Jacques Ardoino, la sagesse grecque et le sens de la vie

 

René Barbier (Université Paris 8)

 

Pour préparer cette présentation de Jacques Ardoino, j'ai effectué un entretien de plus de trois heures en ne ménageant pas mes questions et j'ai relu quelques uns de ses livres et de ses articles les plus significatifs.

Jacques a répondu avec beaucoup de franchise à mon questionnement souvent très intime. Je n'utiliserai ici que ce qui me paraît déontologiquement acceptable dans la mesure où il en a lui-même parlé dans des revues ces dernières années.

Il me faut d'abord reconnaître la dette que je dois à Jacques Ardoino. Il a été membre du jury de ma thèse de sociologie en 1976. Il a dirigé mon habilitation en 1992. Je l'ai connu lorsque j'étais un jeune assistant à l'université Paris 13 et que je voulais m'initier à la pédagogie active en suivant son enseignement. C'était aux premiers moments de Vincennes, dans le bois. J'étais un de ses étudiants-chercheurs, un peu trop critique, sans doute, sur l'éducation et la pédagogie magistrale, comme nous l'étions souvent au début des années soixante-dix. Depuis cette époque, nous ne nous sommes jamais perdus de vue. Mieux, nous sommes devenus des amis. Jacques Ardoino ne fut pas pour moi un "maître spirituel" puisque je conteste qu'il puisse réellement en exister un seul pour le sujet qui s'engage résolument sur la voie de la connaissance de soi. Mais il fut sans conteste un maître intellectuel, par sa vaste culture, à la fois savante et clinique, comme par son accompagnement, psychologique et institutionnel, toujours soutenu et fidèle sans être contraignant. Sans lui je ne me serai pas impliquer à ce point dans la multiréférentialité en éducation. Sans lui je n'aurai peut-être pas compris le sens de l'opacité et de la complexité de l'être humain. Sans lui, donc, je n'aurai pu saisir le sens vrai des mots tolérance et vérité.

Pour toute cette richesse, je lui dit "merci" de tout coeur.

Ce qui me paraît évident, en relisant l' entretien avec Jacques Ardoino, c'est l'émergence d'une certaine manière d'être que je qualifierai volontiers de sagesse grecque.

Faut-il s'en étonner ? Jacques Ardoino n'est-il pas très proche philosophiquement d'un penseur comme Cornelius Castoriadis, lui-même si imprégné des valeurs historiques de son pays natal.

Si je dois définir cette sagesse grecque, je dirai qu'elle remonte avant tout à Homère et qu'elle s'inscrit, pour ce qui concerne notre éclairage, dans un certain stoïcisme qui tient compte des faits sans se raconter des histoires. Elle établit d'abord le règne de la raison. Une raison sceptique, dubitative. Mais non d'un doute méthodique, à la manière de Descartes. Plutôt d'un doute radicale sur ce qui est et qui se présente, la plupart du temps, sous l'apparence trompeuse de l'illusion..

La sagesse grecque arraisonne la nature. Il est vraisemblable que l'homme de l'Occident aujourd'hui, doive choisir entre, soit une perspective rationnelle, un redevenir grec, ou soit une perspective transcendante et mystique, chrétienne ou autre, comme le pense le philosophe Marcel Conche. Par contre, s'il accepte de s'ouvrir à la vision orientale du monde, l'homme occidental peut trouver une troisième perspective qui n'est ni purement d'ordre rationnel et conceptuel, ni d'ordre mystique, comme le prouve la sagesse logique de Krishnamurti. Peu de philosophes occidentaux s'engagent dans cette voie. Hégel, en son temps, avait au moins essayé de comprendre l'Orient, malheureusement à partir d'une problématique philosophique qui ne pouvait que l'invalider. Aujourd'hui, André Comte-Sponville découvre Swami Prâjnanpâd ; Roger-Pol Droit parle de l'oubli de l'Inde. François Jullien nous initie à la pensée néo-confucéenne de Wang Fushi. Anne Cheng nous expose magistralement l'histoire de la pensée chinoise. Octavio Paz demande à notre civilisation de réfléchir avec le bouddhisme. Jean-François Revel s'ouvre et résiste aux assauts de son fils dans "le moine et le philosophe". Mais la quasi totalité des penseurs ignorent superbement l'autre oriental. Passons sur cet ethnocentrisme qui en dit long sur notre ignorance et notre vanité. Revenons à l'homme grec, qui nous fonde.

L'homme grec, lui, s'inscrit dans la nature.

Mais qu'entend-t-on par nature ?(cf. dictionnaire Hachette multimédia)

Philosophiquement la nature est

1. Ensemble des caractères, des propriétés d'un être ou d'une chose, qui définissent son appartenance à une catégorie, à un genre déterminés. C'est: l'ensemble des caractères innés, fondamentaux (physiques et moraux), propres à l'être humain (par oppos. aux caractères acquis du fait de l'éducation, de la coutume, etc.).

Concrètement c'est 1. Principe actif d'organisation du monde, qui préside à la production des phénomènes dans l'univers et anime les êtres vivants. Les lois de la nature. &emdash; La nature, opposée à la culture. &emdash; (Personnifiée, souvent avec une majuscule.) rien en vain. Laisser faire la nature: laisser aller le cours habituel et normal des choses. 2. C'est l'Ensemble, organisé selon un certain ordre, de tout ce qui existe, choses et êtres; l'Univers . Le Monde physique et ses lois. Les sciences de la nature (par oppos. aux sciences humaines). 3. Le Monde sensible, Univers considéré indépendamment des transformations opérées par l'homme. Environnement, monde physique et biologique (éléments, faune, flore, etc.) dans le rapport affectif ou esthétique qu'entretient l'homme avec eux.

La nature c'est d'abord "l'ensemble des choses" comme dit Platon (Lexique), c'est l'universalité des éléments du monde.

La nature c'est également la force productrice, génératrice : ce qui fait croître, ou naître les vivants. Une force aveugle de vie. Conception que l'on retrouve chez Anaximandre, Heraclite ou Empédocle, comme chez Aristote (La Métaphysique)

La nature est. Elle n'a pas de but, pas de finalité que de se déployer. Elle ne prévoit rien. Elle est la natura creatrix de Lucrèce. Kostas Axelos, autre philosophe grec contemporain cher à quelques uns d'entre nous, dirait qu'elle est le déploiement du jeu de la poéticité du monde;

Dès lors le philosophe grec est celui qui accepte pleinement la nature et d'abord la nature de son être-au-monde. Il est la nature et, dans cette mesure même, il trouve dans cet état une certaine ataraxie, un bonheur qui n'évite pas, cependant, la souffrance et l'incertitude.

"Redevenir grec" consiste donc à retrouver cette reliaison avec la nature, sans garants métasociaux, sans dieu, mais en toute liberté.

Jacque Ardoino fait partie de ceux qui savent redevenir grecs, comme on peut le constater en suivant son histoire de vie. Frôlant la mort, lors d'une double embolie pulmonaire, il y a quelques années, sans doute a-t-il pu apprécier la sagesse stoïque de Zénon de Cittium et de quelques anciens. En tout cas, tous les observateurs ont pu remarquer à quel point son attitude avait pris, depuis cette époque, une tournure beaucoup plus tranquille, moins sur l'attaque ou la défensive, dans les relations humaines.

 

La difficile enfance

 

Ce fut une difficile enfance que celle de Jacques Ardoino. Une enfance et une adolescence de la guerre. Et d'abord une naissance quasi illégitime. Il sera reconnu par son père - un journaliste parlementaire - trois ans après sa naissance. Sa mère, fantasque et sans doute très'en difficultés psychologiques, se sent irresponsable devant cette naissance.

Jacques vivra une enfance ballottée çà et là, au gré des activités théâtreuses de sa mère, souvent laissé pour compte dans des instituts. Il en résulte un sentiment de "manque" et une angoisse permanente de type abandonnique.

Mon enfance est passée par le sens du manque - remarque-t-il -. J'ai des souvenirs très précis quand j'étais interne dans le Var, à Boulouris, dans un collège qui de surcroît s'appelait Climatic et Colonial. C'était en 1939, personne ne venait me voir alors que mes petites camarades avaient de temps en temps des visites et j'avais des godasses qui étaient tout à fait dignes de Charlie Chaplin avec tous les battements souhaitables . Ca je l'ai connu et puis en même temps, je peux dire ça, j'ai été humilié.

La vie est dure. Jacques, à ce moment, frôle la délinquance juvénile. Il fait les quatre cents coups avec ses copains.

Mais il ne se laisse pas abattre par sa situation. Il a très tôt le sens d'une joie qui n'est pas donnée d'emblée, d'une joie à conquérir contre l'adversité.

 

Il aura donc fallu que j'attende beaucoup plus tard pour retrouver des notions de bonheur ou de bien-être, de plaisir, de joie mais plus reconstruites finalement que spontanées à cause de cela puisque ce n'était premier, ce n'était pas donné.

 

Il lutte contre ce sentiment d'abandon qui le talonne. Sa volonté de s'en sortir le poursuivra longtemps.

Il se donne de l'importance à travers mille activités. Il est âgé de 14 ans. Il monte un spectacle avec des scouts. Il commence le jeu souvent incertain de l'autorisation, concept qu'il développera plus tard en sciences de l'éducation. Ce faisant, cette pratique très narcissique lui évite peut-être de sombrer dans des détresses plus graves.

 

Finalement,- dit-il - je pense que, à nouveau psychiatriquement parlant j'ai échappé à d'autres risques psychotiques, parce la névrose ce n'est pas grave en découvrant des possibilités narcissiques. Mais du même coup ça a certainement retardé chez moi, l'importance de la découverte d'autrui, par contre coup. Il y avait cette inflation, si tu veux, du moi en quelque sorte. "

On peut facilement imaginer que ses études sont cahotiques.

 

- Les études

 

Jacques n'a pas, ou peu, de souvenirs d'école maternelle ou primaire. Un souvenir de collège de jésuites ou d'une classe de sixième. On est en pleine guerre. Seulement le sentiment d'être balloté, transporté comme un paquet que l'on dépose. Puis une classe de première qu'il redouble. Un peu de marché noir pour s'en sortir avec le fils du principal. En même temps, rédacteur en chef d'un petit journal lycéen. Classe de philo à Bagnière de Bigorre en 1945. Puis à la fac de Rennes où il fait trois licences.(droit, psycho, philo). Puis un DES de philo. Nous sommes en 1950. Ardoino est délégué rectoral et adjoint d'enseignement.

Avec l'aide de Roger Daval, il devient assistant et maître-assistant à la faculté de lettres de Bordeaux. En 1968, il donne sa démission parce qu'il n'arrive pas à se faire titulariser. Il reviendra comme maître-assistant à l'Université Paris 8 en 1972. Puis professeur à Caen de 1978 à 1986.

Arrivé dans l'enseignement par le truchement de figures intellectuelles comme Burloux ou Daval, mais sans vocation au préalable, Jacques Ardoino s'attache à ce métier qui lui plaît. "Ce n'est que là que j'ai été tiré d'affaire" dit-il, avec un brin d'ironie.

Pendant tout ce temps, il travaille beaucoup et, très tard le soir, parfois au petit matin, va rencontrer des amis et faire la fête. Il ne dort que quelques heures par nuit.

 

- Pas de place pour la contemplation

 

Il s'active nuit et jour. Dans ce mouvement incessant du jeune homme, il ne semble pas avoir beaucoup de place pour la contemplation, le repos, la poésie.

 

Je ne dis pas que c'est une notion pour moi qui n'a pas de sens, parce que je sais très bien le sens que tu y mets - me précise-t-il dans l'entretien - et donc, ce serait injurieux de dire que pour moi cela n'a pas de sens. Je peux très bien le concevoir mais simplement ça n'a pas fait partie de mon expérience. Je n'ai pas flâné. J'ai eu une vie très maigre, que j'ai rempli malgré tout, d'ailleurs peut-être pour échapper à des confrontations pénibles qui auraient pu revenir à la faveur d'un rien. Et puis il y avait aussi tout naturellement, ce sentiment fort du manque dans mon enfance, avec cette boulimie compensatrice.

 

- Et la poésie ?

 

J'ai toujours été très passionné, le mot n'est pas trop fort par le langage, par l'expression, à une époque où j'avais entre 16 et 19 ans. La poésie m'apparaissait le langage de l'ineffable. C'est à dire la formulation par laquelle on va pouvoir tout dire de ce qui est indicible. Ca, c'est ce que je l'appelle le langage de l'ineffable. Et c'est ce que j'ai essayé de demander aux poèmes que j'écrivais effectivement alors. J'en ai même eu un ou deux qui ont été primés dans des concours. Il y avait un poète breton, qui s'appelait Théophile Briant, je crois bien, qui faisait des concours, des choses comme cela, et au fond j'ai diminué mon investissement poétique en développement mon investissement dans la prose. Et je crois que, au niveau du langage écrit, verbal, ce serait prétentieux de dire que j'arrive presque à tout dire, que je pourrais arriver à tout dire. La prose, elle-même, est une véritable poésie finalement.

L'illumination ou la muse, la muse ou l'illumination du poète c'est la même chose. C'est se faire féconder de l'extérieur par je ne sais quelle puissance ou force. Je ne le sens pas comme tel.

 

- Mais d'une grande sensibilité

 

Sa suractivité ne l'empèche pas d'être très émotif et hypersensible.

A ma question :

Est-ce que cela voulait dire que tu n'étais pas, tu n'as jamais eu de moment, assis au bord de la mer, assis devant un jardin, ou absorbé dans un jeu qui t'appartenais, ou dans un livre d'image  " l

- Jacques Ardoino. me répond, avec son humour habituel : "Non, je n'ai jamais eu d'illumination. Je n'ai jamais rencontré Bernadette Soubiroux ou bien Sainte Thérèse de Lisieux. Je plaisante avec ça et en même temps c'est vrai. Je suis resté malgré les apparences d'une émotivité maladive. Je ne peux pas assister au plus mauvais des feuilletons télévisés, et Dieu sait... Et Dieu n'a rien à foutre, en l'occurrence puisqu'il n'est pas chef de programme, sans que ... j'ai la larme à l'oeil.

 

- Une sensibilité toute secrète

 

Mais il s'agit toujours d'une sensibilité secrète, que seuls quelques privilégiés peuvent connaître, parce qu'ils sont présents, au bon moment et au bon endroit.

Je me souviens , dit-il, du jour où j'ai visité l'un des plus beau musée du monde, le musée d'anthropologie de Mexico, et j'étais avec une étudiante de Lourau qui s'aperçoit que j'avais tout à coup les yeux plein de larmes et qui se demande ce qui se passe parce que la beauté m'émeut. Je peux être tout à fait sensible à quelque chose mais jamais au sens d'une révélation.

 

- En fin de compte, sentiment que rien n'est donné d'avance et qu'il faut se donner les moyens de prendre ce qui nous est dû.

 

Toujours, malgré tout, un sentiment que rien n'est donné. Que tout doit être gagné, conquis de haute lutte.

On m'a certainement donné beaucoup de choses mes étudiants m'ont donné beaucoup de choses, ma femme m'a donné beaucoup de choses, mes enfants m'ont donné beaucoup de choses, etc ... mais de par cette sorte de blessure initiale, j'ai toujours le sentiment qu'il n'y a pas de donné pour moi, on ne me donne rien. J'ai plutôt le sentiment, de ce que j'ai, je le prends.

 

Ce goût de la lutte et du changement devait lui donner un intérêt pour la politique. Mais pas de n'importe quelle politique. Il distingue le politique et la politique.

 

- Le sens du politique

 

Le politique est la négation de la politique. Le politique au sens gauchiste du terme est la négation, la contestation, la remise en cause de ce que fait la vie politique ordonnée, organisée, celle d'une démocratie représentative avec ce qui peut y avoir d'usurpation, de détournement dans la démocratie représentée. C'est ma propre capacité à être en relation avec d'autres, voire idéalement les autres pour revendiquer la maîtrise d'une condition et d'un destin.

- Un état de réflexion toujours critique du lien social

Le politique c'est un état réfléchi et critique du lien social, du lien social éprouvé et revendiqué. Et ce qui appelle immédiatement des tas de commentaires. La revendication n'est pas à confondre ici avec la revendication psychologique qui est un autre sentiment, etc... La maîtrise n'est pas à confondre avec la maîtrise de domination des uns sur les autres. Donc d'une certaine manière le politique va être la projection sociale de l'autorisation.

 

Le politique est liée à l'autorisation

 

L'autorisation est ce par quoi il revendique d'être à l'Origine de ce que veut et fait le sujet, donc de devenir son propre auteur, son propre coauteur, parce qu'il sait qu'il n'est pas tout seul. L'exigence politique, même en admettant qu'avec la méga-machine macro-sociale, beaucoup de choses nous échappent, parce qu'on ne peut pas avoir l'illusion de tout commander en quelque sorte, de tout maîtriser, mais au moins c'est l'exigence de comprendre ce qu'il nous arrive et de ne pas mourir idiot.

 

- Pourquoi Jacques Ardoino n'est-il pas devenu un "homme politique" ?

 

Par difficulté à faire des compromis, répond-t-il. Un peu comme dans la vie amoureuse. Aucune envie d'être rejeté, et puis un "mauvais caractère".toujours en alerte..

 

J'ai quand même gardé un mauvais caractère, qui d'ailleurs m'a aidé d'une autre manière à éviter un certain nombre de lâchetés.

Mais l'équivalent, il fallait quand même qu'on vienne me chercher, ce qui fait, que toute ma vie, indépendamment même du monde de la vie politique, ou à côté de la vie politique. Je n'ai jamais été leader de quoi que ce soit. Bon, j'ai été président des étudiants à Rennes, j'ai créé des associations (l'ANDSHA, L'AFIRSE). Bien entendu, je n'allais pas être suffisamment stupide pour l'instituer et ne pas en prendre effectivement la tête. En dehors de ce que j'ai institué, effectivement mon drame, c'est que j'ai toujours attendu qu'on vienne me chercher et qu'on n'est jamais venu me chercher. Ce qui est un juste retour des choses, après tout c'est bien fait pour moi

 

Je ne suis pas populaire, je suis trop clivant, conclut-il.

 

- Un mariage jeune.

 

Revenons à son intimité. Il se marie jeune. Il conserve toute sa vie un sens particulier de la fidélité. Sa conception de l'amour échappe à tout cliché, tout simplisme idéaliste. Pour lui l'amour est complexe et pluriel.

Il définit l'amour par quatre dimensions essentielles : le désir, la tendresse, la complicité et l'estime.

 

- Il y a le désir, il y a la tendresse, il y a la complicité et il y a l'estime . pour prendre 4 notions qui en valent bien d'autres, pour me permettre de circonscrire la problématique. Le désir n'est pas dans la durée, il est dans l'instantanéité, il est dans l'ici et maintenant, il se renouvelle ou il se prolonge. Il peut avoir une certaine durée mais le désir est le plus fantasque et le moins stable de ces 4 notions effectivement. Il y a probablement avec le désir, l'occasion de la complicité, mais la complicité est comme Janus à deux visages, elle est de l'ordre du désir, car il n'y a pas de complicité sans désir. Mais en même temps la complicité ça s'établit c'est donc à double versant. Et vient généralement se brancher sur ce versant de la durée une historicité, la tendresse notamment. Elle va durer même quand le désir ne sera plus là ou à la limite, dans les temps morts du désir. Et puis l'estime qui se conquiert peut-être, chez certains peut-être à la longue durablement, parce que cette complicité elle-même est nourrie de l'histoire et des histoires vécues en commun et des épreuves vécues en commun. Voilà pour moi les 4 éléments.

Comment il vont être articulés? Je pense que cela va varier d'un individu à l'autre mais il me semble qu'ils sont généraux. On va les retrouver plus ou moins partout ".

 

Néanmoins Ardoino insiste sur la nature plurielle de l'amour.

 

l'amour, ce n'est pas l'unité, ce n'est pas l'un, c'est le multiple. Ca n'empêche pas d'être fidèle. Si 50 ans après je suis toujours avec la même femme, c'est bien là une forme de fidélité ... Mais l'amour, c'est pluriel.

 

- Aller à la rencontre

 

Cette pluralité de l'amour n'est pas nécessairement synonyme de passion. Sans doute - pense-t-il - qu'il faut en chercher la raison dans son enfance.

 

Je pense que je n'ai pas été un homme de grande passion ".

Je crois que je vais donner une explication facile compte tenu de ce qui précède. J'ai été gelé dans mon enfance. J'ai eu très froid ... Mais par contre, je crois que j'aime, je crois que j'aime les êtres, les autres, et pas seulement les idées des autres, mais les autres dans la mesure où je suis curieux d'eux. Ou dans la mesure où je vais dans un pays , c'est je crois, mais c'est sérieux, je n'ai jamais regardé une carte de géographie avant d'aller dans un pays étranger quelqu'il soit et je n'ai jamais regardé un guide touristique avant d'y mettre les pieds. A la limite si je le regarde c'est après, en revenant mais pas avant, et ce sont les gens avant tout, les êtres, les personnes qui m'intéressent et qui me fascinent. Je crois que j'aime les gens et j'aime la vie.

 

Etre père ?

 

Mais l'amour conduit souvent à la paternité. Comment Jacques Ardoino a-t-il vécu cette épreuve de vie ?

Qu'est-ce que c'est la paternité pour lui ?

C'est quelque chose auquel je pense je n'étais pas plus préparé, pas plus que mon père ne l'avait été à mon propre égard. Dans la mesure où je n'y étais pas effectivement préparé je pense que j'ai pris beaucoup de temps à m'y mettre, mes enfants sont nés à ce moment, en 51 et en 56 et en 51 J'avais 24 ans et en 56 j'en avais 29. C'était une période où j'étais hyperactif, fuite en avant, je faisais beaucoup de choses. Il y avait l'Association Nationale pour le Développement des Sciences Humaines Appliquées.à partir de 56.. Il fallait que je trouve un point de chute.

 

- Un père un peu absent

 

Je pense que dans les premières années après leur naissance, je n'ai pas dû faire ce qu'un père idéal devrait faire, mais y a t'il des pères réels qui le sont... J'étais très souvent absent, je ne m'occupais pas beaucoup d'eux. J'avais d'un côté, un rôle très masculin en quelque sorte, quand ils seront grands, on pensera, on verra. Voilà. Probablement ça été cela, mais je n'ai pas eu le sentiment à aucun moment qu'ils étaient venus quand il ne fallait pas ou qu'ils étaient indésirables. Non, je n'ai pas eu quoi que ce soit d'équivalent. Ils étaient là, c'étaient bien, mais il ne fallait qu'ils ne m'emmerdent trop, et ça je l'ai maintenu tout au long des années, après ... et ça je crois que c'est un bon principe d'éducation. Les enfants ne sont pas fait pour emmerder les parents. Ils ne sont pas plus faits pour satisfaire les désirs des parents que pour les emmerder.

- Une paternité conflictuelle

Il y a forcément des désirs contradictoires entre les uns et les autres. Les uns et les autres marquent leurs désirs et puis il advient ce qui peut mais ceci j'aurais dû ou pu, je ne sais rien, être plus sensible ou plus attentif si j'avais été le modèle idéal."

 

- Que peut apporter un père à ses enfants : le plaisir de vivre !

 

Qu'est-ce que j'aurais voulu leur apporter? C'est, si j'avais à choisir, mais c'est si j'avais à choisir, la chose la plus importante à leur apporter, c'est le plaisir de vivre."

 

- Quelles failles dans les compétences paternelles ?

 

Quelles difficultés avec ses enfants en partant, avant tout de soi-même, en tant que père ?

 

- "A partir de moi même, c'est bien parce qu'ils me l'ont dit, du moins, ils me l'ont dit, et c'est l'aîné, c'est mon côté raisonneur, le fait de vouloir avoir toujours raison et de prétendre avoir toujours raison. C'est certainement cela qui les a le plus in supporté, mais tu vois, dans ce qu'ils m'en ont dit. Ca c'est qu'ils me l'ont dit très souvent".

 

- Avoir raison: une nécessité vitale

 

Au fond, j'ai été vraiment discret, pudique tout à l'heure en parlant de ma mère mais elle était aussi authentiquement folle, délirante et donc pour moi le problème de mon enfance dans ce que j'en ai dit tout à l'heure , ou plutôt dans ce que je n'en n'ai pas dit puisque cela se rajoute maintenant . Quel est ce problème constant, que j'ai 4 ans, que j'ai 5 ans, que j'ai ou 8 ans ou 9 ans, etc c'est de savoir de ce que disais ma mère qui était la parole d'adulte donc même la parole vraie puisqu'elle tenait également lieu du père dans la mesure où le père n'était pas là, de ce qu'elle disait, de ce que je disais ce qui était dans le vrai, qui avait raison. C'est là que se noue mon besoin d'avoir raison. Si je n'avais pas raison, c'est elle qui m'entraînait dans son délire. Donc pour moi, avoir raison était vital à cet âge là. Évidemment une fois que je l'ai construit comme cela, ça ne m'a pas quitté, ça fait partie de mon être, ça, oui, mon être de cette manière là, c'était vital.

 

_- Le vieillissement et la mort : impossible et inéluctable épreuve.

 

Le vieillissement est une épreuve inéluctable du "dur désir de durer" dont parlait Paul Éluard. Une épreuve considérée un peu comme une lutte difficile à assumer.

 

Je le vis très mal. Je crois qu'on ne va pas faire intervenir Dieu dans ces affaires là mais si on le faisait intervenir ce serait pour dire que les deux plus grandes conneries qu'il ait inventées sont, la première : la mort, et la seconde : le vieillissement. Ce sont vraiment les deux absurdités fondamentales d'existence et à laquelle tout homme est confronté, donc qu'on n'en finit pas de vivre mal et que plus on vit, plus on n'en finit pas de vivre mal. Ce qui peut conduire un certain nombre de gens hâtifs, pressés au suicide pour ne pas vivre ces affres là.

Pour moi, le désir, c'est un beau fruit, sain, dans lequel on a envie de mordre et pour cela il faut qu'il soit beau, qu'il soit sain, voilà, c'est tout et tout le reste ce sont des arrangements ...

Les petits arrangements avec la vie et avec soi-même ça ne supprime pas le vieillissement est un connerie, une connerie".

 

- La vieillesse et la sagesse ?

 

Si la vieillesse est une absurdité, ne peut-on pas y trouver une certaine positivité malgré tout ?

Jacques Ardoino répond très ironiquement à ce type de question.

Mais si, c'est ce qu'on se raconte, c'est ce qu'on raconte aux petits enfants quand ils vous apportent des chocolats au premier de l'an. Il y a la sagesse, on a fait le tour du monde, on a la maturité, on a ceci, on a cela, ce qui n'est pas faux par dessus le marché bien sûr.

L'âge est aussi un enrichissement, c'est une altération dans tous les sens effectivement, du mot altération mais c'est aussi une connerie en fin de compte. Je pense que lorsque tu arrive au stade zozotant ou bégayant de Jeanne Calmant alors on doit se dire que la mort peut être une délivrance et que c'est bien d'en finir au moins pour les enfants ou les petits enfants qui la trimballe à bout de bras. Ce doit être effectivement un délivrance, oui, mais c'est quand même une connerie. Je veux dire que cela n'enlève rien au fait que le refrain s'exécute".

 

Le terme de la vieillesse, on le connaît, c'est la mort. Mais que dire de la mort ? Devant l'abîme, comme l'écrivait Castoriadis, l'homme devient vraiment un philosophe.

 

- la mort acceptable, en dépit de son absurdité.

Elle est à accepter, malgré tout, malgré sa qualité d'être "une connerie"- L'acceptation philosophique c'est l'acceptation du fait , tout le reste c'est de la littérature et ce n'est pas de la philosophie".

- Accepter mais ne pas s'en réjouir

"Oui, mais ce n'est pas une révolte. de toute façon la révolte ne sert à rien devant le fait ou autre chose, donc ... ta vie avec ta mort. A la limite, si j'ai fait 3 voyages cette année ou si j'envisage d'en faire 2 ou 3 l'année prochaine c'est en calculant que je n'aurai certainement pas autant dans 5 ou dans 10 ans. Donc, il faut que je m'organise en quelque sorte en fonction de cela. C'est un fait, mais on ne va pas me demander parce que je trouve, que j'accepte le fait de trouver ensuite ça très bien et de dire bravo, bravo, qu'est ce que l'on s'amuse !".

 

- Mais qu'est-ce que la mort dépoétisée : une grande inconnue

 

"On ne sait pas davantage ce que c'est le mourir que la mort de toute façon. Ce changement de mot ne change pas grand chose. D'abord la mort à cette, la mort non poétisée , non personnifiée, non personnifiée si tu veux a quand même comme caractéristique fréquente ou sinon principale de surprendre. Non pas la surprise au sens humain , qui est une surprise de ruse, calculée , qui est en quelque sorte faite pour tromper mais tout simplement la surprise de l'inopiné, la surprise de l'inattendu parce qu'elle ne vient pas forcément de façon programmée . Alors, je sais bien qu'il peut y avoir des gens qui sont soucieux de programmation, qui sont ... qui vont aller jusqu'à programmer leur mort, comme ils auront programmé leur enterrement et tout, il y a des gens qui sont maniaques de cela, ce sont des gens très organisés, très organisateurs. Je ne me la représente pas plus spécialement que cela. Je n'y pense pas tout le temps mais j'y pense très souvent, comme le fait par exemple que des hommes de mon âge commencent à voir disparaître des contemporains, des gens qui meurent, etc... et à chaque fois c'est le rituel , tu te dis "quand est-ce que cela va être mon tour, et puis encore combien, et puis je vais me retrouver tout seul?"

 

- La mort ou la fuite du désir, la fin du règne des complicités

 

Tu retrouves en particulier ce problème extraordinaire de ce que le désir, je le disais tout à l'heure, il réside dans la complicité ou la capacité de nouer les complicités. Quand tu es vieux, ce que tu découvres, c'est que tu ne peux plus nouer de complicités , tu gardes les complicités antérieures , que tu avais bien sûr mais au fur et à mesure qu'elles s'en vont, qu'elles meurent, qu'il y en a de moins en moins, et tu ne peux plus en nouer de nouvelles, précisément parce qu'il n'y a pas d'appétence, ce n'est pas ton impuissance à toi mais il n'y a pas d'appétence de la part des autres. Si tu veux l'amateur de vieillards est relativement rare sous nos climats enfin j'entends l'amateur non ... Il n'y a pas de complicité."

 

- Et le "vieux sage" ?

 

Et pourtant on parle de l'archétype du vieux sage".

 

Le vieux sage, mais il n'y a pas de complicité avec le vieux sage . On le consulte, on le vénère, on le respecte, on va le coucher de bonne heure. Oui, mais c'est autre chose. Ce n'est pas la complicité. La complicité c'est d'aller coucher avec lui. Ce n'est pas se coucher de bonne heure . C'est très très différent".

Il n'y a pas de complicité sans désir. Quel est le désir? Et ce n'est pas le désir de prendre la place de. Ca ce n'est pas une complicité, c'est autre chose puisque prendre la place de, c'est que l'un est le délinquant et l'autre la victime d'une certaine manière. La complicité c'est faire des coups ensemble, c'est faire quelque chose ensemble. et pour pouvoir faire des choses ensemble il faut de l'envie l'un pour l'autre et ça devient plus difficilement.

 

- Alors que faire dans la vieillesse, tromper la mort ?

 

Je crois que comme l'on a parlé de l'importance de cette acceptation de l'inéluctable, alors sur un versant il reste à attendre parce qu'il n'est que d'attendre que l'inéluctable, et sur l'autre parce que malgré tout toute la vie on a une expérience de trompe la mort , de façon à ne pas être trop accaparé par l'angoisse de mort et bien d'une main, on va d'un versant, d'un côté on va attendre et de l'autre on va continuer à tromper la mort . Alors on trompe la mort en écrivant ses mémoires, sur les anciens hommes politiques ou autre chose. On trompe la mort en se donnant des activités, on trompe la mort en jardinant, fin, je n'en sais rien ou même en comblant ses petits enfants après tout, pourquoi pas. Il doit y avoir des formes très, très différentes chez les uns et chez les autres mais on trompe la mort. On attend l'inéluctable, ce qui ne veut pas dire qu'on aime la mort et on continue à aimer la vie. Si jamais une sorte de philosophie poussée un peu à l'emporte pièce, c'est ça que je dirais. Attends et continuer à aimer la vie et donc aussi se donner des activités bien entendu.

 

Éléments de réflexions à sur le sens de la vie

 

Tout se passe comme si le sens de la vie de Jacques Ardoino s'était organisé autour de quatre types logiques, en articulation constante :

 

1) la logique du conditionnement

2) la logique du désir

3) la logique de la création

4) la logique de l'être

 

1) Dans la première logique, il s'agit pour Jacques Ardoino de se déprendre de la folie et de la non-existence (reconnaître et luttter contre la naissance absurde, la mère folle, le père absent, la famille inexistante, la guerre et les dérives de l'adolescence)

2) Une deuxième logique consiste à s'affirmer coûte que coûte pour se préserver ( ou avoir raison : soi contre la mère (qui hypothéquera le rapport aux femmes), soi contre les autres (qui alimentera le sens du conflit intellectuel), soi contre le manque scolaire (qui susciter une fringale de savoir inépuisablel et un rapport au savoir souvent très exigeant) : l'émotion et ses risques ( qui provoque au rapport à la beauté, au rapport à la souffrance).

3) Une troisème logique qui vise à reconnaître l'autre et à se faire reconnaître par lui (entraînant un désir éperdu de l'autre et une complicité ludique, faisant apparaître le jeu de l'opacité et la multiréférentialité des attitudes et des conduites, ouvrant sur la quête de la femme-amante et la tendresse de la femme aimée, questionnant l'éducation des enfants, réfléchissant à partir de la psychanalyse sur les pratiques cliniques)

4) Une quatrième logique pour trouver/créer le sens dans le non-sens car il n'existe pas d'issue à la mort et au vieillissement. Il s'agit de rester vigile, de voyager, de créer pour ne pas finir trop vite : en somme, une philosophie stoïcienne mais surtout existentielle.

Ardoino dira-t-il - avec Marcel Conche - qu'il s'agit d' une détermination de la volonté. Une volonté de laisser quelque chose sur cette terre. De produire et d'ajouter ce qu"il y a à ajouter aux biens matériels ou symboliques de ce monde ? De constater que quelques êtres vont poursuivre la quête dans un sillon déjà tracé, sachant que, nécessairement, il devront trahir l'héritage, l'altérer, pour exister ?