Suite de poèmes sur l'étrangeté

Avant-propos (avril 2000)

Il y a des poèmes que l'on n'oublie pas. Ainsi, cette suite de textes qui ont été écrits lorsque j'étais âgé d'un peu plus de vingt-cinq ans et qui furent l'objet de mes premières publications poétiques.
Époque difficile où les "visiteurs du soir", les fantasmes de toute sorte, venaient régulièrement m'assièger pour me faire connaître la trame de l'inconscient, la profondeur de l'imaginaire.
Confrontation silencieuse avec tout ce qui risque de nous détruire, mais dont la force essentielle ne vient pas de l'extérieur, malgré l'importance de la tragédie quotidienne de la société dont nous sommes trop souvent les objets sans réaction.
Il faut du temps et beaucoup de recul pour apprendre à s'autoriser à être, devenir le propre auteur de son élan intérieur vers l'étrange silence de l'être humain.
Un jour, le voile se déchire.
La liberté apparaît, dans son poudroiement d'étoiles filantes.
 
 

Publiée dans LE PONT DE L’EPEE
Sommaire 44/45 (3e - 4e trimestres 1970), éditions Saint-Germain des Prés, pp. 20-27
réédition sous ce titre en version numérisée le 17 avril 2000
Site personnel de René Barbier
 

René Barbier
 

Né en 1939. Sociologue.
Articles in revue " L’Homme et la société ".
Golem (Millas-Martin, éd.).
         En aurai-je entendu sur Le Pont de l’Epée ! Et qu’on est des sectaires, et que Chambelland est un petit dictateur prisonnier de ses seules idées, et que Breton ne vas pas plus loin que " l’homme ordinaire ". A se demander si les gens qui en parlent ainsi lisent autre chose que les critiques, ah les concierges hypocrites ! Ah ! mauvaise foi ! Je feuillette les numéros parus depuis 1957, et j’y trouve : des " réalistes " certes (Pérol, Rousselot, Martin, Breton, Della Faille, André Laude, Venaille…), mais aussi des surréalistes (Desnos Thiébaut, Claude Dumont), des formalistes (- mais pas seulement - Prager, Steinmetz), des populistes (Guy Thomas), des humoristes (Vincensini, Valin, Jumenez…), des ruraux (Druelle…), des lyriques (Bachelin), des élégiaques (Kowalski), des versificateurs classiques (Cocteau, Fombeure…) des poètes de chansons (Gilson…) (toutes épithètes non rigoureuses, toutes étiquettes élastiques! ). Et l’on me parle de chapelle ! Que l’on compare donc avec les autres revues ! Soyons sérieux : la poésie souffle de partout, un " isme "ne fait pas la qualité (il y a de bons et de mauvais romantiques, symbolistes, surréalistes).
         Que celle de René Barbier procède d’un souci de connaissance de l’être n’a rien pour nous gêner, nous autres attachés au réel, tant s’en faut. Que le poète parte du monde extérieur ou de l’intérieur, qu’importe ! Ce qui compte est celui que propose le poème. L’entreprise de René Barbier aurait pu déboucher sur l’essai métaphysique, froid, ou la prière, gratuite (pour la non-croyant). Elle ne nous eût alors pas concernés. Mais ses mots vivent, nourris d’une source ésotérique. Alors ?

Guy Chambelland

Qu’est-ce qu’un élémental ?
Un mur peut-être ou bien
la rivière qui creuse sa niche
et qu’on soupçonne de sorcellerie
Le rocher en forme de coude immobile
qui tout à coup met la mer dans sa fronde
Tout ce qui gronde dans le noir
et qu’on ignore
Les chats sauvages du visage
Ce qui passe et nous entraîne pour nous dissoudre
dans le bleu du bruit la folie aux mille pattes
 

*
 
 
 

à Marc Pinelli

Je n’ai pas peur d’eux je n’ai pas peur
mais ils sont dans mes alentours
et je ne vois que l’infini
Pourtant ils me traversent en roue libre
et laissent sur mon corps leurs géométries
aux sept obliques
Quand ils dansent en moi
 on dit que j’ai une crise d’épilepsie
Je marche droit sur eux et je m’enferme
comme un mort dans ses paupières
Je me bats avec eux sans les détruire
Je me cogne à des murs plus hauts que ma mémoire
Je descends les ruelles de l’intérieur
et me retrouve dans une impasse
sous le poids de leurs désirs
J’ai froid je n’ai pas peur d’eux
 Je suis loin du monde qui me protège
Je suis immense Je n’ai pas peur d’eux
mais de moi Citadelle
 

*
 

" Il n’y a pas d’issue "
Alexandre Blok

Arbre d’hiver Broderie noire
lorsque le ciel est une fumée
 Une minuscule s’est-elle nichée
dans la furie bleue des vacuoles
A moins qu’ici la nuit
ne soit pas à coup sûr
l’habituel outrage du jour
 mais son reflet tout simple
Il faudrait découvrir ailleurs
le clair possible
Si nous pouvions passer
L’oiseau reprendrait ses couleurs et sa chair
L’arbre de nouveau deviendrait un petit cosmos
 Il y aurait une issue

*

Il faudra descendre encore vers le centre
Il fait si noir
Nous parions pour l’issue
Pendant des siècles ils s’en allèrent
Toujours plus bas dans le froid grandiose
Le noir pourrissait à vue d’œil
Un jour le plus sage d’entre eux se leva et cria
 Il n’y a pas d’issue
 Il fut lapidé les autre continuèrent à creuser
Mais il leur sembla que le chemin devenait plus rude
La course plus dangereuse
Alors ce fut le temps des idoles
 

*
 

Je demeure en l’espace
dont il faut taire le nom
près de Nyarlathotep
des maigres bêtes de la nuit
et ma porte est ouverte
aux grands oiseaux fuyards
fourrés de clair-obscur
Inutile d’approcher
une ombre fait la roue
Les broussailles sont en feu
comme les châteaux-forts
Des escaliers remontent
vers l’origine douce
et vers le point final
Les colonnes si hautes
sont taillées en diamant
Des hommes reviennent de l’épaisseur
une pierre dans la main
et les yeux aux remparts sous les êtres torrides
La mémoire tire à la courte-paille
qui de mes intimes revêtira la bure
deviendra cercles rapides et Saveur
Précédé de cent chevaux ordinaires
un dieu passe
Stupeur !
il a l’air de mourir
emporté par le vent du large
 

*
 

Dans le plancher un peu lâche de ma chambre,
près de la fenêtre qui suintait,
j’avais remarqué les minuscules.
Il y a une semaine, quelque chose me parcourait la main.
Une de ces formes violentes m’attaquait.
A peine avais-je tenté de la prendre entre mes ongles
qu’elle avait déjà rejoint sa pourriture.
Obsédé par sa présence à deux pas,
je décidai d’aller voir.
Se glisser entre les rainures vermoulues est facile pour une ombre.
Arrivé dans la tendreté du bois, je m’attendais à l’embuscade.
Rien ne se produisit.
Tout avait disparu.
J’étais inquiet.
C’est alors que je vis apparaître d’autres hommes
comme moi, des milliards,
qui m’apprirent la victoire des minuscules, là-haut.
 

*
 

Le Visqueux avait pris le tournant trop vite,
sur l’horizon il m’attendait à coup sûr.
Je creusai avec mes ongles pour l’éviter.
Je m’enfonçai toujours plus profondément dans la graisse du sol.
Après le gel et ses secousses vint une chaleur épouvantable,
mais je tins bon et j’avançai (je m’échappai plutôt).
Le Visqueux était loin maintenant,
derrière le bracelet des incendies traversés
et la petite foules du froid qui avait failli m’emporter dans son asile merveilleux.
Malgré les ombres fortes qui m’entouraient et la sauvagerie de leurs chiens liquides,
j’ignorais la peur, j’étais bien.
C’est alors qu’au plus obscur devant moi, déchirant le ballon rouge du sommeil, poulpe ou dieu peut-être, le Visqueux m’enveloppa dans son ventre.
 

*
 

Elle descendit de très haut, la Forme.
D’un pays tourmenté bien au-delà du noir.
Il nous fallut longtemps pour nous percevoir de joues creuses bientôt vides ;
de nos membres géants et frêles, peu à peu invisibles.
Elle assiègea notre cerveau.
Le multiplia en surface, en profondeur.
Le dédoubla comme la corolle d’une amanite printanière.
Puis de l’outremer au noir
et du noir au plus pur,

nous suivîmes la Forme sur l’hyperbole,
vers son pays : notre pays !
 
 
 
 
 


 

Golem

Illustration de Jean Cuillerat
Préface de Serge Wellens
Collection " iô "
José Millas-Martin Editeur
1970










L’édition originale de " Golem " comporte 90 exemplaires
A savoir :
30 exemplaires numérotés de 1 à 30
truffés d’une illustration originale signée par l’Artiste
et d’un Poème autographe de l’Auteur.
Tous ces exemplaires présentés sous couverture reliée pleine toile
sont imprimés sur papier Vergé Spécial.
60 exemplaires numérotés de 31 à 90.
En outre il a été tiré des exemplaires marqués H.C.
réservés aux Collaborateurs du présent volume.
La réédition numérisée de GOLEM date du 17 avril 2000
Publée sur le site personnel de René Barbier
 
 
 

         De tout temps les poètes ont choisi d’habiter des lieux hostiles, de bâtir sur les sables mouvants des demeures qui ne sont que le champ clos où le mythe les assaille. Prédestination ? Jusqu’à preuve du contraire je préfère penser qu’il s’agit bien d’un choix délibéré et qu’on peut être poète par goût du risque et de l’inconfort.

         C’est en tout cas l’impression que donne René BARBIER. Nul moins que lui ne se veut dérouté par quelque ange du bizarre ; élu par la fatalité qui sert si souvent d’alibi à nos délectations moroses. Disons, pour aller au plus simple, que pour avoir grandi en milieu ouvrier, il a choisi de n’en pas démériter : il enseigne aujourd’hui les sciences sociales du travail.

         Sa vocation de poète est une vocation d’homme responsable appartenant sans défaillance à son époque qui est celle du cancer et des conflits sociaux, des cosmonautes et de l’énergie nucléaire. Entre science et poésie pas de cloisonnement et de toute façon l’une et l’autre nous enseignent que deux et deux font rarement quatre.

         J’écris cela pour éviter une déconvenue aux amateurs de littérature fantastique que le titre de ce recueil aurait pu séduire pour des raisons qui ne sont assurément pas celles de l’auteur. Nous sommes ici très loin du roman ? d’ailleurs admirable ? de Gustave Meyrink. De " Golem " René Barbier n’a retenu que la signification monstrueuse. Sans doute a-t-il été attiré par la sonorité vénéneuse du mot ; l’esprit scientifique, après tout, n’exclue pas la sensualité…

         Que l’on ne cherche donc pas ici les accessoires pittoresques des premiers films de Lang ou de Murneau. Les éclairages amortis, les images floues. Sous la lumière la plus crue, au sein de l’univers le plus acéré, la geste de Golem a d’autres pouvoirs contraignants. C’est avant tout affaire de dimension. Car il s’agit bien d’une geste, à l’échelle de l’histoire de l’homme, qui commence avec elle et avec elle s’achèvera :

Golem la Bête rouge
Naquit avec l’humanité
Depuis nul ne l’a vu
Mais son odeur inquiète

         C’est encore affaire de langage. Il est évident que le caractère positif de Barbier engage sa manière de dire dans des voies qui ne sont pas les plus courantes en poésie. Si certaines influences demeurent décelables ? qui ne se flatterait d’en recevoir d’excellentes ? jamais elles n’altèrent sa démarche ni ne falsifient sa pensée, Esthétiquement cela se traduit pas un langage abrupt, austère, concret.

         Craignant les séductions de l’image pour l’image, rompant avec les apparats désormais conventionnels qui compromettent tant de poètes de sa génération, il va dans faillir à l’incorruptible. L’ascèse ne réduit pas le mystère, du moins vient-elle à bout des chemins qui l’éloignent.

         Ainsi approchons-nous Golem. Golem, c’est le mal et la mort, la faute et l’échec individuels ou collectifs, la chair qui défait l’innocence du rêve. Seigneur tout puissant nourri de nos peines, caricature pitoyable blessée par nos joies, Golem est de tous nos instants, en nous, autour de nous, opaque et invisible. Il revient au poète de capter ce mouvement qui va de l’extérieur à l’intérieur (du narratif à l’abstraction) et aussi bien du microcosme au macrocosme ; de dévisager cette réalité qui a l’apparence de l’irréel, d’avancer, sûr de son instinct où l’ombre est la plus épaisse, où le psychanalyste lui-même, ne se risque pas sans cartes (imprécises) ni (faillible) boussole.

         Là sont les lieux cruels où René Barbier a choisi de s’établir. Terre de Golem-aspic, terre de Golem-Hiroshima, notre planète où l’aube ne dissout pas les monstres.

Serge WELLENS
 
 

*
 

à mon père et à ma mère
 

- Ne pouvez-vous voir l’humain dans l’inhumain ?
- Je préfère reconnaître l’inhumain dans l’humain.
Ray Bradbury

- Dans la mentalité archaïque, le symbole se confond
avec ce qu’il symbolise. La puissance invisible est
représentée par l’être visible qui le matérialise.
Jean Cazeneuve

*
1

Golem la Bête rouge
Naquit avec l’humanité

Depuis nul ne l’a vu
Mais son odeur inquiète

*
2

Du temps où les fossiles
Troublaient notre entourage

Il sauta sans un cri
Sur une chose humaine

Qui ne l’éprouva pas
Captive de son obliquité

*
3

L’artiste en sa caverne
Débusqua la Présence

Il enfouit sa vision
Dans un mur granité

Et commença
L’âge du bronze

Et sombra son enfance
 Sa renardière

*
4

Un jour Golem rencontra Dieu
Dans le feu trouble d’un miroir

Celui-ci se brisa
On cherche le coupable

Car jamais plus on ne saura
Qui est Golem et
Qui est Dieu

*
5

A l’image d’un dieu
Golem séduit la nonne aux seins fragiles

Dans la forêt
 Qui l’entraîna

Aujourd’hui la chapelle
Caille le miracle

La foi l’amour sauvage

*
6

Golem vint visiter
Un Noir à l’agonie

La police était là
avec acharnement

Voyez son œil vire à l’émeraude
Dit-on

*
7

Golem avait bien dit
Qu’ils naissaient comme des rats
Qu’il fallait les brûler

(Et l’Idole engendrait
Des flammes si rapides
Qu’on ne les voyait plus)

En demander la cause
Fut une trop lourde tâche
Et l’oraison guidait
Si bien notre démarche

*
8

Golem soumit l’enfant
A la faim irradiante

Et l’enfant devint blé
Que le vent chevauchait

Jamais je n’ai pu voir
L’ouragan sans trembler

*
9

C’est Golem qui m’apprit
A vivre dans la pierre

Et depuis je suis triste
Et depuis je suis seul

Car je n’en puis sortir
Qu’en poussière

*
10

Golem m’inondait de son sourire
Avais-je tant changé

Mais qui donc lui parla
De très anciens domaines
Tirés de mon visage

*
11

Venu d’ailleurs D’ici
Golem se présentait
Cancer ou nébuleuse

L’ignorait-il vraiment
Ce prophète qui chantait
D’autres pays

*
12

Golem lança des villes
Transparentes et chaudes

Où nous nous retrouvions
Prisonniers de nous-mêmes

Notre mémoire fidèle
Nous parlait d’un galet

Nous écoutions longtemps
L’écho de sa blancheur

*
13

L’homme s’éprit d’un vaste ordinateur
Posé dans le désert d’une usine blanche

Les roses qu’il y cueillait
D’autres couleurs clignotantes

Ami qui lui donnait l’équation de la parole
Il y croyait à l’infini

Le jour où Golem
Proposa l’expérience
L’incalculable nombre Pi
Que la Machine vomit encore

L’homme eut peur de son ombre

*
14

J’ai peur aujourd’hui
De vivre dans parure

Golem vient de rôder
Non loin de ma demeure

Terrifiant ce passage
Cette étoile filante

*
15

L’homme dit au désert
Je viendrai sur la vague
Avec mes pâturages
Et je ferai du sable
Une auberge nouvelle

Et parlait le problème
Et Golem s’approcha

*
16

S’assurer que Golem
Ait pris part au sommeil

Puis sur un lac effacé
Ainsi qu’ardoise fine

Inscrire un cygne
Voyelle blanche

*
17

Golem s’amusait au jeu des miroirs
Un mot pour chaque facette
Sur la boule de lumière

Moi j’étais loin de ses images
Qui dérivaient prairies insignifiantes
Car des mains m’agrippaient
De grosses mains humaines
Qui ressemblaient à des visages
Brûlés vifs

*
18

Né d’un torrent crispé
Et d’une aube incertaine

Avec pour seule richesse
Les arbres de ses mains

Pouvait-il s’habituer
A l’imagerie du songe

Car Golem était là
Tapi dans le silence

*
19

Ils inventèrent le feu léger
En frottant deux alouettes
Jusqu’au sang de leurs ailes
Et Golem laissa faire

Quand le feu prit racine
Il eut d’autres alliés

*
20

Je devinais des ruches
Au fond de l’océan
Scellées par des poissons
Plus clairs que des abeilles

Et les choses du noir
Que je sentais tout près
M’envahissaient souvent

J’avais envie de vivre
J’étais curieux de voir

Mais Golem était là
Tapi dans le silence

*
21

J’appris à vivre au jour
En famille et sans maître
Ma femme fascinée
 Touchait mon insouciance

J’avançais vers le pire
Avec des yeux très simples
En lui glissant des rêves
Qu’on ne dit à personne

Je n’avais pas besoin
D’oiseau pour la séduire
Un seul mot suffisait
Ou le nuage d’un geste

Elle restait immobile
A contempler l’espace

Nous donnions à l’amour
Sa haute effervescence
Un peu comme des chercheurs
Embrouillent leurs chimies

Mais Golem était là
Tapi dans le silence

*
22

J’aurais tant voulu dire
A mon Emerveillée
J’aime tes yeux d’exil
Couleurs de robes fraîches
Et tes cils retombés
Comme une parenthèse
Tes lèvres double forge
Et ton rire mordu
A l’orée de ta voix
Ton visage annoncé
Comme une ère nouvelle
J’aurais tant voulu dire
Ces choses qu’elle aimait

Or Golem était là
Tapi dans le silence

*
23

Glisser la main devant ses yeux
Pour ne plus subir son visage
L’eût sauvé

Chargée de saisons fraîches
De sang futur
Sa griffe pesait si lourd
Pour son courage
 
 
 

*
24

Golem se pencha pour mirer
Dans la blancheur des villes

Tant de villes réduites
A une poignée de poivre

*
25

Golem mit tout son art
Pour vaincre un rire de femme

A l’aube il réussit

Et la femme retrouvée
Le corps mangé
Le cœur aussi

*
26

Friable au monde
J’avais bien des défauts
Même celui de mourir
Mais jamais je n’enviais
La pauvre éternité de sa solitude

C’est qu’une force
Me poussait vers les autres
Me portait aux frontières
Me réclamait

Qui croit au lierre
Risque l’orage

*
27

Dans le rêve de Golem
Le ciel était liqueur
Et la terre un œil vide

Car Golem voyait loin
Mais parfois confondait

*
28

L’hirondelle invita
Golem en son royaume

La vitesse de son vol
Ne nous étonnera plus

*
29

Golem ravit le feu
Au bois pur de l’orage
Et les foules délièrent
Le lest de leur sommeil

On imaginait mal
Cette haine accroupie
Dans les lieux les plus sûrs
Ou cette indifférence

On n’aurait jamais cru
Que l’espoir resterait
Chatte sauvage
Pays sauvé

*
30

Pendant la guerre des Sept Ages
Golem vécut en agent double
Dès qu’on apprit sa trahison
Il déroula ses pélerinages

La paix conclue un peu plus tard
On fit jaillir un monument
Immense et crénelé
Le Monument du souvenir

On y chantait les jours de gloire
Ce que les enfants ignoraient
Pour l’occasion Golem s’installait
Comme au théâtre

*
31

Golem sut pénétrer
Le noyau du feuillage

Et tout fut dit en un instant

Le silence incroyable
Les chairs parcourues

On délirait sur les chemins
Les yeux à la dérobée

Et les oiseaux qui étouffaient
Sous la laine épaisse des radiations
Faisaient frémir

*
32

Par l’arrivée des chiens
Coccinelles sur la Bête
La chasse fut signée

L’histoire fit-elle jurisprudence

Qui donc s’en souviendrait
Si ce n’est Golem enveloppé
Comme un grand procureur

*