LA NOVATION
DUCATIVE
Innovation, novation et changement de paradigme en
ducation
Ren Barbier
(CIRPP)
SOMMAIRE
INNOVATION, NOVATION ET CHANGEMENT DE
PARADIGME EN DUCATION
Introduction
QuĠest-ce quĠun paradigme ?
1.- ducation et pdagogie
Introduction
1.1 LĠducation sous la dominance de la pdagogie
12. La pdagogie sous la dominance de lĠducation
121. QuĠest-ce quĠapprendre ?
Quels sont les savoirs ?
122. le Ç moment de retournement È dans lĠapprendre
123. Une autre vision de la pdagogie
2. LĠart dĠapprendre
21. De la
technique
22. De lĠart
3.
L'autoformation existentielle
31. Se former,
c'est apprendre mourir
32. Se former,
c'est apprendre natre.
33. Se former, c'est apprendre vivre dans
un prsent instantan.
4. Changement,
volution, mdiation et innovation
41. La
reproduction comme illusion
42. Tout est
changement
43. LĠinnovation lĠintrieur de lĠvolution
5. Novation ducative et
Institution
51. Novation, dfi et changement de
paradigme
511. La novation comme
mergence dĠun autre systme logique de niveaux de ralit
512. Novation et structures des rvolutions
scientifiques (Thomas Kuhn)
513. Novation sociale et
changement rvolutionnaire
52. Novation personnelle et mutation dans
la conscience
La novation en ducation
521. la novation
existentielle
*
La Prsence
*
Novation notique et esprit neuf
522. La novation
institutionnelle
523. La novation pdagogique
Novation ducative et dfi
BIBLIOGRAPHIE
Introduction
La srie de
livrables de lĠanne 2010 me semble trs importante pour notre centre de
recherche (CIRPP) parce quĠelle touche de prs les rapports entre innovation et
novation en ducation, thme central dans la problmatique scientifique du
centre.
Les recherches
sur les innovations ont t relativement nombreuses dans tous les domaines,
industriels, scientifiques, technologiques, sociaux, ducatifs etc. sans que
soient vraiment distingus, caractriss, les traits spcifiques les
diffrenciant de la novation.
Le concept de
Ç novation ducative È reste trs largement en friche. Il demande
tre clair dans toute sa complexit car il sĠouvre sur une interrogation
paradigmatique.
Ce texte commence
une rflexion sur la question de lĠinnovation en ducation et en pdagogie en
se proposant de distinguer le concept dĠ Ç innovation È et celui de
Ç novation È trs peu utilis en Sciences de lĠducation[1].
Du latin novationem, de novare,
rendre nouveau, de novus (voy. NEUF).
Ce terme de jurisprudence dfinit un mode d'teindre une ancienne obligation
en changeant le titre, le crancier ou le dbiteur.
En ducation, Il
sĠagit mon sens de reprendre le concept car il engage la pense dfinir ce quĠest
le paradigme dominant qui incruste lĠinnovation dans une logique apparemment
inbranlable.
Mais le concept
de novation implique un autre paradigme pour advenir.
QuĠest-ce quĠun
paradigme ?
Le mot paradigme tient son origine du mot grec
ancien ıαράδειγμα / paradegma qui
signifie Ç modle È ou Ç exemple È. Ce mot lui-mme vient
de ıαραδεικνύναι / paradeiknuna qui
signifie Ç montrer È, Ç comparer È. Le terme grec et ce
qu'il signifie est central dans le Time de Platon.
Le dictionnaire
TLFI prcise en pistmologie quĠil sĠagit dĠune conception
thorique dominante ayant cours une certaine poque dans une communaut
scientifique donne, qui fonde les types d'explication envisageables, et les
types de faits dcouvrir dans une science donne.
Pour P.Jacob au sujet du changement de paradigme. Ç Au-del de leurs
divergences, ce qui rapproche Kuhn et Feyerabend, c'est leur insistance sur le
manque de convergence du dveloppement scientifique. Le cri de ralliement de
l'opposition l'empirisme, c'est la dcouverte de l'incommensurabilit entre
des paradigmes spars par une rvolution scientifique È[2].
Le mot paradigme s'emploie frquemment dans le sens de Weltanschauung (vision du monde).
Par exemple, dans les sciences sociales, le terme est employ pour dcrire l'ensemble
d'expriences, de croyances et de valeurs qui influencent la faon dont un
individu peroit la ralit et ragit cette perception. Ce systme de
reprsentation lui permet de dfinir l'environnement, de communiquer propos
de cet environnement, voire d'essayer de le comprendre ou de le prvoir.
L'autre fonction du paradigme, est utile pour un observateur tiers
(qui observe celui qui utilise ce paradigme). Cet observateur pourra faire des
remarques et se faire une opinion sur la faon dont l'observ en est venu
utiliser ce paradigme : nous dfinissons ce qui va vite ou lentement par
rapport notre propre vitesse de dplacement, l'homme qui a vcu dans la
nature peut dfinir les objets modernes comme inutiles ou malfiques...
CĠest le
philosophe et sociologue Thomas Kuhn qui a employ le terme de paradigme tout en lui
prfrant les termes de science exemplaire et de science normale. Il dfinit le
paradigme scientifique ainsi :
¤ un ensemble d'observations et de faits avrs,
¤ un ensemble de questions en
relation avec le sujet qui se posent et doivent tre rsolues,
¤ des indications
mthodologiques (comment ces questions doivent tre poses),
¤ comment les rsultats de la
recherche scientifique doivent tre interprts.
Le
paradigme lui apparat comme un cadre qui dfinit les problmes et les mthodes
lgitimes, et qui permet ainsi une plus grande efficacit de la recherche.
CĠest une sorte de langage commun qui favorise la diffusion des travaux et canalise
les investigations.
Un autre pistmologue Imre Lakatos a tent de
dvelopper le concept d'une faon dialectique sous le nom de programme de
recherche.
Dans cet esprit, il propose une dfinition simple dans le contexte
scientifique Le paradigme est l'ensemble des rgles admises et intriorises
comme Ç normes È par la communaut scientifique, un moment donn de
son histoire, pour dlimiter et problmatiser les Ç faits È qu'elle
juge dignes d'tude.
LĠide-cl de ma thse consiste soutenir que lĠinnovation ne
sort pas du paradigme dominant en Occident et que tout changement (inluctable
malgr tout) renforce, en fin de compte, la logique interne de cette vision du
monde de plus en plus mondialise. Sous cet angle, lĠinnovation en dmocratie
suppose le concept de mdiation et de ngociation. Le principe qui prside au droulement du paradigme
dominant est celui dĠintention programme en vue dĠune efficacit contrle des
rsultats.
Inversement la novation demande une autre ouverture plus radicale dans laquelle la
ngociation se transforme soudainement en mutation. CĠest sur un autre paradigme quĠelle
prend appui, plus efficient dans des cultures Ç autres È mais pas
absent dans notre propre culture. La novation va de pair avec la notion de dfi. Elle
se fonde sur un passage de lĠintention lĠattention libre porte par des crateurs
culturels qui constituent des minorits actives. Malgr leur faible poids
apparent dans les cultures o la logique triomphante du paradigme dominant
sĠimpose partout, ces minorits actives dont dĠautant plus efficaces, la
longue, quĠelle maintiennent le cap de leur propre paradigme, en
rsilience, contre vents et mares
comme le dmontre la Ç psychologie des minorits actives Ç de Serge
Moscovici. Ces minorits actives sont caractrises par lĠappellation de
Ç crateurs culturels È[3].
En ducation les concepts dĠinnovation et de novation jouent des
rles trs importants et engagent le sens mme de la cration. Par la
pdagogie, les deux concepts donnent voir leur processus dĠaction qui met en
Ïuvre leur soubassement philosophique.
La philosophie, mon sens, comme acte rflexif portant sur les
rapports entre le sujet et le monde (soi, les autres la nature) constitue un
ralisme praxologique et un art de rigueur qui fait dialoguer les concepts de
Profondeur, de Reliance et de Gravit[4].
1.- ducation et pdagogie
Introduction
LĠducation qui,
tymologiquement signifie la fois Ç nourrir È et Ç conduite
hors de È,
fait appel
trois notions-cls : direction, signification, sensation et demande un
ducateur qui sait manier la mdiation et le dfi.
JĠai eu
lĠoccasion de dvelopper ma conception de lĠducation dans les annes
quatre-vingt dix pour le Cendre de Formation de lĠAdministration (ministre de
lĠducation et de la recherche)[5].
Ds que nous
parlons de Ç sens È en ducation, nous devons nous rfrer trois
dimensions[6] :
la direction, la signification et la sensation.

La direction, cĠest la
finalit.
CĠest la premire
question se poser pour un ducateur. Que veut-il faire, en fin de compte, o
veut-il en venir, quel Ç produit È cherche-t-il crer par son
action formatrice ?
En ducation, il
sĠagit non dĠun Ç produit È inerte mais dĠun tre humain
interagissant en voie de transformation. Cela revient se demander : quel
tre humain Ç nouveau È je cherche laborer, sachant que je ne suis
quĠun lment dans cette laboration et que le sujet que jĠai devant moi du Ç dsir È de savoir et
cherchera contrecarrer mon propre dsir de lĠduquer si je ne tiens pas
compte de son dsir dĠduqu, ou plutt de Ç sĠduquant È comme
disent les Canadiens.
Il est patent que
les politiques et les dcideurs mconnaissent compltement cette problmatique
intersubjective de lĠducation. Si lĠ Ç ordre des choses È, la
violence symbolique de lĠinstitution tatique de lĠEcole et celle de
lĠEconomique dans sa version librale sĠimposent et structurent cette finalit, cĠest souvent dans une
mconnaissance institue. LĠducateur doit retrouver le sens de cette finalit
sous les institutions, les idologies proclames, les discours de bonne
volont. Sur lĠefficacit. Plus
que jamais aujourdĠhui lĠducateur devient un chercheur en ducation qui refuse
de se laisser prendre au pige des allants-de-soi issus de lĠtat des rapports
sociaux dans la socit dominante.
Que cherche-t-il
faire vraiment , en quoi est-il un ducateur et pas seulement un instructeur,
un formateur format et aveugle aux ordres des puissants du moment ? Quel
sens il accorde son action et quelle finalit en termes de philosophie de la
vie individuelle et collective cherche-t-il faire passer dans un jeu
intersubjectif o rien nĠest donn dĠavance ?
La signification, cĠest le
rsultat de la finalit proclame.
Ce quĠil va
proposer, en fin de compte, les rapports de sens quĠil va tisser avec ses
lves, ses forms, ses stagiaires adultes, en utilisant son capital culturel,
social, rudit, constitue un univers de significations charg de donner un
semblant de cohrence au chaos du monde quĠil a sous les yeux.
La construction
de la signification est collective. Les apprenants jouent un rle non
ngligeable et mconnatre cet aspect de lĠducation est une grave erreur de
jugement. CĠest, en grande partie, la cause de lĠchec actuel de lĠEcole dans
notre socit. Nous en sommes encore rests lĠidologie de lĠcole de
lĠobissance o il sĠagit de sculpter une statue dans un bloc dĠargile sans
rsistance. CĠest ne rien vouloir savoir de lĠvolution des sciences humaines
depuis plus dĠun sicle. Ce nĠest pas pour rien que S.Freud a insist pour dire
que lĠducation (avec la politique et la psychanalyse) tait une tche
impossible. LĠduqu Ç rsiste È aux injonctions de lĠducateur, en
particulier lorsque ce dernier cherche lui imposer des visions du monde quĠil
nĠaccepte plus.
LĠducateur, sous
cet angle, est toujours en conflit. Rien nĠest simple. Mais le conflit peut
prendre trois formes :
- lĠopposition
radicale et violente. CĠest malheureusement de plus en plus le cas aujourdĠhui
o la pulsion de destructivit lĠemporte sur a vie. Comment comprendre autrement le fait que des jeunes dans les
banlieues, incendient des coles maternelles et primaires, caillassent des bus
dans lesquels leurs propres parents vont au travail ?
- la remise en
cause partir de diffrents points de vue arguments, ce qui pourrait advenir
si une politique ducative dĠcoute et de soutien existait en liaison avec une
autre manire dĠorganiser la vie de la cit et de rduire les ingalits
sociales et conomiques.
- lĠouverture sur
une dialogique qui prend en compte la possibilit dĠaller et de reconnatre une
autre vision des choses transformatrices de lĠordre dominant. Cette dialogique
implique une transformation personnelle des ducateurs et un changement social
et institutionnel corrlatif. CĠest de ce ct quĠil faut aller pour comprendre
le concept de Ç novation ducative È.
LĠducateur se
doit de passer du premier stade au troisime par une action ducative qui
sĠinscrit dans le temps et dans une reconnaissance de la complexit du
processus de transformation des habitus.
La sensation, cĠest
lĠinscription corporelle du rapport au savoir.
Le changement de
sens dans le rapport soi, aux autres et au monde sĠincarne dans le corps et prend
appui sur les motions et le monde affectif. Depuis longtemps, surtout depuis
les annes 1960, les chercheurs en sciences sociales ont t sensibles cette
dimension existentielle[7].
La prise en compte de la connaissance du monde par le corps est trs ancienne
come le dmontre les sages toltques[8].
Mconnatre ce
phnomne est dangereux. LĠtre humain – on le sait maintenant –
taye sa connaissance du monde sur sa vie motionnelle. Le concept va de pair
avec lĠaffectif. Le neuroloque amricain Antonio Damasio affirme ainsi que
Spinoza avait raison[9].
Antonio Damasio, a montr que la conscience ne saurait tre spare des motions d'un individu, travers le cas qu'il a trait, un certain Elliott, qui avait t priv de ses Ç marqueurs somatiques È la suite d'une lsion crbrale. Elliott ne pouvait plus se reprsenter le monde, faire Ç comme si È et tait totalement la merci d'une logique de la connaissance abstraite qui ne lui permettait plus de prendre des dcisions avec pertinence. Dans la perspective de Antonio Damasio, je nomme Ç effet Elliott È : cette inaptitude grer sa vie par une personne qui s'est coupe de ses motions et de son corps au profit d'une gestion mentale totalement soumise l'abstraction intellectuelle. Le Ç culte de l'Internet È va dans le sens d'une toute puissance de l' Ç effet Elliott È[10].
La prise en compte du corps dans lĠducation
conduit revoir compltement les manires de faire passer lĠinformation, les
savoirs, la comprhension du monde. Refuser que lĠlve, ou lĠadulte, soit un
tre coup en deux devant sa table. Le voir se dplacer, travailler avec
dĠautres, se dgourdir, respirer, penser en marchant, prendre des temps de
pause pour sĠlancer, retrouver lĠintgralit de son corps, est ncessaire.
Cela implique un questionnement radical sur la rpartition du temps considr
comme linaire et dcoupant le corps, lĠintellect, lĠimagination, lĠaffectif
suivant des segments spars et arbitraires.
On peut parler de Ç constitution
interactive de soi È (Bernard Andrieu) dans le rapport que le sujet
entretient entre son corps et son milieu. Contre une conception
Ç crbrale È de lĠidentit, lĠauteur soutient que lĠesprit nĠest pas
un dispositif dsincarn de traitement de lĠinformation. Le cerveau nĠarrte pas
dĠentrer en interaction avec lĠensemble du corps. DĠune part, il
Ç crbralise È le corps en dirigeant les actions et dĠautre part il
est incorpor, plong dans un systme organique qui lĠirrigue compltement et
le met en relation avec le monde. Le corps et le monde sont en permanentes
interactions cologiques. Le corps ne prexiste pas au monde. Ds la vie du
fÏtus le cerveau se construit suivant les alas du monde environnant, son
monde dont il ressent tous les effets par lĠaudition, le got, le toucher[11].
Le corps participe trs directement la
construction de la ralit sociale, notamment comme talon de mesure. Certaines parties du corps servent depuis des
millnaires quantifier et qualifier le monde qui nous entoure, y compris les
humains entre eux. Par exemple, le pied a t le premier moyen de quantifier
les terres pour les partager; tandis que le jet dĠune chaussure sur un tre
humain qualifie encore la pire insulte en Irak[12].
La vieillesse et ses retombes corporelles sont de plus en plus la ligne de
mire des publicitaires compte tenu du vieillissement gnralis de la
population dans les pays riches[13].
De plus en plus lĠhistoire met lĠaccent sur les mutations du
regard sur le corps du sujet humain dans ses multiples dimensions comme le
montre lĠouvrage collectif dirig par Jean-Jacques Courtine[14].
Parce que les Ç politiques È de
lĠducation ont nglig le Ç sens de lĠducation È dans sa
complexit, peu peu le systme dĠenseignement impos lĠducation de
passer sous la dominance de la pdagogie considre comme un simple
Ç savoir-faire È susceptible dĠtre contrl et mesur. Les
statisticiens ont pris le pas sur les psychologues et les philosophes.
1.1 LĠducation sous la dominance de la pdagogie
La pdagogie est un savoir-faire qui met en
Ïuvre lĠducation dans une situation singulire. Mais dans la mesure, la
complexit du fait ducatif est pass sous silence. La pdagogie sĠrige en
norme et prtend se satisfaire de sa logique interne.
La pdagogie comme
Ç savoir-faire È contrl prtend sĠen tenir l pour Ç pouvoir
faire mieux È.
Elle sĠinscrit dans lĠidologie actuelle des
comptences et du culte de la performance.
Tout devient objet de
Ç pdagogie È. Le moindre comportement, la plus petite attitude lĠgard
de la vie se trouve pris dans lĠengrenage su Ç mieux-savoir-faire È
auquel sĠattache une kyrielle de pseudo-spcialistes plus ou moins patents et
forms. Plus on va vers le mesurable et le non questionnement sur les fins de
lĠducation et plus la pdagogie bat son plein. La philosophie de lĠducation
disparat sous les arguties sophistiques de la didactique des disciplines.
LĠinterrogation pdagogique pose fermement durant les phases
Ç chaudes È des vnements de mai-juin 1968, non sans exagrations
parfois, et qui a trouv dans les annes suivantes quelques exprimentations
intressantes, en fonction dĠune autre finalit de lĠducation que celles,
mercantile et idologique dominantes, redevient la portion congrue et
sĠembourbe dans un illusoire retour Ç l la soumission
lĠautorit È digne des annes cinquante de lĠautre sicle. On nous
ressasse la tlvision la Ç comptence È de
Ç pdagogues È pre (ou mre) fouettard et lĠexemple ancien de classe
scolaire de Ç bons lves È assis comme des statues ptrifies devant
le Savoir glorifi au tableau noir.
Les chercheurs en sciences de lĠducation
sĠarrachent les cheveux et ne comprennent pas ce retour lĠancien, au
traditionnel non questionn. Tant de travaux de recherche, tant dĠexprimentations
en pdagogie active et dĠcoles nouvelles depuis plus dĠun sicle pour en
arriver cette restauration ducative dont on sait quĠelle ne donnera que du
chaos au futur.
Il est vrai que ce mouvement correspond au
culte du Ç manager efficace È et celui de la performance sous
stress, dont on commence percevoir les limites mortifres.
Dans son ouvrage best seller sur Ç le
management efficace[15]. È
tir plus de 200000 exemplaires en Europe, Fredmund Malik russit lĠexploit
en 345 pages de ne jamais aborder
le sens vritable du management et se cantonne dans lĠexploration
programmatique du Ç savoir-faire È en vue dĠune meilleure performance
professionnelle. On est loin du Ç management mancipant È[16]
et trs proche du pdagogique contrl et spar de la vie relle de la
personne humaine. CĠest le triomphe du Ç systme managinaire È bien
analys par Vincent de Gaulejac et son quipe[17].
Le systme managinaire est fond sur l'adhsion de l'individu
une logique d'organisation. Dans cette logique de l'adhsion, il ne s'agit
plus de Ç faire faire È mais de Ç faire vouloir È, il ne
s'agit plus de rgenter les gestes mais les dsirs. Pour ce faire, l'entreprise
s'efforce de raliser une symbiose fusionnelle individu-organisation. Cette
symbiose se traduit sur les trois plans: conomique, spirituel et affectif.
De nos jours, en ducation, on ne demande
plus lĠlve dĠavoir Ç une tte bien faite È, ni mme Ç bien
pleine È aujourdĠhui, mais dĠtre Ç efficace È cĠest dire de
pouvoir sĠadapter lĠvolution de lĠconomie librale sans la discuter. La
philosophie, discipline part entire dfinie par son esprit de
questionnement, est de plus en plus traque et vacue du systme scolaire.
Comme les choses ne vont pas de soi et que de plus en plus dĠlves les plus
dfavoriss quittent le systme scolaire et drivent vers une certaine
dlinquance, il ne reste plus quĠ dvelopper partout et toujours une multitude
de rseaux de vigilance, de polices de quartiers, de contrles vidos, qui
renforce lĠesprit scuritaire et accentue la prgnance dĠun droit de plus en
plus rducteur des liberts publiques. Une grande juriste, professeur au
Collge de France, Mireille Delmas-Marty, nous dcrit ce processus de
scurisation outrance dans son livre Ç Liberts et sret dans un monde
dangereux È o elle montre que le couplage actuel entre dangerosit et
mesure de sret constitue la ngation mme de lĠesprit du droit pnal fond
sur celui de culpabilit-peine postulant le libre arbitre[18].
On comprendra facilement que la domination
de la pdagogie sur lĠducation impose un sens de lĠautorit comme soumission
aux idoles et un rapport au savoir de plus classiques.
Puisque la finalit relevant du
questionnement ducatif est laisse de ct, il ne reste plus que le falaga des
matres coraniques ou le chat neuf queues des enseignants britanniques ou des capitaines
de navire de la Navy de lĠancien temps[19].
Certes aujourdĠhui on ne va pas jusquĠ demander le retour la paire de
claques (encore queÉ) mais on utilise volontiers la claque symbolique fonde
sur la dvalorisation, le mpris et lĠexclusion. Dans son livre Ç le
chagrin dĠcole È, lĠcrivain Daniel Pennac, prix Renaudot, en montre tous les effets sur un enfant
considr comme un Ç cancre È en relatant sa propre histoire, ce qui,
videmment, soulve la morgue hautaine dĠAlain Finkielkraut. En effet, sur le site Internet Causeurs.fr, Alain Finkielkraut s'est livr une vive critique du
livre de Daniel Pennac. Le philosophe a intitul son texte Cabotin d'cole. Il y dnonce le
narcissisme de Daniel Pennac et son apologie des cancres, ce qui prouve quĠil
nĠa rien compris comme beaucoup de Ç rpublicains du savoir rudit È[20].
Comment caractriser la pdagogie classique
qui joue sur lĠautorit institue[21] ?
La toute puissance dĠun matre de savoir.
La soumission lĠautorit.
La reprsentation de lĠapprenant comme
rceptacle ou Ç cire molle È.
LĠcole (schol) comme lieu sacr isol du
monde et du bruit.
La temporalit scolaire comme non-temps
social.
LĠtayage inconditionnel sur lĠhritage
cultiv.
La transmission suivant la tradition
ritualise.
Le cours magistral comme principe
dĠexcellence.
Le narcissisme enseignant valoris et la
mise en scne thtralise par le dispositif formatif.
LĠvaluation comme contrle chiffr du
savoir inculqu.
12. La pdagogie sous la dominance de lĠducation
Il sĠagit bien de retourner la proposition
de dpart. LĠducation doit retrouver la place englobante et la pdagogie doit
tre sa servante. Apprendre, sous cet angle, consiste sĠduquer en prenant
appui sur une pdagogie adapte la singularit de chacun sans mconnatre le
Ç vivre-ensemble È qui reste toujours construire.
121. QuĠest-ce quĠapprendre ?
Apprendre est un long processus inachev de la
naissance la mort qui met en jeu dialogique plusieurs lments-cls :
des savoirs scolaires, des savoirs mdiatiques, des savoirs relationnels, des
savoirs contests et des savoirs bouleverss, en vue de donner du sens au monde.
Ces savoirs sĠarticulent autour de quatre
postures :
- Ç On mĠapprend È ds avant ma
naissance, dans le ventre de ma mre et ensuite tout le long de la vie par le
non-dits implicites, les us et coutumes, les rumeurs, les principes
pdagogiques de la Ç bonne mre È, les innombrables images venues des
mdias.
- Ç Il mĠapprend È sous lĠangle
dĠune imposition arbitraire et symbolique dans laquelle lĠtat joue un rle
fondamental par la scolarisation institue ds la crche, la maternelle, lĠcole
primaire, le collge, le lyce, lĠuniversit, les grandes coles.
- Ç Tu mĠapprends È car aucune
vritable ducation ne sĠopre sans relation avec un Ç mentor È, une
personne concrte, claire, qui me respecte, tente de me comprendre et mĠlve
(aller vers le haut), par une relation de mdiation et de dfi, dans lĠordre du savoir, du
savoir-faire, du savoir se situer, du savoir exister et, en fin de compte, du
savoir tre.
- Ç Je dsapprends dĠapprendre È.
Il me faudra passer par ce sas de dconstruction des savoirs acquis venus de
lĠAutre pour commencer entrer dans la Ç connaissance È dgage dĠun
savoir htrogne omnipotent et non critiqu. Mme le savoir de mon mentor doit
tre Ç dconstruit È sans jeter le bb avec lĠeau du bain. LĠenjeu
est lĠestime de soi et la possibilit de crer vritablement, de devenir
Ç auteur È de moi-mme, suivant le processus dĠ
Ç autorisation È (J.Ardoino).
- Ç JĠapprends È comme rsultante
du jeu interactif des autres dimensions o je vais reconnatre la fois la
ncessit des savoirs pluriels et multirfrentiels et de leurs interactions
avec une part minemment personnelle de transformation intrieure de moi-mme
que je nomme Ç connaissance È (de soi, de lĠautres et du monde).
Si je suis Ç impliqu È ds avant
ma naissance par les savoirs savants ou non sur lĠducation (la
Ç prime-ducation È[22])
et la transversalit de la socit dans laquelle je vais natre, par le milieu
social de mes parents, rapidement, ds la petite enfance, je manifesterai ma
Ç rsistance È qui peut devenir Ç cratrice È[23],
et que Jacques Ardoino nomme Ç ngatricit È[24].
Elle signifie que je vais opposer, plus ou moins consciemment, la volont de
mes ducateurs dĠexercer sur moi leur dsir de savoir et dĠinculquer des
significations considres comme lgitimes, ma propre contre-stratgie
dsirante dĠun tout autre ordre. JĠentre ainsi dans une ducation
ncessairement conflictuelle o rien nĠest jamais jou dĠavance. Tout dpendra
de la comprhension de mes ducateurs concernant la complexit du fait ducatif
et de mon aptitude assumer malgr tout des frustrations relatives et
ncessaires mon dsir immdiat de jouissance.
Il nous faut
ainsi nous interroger sur le sens mme du mot apprendre. Ce dernier est pris
dans une constellation smantique laquelle il renvoie ncessairement.
QuĠelles sont les diffrences entre ÒapprendreÓ, ÒsĠinstruireÓ, Òse formerÓ,
ÒsĠduquerÓ ?
Posons dĠemble
quĠapprendre est le terme le plus gnrique pour indiquer un processus dĠaccs
comprhensible un certain niveau dĠinformations. JĠapprends ainsi que le nouveau Prsident de la
Rpublique vient dĠtre lu. JĠapprends en lisant lĠEncyclopaedia Universalis,
les dtails de la vie du dernier Prix Nobel de littrature. Mais je nĠapprends
pas la dernire figure de la thorie des quantas en parcourant un ouvrage
spcialis, si je ne suis pas physicien. Inversement un physicien comme Fritjof
Capra peut-il apprendre ce que lui proposait Krishnamurti ? A la question ainsi
formule par lĠauteur du clbre ÒTao de la physiqueÓ, Krishnamurti rpond
quĠavant dĠtre un physicien, F. Capra est un homme susceptible, donc, de
comprendre le sens de la vie au del du recours la logique purement
rationnelle.
Apprendre
implique de comprendre ce qui nous informe. Apprendre correspond quelque
chose de plus quĠtre simplement inform. Apprendre est diffrentiel et dpend
ncessairement du niveau de culture que lĠon possde. Plus je suis cultiv et
mieux je saurai apprendre, au moins dans certains secteurs de la connaissance.
LĠ Òamour de lĠartÓ, comme le montrent les sociologues Pierre Bourdieu et Alain
Darbel, est rfr sans cesse un savoir labor sur la construction artistique, que ne possdent pas les
membres de toutes les classes sociales au mme degr. En passant de la sphre
du savoir sur la nature la connaissance de lĠtre, il se peut quĠil me faille
devoir perdre beaucoup de savoir acquis pour apprendre connatre spirituellement le monde. Connatre, cĠest mditer et mditer
cĠest dsapprendre avant tout, cĠest--dire perdre de lĠinformation acquise
pour devenir rceptif une information potentielle. ÒLĠhomme neuronalÓ de Jean-Pierre Changeux nous signale
quĠil en est ainsi au niveau des neurones du cerveau : il faut perdre pour
pouvoir acqurir.
Mais dĠordinaire,
acceptons lĠide que je peux apprendre toutes sortes de choses dans nĠimporte
quel domaine, en fonction de mes capacits intellectuelles, des circonstances,
des moyens matriels, des gens que je rencontre, du lieu o je me trouve etc.
Apprendre nĠimplique pas une institution spcifique. LĠautodidacte apprend en
toutes circonstances. Mais lĠcolier dans son cole primaire galement.
- Apprendre et sĠinstruire
Instruire vient
du latin ÒinstruereÓ qui signifie insrer, btir, disposer, outiller.
SĠinstruire cĠest alors se doter dĠoutils conceptuels et imags. Mais le champ
smantique est plus vaste : instruire signifie galement clairer, avertir,
informer, aviser, initier. SĠinstruire consiste donc se renseigner,
sĠinformer dĠune manire clairante. Par rapport apprendre, sĠinstruire
implique une direction de lĠinformation, une intentionnalit plus prcise en
vue dĠune fin encore vague: lĠclairement, la mise au jour dĠun sens venir.
En vrit on sĠinstruit souvent en participant un ÒenseignementÓ.
En latin
ÒinsignareÓ cĠest mettre une marque, confrer une distinction. Il y a
institutionnalisation de lĠactivit de connaissance qui renforce
lĠintentionnalit de lĠenvie de savoir. Cette institutionnalisation comporte
ses mthodes codifies, comprend ses professionnels qualifis. Je mĠinstruis
ainsi en suivant les cours la Sorbonne et je passe les examens devant un jury
universitaire. Mais je mĠinstruis tout autant en lisant les ouvrages des grands
philosophes publis dans les meilleures maisons dĠditions et en suivant,
derechef, sans mĠen apercevoir, une ligne de connaissance largement trace par
le jeu concurrentiel dans le champ symbolique de lĠdition. Tout le savoir
externe est dtermin par des lignes de force qui nous chappent. On sĠinstruit
en sĠalinant, en se faisant prendre au pige dĠun rseau de significations
destines nous ÒmarquerÓ pour le meilleur et pour le pire. Un jour le fils du
boulanger se rend compte quĠil ne sait plus parler simplement son pre.
Gagner par Òla lutte des placesÓ comme dit le sociologue Vincent de Gaulejac,
il ne se sent plus jamais tout fait sa place dans la relation humaine, pris
dans un Òentre-deuxÓ qui lĠenserre comme une paire de pinces coupantes.
- Apprendre et se former
Former vient du
latin ÒformareÓ qui signifie au sens fort, donner lĠtre et la forme, et au
sens faible, organiser, tablir. Former implique une action en profondeur de
transformation, en vue de donner une forme a quelque chose qui nĠen avait pas
ou quĠil fallait changer. Se former, en apprenant, signifie donc travailler son
information pour lui donner une forme qui correspond un mouvement interne de
transformation de soi-mme. Vu sous cet angle, comme le pense le philosophe
Michel Fabre, Òformer est plus ontologique quĠinstruire ou duquer : dans la
formation cĠest lĠtre mme qui est en jeu, dans sa formeÓ (1994, p.23). En
fait, se former dbouche inluctablement sur ÒduquerÓ et le vritable ÒformÓ
est toujours, comme disent les Canadiens, un ÒsĠduquantÓ.
- Se former et sĠduquer
Eduquer vient de
ÒeducareÓ qui veut dire nourrir, lever des animaux. Mais le mot rfre
galement ÒeducereÓ qui signifie Òfaire sortirÓ. DĠemble le champ smantique
implique alors une lvation, une extraction plus ou moins ontologiques. On se
forme en sĠduquant. CĠest lĠducation qui est le terme principal, le terme
animateur. Tout se passe comme si lĠducation tait du registre dĠun projet
impli dĠune rgion essentielle de soi-mme connatre. LĠducation est lan
de soi vers soi. Cette pousse rencontre la formation comme vritable mise en
forme, organisation pertinente de cet lan crateur. Tout lĠart de lĠducation
consiste faire sentir aux apprenants en quoi ils sont anims par cet lan.
Mais surtout en quoi cet lan est et demeure avant tout Òleur lanÓ, totalement
singulier.
Le vritable
ducateur est celui qui indique les multiples parcours par lesquels
lĠitinrance ducative dĠune personne peut trouver son accomplissement. Comme
les carrefours sont nombreux dans une vie, nous avons besoin de plusieurs
ducateurs. mais ceux-ci ne sont pas des ÒmatresÓ, des ÒgourousÓ. Plutt des
sortes de smaphores indiquant la route de lĠveil de lĠintelligence. Mais des
smaphores qui ne seraient en aucune manire des objets inertes. Un ducateur, qui
nĠest pas un ducastreur, nĠest pas non plus une girouette tournant au gr des
vents de lĠhistoire. CĠest un homme de connaissance. Un veill qui connat la
rgion que doit emprunter lĠlve sans en savoir pour autant la route
singulire et imprvue. Il connat la trame mais non le motif. Il dcouvre
lĠcran mais nĠa jamais vu, et ne verra jamais, le film unique que lĠlve y projettera, dans une
inconscience ncessairement mal contrle.
Parler de
sĠduquer signifie donc quĠun tmoin, en soi-mme, peut jouer ce rle
dĠducateur. Le risque dĠillusion est considrable mais lĠenjeu est invitable
si on ne veut pas tomber dans lĠesprit du temps qui, travers tous les
intgrismes, invoque puis convoque la figure du Matre et dialectiquement celle
de lĠEsclave. Il sĠagit du pari majeur de lĠducation : je me forme pour
mĠduquer et je mĠduque parce que je ne peux faire autrement que de me
connatre, que de me raliser. Le vritable ducateur accepte profondment ce
pari pour son lve. CĠest pourquoi, comme le Bouddha, il accepte toujours
dĠtre tu symboliquement par son lve libr sur la route de la connaissance.
LĠducateur tranche dĠun coup ce qui unifiait illusoirement le savoir et la
connaissance. Il dit son lve que le savoir est du ct du fonctionnel
ncessaire mais insuffisant. Il lui rappelle sans cesse que la connaissance est
du ct de la face cache de soi-mme et que tout tre humain est lĠunique
dcouvreur de son royaume. A lui de tracer son propre chemin, lui dĠtre sa
propre lumire.

Quels sont les savoirs ?
Les savoirs scolaires incluent tous ceux qui
concrtisent une formation htrogne par les institutions tatiques et par
lesquelles lĠducation doit passer.
Les savoirs mdiatiques sont ceux diffuss par toutes
les formes de mdias lĠheure actuelle (journaux, revues, tlvision,
internet, vido, photo, cinma etc)
Les savoirs relationnels sont ceux qui ne peuvent
exister et se dvelopper que par une relation humaine chaleureuse et porte par
un besoin de reconnaissance rciproque (du matre lĠlve et rciproquement)
Les savoirs contests relvent de la critique des
savoirs institutionnaliss (scolaires et mditaiques) par dĠautres
reprsentations du monde et du vivre-ensemble comme des dernires donnes
scientifiques dĠavant-garde.
Les savoirs bouleverss sont les savoirs qui taient bien ancrs chez
lĠindividu et constituaient en grande partie son habitus et sont identit mais
qui, dans une relation intersubjective lie la connaissance, sont remis en
cause dans leur fondement. Le bouleversement introduit le sujet lĠinconnu du
savoir sur le monde et sur soi-mme. Ils constituent ainsi le terme de lĠaporie
du processus des savoirs htrognes pour dboucher sur la question de la
connaissance de soi, au-del de la rationalit et de la dualit de notre
rapport au monde, sans pour autant les mconnatre. Ils font passer le sujet de
lĠidentit conforme aux Ç identits multiples È (Boumard et alii,
2006) et de celles-ci une reconnaissance dĠune non-dualit o la notion mme
dĠidentit se dilue dans le flux du changement universel[25].
122. le Ç moment de retournement È dans lĠapprendre
CĠest sans doute ce moment, dans son
Ç pensoir È, son lieu intime,
que le savant, puis le philosophe deviennent Ç le penseur È
dont parle Marcel Conche[26].
Il se joue alors chez lĠapprenant un vritable Ç moment de retournement È comme je
lĠai nomm[27].
Ce Ç moment de retournement È peut tre
caractris par un certain nombre de dimensions.
La soudainet. Mme si ce moment survient
aprs une phase de rflexion, il demeure quand mme soudain dans sa
dtermination. C'est le moment de l'Ç insight È dans la cure
psychanalytique, de lĠ Ç veil È dans la dmarche bouddhique, ou
simplement lĠ Ç eurka È dans lĠintuition scientifique. Il arrive
bien un moment on le sujet dcide de ne plus en rester dans un tat antrieur
et se comporte en consquence.
L'imprvu. En fait le sujet ne sait jamais
compltement quand il dcide vraiment de changer. Il peut rester longtemps dans
l'indcision et, un jour, il en va autrement.
La profondeur. Le changement d'attitude n'est
pas superficiel. Il va au fond et bouleverse toutes les habitudes acquises. La
vie habituelle devient fade et doit tre dconstruite. Un autre horizon se
dgage et la direction de vie devient vidente.
Le non-retour. La nouvelle vision du sens de
la vie est irrversible. Elle peut conduire des difficults, voire la mort,
mais le sujet reste persuad qu'elle est la bonne voie. Cette certitude peut le
conduire vers un proslytisme fanatique s'il n'y prend garde.
L'engagement. La nouvelle vision dtermine une
volont de raliser, avec d'autres souvent, une faon nouvelle d'tre au monde.
On a parl nagure des Ç rvolutions minuscules È et d'un nouveau
militantisme[28]. On dcrit
volontiers aujourd'hui de Ç nouvelles religiosits È en liaison avec
cet air du temps (Champion, Hervieu-Lger, 1990).
Il donne la personne qui en fait
lĠexprience intime sa charpente dĠtre, sa structure ontologique sur laquelle
il pourra toujours sĠappuyer, mme dans les moments les plus difficiles de son
existence. La Ç rsonance intime È de celle-ci constitue ce que lĠon
peut appeler son Ç tmoin È intrieur. Pouvoir vivre cette rsonance
tout instant manifeste que le processus dĠ Ç autorisation
notique È[29], de devenir
plus riche dans lĠordre dĠune spiritualit que je veux laque, atteint son
point culminant.
123. Une autre vision de la pdagogie
Le Ç moment de retournement È dans
lĠvolution personnelle remet en cause les principaux traits caractristiques
de lĠenseignement traditionnel. Peu peu apparaissent les dimensions plus
prcises dĠune pdagogie active comme pdagogie de la relation :
*
Dvelopper la formation plutt que lĠinstruction
* Etre en relation plutt que brandir le savoir.
* couter plutt que parler.
* changer plutt quĠimposer.
* Agir et comprendre ensemble plutt
quĠexpliquer tout seul.
* Se situer plutt que se distancer.
* Inventer plutt que reproduire.
* Se faire plaisir plutt que souffrir
et faire souffrir.
* Accepter lĠincertitude plutt que se conforter
du dj-connu.
* SĠinscrire dans lĠhistoire vnementielle
plutt que se considrer dans lĠhistoire de longue dure.
* Reconnatre la complexit plutt que
sĠillusionner sur lĠhomogne.
* Proposer des limites plutt quĠimposer des
rgles.
* Dvelopper la confiance en soi plutt que
miser sur la comparaison.
* Valoriser le processus plutt que contrler le
rsultat.
* Etre dans une logique dĠaccompagnement plutt
que dans une logique de direction.
CĠest, quĠen effet, Ç apprendre È
est un processus complexe et historique qui ne peut rester enferm dans une
pdagogie classique omnipotente.
2. LĠart dĠapprendre
La rflexion
prcdente nous conduit mettre lĠaccent sur lĠlve, sur le form, dans
lĠacte ducatif. Tout autre nomination nous aurait conduit nous centrer
beaucoup plus sur lĠenseignant ou sur le savoir : ainsi de lĠart dĠenseigner ou
de lĠart de connatre.
Comme le soutient fort justement Andr
Giordan, de lĠuniversit de Genve,
apprendre nĠest pas seulement mmoriser, se conditionner ou encore
chafauder un systme de connaissances cohrent. CĠest aussi modifier, parfois
en profondeur, la structure mme de sa pense. Alors comment lĠespce humaine
a-t-elle su dvelopper si finement ce processus si mystrieux dj en fonction
chez les bactries ? Quelle en est la nature et que peut-on en dire aujourdĠhui[30]
?
Par ailleurs le
sujet ainsi formul nous oblige rflchir sur la notion dĠart, tenter dĠen
comprendre sa nature en relation avec lĠducation. Ce faisant la rflexion
dbouche sur notre propre rapport au monde et sur la nature mme de
lĠducation.
Parler de lĠ Òart
dĠapprendreÓ nous invite, dĠemble, concevoir lĠart comme diffrent de la
simple technique. Il ne sĠagit pas, videmment, des Òtechniques
dĠapprentissageÓ ou de Ç techniques de crativit È mais dĠune
problmatique beaucoup plus vaste du point de vue de lĠducation.
Distinguons donc
technique et art.
21. De la technique
- Un rapport au savoir et
au savoir-faire
La technique se
rfre inluctablement un savoir ou un savoir-faire dj connus. Si nous
pouvons rparer une lampe, cĠest parce que nous possdons quelques
connaissances en lectricit. Si nous savons changer un joint de culasse sur notre
automobile dfaillante cĠest parce que nous avons appris des lments de
mcanique. Non seulement nous connaissons une technologie qui sĠappuie sur des
connaissances scientifiques, mais nous avons appris galement les savoir-faire
qui nous permettent la mise en pratique de cette technologie dĠune manire
efficace. Le ÒtechnicienÓ sait parfaitement ce quĠil doit faire devant le
problme rsoudre. Le ÒbricoleurÓ manque de savoir labor. Il est entre
lĠignorant et le technicien et sĠappuie sur un savoir-faire trs ouvert, une
imagination active et un sens aigu de la curiosit. Nous demandons une
infirmire dĠtre une ÒtechnicienneÓ et non une ÒbricoleuseÓ en cas dĠurgence.
Nous ne lui demandons pas plus dĠtre une ÒartisteÓ.
- Un rapport la matrise
La technique
renvoie lĠobjet plus quĠ lĠtre humain. Si lĠinfirmire est ÒtechnicienneÓ,
cĠest parce quĠelle manipule des objets mdicaux et quĠelle administre des
mdicaments. Toute sa formation est consacre la matrise de cette
manipulation. On lui apprend le rapport au corps du malade en terme trs prcis
et objectiv. Elle sait ainsi comment retourner un malade, comment lui faire
une prise de sang sans souffrance. Elle est reconnue par ses pairs et les
mdecins dans la mesure de sa comptence lie justement cette matrise
technique de lĠobjet conduisant un maximum dĠutilit fonctionnelle. Mais nous
savons que sa comptence, sur ce point est insuffisante sans un sens aigu de la
relation humaine.
- Un rapport lĠutilit
fonctionnelle
La technique vise
lĠutilit fonctionnelle. Elle est l pour accomplir le dsir de lĠhomme :
matriser la nature, la dtourner de son cours, empcher ses rpercussions
nfastes sur lĠtre humain. La technique ne pose pas la question du ÒpourquoiÓ
mais seulement du ÒcommentÓ. Par dfinition, la technique est en-de de toute
rflexion thique et elle peut conduire toutes les ignominies. La technique
juridique et planificatrice conduit Eichmann la ralisation quasiment
parfaite des camps dĠextermination nazis. La technique nĠest pas de lĠordre
dĠun Ç projet-vise È mais dĠun Ç projet-programme È
(J.Ardoino). Le projet humain, toujours minemment symbolique et porteur
dĠesprance, se rduit souvent, par le truchement de sa ralisation technique,
son instrumentation fonctionnelle et son chancier. Le projet-vise
propose une rflexion sur le sens, toujours inachev et questionnant. Le
projet-programme de la technique trouve toujours une bonne raison pour viter
de penser la finalit et pour sĠen tenir aux ÒobjectifsÓ partiels susceptibles
de correspondre une ralisation possible. Elle impose lĠordre du signe
monosmique au symbole ncessairement polysmique. La phrase-cl de lĠesprit
technicien consiste sĠinquiter dĠun Òest-ce que a marche ?Ó. Faut-il
signaler que nous allons de plus en plus vers cet esprit technicien dans
lĠordre des sciences contemporaines les plus dĠavant-gardistes, par exemple en
physique nuclaire, avec lĠavnement de la Mcanique Quantique. Cette thorie ÒmarcheÓ
dans lĠordre de lĠinfiniment petit mais, cependant, ne donne aucune explication
rationnelle et ne permet pas de comprendre la cohrence possible de lĠunivers.
Le rel reste ÒvoilÓ comme le rappelle Bernard dĠEspagnat. Ce qui faisait le
dsespoir dĠAlbert Einstein.
- Un rapport
lĠapprentissage
LĠaccession la
technique matrise passe par un apprentissage systmatique au sein dĠune
institution spcialise. La technique est fondamentalement lie
lĠenseignement et lĠimitation dĠun matre. Il sĠagit de faire et refaire le
mme geste pour en acqurir la matrise. LĠapprenti devient compagnon et matre
dans lĠesprit du compagnonnage. La pdagogie est directive. Elle le restera
fondamentalement dans les lyces et collges professionnels suivant, en cela,
lĠ Òordre des chosesÓ dcouvert par le sociologue. Le matre sait ce que doit
faire lĠlve. Il corrige ses erreurs. Il lui fournit la marche suivre.
LĠlve doit couter et obir. Il nĠa pas discuter du bien-fond de la
technique propose. Il nĠa pas se poser la question des fins.
Toute technique
est par essence militaire. Le soldat de mtier, aujourdĠhui plus encore
quĠhier, est un technicien par excellence : il sait parfaitement utiliser un
ordinateur, dmonter son fusil-mitrailleur ou tendre une embuscade. Il sait
appuyer sur le bouton adquat, au bon moment, pour faire tomber la bombe sur
Hiroshima ou Nagasaki. Il sait exactement comment poser le pied sur la lune.
Pour ce faire il a d passer de longues heures couter des instructions prcises,
manipuler des instruments compliqus, simuler des situations imprvues,
rdiger des rapports de synthse.
Dot de cette
comptence approprie mais limite son objet, le technicien trouve dans notre
socit une place lgitime correspondant la monte de la classe sociale
intermdiaire : la nouvelle petite bourgeoisie. Avant dĠtre le temps de la
science, notre poque est celle de la technique. Un philosophe comme Kostas
Axelos parle mme de lĠavnement dĠune civilisation de la Òtechnologie plantaireÓ
(1970) dans la grande envole qui dploie, selon lui, la Òpoticit du jeu du
mondeÓ. Aprs une civilisation centre sur la nature chez les grecs, puis sur
le dieu chrtien au Moyen-Age et sur lĠhomme fait dieu au XIXe-XXe sicles,
nous sommes lĠaube du dveloppement et de lĠimprialisme de la Technologie
plantaire. CĠest lĠesprit de sa Òsystmatique ouverteÓ (1984).
22. De lĠart
LĠart nous
entrane vers un tout autre domaine. Non que lĠartiste nĠait besoin, lui aussi,
de possder une certaine technique inhrente son art. Mais la technique est
secondaire, subordonne autre chose dans le processus artistique. Il sĠagit
de la question de la cration.
- Le rapport la cration
Notre temps nous
abreuve dĠun flot dĠouvrages sur les Òtechniques de crativitÓ. On y parle
rarement de cration. Par contre, ces ouvrages nous rappellent sans cesse
lĠimportance de lĠutilit de lĠimagination cratrice, en vue de produire des
biens ou des services soi-disant ncessaires notre bien-tre. Techniques, les
livres en question imposent leurs convictions utilitaristes en essayant, par
tous les moyens, de soumettre lĠhomo ludens, lĠhomme du jeu, cher Johan
Huizinga, la logique interne de lĠesprit productiviste, toujours fonctionnel.
LĠesprit de
cration se moque de cette orientation. La cration nĠest pas intentionnelle,
encore moins planificatrice.
Certains architectes ne sont pas des crateurs, mais des techniciens
suprieurs. Quant aux crateurs btisseurs, ils ne vivent gure dans les
crations relles, mais parfois inhabitables, quĠils ont pu inventer. CĠest
quĠil leur a manqu le sens de lĠhumain.
En vrit, la
cration vritable suppose un tat de rceptivit totale la cration
permanente du monde. Le crateur nĠest pas un tre spar, mais un tre reli.
Plus que tout autre il participe au mouvement de
structuration/dstructuration/restructuration de lĠunivers, dans les limites de
son propre monde. Il nĠa aucun projet
ÒartistiqueÓ ou de faire une ÒÏuvreÓ. Il nĠest soumis aucune
mondanit, aucun systme institutionnel de lgitimation de production de ces
biens symboliques que sont les Ïuvres dĠart. Le crateur participe la Grande
Vie comme lĠappelait Krishnamurti. Celle-ci est la fois cration, amour et
mort. Il est avant tout en tat dĠcoute sensible. La sensibilit est ce qui
fait sens par tous les sens. La cration dbouche inluctablement sur la
question du sens.
- Le rapport la question
du sens
LĠart renvoie
la question du sens en fonction de ses trois dimensions : celle de la direction
prendre, celle de la signification accorder, celle de la sensorialit
vivre.
Le crateur nĠa
aucune intention de prendre telle ou telle direction. CĠest la direction mme qui
le prend, qui sĠimpose lui. Il ne fait souvent que constater le chemin qui
sĠouvre devant lui. Une vie dĠartiste, en ce sens, ne saurait tre une vie
planifie. Elle restera toujours de lĠordre de lĠitinrance o tous les
possibles sont lĠhorizon, pour le meilleur et pour le pire. LĠitinrance est
lĠtre humain ce que lĠerrance est lĠunivers. Elle est du registre de la
poticit ludique. L o la technique prescrit une marche suivre, le
processus artistique cherche, chaque instant, le geste, le mot, la note, la
couleur, qui seront inscrits dans la justesse imprvisible de la situation de
cration.
LĠart est sens
dans la mesure o il propose un ensemble de significations. Il sĠagit bien dĠun
ensemble qui se tient, qui se donne voir dans une cohrence ingale,
intuitivement perue. Cet ensemble est bond de symboles. Il faudrait parler de
Òvolire du sensÓ dont chaque lment serait un symbole insaisissable comme un
oiseau mouche. LĠart trouve et fait apparatre ce qui tait dj l, dans les
profondeurs, mais dans un sans-forme et un sans-nom, Òen puissanceÓ et en qute
dĠun acte. En cela lĠart relve de la connaissance la plus haute. Comme le
pensait Vladimir Kandinsky tout art est spirituel. Par lĠÏuvre dĠart, lĠtre
humain dcouvre son humanit et reconnat quĠil est un infini dans le fini, un
univers de vibrations dans une graine. Le crateur, sous cet angle, est un
philosophe au sens profond. Un ami de la sagesse et un sage en amour. Son Ïuvre
tient un discours sur son rapport au monde et ce discours tisse son tre mme.
Tout artiste cre et en crant se cre. On parle parfois des artistes qui sont
coups du monde. Mais de quel monde sĠagit-il ? Est-ce de cette Òsocit
maladeÓ dont parlait Erich Fromm en son temps ? Le processus crateur, au
contraire, rconcilie lĠhomme et
le monde chaque instant dans lĠordre de la vie, les relie la convivialit
universelle de tout ce qui est, au del du temps et de lĠespace. CĠest ce que
les sociologues de lĠart ne russissent jamais comprendre, sous leurs
interprtations, souvent pertinentes, en terme de rapports de force dans une
socit domine par lĠargent et le pouvoir. Pas plus que les psychanalystes
dĠailleurs qui ramnent trop souvent la cration un ÒmanqueÓ rappelant la
perte du premier objet dĠamour une poque ou lĠinfans ne parlait pas. Mais justement le
propre de lĠartiste, cĠest de parler en inventant sa parole, et, par l-mme,
en contribuant la richesse symbolique de lĠhumanit.
LĠart enfin
inscrit lĠartiste dans une vidente sensorialit. Elle clate de toutes parts
dans Ïuvre dĠart digne de ce nom. Le crateur est un sensoriel. Il croque la
vie belles dents. Il dborde dĠnergie jusquĠ son dernier souffle et il
tonne. Port par le flux nergtique du monde, le crateur soulve des
montagnes au nom de sa cration. En tant que tel, le crateur brave souvent des
tabous sociaux et choque les bonnes mes. Mais le vritable crateur nĠa aucune
envie de choquer et de provoquer le scandale. Son propos nĠest pas dĠtre un
militant ou un disciple. Pas plus dĠapparatre comme un prophte exceptionnel.
Mais simplement dĠtre lui-mme, de sĠautoriser, devenir son propre auteur, en
participant, par retentissement, au devenir crateur du monde.
- Le rapport la trace
Ç Le vol de
lĠaigle ne laisse pas de trace È, crit Krishnamurti (1971). Le sage est
toujours un crateur, mais le crateur nĠest pas toujours ou suffisamment un
sage. Le sage est ce crateur qui peut accepter de ne pas laisser de trace, de
ne rien avoir dclarer de son passage sur terre, part le rapport au monde
et aux autres quĠil a entretenu au jour le jour, moins que dĠaucun lui en
fasse la demande expresse comme le gardien de la frontire qui, parat-il, dans
la Chine ancienne, demanda Lao Tseu (Laozi) de lui laisser lĠessentiel de sa
sagesse, avant de disparatre dans les ombres chinoises de lĠanonymat. Il est
le crateur qui sait jouer le jeu du monde jusquĠau bout et chaque instant,
cĠest--dire l o mort et naissance ne font quĠun, dans lĠinstantanit dĠune
flamme dĠallumette. LĠartiste a beaucoup de difficult ne pas laisser de
trace. La culture artistique impose mme quĠil laisse des signes cods par le
systme du march de lĠart. Mme le crateur qui veut chapper ce march et
qui propose une ducation cratrice, comme Arno Stern, par exemple, nĠchappe
pas la ncessit de laisser des ÒmarquesÓ de son passage par les confrences,
par les livres dits. Krishnamurti pas plus que les autres, malgr lĠaphorisme
prcdent. JusquĠo et pendant combien de temps, le sens crateur de
Krishnamurti pouvait-il accepter de ne pas laisser de traces, de ne rien
publier, de ne rien dire, pour se contenter dĠtre, en silence, dans la
communion avec lĠarbre de la fort ? On sait quĠil tenait cet enseignement
transmis par ses livres, supposant toujours que quelquĠun, quelque part, en
saisirait le sens cach. DĠailleurs un monde qui serait constitu uniquement
dĠtre silencieux serait-il vivable, cĠest la question que nous posait
Cornelius Castoriadis dans un entretien
que nous avons men avec lui sur la question de la mditation ? Du moins
savons-nous que notre monde peupl plutt dĠtres de bavardage est
difficilement habitable. Un peu dĠosmose avec des tres de silence nous ferait
du bien.
A lĠissue de
cette brve rflexion, peut-on formuler une dfinition de lĠart dĠapprendre?
Nous dirons que lĠart
dĠapprendre est le processus singulier et unique dĠducation qui conduit un
sujet se rendre disponible ontologiquement pour se sentir reli au mouvement
crateur du monde. Par
cet tat dĠesprit le sujet reoit une multitude dĠinformations, sans cesse en
cration, et les organise, souvent avec lĠaide dĠautrui, dans ce quĠil nomme :
Òse formerÓ.
Cette perspective
ouvre le dbat sur une autre question : lĠautoformation existentielle.
3. L'autoformation
existentielle
Qu'est-ce que se
former d'un point de vue existentiel ? Se former, c'est apprendre mourir
son pass et son avenir ; Se former, c'est apprendre natre ; Se former
c'est apprendre tre dans un prsent instantan qui tient compte de toute la
complexit de l'existence. Cette rflexion forme la trame de ce que je nomme
Òl'autoformation existentielleÓ. Apprendre, comme dirait le philosophe Luc
Ferry, cĠest Ç apprendre vivre È[31].
Se former dans une
perspective existentielle ?
La formation que
je veux analyser ici est celle de lĠautoformation. Elle doit tre distingue
d'emble d'une autre optique que j'appelle htroformation. Cette dernire est
principalement le fait d'entrer en formation dans des institutions spcialises
(coles, universits, centres d'apprentissage etc.) qui ont pour fonction
d'inculquer un corpus thorique et pratique dj constitu et qu'il s'agit de
reproduire et de s'approprier. En gnral notre formation passe surtout par le
truchement de cette htroformation. Elle est essentiellement une formation
ÒdiurneÓ (G. Pineau) relativement code, institue, lgitime, et fait l'objet
d'un partage, voire d'un clivage, entre les classes sociales, en fonction de
l'hritage culturel et social reu dans son enfance. L'autoformation est
beaucoup plus lie son propre devenir. Certes elle est en relation galement
avec une htroformation diurne sur laquelle elle s'articule volontiers, mais
sans jamais s'y enfermer. L'autoformation est beaucoup plus du registre d'une
formation ÒnocturneÓ - pour reprendre encore la distinction de G. Pineau, la
formation ÒnocturneÓ est celle dans laquelle nous entrons souvent sans nous en
apercevoir, dans des espaces et des temps qui ne sont pas institus
spcifiquement comme devant tre formatifs. C'est une formation interstitielle
qui apparat dans les marges de nos occupations ducatives lgitimes. Ainsi,
l'tudiant sortant de son universit et allant discuter de tout et de rien avec
des amis dans un caf, comme le faisait le groupe de jeunes potes autour de
Jean Lescure, avec Gaston Bachelard, aprs les cours, participe ce type de
formation ÒnocturneÓ. De mme, le lycen qui entre en conflit avec son
entourage et en subit les -coups affectifs mais galement les enrichissements
personnels en matire d'autonomisation, fait l'preuve de cette formation
ÒnocturneÓ. Il apparat clairement, la lumire de ces exemples, que ce type
de formation est de loin la plus importante en quantit et en qualit, dans
notre propre devenir existentiel. Mais parmi les lments de cette formation,
je qualifierai d' Òautoformation existentielleÓ ceux qui se rapportent plus
explicitement aux grandes questions que l'homme se pose sur le sens de la vie.
Ces questions ont fait l'objet de
nombreux dbats depuis le dbut de l'histoire de la pense, mais elles
restent toujours ouvertes et circonscrites en formulations symboliques et
mythiques. Qu'est-ce que natre ? vivre ? aimer ?
jouer ? travailler ? souffrir ? vieillir ? mourir ? Qu'est-ce que croire
en un Absolu (Dieu, l'Histoire, la Science, etc.)? communiquer ? Qu'est-ce que
le ÒjeÓ et le ÒtuÓ et leur Ç visage È (pour reprendre les expressions
des philosophes Martin Buber et dĠEmmanuel Levinas) ? Qu'est-ce que Òla
socitÓ ? Je fais l'hypothse que personne ne nous forme rpondre ces
questions, mais que nous nous formons nous-mmes la non-rponse o la
rponse dubitative, un Ç agnoticisme stoque È. Une htroformation
trop institue dans ce domaine conduit presque toujours une attitude
personnelle normative ou, au contraire, ractionnellement contradictoire. La
recherche du sens de la vie ne saurait rsulter d'une ducation directive non
questionne.
Je n'emploie pas
le terme d' ÒautodidaxieÓ qui a fait l'objet de nombreux travaux de recherche,
notamment de mon ami Christian Verrier (1999). Je prfre le terme
d'autoformation. La notion d'autodidaxie me semble tre trop connote par une
ide de projet ducatif, de programme qu'on se donne, d'espace et de temps ou
de moyens appropris. Mme la dfinition propose par la Qubecoise Nicole A.
Tremblay dans sa thse sur lĠ ÒautodidaxieÓ (1986), me parat marque par cette
orientation fonctionnelle. Pour
elle le projet autodidactique est une srie d'pisodes interrelis durant
lesquels la principale motivation de l'individu est d'acqurir des
connaissances ou des habilets ou de changer des attitudes. Ceci exige un
effort dlibr et constant afin de satisfaire les besoins qu'il a lui-mme identifis
et le but qu'il poursuit. Pour cela, il assume l'entire responsabilit du
choix des contenus, des ressources et de la gestion de son projet ou peu s'en
faut. Il y parvient hors des institutions ducatives ou sans agent ducatif.
Pour moi, l'autoformation existentielle est plus alatoire, plus ÒerranteÓ,
moins soumise un projet programmatique, plus ouverte sur l'improvisation dans
l'acquisition des connaissances. Elle est, en quelque sorte, beaucoup plus
engage dans un projet libertaire de dveloppement personnel, ce qui n'exclut
pas, le cas chant, l'effort persvrant et la rigueur d'un programme
ponctuel, voire le passage, toujours phmre, par une institution de formation
spcifique. Dans cette sous-partie d'analyse de ce que je considre comme la
problmatique gnrale d'une Òautoformation existentielleÓ, je voudrais
insister, d'une manire ncessairement arbitraire, tenant compte de mon propre
itinraire spirituel, donc de ma propre "implication" dans cette vie,
sur trois dimensions fondamentales qui ne prtendent pas constituer La Vrit,
mais seulement celle qui me tient lieu de vision du monde. Se former, c'est
apprendre mourir son pass et son avenir. Se former, c'est apprendre
natre. Se former, c'est apprendre tre dans un prsent instantan au cÏur de
la complexit individuelle et sociale.
31. Se former, c'est
apprendre mourir
Dans la foule de
Montaigne qui parlait de philosophie, la formulation est audacieuse ! Mais
bien la considrer, n'est-elle pas d'une remarquable pertinence ? Les sciences
contemporaines (de la vie, comme de l'astrophysique ou de la physique
quantique) nous dmontrent qu' chaque instant quelque chose meurt, disparat,
dans ce qui tait jusque l sous une forme dtermine, mme si, d'un point de
vue nergtique, rien ne se perd et rien ne se cre. Les sciences humaines nous
ont appris, au XXe sicle, que Òmmes les civilisations sont mortellesÓ comme
l'affirmait je crois assez tristement Paul Valry. Se former, dans ce cas,
n'est-ce pas se confronter ce Principe de Ralit ultime ? Toutes les grandes
civilisations n'ont pas rpondu de la mme faon cette interpellation. La
plupart ont cherch fournir des lots de consolation plus ou moins subtile. Un
regard rtrospectif sur l'histoire de la philosophie occidentale par rapport
la mort, nous permet d'valuer la fois le courage et l'intelligence de la
fuite de nos penseurs depuis l'Antiquit sur ce problme insoluble (Choron,
1969). En vrit, toutes les cultures tentent d'insrer la mort dans un rseau
symbolique et mythique qui mousse le tranchant de son omniprsence (pensons au
ÒLivre des morts tibtainsÓ, au Òlivre des morts gyptiensÓ, la thorie
hindoue de Òl'Eternel RetourÓ, la croyance chrtienne de la rsurrection des
morts etc). Quelques uns, cependant, frlent d'un peu plus prs la radicalit
du mourir (Bouddhisme Zen, Taosme originel, Stocisme grec, Marxisme non
religieux, Existentialisme heideggerien et sartrien, Psychanalyse lacanienne).
Malgr tout, quelque chose rsiste toujours lĠexigence de la pense. Une
rcente exposition au Grand palais sur Ç La voie du Tao. Un autre chemin
de lĠtre È (2010) nous montre, lĠvidence, que la qute dĠimmortalit
des anciens Chinois refltait cette croyance insurmontable[32].
Comment dans ces conditions assumer la formule Òse former, c'est apprendre
mourirÓ ? Sans nier que le fond de la question reste le Òsavoir mourirÓ en tant
qu'entit biologique, affective, intellectuelle, culturelle, sociale et
spirituelle[33],
je cantonnerai mon analyse dans la dimension du "savoir mourir son pass
et son avenir" en autoformation existentielle.
Savoir-mourir son pass.
Nous sommes des
tres emprisonns dans les rets de notre pass, qui est galement celui de nos
parents, grands-parents et gnrations prcdentes. Il suffit d'couter cinq
minutes une discussion libre pour s'apercevoir quel point nous reproduisons
des ides, des valeurs, des prjugs et des strotypes qui nous ont constitus
dans notre enfance et que nous n'avons jamais remis en question. La sociologie
franaise de l'ducation avec P. Bourdieu, notamment, a clair le dispositif
sociologique qui nous conduit reproduire ainsi des schmes d'attitude et de
comportements : c'est par l'habitus primaire puis secondaire que nous devenons,
sans nous en apercevoir, les agents de la reproduction de l'ordre social et
culturel. De mme, la psychanalyse qui se refuse devenir adaptative un
ordre immuable, met en relief les lments de rptition inconsciente qui
fixent nos scnarii de vie quotidienne dans une logique d'alination
imperturbable. La conjonction de l'coute sociologique de l'habitus et de
l'coute psychanalytique permet de mieux comprendre les raisons pour lesquelles
nous n'arrivons pas sortir de notre pass. J'ai utilis nagure ce type
d'coute clinique, en partie, dans les ÒGroupes d'Approfondissement
TransversalÓ (GAT), que jĠai mens pendant des annes avec des personnes
intresses par mon style de reconnaissance du dveloppement personnel. Mon
optique pour reconnatre l'influence du pass et pour s'en dgager est en prise avec le caractre irrductible
de la pense symbolique et mythique, dans une ligne thorique o Mircea Eliade
est pass matre. On ne saurait se dgager que de ce qu'on a pu exprimer et
reconnatre motionnellement. C'est pourquoi tout travail d'lucidation s'appuie sur l'expression de sentiments
et de fantasmes, rves et de lapsus ou d'actes manqus, comme de crations
ludiques, crites, verbales ou non-verbales. Un des reproches justifis que
d'aucuns ont pu faire la sagesse radicale de Krishnamurti, c'est de dire
qu'il fallait mditer pour Òse librer du connuÓ sans en donner les dispositifs
techniques pour nous, Occidentaux. Prajnnpad, dans l'esprit de la sagesse de
la non-dualit, mais galement sensibilis une coute psychanalytique plus
proche de nous, nous permet d'entrer plus avant dans la remise en cause de
notre pass, ce que nĠa pas manqu de constat le philosophe Andr
Comte-Sponville dans son tude sur ce sage[34].
Le Mouvement de Psychologie Humaniste et les groupes dits du ÒNouvel AgeÓ
depuis les annes 1970, contribuent leur manire trs diversifie, et parfois
un peu sophistique et charlatanesque, ce travail de libration du sujet
humain l'gard de son pass. L'autoformation existentielle passe par ce
mourir son pass aprs en avoir reprer les tenants et les aboutissants, les
motions caches, les drives dans le prsent. Ce faisant, le sujet entre un
peu plus dans la ralit, c'est--dire dans ce qui est, indpendamment de toute
rationalisation ou fantasmatisation. Travail sans cesse inachev et toujours
imparfait, mourir son pass demande une persvrance toute preuve, des
rencontres et des occasions toujours problmatiques. La mthodologie de l' Òhistoire
de vieÓ apparat comme trs pertinente pour l'approfondissement collectif des
lments opaques du pass.
Savoir-mourir son avenir.
Il ne suffit pas
de savoir-mourir son pass pour vivre ce qui est, il faut encore savoir-mourir
son avenir. Tche presqu'impossible, ou pour le mieux paradoxale. En effet,
l'tre humain peut tre dfini avant tout comme un tre symbolique dont la
trame symbolique de son existence est, sans cesse, alimente par un fond
imaginaire. C'est le penseur Cornelius Castoriadis qui a sans doute labor
cette problmatique avec le maximum de pertinence. Si l'homme projette ses
dsirs dans un avenir meilleur, c'est qu'il est dot d'une Òimagination
radicaleÓ ou capacit fondamentale d'voquer, d'inventer, une toute premire
image partir de rien. C'est parce que les hommes Òvoulaient la luneÓ, comme
disaient le dicton populaire pour limiter les dsirs, que nous avons invent
les fuses spatiales et que des pas humains sont maintenant gravs sur le sol
lunaire. Mais, comme le propose galement C. Castoriadis, la socit elle-mme
dveloppe dans son historicit un Òimaginaire socialÓ dot de cette capacit de
cration permanente. Cet imaginaire social comme magma de significations imaginaires socio-historiques
traversant les individus, les groupes sociaux et les organisations, s'inscrit
dans des institutions qui, peu peu, en fixent le caractre essentiellement
mouvant et instituant. Si cette capacit d'imagination radicale au niveau
individuel et si cette capacit d'imaginaire social existent, comme je le crois
personnellement, comment peut-on penser le Òsavoir-mourir son avenirÓ ? Nous
ne pouvons faire autrement que d'imaginer notre futur, tant individuellement
que socialement. Il y a comme une impossibilit liminer cet imaginaire sans
tuer la dynamique de l'tre qui le porte. La notion Òd'apathieÓ stocienne me
semble aller dans ce sens d'une destruction psychique. Or, toute destruction
psychique qui n'est pas compense par une cration n'est pas de l'ordre de la
sagesse. Le ÒprojetÓ, comme lment vital de l'imagination radicale ou de
l'imaginaire social, ne saurait tre effac dans une perspective
d'autoformation existentielle qui affirme, cependant, le Òsavoir-mourir son
avenirÓ. Pense paradoxale qui maintient deux lments contradictoires et
inconciliables dans une mme structure. Il faut ds lors imaginer le
"projet" non comme projection linaire sur un avenir problmatique,
dont le ÒprogrammeÓ devient vite la seule ralit visible, mais plutt comme
une formation permanente et instantane dote d'un certain sens ( direction, cohrence et sensorialit). Le
sens n'est pas donn a priori, il est beaucoup plus reconnu a posteriori. Le
projet est un marqueur de sens. Le Òprojet-viseÓ, cher Jacques Ardoino dans
cette perspective, n'est pas une vaste fresque frange d'incertitude que
l'homme dessine sur le monde des phnomnes aprs en avoir tabli le schme
dans sa tte. Le Òprojet-viseÓ est le jet continu de l'imaginaire dans sa
radicalit, qui prend corps en s'inscrivant dans une ralit humaine o il
trouve son sens d'instant en instant, de reformulations en reformulations. Si
l'autoformation existentielle passe par le savoir-mourir son avenir, c'est
que tout autre conception du projet-vise aboutit, par sa ncessaire
programmation, la cimentation dans le systme dfini une fois pour toute.
Dans ce cas l'institution totale n'est pas loin, avec son cortge d'idologies
rationalisantes et d'ombres gardiennes menaantes. On sait le nombre de
militants qui sont ainsi devenus des militaires de leur organisation. Un
militant qui oublie que son organisation est destine disparatre est dj
dans la ligne de l'alination. Utiliser son imagination radicale et btir son
avenir, c'est monter une une les marches du prsent tout en construisant, du
mme coup, l'escalier imprvu. Ce qui est dans le fond de l'imaginaire,
alimentant le projet-vise, c'est la possibilit vivante de construire
l'escalier et l'image mme d'un escalier avant que les hommes en aient fabriqu
un. Image potique, qui ne dit jamais ce qui est d'avance mais qui dtermine
les contours dans l'acte mme de la cration. Le projet est moins
"vise" que "visant" un retour incessant sa source
imaginaire. Les ralits qui s'en inscrivent dĠinstant en instant ne sont
jamais que des retombes soumises
la finitude prochaine et aux injonctions de l'univers culturel arbitraire qui l'accueille. Ce que
l'on nomme ÒralisationÓ est cela mme : l'espace d'un manque inluctable, dĠun
irrductible ÒdcalageÓ. Savoir-mourir son avenir constitue l'assomption de
ce manque radical jusqu' cette zone d'immobilit tranquille dont parle la
sagesse de lĠhumanit.
32. Se former, c'est
apprendre natre.
Natre ! a-t-on
jamais rflchi ce mystre insondable ? ÒQu'est-ce que natre - interroge
Bernard This - est-ce sortir du ventre maternel ? On peut respirer l'air
libre et n'tre pas encore n ? eh oui, le cordon ombilical fut tranch, mais
l'enfant est rest dans l'orbe, dans le monde du dsir maternel, si le
"Nom du Pre" n'est pas venu se dire entre l'enfant et sa mre pour
interdire la confusion originelleÓ
(1978, pp.167-168).
Apprendre
natre dans l'autoformation existentielle constitue une Ïuvre de longue
haleine. C'est d'abord revenir sur son pass et savoir en faire le deuil, sans
en perdre pour autant ce qui nous constitue, mais c'est surtout apprendre
vivre d'une faon permanente trois dimensions essentielles de la naissance:
l'entre dans la parole humaine, l'irruption dans un monde totalement inconnu
et l'inluctable relation l'autre.
Entrer dans la parole.
Ce qui me frappe
dans toute naissance humaine, c'est le Ç cri primal È ( Janov, 1993)
du nouveau-n sans lequel il ne saurait vivre puisque ce cri exprime
motionnellement l'entre de l'air dans les poumons. Ainsi le petit de l'homme
est avant tout un Òtre-qui-crieÓ, un tre chez lequel l'motion est inhrente
la survie et au monde des significations. A partir de ce moment, le cri
signifiera pour l'homme une motion intense, de plaisir, de souffrance.
Apprivoiser son cri - ce cri originel - cĠest l'essence mme de la culture. Par
l'entre dans le champ symbolique (et par le truchement de la fonction
paternelle), l'enfant va mtamorphoser ce cri en rvoltes, en pomes, en
discours rationalisants, en romans, en projets. Au fond de chaque grande Ïuvre
il y a ce cri des origines qui indique le passage d'un monde l'autre. Toute
sa vie l'homme cherchera "entrer dans sa parole", c'est--dire
tenter de sublimer totalement le bouleversement ontologique subi la
naissance. Tentative jamais inacheve, except dans cet imaginaire leurrant
de ce que Georges Lapassade nomme Ò'adulte talonÓ dans sa thse sur l'entre dans la vie (1963).Trouver sa voix ,
c'est fonder sa voie, Òcheminer vers soiÓ comme lĠcrit Christine Josso (1991). Entre la
parole reconnue et son cheminement il y a un rapport de simultanit et de
rciprocit. Jamais mieux que dans la parole potique, nous ressentons cet
accord intrinsque entre deux univers. On ne peut dissocier l'Ïuvre potique et
l'existentialit d'un pote contemporain (songeons Ren Char ou Pierre
Rverdy). Apprendre natre devient alors la modulation infinie et permanente
de cette symbolique du cri. Une reconnaissance, dans sa vie quotidienne, de
cette trace qui nous permet de devenir un ÒparltreÓ comme disait Jacques
Lacan.
Dcouvrir un monde inconnu.
La naissance
reprsente galement l'irruption soudaine dans un monde inconnu. Songeons ce
prodigieux changement qui s'opre cet instant. Tout l'environnement est
boulevers. Tout devient autre, le plus souvent dans la violence non
ncessaire. Il a fallu des annes avant que les mdecins commencent penser
que l'enfant n'tait pas un tre insensible aux conditions mmes de la naissance.
Des pionniers comme Frdric Leboyer, Michel Odent, Bernard This etc. ont
ouvert la voie Òla naissance sans violenceÓ. Notre problmatique d'autoformation existentielle affaire
avec ce moment exceptionnel de la naissance. Se former, dans cette optique,
c'est apprendre merger dans de nouveaux mondes de sensations, d'motions, de
penses, de valeurs, de symboles. Ne plus avoir peur de changer de systme de
rfrence et d'appartenance. S'ouvrir l'Autre radicalement dans sa dimension
d'inconnaissable. Ne plus subir le changement mais accepter ce qui vient comme
tant le diffrent intgral. Cet tat d'esprit constitue le fondement mme de
la scurit ontologique : une confiance dans la vie imprvisible jusqu'au tout
dernier moment du mourir, comme lĠa manifest Franoise Dolto, dĠune manire
admirable, lĠultime moment. On imagine facilement ce que cette disposition
fondamentale d'ouverture peut avoir comme consquence dans le domaine ducatif.
Un rapide coup d'Ïil lucide sur l'tat des lieux de formation nous apprendra,
tout aussi facilement, quel point nous sommes loin de cette reconnaissance
pourtant ncessaire dans l'autoformation existentielle.
L'inluctable relation
autrui.
Une troisime
rflexion que nous pouvons faire propos de la naissance consiste
s'apercevoir que nous sommes ds l'origine, compltement dpendants, pour notre
survie, du rapport l'autre. Certes dj cette liaison vitale existe ds la
vie intra-utrine. Aprs tout, la mre peut ds les premires semaines, mettre
fin notre existence fragile. Mais au bout de quelques mois il n'en va plus de
mme. Le risque est trop grand pour la mre elle-mme. Nous sommes bien
accrochs la vie par l'intermdiaire du ventre maternel. Nous dpendons
d'elle comme elle dpend de nous. Mais au moment de la naissance, de nouveau
nous voil compltement dpendants d'autrui, de l'environnement. Que personne
ne s'occupe de nous et nous mourrons inexorablement au bout de quelque temps.
Ainsi nous apprenons que la relation l'autre, la solidarit humaine, est un
fait fondamental de notre survie. L'autoformation existentielle nous l'apprend
chaque instant de notre vie. Je me souviens de cette rflexion lors d'un
voyage en avion un peu mouvement du fait des circonstances atmosphriques.
J'ai pens alors que ma vie ne tenait qu' toute une suite de gestes, de
regards, de contrles sur les organes de l'avion, depuis la construction de la
carlingue, en passant par le moteur, la conduite vigilante de l'appareil par
l'quipage et jusqu' l'explication du fonctionnement du masque oxygne par
l'htesse de l'air. Cette conception de la solidarit premire nous ouvre sur
une prise de conscience de l'unit du genre humain dans tous ses aspects
conomiques, sociaux, culturels, politiques. Unit dans la diversit mais unit
d'abord avec la ncessaire coopration internationale. Unit sans cesse mise
mal comme le gnocide, la famine et lĠpidmie de cholra au Rwanda, les massacres en Bosnie et
au Kosovo. Les catastrophes cologiques ponctuelles et les destructions
thermonuclaires de la dernire Guerre Mondiale nous obligent penser notre
monde en terme de solidarit collective lie l'unit du genre humain.
L'autoformation existentielle reconnat ce facteur et l'intgre totalement dans
son projet de vie, de commencement en commencement.
-33. Se former, c'est
apprendre vivre dans un prsent instantan.
Le terme final de
l'autoformation existentielle se manifeste par une conscience vigilante que
toute existence se situe dans une ralit prsente qu'il s'agit de vivre dans
toute sa complexit. Comme nous l'avons dj vu, cela ne signifie pas qu'il n'y
a aucun projet de vie mais que ce dernier se tisse au jour le jour. De mme, le
pass n'est pas refoul mais intgr dans sa dimension structurante pour la
personne.
Le Prsent et l'importance
du sentiment lucide.
Vivre dans le prsent consiste se dire
lucidement: Òvoil ce qui est, ici et maintenantÓ, en distinguant dans ce qui nous
meut l'motion du sentiment. L'motion nous fait pleurer ou rire pour un rien,
sans que nous sachions d'o vient ce flux d'affects. Nous ne sommes jamais en
paix avec nous-mmes, toujours surpris par l'motion. Notre tat psychique est
en zigzag. Un jour nous sommes ÒbienÓ et le lendemain nous sommes ÒmalÓ. Nous
cherchons travers ces vagues motionnelles une stabilit qui fuit sans cesse.
Le sentiment est une conscience
affective de notre unit avec la ralit de nos perceptions. C'est une sorte de
comprhension intuitivo-affective envers tout ce qui est, en particulier envers
tout ce qui vit. Il faut parler vritablement de postulat empathique comme le
propose Jacques Cosnier dans son tude sur les motions (1994). En regardant le
film de Claude Lanzmann ÒShoahÓ, je me sens moi-mme un de ces enfants, un de ces vieillards qui marchent vers
leur supplice sous les coups et les sarcasmes des bourreaux nazis. Dans la
description de l'horreur de la situation dans telle chambre gaz, je m'imagine
immdiatement dans le lieu, avec les autres, dans le noir, la panique,
l'effroyable. Je ressens compltement le sentiment de l'horrible, des larmes
mmes coulent sur mon visage et pourtant je reste parfaitement calme, comme je
l'ai t au moment de la mort de mon pre lorsque j'ai senti le sens profond de
la relation symbolique avec un tre aim, au del du temps et de l'espace. Le
sentiment, c'est l'motion passe au tamis du symbolique lorsque l'individu
devient de plus en plus un tre parlant avec d'autres, avec le monde. Le
sentiment le plus labor est la Voie d'accomplissement personnel par
excellence dans toutes les grandes traditions spirituelles de l'humanit. Vivre
dans le prsent nous conduit vivre selon cette voie essentielle. C'est Òla
voie du cÏurÓ dĠArnaud Desjardins et des sagesses millnaires qui se dploie
dans l'immobilit tranquille. JĠai nomm Òcoute sensibleÓ en sciences
humaines, lĠaptitude vivre et couter/observer au niveau du sentiment le plus
haut : lĠamour ou la compassion.
Le monde neuf, le Jeu et la
rencontre.
Cette vigilance
lucide au prsent nous fait percevoir sans cesse un monde neuf, non sans
conscience tragique parfois, comme le montre ce passage du pote Yves Bonnefoy
dans "LĠarrire-pays" (Gallimard): ÒObjets mystrieux, que je
rencontre parfois, dans une glise, un muse, et qui me font m'arrter comme
encore un carrefour. Beaux et graves comme ils le sont, j'en emplis ce que
j'ai vu de la terre : mais c'est par un lan qui la dpossde, chaque
fois...En vrit, il suffit que quelque chose me touche - et cela peut tre la
plus humble, une cuillre d'tain, une boite de fer rouille dans ses images
d'un autre sicle, un jardin aperu travers une haie, un rteau pos contre
un mur, un chant de servante dans l'autre salle - pour que l'tre se clive, et
sa lumire, et que je sois en exil.Ó ( p.21) Plus encore cette lucidit nous
porte au sommet de l'homo ludens - l'homme du jeu.
En tudiant de
prs les dernires paroles des mourants - et principalement celles des enfants
- je me suis rendu compte quĠils savent, pour la plupart, entrer dans le
prsent pour le meilleur et pour le pire, au sein de la plus petite parcelle de
ralit. Ils rejoignent souvent, comme le note d'ailleurs Elisabeth
Kbler-Ross, l'attitude des plus grands sages. Inutile de dire que la ralit
prsente n'est pas vue, ici, d'une faon parcellaire et spare. La conscience
du prsent est toujours holistique et dote du sens le plus vif de la
complexit des choses, des tres et des situations. Aucun tre ne peut se
concevoir sans un tissu relationnel avec le monde. Tout autre conception
sparative est un leurre dsastreux
plus ou moins long terme. Il est en permanence en relation avec un ou
plusieurs ÒtuÓ (une ou des autres personnes en rapport de rciprocit) ou avec
un ÒcelaÓ (le monde des choses) comme dit le philosophe Martin Buber dans Ò Je
et tuÓ (1969). Pour lui Òtoute vie vritable est rencontreÓ (p.30) et Òdans le
sein maternel l'homme est initi au Tout, mais il l'oublie la naissance. Et
cette liaison subsiste au fond de lui, il est la figure secrte de son rve.
Non qu'il aspire retourner en arrire, comme le pensent ceux qui voient dans
l'esprit (confondu par eux avec leur propre intellect) un parasite de la
nature, alors qu'il en est bien plutt la fleur, expose il est vrai toutes
sortes de maladies. Mais cette aspiration rvle le besoin de rtablir un lien
cosmique entre l'tre parvenu la vie spirituelle et son Tu vritableÓ (p.47-48) Ainsi Òlibert
et destin sont des fiancs qui enlacs composent le sens de la vieÓ (p.92).
L'homme du prsent apparat comme un homme libre, celui qui Òcroit la
ralit, c'est--dire au lien rel qui joint la dualit relle du Je et du Tu.
Il croit sa destine...Elle ne le tient pas en lisires, elle l'attend; il
faut qu'il aille vers elle et il ne sait encore o elle est, mais il faut qu'il
aille elle de tout son tre, il le sait. Ce qui arrivera ne ressemblera pas
ce que sa rsolution imagine...il s'offre la rencontre.Ó(p.93)
Conclusion
En fin de compte quĠest-ce quĠapprendre[35] ?
L'ducation est avant tout une transformation du
regard que l'on porte sur soi-mme, les autres et le monde. Un nouveau regard
qui change tout en nous permettant d'accder un niveau diffrent de ralit
(Nicolescu, 1996) . Elle suppose une lente maturation, un processus de travail
sur soi-mme qui inclut un effort persvrant. Elle ne va pas sans
l'accompagnement d'autrui. L'autre dans l'ducation dpasse largement la
catgorie des enseignants et englobe tous les ducateurs du banal et du
quotidien, de la famille aux amis et aux relations.
Un objet, matriel ou symbolique, un lment naturel,
un animal, une fleur, un paysage peuvent mme tre ducatifs, pour celui qui
sait "apprendre". Un sourire, une grimace, un regard diffrent, un
cri suscitent une rflexion ducative. "L'ducation tout le long de la
vie" est constitue d'une kyrielle ininterrompue de faits, d'vnements,
de rencontres qui entrent dans le processus "apprendre". Les ruptures
de vie, en particulier, sont particulirement clairantes en ducation. Comme
l'idogramme chinois le propose, la "crise" s'ouvre sur, la fois,
un danger et une opportunit, dans le cours du changement dans le
"procs" du monde. L'ducation russie permet au sujet de rester fluide
face toute crise.
La sagesse, toujours inacheve, est le rsultat de
l'ducation. On peut la dfinir comme une vritable spiritualit laque. Il
s'agit bien d'une spiritualit, c'est dire un dpassement de la dimension
individuelle et collective de toute existence humaine, sans pour autant, poser
l'existence ncessaire d'un Dieu transcendant.
Le bouddhisme philosophique est une expression de
cette sagesse. Mais il requiert encore une organisation religieuse (temples,
moines, rituels etc). La philosophie de Krishnamurti, sans dieu explicite, sans
rituels, sans matre spirituel, parat tre mieux approprie ce que j'entends
par sagesse.
La transmission de savoirs est ncessaire mais
insuffisante. Elle permet de socialiser le sujet dans sa culture, mais, en mme
temps, elle le conditionne d'une faon inconsciente. L'ducation consistera,
paradoxalement, transmettre des savoirs et remettre en question tout savoir
dans son imprialisme vouloir tout expliquer. L'ducation s'ouvre sur une
relation d'inconnu, alors que le savoir enferme dans une certitude rassurante.
"Apprendre" est la cl qui ouvre le savoir pluriel sur l'incertitude
de ses fondements, sans jeter le bb avec l'eau du bain.
Le changement permanent de tout ce qui parat stable
et immuable constitue le fondement de toute sagesse.
L'ducation commence vraiment lorsque le sujet a pris
conscience qu'il est mouvement, changement.
Il est changement parce qu'il a constat, enfin, un
jour, que rien ne rsiste au temps, que tout se transforme. Lui-mme ne fait
pas exception. Il vieillit, il tombe malade, il meurt.
Le jeune prince Gautama Sakyamuni en a prouv les
affres lors de la sortie de son palais royal en rencontrant une vieillard, un
malade, un mort et, plus tard, un ascte. Tout tre humain fait, tt ou tard,
cette exprience. Beaucoup la recouvre par des amusements mondains et tentent
de l'oublier au profit d'une idologie de la jouissance qui dissimule mal la
fin du dsir. Quelques uns la prennent la lettre et dbouchent sur un chemin
de l'intrieur qui la fois les approfondit et les Ç gravifie È
cĠest dire les rend la fois plus responsables mais non coupables
ncessairement et, en mme temps, plus proches dĠun Ç devenir-sage È
pour lequel Ç la lucidit est la blessure la plus rapproche du
soleil È comme dit Ren Char.
Ce sont de ces derniers dont je veux parler.
L'ducation, pour ce type de sujets, devient une pice
matresse de leur existence. Elle dure "tout au long de la vie" comme
on dit aujourd'hui. Le sujet prend conscience de ce que veut dire
"apprendre". Il ne s'agit pas simplement d'acqurir des savoirs, des
savoirs faire, des savoirs exister, pour entrer dans la communaut humaine et
sociale.
Apprendre implique bien plus que cela. Une aptitude
saisir, dans chaque circonstance de la vie, chaque instant, le jeu de la
naissance et de la mort de toute chose, de tout vnement, en soi comme dans
son environnement. Apprendre ouvre l'esprit sur le devenir permanent du monde
et, du mme coup, sur l'impermanence de ce qui semble le plus stable, le plus
sr. Ce "saisissement" et ce "discernement" du surgissement
et de l'vanouissement de ce qui "advient" est la propre mme du
processus "apprendre". Il met en Ïuvre chez le sujet, un sens
intuitif, une imagination active, une facult raisonnante, une affectivit
implique, une ouverture l'imprvu. Le corps est concern au mme titre que
l'intellect.
Apprendre, c'est saisir et discerner le bouillonnement
des choses du monde l'intrieur de soi.
L'ducation peut tre considre comme le dispositif
le plus pertinent, un moment donn et dans un contexte spcifique, pour que
le sujet puisse "apprendre" par lui-mme. On voit qu'il ne s'agit pas
de "transmettre" je ne sais quel objet de connaissance, mais de permettre
l'lve d'entrer dans l'apprendre en dcouvrant et en inventant ce que le
monde lui impose dans sa confrontation immdiate. L'ducation est ce qui fait
dialoguer le sujet et le rel.
Sous cet angle, l'ducateur est un artisan de la
relation. Il sait couter le mouvement de l'apprendre chez son lve de telle
sorte qu'il lui offre, sans cesse, des possibilits d'aller plus loin pour
comprendre. L'ducateur n'est pas un capitaliste du savoir mais un
improvisateur de dispositifs pdagogiques. Il sait tenir compte du contexte et
des innombrables interactions qui influencent la russite ou l'chec de toute
pdagogie. On peut dire qu'il utilise des "moyens habiles", comme
disent les bouddhistes, pour que son lve avance l'intrieur de lui-mme,
vers cette mtamorphose o il rencontrera le fond sans fond de toute chose.
Car l'ducation, par l'apprendre, vise la
dconstruction de l'tabli, de l'affirm, du stable, du durable, c'est dire
sur le plan psychosociologique, de l'identit socialement institue.
L'ducation est la dcomposition des rles et des statuts. Le raclage
systmatique de notre imaginaire de matrise et de pouvoir. Ce processus
d'identification, on le sait, a commenc fort tt : ds le stade du miroir
dont parle Jacques Lacan. Immdiatement, la runification de l'tre s'est
effectue par le biais de l'alination l'image de soi dans le regard de
l'autre.
Personne ne peut sortir de cette impasse sans une
"rvolution du silence" (Krishnamurti) qui change les donnes du problme.
Elle nous fait toucher du doigt le moment mme o notre identit s'est
constitue, pour la premire fois, dans l'imaginaire. Elle nous ramne l o
rien n'tait : de l'autre ct du miroir o la mort est dbout cheval
sur le vide.
A ce stade l'apprendre devient incandescent. Le sujet
n'accepte aucune rassurance illusoire. Il se laisse emporter par le
"voir". Son savoir acquis clate comme des bulles de savon dans le
soleil. Rien ne rsiste l'implosion. Aucune route n'est sre. L'incertitude rgne
en matre.
C'est le moment, dans l'apprendre, de saisir le
non-agir, le non-vouloir, la non-matrise, le non-projet. C'est l'instant du
deuil et du seuil. C'est l'ouverture sur le OUI, l'acceptation radicale de ce
qui est. Peut-tre qu'un "je ne sais quoi" et un "presque
rien" deviendront lumire pour le sujet ? Un papillon se pose sur une
branche morte et tout est dit. Le regard voit autrement le devenir du monde,
d'une manire dfinitive.
On est souvent tonn du changement d'attitude et de
comportement des sujets qui vivent cet tat. Ils paraissent tranges et font un
peu peur. Leurs proches ne les reconnaissent pas. Ils font des choses bizarres
ou imprvisibles. Ramana Marharshi "vole" de l'argent sa mre et
part, 16 ans, vers sa montagne d'Arounachala. UG Krishnamurti (un homonyme de
Jiddu Krishnamurti) sort comme un fou dans les rues de la ville o il habite
avec sa famille, sans se soucier de ce qui lui arrive. Aurobindo quitte soudain
l'activisme politique pour commencer sa grande Ïuvre spirituelle dans une
retraite quasi complte.
On pourrait citer ainsi des centaines d'exemples. Ce
qui apparat en clair, c'est que le sujet a "vu" autrement le rel.
L'arbre qui tait l avant, reste le mme arbre, mais le sujet le
"voit" d'une autre faon. Pour le peintre Mario Mercier, l'arbre du
Bois de Vincennes devient Noark, un "arbre-matre". Les anciens
Chinois allaient saluer les rochers aux formes tranges en reconnaissant du
mme coup l'extraordinaire aventure de la nature dans son mouvement permanent.
L'apprendre, ici, entrouvre le rel pour le refermer
sur une autre vision. Avant, c'tait le rgne de la sparation, de l'objet
spar du sujet. Pendant, c'est l'instant d'une fusion ou plutt d'une
participation illuminatrice. Aprs, c'est de nouveau la monde, apparemment
spar, mais en fait runifi, ne faisant qu'un avec l'observateur et lĠaction
mme de percevoir.
L'apprendre change de sens. Le sujet, qui n'est
plus un ego individu, apprend maintenant jouer de sa vision. Il voit double.
A la fois le monde spar et le monde unifi, ce qui le dote d'un humour
irrsistible – le rire clatant du matre zen - et d'un entendement
remarquable. Pour Krishnamurti, en permanence dans la non-dualit, un simple
dclic suffit pour le faire "penser" fonctionnellement qu'il doit
faire telle chose. La chose faite, dans l'unit de l'action, il retrouve sa
tranquillit intrieure. L'apprendre devient dsormais une immersion dans
l'attention vigilante. Tous les faits, les vnements, les situations, les
rencontres, sont insrs dans un sens dynamique de la totalit du monde, mais
sans projet, sans ide de but.
Apprendre, dans
une perspective d'coute transversale, revient s'interroger sur cinq
dimensions du rapport aux savoirs et la connaissance de soi :
Apprendre, c'est
mettre en doute toutes les formes du conditionnement. C'est le pari des
sociologues, comme Pierre Bourdieu. C'est galement celui des matres de
sagesse comme Krishnamurti.
Apprendre, c'est
regarder autrement le monde. Ce nouveau regard ne mconnat pas les nouveauts
technologiques de notre temps et les apprhende sous l'angle existentiel
d'aprs Christian Verrier.
Apprendre, est ce
"plus vieux mtier du monde", dont nous entretient Philippe Meirieu.
Pour ma part, c'est entrer dans la surprise de ce qui est, en prouvant la joie
de crer et de se crer dans l'instant.. Il s'agit bien d'un vritable
"plaisir", comme aime le rappeler Michel Lobrot..
Apprendre, c'est
"nourrir la vie" dont parle Franois Jullien, propos de philosophe
chinois Zhuangzi, sans s'obstiner trouver le bonheur, comme les Occidentaux.
Apprendre, c'est
dcouvrir le "clair-joyeux" en soi-mme. Pour ma collgue brsilienne
Mariana Lacombe, c'est " apprendre tre". Dans la tradition
chinoise, le terme Ç apprendre È : Xue est le plus utilis et le plus
dvelopp en tant que notion Ç philosophique È au lieu de
Ç ducation È ou Ç duquer È dans les textes classiques,
malgr des propos diffrents partant de diffrents points de vue. N'est-ce pas
dire qu'Ç apprendre È est le vrai acte qui ne peut pas tre manqu
dans une activit d'enseignement ?
Apprendre s'ouvre
ainsi sur l'preuve de la sagesse, ce qui distingue ce processus d'autres
vocables comme s'instruire, se former et l'inscrit dans le mode opratoire de
s'duquer.. S'duquer
devient, ainsi, le terme englobant, animateur, dont apprendre est la
forme la plus singulire.Lorsqu'une personne "apprenante" rencontre
un vritable ducateur, elle s'ouvre, s'approfondit, se transforme en passant
un seuil essentiel de son propre devenir.
Le film du
ralisateur coren Kim Ki-Duk " Printemps, t, automne, hiver et
printemps " nous en fournit une esquisse complexe.
Elle touche, dans
ce cas, la perception directe de la ralit comme vrit. Une telle attitude
remet en question l'ide mme de "projet de vie", trop longtemps
assimil au besoin de matrise sur le monde et les autres.
4. Changement, volution,
mdiation et innovation
Le changement
aussi bien social que personnel fait partie de la condition humaine. Nous avons
souvent lĠimpression que malgr lĠacclration de lĠvolution de la socit
rien ne change. Les sociologues
nous dmontrent, dans la ligne de P.Bourdieu, que sous les apparences, rien ne
change vraiment et que la socit continue se reproduire selon la mme
logique dĠingalit entre les classes sociales
41. La reproduction comme
illusion
Le changement
peut sĠenvisager sous plusieurs angles : la reproduction pure et simple,
par le dplacement, lĠvolution et la mutation.
Seuls les objets
matriels peuvent tre dplacs
sans changement apparent et, encore, un niveau de perception habituelle comme
Ç bande moyenne È
(E.Morin). Nous savons
aujourdĠhui que lĠon ne peut observer un lectron sans le perturber.
LĠimplication de lĠobservateur est irrductible son observation.
Un objet
symbolique ne peut pas tre dplac sans modification. Par exemple un rite
dĠinitiation dans une socit traditionnelle nĠest pas sans changement dans une
socit contemporaine, malgr les rsistances institues. La tradition nĠest pas immuable malgr
les thurifraires de la conformit Ç pure È qui sombrent facilement
dans le fanatisme religieux. La tradition est historique, mme si certains la
placent dans une atemporalit mystique.
Dans le domaine
psychique, le changement est permanent et en relation avec le changement du
corps qui se modifie incessamment au fil de la vie. La psychanalyse nous dit
bien que des nÏuds lient lĠnergie libidinale en fonction de notre roman
familial et paralysent ou transforment illusoirement notre apprhension du monde. LĠide de
Ç reproduction È de rptition du mme travers des scnarii
imaginaires semble reflter la ralit de notre vie psychique, en particulier
en cas de nvroses caractrises.
Cependant, rien ne reste immuable dans le domaine
de la vie. LĠide que rien ne bouge dfinit le domaine de la mort.
Les sociologues
de lĠducation ont voulu longtemps parler de reproduction, la suite de P.Bourdieu,
et de sa notion dĠhabitus, Mais
les recherches en histoire de vie et les recherches plus cliniques ont montr
que les choses nĠtaient pas aussi simples. Dans les annes soixante-dix, au
cours de mon doctorat de sociologie sous la direction de JC Passeron (1976),
jĠai discut la notion dĠhabitus trop rigide mon avis. JĠai propos alors un
habitus dialectique et non structuro-fonctionnaliste la manire de Bourdieu.
Il ne sĠagit pas de remettre en question totalement la pertinence des tudes sociologiques
sur lĠcole mais de remarquer quĠil faut les reprendre la lumire des
dynamiques individuelles spcifiques o des stratgies de rapport au savoir
font apparatre des particularits qui contestent un systme parfaitement
reproductible. Signalons quĠEdgar Morin a t fortement critiqu par Bourdieu
et Passeron dans les annes soixante cause, justement, de son intrt pour
une certaine autonomie de la dimension singulire de lĠexistence individuelle[36].
CĠest une des raisons qui mĠa oblig mĠloigner de la sociologie
universitaire puisque, pour moi comme pour E.Morin, la question de la
singularit humaine implique, in concreto et in vivo que tout ne se
rsout pas par lĠinterprtation superstructurelle.
Le capitalisme
aussi se transforme. Il sĠadapte aux
ralits de lĠinfra et de la superstructure internationale tout en
maintenant sa logique interne qui reste de faire des profits avant tout. Il contribue par sa crativit
renforcer sa logique interne largement dpendante dĠune logique de lĠidentit,
de la non contradiction et du tiers exclu. Il peut ainsi accepter sans crainte
les innovations en son sein. Mieux mme, il les souligne et les soutient
positivement, surtout lorsquĠelles touchent la technologie et la cration de
biens et de besoins nouveaux. Il semble plus rticent lorsque ces innovations
dpassent lĠordre matriel et touchent au symbolique, notamment des rapports de
pouvoir dans lĠentreprise. On a pu dire du management quĠil sĠagissait, avant
tout, de faire respecter la logique propre du libralisme conomique sous le
couvert de toutes sortes dĠinnovations proposes dans le courant dit des
Ç relations humaines È.
Ainsi la
formation dĠadultes a pris une part importante dans ce que Guy Jobert a appel
Ç lĠidologie du changement È.
Ç Ds la fin des
annes 60, les formateurs se sont auto-dsigns, comme des Ç agents de
changement È, changement des personnes, des groupes, des institutions, des
organisations et de la socit. Considrer la formation comme une modalit
particulire dĠintervention sociale visant le changement, pose des questions
plusieurs niveaux : dĠune part, le niveau des finalits, des objectifs, des
tats-buts viss ; dĠautre part, le niveau des modalits de lĠaction, des
objets vers lesquels est dirige lĠintervention, des Ç portes dĠentre È pour
parler comme Lewin ou des leviers pertinents du changement comme le disent les
managers. È
En France, ds la
fin des annes 60, les pratiques dĠintervention dans les organisations
sĠinscrivaient dans une perspective que lĠon pourrait qualifier de rformiste.
Les
psychosociologues,
sĠappuyaient sur des conceptions et des mthodes venues pour lĠessentiel des Etats-Unis, en
sociologie, en gestion ou en psychologie sociale ou diffrentielle. Ils
prnaient des changements micro ou mso, progressifs, limits, consensuels, consistant faire produire et
circuler de la parole entre acteurs, travailler sur leurs reprsentations et
leurs modes de relation.[37]
42. Tout est changement
De fait dans tout
ce qui est, rien ne reste immobile et tout change. Ç La matire demeure et
la forme se perd È comme disait le pote. Le bouddhisme parle du grand
principe de lĠimpermanence. Les tres humains qui le vivent lĠintrieur mme
de leurs cellules et de leur corps, ont des difficults le reconnatre. CĠest
que ce principe les conduit directement lĠvidence de la vanit absolue de
toute chose et de toute action. Ç Si Dieu nĠexiste pas, alors tout est
permis È comme lĠaffirmait douloureusement Dostoevski dans Ç les
frres Kamarazov È[38].
Mais les hommes
oublient facilement cette ralit et en construisent une autre par
lĠimagination active et par les actions qui en dcoulent. Les Ïuvres
(physiques, symboliques, religieuses) rsultent de cet effort pour abolir la
contingence et le caractre phmre de la vie. La possessivit des Ïuvres
rassure les propritaires dans un mouvement intrieur incessant de leur tre.
videmment, ils mettent en place toute une srie dĠinstitutions et de vigiles
pour garantir les Ïuvres humaines possdes. La monte des ingalits dans le
monde contribue faire apparatre de vritables ghettos dors compltement
barricads et arms dans certains
pays. JĠai t frapp au Brsil o au Venezuela de le constater dans plusieurs
grandes villes. Certains ont parl de Ç vol È (Ç la proprit,
cĠest le vol È affirme P.J.Proudhon)[39].
Le philosophe – au moins tel que je lĠenvisage - ne se laisse pas prendre
au pige de cette illusion de lĠimmobilit des tres et des choses. Il convient
plutt de reconnatre lĠvidence et de faire avec, en fonction dĠun
Ç juste milieu È qui le conduit ncessairement relativiser les buts
absolus et illusoires.
Les transformations
silencieuses et minuscules
La pense
asiatique traditionnelle ignore lĠimmobilisme. Sa tradition rappelle que le
changement est inluctable et en action dĠinstant en instant. Les
pr-socratiques galement comme Hraclite. Un philosophe franais et sinologue,
Franois Jullien, argumente dans le sens de cette transformation au jour le
jour. Il parle de Ç transformation silencieuse È. Un changement qui
ne se voit pas parce quĠil est imperceptible et fait partie de notre vie
quotidienne dans ses moindres dtails.
Cette transformation
continue nous chappe. La philosophie grecque, qui pense en termes de formes
dtermines, a chou capter cette indtermination du changement. Ce nĠest
pas le cas de la pense chinoise qui sĠinterroge sur ces Ç
transformations silencieuses È : sous le caractre sonore de l'vnement, elles rendent
compte de la fluidit de la vie et clairent les maturations de l'Histoire tout
autant que de la Nature. Une philosophe de vie, en rsulte, la fois
existentielle, stratgique et politique : face la pense du but et du plan,
obsession de l'Occident, s'y dcouvre l'art d'inflchir et de comprendre les situations sans parler, dans un
non-r()agir, d'autant plus efficace qu'il demeure discret et humble[40].
CĠest parce que depuis les Grecs,
l'Occident a privilgi les dlimitations, formes nettes, les ides Ç claires
et distinctes È quĠil semble inapte, en fin de compte, concevoir les
transitions, le passage graduel d'une forme une autre.
La neige qui fond, par exemple est-ce
encore de la neige, entre fluidit et poudre blanche. Avec ce genre de passage,
Platon a bien du mal, et Aristote aussi. Leur pense est compose de blocs : ou
bien c'est de la neige, ou bien ce n'en est pas. Ce qui transite, mue ou flue
devient incomprhensible.
La pense chinoise, pour sa part,
conoit l'existence entire comme une transformation continue : vie organique
et vie politique, monde naturel comme monde social ne sont que jeux de
transitions ininterrompues. Sur ce versant de la rflexion, il s'agira avant
tout de saisir la logique de la situation, sa dynamique interne, ses capacits
propres de dveloppement.
Certaines interrogations majeures de la
pense occidentale sĠestompent. Par exemple, la question du commencement (aucun
dbut au vieillissement, pas plus qu'au cycle des saisons), celle du but (la
transition ne vise pas le rsultat comme un objectif atteindre), ou mme -
plus surprenant - celle du temps.
L'apprhension chinoise du monde reste trs pragmatique ;
l'inverse de la rationalit grecque, l'esprit du sage chinois ne domine pas le
monde dont il est un composant ; il n'a recours aucun dieu ni mythe originel
: tout est immanence et impermanence, tout se rgnre sans cesse selon
l'quilibre bipolaire du Yin —nergie ngative—, et du Yang,
positif. Ces forces opposes, mais indissociables et complmentaires, fondent
le processus cosmique : c'est parce qu'il ne cesse de se transformer que le
monde dure ; ainsi de l'homme.
De la tradition
On pourrait
montrer que la tradition, elle-mme, nĠest pas immobile. Elle change galement,
imperceptiblement.
Le mot Ç tradition È
(en latin traditio,
Ç acte de transmettre È) vient du verbe tradere, Ç faire passer un autre,
livrer, remettre È. Littr en a distingu quatre sens principaux :
Ç Action par laquelle on livre quelque chose quelqu'un È ;
Ç transmission de faits historiques, de doctrines religieuses, de
lgendes, d'ge en ge par voie orale et sans preuve authentique et
crite È ; Ç particulirement, dans l'glise catholique,
transmission de sicle en sicle de la connaissance des choses qui concernent
la religion et qui ne sont point dans l'criture sainte È ;
Ç tout ce que l'on sait ou pratique par tradition, c'est--dire par une
transmission de gnration en gnration l'aide de la parole ou de
l'exemple È (Dictionnaire de la langue franaise). L'acte de transmettre et l'acte
d'inventer constituent deux oprations spcifiquement humaines, car aucune
espce animale n'est capable d'adapter la continuit de ses acquis
exprimentaux anciens la discontinuit de ses dcouvertes, de ses inventions
et de leurs expriences nouvelles
La tradition ne se borne pas, en
effet, la conservation ni la transmission des acquis antrieurs : elle
intgre, au cours de l'histoire, des existants nouveaux en les adaptant des
existants anciens. Sa nature n'est pas seulement pdagogique ni purement
idologique : elle apparat aussi comme dialectique et ontologique. La
tradition fait
tre de nouveau ce qui a t ; elle n'est pas limite au faire savoir
d'une culture, car elle s'identifie la vie mme d'une communaut.
Ë sa capacit passive de
conservation toute tradition ajoute ainsi sa capacit active d'intgration
d'existants nouveaux par leur adaptation des existants antrieurs.
L'invention et la dcouverte, d'ailleurs, ne se rapportent pas ncessairement
un quipement matriel ni des ralits visibles. La dcouverte de la valeur
morale et spirituelle de la libert, par exemple, a exerc sur nos cultures une
influence aussi profonde que l'invention du feu sur les premires communauts
humaines[41].
43. LĠinnovation lĠintrieur de lĠvolution
Si rien ne reste
stable, cĠest que tout change. Distinguons dans le changement lĠvolution et la
mutation.
LĠvolution
implique que le changement sĠopre dans le cadre dĠun milieu qui, en fin de
compte, tend se reproduire dans sa structure essentielle. Il ne fait pas de
doute que lĠcole a chang de pratiques pdagogiques et dĠidologies durant un
sicle. Cependant les sociologues nous dmontrent que ce sont toujours les
mmes classes sociales qui en profitent le plus si on examine lĠcole de la
maternelle la fin de lĠuniversit et en tenant compte des grandes coles. Il
y a bien volution et changement relatif, mais la reproduction globalement
demeure.
LĠinnovation peut
apparat ainsi, non comme la manifestation dĠun bouleversement, mais comme
celle du maintien dĠune structure tout en apparaissant, sans conteste, comme un
Ç nouveaut È.
Sur le plan
pdagogique lĠinnovation est le ferment de lĠvolution. On lĠa bien vu dans le
cas de la pdagogie Montessori qui a influenc la pdagogie en cole maternelle
publique ou la pdagogie Freinet pour son influence sur la pdagogie de lĠcole
primaire. Il y a bien eu des intrusions de ces types de pdagogie dans des
systmes qui ont rsist plus ou moins. De nouveaux outils et de nouvelles
manires de faire ont t dvelopps mais lĠcole, publique dans son ensemble,
nĠa pas chang radicalement. Nanmoins, par ces pdagogies, il est certain
quelle sĠest amliore. LĠcole dĠaujourdĠhui nĠest plus celle dĠil y a cinquante
ans, mme si certains enseignants entts tentent de vouloir revenir au systme
de lĠobissance inconditionnelle de lĠlve et aux devoirs la maison. Sous
cet angle les innovateurs sont des acteurs du changement interne. Sans eux la
reproduction serait beaucoup plus lourde. Mais le sociologue de lĠducation qui
voit de haut ce qui se fait en bas, reste de marbre par rapport lĠinnovation
pdagogique. Du temps o jeune assistant lĠuniversit je tentais des
innovations pdagogiques dans mon tablissement (un IUT), mon directeur de
thse, JC Passeron, me taxait gentiment et avec humour dĠ Ç instituteur
perdu dans lĠenseignement suprieur È. Pour lui, rien ne changeait
vraiment, mme si dĠautres que moi pratiquaient quelques Ç innovations
pdagogiques È avec leurs tudiants. Il avait raison, en un certain sens.
Mais de mon point de vue singulier, il avait tort.
La
position inverse est aussi critique. Les innovations pdagogiques en dehors de
lĠcole publique, dans des tablissements appropris, comme dans les coles Steiner, Summerhill, La Source etc.
sont regardes comme des pratiques marginales sans influence sur lĠensemble et
leurs lves incapables de russir et de faire leur place dans le systme
scolaire et universitaire habituel si jamais ils tentent de lĠintgrer. Une
jeune chercheuse pourtant a dmontr quĠil sĠagissait l dĠune rumeur sans
fondement vritable. Rebecca Shankland, dans sa thse en psychopathologie
clinique constate, en effet, que la centration sur la personne de lĠlve et de
lĠtudiant est dterminante pour son adaptation universitaire[42].
Ë une poque o de nombreux ouvrages viennent contester le bien-fond de
lĠoption pdagogique et relationnelle dans les tudes secondaires ou
suprieures, avec un retour ce que notre collgue de sciences politiques
Daniel Lindenberg a nomm, en 2002,
les Ç nouveaux racs È en ducation[43],
cette recherche, au contraire, claire quel point une autre pdagogie est
ncessaire tant dans lĠenseignement secondaire que dans lĠenseignement
suprieur. Une pdagogie fonde sur lĠestime de soi et de lĠautre, la manire
de William James. Une pdagogie qui tient compte non seulement du savoir
transmettre, mais de la personnalit et de lĠaffectivit de lĠtudiant, de sa
culture, de son rseau de socialit,
comme de son aptitude sĠouvrir au plaisir dĠapprendre, ds lors que
lĠidologie universitaire nĠest plus lĠacadmisme et lĠrudition
superftatoires.
La
mdiation inluctable
La
mdiation est la pratique la plus courante dans le processus dĠinnovation. Si
le changement est inluctable, il provoque des rsistances, la mise en Ïuvre de
systmes de dfense psychiques et sociaux qui conduisent des blocages
possibles.
LĠducateur
Ç innovateur È doit donc tenir compte de ces rsistances, savoir les
valuer, penser des stratgies de dpassement sans bouleverser lĠordre des
choses. Il tentera de concilier les points de vue en dsaccord, les
divergences, les contradictions. Il fera agir ensemble Ç les ingrdients
de la complexit È (Edgar Morin). Par cela il sort dĠune logique purement
aristotlicienne de la non-contradiction, du tiers exclu et de lĠidentit. Aux
trois principes cls de lĠpistmologie classique : gnralisation,
rduction et disjonction, la pense complexe propose une autre approche plus
pertinente pour la mdiation
-
Premirement la ncessit dĠassocier lĠobjet son environnement, de
reconnatre le systme dĠinteraction, dĠauto-co-organisation.
-
Deuximement, la ncessit de lier lĠobjet son observateur comme lĠont fait
la micro-physique et lĠanthropologie.
-
Troisimement, reconnatre que lĠobjet nĠest plus principalement lĠobjet sĠil
est organis et surtout sĠil est organisant (vivant, social). CĠest un systme
avec ses capacits dĠmergence.
-
Quatrimement, valuer la dsintgration de lĠlment simple, isolable,
reprable, explicable au profit du composite. Morin affirme quĠ Ç il
faut penser la fois ordre/dsordre/organisation et voir le caractre la
fois complmentaire, concurrent et antagoniste de ces termes È[44].
-
Cinquimement, accepter la confrontation avec la contradiction et dire non la
pense ensembliste-identitaire en germe jusque dans la dialectique marxiste
comme le soutient Cornelius Castoriadis (1975). Pourvoir entrer et comprendre
une Ç logique de la bipolarit antagoniste È la faon de Stphane
Lupasco (1970).
Les
tudes sur la fonction de mdiateurs pchent souvent par leur ignorance de
lĠimplication en sciences humaines[45].
De tendance exprimentaliste, elles pensent que lĠon peut tre
Ç objectif È, Ç impartial È, et mettre distance ses
propres valeurs dans une ngociation. CĠest le cas dans lĠouvrage de Henri
Touzard sur la mdiation dans la rsolution des conflits (1977). Ce faisant, le
mdiateur fait le jeu des rapports de pouvoir dans lĠorganisation sans sĠen
apercevoir et sert sauver la face des plus subtils et souvent des plus
dominants[46].
Le
dfi impossible et les trois dviances
Au
sein de lĠinnovation, si la mdiation est requise, le dfi est interdit.
Le
dfi devient immdiatement un Ç analyseur È rvlant des non-dits,
voire un Ç clateur È dstructurant lĠorganisation, comme le dit lĠanalyse
institutionnelle. Le courant sociologie dfinit ainsi trois types de
dfi nomm Ç dviance È :
-
la dviance
libidinale qui met en Ïuvre les ressorts inconscients des pulsions
personnelles dans le jeu des acteurs ;
-
la dviance
organisationnelle qui tente dĠimposer une autre logique dĠorganisation du
pouvoir dans le milieu en question ;
-
la dviance
idologique qui proclame un discours contestataire au discours dominant et
justificateur des pouvoirs en place.
En
fait, la mdiation ne russit que si les enjeux ne sont pas primordiaux dans un systme de conflits entre
Ç partenaires sociaux È (comme on les appelle dans le langage courant
parfaitement fallacieux). Ngocier, soutenir la mdiation conduit parfois
lĠenfermement et lĠchec. Les positions de force se durcissent et rduisent
les minorits au silence. Jean-Paul Sartre montre que la dialectique des
groupes, partir du Ç groupe en fusion È sĠachemine vers le
Ç serment È, la Ç fraternit-terreur È et, en fin de
compte, la srialit de la bureaucratie (1960).
La
mdiation vise, avant tout, rduire toute possibilit de dfi dans le
processus dĠinnovation. Elle est le remde toujours proclam aux tentatives
dĠinsurrection de la conscience face aux injustices videntes, lĠinverse de
toute morale idologise, dans
lĠorganisation et dans le Ç vivre-ensemble È socio-politique. Elle
est aux antipodes de la philosophie nietzschenne du Ç surhomme È
critiquant le Ç dernier homme È et centre sur la puissance de vie
maintenir cote que cote. CĠest sans doute la raison de la critique radicale
du Ç philosophe au marteau È lĠgard de la philosophie
universitaire conceptuelle, anti-artistique et toujours susceptible dĠarrondir
le angles pour maintenir les privilges des dominants, sous couvert de
rationalit scientifique[47].
Un philosophe libertaire comme Michel Onfray ne sĠy trompe pas (2005).
La mutation est dĠun autre
ordre.
Dans la mutation,
il y a changement de structure et de logique interne de la dynamique mme des
phnomnes.
La mutation
suppose que quelque chose Ç advient È. La novation ducative
sĠinscrit dans ce champ de rflexion.
5. Novation ducative et
Institution
On a vu que parler
de novation en ducation revient rflchir dĠune tout autre faon quĠ
lĠaccoutume. La novation nĠest pas de lĠordre de lĠinnovation, mme si
lĠinnovation est plus reprable et habituelle que la novation. LĠinnovation
fait partie du changement dans lĠordre tabli. Elle garantit une certaine
structuration en acte qui Ç reproduit È relativement ce qui a t.
Mais jamais compltement. Elle demande une mdiation permanente et ne prend pas
le risque du dfi.
La novation, au
contraire, assume pleinement le changement radical. Elle sĠouvre presque
toujours sur une problmatique du dfi.
Parler de
novation ducative nĠest pas simplement parler de novation pdagogique ou de
novation institutionnelle, bien que ces deux phases soient indispensables.
LĠducation est englobante et influence le reste dans ses principales
caractristiques concernant le sens.
51. Novation, dfi et changement de
paradigme
511. La novation comme
mergence dĠun autre systme logique de niveaux de ralit
Penser le concept
de novation revient rflchir sur la distinction entre Rel-Monde et ralit.
Le Rel-Monde est
tout ce qui est et ne peut tre pens ou mme imagin, mais qui demeure,
sĠagite, dstructure, et restructure, engendre sans cesse aussi du chaos, de
lĠindterminable, de lĠimprvu. Il sĠagit bien dĠun Ç rel È mais de
lĠordre du non-symbolisable. Ce qui ne veut pas dire que dĠaucuns ne puissent
le Ç ressentir È et le Ç vivre È dĠune manire intuitive et
subtile comme totalit en mouvement lĠintrieur de la conscience ressentie
comme Ç conscience dĠtre È. DĠinnombrables tmoignages de sages du
monde entier le confirment, sur le plan phnomnologique. Dans la foule
nietzschenne, un certain ombre de philosophes contemporains pensent que lĠart
peut, dĠune certaine faon, dire quelque chose de ce Rel-Monde. Ils laborent
ainsi, avec les scientifiques, ce quĠon peut nomme Ç la ralit È.
La ralit est la nomination symbolique toujours
inacheve et lacunaire, la fois fonctionnelle et imaginaire, de lĠacte de
penser et de Ç donner voir È le Rel-Monde. Lie, en gnral, une reprsentation aristotlicienne,
elle est une opration Ç ensembliste identitaire È
(Ç ensidique È) comme dit Cornelius Castoriadis de penser ce quĠil
nomme le Ç Chaos-Abme-Sans-Fond È. La science dans tous ses aspects
y prend part. LĠart, la posie, la littrature galement. La philosophie et sa
composante religieuse dans lĠespace de la mtaphysique, la thologie,
galement.
Les chercheurs de
sens dans le domaine de la non-dualit soutiennent que lĠusage de la pense ne
peut saisir ce qui Ç advient È dans ce qui est car elle repose sur la
mmoire et le pass dĠune faon inluctable. La pense est toujours lie
lĠancien. Elle nĠest jamais Ç neuve È. Elle ne peut que Ç reproduire È
plus ou moins ce qui a t. Elle instrumente lĠinnovation. Pour certains, dans
la ligne de Dogen, seul lĠesprit zen est un Ç esprit neuf È[48].
Krishnamurti,
dont jĠai largement et longuement explor la vision du monde, dans le mme
esprit, affirme la mme chose en fonction de son exprience personnelle de la
conscience dĠtre.
Ces visions du
monde rsultent de tmoignages
partir dĠun Ç retournement È ontologique et exprientiel propre
lĠattitude philosophique ancestrale (avant lĠavnement de la pense
socratique). Pierre Hadot a rcemment dcrit fort justement cette vie
philosophique particulire, notamment dans ses entretiens avec Jeanne Carlier
et Arnold I. Davidson (2003). Un penseur, dcd en 1998, Jean Klein, en donne
un exemple clairant dans de nombreux entretiens[49].
Il ne fait pas de doute que de nombreux chercheurs contemporains dans cette
voie vivent des expriences de conscience unifie de lĠapproche du Rel-Monde,
au del de lĠUn et du Deux. Evidemment, ces expriences singulires ne sont pas
Ç prouvables È selon le registre de lĠordre scientifique
traditionnel. Elles sont donc sujettes caution pour lĠesprit rationaliste
classique. Nanmoins, comme elles sont le fait dĠtres humains, elles ne
peuvent tre purement et simplement rejetes sans discussion, notamment en
sciences prtendument humaines, sans tomber dans un dogmatisme qui refuse
dĠaller jusquĠau bout du postulat du questionnement scientifique lui-mme.
Le Rel-Monde et
lĠimprovisation
Le Rel-Monde est
ce qui est et ce qui advient sans cesse. En cela, dans le domaine de son
expression humaine dans la Ç ralit È, il fconde la facult
dĠimaginer et alimente la facult dĠimprovisation.
LĠ
Ç advenir È est une modalit fondamentale de ce qui est. Danis Bois,
avec la somato-psycho-pdagogie, en fait une catgorie essentielle de son
approche thrapeutique[50].
LĠimprovisation va dans le mme sens. Improviser veut
dire faire sans prparation et sur le champ, des
vers, de la musique, un discours, voire un dner ou encore au sens figur, un
systme, une explication en les donnant, en les exposant sans prparation. Le
dictionnaire Robert nous prcise que le verbe improviser vient de l'italien
improvisere (1642), du latin improvisus, imprvu - par extension, organiser sur
le champ, la hte et au figur, trouver la dernire minute. L'improvisation
est alors l'action, I'art d'improviser et par extension, le rsultat de cette
action (que l'on peut appeler galement l'impromptu : tout ce qui est fait ou
dit sans prparation). Un regard historique sur le concept souligne la logique
des pistms qui porte au pinacle ou carte les notions suivant l'air du temps[51].
L'improvisation ducative force les blindages de la pense aristotlicienne. Elle touche au plus obscur : au non-rationnalisable de la psych, ce qui n'exclut pas la connaissance pour autant. Dans cette perspective, les Matres de l'improvisation sont certainement les philosophes du Koan bouddhique.
Les Koans sont des nonces de vrits paradoxales qui ne peuvent tre comprises par l'intellect. Ils forcent la pense au silence aprs avoir suscite une grande tension et ce silence intrieur permet la manifestation d'un niveau de conscience lve. Tout se joue dans l'instant. Dans la peinture zen, le moindre coup de pinceau sur lequel on repasse une seconde fois devient une tache. La vie l'a quitte. La vie doit tre saisie - dans l'esprit zen - au moment ou la chose se passe, ni avant, ni aprs. Robert Linssen rappelle que lors de l'un de ses derniers voyages dans les montagnes de l'Inde, une question sur la " nature du Bouddha ou Ç Mental cosmique È tait pose un matre tibtain. " Rien - rpondit-il. Quelqu'un insista et le matre rpondit simplement "le torrent coule". La premire rponse signifie que le Mental cosmique qui est l'inconscient selon le zen ne se pense pas. La seconde voque deux bases du zen. D'abord, le torrent est le Mental cosmique. Ensuite la parfaite momentanit ou l'importance du prsent est la, maintenant, "le torrent coule".
tant un agnostique convaincu, je fais partie de ceux
- nombreux aujourd'hui - qui pensent que notre Occident a tout gagner
s'ouvrir a une autre faon de comprendre le monde sans s'y infoder et sans
tomber dans les voies mutilantes du sectarisme religieux, sans tomber pour
autant dans ce nouveau sectarisme tout aussi religieux sou couvert de lutte
contre les sectes. Si je suis touche dans le creux le plus sombre de mon
intelligence du monde par une suite d'images fluides du pote Chaulot .
Dans la clart diffuse d'un jour presque sans preuves l'invisible nous
porte, irrsolu passeur. Qui l'affronte s'aveugle, qui s'en prend se perd.
(Soudaine corce, d.. Seghers)
Pourquoi ne le serais-je pas d'un Koan
bouddhique ou d'un pome taoste ? La profondeur de la rflexion philosophique
du Koan Zen n'est plus a dmontrer pour tous ceux qui ont accepte d'ouvrir les
yeux et de trouver l'information. Un livre comme celui de Toshihiko Izutsu
(1978), par exemple nous en fait pntrer l'essence. Dans le mondo - ce
dialogue zen d'une saveur particulire, la rhtorique n'a plus cours. Lie une
situation concrte, d'une brivet et concision extrme: Ç Il vise a
saisir la vrit ternelle et ultime dans le brusque jaillissement des paroles
changes entre deux tres parvenus un point extrme de tension spirituelle,
dans une situation concrte et unique de la vie. Cet change d'un moment peut
produire sur un observateur l'impression d'un pur non sens È (1978, 26, p.
19). Mais n'est-ce pas cette impression de non-sens, pourtant clairant, que
l'on trouve galement dans les meilleurs passages des Sminaires de Jacques
Lacan ? Ç Parler, ce n'est pas remuer la langue È, comme l'crivait
le matre Sung Yuan la fin du Xlle sicle, c'est Ç donner un sens plus
pur aux mots de la tribu È (Mallarm), profiler la lacune de la
signification ultime dans le cÏur mme du mot qui nomme et classe les choses du
monde. Ceci ne peut se faire - selon le koan - que par la spontanit, par
lĠimprovisation. Il faut rpondre immdiatement, sans chercher rflchir, au
dilemme irrationnalisable du matre, soit par un mot, soit par un geste. Il y a
1 une approche non-aristotlicienne de la comprhension du monde. Pour le sage
oriental, une pomme n'est pas une pomme (principe d'identit), elle est vcue
comme une pomme et une non-pomme. Mieux encore, elle ne doit pas tre vue comme
tant quoi que ce soit, sans dtermination. Ce n'est qu' la fin de ce
processus de comprhension qu'on peut revenir a l'affirmation (toute relative
alors) de a la pomme est une pomme ~. Comme le signale Toshihiko Izutsu dans
son livre (1978, p 81), J .P . Sartre dans La Nause avait tent de faire comprendre, dans
la vision du chtaignier par Roquentin, le brouillard du rel quand on accde
la reconnaissance existentielle : l'arbre se montre comme une masse
indiciblement confuse et mystrieuse, d'une Ç effrayante et obscne
nudit È (Sartre). L'Approche Transversale (Barbier, 1997) telle que j'essaie de
l'laborer depuis une trentaine annes trouve sa raison d'tre dans ce
carrefour d'une pense du Teukhein (le Faire) et du Legein (le
Reprsenter-Dire) comme dit Castoriadis, pense de l'Occident qui a donne
naissance notre conception de la scientificit et de la technicit, et d'une
autre comprhension plus potique, plus Ç orientale È ouverte au
non-savoir, au non-agir et au questionnement philosophique.
512. Novation et structures des rvolutions
scientifiques (Thomas Kuhn)
La philosophie
des sciences nous apprend que lĠvolution scientifique ne se droule pas selon une
logique bien linaire. Bien au contraire, elle nĠarrte pas de sauter dans
lĠinconnu et lĠimprobable.
Thomas
Kuhn, n en 1922 Cincinnati (Ohio), form en physique l'universit Harvard,
professeur aux universits de Berkeley, de Princeton, puis au M.I.T., fut un
des plus grands historiens des sciences amricains.
L'image
de la science propose par Kuhn n'est pas celle d'une connaissance suivant un
progrs linaire, mais procdant au contraire par -coups, par rvolutions
cycliques suivies de priodes de stabilit. Ds lors, elle n'apparat plus
tourne vers une reprsentation fidle du rel, mais seulement vers davantage
d'efficacit pragmatique dans la rsolution des Ç nigmes È que forgent les
scientifiques lorsqu'ils rendent compte de ce qu'ils se reprsentent comme
tant le Ç rel È.
Pour
Kuhn il sĠagit de comprendre pourquoi et comment changent les croyances
scientifiques, afin de dterminer dans quelle mesure on peut encore
lgitimement leur attribuer une porte objective, alors mme qu'elles ne cessent
de varier.
La Structure des rvolutions scientifiques, de
Thomas S. Kuhn, paru en 1962, dveloppe la thse dĠune science progressant de
manire fondamentalement discontinue, cĠest--dire par rupture. Ces ruptures,
appeles rvolutions scientifiques, sont selon Kuhn analogues un renversement
des reprsentations des savants lĠinstar du Ç canard-lapin È de Wittgenstein.
Kuhn se tourne
vers la psychologie Ç gestaltiste È : il interprte son exprience avec la
physique aristotlicienne comme tant celle d'un gestalt switch (changement de
forme). La thorie gestaltiste dsigne par ce terme un basculement global de la
perception, au cours duquel une mme forme peut apparatre successivement comme
propre deux objets incompatibles (par exemple, selon un clbre dessin, le
mme trait de crayon peut voquer la forme d'un canard, ou celle d'un lapin).
Selon le regard pos sur ce dessin, on y reconnat alternativement le
profil dĠun canard ou dĠun lapin. Kuhn transpose ce phnomne la science. Ë
un instant t, correspondant un tat particulier des croyances sociales
porteuses dĠun point de vue sur la nature, le scientifique a une reprsentation
thorique particulire du monde. Celle-ci change ds que le point de vue se
modifie. Les facteurs influenant les points de vue des scientifiques peuvent
tre modliss et analyss par lĠpistmologie : il sĠagit essentiellement
des crises rsultant dĠune mise en chec fondamentale du cadre scientifique en
place, incapable de fournir les outils thoriques et pratiques ncessaires la
rsolution dĠnigmes scientifiques
De faon gnrale, en sĠappuyant ainsi sur une thorie
des rvolutions scientifiques (1983, trad. franaise), Kuhn dfend contre
Popper lĠide que les thories scientifiques ne sont pas rejetes ds quĠelles
ont t rfutes, mais seulement quand elles ont pu tre remplaces. Ce remplacement est
pour partie un phnomne social, dans le sens o il engage une communaut de
scientifiques en accord sur un agenda centr sur lĠexplication de certains
phnomnes ou de certaines expriences. Cette communaut est dote dĠune
structure qui lui est propre (confrences, publications...). Il nĠest pas rare
dans lĠhistoire que plusieurs coles coexistent pour une mme discipline
scientifique, ventuellement dans une relation dĠopposition et dĠignorance
rciproque relatives, chacune abordant des problmatiques communes travers
des paradigmes diffrents.
La
formation de la pense scientifique est loin de se rduire l'acquisition de
connaissances purement intellectuelles abstraites et explicites : elle consiste
avant tout faire des exercices, apprendre tacitement des rgles de
rsolution de problmes, pour les remployer ensuite dans des cas inconnus mais
apparents. Le travail scientifique ne doit donc pas tre conu sur un mode
purement intellectualiste, comme on le faisait jusque-l, selon Kuhn, en
philosophie, mais comme un travail d'apprentissage pratique de Ç rsolution
d'nigmes È.
Le
constat dont dcoulent tous les autres rside dans le fait que les communauts
scientifiques sont toujours, des degrs divers, traverses par une Ç tension
essentielle È, autant intellectuelle que sociale, entre des groupes aux
croyances et aux intrts opposs, certains s'inscrivant dans la fidlit aux
traditions hrites, tandis que d'autres luttent pour l'imposition de nouveaux
paradigmes. Cette tension peut devenir une vritable lutte. Elle donne alors au
dveloppement des sciences une dimension agonistique qui le rend peu conforme
aux prceptes de la justification rationnelle.
Cette tension
entre tradition et innovation engendre les grandes tapes qui rythment le
dveloppement de toute science, que l'on peut schmatiser de la faon suivante.
– Lors d'une premire phase, qui se produit une seule fois
pour chaque science – phase instable mais qui peut durer plusieurs
sicles –, de nombreuses conceptions sont en concurrence, sans qu'aucune
parvienne s'imposer : c'est la phase dite pr-paradigmatique ou pr-normale
d'une science.
– Lui succde une deuxime phase, appele paradigmatique ou
normale, o un paradigme unique finit par supplanter tous les autres.
– Cette phase normale recle en elle-mme les racines de son
propre renversement : en effet, un paradigme contient gnralement des
anomalies, c'est--dire des nigmes mal rsolues. Pendant un certain temps, ces
anomalies ne provoquent pas ncessairement la chute du paradigme, soit parce
que l'on peut toujours esprer les rsoudre par une altration mineure du
paradigme, soit parce que, en l'absence d'un autre paradigme crdible, il n'y a
d'autre choix que de continuer adhrer l'ancien. Mais elles finissent par
devenir trop nombreuses ou trop profondes : certaines sont appeles dcouvertes
scientifiques, incompatibles avec l'ancien paradigme.
– La science entre alors dans une phase de crise. De nouveaux
paradigmes apparaissent, dfendus gnralement par de jeunes chercheurs. Dans
la concurrence qui s'installe, tous les moyens de persuasion sont utiliss,
puisqu'il s'agit avant tout de provoquer des Ç conversions È, conceptuelles et
psychologiques aussi bien que professionnelles.
– Un des paradigmes concurrents finit par s'imposer : c'est la
rponse la crise, une rvolution scientifique, au cours de laquelle Ç le
monde change d'aspect È aux yeux des chercheurs.
– Enfin, le nouveau paradigme donne lieu la publication de
nouveaux manuels dfinissant l'allure d'une nouvelle science normale. L'ancien
paradigme s'teint avec la mort de ceux qui y restent attachs. Le cycle peut reprendre
( la deuxime phase)[52]
513. Novation sociale et
changement rvolutionnaire
La
novation existe galement au niveau de lĠhistoire des socits. Ë certains
moments de lĠhistoire, les significations imaginaires des acteurs sociaux
mergent et transforment la ralit vcue. Pour Castoriadis, elles rsultent de lĠimaginaire social,
toujours crateur pour cet auteur. Il se peut que les clbres Ç priodes
axiales È de lĠhumanit dcrites par Karl Jaspers soient de cet ordre.
Pour bien comprendre la dynamique du
changement, nous devons l'envisager selon un modle thorique que j'ai propos
dans mon ouvrage sur " L'approche transversale, l'coute sensible en sciences humaines "
(1997).
L'imaginaire social (Ren Barbier, 1997)

Le changement social semble chapper la
personne pour tre cr et s'animer un niveau des rapports sociaux de la
socit tout entire. Cornelius Castoriadis est, sans doute, le penseur le plus
intressant pour comprendre ce phnomne. On appelle imaginaire social un magma de
significations sociales caractre imaginaire, dont la production ne se rfre
pas une ou plusieurs laborations psychiques individuelles ni mme de groupes
ou d'organisations. Pour les comprendre nous devons nous placer d'emble dans
une perspective socitale. Ç les significations imaginaires sociales ne
sont ni reprsentations, ni figures ou formes, ni concepts È crit C.
Castoriadis (1975, p.493) . Elles ne sont pas plus des
Ç types-idaux È la manire du sociologue allemand Max Weber. Elles
sont historiques donc volutives et produisent des institutions qui ne peuvent
tre analyses qu'en fonction du contexte culturel de l'poque.
Elles sont des significations parce qu'elles renvoient
un sens. Castoriadis dfinit le sens comme Ç un tenir-ensemble
indestructible, se visant soi-mme et fond sur soi-mme, source illimite de
plaisir quoi il ne manque rien et qui ne laisse rien dsirer È (1975,
p.397).
Imaginaires parce que ces
significations ne sont pas rductibles un rel ou un rationnel quelconque.
Elles renvoient au fond magmatique de la psych et du monde, c'est--dire ce
que Castoriadis nomme l'Abme/Chaos/Sans-Fond partir duquel surgit sans cesse
un flux cratif de nouvelles significations dont la porte peut tre bnfique
ou malfique pour l'homme.
Sociales parce qu'elles
valent et s'imposent tous les membres de la socit, sans tre ncessairement
sues comme telles. Les formations idologiques apparaissent comme des ensembles
identitaires rationalisables du fond magmatique de l'imaginaire social. Ceux
qui prsentent le plus haut degr de cohrence et d'efficacit politique dans
un certain contexte.
La socit dans son historicit, des Ç
institutions È vont prendre le relais.
L'imaginaire social est de l'ordre du
magma et relve ainsi d'une logique particulire selon Castoriadis. A partir de
cet imaginaire social, dont le lieu de production est situ au niveau de la
socit dans son historicit, des Ç institutions È vont prendre le
relais.
Une institution est un rseau symbolique socialement
sanctionn dot, en relations et en proportions variables, d'une composante
imaginaire et d'une composante fonctionnelle.
En tant qu'elle est relie l'imaginaire
social, l'institution est dynamique et jamais compltement fige ou institue.
En effet, Castoriadis pose comme postulat que l'imaginaire social est
essentiellement crateur, mme si cette cration peut aller l'encontre des
intrts fondamentaux de la vie humaine.
Sous le processus de lĠinnovation
rformiste, Ren Lourau sĠappuie sur Castoriadis, pour dcrire un phnomne
imaginaire souterrain dans les socits en mouvement par le Ç continuum
onirique rvolutionnaire È. L'improvisation dans lĠtat
naissant, c'est l'ouverture du champ des possibles et lĠmergence - au niveau
sociohistorique - de ce que R. Lourau appelle la lutte des classes
trans-historique, permanente, marginale, bien que n'apparaissant pas dans la
lutte de classes conjoncturelle qui recouvre les oppositions classiques
droite-gauche. Ce postulat d'un Ç continuum onirique
rvolutionnaire È est souvent dcri par les sciences historiques,
politiques et sociales institues. Ainsi la principale ligne temporelle de la
Rvolution de 1789, combattue par les forces de l'ancien monde,
Ç est peuple de masses enthousiastes, animes par un espoir messianique,
par le dsir de changer la vie. C'est l'histoire de ce mouvement
d'extraordinaire exprimentation sociale et non sa ngation, qui pond ses Ïufs
dans l'avenir È (Lourau, 1978).
Cependant,
lĠintention rvolutionnaire nĠest pas suffisante pour changer lĠordre des
choses. On le sait, la novation apparente dans le domaine social est trop
souvent hypothque par des pesanteurs inconscientes o la pulsion de mort
vient jouer son jeu destructeur de la vie en acte. Les rvolutionnaires
oublient de se changer eux-mmes et le dsir de mort rapparat sous dĠautres
accoutrements. Eugne Enriquez a bien montr le mcanisme sournois en jeu dans
ce processus de destruction de la novation et le rtablissement dĠun ordre plus
terrible encore que lĠancien (2007). La possibilit d'un
pouvoir qui serait essentiellement Ç bon È, le travestissement de
celui-ci en simple autorit ou en un ensemble de dcisions rationnelles ayant
pour but le seul Ç bien commun È sont analyss et placs, par Eugne
Enriquez, au rang d'illusions rassurantes et mystificatrices. En revanche, il
porte son attention sur les diffrentes sources du pouvoir et son rapport avec
le sexuel, la guerre totale, la pulsion de mort, la tendance la
Ç servitude volontaire È, pour explorer ce qui constitue l'nigme du
pouvoir. CĠest
lĠeffet Pol Pot ou des procs staliniens qui se dcouvrent ainsi dans leur
complexit. Hannah Arendt a bien analys lĠeffet de systme du totalitarisme
dans la quasi annihilation de la capacit critique dans les socits
concernes, comme le nazisme.
On peut dire que
toute innovation sociale et institutionnelle qui nĠest pas en dialogique avec
une novation existentielle et personnelle a peu de chance de russir.
52. Novation personnelle et mutation dans
la conscience
Revenons donc
lĠessentiel ; le changement personnel, le Ç moment de
retournement È dont jĠai dj parl.
La novation en ducation
Je veux montrer
maintenant que dans la vritable Ç novation È en ducation, il sĠagit
toujours dĠune dialogique entre une novation existentielle et une novation
institutionnelle
Essayons de schmatiser le processus
dialogique (R.Barbier, 2010)

La question du
changement radical de perspective sur la vie individuelle et collective, cĠest
dire dĠune autre faon dĠorganiser le Ç vivre-ensemble È demeure
pose avec le dilemme toujours reproduit : faut-il changer dĠabord la
socit ou dĠabord la personne ?
Il sĠagit de la
sempiternelle histoire de lĠÏuf et de la poule. Qui de lĠÏuf ou de la poule est
cause de lĠautre ?
Dans le premier
cas (prminence de la socit), on aboutit presque toujours la dictature.
Dans le second (prminence de lĠindividu), lĠenfermement litiste dans une
vision dessche et desschante des rapports humains.
CĠest dans une dialogique
inluctable quĠil faut considrer le dynamisme du changement.
521. la novation existentielle
Partons de la novation
existentielle pour aller vers la novation institutionnelle. Sans doute parce
quĠil est quand mme plus facile de se changer soi-mme, malgr la
pusillanimit de chacun, ds quĠon en a la volont, que de changer les rapports
sociaux, qui ne dpendent pas de nous directement.
La novation
existentielle est cette ouverture singulire dans la conscience dont le sujet
fait lĠpreuve de ralit lorsquĠil vit ce que jĠai nomm Ç un flash
existentiel È[53]. Nous en
faisons tous les jours lĠexprience, avec plus ou moins de profondeur, mais la
plupart du temps nous les ignorons. Andr Comte-Sponville en parle dans son
livre sur Ç lĠesprit de lĠathisme È propos dĠune simple marche en
fort. JĠen ai vcu un extrmement puissant le jour o ma petite fille de 4 ans
mĠa dit tout simplement, sur un rivage en Bretagne, Ç regarde papa, il nĠy
a plus dĠeau dans la mer È. Une interjection ou un coup de pied dĠun
matre chan comme Mazu (VIIIe sicle) (Mazu, 1999) peut entrainer un
Ç insight È spirituel qui change tout jamais la vie dĠun disciple.
Je pense que de
multiples Ç flashes existentiels È tout au long de la vie nous fait
Ç muter È psychologiquement et spirituellement lĠintrieur de
nous-mmes., ds lors que nous sommes assez Ç ouverts È pour les
reconnatre et les laisser Ç agir sans agir È dans notre
intriorit. Le flash existentiel est presque imperceptible parfois. CĠest
souvent le plus bouleversant dans une existence. Ainsi celui de Konishi Raizan
(1654-1712)
Les petits poissons blancs
Ne dirait-on pas tout fait
L'esprit de l'eau qui court ?
Pour ma part je dcris lĠvolution des moments
volutifs de la vie personnelle en rapport avec la novation existentielle en
quatre temps qui peuvent se rduire dĠun seul coup en un seul suivant les
circonstances.
-
le moment de
Ç lĠhomme ferm È lorsque lĠhabitus est de mise et jamais
discut. Temps de la certitude, de lĠidologie, de la violence physique et
symbolique sans questionnement.
-
le moment de
Ç lĠhomme existentiel È lorsque enfin apparat la ralit de lĠAutre,
avec son dsir qui vient contrecarrer la toute puissance du mien et nous
entraine dans un conflit inluctable, mais galement dans la jouissance et la
souffrance intersubjectives.
-
le moment de
Ç lĠhomme mytho-potique È lorsque un flash existentiel a enfin
pu nous confondre dans nos vanits trop flagrantes et nos pouvoirs sociaux
dconstruits. Alors sĠouvre la voie artistique et potique dont parlent
F.Hlderlin, R-M.Rilke, H.Michaux,
P.Eluard ou R.Char. Le dsir passe sur le plan symbolique et la
crativit personnelle se mtamorphose en cration valeur universelle. Nous
nous sentons relis parce que Ç enracins È (par la dimension
mythique) tout en tant inventeurs dĠexistence permanente,
Ç surgissant È (par la dimension potique).
-
enfin le
moment de Ç lĠhomme notique È comme accomplissement spirituel de
lĠexistence, Carl Gustav Jung parlerait dĠindividuation russie, en termes
psychologiques, je prfre le terme philosophique de Ç notique È qui
renvoie la problmatique de la Ç pense du fond È chez Heidegger ou
encore mieux la Ç non-pense È (hi-shiryo) des matres japonais du bouddhisme .
Heidegger rappelle que le Ç principe de raison È (Ç Nicht ist
ohne Grund È) demande une interprtation de Grund (le fond). Le Grund
(Ç terre È, Ç sol È) a t runi historiquement avec
Ç ratio È (la raison et aussi la Raison) qui se rfre lĠacte de
percevoir. Ratio incline vers le chiffrable, le mesurable, le comptable. CĠest
ce qui nous est transmis dans le Grund avant tout, Mais, dĠinterroge Heidegger,
Ç comment la ratio et lĠtre sont-ils la mme chose ? È[54].
Au sens grec du terme, lĠtre veut dire lĠap-paratre dans le non-occult et ce
qui demeure. Heidegger reconnat que Grund le conduit avec les Grecs penser
le Ç sans-fond È comme nature mme de lĠtre. Il demeure trs proche,
ce moment, dĠune pense orientale non-dualiste, quand il soutient :
Ç Or lĠtre et le fond ne sont pas une uniformit vide, mais bien la
plnitude cache de ce qui, dans la dispensation de lĠtre, apparat ds lĠabord
comme histoire de la pense occidentale È (p.238).
Le passage dĠun moment un autre se ralise par
lĠadvenue dĠun flash existentiel absolument imprvisible et non volontaire.
Parfois il permet de passer directement de lĠhomme ferm lĠhomme notique. Ce
dernier dot dĠune compassion infini par la vie dans tous ses aspects, connat
de lĠintrieur la souffrance de chaque individu qui se considre comme
Ç spar È. LĠhomme notique se vit en reliance permanente mais
galement dans une gravit de chaque instant.
LĠhomme notique fait autorit mais nĠa aucune
autorit institue ou bien nĠen tient aucun compte. Le jour o le grand sage
non dualiste Ramana Maharshi (mort en 1950) descendit de sa montagne Arunachala
et sĠinstalla contre un arbre prs
du village de Tiruvannamalai (Tamil Nadu), en Inde. Il ne demandait rien, ne
voulait rien, ne cherchait rien. Mais les gens sĠaperurent trs vite de son
aura, de son autorit naturelle et lui posrent leurs questions existentielles.
Ainsi se cra un Ç ashram È selon la tradition hindoue, autour de
lui. On dit quĠil rpondait aux questions avant mme quĠelles soient poses
oralement. Il rpondait dans le silence. Les questionneurs avaient la rponse
au moment mme o ils voulaient la poser.
LĠhomme notique, Ç accompli È,
Ç veill È, Ç ralis È, tous ces termes ne donnent pas de
rponses pertinentes lĠenjeu transformateur de celui qui porte un regard
Ç tout autre È sur le monde, les autres et soi-mme, transforme
radicalement tous les autres moments volutifs de lĠexistence. Le moment
mytho-potique, en particulier, encore plus ou moins au prise avec le dsir
narcissique du Ç crateur È ( lĠoccidental) est subsum dans une
cration sans crateur, au sein dĠun processus universel. LĠhomme notique est
lĠindividu qui connat son insertion dans le processus mme du monde et de son
nergie aux formes infinies de telle sorte que chez lui, il nĠy a plus
Ç personne È pour dire Ç je È.
* La Prsence
LĠhomme notique est la Prsence mme, totale, ici et
maintenant, sans aucune intentionnalit, au del du pass et du futur, sans
ressentiment et sans projet, agissant sans cesse par un Ç non-agir È
(que les Chinois anciens nomment Wu-Wei) dans une spontanit sans racines,
libre mais dĠune libert au del de toute libration physique, sociale,
psychologique. Peut-tre est-ce cette dimension de lĠhomme notique quĠa connue
Michel Vaujours, incarcr pendant tant dĠannes, toujours sĠvadant jusquĠau
jour o il reoit une balle dans la tte. Ds lors, emport par un autre regard
dfinitif sur lui-mme, les autres et le monde, il sort de sa souffrance dĠtre[55].
La Ç Prsence È est une manifestation de la
puissance radicale de la vie dans notre mode dĠtre. LĠhomme au prsent nĠest
pas simplement celui qui vit dans lĠinstant et la situation. Tant de gens
pensent vivre ainsi aujourdĠhui et jouir immdiatement, dans le miroitement
mdiatique et dans lĠencombrement des fardeaux artificiels. LĠhomme au prsent
vit dans un paradoxe permanent de la joie la plus haute et de la peine la plus relle.
La joie est celle de ressentir en permanence le sens de Ç lĠtre en
vie È au del de la vie et de la mort singulire. Un sens du presque rien
et du je ne sais quoi. Impossible traduire, et dont on ne peut rendre compte
que par le fait dĠtre, justement. La peine parce que lĠhomme au prsent a
conscience compltement de la somme de souffrances dont est constitue la vie
individuelle et sociale du fait de notre ignorance ce quĠest la vie accomplie.
LĠhomme au prsent prend la terre tmoin, comme le
fit le Bouddha, pour justifier son lan vers la vrit. Il ne parle pas de
miracles ou de chimres divines. Il demeure en communion avec les tres
vivants : hommes, femmes et enfants, animaux, vgtaux. Il entre dans la
beaut comme dans une caverne dĠAli Baba propos du plus petit dtail, comme
un tout petit enfant qui ne marche et de parle pas encore mais qui dj demeure
dans lĠattention la plus intense la rencontre dĠune miette de pain. Comme dit
Krishnamurti, il nĠprouve pas le besoin de placer systmatiquement un ange au
sommet dĠune montagne magnifique. Il se contente de contempler les reflets
multiples du soleil sur lĠocan ou de goter lentement la pure saveur dĠune
orange. Son autorit ne lui vient pas dĠune quelconque institution mais de lĠexpression
mme totalement libre de cette prsence.
Sa conscience dĠtre, dot dĠun largissement infini,
le fait entrer dans des visions potiques o se jouent lĠenracinement,
lĠarrachement et le surgissement des formes phmres de ce qui est et advient.
Il en value, sans mme le rechercher, immdiatement le sens du juste et de
lĠinjuste, de lĠamour et de la compassion, de la non-violence sous les
pesanteurs omniprsentes de la
violence au quotidien. Plus que tout autre, il connat ce que veut dire la relation
humaine in situ, in
vivo et in
concreto. Au bout du compte il sait quĠil ne sait pas ce dont il est fait
et ce quĠil en est du Rel-Monde, mais il interroge en permanence ce qui fait
sens, except le Ç sens de la vie È. Car pour lui, cĠest la vie elle-mme
qui est sens.
* Novation notique et
esprit neuf
Lorsque la
novation existentielle atteint, par reconnaissance intrieure lĠespace-temps,
la novation notique, le regard port sur son environnement (monde physique,
vgtal, animal, humain) change totalement. Tout devient cration et joie
dĠtre vivant, de voir le vivant et de crer du vivant. LĠesprit crateur nĠest plus vcu comme
relevant purement et simplement de lĠindividu spar mais du mouvement mme de
lĠunivers dont le sujet fait partie, est Ç reli È. En management,
les Ç techniques de crativit È relvent de lĠhomme spar qui se
pense crateur parce quĠil sait quelques Ç trucs È de relations
humaines pour produire des objets Ç efficaces È. Il nĠest, en rien,
dans la vritable cration. Celle-ci nĠa aucune intention dĠtre
Ç efficace È et videmment de produire du Ç profit È. La
cration est puissance de vie en acte, dont parle Baruch Spinoza en lui
attachant la manifestation dĠune joie subtile. Dans cette cration, la vie
dcouvre son surgissement chaque instant et dans chaque parcelle de sa
manifestation. LĠhomme notique est vritablement lĠhomme merveill, le
contraire de lĠhomme blas qui a tout vu et connu, encore moins de lĠhomme
Ç ananti È par le non-sens absolu et crasant de son existence.
LĠhomme notique est dbout dans lĠadvenir, ce qui surgit en permanence dans le
mouvement de la vie. Il nĠest jamais dans lĠide de la reproduction, grande
illusion ses yeux. Il est dans la confiance de ce qui advient, mme si cela
doit le dtruire. Ramana Marharshi considrait son cancer de la gaine nerveuse
du bras, qui drangeait parfois sa mditation, comme un fait qui nĠentamait en
rien sa nature profonde, son tre, ce dont il tait constitu.
On pourrait
penser alors que lĠhomme notique ne se proccupe ni de lui-mme, ni des
autres, ni du devenir du monde. Ce
serait interprter son existence avec le regard de lĠhomme spar.
LĠhomme notique
est Ç reli È radicalement tout ce qui est. Il porte en soi-mme la
peine quĠil ressent en voyant ses frres du vivant prisonniers de la vie
spectaculaire, dsirante et ncessairement souffrante. Il ne manque jamais
dĠagir chaque fois quĠil le peut pour crer avec dĠautres des institutions de
mieux vivre parce quĠmancipatrices des conditionnements psychologiques,
culturels et sociaux.
Il nĠest pas
cependant un Ç militant È au sens habituel du terme. Le militant a
toujours un projet de socit faire passer cote que cote, et souvent la fin
justifie les moyens. LĠhomme notique agit en fonction dĠune thique singulire
qui, cependant, nĠa rien de personnelle. Elle est sans cesse dfinie par une
spontanit cratrice de la vie en acte relie un sens de la justice, de
lĠaltruisme que les neurosciences contemporaines commencent mettre en
lumire. LĠhomme
notique nĠest pas dans lĠintention mais seulement dans lĠattention.

Le passage des
autres moments de vie vers le moment de la vie notique est celui qui va de
lĠintention dclare, puis inconsciente (intention 1, porteuse de dsirs,
phantasmes et de volont de puissance, de matrise sur lĠautre, de
domination/soumission) parfois
reconnue (relativement dsocculte par la psychanalyse ou diverses
psychothrapies) vers lĠattention de chaque instant tout ce qui est et
advient en soi, chez lĠautre, dans le monde. Vivre lĠattention le plus
compltement possible, conduit vers une autre forme dĠintentionnalit
(attention 2) qui transforme totalement notre relation au monde, aux autres et
soi-mme. Il ne sĠagit plus de Ç vouloir È, mme de chercher
lĠabsolu, dieu, ou nĠimporte garant mtasocial, en formulant des projets de
matrise, dĠentrer dans des rapports de matre-esclave la manire hglienne
ou sartrienne, mais simplement de vivre, dĠexister sans projet et de ressentir
son tre-au-monde, et par l mme, une joie dĠtre, sans objet[56].
La souffrance dĠexister-pour-la-mort ayant disparu nous pouvant alors connatre
le sens de la cration sans crateur, dĠune cration qui passe lĠintrieur de
notre tre et qui vient du fond de ce qui est, du dynamisme propre ce qui
est.
522. La novation
institutionnelle
Elle rsulte du
mouvement transformateur et crateur de lĠimaginaire social. Sans cesse des
significations imaginaires sont produites par la socit dans son historicit
et constituent lĠessentiel de lĠimaginaire social au sens de Cornelius
Castoriadis.
Cet imaginaire se
donne voir comme flux intentionnel, symbolique dans des institutions
mergentes qui, elles-mmes sĠinscrivent matriellement dans lĠespace et le
temps des organisations.
Les groupes et
les personnes relles sont aux prises de ces institutions. Elles jouent leurs
jeux partir de leur propre imaginaire personnel dont Freud et la psychanalyse
ont pu interprter certains ressorts inconscients.
La novation
institutionnelle va se raliser dans ce moment o lĠimaginaire social
institutionnalis rencontre des groupes et des personnes dots de dsirs lis
leur propre inconscients et leurs propres phantasmes. LĠimaginaire social
cre une Ç structure de sollicitation È pour lĠadhsion des
consciences individuelles. LĠ Ç imaginaire collectif È, au sens de la
psychosociologue Florence Guist-Desprairies, rsulte des tenants et des
aboutissants souvent non-dits et non conscients, de cette rencontre. Florence
Giust-Desprairies montre dans sa thse quel point les jeux sont complexes
partir, notamment, dĠune tude de cas clinique dĠune cole nouvelle –
lĠEau vive – influence par lĠimaginaire social du savoir dans les annes
qui ont suivi les vnements de mai-juin 1968 chez les instituteurs
(Giust-Desprairies, 2005). LĠauteure montre que les forces de lĠinstitu,
travers le jeu des inconscients, reviennent sournoisement pour hypothquer la
novation institutionnelle en cours par le biais de la pdagogie.
Pour quĠil en
soit autrement, il eut fallu que les acteurs dans lĠcole en question soient
plus au clair des ressorts de leurs dsirs phantasmes mais galement, dans une
perspective plus notique, de leur Ç non-attachement È leur
intentionnalit premire.
CĠest assez dire
quel point une novation institutionnelle ne peut russir, au moins dans un
premier temps, sans un changement transformateur des sujets singuliers qui sont
susceptibles de la mettre en Ïuvre. Ainsi pas de novation institutionnelle sans
novation notique en dernire instance.
523. La novation
pdagogique
La novation
pdagogique correspond la mise en acte de lĠinnovation institutionnelle en
liaison intrinsque avec la novation existentielle.
LĠinvention de
formes nouvelles en pdagogie relve de cette alchimie. Elle nĠest en rien une
Ç boite outils È dans laquelle on pourrait puiser pour trouver le
bon dispositif en ducation. Elle nĠest pas donne dĠavance mais se ralise en
fonction du moment, de lĠespace et des personnes qui adviennent dans la
situation ducative. CĠest dire quĠelle ne sĠenseigne pas dans lĠaffirmatif
mais plutt elle se laisse saisir dans le ngatif, le Ç ce nĠest pas ceci
et ce nĠest pas cela È en situation. Elle prend le risque de lĠerreur
possible. Elle en assume les
consquences. Elle accepte totalement lĠincertitude, la non-matrise et le
non-savoir de ce quĠil faut faire vraiment dans une problmatique ducative.
Elle met en jeu une pense plutt paradoxale quĠaristotlicienne ; Elle
assume pleinement les contradiction, le tiers inclus et conteste le principe
dĠidentit. Elle cherche toujours comprendre lĠordre dans le dsordre et le
dsordre dans lĠordre sans mconnatre la ncessit de lĠordre toujours
phmre pour btir le Ç vivre-ensemble È.
Novation ducative et dfi
La
novation ducative comme articulation dialogique entre novation existentielle
et novation institutionnelle en ducation implique, radicalement, le sens du
dfi sans toutefois
nier la possibilit de mdiation car elle est toujours la premire tre
bienvenue condition de sentir et de pouvoir vivre, en filigrane, la
possibilit du dfi, le cas
chant,
JĠai
dit prcdemment quel point la mdiation faisait corps avec lĠinnovation. Le
risque de la mdiation, dans la novation ducative, cĠest le leurre sur
soi-mme et sur les institutions soi-disant Ç nouvelles È, surtout
partir dĠun discours dĠaccompagnement toujours de mise pour lĠillusion
proclame.
LĠducateur
de la novation ducative, au nom mme du sens de lĠducation, entre en dfi. Il
est toujours un peu Ç lĠhomme rvolt È de Albert Camus.
Il
ne cherche pas volontairement tre lĠhomme du dfi. Il nĠa aucune
intentionnalit cet gard. Il entre en dfi parce quĠil agit en fonction dĠun
sens de la vie, en lui-mme, dans sa relation aux autres et dans les
institutions, qui fait merger une autre logique du sens. Lorsque pictte dit
son matre qui lui tord le bras que sĠil continue il va le casser, et quĠun
moment aprs le matre tout puissant continue et lui casse le membre, il se
contente de lui dire : Ç tu vois, je te lĠavais dit È.
Pour
comprendre le sens du dfi, peut-tre faut-il aller le chercher dans la Chine
traditionnelle, au moment o le confucianisme imposait toute sa violence
symbolique en termes de rites, de conformisme et dĠobissance lĠordre
imprial et mandarinal.
CĠest
lĠexistence du pote taoste Ruan Ji (210-263) sous la dynastie des Han
postrieurs quĠil faut faire appel. A lĠpoque o les rites de pit filiale
taient trs contraignants, Ruan Ji, la nouvelle de la mort de sa mre,
refusa dĠinterrompre sa partie dĠchec, mais se rpandit, un autre moment,
ostensiblement en sanglots au dcs dĠune voisine quĠil ne connaissait pas.
Pour
bien saisir le sens de cette dissidence, il fait savoir quĠ lĠpoque une
tartufferie gnralise mene par une quantit de faux dvots soucieux dĠavoir
de bonnes places dans la socit chinoise battait son plein. Ainsi certains
faisaient mine de se suicider la mort de proches ou dĠautres passaient toutes
les nuits dans le caveau familial[57].
Des membres de la famille de Ruan Ji buvaient mme la terre collectivement
leur vin dans des rcipients o les cochons sĠinvitaient aussi. Un autre se
retrouve nu comme un vers au fil de son ascension au sommet dĠun arbre, se
dvtant de plus en plus au cours de son ascension.
Tous
ces cas nous renvoient sans doute, analogiquement au cyniques grecs et
Diogne de Sinope (vers 413 - 327 av. notre
re) qui, soutient la
lgende, dit lĠempereur Alexandre, le Grand Alexandre qui venait le voir pour
lui demander sĠil voulait quelque chose, Ç te-toi de mon
soleil ! È.
Homme
de dfi, lĠducateur novateur est un grand drangeur de sens. Sous cet angle il
est toujours un peu un Ç tranger È dans son propre univers social.
LĠtranger, lĠ Ç autre È, est celui qui rvle moi-mme ce que je
ne suis pas sous les apparences que je donne voir.
L'autre m'oblige me reconnatre, contempler,
apprcier mon identit culturelle, parfois jusqu' la position dfensive. Mais
galement il me met face un manque tre inhrent toute inscription
sociale et culturelle ncessairement relative et arbitraire. L'autre impose
ainsi chez moi le jeu d'une dialectique entre soi et non-soi, entre moi et
l'univers. Il est le moteur de tout changement. Sans autrui, je ne suis rien
qu'une poussire isole sur un fil invisible et infini. Avec l'autre je ne suis
plus spar, je me vis comme un trait d'union, un systme de relations. L'autre
- par son visage tour tour inquitant et lumineux - m'oblige me reconnatre
essentiellement comme une totalit processuelle et interactive. Grce l'autre
je voyage l'intrieur de moi-mme comme un grain de lumire, la fois onde
et corpuscule. D'un mot, d'un geste, d'un comportement minuscule, il surprend
ma naissance en tant qu'tre de culture. Il fait trembler ma maison intrieure
o tout tait en ordre depuis des gnrations. Mais cet ordre n'tait-il pas
qu'un dsordre tabli, une illusion dangereuse ?
Avec l'autre s'ouvre la porte de la connaissance de
soi. Ce qui pntre l'intrieur de ma maison, de mon ordre culturel
intrioris, c'est le vent du large. Cet ouragan relativise toutes les
microsignifications de mon existence institue. La rencontre interculturelle
est toujours une petite explosion nuclaire dans l'univers du sens. Nul ne
saurait contrler ses ractions en chane. Car ce sont les valeurs qui sont en
question, celles qui structurent mon implication, c'est--dire ce qui me rattachent
la vie. Une seule rencontre et tout s'branle, se fissure, se brise et peut
s'crouler. C'est la crise culturelle avec - comme disent les anciens Chinois -
les deux dimensions de la crise : danger et opportunit. Si tout en moi
rsiste, se barricade, prend les armes pour dfendre mon territoire intrieur
considr comme absolu, alors c'est la mort pour l'autre ou pour moi-mme. A
moins que nous n'entrions dans un rapport matre-esclave.
Si, au contraire et plus heureusement, je considre
l'opportunit de cette rencontre pour une visite valuative de mes certitudes,
alors ce peut tre la voie d'un changement profond et l'ouverture sur des
rgions d'existence imprvisibles et fructueuses.
Ainsi, la novation ducative est une occasion de me
saisir comme Ç autre È, de dcouvrir dans la relation autrui,
quel point je suis Ç un autre È mes propres yeux mais aussi quel
point autrui est galement Ç un autre È pour moi.
Le dfi que porte lĠducateur novateur est une
ncessit intrieure. Sans lui, il risque de sĠembourber dans un conformisme
inconscient. Le dfi, cĠest la possibilit de pouvoir dire Ç non È,
quoi quĠil en cote. Certes, aprs valuation, rflexion, discussion, en se
gardant de ractions intempestives. Mais avec une fermet douce, imperturbable,
sans remords, tout en acceptant les critiques aprs-coup lorsquĠelles sont
pertinentes.
Ce grand ducateur quĠest Jacques Ardoino nous en
donne une preuve admirable. Lors dĠune session auprs dĠofficiers suprieurs
parachutistes, du temps o nĠtait pas encore professeur dĠuniversit mais
intervenant comme capitaine rserviste, en prsence du gnral qui lĠavait fait
venir, et devant traiter de phnomnes dĠautorit, il dveloppe le thme de la
lgitimit de la dsobissance. Un jeune capitaine se lve et lui envoie :
Ç Monsieur, on devrait vous faire arrter la sortie de cette
salle È. Une autre fois, lĠEcole navale, devant lĠamiral qui avait
sollicit son intervention (en tant que lieutenant de vaisseau rserviste quĠil
tait devenu cette fois-ci), il entre dans lĠamphi de deux cents personnes pour
traiter du mme sujet. Il lance un Ç Garde –a-vous, asseyez
vous È et reste coi pendant
trois heures aprs avoir pos une question sur le sujet. Il sĠen tient un
silence total devant les officiers mduss, en attendant que ces derniers
veuillent bien sortir de leur habitus dĠtre au garde--vous intrieur
(Verrier, 2010).
LĠducateur novateur reconnat le droit lĠerreur et
ne se croit pas tout puissant. Il ne cherche pas imposer son
Ç dfi È mais il ne lĠabandonne pas pour autant la premire
occasion. Pour son action, il se rfre cette maxime du pote argentin
Antonio Porchia : Ç je
tĠaiderai venir si tu viens et ne pas venir si tu ne viens pas È
(1979) mme si cela le place dans une situation paradoxale.
Le dfi nĠest pas un gadget. Il ne rsulte pas dĠun
Ç truc È nouveau emprunt aux situationnistes pour mieux faire passer
une violence symbolique non analyse. Si le dfi ne provoque aucun trouble dans
lĠinstitution, cĠest que ce nĠest en rien un dfi au sens novateur. La logique
intrinsque nĠest as touche. La reproduction est dĠautant plus en marche que
les acteurs pensent Ç faire du nouveau È spectaculaire. AujourdĠhui
la socit du spectacle est largement devenue une socit du pseudo-dfi,
condition que les mdias soient prsents. Serge Gainsbourg brle nagure un
billet de banque la tlvision. Un marchand du temple a lĠide de distribuer
des billets des SDF avec force publicit et dclenche une meute. Les
reality-show des jeux tlvisuels sont de plus en plus violents et pervers.
Partout le Ç dfi È se donne voir dans lĠart qui perd de plus en
plus son sens de questionnement philosophique au profit de non-sens mercantile
orchestr par les hommes du marketing. LĠducateur novateur doit vraiment
rflchir ce quĠil fait pour ne pas tomber dans le panneau du
Ç pseudo-dfi È propre notre temps. Parfois, on peut le penser pour
un ducateur-philosophe de dfi par excellence, Michel Onfray, notamment dans
sa critique radicale de lĠÏuvre de Sigmund Freud, un tabou acadmique
aujourdĠhui, que les intellectuels relevant de ce champ traitent dĠineptie pure
et simple[58].
Pour Michel Onfray, Freud a voulu
btir une science, et il n'y est pas parvenu. Il a voulu prouver que
l'inconscient avait ses lois, sa logique intrinsque, ses protocoles
exprimentaux - mais, hlas, il a un peu (beaucoup ?) menti pour se parer des
emblmes de la scientificit. Cela mritait bien une contre-expertise dĠaprs
le philosophe rebelle. Tel est l'objet de ce travail. La critique des
adversaires dĠOnfray ne manquera pas dĠtre trs dure si jĠen crois celle qui
conduisit dans lĠombre mdiatique systmatique, le livre
Ç lĠanti-freud È de Michel Lobrot, crit dans le mme souci, il y a une douzaine dĠannes[59].
Robert Castel qui, en son temps, avait os analyser en sociologue lĠidologie
psychanalytique en parlant du Ç psychanalysme È en sait galement
quelque chose (Castel, 1973), sans parler des chercheurs plus proches des
neurosciences, btes noires des partisans de Freud, qui ont trait des Ç illusions de la
psychanalyse È comme Jacques Van Rillaer, parfois avec un certain parti
prix trop positiviste, il est vrai (Van Rillaer, 1980). Je ne suis pas certain
que les psychanalystes cliniciens qui ont critiqu de lĠintrieur leur
discipline partir dĠune autre vision du monde plus proche de lĠOrient, comme
Franois Roustang par exemple, soient mieux accepts par la communaut
psychanalytique franaise (Roustang, 2001).
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TABLE
DES MATIéRES
.
INNOVATION, NOVATION ET CHANGEMENT DE
PARADIGME EN DUCATION
Introduction p.3
QuĠest-ce quĠun paradigme ? p.3
1.- ducation et pdagogie p.5
Introduction p.5
La direction, cĠest la
finalit. p.5
La signification, cĠest le rsultat de la finalit proclame. p.7
La sensation, cĠest lĠinscription corporelle du rapport au savoir. p.8
1.1 LĠducation sous la dominance de la pdagogie p.12
12. La pdagogie sous la dominance de lĠducation
121. QuĠest-ce quĠapprendre ? p.12
- Apprendre et sĠinstruire p.15
- Apprendre et se former p.15
- Se former et sĠduquer p.16
Schma Ç Apprendre È p.17
Quels sont les savoirs ? p.17
Les savoirs
scolaires p.17
Les savoirs mdiatiques p.18
Les savoirs
relationnels p.18
Les savoirs
contests p.18
Les savoirs
bouleverss p.18
122. le Ç moment de retournement È dans lĠapprendre p.18
La soudainet. p.18
L'imprvu. p.19
La profondeur. p.19
Le non-retour. p.19
L'engagement p.19
123. Une autre vision de la pdagogie p.19
2. LĠart dĠapprendre p.20
21. De la
technique p.21
- Un rapport au savoir et au savoir-faire p.21
- Un rapport la matrise p.21
- Un rapport lĠutilit fonctionnelle p.22
- Un
rapport lĠapprentissage p.22
22. De lĠart p.23
- Le rapport la cration p.23
- Le rapport la question du sens p.23
- Le rapport la trace p.25
3.
L'autoformation existentielle p.26
31. Se former,
c'est apprendre mourir p.28
Savoir-mourir son pass. p.29
Savoir-mourir
son avenir. p.30
32. Se former,
c'est apprendre natre. p.32
Entrer dans la parole. p.32
Dcouvrir un monde inconnu. p.33
L'inluctable
relation autrui. p.34
33. Se former, c'est apprendre vivre dans
un prsent instantan. p.35
Le Prsent et l'importance du sentiment. p.35
Le
monde neuf, le Jeu et la rencontre. p.36
Conclusion p.37
4. Changement,
volution, mdiation et innovation p.42
41. La
reproduction comme illusion p.42
42. Tout est
changement p.44
Les transformations silencieuses et minuscules p.45
De la tradition p.46
43. LĠinnovation lĠintrieur de lĠvolution p.47
La mdiation inluctable p.48
Le dfi impossible et les
trois dviances -
-
la dviance libidinale p.49
-
la dviance organisationnelle p.49
-
la dviance idologique p.49
La mutation est
dĠun autre ordre. p.50
5. Novation ducative et
Institution p.50
51. Novation, dfi et changement de
paradigme p.51
511. La novation comme
mergence dĠun autre systme logique de niveaux de ralit
La ralit p.51
Le Rel-Monde et
lĠimprovisation p.52
512. Novation et structures des rvolutions
scientifiques (Thomas Kuhn) p.55
513. Novation sociale et
changement rvolutionnaire p.57
L'imaginaire social p.59
La socit dans son historicit, des
Ç institutions È vont prendre le relais. p.60
Une institution est un rseau symbolique socialement sanctionn
dot, en relations et en proportions variables, d'une composante imaginaire et
d'une composante fonctionnelle. (Castoriadis) p.61
52. Novation personnelle et mutation dans
la conscience p.62
La novation en ducation p.62
Le processus
dialogique (schma) p.63
521. la novation
existentielle p.64
- le moment de Ç lĠhomme ferm È p.64
- le moment de Ç lĠhomme existentiel È. p.65
-
le moment de Ç lĠhomme mytho-potique È p.65
-
le moment de lĠhomme notique p.65
La Prsence p.66
Novation notique et esprit
neuf p.67
*
le processus notique p.69
522. La novation
institutionnelle p.70
523. La novation
pdagogique p.71
Novation ducative et dfi p.71
BIBLIOGRAPHIE p.76
[1] Mis part lĠouvrage de
Guy Avanzini, Immobilisme
et novation dans lĠducation scolaire, Toulouse, Privat, 1975, 317 p. (voir
la note critique de Jean Vial, Revue franaise de pdagogie
Anne
1976 Volume
35 Numro 35 pp. 39-41 ). LĠouvrage de Guy Avanzini
nĠa pas eu beaucoup dĠaudience du fait de la faillite de lĠditeur.
[2] P. Jacob, L'Empirisme logique, Paris, d. de Minuit, 1980, p.27
[3] On coutera les
diffrents entretiens audio de la revue Nouvelles Cls avec des penseurs contemporains
sous la page web http://www.nouvellescles.com/passages-cles.php3,
page vue le 27-4-2010
[4] Ren Barbier, la philosophie
une cole de vie et dĠamour, in site web Ç le journal des
chercheurs È, page web http://www.barbier-rd.nom.fr/journal/article.php3?id_article=866
vue le 11-4-2010
[5] Voir la vido sur
Ç le journal des chercheurs È
http://www.barbier-rd.nom.fr/journal/article.php3?id_article=1361
[6] Le lecteur trouvera mon
cours universitaire entier en ligne consacr ces questions sous la page web http://www.barbier-rd.nom.fr/journal/article.php3?id_article=1167
[7] Dominique Memmi,
Dominique Guillo et Olivier Martin (dir), La tentation du corps. Corporit et sciences
sociales, Paris, EHESS, 2009, 276 p.
[8] Mabel Franzone, Le corps, instrument de connaissance du monde. La connaissance des anciens Toltques, in revue lectronique M@gm@, vol7, NĦ3, sept-dec 2009, http://www.analisiqualitativa.com/magma/0703/article_12.htm
[9] Damasio Antonio R., Spinoza avait raison, Joie et tristesse, le
cerveau des motions, d. Odile Jacob, Paris 2003, traduit de l'amricain
par Jean-Luc Fidel, titre original Looking for Spinoza : joy, sorrow, and the
feeling brain, d. Harcourt Inc., 2003
[10] Ren Barbier,
Ç LĠimaginaire de lĠinternet et de lĠenseignement universitaire en
ligne È, in Le plaisir
dĠapprendre en ligne lĠuniversit. Implication et pdagogie, Belgique, De
Boeck universit, (s/dir Sunmi Kim et Christian Verrier), 2009, 222 pages,
pages 189 200.
[11] Bernard Andrieu, Le monde
corporel. De la constitution interactive du soi, LĠċge dĠhomme, 2010, 252
p.
[12] Jrome Dubois, De lĠimportance du corps humain pour
prendre la mesure du social, in revue lecronique M@gma, vol7, NĦ3, sept-dec
2009, http://www.analisiqualitativa.com/magma/0703/editorial.htm
[13] Patrick Legros, Le corps
de la vieillesse dans la publicit et le marketing, in revue lectronique
M@gm@, vol7, NĦ3,
sept-dec 2009, http://www.analisiqualitativa.com/magma/0703/article_05.htm
[14] Jean-Jacques Courtine
(s/dir), Histoire
du corps sous la direction dĠAlain Corbin, Jean-Jacques Courtine, Georges
Vigarello, vol 3 sous la dir de JJ Courtine, Les mutations du regard. XXe sicle,
Paris, Seuil, 2006, 522 pages
[15] Fredmund Malik, Le management
efficace. Diriger, russir, vivre, Paris, conomica, 2008 (2006)
[16] Ren Barbier, Le management
mancipant, Paris, CIRPP, 2009, 150 p. 21X29 (rapport de recherche), sur le
site du CIRPP http://195.68.195.207/webCIRPP/index.jsp
[17] Nicole Aubert, Vincent
de Gaulejac, Le
cot de lĠexcellence, Seuil, 1991
[18] Mireille Delmas-Marty, Libert et sret
dans un monde dangereux, Paris, Seuil, La couleur des ides, 288 p.
[19] le chat neuf queues ou knout est un fouet neuf
cordes parsemes de multiples noeuds. Pour agrmenter les plaisirs, des clous
ou petites scories mtalliques sont parfois accroches aux noeuds ...
[20] Ren Barbier, Pdagogie active
et rapport au savoir. Rflexions critiques lĠgard des dfenseurs de la
culture sans tache, page web http://www.barbier-rd.nom.fr/PedagoCulture.html
vue le 15-4-2010
[21] Sur le dbat pdagogique
aujourdĠhui, voir la page web http://www.barbier-rd.nom.fr/ColloqueEducation.html
[22] Luc Boltanski, Prime ducation et morale de classe,
Paris, Cahier du Centre de Sociologie Europenne, 1971
[23] Dominique Lhuillier et
Pierre Roche (ds/dir), La rsistance cratrice, Nouvelle revue de psychosociologie,
ERES, nĦ7, 2009, 250 p.
[24] Jacques Ardoino, Education et
politique, Paris, Gauthier-Villars, 1977 (rd. Anthropos, 1999)
[25] La biographie de
Jacques Brosse, sur ce point, est intressante : J.Brosse, Retour lĠorigine.
Itinraire dĠun naturaliste zen, Paris, Terre Humaine, Courants de pense
6, Plon, 2002, 341 pages.
[26] Marcel Conche, le pensoir intrieur, in 25 grands penseurs du monde entier, Le nouvel observateur, spcial 40 ans, hors-srie, dec 2004-janv 2005, 123 p., pp.122-123
[27] Ren Barbier, Le moment
de retournement en ducation, page web sur le site Ç le journal des
chercheurs È, http://www.barbier-rd.nom.fr/journal/article.php3?id_article=843
page vue le 16-4-2010
[28] Revue AUTREMENT, fv. 1981, Les rvolutions minuscules, Paris, d.
Autrement
[29] Ren Barbier,
LĠautorisation notique, vers une spiritualit contemporain, in Ç le
journal des chercheurs È, page web http://www.barbier-rd.nom.fr/journal/article.php3?id_article=70 page vue le 16-4-2010
[30] Dans sa confrence en
2002 lĠEcole Normal Suprieure,
Apprendre ?, couter partir de la page web http://www.diffusion.ens.fr/index.php?res=conf&idconf=99
[31] Luc Ferry, Apprendre
vivre, paris, Plon, 2006, 302 p.
[32] Catalogue de
lĠexposition richement illustr, coll., La voie du tao. Un autre chemin de lĠtre, ed RMI et Muse Guimet,
360 pages, 2010. Voir sur le WEB http://rmn.fr/tao/
[33] C.Castoriadis soutient
ainsi que Ç La mort est mort des formes, des figures, des
essences - non pas seulement de leurs exemplaires concrets, sans quoi encore ce
qui est ne serait que rptition dans leur prolongement indfini ou dans la
simple cyclicit, ternel retour È (Domaines
de l'homme, Les carrefours du labyrinthe II, Paris, Seuil,
1986, p.373).
[34] Andr Comte-Sponville, De lĠautre ct
du dsespoir. Introduction la pense de Swmi Prajnnpad, Paris,
Jean-Louis Accarias, lĠOriginel, 1997, 118 pages.
[35] Ren Barbier, SĠduquer, un
enjeu existentiel dans un monde neuf, in Ç le journal des
chercheurs È, page web http://www.barbier-rd.nom.fr/journal/article.php3?id_article=377
vue le 20-4-2010
[36] On retrouvera cette
discussion dans lĠexcellent hors srie du Monde consacr Ç Edgar Morin. Le
philosophe indisciplin È, 2010, 122 pages, notamment pages 80 82
[37] Guy
Jobert, page web http://(landrypp.free.fr/french/textes/Audition_GJobert.doc
)
[38] Dostoevski, Les frres
Kamarazov II, paragraphe Ç le diable. Hallucination dĠIvan
Fiodoraovitch È, Gallimard, folio, 1973, p.333-334
[39] Pierre-Joseph Proudhon,
La proprit, sect.1, , Les classiques des sciences sociales, http://classiques.uqac.ca/classiques/Proudhon/PJ_proudhon_textes_choisis/3_la_propriete/proudhon_la_propriete.pdf
page web vue le 26 mars 2010
[40] Franois Jullien, Les
transformations silencieuses, Grasset et fasquelle, 2009
[41] Ren Alleau, article Tradition
dans lĠEncyclopedia universalis et La Science des symboles, Paris, Payot, 1970.
[42] Rebecca Shankland, Les pdagogies
nouvelles comme facteur dĠaide lĠadaptation en premire anne de
lĠenseignement suprieur, page web http://www.barbier-rd.nom.fr/journal/article.php3?id_article=789
vue le 27-03-2010. Voir son ouvrage Pdagogies nouvelles et
comptences psychosociales , De l'apprentissage l'cole
l'entre dans l'enseignement suprieur, Paris, LĠHarmattan, 2009
[43] Daniel Lindenberg, page
web http://www.barbier-rd.nom.fr/journal/article.php3?id_article=45
vue le 27-03-2010
[44] Edgar Morin, Sciences avec
conscience, Paris, Fayard, 1982, p.299
[45]Revue POUR, Ç LĠimplication È, fvrier
1982, ed. GREP, Paris et Ren Barbier, La recherche-action dans lĠinstitution ducative,
1977, chapitre Ç Le concept dĠimplication dans la recherche-action en
sciences humaines È (pages 63-84).
[46] Ren Barbier, Mdiation
et dfi dans lĠanimation des groupes interculturels, Pratiques de formation/Analyses,
Ç lĠducation et les dfis interculturels È, universit Paris 8,
Formation permanente, nĦ5, avril 1983, pp.67-81.
[47] Friedrich Nietzsche, Le Livre du
philosophe, Paris, GF-Flammarion, 1991 (ed franaise), avec une prsentation clairante de
Angle Kremer-Marietti, par ailleurs traductrice. Voir aussi F.Nietzsche, La philosophie
lĠpoque des Grecs suivi de Sur lĠavenir de nos tablissements dĠenseignement,
Paris, Gallimard, Folio Essais, 2000 (en allemand 1870-1873), 243 p., voir
notamment page 136 ou 156
[48] Shunryu Suzuki, Esprit zen,
esprit neuf, Seuil, Points-Sagesse, 1977, 180 p.
[49] Jean Klein, Ouvert
lĠinconnu, entretiens de Delphes, traduit et prsent par Aline Frati,
Paris, LĠoriginel, 2009, 155 pages
[50] Danis Bois, LĠadvenir, la
croise des temporalits, Analyse biographique du processus dĠmergence du
concept de lĠadvenir. Revue Ç Rciprocits È nĦ3, mai 2009, pages 6-15. Voir mon article Ç lĠcoute sensible di corps È, in Ç le journal des chercheurs È, http://www.barbier-rd.nom.fr/journal/article.php3?id_article=1275, vue le 21-4, 2010
[51] Ren Barbier, lĠimprovisation
ducative, en ligne, page web http://www.barbier-rd.nom.fr/Improvisationeducative.html,
vue le 21-4-2010
[52] Voir lĠarticle dĠAlexis
Bienvenu Ç Thomas Kuhn (1922-1996) È dans lĠEncyclopdia Universalis multimdia 2010
[53] Ren Barbier, Flash
existentiel et reliance, texte sur Ç le journal des chercherus È,
page web http://www.barbier-rd.nom.fr/journal/article.php3?id_article=148vue
le 22-4-2010
[54] Martin Heidegger, Le principe de
raison, Paris, Gallimard, coll. Tel, 1962 (1957), 271 pages, p. 226
[55] Michel Vaujour, Ma plus belle
vasion, Paris, Presse de la Renaissance, 2005, 321 pages
[56] Jean Klein, La Joie Sans Objet - L'ultime ralit : Sois ce que
tu es, suivi d'Entretiens Indits (Poche),
paris, Almora, 2009, 495 pages
[57] Romain Graziani,
Ç La rbellion des lettrs È, in La pense asiatique, coll. s.dir de Claude
Weil, Paris, CNRS ditions, 2010, 179 pages, pages 73-79
[58] Michel Onfray, Le crpuscule d'une idole : L'affabulation freudienne, Grasset, 2010. Voir sur Agora Vox la riposte
dĠune historienne du freudisme Elisabeth Roudinesco http://www.agoravox.fr/actualites/societe/article/le-crepuscule-d-une-idole-l-73966
[59] Michel Lobrot, LĠanti-Freud,
Paris, PUF, 1998, 192 pages