INTRODUCTION

 

 

1. Implication

2. Problématique

3. Présentation

 

1. Implication

 

"Qui suis-je ?"

S'il m'est difficile d'affirmer qui je suis, en revanche, je suis certaine que je ne suis pas toujours la même : Le "je" d'aujourd'hui, ce n'est pas le "je" d'hier. Quant au "je" de demain, il est susceptible d'être encore altéré...

 

Dans ma famille, il était interdit aux enfants de dire "non" aux parents. C'était trop irrespectueux pour qu'on songeât seulement à s'y autoriser ! Mais j'étais contente de satisfaire à l'attente de mes parents ou d'autrui, sans me sentir aucunement lésée. Aussi dépendais-je des normes socioculturelles qui nous étaient imposées ; notamment ce que m'ont appris mes parents :

Par exemple, quand j'étais petite, ce qui était important c'était d'obtenir de bonnes notes à l'école ; et de montrer une attitude respectueuse envers les parents, les professeurs et les personnes plus âgées. A mon adolescence, on ajouta d'autres préceptes, comme garder la virginité avant le mariage, la quasi-obligation de se marier avant d'atteindre 30 ans, se dévouer prioritairement au mari et à sa famille etc... On m'avait pétrie de ces principes ; sans jamais m'inciter à développer un désir de vivre par et/ou pour moi-même.

 

Tandis que je vivais avec ma famille (mon mari et mon fils), j'ai reçu, un jour, une lettre de ma mère. Elle me disait :

"Si tu peux réussir ton doctorat, ce sera bien. Mais ce qui est plus important, c'est que tu aides ton mari, pour qu'il puisse obtenir le sien avant toi."

On voit bien comment j'ai été éduquée dans la mentalité traditionnelle... En effet, ma mère est très liée aux normes confucianistes, tout comme au bouddhisme et au chamanisme -dont nous parlerons dans la deuxième partie.

 

Quant à ma mentalité, elle n'était pas différente de celle de ma mère : "Telle mère, telle fille !"

 

C'est tout particulièrement, à partir de mon expérience vécue en France, que je suis amenée à m'interroger sur mon identité socioculturelle sud-coréenne ; et à m'ouvrir sur une autre façon de vivre.

Avant de rencontrer l'autre culture et de m'en imprégner, je n'avais pas encore réfléchi en profondeur à ce que j'étais et à ce que je voulais faire vraiment... Après le "choc" culturel et le conflit qu'il instaura en moi, j'ai commencé à me demander quelles étaient mes idées, mes motivations propres dans la vie...

Maintenant, j'y vois plus clair ; et je suis devenue capable d'effectuer des choix personnels.

 

 

Je me souviens d'une situation qui m'a fortement étonnée ; mais qui déclencha en moi un ébranlement bénéfique :

Un jour, mon mari m'a présentée à un ami français. Cet homme, tout naturellement m'a "fait la bise" pour me saluer. Aucun homme ne m'avait encore embrassée, hormis mon mari, même amicalement !

Je mesurai ainsi, un aspect de nos différences culturelles.

Avoir vécu pendant 5 ans et demi en France, avoir découvert les valeurs d'une autre culture, est une expérience qui m'a complètement bouleversée. Le plus surprenant, c'est probablement cette vie privée et indépendante qu'on dirige soi-même, la non-imposition du mariage, la liberté et la responsabilité personnelles, la possibilité de discussion ou de communication libertaire -même avec un professeur, la sexualité libre au sein du désir humain (non-importance de la virginité avant le mariage) etc...

Devant l'autre culture "dans tous ses états", je perçois plus clairement combien la mienne est enfermée dans son étroite clôture. Mais, je ne la refuse pas ; et jamais je ne pense qu'il faut rejeter cette culture dans laquelle j'ai baigné depuis mon enfance. C'est pourquoi, la culture d'origine est comme ma mère...

Je sens ici combien ma mère me manque : Elle ne vit que pour se dévouer à sa famille et surtout à ses enfants. Les joies de sa vie... simplement comme un écho à leurs bonheurs...

Ce rapport très fort à ma culture d'origine, je le vis en permanence... C'est ainsi que je retourne irrésistiblement au kimch'i , le soir, après les repas français de la journée... Et la cuisine coréenne me manque, quand je suis malade : car la cuisine coréenne, pour moi, c'est encore la mère qui console...

 

C'est à partir de ma culture d'origine que je regarde les autres cultures si diverses ; et je commence alors à découvrir vraiment ma propre culture. Riche d'Orient et d'Occident, j'aimerais accomplir ma vie, en croisant les deux systèmes de valeurs différents et contradictoires ; et devenir ainsi cet "hybride" culturel qui fleurit dans la complémentarité et l'harmonie.

 

Quand je suis retournée en Corée pendant un an et demi (février 1997-septembre 1998), j'ai vécu dans des conditions nouvelles :

Dans notre maison, cohabitent quatre générations. J'étais donc avec mon mari et mon fils et encore avec ma belle-famille, c'est-à-dire mes beaux-parents, la grand-mère et ma belle-soeur.

Dans cette famille, je ne suis pas une femme soumise ; je ne suis pas irrévérencieuse non plus... J'ai pu exposer, sans aucune agressivité, ma façon de penser, notamment par rapport aux coutumes. Grâce à nos échanges authentiques -sur tous les problèmes de la vie- nous avons appris à nous connaître et à nous aimer profondément, en nous respectant les uns les autres. Chacun sait qu'il doit tenir son rôle, dans et pour cette bonne entente...

Je suis bien consciente que mes rapports -libres et intimes- avec ma belle-famille sont tout à fait exceptionnels, pour une famille coréenne.

 

Un jour, après que toute la belle famille se fût promenée et eût joué au tennis de table, mon beau-père nous dit :

"je veux préparer le dîner et laver les assiettes. Vous, regardez la télévision ; et reposez-vous".

Nous étions tous étonnés et heureux. Ma belle-mère me dit : "c'est la première fois qu'il fait cela depuis notre mariage ; et c'est grâce à toi !"

 

C'est que... mon beau-père était très content :

Il a envie de vivre avec son fils et son petit fils ; donc, tous ensemble dans la même maison. Moi, j'y suis bien ; et aussi je peux faire à ma guise, sans offenser mes beaux-parents. Nous sommes tous très proches les uns des autres. Nous partageons le travail dans la maison ; et aussi, chacun peut avoir du temps personnel...

En ce qui me concerne, j'ai loué une toute petite chambre à l'extérieur pour travailler, étudier, ou avoir du temps pour moi-même ( peut-être, les Coréens sont-ils étonnés qu'une femme mariée s'autorise à prendre une chambre pour elle seule !). Cet espace privé est très important pour moi : C'est peut-être grâce à lui que je retrouve ensuite -avec bonheur- tout le petit monde de ma famille...

 

Je voudrais "rebondir" sur cet événement, à savoir la participation de mon beau-père aux tâches domestiques... Il me semble que la question n'est pas qui prépare la cuisine et fait le ménage ? mais concerne la pensée que l'homme ne doit pas le faire...

Il me paraît que cette altération de mon beau-père est en rapport avec son bonheur et celui de la famille.

Je vois comme mon mari, lui aussi, a changé, depuis qu'il s'est frotté à la culture française : son évolution va davantage dans le sens des sacrifices réciproques, comme partage de l'intimité ; et exclut le seul sacrifice de la femme. C'est bien par cette réciprocité qu'un couple, notre couple, peut s'épanouir davantage.

Tous ces changements heureux dans mon couple et dans la vie avec ma belle-famille, je les dois à mon expérience de vie en France.

 

Cette voie qui se veut harmonieuse dans le jeu d'un antagonisme serait-elle la sagesse de la vie ? voire, sa réalité première ?

Evoquons le métissage sexuel dans l'amour, profondément mystérieux et humain ; et aussi l'enfant qui naît de cet amour, déjà métissé par l'union de deux personnes : l'homme et la femme, ses parents... C'est mon fils -qui veut souvent affirmer sa force en tant qu'homme ; mais aussi dont l'intensité de la sensibilité et de l'affectivité ressemble à la mienne, comme beaucoup de gens autour de nous l'ont remarqué... Je vois bien qu'il est un être harmonieux dans l'antagonisme.

 

De plus, la possibilité d'une rencontre avec l'autre (en particulier, l'autre culture), n'est-elle pas une ouverture sur le monde inconnu ?

Cette opportunité de découvrir le sens de sa vie dans le contexte interculturel ou multiculturel ne s'offre-t-elle pas comme une chance -pour chacun- de rééquilibrer son mode d'être ?

 

2. Problématique

 

Nous observons que dans la société coréenne, après l'influence de l'Occident (notamment de la culture américaine), la coexistence des valeurs traditionnelles et occidentales a généré un conflit des systèmes de valeurs, dans la vie quotidienne -comme dans les textes officiels concernant l'éducation.

De plus, portée par l'enthousiasme des Coréens pour le développement économique et technique du pays et la réussite socio-économique des individus, l'éducation actuelle en Corée du Sud en est venue à se centrer sur l'acquisition des connaissances et des techniques nécessaires : Le but de l'éducation, assurément, est donc beaucoup plus lucratif qu'éthique.

 

Pourtant, n'est-il pas vrai que la finalité de l'éducation, c'est bien plutôt le développement de la personne ? Et encore, la question du choix des valeurs n'est-elle pas essentielle, centrale, dans la formation de la personnalité ?

 

La notion de valeur nous renvoie à l'univers de la philosophie et des sciences humaines (histoire, sociologie, psychologie, anthropologie, etc.) très diverses. Mais surtout, la vie en acte nous place devant toute une palette de valeurs socioculturelles et de conduites humaines. Nous découvrons alors que ces valeurs socioculturelles qui nous entourent, qui nous façonnent, ne sont pas -pour toujours- immuables et indiscutables.

 

Toutefois, dans l'éducation coréenne, il apparaît qu'aucune attitude, aucun texte n'ait encore réussi à apprécier cette diversité de valeurs ; et à en tenir vraiment compte. Ainsi l'éducation se présente-t-elle comme une intentionnalité sociale et collective -qui enferme l'individu ou le groupe dans une série de déterminismes et l'uniformisme. Il nous faut bien voir ce qui se joue ici :

Quand nous acceptons que l'éducation se réduise à la transmission simple d'un héritage culturel dans ses valeurs, cela signifie que chaque culture impose les siennes aux individus ; et que ceux-ci, donc, ont renoncé à faire germer en eux-mêmes les nouvelles valeurs qui écloront demain...

 

Dans ce travail, l'intérêt que je porte à la question des valeurs en éducation, pour le développement de la personne, s'introduit par la rencontre de deux cultures différentes -avec un enracinement des valeurs très dissemblable- comme la culture occidentale et la culture orientale.

Le contact interculturel -notamment entre l'Occident et l'Orient- s'inscrit dans un ensemble de valeurs plus largement ouvert. Une telle polysémie de valeurs culturelles, dans ce contexte plus riche, débouche sur une activité créatrice par laquelle on tente de rétablir l'équilibre psychique -compromis dans la pluralité contradictoire.

 

A l'issue de cette réflexion, j'en suis venue à employer le terme métissage axiologique, inspirée par René Barbier qui, lui-même avait créé l'expression métissage culturel Orient/Occident.

Dans le contact interculturel et conflictuel, s'exerce une interaction dynamique qui permet l'épiphanie de nouvelles valeurs. Cette création ne nous incite-t-elle pas à rechercher quelles sont les valeurs capables de sustenter notre vie actuelle ?

Mais sur quelles bases théoriques, pourrons-nous nous appuyer, pour promouvoir le sens du métissage axiologique comme mode d'apprentissage privilégié de l'expression créatrice de soi ?

 

3. Présentation

 

Cette recherche comprend trois parties.

La première partie, propose une problématisation théorique du métissage axiologique, en essayant d'éclairer l'interférence des trois données suivantes :

1. le métissage axiologique,

2. la notion de soi et

3. le rôle de l'éducation.

Dans le premier chapitre, en tenant compte de la diversité des systèmes de valeurs socioculturelles dans la société actuelle, on constate le conflit des valeurs. Dès lors, on prend conscience de la nécessité de travailler sur le conflit, afin de le dépasser.

Il apparaît que l'antagonisme dans la diversité des appartenances culturelles provoque une tension de l'énergie psychique visant à l'équilibre au sein de la combinaison de deux régimes contradictoires. Cette perspective se fonde notamment sur la réconciliation des contraires -mentionnée dans les textes de G. Durand, G. Bachelard, C. G. Jung.

Pour ma réflexion sur la place du conflit dans le métissage axiologique, je suppose la logique de l'imaginaire comme facteur capable de créer une structure symbolique propre à tous les humains.

Toutefois, les personnes confrontées aux valeurs inter culturelles pourront adopter différentes attitudes. J'en identifie trois, à savoir :

- la fermeture du métissage axiologique,

- le conflit ou l'incertitude des valeurs contradictoires - l'ouverture du métissage axiologique.

 

Dans le deuxième chapitre, j'appréhende le soi, via les approches psychosociologique, bouddhique et transpersonnelle. Ce qui me conduit finalement à percevoir le métissage axiologique comme le "saut" qu'effectue la personnalité, pour atteindre le niveau du soi transpersonnel. Je peux alors éclairer la perspective du métissage axiologique comme moyen d'accomplissement du soi.

 

Autrement dit, grâce à la rencontre avec un autre système de valeurs, l'individu découvre combien la société à laquelle il appartient le conditionne, par les valeurs socioculturelles qu'elle lui impose. Par cette prise de conscience, son esprit, dans des expériences spontanées et directes, pourra dépasser les valeurs socioculturelles conditionnées.

Alors, affranchi du monde conditionné, il pourra affirmer et réaliser son être libre, dans la plénitude de chaque instant.

 

Dans le troisième chapitre, je recherche une visée éducative, en entrelaçant deux démarches :

- celle du métissage axiologique

- celle du travail que la personne opère sur elle-même, dans le processus de son développement.

Par le métissage axiologique et dans les trois dimensions de compréhension, de liberté et d'autonomie -au sens de l'affirmation d'une maturation spontanée de l'être humain, le sujet éducatif tend à devenir l'être créateur.

En ce sens, on "mute" alors

- de la transmission simple des savoirs qui appliquent les valeurs socioculturelles, au

- mode de la connaissance -qui n'est pas reflet passif du monde extérieur, mais un dynamisme, dans la cohésion même des antagonismes.

Ce dynamisme, c'est aussi pour chacun, à chaque sollicitation de l'instant, la force d'inventer par soi-même.

 

La deuxième partie est consacrée à l'étude du contexte socioculturel, en Corée; et se réfère aux valeurs interculturelles -celles de l'Orient et de l'Occident.

- Il s'agit, d'une part, de mieux comprendre les phénomènes socioculturels dans la complexité du système de valeurs, à l'heure actuelle.

- D'autre part, cela nous conduit à proposer les bases d'une analyse et d'une interprétation des types d'attitude engendrés dans le contexte interculturel.

Nous nous interrogerons aussi sur ce phénomène dynamique qui produit l'invention de valeurs, ces valeurs étant différemment construites par chaque individu.

Dans cette partie de notre recherche, nous explicitons les caractéristiques des valeurs traditionnelles et occidentales et la question du conflit entre les valeurs différentes et ambivalentes.

Pour les dégager plus objectivement , je m'appuie sur plusieurs travaux (effectués par des philosophes, des sociologues et des pédagogues) consacrés, plus particulièrement, aux valeurs culturelles dans la société coréenne.

 

La troisième partie s'ouvre sur l'étude des textes officiels du Ministère de l'Education Nationale.

Dans un premier temps, j'analyse les textes officiels. Les objectifs éducatifs que ces textes proposent nous permettent d'analyser les effets des valeurs traditionnelles et occidentales sur l'éducation.

on pourra montrer la simple coexistence des valeurs traditionnelles et occidentales ; et apprécier le fait que les élèves vont rencontrer, à la fois, les deux systèmes de valeurs (traditionnelles et occidentales).

 

Dans un deuxième temps, j'analyse le contenu du film Tae-kwon-doe en Corée, diffusé sur une chaîne de la télévision française (émission "envoyé spécial", France 2, mars 1995).

Cette analyse permettra d'éclairer les phénomènes du conflit des valeurs socioculturelles et de la mutation socioculturelle. Elle présente aussi un certain type de métissage axiologique à travers l'exemple de la petite Jy interviewée.

 

Enfin, pour révéler plus largement et plus concrètement la question du métissage axiologique, j'ai réalisé 19 entretiens auprès de Coréens. Ces entretiens sont analysés à la lumière de la réflexion théorique sur le métissage axiologique d'une part et sur les fondements du contexte socioculturel d'autre part, réflexion que nous avons développée dans les deux premières parties de notre recherche.

 

La conclusion :

Pour clore ce long travail, j'ai tenté d'élaborer, dans la conclusion, une théorisation du métissage axiologique -qui me permet de présenter le métissage axiologique comme concept construit.