Revue Internationale de Psychosociologie n°9 avril 1998

Le groupe entre repli et création

Florence GIUST-DESPRAIRIES*

 

Je traiterai dans cet article des processus de liaison et de déliaison des groupes institués en portant l'éclairage sur la dimension imaginaire et j'examinerai certaines conditions d'accompagnement des groupes en crise facilitant une reprise du lien.

Pour analyser les processus en jeu dans les situations de crise, il importe de revenir sur la formation du lien social.

Rappelons, pour commencer, que tout système social s'érige sur un ensemble de contradictions. Les organisations produisent des désaccords, des conflits, des oppositions dans leur fonctionnement interne et sont confrontées à un monde extérieur complexe, hétérogène, aléatoire et difficilement maîtrisable.

Si les organisations sociales existent à travers leurs contradictions et que leur inscription dans l'histoire les situe essentiellement dans le mouvement et la discontinuité, il reste que le lien social se constitue à la fois dans la négation du caractère inéluctable du désordre et de la division au coeur des constructions collectives et dans la production d'illusions, illusion partagée et entretenue par les groupes qu'ils pourraient lier ce qui demeure réfractaire à toute liaison (R. Kaës, 1989).

C'est pourquoi, en inscrivant leur construction dans le refus et l'illusion, les groupes se situent d'emblée dans la catégorie de l'imaginaire. La nature du lien social dépend, en partie, des systèmes de représentations élaborés par chacun des groupes dans sa recherche d'unité.

Ainsi les groupes tiennent-ils leur cohérence et leur identité d'un ensemble de représentations et d'une manière singulière de se représenter eux-mêmes et leur environnement.

Mes recherches sur les groupes restreints institués m'ont amenée à voir à l'origine du lien micro-social, la construction d'un système dynamique de représentations ou imaginaire collectif qui conjugue les nécessités affectives des individus aux nécessités fonctionnelles des organisations (F. Giust-Desprairies, 1988, 1989).

Articulé sur le désir inconscient, ce système imaginaire se présente comme une construction à plusieurs qui préside à l'investissement des objets sociaux à partir de la mobilisation des composantes pulsionnelles.

Il joue un rôle d'organisateur des perceptions et des affects, constitue un principe d'ordonnancement pour le groupe, et instaure un consensus latent sur la manière d'aborder les situations. De ce fait, il assure des fonctions défensives contre toute menace interne et externe en essayant de réduire les désaccords, les conflits, les contradictions.

Les représentations collectives qui assurent une suffisante unité sous-tendent les projets, les objectifs, les volontés d'agir, les conduites professionnelles.

En tant qu'il est discriminant, le système de représentations est ainsi une disposition qui va permettre l'action : il est ce à partir de quoi le groupe détermine ses conduites, oriente sa praxis. Il détermine des représentations secondaires, permet aux membres de s'y reconnaître.

 

 

Le groupe à l'épreuve de la réalité

 

Si les contraintes externes et leur complexité se présentent comme nécessité d'affrontement, les groupes entretiennent avec ces contraintes un rapport qui conditionne leur capacité à se transformer, à augmenter la variété de leurs réponses, à se différencier, et qui vise à intégrer à l'intérieur du système imaginaire les perturbations occasionnées par la réalité extérieure. Cette réalité est, pourrait-on dire, pressentie avant d'être examinée.

La construction imaginaire se présente alors comme un processus dynamique et économique qui tient à une mobilisation d'investissements particuliers que certains contextes, certaines circonstances vont favoriser.

Le traitement de la conflictualité, les compromis défensifs effectués amènent les individus dans le groupe à nouer avec la réalité un rapport qui n'est ni une réponse passive induite par cette réalité extérieure au groupe, ni une simple projection de fantasmes sur une réalité neutre.

Il convient d'insister sur le fait que ce rapport est un processus actif de construction d'un monde qui implique le groupe lui-même, les autres, des objets et leurs attributs, des relations entre ces objets et leurs attributs.

Ainsi n'y a-t-il pas saisie d'une réalité extérieure en tant que telle, mais production interne dans des conditions contraignantes qui sont au moins de deux ordres :

1. La subjectivité des membres du groupe (désirs, fantasmes, expériences, souvenirs...)

2. La réalité hors groupe dont font partie les représentations sociales des organisations, de la société.

Le processus actif coïncide donc avec les mouvements subjectifs du groupe en tant qu'ils sont spécifiquement sollicités par un contexte externe.

Enfin, l'imaginaire collectif est un système d'interprétations destiné à produire du sens. Sens que le groupe donne à la réalité pour en même temps se signifier lui-même, dans la mesure où la perception de la réalité est simultanément une perception d'existence. Il garantit aussi une certaine stabilité de l'objet collectif d'investissement groupal, et, ce faisant, il acquiert un statut d'objectivité. L'institutionnalisation de l'illusion partagée permet de substituer à "l'hostilité du réel" le sentiment d'une certaine maîtrise. Il est un référent intime nécessaire au point de se confondre avec la réalité elle-même.

 

Le déclencheur de la crise : un retour brutal de contenus déniés

 

Concernant les situations de crise, nous avons mis en évidence dans nos travaux (J. Barus-Michel, F. Giust-Desprairies, L. Ridel, 1996), qu'il existe toujours un ou des éléments déclencheurs qui viennent de façon brutale, faire éclater l'unité signifiante. Le déclencheur se présente comme le messager de forces qui heurtent l'équilibre antérieur trouvé entre dynamique interne et réalité extérieure. Ces forces existaient précédemment, mais le déclencheur leur permet d'exercer une pression particulière et, ce faisant, de déstabiliser l'ensemble du système. Il s'annonce comme représentant d'un extérieur menaçant les fonctionnements de l'organisation et, au-delà d'eux, la construction imaginaire collective.

Cependant, la nécessité d'un renouvellement des représentations imposée par certains changements n'est pas suffisante pour déclencher la crise.

Il y a crise, dans cette perspective, lorsque les transformations sociales font entrer de nouvelles significations qui viennent faire effraction dans les constructions antérieures collectives; lorsqu'elles introduisent en particulier, et de façon brutale, des contenus déniés, contenus qui devaient précisément se trouver exclus du champ représentatif dans la constitution de l'unité et qui font brutalement retour, opérant un travail de déliaison.

La crise révèle alors le caractère imaginaire de l'unité qui tenait à la nécessité de laisser dans l'ombre des éléments de réalité et leurs significations dont la prise en compte se révèle menaçante pour la construction groupale.

Ces bouleversements remettent en question la qualité des systèmes défensifs érigés par les groupes pour préserver une certaine cohérence et une suffisante cohésion (F. Giust-Desprairies, 1991, 1996).

La crise révèle en particulier que l'unité se fondait sur un pacte dénégatif (R. Kaës, 1989) dont les fonctions structurantes et dynamiques éclatent et dont la fonction défensive devient inopérante. Les éléments déclencheurs font ainsi ressurgir la violence qui était refoulée dans la construction imaginaire du groupe. En attaquant les fonctions organisatrices et défensives, ce sont les contenants, les liens et l'espace potentiel de créativité qui sont touchés.

Ainsi la crise met-elle en évidence que la construction du groupe tient avant tout à la qualité de l'investissement partagé d'un objet commun en vertu de laquelle les perceptions, les représentations ne peuvent être autrement ou autre chose que ce qu'elles signifient.

Le système de représentations sur lequel repose la construction collective exclut les représentations qui viendraient les contredire, celles qui, extérieures à son champ sont l'envers du système constructif, son négatif. Cet irreprésenté, irreprésentable est en quelque sorte immobilisé, dissimulé, d'autant plus actif dans le processus de déliaison qu'il est méconnu. Il participe du mythe unificateur et trouve, le plus souvent, à se maintenir comme contenu refoulé par des réussites au niveau de l'action collective avant d'être brutalement découvert et mis à l'épreuve de la crise.

 

Des significations imaginaires sociales menaçantes pour les groupes institués

On peut se demander quelles sont les significations imaginaires sociales qui aujourd'hui ont cette capacité d'attaquer les fonctions organisatrices et défensives des groupes en réintroduisant des contenus déniés.

On s'accorde ordinairement sur la perte des étayages, la dissolution des réfèrences universelles qui ont perdu leur sens, leur valeur de repères avec l'effondrement des grandes idéologies et des religions réparatrices. Sur ce fond relativiste, pourrait-on dire, l'économique se présente comme un universel. Il est pris comme une donnée anhistorique. Rien n'est considéré aujourd'hui comme définitif, les valeurs, les croyances s'équivalent sauf l'économique qui, lui, légifère pour l'éternité et le monde entier.

Une première signification imaginaire a donc pour contenu : l'économie de marché comme institution universelle.

Une seconde signification sociale est celle de l'efficacité comme valeur en soi, le vrai confondu avec l'efficace, avec pour corollaire l'instrument comme finalité et comme fondant une rationalité réduite à des relations causales et au calcul. Est vrai ce qui marche (rationalité instrumentale) et que cela marche est une fin.

Une troisième signification sociale : les choses font loi en soi. Les logiques ne tiennent pas aux dynamiques des groupes sociaux, à leurs courants, aux contextes historiques. C'est le monde lui-même qui marche ainsi, abstraitement, dans un invisible des intérêts, dans une globalité objectivée.

Une quatrième signification sociale : la rupture comme facteur unique de changement et sa valorisation. Pour qu'il y ait développement et pour augmenter la performance, il faut casser les choses, rendre les situations précaires, instaurer la menace.

Ces significations imaginaires sociales, nous le constatons, produisent de la sidération imaginaire c'est à dire une sorte de paralysie qui ne permet plus à l'imaginaire ainsi réifié d'exercer ses fonctions de représentations récapitulatives, projectives, créatrices.

- L'économique comme universel fait d'un des registres de la réalité sociale un invariant. Cette réalité indiscutable (les faits sont là...) a pour conséquence de poser un point aveugle compromettant les échanges, l'exploration et la compréhension des différents registres constitutifs de la réalité sociale dans leurs logiques propres et dans leurs connexions.

En effet, les représentations autour desquelles se développeraient d'autres imaginaires et se tisseraient d'autres significations ne peuvent être écoutées, ni reçues, ni même formées dans un contexte qui pose donc d'emblée des invariants qui scellent la question du sens. Ce processus empêche dans les groupes que du sens se prenne et que du projet se développe.

- L'efficacité comme valeur introduit un rapport au temps dans une urgence qui annule et attaque le travail de la pensée et de l'élaboration, conduit à l'exclusive des logiques opératoires.

- La rationalité explicative causale n'autorise que le recours à du déjà donné, déterminant externe qui échappe à tout travail de sens. Par exemple, lorsque le groupe pose un rapport de causalité entre son malaise éprouvé et les caractérisques de la société, il tend à condenser la complexité de la situation en une explication formaliste dans le registre d'une immédiateté abrupte. L'imaginaire est alors transformé en fatalité, voire en destin tragique. Ce fatum prend, pourrait-on dire en masse, envahissant l'espace mental et empêchant l'émergence de nouvelles combinatoires.

Si le monde a ses lois, la crise est pensée en extériorité mais aussi de façon globale. Les situations sont décontextualisées et les groupes recherchent du sens en soi, renonçant à élaborer des significations à partir de leurs propres expériences référées aux contextes, aux groupes sociaux ou aux personnes concernées.

Cette globalisation débouche sur la représentation d'un univers surdimensionné qu'il s'agit de simplifier pour tenter de retrouver un monde à sa mesure. Elle amène à entrer, par mesure défensive, dans des processus de schématisation impropres au dégagement du sens, entraîne à des conduites de stéréotypie et de stigmatisation qui arrêtent là encore la circulation imaginaire.

La globalisation comme l'objectivation de la crise sont des processus eux-mêmes facteurs de crise. Ils excluent une représentation positive de la responsabilité et de l'engagement de soi dans un problème rencontré. Ils figent dans un immédiat dont on ne peut se déprendre. Ils conduisent à des imaginaires de conformité.

- Enfin, poser la rupture comme condition du changement attaque les processus de continuité et d'unification qui participent à donner le sentiment d'identité et favorise le sentiment catastrophique. Tout projet est alors impossible ou perçu comme irréalisable.

 

Les systèmes de représentations et de significations sociales sur lesquels s'arc- boutent des imaginaires collectifs, des imaginaires de groupes institués, ont pour fonction de solliciter les investissements en offrant du sens qui rassemble les éléments épars et contradictoires.

Or nous avons vu que certaines des significations dominantes réfléchies à l'intérieur des groupes produisaient, au contraire, des effets de sidération empêchant que du sens se prenne et que du projet se développe. Ces significations imaginaires sociales qui ont valeur de signifiant viennent aussi, par leur brutalité et leur imposition, révéler des contenus de même nature, contenus déniés, avons-nous dit, à l'origine du lien et condition de son maintien.

C'est ainsi que pour certains groupes, les logiques contraignantes externes du tout économique, comme instance souveraine, viennent révéler et mettre en crise un imaginaire collectif fondé sur l'absolu d'un idéal s'inscrivant dans des pratiques discursives universalisantes issues d'une impossible représentation de l'autolimitation et de la relativité ayant pour conséquence le déni de la différenciation.

Sollicités à inscrire leur action et leurs relations tournées vers l'extérieur dans l'exclusive de la logique instrumentale, certains groupes éprouvent une pression d'autant plus forte que l'unité sociale qu'ils pensaient fondée sur l'autonomie et l'égalité se révèle régie par cette même logique instrumentale qui leur permet, en particulier, de se soustraire à la question des finalités menaçantes pour ces groupes dans leur nécessité de faire pour faire.

La représentation d'un monde global, objectivé, qui marche abstraitement semble sans lien avec celle d'un groupe attaché à l'exercice du pouvoir partagé et de la responsabilité collective. Nous avons mis en lumière ailleurs comment pour des groupes en crise, la référence autogestionnaire pouvait prendre comme signification imaginaire, révélée dans le processus de rupture, l'instauration d'un monde régi par un être supérieur, main invisible, ayant tout pouvoir sur les membres du groupe, eux-mêmes à parité face à cette instance abstraite, toute puissante, refoulée.

La valorisation sociale de la rupture et la violence qu'elle exerce sur les groupes dans ses modalités concrètes vient effracter les constructions collectives à dominante fusionnelle qui reposent sur l'éviction du conflit dans une unité adhésive, excluant du champ représentatif une représentation possible, positive, du processus de rupture. Ce qui faisait tenir ensemble c'est précisément une représentation de l'identité commune réduite à son pôle unificateur. Dans cette problématique, la violence venue de l'extérieur est ressentie d'autant plus vivement qu'elle touche des contenus non élaborés.

Les groupes se trouvent ainsi atteints dans leurs représentations d'eux-mêmes, de leur monde propre et de leur environnement structuré par ces représentations. La crise concerne le sens vécu et tout particulièrement l'image de soi et du groupe comme autonomes, engagés dans une dynamique démocratique.

Retrouver une liaison significative

Le groupe, rappelons-le, est étayé à la fois sur le social et le psychique. Si l'écart se fait trop grand entre les investissements individuels et partagés et les propositions de la société qui perd ses qualités d'étayage ou si ces propositions exercent une pression telle qu'elles dénouent le consensus et font éclater l'unité, les groupes et les individus sont amenés à en appeler à leurs ressources propres.

S'ils veulent retrouver la possibilité d'une liaison significative pour eux entre l'intérieur et l'extérieur, les groupes doivent travailler sur l'épreuve vécue, c'est à dire réexaminer en interne ce qui se passe pour eux, dans une attention portée à la négociation qui montre le lien qui se noue entre l'événement dans ses caractéristiques externes et le groupe dans sa structure.

Le groupe doit comprendre les processus d'imposition, de reprise, de transformation qui s'opérent pour lui dans sa saisie des systèmes de représentations et des significations sociales.

Or, ce travail est un travail d'élaboration d'une très grande exigence. Il demande à ce que du temps soit pris, temps de la parole trouvée, partagée, pour comprendre, traverser ce qui s'éprouve, accepter des renoncements. Ce n'est pas, en effet, parce que de nouvelles réalités dans leurs significations spécifiques affectent le groupe qu'il en fait véritablement l'épreuve. Il peut dans une perception consciente, enregistrer cette réalité alors que, heurté dans son équilibre il est davantage porter à expulser ce qui l'affecte qu'à intégrer et à élaborer les contradictions vécues.

Ainsi voyons-nous des groupes professionnels faire l'analyse des contextes qui changent, se donner les moyens de traiter des perturbations qu'ils vivent et oeuvrer à l'intégration des changements; mais, l'examen attentif des mesures prises, des pratiques discursives comme des conduites adoptées montrent qu'elles répondent souvent à une autre finalité méconnue par les acteurs sociaux eux-mêmes : la défense renforcée de l'ordre antérieur.

La rupture tient à ce que l'analyse faite par les groupes ne peut véritablement s'intégrer à leurs manières de faire qui sont avant tout au service de la défense du système interne menacé.

La crise, nous l'avons dit, est l'atteinte de l'unité imaginaire significative qui permettait les échanges et les pratiques, y compris selon des modalités conflictuelles. Dans l'attaque vécue de cette unité significative, ce sont les objets d'investissement communs qui polarisaient l'énergie, qui disparaissent, laissant place à une irruption incontrôlable des antagonismes; les caractères les plus visibles de la crise étant la fragmentation, le clivage, le cloisonnement et le phénomène de condensation des représentations et des contradictions (op. cit. 1996).

Ce dernier phénomène focalise particulièrement la haine et la violence qui s'expriment par la désignation des fautifs, hommes ou évènements, de façon causale et univoque. Scénarios plaqués dont on ne peut démordre.

Toutefois, dans le même temps, la souffrance vécue amène les groupes en crise, si ce n'est à faire une demande, du moins à lancer un appel qui ouvre sur un indécidable entre repli et création.

L'enjeu est important, car c'est à l'endroit même de ses replis que se trouvent, chez le sujet ou le groupe, les promesses de ses dégagements dans une oscillation qui tient en partie à la dualité pulsionnelle mais aussi aux caractéristiques du contexte qui vont infléchir le mouvement, dans un sens ou dans un autre, entre accepter la complexité de façon moins persécutive ou augmenter les peurs.

L'intervention psychosociologique en situation de crise

Si les effets mutatifs de la société attaquent les contenants des groupes en réintroduisant la négativité jusque-là suffisamment refoulée, la crise vécue par ces derniers révèle leur structure en partie méconnue, et met au jour la qualité des systèmes défensifs sur lesquels s'appuyaient les groupes pour préserver leur unité. Elle révèle en particulier sur quels modes se construisait l'idéalisation.

C'est en ce sens que le travail d'élaboration est très exigeant. Il ne s'agit pas, en effet, de reconstruire ce qui est défait dans la crise, dans un souci de restauration mais bien plutôt de déconstruire par l'analyse ce qui se trouvait lié d'une certaine manière et qui ne trouve plus de cohérence. Autrement dit, la faillite des constructions significatives qui imposaient le sens commun nécessite un travail de décomposition des modèles intériorisés et des fonctions qu'ils remplissaient puisque les systèmes défensifs ne sont plus opérants.

L'expérience de rupture du cadre référentiel des significations sociales, d'une part, invite à chercher comment dans le contexte socio-culturel antérieur, on s'adressait aux individus et aux groupes pour les valoriser et les convaincre et comment ceux-ci s'assuraient dans leurs investissements sociaux d'une suffisante estime d'eux-mêmes. D'autre part, elle convie à examiner comment une conjoncture événementielle, des circonstances précises à l'intérieur d'une réalité sociale et institutionnelle sont venues remettre en cause l'existence, le sens et la validité de la dynamique intersubjective, les modalités et les objets d'investissements.

Se pose alors la question de savoir comment ménager aux groupes des voies possibles pour élaborer ce qu'ils vivent et les rendre plus aptes à affronter du non connu comme condition d'un processus créateur.

La pratique de psychosociologie clinique d'accompagnement des groupes en crise nous permet d'identifier les processus de repli et de crispation identitaire et d'avancer sur les conditions qui permettent aux groupes un certain dégagement des incrustations culpabilisantes ou des formes de stigmatisation dans lesquelles ils sont enfermés.

Le groupe refermé sur lui-même se présente comme une unité rigide repliée sur un passé magnifié, réaction à l'instabilité du monde actuel et à ce qu'il éprouve comme un trop de complexité.

Pour consolider ce qui est en train de se défaire, il renforce les défenses de son système interne menacé. Mais les défenses ont perdu leur capacité régulatrice et leur renforcement favorise la crispation qui se nourrit des logiques de la certitude et de la maîtrise.

La difficulté d'interroger ce qui se passe pour soi dans une démarche en intériorité, l'interdit de questionner les fins, et les représentations abstraites des contraintes font perdre la possibilité d'un cheminement progressif du sens. Le sens arrêté est un collage et non plus une liaison entre représentations et réalité ce qui conduit à un appauvrissement voire à un tarissement de la circulation imaginaire.

Les représentations figées, les agencements définis dans un climat de menace bloquent bien entendu le processus créateur.

Lorsqu'ils s'engagent dans un travail d'élaboration collective à partir d'une souffrance partagée, exprimée et reconnue, les groupes comprennent comment les changements extérieurs viennent faire effraction dans leurs constructions. Le repérage de leurs systèmes de représentations et de leurs positions leur permet de faire une distinction entre des changements dans l'organisation affective et les utilisations différentes du contexte social. Le cadre social et culturel, étayage silencieux du lien, qui contenait des parties non symbolisées, parce qu'il fait défaut, oblige à de nouvelles élaborations. Sa déficience donne à voir sur quelles assises était fondé le lien et amène à de nouveaux agencements.

Cependant des conditions sont nécessaires pour favoriser des remaniements:

- que l'intervention maintienne, particulièrement, dans ce climat de turbulence, un cadre de référence suffisamment stable pour se constituer comme contenant. Ce lieu déplacé du collectif institutionnel que constitue l'espace de l'intervention permet, en effet, au groupe de rencontrer des contenus inconnus dans l'émergence d'une parole qui fait sens pour chacun.

- que cet espace ait les qualités d'un espace transitionnel c'est à dire qu'il se construise comme un espace d'entre-deux où puisse se faire le compromis entre rester fidèle aux logiques antérieures et dégager de nouvelles significations.

- que l'intervention préserve une relation transférentielle qui permette aux groupes d'appréhender les contradictions, les niveaux de complexité que leurs représentations de la crise leur empêchent d'assumer, d'examiner les systèmes de défense (clivage, déni, projection...).

 

Dans le contexte culturel actuel, ce travail d'élaboration dans une approche psychosociale clinique rencontre plusieurs obstacles.

Il constitue plus que jamais une contre-culture. En effet, proposer une démarche d'analyse collaborative avec des sujets, considérés comme agents essentiels de leur évolution en même temps que pris dans des conduites régressives, s'accommode mal d'une représentation dominante de l'accompagnement considéré comme prestation d'expert auprès de publics à équiper, soit pour renforcer leur maîtrise, soit pour pallier leur déficience.

Les mesures d'accompagnement qui sont sollicitées dans les organisations et dans les institutions pour faire face au malaise des groupes et des individus prennent le plus souvent les formes d'un renforcement défensif. Il s'agit d'une approche instrumentale des rapports humains qui renforce la crispation identitaire, parce qu'elle écarte un travail sur les processus d'intériorisation et s'inscrit dans une conception de la connaissance qui exclut la méconnaissance.

Même lorsqu'il ne se fait pas le porte-parole des significations sociales que nous avons relevées, le consultant, le formateur ou l'accompagnateur concerné en tant qu'homme et citoyen, par les turbulences et la mutation, est lui-même touché par la remise en cause de ses constructions représentatives. La résonance psychosociale (G. Amado 1994) l'oblige, lui aussi, à soutenir une tension plus forte entre un travail de sa subjectivité et un questionnement sur ses connivences concernant les questions qui ne doivent pas être posées comme celles de la finalité, du sens, de la responsabilité. Il lui faut ne pas se sentir trop menacé lui-même pour soutenir cette violence adressée qui arrive souvent comme préalable au travail d'élaboration. L'enjeu est important car la demande d'accompagnement peut se révéler être l'extension mortifère des logiques dans lesquelles se débattent les acteurs sociaux.

Dans cette remise en cause généralisée, la multiplication des groupes en crise invite à se demander comment ces derniers tentent de construire des espaces suffisamment contenants pour élaborer des identités renouvelées, pour sortir du trou où ils se tiennent complices avec leur mal, le redoublant dans l'impuissance, pour s'extraire du "A quoi bon ?" ambiant et de l'appel lancinant au réalisme.

La désillusion avec sa vigueur critique impressionne. L'ultime illusion, ne serait-elle pas de croire que détruire l'illusion, c'est accéder à la vérité ?

Or le lien social se construit précisément sur l'illusion qui, rappelons-le est portée par le désir. Au nom du réalisme s'effacent les repères symboliques. C'est pourquoi il importe aujourd'hui, nous semble-t-il, de revenir sur le travail de sape de la pensée et de la parole que produit cet appel au réalisme pour redonner sa place à l'imagination comme création.

 

Bibliographie

 

AMADO G. - 1994. La résonance psychosociale au coeur de la vie et de la mort, Revue Internationale de Psychosociologie, Paris, ESKA, n°1.

BARUS-MICHEL J, GIUST-DESPRAIRIES F, RIDEL L. - 1996. Crises, approche psychosociale clinique, Paris, Desclée de Brouwer.

CASTORIADIS C. - 1975. L''institution imaginaire de la société, Paris, Seuil.

CASTORIADIS C. - 1996. La montée de l'insignifiance , Paris, Seuil.

ENRIQUEZ E. - 1992. L'organisation en analyse, Paris, Seuil.

GIUST-DESPRAIRIES F. - 1988. Le sujet dans la représentation sociale, Connexions, Paris, ERES, n°51.

GIUST-DESPRAIRIES F. - 1989. L'enfant rêvé. Significations imaginaires d'une école nouvelle, Paris, A. Colin.

GIUST-DESPRAIRIES F. - 1991. La crise comme rupture des systèmes de représentations, Revue de psychologie clinique, n°5-1.

GIUST-DESPRAIRIES F. - 1996. L'identité comme processus entre liaison et déliaison, Education Permanente, n°128 .

KAES R. - 1989. Le pacte dénégatif dans les ensembles transsubjectifs in Le négatif. Figures et modalités sous la direction de A. Missenard, Paris, Dunod, 101-135.

 

Résumé

 

Partant de ses travaux sur l'imaginaire collectif comme système dynamique de représentations et sur la crise dans les groupes comme faillite du système imaginaire et comme retour brutal de contenus déniés, l'auteur met en évidence les significations imaginaires sociales qui, aujourd'hui, ont cette capacité d'attaquer les fonctions organisatrices et défensives des groupes. Elle se pose la question des facteurs qui favorisent une reprise du sens et du lien. A partir d'une approche sociale clinique lui permettant d'identifier les processus de repli et de crispation identitaires des groupes, elle pose les conditions qui permettent à ces derniers de trouver des voies possibles pour élaborer ce qu'ils vivent, en terme de déconstruction, et de les rendre plus aptes à affronter de l'étrangeté interne ou externe de façon moins persécutive.