarnations de maîtres spirituels récemment décédés - ou que nous les appelions "Thérèse" (de Lisieux) ou "Bernadette" (Soubirous) dans des films récents.

Voire même, d'une façon plus existentielle, plus laïcisée, mais non moins porteur "d'autre chose", que nous dressions le portrait d' "un enfant de Calabre" destiné mystérieusement à la course à pieds comme dans le film de Commencini, l' "enfant divin" est toujours présent dans les figures variées de l' "enfant merveilleux".

L'enfant de mon rêve n'est-il dans ce cas que la figure idéalisée de ce désir du Tout-Autre omnipotent, complet, sans faille, transparent, qui m'habiterait et viendrait prendre possession de l'image de ma fille ? Le rêve m'indiquerait-il que j'exige inconsciemment de ma fille qu'elle réalise un désir de totalité sans totalisation, d'enfermement matriciel et étoilé, dont je ne suis pourtant pas capable dans ma vie consciente et lucide ? Suis-je pris dans les rets d'un défaut fondamental (Michael Balint) dont je n'arrive pas à faire le deuil et dont ma fille risque de faire les frais ? N'est-elle que la projection rêvée d'un idéal du moi emberlificoté avec ce désir d'éternité dont parle Fernand Alquié (35) ? La question reste ouverte même si je dois avouer, après réflexion tranquille, que je n'y crois pas trop. Je penche plutôt vers le concept de "surenfance" développée par G. Bachelard qui reste, à bien des égards, mon maître de sagesse, comme pour beaucoup de poètes.

Pour lui l'enfance se déroule en deux temps et sur deux plans. Nous vivons tout d'abord notre enfance réelle, celle que notre entourage nous impose et dont nous parvenons imparfaitement à nous souvenir sur un plan surtout anecdotique. C'est une enfance, en général, coupée du cosmos, non reliée, du fait de l'éducation. C'est plus tard, dans le troisième âge que l'enfance revient pour prendre conscience d'elle-même comme accueillante au monde et directement plongée dans les matières élémentaires qui nous environnent et nous constituent.

Cette surenfance est une conquête de la joie et de la souffrance. Bachelard cite à ce propos Victor-Emile Michelet méditant l'oeuvre de Villiers De L'Isle-Adam : "Hélas ! il faut avancer en âge pour conquérir la jeunesse, pour la délivrer des entraves, pour vivre selon son élan initial." (36)

Rien, pour autant, ne remplace une enfance heureuse, comme ce fut le cas, vraisemblablement pour Bachelard. Fritz Perls qui n'a pas eu la même chance, reste marqué par un traumatisme d'enfance malheureuse toute sa vie, malgré son imagination psychothérapeutique. Cette conquête ne pourra jamais remplacer la vraie jeunesse, mais elle nous fait voir la vie avec un véritable troisième oeil que seuls quelques sages, ou quelques poètes, savent mettre en relation avec l'Ouvert. Grâce à "la poético-analyse" nous rêvons en images et réinventons ainsi notre enfance. Il s'agit d'une rêverie et non d'un rêve non maîtrisable : "alors que le rêveur de rêve nocturne est une ombre qui a perdu son moi, le rêveur de rêverie qui est un peu philosophe, peut, au centre de son moi rêveur, formuler un cogito. Autrement dit, la rêverie est une activité dans laquelle une ligne de conscience subsiste. Le rêveur de rêverie est présent à sa rêverie"" (37) .

Bachelard ignorait sans doute que les maîtres de sagesse sont capables de diriger leurs rêves nocturnes ("rêves lucides") et même que certains pensent qu'un être pleinement réalisé, totalement unifié, ne rêve plus (c'était l'attitude de Krishnamurti ). Sans jouer à "faire l'enfant" je suivrais Georges Jean lorsqu'il écrit que "la subtile dialectique Bachelardienne "pour retrouver l'enfance" apparaît en quelque sorte comme une méthode par laquelle l'homme pourra éviter le "meurtre" de l'enfant qu'il fut" (38).

Alors les archétypes revivent parce qu'ils sont l'enfance même ; le feu, l'eau, la lumière font partie des rêveries de l'enfance : "Dans nos rêveries vers l'enfance, tous les archétypes qui lient l'homme au monde, qui donnent un accord poétique de l'homme et de l'univers, tous ces archétypes sont, en quelque manière, revivifiés" ( Bachelard) (39) . Les poètes sont, sans cesse, touchés et inspirés par ces thèmes (40) .

En vérité, il faut bien l'avouer, passer un été avec Bachelard (et avec Jean Lescure qui a écrit ce livre remarquable) (41) nous relie au centre de nous-mêmes car si le sage est le futur du poète, le poète est l'enfance du sage. Une enfance retrouvée, réinventée plutôt, dans le jaillissement des images primordiales où se dessine l'expressivité mythique de l'humanité. Dans la luminosité Bachelardienne, mon rêve prend une coloration fruitée et s'ouvre, à mes yeux, sur un avenir de lavandes.

Retentissement poétique

 

Il est des jeunes filles

qui rôdent près des lacs,

Sans prendre garde aux êtres

Qui prolongent la vase.

 

Elles se défont aux rives,

Penchées comme des saules,

Et lissent leurs cheveux clairs

Au dessus des eaux noires.

 

Elles plongent dans les reflets,

Elles échangent leurs joies,

A mi-chemin du ciel

Et de la mer étale.

 

Elles versent leurs saisons

Au lisse de l'instant.

Leur rire est une amande

Dans la crypte du jour.

 

Elles cueillent sous les roseaux

La félure de l'eau vive

Pour faire danser leurs rêves.

Quelque chose a bougé au creux des profondeurs.

 

C'est à minuit sonnant

Qu'elles ont le corps soumis.

Leur ventre est une église

Que la Chose renifle.

 

Les arbres sont aux aguets.

Les oiseaux dans leur nid.

La Chose qui allait prendre

S'arrête et s'interroge.

 

NOTES

1) René Barbier, L'Approche Transversale, l'écoute sensible en sciences humaines, Paris, Anthropos, 1997, 357 p.

2) René Barbier, La recherche-action dans l'institution éducative, Paris, Gauthier-Villars, 1977 ; A Pesquisa-açao na instituiçaoeducativa, Rio de Janeiro, Brésil, 1985, 280 p.

3) Paul Burke, "l'histoire sociale des rêves", Annales, mars-avril 1972, A.Colin, pp.329-342

4) René Char, Oeuvres complètes, Paris, Gallimard, La Pléiade, p.98, 1983

5) Gilbert Durand, Les structures anthropologiques de l'imaginaire, Paris, Bordas, 1969, pp.363-364

6) Philippe Seringe, les symboles dans l'art, dans les religions et dans la vie de tous les jours, Suisse, Genève, éd. Helios, 1985, pp.71-111

7) Ivan Illich, La société sans école, Paris, Seuil, 1971

8) Emma Jung, J. Hillman, Anima et Animus, Paris, Seghers, l'esprit Jungien, 1981

9) E. Jung, op.cit.p.25

10) E. Jung, op.cit, p.61

11) B. Ollivier, L'inquiétante fraternité originaire, cahiers de Plougrescant", scop avel-nevez, 1976

12) Pierre Tap, le corps et la personne, in Regards sur la personne, ouvr.coll., Université de Toulouse-Le-Mirail, 1986, pp 47-50

13 Carl Gustav Jung, L'homme et ses symboles, Paris, R.Laffont, 1964, pp.56-58

14) Je n'affirmerai jamais assez que la dimension noétique de l'existence est à reconnaître absolument dans toute éducation authentique. A.S.Neill ne s'y dérobait point. Il consacre un chapitre entier à ce sujet dans son livre "Libres enfants de Summerhill" (p.225 sq). En 1991, Le Monde de l'éducation sortait une étude au titre un peu racoleur, sur le thème "faut-il enseigner dieu ?" où il apparaissait en clair que l'opinion publique était préparée à voir les enfants se former dans ce domaine. Les numéros suivants nuancèrent l'affirmation.

15) Victor Frankl, Le dieu inconscient, Paris, Le Centurion, 1975

16) Raimon Panikkar, L'éloge du simple. Le moine comme archétype universel, Paris, Albin Michel, 1995

17 Sören Kiergegaard, Traité du Désespoir , Paris, 1939, p.62

18 Marie-Madeleine Davy, l'homme intérieur et ses métamorphoses , Paris, Epi, 1974, p.22

19) M. Eliade, le sacré et le profane, Paris, Gallimard, idées/NRF,1965,p.50

20) M. Eliade, Mythes, rêves et mystères, idées/Gallimard, 1972,p.269

21) Marie-Louise von Franz, Les rêves et la mort, Paris, Fayard, 1985, p.167

22) Carl Gustav Jung, Charles Kérényi, L'essence de la mythologie, Paris, Payot, 1980 (pbp), p.64

23) Marie-José Chombart de Lauwe, Un monde autre : l'enfance, de ses représentations à son mythe, Paris, Payot, 1971, pp 35-42. Sur ce thème, voir aussi Bernard Charlot, La mystification pédagogique. Réalités sociales et processus idéologiques dans la théorie de l'éducation, Paris, Payot, 1977

24) M-J. Chombart De Lauwe, op.cit., p.57

25) M-J. Chombart De Lauwe, op.cit., pp.191, 239, 269

26) M. Eliade, Naissances mystiques, Essai sur quelques types d'initiation, Paris, Gallimard, 1959, p.102-103

27) M. Eliade, op.cit., par exemple p.82, pp 105-110, p.168, p.208

28) M. Eliade, op.cit., p.105-106

29) W.S. Appleton, Pères et filles, le complexe d'Electre, Belgique, Marabout, 1983, mais aussi Georges Mauco, La paternité, Paris, éditions universitaires, 1971 et Bernard This Le Père: acte de naissance ,Paris, Seuil, 1980

30) C.G. Jung, Ch. Kérényi, op. cit., p.154

31) C.G. Jung, Ch. Kérényi, op.cit., p.184

32) M. Eliade, Images et symboles , op.cit, pp 120-163

33) C.G. Jung, Ch. Kérényi, op.cit., pp.215 et 218

34) Serge Leclaire, On tue un enfant, Paris, Seuil, 1975

35) Fernand Alquié, Le désir d'éternité, Paris, PUF, 1976, 8¯éd.

36) Gaston Bachelard, La Poétique de l'espace, Paris, PUF, p.47

37) G. Bachelard, La Poétique de la rêverie, Paris, PUF,1965, p.129

38) Georges Jean, Bachelard, l'enfance et la pédagogie, Paris, scarabée, CEMEA,1983, p.44

39) G. Bachelard, La Poétique de la rêverie, op.cit., p.107

40) Jean-Hugues Malineau, Le feu, la terre, l'eau et l'air, Paris, Casterman, 1977

41) Jean Lescure, Un été avec Bachelard, éd.Luneau Ascot, Paris, 1983