L'homme accompli dans la société traditionnelle du Burundi

 

Louis Nduwumwami

 

Qu'est-ce qu'une vie heureuse, une vie accomplie dans le Burundi ancien? Quelle était la conception du bonheur dans la société traditionnelle du Burundi?

1. La vie accomplie

Ce pays de 27 834 Km2 est situé entre l'Afrique centrale et l'Afrique orientale. Ses pays limitrophes sont le Rwanda, le Zaïre et la Tanzanie. Par sa superficie, le Burundi est l'un des plus petits états de l'Afrique. Mais par la beauté extraordinaire de ses paysages et de ses milles collines, le Burundi est un des plus beaux pays du monde. Avec ses lacs intérieurs, ses montagnes, ses vaches et ses bergers, le Burundi est souvent baptisé "Suisse d'Afrique" par les visiteurs qui viennent d'Europe.

 

Ce pays est aujourd'hui loin d'être un paradis. Il fait partie de l'Afrique des grands lacs, région qui vient de connaître entre octobre 1993 et juillet 1994, deux génocides: génocide au Burundi en octobre 1993 commis par le parti FRODEBU (Front pour la Démocratie au Burundi), parti qui venait de prendre le pouvoir dans ce pays avec toutes les apparences d'un mouvement démocratique, mais dont l'idéologie, à y voir de près était intrinsèquement tribaliste et violente; génocide au Rwanda entre avril et juillet 1994 comme on a pu le voir se dérouler pratiquement en direct, dans l'indifférence sinon avec la complicité des organisations internationales respectables comme l'ONU présidé par un africain: Boutros Ghali. Bilan de ce mal absolu: 100 mille personnes tuées en moins de deux semaines au Burundi en octobre 1993 et un million de victimes en moins de trois mois, six mois plus tard au Rwanda. Aujourd'hui, dans ces deux pays et dans le grand Zaïre voisin, le drame s'ajoute quotidiennement au drame et cette région est menacée d'un embrasement général.

 

N'est-il pas indécent dans ces conditions de parler de bonheur et de vie heureuse alors que la violence et le malheur dépassent tout ce qu'on peut imaginer dans cette région d'Afrique?

 

Une des questions qui peuvent nous montrer la nature et la cause de ce qui se passe aujourd'hui est de se demander s'il y a continuité ou discontinuité entre le passé et le présent, entre la tradition et les pratiques politiques contemporaines. Certes la haine ou la guerre sont aussi vieilles que l'humanité, mais de mon point de vue, seule la compréhension des mécanismes qui ont conduit à l'extermination des arméniens, des juifs, des tsiganes ou des cambodgiens peut éclairer de manière décisive la violence extrême qui endeuille le Rwanda ou le Burundi. Des auteurs comme C. Braeckman, A. Destexhe, R. Verdier, J.P. Chrétien, G. Prunier ou Rakyah Omar ont écrit des ouvrages qui expliquent la machinerie sophistiquée mise en place pour tuer le maximum de gens en très peu de temps au Rwanda et au Burundi.

 

Notre propos va se limiter au Burundi traditionnel et s'efforcera de répondre à une question: quelle idée le burundais d'avant la colonisation et l'évangélisation se faisait-il du bonheur?

 

Des enquêteurs du "Centre de Civilisation Burundaise" ont interrogé un vieillard du centre du pays sur cette question: "racontez-nous comment vous jugez les bonheur de quelqu'un?". Nous regardions, a-t-il répondu, s'il avait des vaches, des troupeaux et des hommes". Etait donc considéré comme un homme heureux, celui qui possédait des enfants et du bétail ...

 

Cette quête du bonheur dévoile en même temps les valeurs auxquelles les burundais sont attachés. Les préoccupations matérielles liées à la vie quotidiennes sont présentes et ne sont nullement minimisées. Mais elles restent à leur place et n'envahissent pas tout. Je dirais même que la culture traditionnelle du Burundi donne la priorité de l'intérieur sur l'extérieur, du spirituel sur le matériel. Le fondement de toute richesse et de toute félicité reste le coeur, le mutima de chacun. La dimension religieuse n'est pas un élément parmi d'autres; elle constitue le foyer qui anime, éclaire et donne sens à tout le reste. Il n'y a pas de vie réussie sans Imana, sans Dieu.

 

2. La santé d'abord.

 

Dans la culture burundaise, il y a un lien entre la santé et la religion. Sans aide d'Imana, de Dieu, il n'y a pas de bonne santé et sans cette dernière le bonheur est gravement compromis. C'est l'étude des prières dans le culte traditionnel d'Ukubandwa qui m'a fait découvrir ce souci presqu'obsessionnel de se maintenir en bonne santé. Dans presque toutes les prières que j'ai pu analyser, il y a une demande relative à la santé. Voici quelques extraits de prières adressées à kiranga, intermédiaire entre Dieu, Imana, et les hommes.

 

Règne, Ôh, refuge (....)

Donne-moi des forces, la santé

Donne-moi des bienfaits.

 

Dans une autre prière:

 

Donne la santé à mes enfants

Donne la santé à mes vaches

Donne la santé à mes voisins

Donne la santé à ma famille

 

Au milieu d'une longue prière, cette demande insistante:

 

Que même la souris qui est dans ma maison

soit en bonne santé

Que la chèvre qui est dans ma maison

soit en bonne santé

Que la femme qui est dans ma maison

soit en bonne santé

Que l'enfant qui est dans ma maison

soit en bonne santé

Qu'un ami où qu'il se trouve

soit en bonne santé

Même celui qui n'est pas ici, qu'il'il soit

en bonne santé

Même celui qui est à l'étranger, qu'il

soit en bonne santé.

 

Le divin guérisseur, le mupfumu, se considère comme un serviteur d'Imana, de Dieu. "Haragura Imana, hakiza Imana, ariko abapfumu bakayifasha. C'est Dieu qui exerce l'art de la divination, c'est Dieu qui sauve, les "devins-guérisseurs ne sont en cela que ses intermédiaires" (Bourgeois 1956, P. 324). Les devins sont les conseillers du roi et du peuple. Ils sont en communication avec le monde invisible, les esprits supérieurs. En plus de leur finesse psychologique ils connaissent les plantes médicinales et fabriquent toutes sortes d'amulettes pour ceux qui les consultent. D'où le respect et le prestige qui les entourent. L'homme heureux, c'est l'homme qui se porte bien. C'est aussi celui qui peut subvenir à ses besoins matériels, celui qui possède des terres fertiles.

 

La terre et les champs.

 

Toutes les terres du pays appartiennent au Mwami, au roi selon la tradition burundaise. Non seulement le roi pouvait donner à qui il voulait des terres vacantes, mais il avait en plus le droit d'exproprier certaines personnes accusées de crimes graves.

 

Théoriquement, c'est le roi qui répartissait la terre à tous ses sujets. Mais en pratique, ce sont surtout les chefs locaux, les baganwa, qui exerçaient tous ces droits reconnus au roi. La propriété de la terre n'était pas privée. Une unité précise appartenait héréditairement à telle ou telle famille. La terre était la base de l'économie. Certaines personnes qui sont à l'étroit dans leur propriété pouvaient se mettre sous la protection d'un homme plus riche en signant un contrat qui s'appelait ubugererwa. Un homme cédait une partie de sa propriété à un autre plus démuni. Ce dernier s'engageait à exécuter certains travaux chez son bienfaiteur, à lui fournir de temps en temps des cruches de bière, à l'accompagner dans ses déplacements importants. Ce type de relation pouvait être amical tout comme il pouvait tourner à l'exploitation. Dans un pays qui vit principalement de ses champs, il fallait à tout prix de l'espace pour les cultures et parvenir ainsi à faire vivre sa famille.

 

Nous allons voir que le burundais, le murundi, dira que la vache est la plus belle des créatures, sorties des "mains de Dieu", l'enfant mis à part (Rozier 1973 P. 166). Il est cependant important de garder en mémoire cette phrase de Jean-pierre Chrétien qui écrivait sur la vie agricole dans l'ancien royaume du Burundi. Sa réflexion corrige bien des erreurs: "le haricot et le sorgho nous semblent jouer un rôle beaucoup plus important que la vache dans la définition et le succès de l'ancienne royauté burundaise" (Chrétien 1993, P.103).

 

Une civilisation de la vache

 

Tout burundais aspirait à posséder le plus de tête de bétail possible. La bénédiction, la réussite dans la vie, c'est avoir un enclos rempli de vaches. A l'intronisation du roi, on faisait asseoir le roi sur le taureau Semasaka et un grand chef présentait le souverain au peuple en disant: "voici votre roi, ...". Est-il exagéré d'affirmer qu'en peu comme en Inde, une certaine sacralité est liée à la vache?

 

Indirectement le métier de trayeur met en évidence cet aspect de la vache. Etre nommé trayeur à la cour du roi était un grand honneur. Mais le métier avait ses exigences. Un peu comme les prêtres dans l'Eglise Catholique d'aujourd'hui, Les trayeurs du roi devaient vivre dans le célibat. L'historien Mworoha écrit: le trayeur, le "mukamyi" doit nécessairement observer le célibat et provenir d'une bonne famille. La chasteté est la première vertu de trayeur dévoué corps et âme à ses vaches" (Mworoha 1975, P. 46). On s'approche d'une vache avec beaucoup de respect. Gukoma inka mw'itiro, importuner les vaches qui dorment est une faute grave. Un homme bon est "généreux comme une vache qui donne son lait sans rechigner, doux et pacifique comme elle ..." (Rodegem, F. 1993, P.15). Ce n'était décidément pas la période de la vache folle!

 

Au Burundi, la bonté et la beauté sont associées à la vache. Monseigneur Gorju écrit ceci en mars 1936: "la vache c'est le rêve universel. Après tout, n'est-ce pas le type de la beauté, le comble de la majesté: le boeuf haut en cornes qui se prélasse en rentrant à l'étable, à la nuit tombante. La beauté, c'est la vache avec sa belle robe luisante. Le comble de la beauté: la vache encore, et un amoureux n'a pas de plus beau compliment à faire à la demoiselle de son coeur que de lui dire qu'elle a des yeux de génisse: ces grands yeux bien ouverts, noirs et humides" (Gorju J. 1936, P.336).

 

Personne ne s'étonnera, dans ces conditions que la poésie pastorale, mettant au centre la vache soit une forme d'expression littéraire extrêmement riche. "On célèbre les vaches aux cornes en forme de lyre; le galop du bétail réjouit le coeur, ..." (Rodegem 1973, P.21). La démarche de la vache, sa robe, tout devient source d'inspiration pour les artiste de la société traditionnelle du Burundi.

 

Mais tous ces éloges ne sont pas gratuits. Dans ce pays, la vache avait une place considérable dans la vie politique et économique. Vansina qui est un pionnier dans l'exploitation scientifique des traditions orales dans la connaissance de l'histoire du Burundi écrit dans sa "légende du passé": "le bétail jouit d'un prestige exceptionnel et joue un rôle important dans la structure politique du pays" (Vansina J. 1972, P.4). De la base au sommet de la hiérarchie sociale, il y avait des échanges de vaches et ces échanges tissaient des liens d'amitié, et dans certains cas des rapports dominé-dominant. Ces échanges de vaches se faisaient entre le roi et ses chefs, dans le cercle restreint des chefs, entre le roi ou le chef et les citoyens, entre les simples citoyens qui pouvaient se faire des dons et contre-dons de vaches.

 

Au Burundi, la vache est l'objet d'une profonde affection et représente un des symboles les plus forts du bonheur. Mais il ne faut pas tomber dans la caricature. C'est surtout dans une nombreuse progéniture que les burundais ont cru trouver le bonheur le plus profond qu'un être humain puisse connaître sur terre. C'est ce qu'affirme Ntahomvukiye quand il écrit: "certes, le Murundi était très heureux de posséder des vaches et en était fier, mais il savait qu'il existait une voie fondamentale, de loin la plus grande vers le bonheur et la prospérité: la descendance nombreuse" (Ntahomvukiye, H. 1976, P.2).

 

Bonheur et descendance

 

Dans le Burundi ancien, la stérilité est la malédiction suprême. Sans enfants, la vie a-t-elle encore un sens? C'est souvent la femme qui souffre le plus dans cette situation.

 

On savait qu'un homme pouvait être stérile, mais c'est la femme qui est accusée d'infécondité. Elle est alors rejetée et le divorce suit automatiquement. Dans certains cas, l'homme gardait cette femme malgré tout et prenait une deuxième épouse pour avoir des enfants.

 

Après avoir dirigé une enquête sociologique dans toute les régions du pays, Navas affirme que "le prestige et l'orgueil de posséder une grande descendance est le trait fondamental de la pensée sociale de tout burundais. C'est par là qu'il s'intègre dans le corps constitué: C'est même la grande voie d'accès, de progrès et d'ascension dans la hiérarchie sociale." (Navas, J. 1977 P.87).

 

Un autre historien connu pour ses enquêtes auprès des personnes âgées du pays me disait il y a quelques années qu'à écouter les anciens évoquer les conséquences de inyakamwe (l'homme seul sans famille), on a une nette impression qu'il n'y avait rien d'aussi dégradant socialement que d'être sans clan. Cette situation, disait-il était en opposition avec celle d'un homme membre d'un clan réputé et composé d'hommes qui s'imposent à tous par leur grand nombre, leur esprit de solidarité et d'initiative, leur fierté orgueilleuse provenant de leurs biens et de leurs relations. L'enfant représente la force de la famille. C'est lui qui perpétue son lignage.

 

Signalons l'importance particulière des enfants mâles dans ce cadre. Seuls les garçons héritent de leur père. Quand un homme meurt, ses enfants se partagent la terre et les vaches (excepté les filles). On suppose que les femmes jouissent des biens et de la propriété de leurs maris. Cependant une fille qui n'a pas pu se marier a droit à une part qui revient à ses frères quand elle meurt. Au Burundi, "l'absence d'héritiers signifie la mort de la lignée familiale car alors la propriété familiale passe aux mains des étrangers" (Navas, J. P. 50, 1977).

 

Dans certaines économies rurales, la richesse pouvait avoir un lien avec la main-d'oeuvre disponible pour labourer et entretenir les champs. Ce culte de l'enfant peut donc masquer certaines préoccupations économiques. Tous les parents attendent le soutien des enfants dans leurs viellesse. Un proverbe ne dit-il pas qu'un enfant, on lui coupe les premiers cheveux et lui vous coupe les cheveux blancs?

 

Mais il reste vrai que la culture burundaise véhicule un amour profond et très touchant de l'enfant. Ce sont les mères qui, dans les berceuses, ont exprimé le mieux ce sentiment. Les berceuses du Burundi sont en fait des poèmes chantés. Elles ont une grande richesse littéraire. Même celui qui ne connaît pas le Kirundi, la langue du Burundi,s'il écoute attentivement, il peut remarquer au moins le rythme et les allitérations. L'ethnologue Zuure qui a publié dans les années 20-30 des ouvrages qui restent même aujourd'hui des références sur la culture et la religion du Burundi écrit ceci sur les berceuses: "aucune autre forme de chanson n'a atteint le même degré de poésie. Elles traduisent des émotions, des sentiments très élevés, très purs, quelquefois très beaux, exprimés dans un style fleuri et rythmé, qui coule un peu en mélodie câline et gracieuse, comme le murmure des petits ruisseaux dans nos vallées.

 

Ce sont des chants jaillis de l'âme de la mère, tour à tour heureuse, aimante, toujours reconnaissante envers le créateur qu'elle appelle sebibondo, ou père des enfants. C'est être bénie tout spécialement par lui que d'avoir des enfants. Une femme qui est privée de ce bonheur est déconsidérée aux yeux de tous. Son mari ne tardera pas à la chasser et elle aura de la peine à en trouver un autre" (ZUURE, B. P.437 1932).

 

Dans ces poèmes, l'amour maternel déborde "sans contrainte, sans fausse honte; la fierté de la femme féconde s'exprime librement. La mère chante son admiration devant l'objet de son affection, elle souhaite le bonheur de ce petit être fragile entouré de tant d'ennemis; elle tremble à la pensées d'ennuis possibles, elle mêle à son chant ses préoccupations, elle songe à la haine que lui porte sa rivale, sa co-épouse, l'autre femme de son mari ..." (Rodegem, J. P.168 1973).

 

Les mères du Burundi portent les enfants au dos et par ces poèmes chantés et par moment par de petites tapes affectueuses, elles cherchent à calmer le bébé qui pleure. Le père Zuure dit que "la mère veut calmer son enfant et le conduire dans ce pays de rêve où l'on ne songe plus à souffrir ni à pleurer". La mère s'adresse ainsi à son enfant:

 

Que je te chante, que je te berce

Les bébés se font ains i bercer

la nuit et le jour.

 

Le petit qui pleure donne à la mère une occasion de parler de son enfant et de lui donner les noms les plus beaux. Elle le compare au sorgho, céréale prestigieuse et royale, au pas de vache, au chemin, au vêtement large, etc.

 

Tout doux sorgho de mon champ

Qui mûrit tout à la fois

Et sans être gêné par l'ivraie

Tout doux, écho du trot de vaches

Qui retentit à travers le pays

Tout doux grand chemin

Qui zigzague et on ne s'y enlise pas

Par lui se rend à la cour l'hydromel

Par lui reviennent les bébés

Tout doux cordon de mon sein

Quand il est coupé, on ne le renoue pas

Tout doux, parasolier en panache

Où s'abritent les mères

Les stériles honteuses, restent à l'écart

Calme-toi coq dont la voix retentit

Retentit depuis Bukeye

Et tout le pays l''entend.

 

L'enfant qui bave ne perd pas son charme bien au contraire:

 

Tout doux bave abondante

Qui étanche la soif

 

Sans enfant, une femme éprouve la honte de la nudité:

 

Tout doux vêtement ample

Qui recouvre les mères

 

L'enfant est en effet considéré comme la plus belle des parures pour une femme:

 

Collier de Mugamba

Qui éclipse les autres en éclat

 

comme la vache, l'enfant est le symbole par excellence d'une vie heureuse:

 

Tout doux vaste enceinte des plateaux

Où rentrent cinq veaux dodus

Et le sixième est à sevrer

 

La discrétion est une qualité très appréciée au Burundi. La mère s'épanche exceptionnellement dans les berceuses et proclame sans pudeur l'amour de son enfant

 

Tendre objet d'affection

Pour ta maman

Tranquille mon tout beau

Quand bien même tu serais laid

Aux yeux des étrangers

 

Tout est comme transfiguré par l'amour de la mère. On est dans un monde de rêve et de beauté. Les parfums de luxe symbolisent l'amour.

 

Tout doux que je te parfume

Du parfum de Birambi

Qui parfume les chefs

Les odeurs du Mugamba

Irriteraient la peau de mon bébé

 

La mère fait explicitement une déclaration d'amour:

 

 

Le coeur de te haïr

Est loin comme la lune

Le coeur de t'aimer: tout proche

Et largement ouvert comme l'entrée du Kraal

Hum, chéri, humm.

 

Si la mère s'attache tellement à son enfant, c'est qu'elle réalise son être de femme dans cette maternité. Avant de mettre au monde, une femme n'est sûre de rien. Tout peut arriver, même le divorce.

 

Tout doux, tu m'as ramené

Quand j'allais être renvoyée

Tu m'as mise au rang des mères

Qu'auparavant je redout ais

J'étais une hyène, j'étais une lionne

Naguère je passais par la petite porte

La petite porte qui vous casse le dos

Maintenant je passe par la grande entrée

J'étais l'arbuste de Waga

Qui sèche et qui se brise

 

Le père de l'enfant n'est pas oublié dans les berceuses. Lui aussi danse de bonheur. Il fait tout pour que son enfant ne manque de rien.

 

Que ton père traie pour toi

Un père étranger traîne

Et s'il ne traîne pas, il répand le lait par terre

A qui te porterais-je?

A ton père qui n'est pas ton oncle

Il te voit et danse de joie

Il danse avec ton berceau?

Il trait pour toi le lait pur

Le lait pur de la prairie

D'un blanc mousseux.

 

Y aurait-il une internationale des mères?

 

Que je te porte à une m ère

Une mère qui a mis au monde

Elle te demandera ce qui te fait pleurer

 

Mais ceux qui n'aiment pas l'enfant restent une source d'inquiétude. La mère a conscience d'avoir des ennemis qui cherchent à détruire son bonheur. Elle en parle en termes méprisants et profère de terribles imprécations contre eux.

 

Ecoutons parler nos ennemis

Et nos ennemis ne sont pas nombreux

Voilà ventre-qui-traîne

Ventre plein-de-venin

Qu'il recoure à celui qu'il a rebuté

Estimant qu'il est son obligé.

 

Dans d'autres imprécations, la mère souhaite que ses ennemis voient toutes leurs vaches périr ou qu'ils ne connaissent jamais le bonheur d'avoir un enfant. Parmi les ennemis, la mère désigne les femmes stériles, l'autre femme de son mari. Habituellement on accuse les vieilles femmes veuves, aigries d'empoisonner cyniquement les petits innocents.

 

Tout doux, les langues méchantes

S'oublient pour s'attaquer aux autres

Tout doux que je te refuse à la stérile

Coeur d'où ne monte pas la pitié

Tout doux que je te refuse à la méchante

Qui enfouit les petits enfants

Tout doux que je te refuse à ma rivale

Ma rivale la brute

elle t'enverrait chercher le bois mort

Dans la pluie du matin

Et tes longs cheveux se hérisseraient

Elle te ferait avaler de l'eau

Alors que les vaches de ton père

Viennent de rentrer.

 

Quand la mère parle du cordon que l'on ne peut plus refaire une fois qu'il est cassé, elle fait allusion évidemment à la mort. Elle en parle souvent en termes voilés. La peur de la mort est telle qu'il ne faut même pas prononcer son nom.

 

Calme toi don qui ne se remplace pas

Comme la marmite et la cruche

Comme la semence dans une corbeille.

 

Il y a quelque chose d'irréparable qui risque de se produire.

 

Concluons notre propos sur les berceuses en réaffirmant l'importance de la fécondité dans le Burundi traditionnel. A la limite il y a deux types d'hommes: ceux qui ont des enfants, et ceux qui n'en ont pas. C'est le nombre d'enfants qui marque la différence entre les hommes. C'est là que se situe l'inégalité véritable.

 

Tout doux, trésor rare

Si tout le monde t'avait

Nul ne serait mieux qu'un autre,

Tous seraient sur le même pied

 

Le bonheur est d'abord dans une nombreuse progéniture. Le reste n'est que supplément. Avec l'enfant s'évanouit la solitude.

 

hora nkurinde izuba Tout doux je te mettrai à l'abri du soleil

nawe undinde irungu Et toi tu me mettras à l'abri de la solitude.

 

Certes, la haine des ennemis est menaçante, divers soucis troublent la mère au sujet de son enfant, mais tout a si bien commencé. L'enfantement a été sans douleur. Et ce jour la lune brillait. C'est la confiance qui triomphe. Le bonheur est déjà là.

 

Si je te berce

La nuit et le jour

C'est que mon accouchement ne fut pas laborieux

Tu es venu quand la lune brillait

Tu es venu quand Imana (Dieu) faisait du feu

Et ouvrait la main pour le don.

 

Au Burundi, comme dans toute l'Afrique, vivre c'est vivre avec, créer des liens d'amitié et d'entraide avec d'autres personnes.

 

Amitié et solidarité.

 

Un être accompli n'est pas un être solitaire. La sagesse populaire dit qu'un homme isolé peut réussir à faire de la folie, mais rien de valable: "umuntu umwe yifasha gusara ntiyifasha gusaba."

 

Pour illustrer cet aspect souvent développé de la convivialité et de la solidarité africaines, je vais l'illustrer par l'importance des échanges de bière dans les relations sociales au Burundi.

 

Au Burundi on n' invite jamais quelqu'un à venir manger. Le repas est toujours une parenthèse agréable mais qui reste discrète et dont on peut très bien se passer. On invite des amis pour boire un pot avec eux. Ces invités se disposent en cercle ou en demi cercle. Au milieu se trouve un grand pot de bière de sorgho ou de vin de banane que tout le monde va partager en discutant tranquillement de choses et d'autres.

 

Que le repas soit bon ou mauvais, on ne fait jamais de commentaires sur ce sujet à l'extérieur. Ce serait grossier. Par contre, écrit l'anthropologue hollandais Trouwborst, (1970), la bière "est un sujet de conversation constant et les Rundi n'ont pas honte de l'avouer". Pour fêter une naissance ou investir un notable, il faut avoir des quantités considérables de bière. A ces occasions, même les voyageurs qui passent au hasard ont droit d'avoir leur part. N'importe qui peut se présenter à la fête, il sera servi. Les amis et les voisins fournissent des cruches de bières. Trouwborst (1970 P.143) a vu juste quand il a affirmé dans son article que la "bière est de loin l'échange le plus populaire et le plus répandu parmi toutes les couches de la population".

 

C'est autour de la bière que se noue l'amitié la plus solide et que se règlent les affaires les plus ordinaires comme les plus sérieuses. "Les nombreuses et longues négociations, par exemple, qui précèdent tout mariage sont accompagnées d'échanges de bières" (Trouwborst, A. 1970 P.148). A l'occasion d'un deuil dans une famille amie ou proche, on manifestera sa compassion et sa solidarité par une bonne cruche de bière. On évitera juste d'orner cette cruche avec les feuilles vertes de bananiers symbolisant habituellement la joie, la vie et la beauté.

 

Il est grave de refuser de boire de la bière avec telle ou telle personne. Cela veut dire refuser d'être solidaire avec elle, d'être son ami. "Boire ensemble veut dire se lier d'amitié ..." (Trouwborst, A. 1970 P.148). Mais dans ce domaine comme dans d'autres, l'essentiel n'est pas dans la consommation pure et simple: umugabo ntavumba inzoga avumba ijambo (un homme cherche d'abord la parole (prononcée à telle ou telle occasion) et non la bière. Un discours de circonstance donne toujours le sens au rassemblement et au partage de la bière. Il n'y a jamais de consommation bête et vide. Celui qui a pris l'initiative de la fête ou de la visite rappellera au public qu'il faut offrir cette bière au coeur (umutima) seul capable de reconnaissance et non au ventre car ce dernier est un gouffre que personne n'arrive à combler avant de s'étendre sur le motif principal de l'invitation. Il y a toujours un silence total pendant ce moment capital qui suscite d'ailleurs d'autres discours pour approfondir, compléter ou corriger ce qui vient d'être dit. Un véritable dialogue s'instaure autour d'une affaire, d'une tractation ou d'un litige à régler. Incontestablement, la culture traditionnelle du Burundi donne la priorité du spirituel sur le matériel.

 

C'est la beauté du coeur qui importe.

 

Un homme accompli, c'est essentiellement un homme qui a un bon coeur, un bon umutima en Kirundi. Cette notion d'umutima est très riche. Partons du conte de la grenouille et de la grue couronnée. Les contes du Burundi mettent souvent en scène des personnages animaux. Par exemple, la grue couronnée "est le symbole des personnes vaniteuses tandis que la grenouille symbolise la modestie, une réserve de bon aloi." (Makarakiza, A. 1959 P.78).

 

Un jour, la grenouille et la grue couronnée se rendent à la cour pour présenter un cadeau au roi. Tout au long de la route, la grue couronnée se pavane en disant: "ndi mwiza ... ndi mwiza ... " (que je suis belle ... que je suis belle ...). La grenouille réplique: "agatima ariko" (le petit coeur plutôt), ce qui veut dire: "c'est la beauté du coeur qui importe" (Makarakiza A. 1959 P.78).

 

A la cour du roi, la grenouille reçut tous les honneurs et la grue couronnée fut chassée.

 

Akami ka muntu ni umutima wiwe. Le petit roi intérieur d'un homme c'est son coeur. Quel est le sens de ce mot umutima? Umutima c'est "l'intérieur intime de l'homme, le foyer d'intégration de la personne" (Ntabona A. 1981 P. 113). "Le coeur est à la base de la conscience morale, c'est lui qui commande le respect de soi et d'autrui (iteka), le respect des engagements (ibanga), l'endurance dans les épreuves" (Ntabona A. 1970 P.220).

 

La richesse intérieure compte plus que l'avoir superficiel. C'est le sens de ce proverbe umutunzi yiyobewe arutwa n'umworo yimenye que je traduis littéralement: un riche qui ne se connaît pas vaut moins qu'un pauvre qui se connaît. La richesse intérieure est la base de toute autre richesse.

 

Le mushingantahe, le notable, arbitre, ou magistrat traditionnel est un exemple concret de ce qu'est un homme accompli dans le Burundi ancien. Il est investi, publiquement après avoir atteint une grande maturité. Il devait faire preuve d'un amour passionné de la vérité et d'une intelligence aiguë. Il devait aimer le travail. Il devait avoir un grand sens de la justice étant appelé souvent à régler des litiges. Il n'est pas indifférent à ce qui se passe dans son entourage. Il doit avoir un sens de la responsabilité sociale. C'est un homme qui a un coeur bon puisqu'il doit protéger les personnes sans défense, les veuves et les orphelins. Comme l'a fait remarquer Ntahokaja, le Mushingantahe a le devoir d'initiative face à tout événement facteur de désordre. "Dire abashingantahe, c'est dire les préposés à la paix et à la sécurité de tous et de chacun. Au bon vieux temps jadis, il suffisait qu'un mushingantahe survienne au milieu d'une bagarre pour que le calme revienne: un autre nom d'un mushingantahe c'est umutera mpwamyi, de guhwama "se calmer", celui qui surgissant calme les passions" (Ntahokaja, J.B.). Il cultive l'art du dialogue dans les conflits et antagonismes de tout genre. Choisi par le peuple pour le représenter et tempérer le pouvoir du roi ou des grands chefs, c'est sur lui que repose la démocratie burundaise traditionnelle qui n'a rien à envier à d'autres pratiques démocratiques connues dans le monde.

 

En cherchant à se réaliser pleinement dans la vie, les burundais se sont aussi heurtés à la maladie à diverses menaces ,comme les esprits dangereux qui sont dans l'air, les marais ...

 

La religion traditionnelle du Burundi s'inscrit dans cette soif de prospérité et de bonheur. Elle représente un effort de lutter contre le mal et la mort.

 

Une religion pour le bonheur

 

La réussite de la vie dépend d'Imana, de Dieu, le créateur des vaches et des enfants, l'Eternel, bonté par excellence. Dans un conte, il est par exemple question d'un garçon et d'une fille qui sont tombés éperdument amoureux l'un de l'autre. La fille était d'une beauté rare et ses parents voulaient qu'elle se marie avec un grand chef et peut-être avec le roi lui-même.

 

Se rendant compte qu'on s'oppose à son amour, la jeune fille trouva inutile de rester sur terre. Elle part dans la forêt et elle demande à Imana, l'Esprit Suprême à qui on fait recours en tous lieux (Imana nyamwambarizwahose) qu'il ordonne à un arbre de monter avec elle. Puis elle se met à chanter "arbre montant, allons monte" et l'arbre se mit à monter ... Effrayés, les parents et les voisins se mirent à chanter un air qu'ils rythmaient en battant les mains: "reviens donc, chère enfant ...". Mais l'arbre montait toujours. A un moment donné, on ne voyait plus que les pieds. La tête et le tronc étaient déjà dans les nuages.

 

Sur la demande des parents, l'amant de la fille chante pour dire à la fille de redescendre. Le jeune homme venait d'avoir la promesse d'épouser sa bien aimée. "L'arbre se mit à s'abaisser jusqu'au sol. Ntangengeri fut mariée au jeune homme qu'elle voulait" (Rodegem, F., 1973 PP 264-269).

 

C'est Imana, Dieu qui sauve la liberté et l'amour des amants contre les pressions familiales et les calculs d'intérêt et de prestige.

 

Dans d'autres contes, Imana, sauve l'orphelin mal aimé de sa marâtre cruelle et sanguinaire. Ruzahura est un autre nom d'Imana, ce qui veut dire "celui qui relève, celui qui tire de la misère, celui qui sauve" (Bigangara 1978 P.168). L'auteur précité soutient que "c'est aussi, sans doute par l'aspiration et la recherche du bonheur durable et de la protection efficace que les barundi sont arrivés à découvrir l'existence d'Imana" (Bigangara 1978 P. 117). Au coeur de la culture burundaise et même des institutions sociales et politiques, il y a Imana, il y a ce centre sacré qui est la source de la vie. L'enfant dont on a déjà parlé est évidemment un cadeau d'Imana.

 

Les femmes qui chantent pour leurs enfants le disent sans équivoque.

 

Calme-toi, don qu'on ne se donne pas

Si on se le donnait

Je m'en serais gratifié

 

ou encore

 

Imana qui t'a donné à moi

S'il m'était donné de le rencontrer

Je plierais le genou et l'adorerais

 

C'est en fin de compte Dieu, Imana qui est la source et le fondement du bonheur comme c'est lui le créateur des enfants et des vaches. C'est en son nom et par son appui que les devins et les guérisseurs viennent en aide à ceux qui sont affligés par la maladie ou d'autres problèmes.

 

Kiranga est l'intermédiaire le plus important entre Imana et les humains. Lui aussi donne sa bénédiction et exauce les prières qui lui sont adressées au nom d'Imana. Dans le culte traditionnel du Burundi connu sous le nom ukubandwa, on adressait des prières à Kiranga mais celui qui formule ses prières a parfaitement conscience que Kiranga n'est que la main dont Imana se sert pour faire parvenir aux hommes ses largesses et ses bienfaits. "Si Imana te donne, disait un fidèle à Kiranga, à ton tour offre-le moi ... donne-moi un enfant". Kiranga lui-même disait parfois à celui qui lui adresse des prières: "si Imana, le veut tu auras ce que tu demandes".

 

Kiranga qui est un "personnage légendaire fils du roi, grand chasseur, tué d'un coup de corne d'antilope" (Rogem 1973 P. 335) répond à ce désir de faire de la vie une réussite. Avant de mourir Kiranga aurait dit, d'après Ruhuna qui a présenté à Rome une thèse sur ce culte d'ukubandwa: "quiconque viendra me prier sur ma tombe, je lui serai secourable dans la misère, dans la maladie, dans la pauvreté, dans la stérilité, dans l'abattement, dans toute détresse, à la mort; je viendrai en aide aux estropiés, aux femmes en couche. Que tous m'invoquent." (Ruhuna)

 

Au Burundi, le roi lui-même, le Mwami est un personnage qui a des liens évidents avec la religion. "Le souverain Umwami est revêtu de pouvoirs quasi illimités car sur lui repose la destinée du peuple; de lui dépendent la paix de tout ce qui vit dans son royaume et la fertilité des femmes, des troupeaux et des champs" (Rodegem 1974). Le roi est le faiseur de pluie par excellence. La rébellion contre le roi est plus qu'un sacrilège. "Se dresser contre le roi, contre l'autorité fécondante, c'est provoquer la stérilité du groupe tout entier" (Rodegem F. 1971 P.925). L'autorité du roi est incontestable. Il vient de Dieu lui-même. La preuve qu'il est élu par Dieu, c'est qu'à sa naissance, il tient dans ses petites mains fermées les graines des cultures principales du Burundi.

 

Cette croyance affirme à la fois l'origine divine du Mwami, du roi et la relation étroite qui existe entre la monarchie et la vie agricole. Avant de semer le sorgho, le peuple attend la bénédiction du roi qui se fait lors du Muganuro, la fête des semailles qui est la fête la plus importante et la plus grandiose du royaume. La fête des semailles qui était célébrée en décembre met en évidence le pouvoir sacré du roi: "sans ce rite, les champs ne pouvaient fructifier et le bétail ne pouvait se multiplier" (Vansina, J. 1972 P.6). Cette fête représente également "une consécration sociale et spectaculaire du rôle de l'agriculture" (Goffin T. 1951 P.81).

 

Il n'est pas nécessaire d'aller plus loin dans la démonstration. C'est Imana, C'est Dieu qui est source de la vie et de la prospérité. Les devins, Kiranga, les faiseurs de pluie ou le roi sont ses intermédiaires. Imana passe par ces derniers pour accorder aux hommes ses bienfaits et sa bénédiction.

 

Fragilité du bonheur dans le Burundi traditionnel

 

Nous allons maintenant aller plus loin et tenter de voir à quoi concrètement cette quête de la vie pleine et heureuse a abouti. Pour les peuples comme pour les individus, la recherche du bonheur et l'échec vont souvent ensemble. Rodegem qui a publié de nombreux ouvrages sur le Burundi s'en est rendu compte. Pour lui, l'expérience n'a pas manqué de montrer aux burundais que "l'harmonie est fragile, que la vitalité du groupe et des individus est souvent battu en brèche. La fécondité, écrit-il, reste latente si la femme est victime d'une stérilité temporaire, qui peut être continuée. Elle sera parfois supprimée par la mortalité inéluctable. Toutes les causes de dégradation du patrimoine génétique contrecarrent le développement harmonieux du lignage. La lutte contre le mal est permanente et la vie est indéniablement précaire. La conscience de la précarité des choses et des êtres confine à l'angoisse. Chacun lutte pour triompher de la mort partout présente" (Rodegem, 1975 P.612).

 

En réfléchissant sur la religion et la culture du Burundi ancien, je me suis rendu compte qu'en fin de compte, bonheur et sécurité sont confondus. Une des fonctions essentielles de la religion traditionnelle du Burundi est celle de sécuriser psychologiquement le peuple. Il se fait que par hasard, au moment où je faisais ces recherches sur le Burundi, je découvrais en même temps un philosophe étonnant qui s'appelle Krishnamurti dont l'enseignement est, selon Zeno Bianu d'une lucidité fulgurante. "On ne sait pas si le siècle qui vient sera métaphysique, écrit-il, mais pour ne pas mourir, il devrait être Krishnamurtien" (Bianu, Z., 1996). Ce philosophe a passé sa vie à méditer sur la condition humaine, sur les causes de la souffrance, de la violence etc. Pour lui une des causes de l'échec et de la douleur vient du fait que nous poursuivons des chimères, nous recherchons des choses qui n'existent pas. Pour lui par exemple, la sécurité que nous recherchons tous obstinément n'existe pas. Et si elle existe, elle ne se présente pas comme nous nous l'imaginons habituellement. Cela m'a réellement fait comprendre pourquoi cette quête du bonheur n'a pas tellement été une réussite au Burundi. Il n'y a pas de sécurité dans les relations, il n'y a pas de sécurité en Dieu ou dans la richesse. Il n'y a de "sécurité que si l'on admet que la vie n'en offre aucune, mais qu'elle est en perpétuel mouvement" (Bianu, Z., 1996).

 

Krishnamurti a également développé une réflexion très intéressante sur l'autorité. Au lieu de faire face à la vie et prendre en main sa destinée dans la dignité et l'action efficace, l'homme opte généralement pour la facilité de s'en remettre à des autorités extérieures, politiques, religieuses ou autres à qui il demande de lui fournir des solutions toutes faites. Cette attitude nous empêche en réalité d'avancer et de surmonter ce qui nous entrave.

 

Aujourd'hui nous voyons bien qu'au Burundi comme au Rwanda, la soumission aveugle à l'autorité qui est en fait profondément encrée dans les mentalités peut conduire à des désastres. Au sud du Rwanda, la population a résisté près de 10 jours aux appels au meurtre pendant le génocide de 1994. Il a suffi que le président de la République installé au début des massacres fasse des appels à la radio incitant la population à la violence pour que les tueries gagnent également le sud du Rwanda. Pendant le génocide d'octobre 1993 au Burundi, ce sont les autorités administratives et politiques nouvellement installées par le Parti FRODEBU (Front pour la Démocratie au Burundi) vainqueur des élections de juin la même année qui ont donné le coup d'envoi des tueries: les gouverneurs de provinces, les administrateurs communaux, les chefs de zones, les chefs de secteurs, ainsi que les responsables de ce parti au pouvoir à tous les échelons. A certains endroits, pour vaincre l'hésitation des paysans ou des miliciens à tuer des innocents, des gouverneurs ou administrateurs communaux (équivalents de Préfets et maires en France) procédaient à des démonstrations en coupant eux-mêmes quelques têtes. Les appels au "soulevement" lancés par des membres du gouvernements qui utilisaient des moyens de communication sophistiqués mis à leur disposition par une ambassade d'un pays européen installée à Bujumbura ainsi que "Radio Kigali" et "Radio des milles collines" ont produit, durant cette crise, les effets les plus dévastateurs.

 

Dans un environnement où le chef a toujours raison, il n'est pas nécessaire d'être au sommet de la hiérarchie pour entraîner les masses. Pendant ce génocide d'octobre 1993, certains prêtres catholiques ou pasteurs protestants qui ont beaucoup d'ascendant sur leurs fidèles ont eu une influence destructrice comme leurs homologues laïcs: divers agents de l'Etat tels des agronomes, des enseignants, des directeurs d'écoles primaires ou secondaires. C'est ainsi que pour donner une idée de l'ampleur du drame qu'a vécu le Burundi durant cette période sur presque toute l'étendue du territoire, le directeur de l'école secondaire de Kibimba a brûlé vifs une centaine d'élèves. Dans la soirée du 21 octobre 1993, ce directeur a rassemblée près d'une centaine d'élèves tutsi internes triés dans l'école dont il avait la charge. Il les a fait enfermer dans une maisonnette, les aspergea d'essence et les fit périr par le feu. Il était environ 19h30. C'est l'holocauste de Kibimba.

 

Il est à la fois instructif et inquiétant de noter que dans de rares cas où les responsables ayant une fonction d'autorité ont fait preuve de retenue et refusé de tuer, il n'y a pas eu de violence à ces endroits précisément.

 

C'est le besoin de sécurité qui est à l'origine de cette soumission excessive à l'autorité. C'est le besoin de sécurité qui crée les faiseurs de pluie (qui n'ont pourtant aucun pouvoir sur la pluie) ainsi que certaines formes de religion. Trop souvent la religion n'a été rien d'autre qu'un système collectif de sécurisation psychologique.

 

Dans l'enseignement de Krishnamurti, la recherche obstinée de la sécurité engendre la crainte, une angoisse qui empoisonne la vie. Cette réflexion met le doigt sur une des raisons essentielles de l'échec dans la recherche du bonheur au Burundi. La peur se définit comme "un sentiment d'inquiétude, éprouvé en présence ou à la pensée du danger". Ce danger peut être imaginaire ou réel. La peur peut être consciente ou inconsciente.

 

Pour comprendre la peur dans laquelle vivait le Burundi traditionnel, Il faut se souvenir clairement de sa conception du bonheur et prendre conscience de l'importance pour lui de la santé, des vaches, des enfants etc. Or tout ce qui fait son bonheur est menacé. Le danger vient de partout et la peur permanente.

 

Pour conclure un livre assez riche sur le Rwanda et le Burundi, Bourgeois écrit: "se mouvant dans une atmosphère de crainte et de superstition, la vie des Banyarwanda et des Barundi nous apparaît poursuivant une lutte contre les esprits malfaisants, les fantômes et surtout contre l'envoûtement..." (Bourgeois, 1956 P. 358). L'histoire ancienne du Burundi nous apprend que la population redoutait la sécheresse, les mauvaises saisons, les épidémies de tous genres qui décimaient les hommes ou le bétail. Les ancêtres morts peuvent causer du tort aux vivants. Tel grand père décédé il y a longtemps se croit négligé et se venge en tuant brutalement son petit fils. On n'avait qu'à respecter sa volonté et deviner ses caprices.

 

C'est dans ce climat de peur qu'il faut en partie, comprendre la religion traditionnelle du Burundi. Rodegem pense que "la peur en effet est une des motivations principales de ses adeptes: amadouer les esprits, les apaiser, se concilier leurs faveurs afin d'assurer sa réussite" (Rodegem 1971). Après le culte des morts, ou les largesses de Kiranga, on est provisoirement en paix et tout est remis en cause quand un malheur frappe de nouveau.

 

Il faut cependant noter avec force que dans leur vie, les Burundais ont reconnu qu'Imana est déroutant, qu'il est libre. Ses vues ne sont pas toujours les nôtres. Les burundais sont parfois arrivés à faire simplement confiance à Dieu, sans savoir exactement ce qui va arriver, sans plus exiger des assurances et des sécurités. D'où les noms théophores significatifs comme Girukwishaka (Il (Imana) fait comme il l'entend, Ncahinyeretse (je passe par où il m'indique").

 

L'homme du Burundi ancien cherche à vivre le plus possible dans la paix et l'abondance. La peur surgissait rien qu'en pensant à l'éventualité d'une maladie ou d'une maigre récolte. La mort était combattue avec acharnement. Tout est mobilisé pour éloigner la mort.

 

La conscience de la mort et de ses ravages est très vive a Burundi. Les noms des personnes qui font une allusion directe à la mort nous le montrent; "ces noms, écrit le professeur Ntahombaye, ne décrivent pas seulement les caractéristiques de la mort, la proximité, l'omniprésence, sa gourmandise exceptionnelle, sa méchanceté déconcertante etc, mais traduisent également une obsession permanente" (Ntahombaye, P. 1978 P.22). Quelques exemples:

 

Rurihose elle (mort) est partout

rubahafi elle (la mort) habite tout près

ntirunena elle (la mort) ne dédaigne pas.

 

La mort est insatiable, elle ne connaît pas de pitié. Pendant les jours de deuil, la famille éprouvée ainsi que les voisins vivent dans une sorte de paralysie. Tout ce qui fait penser à la beauté doit être cachée. Les femmes cachent leurs colliers en ivoire, les bracelets en cuivre. A la mort du roi, les maris ne couchent plus avec leurs femmes et l'on sépare les vaches des taureaux. La famille en deuil ainsi que les voisins arrêtent le travail des champs, le labour. Il ne faut surtout rien planter.

 

La vie est menacée par la proximité de la mort. Les femmes enceintes devaient éviter de voir un mort ou de rencontrer un cortège funèbre. Avant l'enterrement, on frotte du beurre sur certaines parties du cadavre (comme le front) en disant: "sois-nous propice, ne nous maudis pas, adieu". On retrouve la peur de la mort, une supplication pour que rien de mal n'arrive après le décès.

 

C'est au moment du lever de deuil que l'on se purifie au maximum pour effacer toute trace de mort et permettre ainsi à la vie de reprendre. Tous les membres de la famille se rendent tôt à la vallée et l'on se lave.

 

Le troupeau de vaches lui aussi doit aller à la vallée et se débarrasser des germes de mort. On se blanchit de la terre blanche (couleur favorable). On sort toute la vaisselle et tout est lavé. On met de nouvelles étoffes et le feu nouveau, symbole de la vie est allumé. On ne prononcera plus jamais le nom du mort. Si un voisin porte le même nom, il doit changer de nom. gucuza, prononcer le nom d'un mort vient d'une intention maléfique. C'est appeler le malheur.

 

Tout est conçu pour chasser la mort, l'éloigner définitivement si possible. L'expression utilisée au Burundi, kwiyuhagira urupfu, veut dire littéralement se laver la mort. La mort c'est l'ennemi de la vie et du bonheur. Il n'y a pas de réconciliation possible entre la vie et la mort. Or les sages et les maîtres spirituels Jésus, Krishnamurti et d'autres disent et redisent que pour vivre il faut mourir, que la vie est une oscillation entre la vie et la mort. Si le grain de blé ne meurt, il ne peut porter de fruit. Cette culture du Burundi gagnerait peut-être à écouter d'autres voix/voies. Elle peut s'enrichir et s'approfondir dans ce métissage et dépasser cette peur de la mort.

 

Pour ce qui est des relations, au Burundi comme dans beaucoup de pays africains, l'individu ne se sent vivre que dans la grande famille. L'exclusion du groupe est presque l'équivalent de la peine de mort. Tout homme cherche à élargir le cercle de ses amis. Dans n'importe quelle difficulté, les amis et les voisins sont là, d'une manière active. C'est le côté positif. L'ennui c'est que très souvent, il y a un dominé et un dominant. Comme on l'a vu, le besoin d'un protecteur finit par être excessif. Que de semaines, de mois perdus à chercher des audiences sans grande importance auprès de chefs débordés de courtisans! Ces chefs traditionnels étaient d'ailleurs pour la plupart durs et d'une grande brutalité. Les anciens parlent souvent de Baganwa (chefs) qui s'emparaient injustement du bétail des pauvres gens sans grande famille.

 

Même la discrétion fort prisée dans mon pays comme je l'ai déjà mentionnée peut cacher, tous comptes faits, une méfiance considérable dans les relations. Rodegem en parle en exagérant peut-être un peu mais ses remarques sont éclairantes: "la réserve est d'usage, elle est un signe de bonne éducation. Un gentleman ne manifeste pas ses sentiments. Son comportement doit rester conventionnel, neutre, mesuré; toute spontanéité est bannie. On cache son opinion, on n'exprime ni approbation ni désapprobation. La dissimulation est une vertu qu'on inculque tôt aux enfants. L'art de déguiser astucieusement sa pensée, feindre avec une rouerie consommée de ne pas voir, de ne pas comprendre, de ne pas ressentir sont des signes de distinction." (Rodegem 1973 P18)

 

Rodegem est un père blanc qui a vécu au Burundi. Certains européens colons ou missionnaires ont souffert de ne pas arriver dès les premiers jours à avoir des réponses sur tout ce qu'ils demandaient. Mais un burundais attend souvent très longtemps avant de se donner sérieusement. On sent cette déception dans la citation précédente.

 

Dans leurs relations, les burundais distinguent la famille proche et les autres qui sont parfois appelés "étrangers". On peut faire confiance à son frère, à sa soeur et à quelques proches, mais pas facilement à celui qu'on appelle "l'enfant de l'autre". "Le dedans du fils d'autrui" (umwana w'uwundi) est une énigme, écrit Ntabona, on ne peut jamais prévoir comment il réagira même après nos bienfaits les plus désintéressés" (Ntabona 1973 P.19).

 

Une des raisons pour lesquelles les burundais tiennent à la discrétion, à y regarder de près, c'est que finalement ils pensent que peu de gens supportent le bonheur d'un autre. Si l'on est riche et si on a de nombreux enfants, il ne faut surtout pas s'en vanter ou en faire étalage. Ce serait attirer le malheur ou provoquer des jalousies. Pour sauvegarder son bonheur, il faut le dissimuler. Une autre limite dans les relations est la difficulté à pardonner. Quand il y a un crime, un assassinat, il y a comme un devoir de vengeance et c'est dans ce refus du pardon que Ntabona a reconnu une des causes des violences qui déchirent aujourd'hui le Burundi. La vengeance est conçue comme un devoir et le pardon comme une faiblesse. "Baignant dans une telle mentalité, écrit Ntabona, on mettra son point d'honneur à machiner sa vengeance, à tout calculer et à tout mettre en oeuvre afin qu'elle réussisse" (Ntabona 1973 P.34).

 

La quête du bonheur, de la vie pleine et heureuse est-elle toujours un échec dans le Burundi ancien? Je ne le crois pas. Même la mort perd son aspect odieux,, terrifiant et repoussant pour ceux qui ont su vivre, bien vivre et réussir leurs parcours. La mort peut même être acceptée dans la sérenité.Un auteur parle de la bonne mort en Afrique en ces termes: "c'est celle souhaitée par tous. On est vieux, gorgé d'années, on a scrupuleusement respecté la loi des ancêtres, on a su accumuler un certain nombre de biens qui seront d'ailleurs consommés en partie de façon ostentatoire le jour des funérailles; on a eu de nombreux enfants, signe de bénédiction divine ..." (Huleu B.). Mais au Burundi, sans la beauté du coeur, du mutima, il manque l'essentiel. "L'homme vaut ce que vaut son mutima" (Ngoyagoye). La qualité du coeur est plus importante que la richesse matérielle. Umutima mwiza uruta inka, le bon coeur vaut mieux que toutes les richesses (Ngoyagoye). Littéralement le bon coeur vaut plus qu'un troupeau de vaches.

 

Nous avons déjà vu que le sage traditionnel, le Mushingantahe, cet homme réellement accompli fait passer la vérité avant toute autre considération. Pour lui, la vérité est plus forte que la mort et c'est ce qui lui est rappelé dans les discours d'investiture: "tu te battras pour l'honneur du Burundi (...). Il y aura toujours dans ta bouche des paroles de vérité quand bien même il faudrait mourir pour elle. Ceux qui sont morts pour la vérité sont encore loués; on a de la considération pour leurs tombes. C'est leur sang qui est devenu la semence des braves qui habitent le Burundi" (Gahama). Un homme dont le coeur est mort, igipfamutima, c'est un homme raté, qui n'a rien compris de la vie. Dans la mentalité du Burundi, une telle personne meurt mal, apfa nabi. Sa déchéance culmine dans l'agonie et la mort. Le concept d'umutima du coeur, occupe une place centrale dans l'anthropologie culturelle du Burundi. L'intelligence qui caractérise l'homme dans sa pleine stature, le Mushingantahe n'est pas séparé du coeur. Le professeur Ntabona souligne l'équivalence sémantique entre "umutima" (coeur) et "ubwenge" (intelligence). Umutima ni bwo bwenge, ni bwo bwitonzi, ni bwo butungane. "Le coeur droit, c'est cela l'intelligence, la sagesse".

 

Conclusion

 

Concluons d'une manière agréable par un conte qui illustre dans un style vivant et juste ce qu'est une vie accomplie selon la culture burundaise. Autrefois, il y avait un homme du nom de Sebitwi, fils de Makeba. Il était pauvre et priait régulièrement Imana. Celui-ci l'exauça et lui donna une courge et lui interdit de l'entretenir ou de couper les mauvaises herbes. Un jour, Sebitwi, fils de Makeba, repu, négligea la recommandation. Il proposa à sa femme: "si nous coupons la mauvaise herbe, la courge donnerait de meilleurs fruits et en plus grande quantité. La femme répondit: "cette courge que personne n'a plantée, a été reçue en cadeau d'Imana à l'état où elle se trouve, avec l'ordre de ne pas l'entretenir. Il ne faudrait pas y toucher, autrement il s'en suivrait un grand malheur". Sebitwi, fils de Makeba n'écouta pas le conseil; il alla couper la mauvaise herbe. Au premier coup de serpette, il coupa la racine principale de la courge. Un instant après il vit la courge desséchée.

 

Dans ce morceau, Imana est bon. Il exauce la prière du pauvre sebitwi. L'avidité de sebitwi le perd. Imana est libre, il donne comme il veut... Peu après, la femme alla supplier Imana qui l'exauça et lui donna une grotte d'où jaillissait du lait, de la bière, des haricots. Imana lui défendit de toucher à la grotte. Cinq jours après, Sebitwi, fils de Makeba fit cette proposition à sa femme: "si avec un pointeau chauffé, nous élargissions le petit trou de la grotte d'où sort un lait si abondant, nous aurions plus de lait et nos visites deviendraient moins fréquentes". La femme protesta de nouveau. Repu, Sebitwi chauffa un pointeau pour élargir les trous. Il commença par le trou d'où jaillissait le lait, passa au trou d'où sortait la bière pour finir par le trou d'où il recueillait le haricot. Subitement, tous les trois se bouchèrent.

 

Imana, toujours bon exauce la prière de la femme de Sebitwi. C'est de nouveau l'abondance. Le malheur vient de Sebitwi une fois de plus. Il veut en faire à sa tête, il perd tout... Tourmenté par la faim, Sebitwi supplia Imana: "Dieu du Burundi, si tu me gratifiais de nouveaux dons, je ne mépriserais plus ce dont tu me combles." Sebitwi, sa femme et ses enfants étaient couchés; au réveil, ils se trouvèrent dans une très belle maison et entendirent des vaches et du petit bétail pousser des cris dans l'enclos. Les jambes de la femme étaient couvertes d'anneaux, les bras étaient parés de bracelets très jolis. Après avoir vu tous ces biens, ils se sentirent envahis d'une joie indicible. Les servantes, les serviteurs et les trayeurs étaient innombrables. Imana avait interdit à Sebitwi de ne pas poursuivre le gibier qui s'enfuirait vers la forêt de la tentation. Sebitwi résista longtemps. Mais il finit par entrer dans cette forêt, et là, il fit connaissance avec des jeunes filles d'une grande beauté. Il passa la journée entière à jouer, blaguer avec ces filles. Il participa même à leurs repas. Au milieu de la nuit Imana vint et emporta toutes les vaches, l'enclos se vida et ce fut de nouveau sa perte.

 

Toujours respectueux d'Imana, la femme avait dit à son mari: "Imana nous a donné beaucoup de biens, mais tu as voulu te rendre indépendant en n'écoutant pas ses ordres. Tu as été ingrat." Aller contre Imana, c'est préparer sa ruine. C'est ce qui est arrivé à Sebitwi: sa femme et ses enfants le quittent. Sebitwi, fils de Makeba tomba dans une pauvreté extrême. Personne ne le prit sous sa protection. Il mourut de faim. Sa femme, fidèle à Dieu, rencontre un homme riche qui l'épousa, elle devint reine.

 

Le conte de Sebitwi, fils de Makeba, illustre de manière pittoresque et vivante la vision de la vie heureuse dans la société traditionnelle du Burundi. Tout est là. Des champs, du lait, de la bière, une femme féconde avec de nombreux enfants, des trayeurs, des vaches bien sûr. Et c'est Imana qui donne tout cela. Imana est bon; il est créateur et maître de tout. L'enfant lui-même est une fibre précieuse tressée par Imana dans le sein de la femme pour traduire une expression fort imagée en Kirundi, la langue du Burundi. C'est en dernière analyse, Imana qui donne sens à la vie. Si cette dernière est prospère, accomplie, c'est grâce à Imana.

 

Certes, j'ai essentiellement parlé du Burundi traditionnel, de sa culture et de sa religion, mais je suis aussi persuadé que certains sujets comme la préoccupation liée à la santé, à la sécurité matérielle, à la fécondité, sans oublier les thèmes comme la complexité des relations humaines, la peur de la mort ou la question fondamentale du sens de la vie ont une portée universelle. C'est dans cet esprit que Marie Madeleine Davy affirmait dans une conférence: "Si l'homme existe, il est un" et qu'un sage contemporain déjà cité répétait inlassablement: "vous n'êtes pas un individu, vous êtes l'humanité." (Krishnamurti). S'apitoyer sur son sort en tant qu'individu ne conduit qu'à la tristesse de l'isolement. Etre sensible à la souffrance des peuples et de l'humanité dans sa totalité conduit à un sentiment d'unité et de compassion.

 

Pour comprendre le présent, il est toujours utile d'étudier la passé et reconnaître par exemple que l'esprit de vengeance ou de domination, la soumission aveugle à l'autorité peuvent éclairer certains mécanismes qui ont conduit à la violence extrême qui fait toujours des ravages dans l'Afrique des grands lacs, au Rwanda et au Burundi singulièrement.

 

Les peuples rwandais et burundais massacrés à la machette et déchiquetés par les grenades ou les gourdins ont d'abord été violés dans leur âme et leurs valeurs les plus fécondes. L'influence grandissante de la colonisation et de l'évangélisation a dégradé certaines institutions capitales qui nourrissaient la vie et l'unité du peuple burundais comme la très démocratique institution des Bashingantahe ou la fête annuelle grandiose de l'unité nationale, le muganuro ou fête des semailles. Pour prendre un exemple, le massacre des enfants du Burundi par des partis se nourrissant d'une idéologie que Jean-Pierre Chrétien a qualifié de "Nazisme tropical" est une négation monstrueuse de la culture qui a produit les berceuses, ces chants merveilleux et poétiques qui véhiculent tant d'amour pour la vie. Les mécanismes qui ont abouti à l'extermination des juifs sont les mêmes qui ont conduit au massacre de trois cent mille enfants rwandais durant le génocide des tutsi dans ce petit pays situé au coeur de l'Afrique. Nous savons en outre que Primo levi ne voyait les camps nazis ni comme un simple accident de l'histoire, ni comme un produit de la barbarie, mais au contraire un événement à la fois humain et moderne. "C'est arrivé et tout cela peut arriver de nouveau, c'est le noyau de ce que nous avons à dire" (A. Destexhe, 1994). La prophétie de Primo Levi vient de se réaliser à la lettre au Rwanda et au Burundi. Et quand on voit l'enthousiasme que suscitent les discours du Front National (un parti français tribaliste et franchement raciste) dans les milieux les plus divers, y compris les milieux qui se disent catholiques, il y a de quoi être inquiet pour l'avenir de l'humanité.

 

Bibiographie

 

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