L'imaginaire social

 

René Barbier

 

La société , dans le déroulement de sa propre histoire, et à partir des changements dans sa base technico-économique, des rapports de force entre les groupes et les fractions de classes sociales qui cherchent à asseoir leur hégémonie, mais également de phénomènes naturels et cosmiques sur lesquels nul n'a de prise, engendre sans discontinuer un magma de significations imaginaires sociales, s'imposant à tous dans une méconnaissance instituée. Toutes les institutions sont porteuses de cet imaginaire social qui constitue également ce que l'on appelle "la culture" d'une société . L'idéologie n'est que la part rationalisée et rationalisable de l'imaginaire social. Les institutions sont des réseaux symboliques, constitués comme "bains de sens" pour les agents sociaux. Elles tissent une matrice dans laquelle les "habitus" naissent et s'imposent à tous ceux qui sont soumis à leur violence symbolique. L'habitus est un schème générateur de structures conformes à la logique de la structure d'inculcation (phénomène de reproduction). L'habitus conduit les destinataires légitimes à avoir les mêmes "goûts", les mêmes attirances, les mêmes "dégoûts" et répulsions, sans qu'ils soient conscients de la façon dont ils ont été moulés ainsi dans et par les institutions appropriées depuis la naissance jusqu'à la mort. Pourtant l'habitus n'est jamais totalement réussi dans les sociétés contemporaines habitées par des phénomènes de différenciation culturelle. Il ne saurait être, comme le pense P.Bourdieu, une sorte de "programme d'ordinateur", comme il l'a encore répété dans une émission télévisée d'Antoine Spîre en décembre 1990. L'habitus est toujours plus ou moins "raté ". Il présente des failles par où s'infiltrent des dynamiques de forces instituantes. Cette logique résulte d'une cohérence entre les relations conceptuelles de l'habitus, de l'institution et de l'imaginaire social dans la perspective de C.Castoriadis. Au niveau des groupes et des classes sociales, cela donne un processus conflictuel entre ce qui est de l'ordre de l'institué et de l'ordre de l'instituant dans chaque institution. Cette lutte entre l'instituant et l'institué reflète la dialectique même de l'imaginaire social qui est à la fois leurrant et créateur. Cette conceptualisation de l'imaginaire social et de ses retombées institutionnelles et personnelles (par l'habitus) représente une synthèse des oeuvres de C.Castoriadis , des théoriciens de l'Analyse Institutionnelle (Lourau/Lapassade) et de la sociologie de Pierre Bourdieu Elle a constitué une partie de ma théorie de la "recherche-action institutionnelle"

Reprenons en détail cette analyse théorique (tableau à lire de haut en bas).

 

Schéma de l'imaginaire social.

Rapports sociaux de production et état des forces productives dans la société considérée. Changement dans les données techniques et scientifiques. Bouleversement naturel, climatique, écologique, cosmique etc...

zone d'indétermination

Imaginaire social

création de significations sociales d'ordre imaginaire.

dynamique des rapports de forces et de sens à la fois créateurs et leurrants.

institutions et cultures spécifiques

Jeu de l'instituant, de l'institué et de l'institutionnalisation. création des représentations sociales

retraduction au niveau des organisations (1° autonomie relative)

retraduction au niveau des groupes (imaginaire collectif de F.Desprairies) 2° autonomie relative.

 

retraduction au niveau de l'individu par le biais de son habitus de moment. 3° autonomie relative représentation somato-psychiques individelles

Champ des produits, des pratiques et des discours du sujet.

 

Définition de l'imaginaire social.

 

On appelle imaginaire social un magma de significations sociales à caractère imaginaire dont la production ne se réfère pas à une ou plusieurs élaborations psychiques individuelles ni même de groupes ou d'organisations. Pour les comprendre nous devons nous placer d'emblée dans une perspective sociétale. "les significations imaginaires sociales ne sont ni représentations, ni figures ou formes, ni concepts" écrit C.Castoriadis . Elles ne sont pas plus des "types-idéaux" à la manière du sociologue allemand Max Weber. Elles sont historiques donc évolutives et produisent des institutions qui ne peuvent être analysées qu'en fonction du contexte culturel de l'époque.

Elles sont des significations parce qu'elles renvoient à un sens. Castoriadis définit le "sens" comme "un tenir-ensemble indestructible, se visant soi-même et fondé sur soi-même, source illimitée de plaisir à quoi il ne manque rien et qui ne laisse rien à désirer" .

Imaginaires parce que ces significations ne sont pas réductibles à un réel ou un rationnel quelconque. Elles renvoient au fond magmatique de la psyché et du monde, c'est-à-dire à ce que Castoriadis nomme l'Abîme/Chaos/Sans-Fond à partir duquel surgit sans cesse un flux créatif de nouvelles significations dont la portée peut être bénéfique ou maléfique pour l'homme.

Sociales parce qu'elles valent et s'imposent à tous les membres de la société, sans être nécessairement sues comme telles. Les formations idéologiques apparaissent comme des ensembles identitaires rationnalisables du fond magmatique de l'imaginaire social. Ceux qui présentent le plus haut degré de cohérence et d'efficacité politique dans un certain contexte.

L'imaginaire social est de l'ordre du magma et relève ainsi d'une logique particulière selon Castoriadis, définie par les propriétés suivantes :

M1 : Si M est un magma, on peut repérer dans M des ensembles en nombre indéfini.

M2 : Si M est un magma, on peut repérer dans M des magmas autres que M.

M3 : Si M est un magma, il n'existe pas de partition de M en magmas.

M4 : Si M est un magma, toute décomposition de M en ensembles laisse comme résidu un magma.

M5 : Ce qui n'est pas est ensemble ou rien .

Ces significations imaginaires sociales s'instrumentent toujours dans des classes, des relations et des propriétés, mais ne sont pas constructibles à partir de celles-ci. L'institution imaginaire de la société revient à la construction de points de vue "arbitraires", à partir desquels "équivalences" et "relations" sont établies.

La logique des magmas conduit C.Castoriadis vers des thèses ontologiques qui me paraissent proches de certaines sagesses orientales comme le Taoisme. En effet C.Castoriadis affirme que: "ce qui est n'est pas ensemble ou système d'ensembles. Ce qui est n'est pas pleinement déterminé.

Ce qui est, est Chaos, ou Abîme, ou Sans-Fond. Ce qui est, est Chaos à stratification non régulière.

Ce qui est comporte une dimension ensembliste-identitaire ou une partie ensembliste-identitaire partout dense...

Pour l'observateur limite, la question de savoir, en un sens ultime, ce qui vient de lui et ce qui vient de l'observé est indécidable. (Il ne peut exister d'observable absolument chaotique. Il ne peut exister d'observateur absolument inorganisé. L'observation est un co-produit non pleinement décomposable.)

La non-détermination de ce qui est n'est pas simple "indétermination" au sens privatif et finalement trivial. Elle est création, à savoir émergence de déterminations autres, de nouvelles lois, de nouveaux domaines de légalité"

L'institution sociale a pour fonction essentielle l'autoconservation par le truchement d'une socialisation de la psyché, d'une fabrication d'individus sociaux conformes et appropriés. L'institution leur fournit des pôles identificatoires et surtout un sens qui tente de recouvrir sans cesse "l'Abîme du monde, de la psyché elle-même pour elle-même, de la société elle-même pour elle-même...Le sacré est le simulacre institué de l'Abïme : la religion confère une figure ou figuration à l'Abîme - et cette figure est présentée à la fois comme Sens ultime et source de tout sens "