Implexité: implications etcomplexité

 

Jean-Louis Le GRAND

Dès lors qu'il est admis pour acquis que lesséparations classiques sujet/objet,observateur/observé, objectivité/subjectivité sont caduques quand il est question de penser les sciences humaines,la notion d'implication devient indispensable. Dans un souciépistémologique il apparaît impossible deséparer radicalement le produit d'une connaissance desconditions de cette production de connaissance. Une premièreconception de l'implication la voit, de prime abord, comme unengagement, une manière d'exposer, voire de s'exposer, enrendant compte de ce travail dans l'écriture. Avec J. Ardoino(1983) on peut parler ici plutôt du fait de "s'impliquer" etmarquer ceci par le néologisme "implicationnel" qui montre ladimension active de ce travail par exemple sous la forme depublication d'un journal.(Hess, 1989-1, Lourau 1988).

Mais il est un autre type d'implication qui est celuid"être impliqué" vue comme une situationinéluctable, irrémédiable. La conceptiondéveloppée ici se situe dans ce deuxièmeparadigme, celui d'implications plurielles très largementimplicites reposant sur le postulat que tout chercheur estimpliqué à différents niveaux de sonactivité de recherche quoiqu'il fasse et sans aucun rapportavec sa lueur de conscience des phénomènes enprésence. Dit autrement "le chercheur ne peut pas ne pasêtre impliqué" quant aux résultats de sarecherche, postulat qui rompt avec la conceptionprécédente. C'est de cette conception de lacomplexité des implications que je me propose de traiter ici.

DÉFINITION

D'un point de vue courant l'implication est utiliséecomme signifiant que la personne est engagée dans une affaire,elle est dite "impliquée" et ce avec les connotationsfacheuses lorsqu'il s'agit de d'une opération de justice. D'unpoint de vue logique l'implication signifie une "relation formelle,consistant à ce qu'une idée ou une proposition enimplique une autre, et considérée indépendammentde la vérité matérielle de ces idées oupropositions" . Quelle que soit la signification retenue il y a bienl'idée d'"être pris dedans" , entraîné etce d'une manière logique.

Si nous prêtons une attention àl'étymologie des mots "implication" et "complexité"nous nous apercevons que ceux-ci ont des racines latines identiquesou proches dans leur signification. Il est une série de motsqui, d'une manière ou d'une autre renvoient au terme de"plicare" qui veut dire "plier" ou à "plectere" qui peutégalement vouloir dire "plier" mais signifie également"tourner", "entrelacer", "tresser", "tisser".

A travers de "plicare" on trouve les termes "explicare" et"implicare". Le premier suggére le fait de déplier,débrouiller: explicare = plier dehors. Le second "implicare"suggère le fait d'embrouiller, de compliquer,d'enchevêtrer, d'enlacer, d'envelopper ou encore l'idéed'implicite: implicare = plier dedans.

Ici je n'ai fait que reprendre ce qui a étéavancé par J.Ardoino (1983 et 1989) et M. Bataille(1983) qui,à partir, de cette polarité ("in" et "ex")développent une dialectique de l'implication et del'explication.

A partir du latin "plectere" on trouve les termes de "plexus" quisignifie "entrelacement", "enlacement" et "complexus" l'actiond'envelopper, d'embrasser, d'étreindre et l'idée decomplexité.

A partir de ces différentes racines il m'a sembléjudicieux d'avancer le néologisme "implexité" pourqualifier la complexité des implications et ceci àpartir du mot "implexe", mot français tombé endésuétude. Dans un sens courant celui-ci veut dire"dont l'intrigue est compliquée " pour parler d'unepièce de théâtre et dans un sens philosophique sedit d'un concept "que l'on ne peut réduire à un seulschème mais qui est formé de rapports impliquésdans des images particulières très diverses" . Parextension il signifie "Ensemble complexe résultant de lacombinaison d'éléments divers et contradictoires" .

Par "implexité" j'entends donc cette dimension complexe desimplications, complexité largement opaque à uneexplication. L'implexité est relative à l'entrelacementde différents niveaux de réalités desimplications qui sont pour la plupart implicites (pliéesà l'intérieur).

La confrontation à cette implexité a tendanceà susciter l"angoisse" fondamentale du chercheur enlacédans le questionnement de ce qui le tisse et l'étreint. Cesentiment de vertige surgit chez celui ou celle qui se regardepris(e) dans la spirale de sa fusion au monde et s'ouvre à laperplexité qui le (la) traverse, angoisse qui va parfois selover jusqu'au noeud émotionnel du corps: le plexus solaire.

L'implexité renvoie à la notion de chaos, dedésordre fondamental,d'hétérogénéitéinépuisable. Pourtant comme tout comme dans lesthéories de l'auto-organisation il s'agit bien d'undésordre organisateur: c'est le chaos des implications deschercheurs qui tisse l'ordre d'une science en tant queréalité organisée. Les régularitéset les constances d'une production scientifique fonctionnent "dans"et "par" le désordre de l'implexité et non "contre".

COMPLEXITÉ

Pour saisir le concept de complexité la penséed'E.Morin semble la plus féconde dans la mesure où,depuis le début des années 70, celui-ci s'estparticulièrement attaché à développer ceconcept que ce soit sur un mode théorique: depuis Le Paradigmeperdu: la nature humaine jusqu'aux différents tomes de LaMéthode ou que celui-ci soit illustré par des articlesou des ouvrages se concentrant sur des thèmes précis .

Quels sont, de manière très sommaire etschématique, les points principaux qui, àdéfaut de vraiment définir le paradigme de la complexité, en constituent le noyau ?

 

ETHIQUES ET USAGES

 

La prise en compte du concept d'implexité semblefondamentale pour une réflexion épistémologiquerenouvelée dans le domaine des sciences humaines.

En effet c'est toute la question du sujet connaissant qui est iciposée et ce dans ses multiples implications. On peut dans unpremier repérage dégager plusieurs niveauxd'implications avec chacun leurs spécificités.

Ainsi par exemple René Barbier (1975,1977) distinguetrois dimensions:

 

Dans une perspective plus directement socianalytique RenéLourau (1983) propose quant à lui deux niveaux:

A) Les implications primaires

B) Les implications secondaires

 

Bien sûr ces premières tentatives detypologisation ont, suivant le principe dialogique, le méritede faire éclater la dimension monocausale de l'implicationentendue au sens logique: elles donnent à voir unepluricausalité là où il n'y avait le plussouvent qu'une causalité linéaire. Dans le cadreimparti au présent article je ne propose pas unemodélisation de cette implexité mais tente d'en saisirici quelques remarques quant aux usages que cette perspective vientde toute évidence remettre en cause. Autrement dit il s'agitdes implications de l'implexité.

Dans les sciences humaines est encore trèsprésent un faire-semblant de la désimplication,entreprise tendue vers le mythe de l'objectivité.Jusqu'à récemment la normeépistémologique de la Cité savantedestinée à gommer la complexité des implicationsa souvent été à ce prix. Pour employer unemétaphore culinaire il était convenu deprésenter un plat réussi sans avoir besoin de mettre lenez dans l'arrière-cuisine ni de présenter lesconditions de fabrication comme si cela risquait de désamorcerl'effet esthétique. Pourtant une démarche, qui se veutscientifique, se doit, autant que faire se peut, d'êtrecumulative, pouvoir être critiquée, reconstruite,revisitée. Or, avec la disparition des "recettes" defabrication, cette opération est aléatoire et tout sepasse comme si cette explication enlevait quelque chose à laforce et à la beauté de l"objetprésenté". Dans le domaine de la sociologie chacun saitbien que la plupart des grands sociologues ont établis desrelations de forte affinité avec leurs "objets"d'étude. C'est même là, semble-t-il, unecondition sine qua non d'une certaine féconditéscientifique. Or la "convenance", les normes ont souvent tenuà ce que ce rapport soit masqué ou du moinsétait-il implicite dans le cercle de ceux qui avaient quelqueinformation biographique sur les auteurs en question. Combien desociologues n'ont-ils pas rédigé des travaux sansqu'à aucun moment ne soit précisé le rapportentretenu à l"objet". Et pourtant force est de constater que,sans cette interaction étroite, la recherche se seraitenlisée dans les méandres de l'insondable distance quine permet ni d'avoir des éléments fiablesd'informations, ni à fortiori de comprendre .

Mettre à jour des éléments d'implicationcorrespond trop souvent à jeter un discrédit sur uneproduction intellectuelle, la déshabiller, la "mettre ànu". Dans ce qui est une relation de pouvoir entreprendre d'analyserles implications d'un tiers, oser mettre certaines en lumièreest codifié comme une "attaque": c'est à quidésarçonnera l'autre en établissant la"méta-analyse" de son discours. Comme le dit si bienJ.L.Fabiani "la sociologie des idées, on le sait, c'estsouvent les idées de l'adversaire: expliquer c'estdéfaire l'ennemi" . Il n'est dès lors pasétonnant que la démarche implicationnelle puisseêtre vécue comme une fragilisation . Tout se passetraditionnellement comme si "analyser des implications" enlevaitquelque chose à l'analyse produite: le message impliciteserait le suivant: "vous avez cru faire ceci mais en fait tout celaest sous tendu par ..." Que ce soit les conditions institutionnelles,les méta-discours philosophiques, les positions de classe, lesmotifs refoulés (désirs...), on ne voit que celas'apparente trop souvent à une dénonciation qui vientinvalider. Bien évidemment il s'agit là d'uneconception étriquée d'une discussion sur lesimplications qui fonctionne toujours à une causalité dela dernière instance. (En dernière instance , ceciexplique cela.). Dans une telle logique est omniprésent lemythe d'une recherche désintéressée, hors detout pouvoir, de toutes conditions pratiques, de tout projet"intéressé". D'un point de vueépistémologique mais aussi déontologique il estimportant de cultiver une perspective critique qui, de manièresubtile, intègre le caractère complexe desimplications.

Il semble qu' au cours des années 80, cette conceptionclassique de l'occultation du sujet a quelque peu perdu de saprééminence au profit du projet de Morin quand ildéclare "le sujet connaissant devient objet de sa connaissancetout en demeurant sujet" .

 

Quel travail sur l'implexité?

 

Il est, à mon sens, tout à fait extravagant deprétendre faire ce qui serait "une analyse des implications"à prétention générale ou encore vouloirjeter toute la lumière sur elle car ceci renvoie à uneconception positiviste de la recherche tendue vers une transparence.Au contraire, le travail sur l'implication a intérêtà être tenté en fonction d'un projet; autrementdit, il demande à être mis en situation et sapotentialité heuristique est relative à un objectifprécis.

Un tel type de travail serait plus modestement de tracer despoints de repère, des lignes d'éclairage significativessur des territoires largement inconnus (postulat d'opacité etd'incomplétude).

Dans le même ordre d'idées, il serait iciprétentieux de proposer une théoriegénérale du travail sur l'implexité, ce travailne saurait être envisagé à partir d'unmodèle à suivre mais doit être vu sous uncaractère local, "indexical ", occurent. Plutôt qu'unenécessité à prétention englobante etgénérale, il est préférable del'envisager comme possibilité féconde en fonctiond'axes de recherche particuliers. On peut parler ici d'unvéritable mode de production de connaissance (Kohn 1986,Kohn/Nègre 1991).

L'exploration, jusque dans l'écriture finale, desavoir-insus issus de l'expérience personnelle (Courtois 1991,Pineau 1983) est ici une des voies potentielle; lesméthodologies vont de l'élaboration de journauxpersonnels (Lourau 1988, Barbier 1992) aux histoires de vie. Il y alà une dimension très peu explorée que j'aiqualifiée d"auto-maïeutique implicationnelle" dans lamesure où il est question d'une "démarche et d'uneécriture d'accouchement de soi explorant explicitementdiverses implications personnelles dans une viséed'élucidation heuristique et d'autonomisation créativede la recherche" . La recherche de Christine Josso (1991) est icitout à fait exemplaire à ce propos dans la mesureoù elle intègre un va et vient étroit entre uneréflexion autobiographique systématique et unethématique de recherche active portant sur les processus deformation.

Dans un souci déontologique est de toute évidenceprésent le risque d'établissement de nouvelles normesallant dans le sens du "plus s'impliquer" (Lourau 1990) avec lesavatars potentiels de confusion entre les sphères duprivé et du professionnel, entre l'objectif institué etl'usage de recherche, incitations à l'implication, au discoursde la motivation que l'on retrouve dans le management desorganisations. Dans le travail sur l"implexité", parler desoi ne saurait représenter une nouvelle norme de recherche,d'autre part il est clair aussi que l'expression d'une implicationpeut en cacher une autre. Tout au plus je pense que, de cecoté, les indications minimales (date, financement,institutions de référence, conditions de la recherche,formation du chercheur, ouvrages précédents, etc) sedoivent d'être exposées brièvement, comme celaest d'ailleurs d'usage dans les travaux "sérieux". Il peuttrès bien y avoir une intense réflexion sur lesimplications qui n'entre pas dans la présentationécrite finie mais ne s'en fait pas moins sentir .

Dans une interrogation sur les processus institutionnels degestion de la recherche il convient de sortir de la positionidéale courante suivant laquelle le but d'une scienceétait de chercher et d'élargir le champ desconnaissances. Or rien n'est moins sûr !

Les recherches servent souvent d'auto-légitimation pour desinstitutions sans que le résultat de ces recherche viennentmodifier des réalités. Il y a là une logiquehomogénéisante qui fait que la recherche docile estaussi une recherche facile qui devient vite une recherche fossile.

Les contraintes institutionnelles, les logiques de financementfont souvent qu'étude est souvent confondu avec recherche . Demême y a-t-il une dialectique contradictorielle entre rechercher et savoir dans la mesure où, par définition,le chercheur ne sait pas: il cherche, au contraire de la logiqued'enseignement trop souvent confondue avec une transmission de savoir(n'intégrant pas la dimension maïeutique). Touterecherche digne de ce nom vient justement apporter del'hétérogéne, secouer un savoirconstitué, le déranger, apporter du nouveau .

Les sphères des savoirs et des pouvoirs apparaîssent inextricablement liées; l'une destâches les plus urgentes d'un travail sur "l'implexité"n'est-il pas de commencer à mettre à jour ce typed'implications? Certains ont pu regretter que les politiques derecherche soient guidées par des intérêtspolitiques, par exemple, les progrès scientifiques sontsouvent aiguillés par des nécessités militaireset arrosés par des budgets correspondants, y comprismême dans les sciences humaines. Mais de toute évidence,il ne saurait y avoir de "recherche pour la recherche" en dehors denécessités pratiques des services rendus.

Ce fil de réflexion déja amorcé etdéveloppé par René Lourau(1970) amèneà prendre sérieusement en compte la question dupolitique: à quels intérêts l'acte de recherchecorrespond-il? Ainsi il n'est pas sûr que les résultatsd'une étude soient directement fonction du projet initialexplicité mais correspondent à des fonctions implicites(auto-justification d'exister de la Cité savante, positionsidéologiques ancillaires ou anti-institutionnelles, ...).Où Lourau (1981) parle "d'acte manqué de la recherche"ou de "lapsus" des chercheurs, en préconisant uneréflexion sur le rapport à l'institution scientifique.Différentes logiques peuvent se télescoper et aboutirtotalement à l'inverse du résultat recherché, seretrouve ici le paradoxe des conséquences cher à MaxWeber. Une ces spécificites d'un travail surl'implexité, c'est justement de saisir par quelles conditionspratiques la production finale ne saurait correspondre, ni coinciderau projet explicite, mais être également fonction dedivers "non-dits", dont ceux de l''inconscient social" relatifsà la commande et au paiement ne sont pas les moindres.

 

CONCLUSION / OUVERTURE

 

Si la réflexion sur la complexité desimplications, l'implexité, est ici clairement amorcée,la nécessité de la travailler et les modalitésde son traitement restent encore largement à définir.Comment s'orienter vers une lecture multiréférentielledes implications? Aborder, d'une manière complexe, le sujetconnaissant oblige aussi à prolonger la réflexionprésente non seulement du coté de ce qu'il est convenud'appeler "la sociologie de la connaissance" mais également endirection de la "noologie" ou de l'organisation des idées,leurs systèmes d'argumentation logique, leursécritures.

 

Université de Paris VIII

 

BIBLIOGRAPHIE