René Barbier et la transversalité en éducation
 
 

François Favre

Le texte ci-dessous a été écrit par un de mes étudiants de troisième cycle. Il présente son point de vue sur mon "approche transversale" (Anthropos, 1997). Evidemment, ce regard lui appartient en propre et il sait que je ne partage pas ses postulats métaphysiques. Néanmoins la rigueur qu'il manifeste dans ses recherches et son authenticité intellectuelle et humaine m'incitent à proposer son interprétation aux lecteurs intéressés .
F.Favre vient de faire paraître, fin 2002, un ouvrage de référence qui est une véritable somme de connaissance sur Mani (666 pages). Je ne peux entrer, personnellement, dans sa spiritualité manichéenne, mais il m'a fait découvrir une autre facette de ce courant important de la Gnose, particulièrement martyrisé à son époque, au-delà de tout préjugé réducteur sur la dichotomie du Bien et du Mal, si bien répandu aujourd'hui par les médias et le champ politique belliqueux (René Barbier).
 

Mon objectif dans ce chapitre est d'introduire la notion de "transversalité", telle qu'elle a été développée par R. Barbier dans le cadre de son "Approche Transversale" des phénomènes éducatifs (1997). J'ai rencontré ce dernier dès mon entrée à l'Université (1993), malgré le fait qu'il n'enseignait pas en premier cycle ; il est ensuite devenu mon directeur de recherches et mon "maître intellectuel" à partir de la Maîtrise (1995). Avec Edgar Morin et Henry Corbin, je le reconnais comme l'une des figures de proue de mon devenir intellectuel et existentiel, principalement en raison de sa remarquable (et rare) faculté à articuler de manière paradoxale savoirs et connaissance, activité intellectuelle et quête spirituelle (recherche de la Sagesse, au sens socratique et platonicien du terme). Le cours qu'il assume sur la conception éducative de Krishnamurti à l'Université de Paris VIII depuis 1986 a exercé une influence décisive sur ma vision du monde et ma conception du travail intellectuel. Dès le début de notre collaboration, j'ai été persuadé (et je le demeure) que ses intuitions et ses propositions théoriques innovantes, centrées autour du dialogue Orient/Occident, du "métissage des valeurs" et de la réalisation de Soi (concept d'"autorisation noétique"), ouvraient malgré les apparences et le peu d'écho que rencontraient ses idées dans la Cité savante, une voie réellement nouvelle et d'avenir dans le champ des sciences de l'Education. De l'observation "sensible" (et suprasensible) des événements mondiaux qui déchirent de manière tragique notre planète, je retire sans cesse la certitude qu'une approche "radicalement autre" est nécessaire pour comprendre et résoudre les difficultés très complexes que pose l'existence humaine sur terre, lesquelles déterminent pour l'essentiel, par leur interdépendance, l'orientation dramatique suivie actuellement par l'humanité. L'utilisation quasi anarchique des découvertes scientifiques, la progression des pollutions de toute sorte (nucléaire, de l'air, de l'eau, la disparition de la couche d'ozone), les déséquilibres Nord/Sud, Est/Ouest, les guerres permanentes en de nombreux points du globe, fondées le plus souvent sur des conflits religieux (1) , la disparition progressive des valeurs "humanistes" établies à l'époque des Lumières (raison, universalité, égalité, liberté, fraternité, solidarité)(2) dans les pays "développés" et "civilisés" qui les ont vu naître (Europe, Etats-Unis), l'explosion des inégalités, l'apparition de nouvelles formes de pauvreté et d'exclusion, la progression de l'irrationnel, la prolifération des nationalismes, des intégrismes, de la xénophobie, tous ces éléments (3) montrent amplement la nécessité d'une révolution des consciences (J. Krishnamurti) et d'une réforme de la pensée (E. Morin), non plus pour mettre fin à "la misère du monde" (P. Bourdieu), projet en soi "utopique" comme l'ont largement montré l'échec des révolutions religieuses ou politiques, mais pour éviter le pire. Je crois être au coeur de son approche en affirmant que si l'on ne comprend pas la totalité de l'être humain dans sa complexité, de simples redressements sociaux ne pourront que donner lieu à de nouvelles exigences confuses, et cela, probablement indéfiniment, car sur cette voie il semble qu'il n'existe pas de solution fondamentale et définitive. Ce changement radical et vital, qu'exige notre époque, implique de poser la question de l'éducation et d'interroger ses finalités. Je pense, avec lui et avec Krishnamurti, à l'encontre de "post-humanistes" comme Fukuyama (4) qui croient que "la biotechnologie sera [...] capable d'accomplir ce que les anciennes idéologies [religieuses et politiques] ont maladroitement tenté de réaliser, [à savoir] enfanter d'un nouveau genre humain " (5), que la révolution intérieure attendue ne peut et ne doit pas "avoir comme point de départ des idées et des théories [...]. Elle doit consister en une transformation radicale de la conscience (6) ; elle ne peut se produire que par une éducation orientée vers le développement complet de l'être humain ; elle doit bouleverser la conscience tout entière et non seulement la pensée. [Car] la pensée n'est, après tout, qu'un résultat, pas une source, et c'est la source qui doit être transformée radicalement . (7)"
 
 

La question du sens en éducation
 
 

Transversalités
 
 

Les propos suivants, énoncés quelques mois avant sa mort par Louis Pauwels, l'auteur du Matin des magiciens (1960) et le fondateur avec J. Bergier de la célèbre revue Planète ,(8) qui ponctuent et concluent une existence placée sous le signe de la contradiction, du questionnement et de la recherche, présentent, me semble-t-il, de nombreuses analogies et similitudes avec le "point de vue" développé par R. Barbier concernant "la conscience malheureuse" (9)et la tension, peut-être irréductible, existant entre "l'homme vertical" et "l'homme horizontal", "l'homme temporel" et "l'homme éternel", autour de laquelle se structure et s'organise son "Approche Transversale" (je précise que ce rapprochement n'engage que moi, et qu'en raison des divergences politiques profondes qui séparent les deux hommes (10) , R. Barbier n'apprécierait peut-être pas ce "compagnonnage" ambigu et délicat qui, ici, ne concerne que l'expérience vécue et non les positionnements idéologiques) :

Après bien des lectures, bien des rencontres, bien des tribulations égarantes ou illuminantes, je pense que deux grandes familles d'esprit peuplent notre planète ; là s'établit le seul partage fondamental : ceux qui ont vécu cette expérience de l'indicible (11), qui ont reconnu, en eux, cette réalité intérieure, cet espace libre et sans limite [L. Pauwels fait ici référence à "cet état de grâce, [qu'il a] connu personnellement, très jeune, [...] aux abords de l'adolescence [...] [qui a] fondé l'essentiel de [son] existence et de [ses] choix ultérieurs " (12), et ceux qui demeurent étrangers à cette perspective, pour qui rien ne transcende les accidents de leur destin particulier. Cet état de grâce n'est pas tributaire d'un niveau intellectuel ou culturel. La plus subtile intelligence n'y accède pas plus facilement que le coeur simple. Les deux espèces d'hommes, la verticale et l'horizontale, forment la croix où Dieu a sans doute cloué le phénomène humain, dans son âme collective à la fois souffrante et radieuse .(13) [...] Depuis mon adolescence, j'ai toujours su que je campais au bord de la condition religieuse (14), partageant les questionnements, les effarements de l'homme vertical . Or tout dans la société actuelle, vise à normaliser, à effacer cet homme vertical (15), cet homme de l'Être, et à produire un type d'homme horizontal, un homme de l'Avoir et de la psychologie ordinaire .(16) [...] Il y a pourtant, dans chaque parcours individuel, un âge pour l'homme engagé, temporel, historique, et un âge pour l'homme éternel (17) . L'homme temporel revendique les passions, les fureurs, les tragédies d'une adolescence à jamais insatisfaite et incontrôlée. C'est un révolutionnaire et un despote, prompt à justifier tous les massacres missionnaires. C'est un pyromane de l'âme, impatient d'allumer au-dehors des guerres saintes qu'il ne sait pas conduire au-dedans de lui-même. L'homme éternel épouse la distance, la sérénité, l'équanimité du vieillard accompli. Tel est le point de vue que m'offre désormais mon paysage intime. Je n'en vois pas d'autre digne d'effort et de vigilance. Chaque instant peut y être perçu comme une grande fête calme et pacifiée, bien loin des bacchanales de la jeunesse (18) , avec ses orages dévorants, ses vertiges tyranniques, ses fièvres d'absolu suicidaires. De tels propos sont sans doute hérétiques aux yeux de la pensée dominante. Mais j'ai toujours été dans ce domaine un résistant, un hors-la-loi sur qui se concentraient les anathèmes et les censures de tous partis et de tous bords idéologiques. Après Socrate, et bien d'autres, je rejette les philosophies réductrices, les conceptions qui s'acharnent à me prouver que je suis seulement un objet, un produit de l'économie, de la libido, ou des hasards chimiques. Même si je me trompe ; je ne détiens ni ne proclame aucune vérité ; je voudrais pouvoir dire, comme Socrate au dernier jour : " Ils peuvent me tuer. Ils ne peuvent me nuire .(19) "

Les deux axes

En schématisant et en ayant recours à un lexique technique qui m'est propre pour reformuler et réinterpréter la vision du monde et le "système de pensées" de R. Barbier, on peut dire que l'Approche Transversale se meut essentiellement autour de deux axes " polarisés " [ce que nous pourrions appeler en référence aux auteurs chrétiens gnostiques et manichéens la "Croix de Lumière"].

Le premier axe, " vertical ", ("transpersonnel" lorsqu'il s'"oriente" vers le haut, vers l'ineffable, et "franciscain" lorsqu'il se dirige vers le bas, vers la création et la créature) concerne "la quête du Réel". Il est marqué par la dialectique (ou la "dialogique" selon E. Morin) "science/conscience" et peut être caractérisé par les deux  pôles complémentaires  "moi/monde" ou encore "individu/communauté", qui déterminent toute une série de " couples " tels que "savoirs/connaissance", "sujet/groupe", "sacré/profane" (M. Eliade, C. G. Jung), "histoire/métahistoire" (H. Corbin), "conscience/inconscience" (S. Freud), voire "esprit/matière" (physique quantique), bien que cette question classique de la philosophie et de la théosophie ne soit jamais abordée directement par R. Barbier (il semble toutefois que sa préférence aille à un monisme de type indien védantique (non dualité), représentant la matière comme une continuité de l'esprit sous la forme de la "conscience-énergie" (20) et non à un dualisme de type gnostique qui, inversement, postule la séparation absolue des deux principes). Cet axe est " vertical " parce qu'il détermine "la spiritualité" de l'humanité en relation avec "l'imaginaire sacral", le passage "du profane au sacré" s'opérant par un "processus d'individuation spirituelle" (et non plus psychologique comme chez Jung), ou encore d'"auto-réalisation", "d'"auto-initiation", d'"auto-éducation" (principe d'autodidaxie) fondé sur la connaissance de soi, l'observation non attachée et la "vision pénétrante" (on reconnaît ici l'influence décisive de la pensée indienne, celle de Ramana Maharshi ou Nisargadatta Maharaj, et surtout de J. Krishnamurti). Sans "perception immédiate", point de spiritualité.

Le second axe est " horizontal " et détermine "le sens de l'Histoire", une histoire marquée par l'opposition perpétuelle entre "pulsion de vie" (Eros) et "pulsion de mort" (Thanatos)," imaginaire pulsionnel" , qui génère guerres et paix, destructions et créations, par la confrontation entre des groupes économiques aux intérêts divergents cherchant chacun dans leur "quête du Pouvoir" à asseoir leur hégémonie (imaginaire social), et enfin par le choc des cultures et des civilisations qui, constamment, redessinent et configurent le paysage mondial. En particulier, l'accélération des rencontres des nations et des cultures à l'échelle planétaire, liée à la "mondialisation" et au développement des techniques de communication, introduit une situation nouvelle, qui a souvent pour principal effet de réactiver la résistance de la "Tradition", sous la forme du retour au fondamentalisme religieux, dans des pays soumis à une pénétration agressive des valeurs occidentales (rationalisme, matérialisme, libéralisme, techno-sciences). Pour le politologue américain Samuel Huntington, les peuples se regroupent depuis la fin de la Guerre froide en fonction de leurs affinités culturelles. Les frontières comptent moins que les barrières religieuses ou ethniques. Au conflit entre les blocs idéologiques de jadis succèderait "le choc des civilisations". La question qui se pose aujourd'hui est alors la suivante: dans un monde toujours dominé par un Occident déclinant et vieillissant, mais fortement menacé par la puissance grandissante de l'islam et de la Chine, saurons-nous apprendre à coexister pacifiquement ou bien nos différences nous pousseront-elles vers un nouveau type de conflit, peut-être plus violent encore que ceux que nous avons connus au cours du dernier siècle? Cette "confrontation des valeurs", issue de la rencontre entre traditions et Modernité s'inscrit donc dans le domaine de la société en général et de l'éducation en particulier. Le développement du concept de "métissage axiologique" proposé par R. Barbier dans le cadre du groupe de recherche du GREMA, consacré aux rapports entre sagesse et modernité et Orient et Occident, en particulier en Chine, correspond à cette réalité nouvelle induite par la mondialisation, en revendiquant " une reconnaissance de la Tradition, en tant que composante majeure de l'identité des civilisations historiquement non-modernes, et de la Modernité, en tant que qu'une réalité irréfutable. [Car] les deux appartiennent [désormais] à l'humanité " (21).

En résumé, l'axe " vertical ", gnostique, peut-être défini comme celui de l'individuation, qui place au premier plan l'idée de "réalisation de Soi", d'accomplissement de "la Légende Personnelle", selon la formule de Paolo Coelho (L'Alchimiste). D'autre part, l'axe " horizontal ", collectif et messianique, peut être considéré comme celui de l'Histoire où se livre pour le meilleur et pour le pire, le combat perpétuel entre les forces de la Tyrannie et celles de la Liberté, et où s'incarnent les "valeurs civilisatrices" issue de la révolution intérieure, de l'auto-éducation transversale.
 
 

NOTES
 
 

(1) Voir : S. Huntington, Le choc des civilisations.

(2) Cf. J.-Cl. Guillebaud, La refondation du monde.

(3) Cf. I. Ramonet, La géopolitique du chaos.

(4) Voir le débat suscité par les thèses du philosophe allemand

(5) Le Monde des Débats, juillet-août 1999, p. 19. Cf. p. 19-20 : "Il existe de nombreuses preuves &endash; émanant de recherches récentes en primatologie, en anthropologie et en sociologie &endash; selon lesquelles la propension à la violence et à l'agression est transmise génétiquement, et qu'elle est bien plus fréquente chez les hommes que chez les femmes. Dès lors, pourquoi ne pas corriger les gènes eux-mêmes ? Même si certaines tendances instinctivement violentes peuvent être considérées comme naturelles, rares sont ceux qui viendront les défendre en tant que partie intégrante d'une condition humaine normale. Un jour, nous serons donc en possession d'une technique qui nous permettra d'engendrer des êtres humains moins violents, libérés de leurs tendances criminelles. " Concernant ses propos "eugénistes" qui ne sont pas sans rappeler les théories et expérimentations des médecins nazis pendant la Seconde Guerre mondiale, voir aussi le film "prémonitoire" d'Ingmar Bergman, L'Oeuf du serpent et le livre qui en fut tiré (Gallimard, 1978), p. 124-136.

(6) Nous verrons, tout au long de cette recherche, que les divergences entre chercheurs portent sur la nature, le but et les moyens mis en Ïuvre pour parvenir à cette "transformation radicale de la conscience". D'où l'importance que j'accorde personnellement aux "fruits", c'est-à-dire aux conséquences et aux implications "politiques" (au sens large) de la démarche dite "spirituelle".

(7) J. Krishnamurti, Face à la vie, p. 10. J'ajouterais à cela que la question de savoir s'il existe un "au-delà" de la pensée est capitale. Selon moi, "la Vérité est [bien] au-delà de la pensée ", comme l'ont toujours affirmé les Sages.

(8) Créée en , elle cessa de paraître en 1970.

(9) AT, p. 4.

(10) L. Pauwels fut directeur du Figaro-Magazine et ouvrit un temps les colonnes de son journal à la Nouvelle Droite française, représentée en particulier par A. de Benoist, fondateur du GREECE.

(11) Op. cit., p. 23: " Quelque chose me dit que c'est sans doute l'expérience religieuse fondamentale, celles dont procèdent toutes les mythologies, théologies, spéculations métaphysiques, celle qui sous-tend tous les credo, inspire les textes sacrés de toutes origines. [ ...] La pensée dominante, qui a façonné les générations actuelles, prétend réduire l'attitude mystique et l'acuité contemplative à une espèce de névrose océanique, un phénomène de régression au sein maternel. Les extases de Ramakrishna, les poèmes de saint Jean de la Croix, les effusions d' Ibn Arabî, les discours de maître Eckhart sur l'intériorité, l'éveil du Bouddha s'expliqueraient par cette nostalgie entêtante et obscure : sensation de bien-être diffus associée à l'étreinte des chaudes mamelles nourricières. Les psychanalystes sont intarissables sur la question. Les plus hauts témoignages spirituels, Bible, Coran, Upanishads, innombrables textes bouddhiques, zen, tibétains, soufis, taoïstes, chrétiens, ne seraient qu'une interminable régression à la tétée. Je ne nie pas les réels mérites de Freud et de ses successeurs. Ils ont eu le courage de braver les tabous puritains de la société victorienne en exhumant les forces ténébreuses et enfouies du psychisme. Mais cette zone d'ombre est loin de contenir et de résumer tout l'horizon des possibilités humaines. C'est une tentative simplificatrice et pernicieuse qui croit tout expliquer en confondant le ciel étoilé avec son vague reflet dans l'eau des marécages. Une science des bourbiers, au demeurant utile, ne peut avoir la même approche ni les mêmes outils qu'une science des sommets. Enfin, on ne me fera pas croire qu'un saint François d'Assise, un Ramana Maharshi ou un Krishnamurti étaient des nourrissons ou des schizophrènes. Au contraire, tout démontre chez eux l'activité d'une conscience pleinement, supérieurement lucide. Des enfants, peut-être, mais sûrement pas infantiles: de merveilleux enfants illuminés. "

(12) Cette expérience fondatrice est ainsi rapportée dans Les dernières chaînes, p. 19-21 : " Cet état de grâce, je l'ai connu personnellement, très jeune. Personnellement, le terme est d'ailleurs paradoxal. Cette expérience dépasse complètement le niveau personnel [elle peut donc être définie comme "transpersonnelle" ], celui de la conscience individuelle et des mécanismes psychologiques ordinaires. Cet état m'a été dévoilé aux abords de l'adolescence. Je me promenais dans la forêt de Sénart, près d'Athis-Mons, cette banlieue froide et morne où se pressait un prolétariat besogneux, et où s'est déroulée une bonne partie de mon enfance. [...] je marchais à l'heure du déjeuner au bord de la Seine, autour des fouilles de Draveil. Le printemps était exceptionnellement doux et souriant. J'éprouvais une sorte d'extase insolite, comme un soulèvement de l'être et une dissolution du moi. Je flânais sans but précis. Et brusquement, je rencontrais l'infini. L'éternité me tombait dessus, dans une fulguration lente et calme, à la fois évidente et indescriptible. C'était comme une plénitude absolue, mais complètement vacante. Une légèreté, une transparence immensément compactes. J'ignorais tout de ce qui se produisait alors, mais cette ignorance était aussi connaissance impossible à enfermer dans des mots. Ce gouffre était lumière, ce mystère était certitude. Une joie vraiment surnaturelle me submergeait, une joie sans cause et sans objet [voir ici le livre de J. Klein, La joie sans objet]. J'étais devenu joie. La solitude, la mort n'avaient plus aucun sens. La question, simplement, ne se posait plus. L'univers et moi-même, je les percevais comme une trame symphonique somptueuse, avec, au centre de toutes choses et de moi-même, une fantastique énergie souveraine sans cesse à l'Ïuvre, forgeant les espaces, les soleils, les atomes, secrétant les formes vivantes et les pensées. Tout était connivence, résonance radieuse. Moi-même j'étais cela, cette allégresse et cet amour, sans commencement ni fin, concentré jusqu'au plus infinitésimal, diffusé jusqu'aux lointains les plus inconcevables. Il s'agit là d'une expérience ineffaçable, définitive. Je peux dire qu'elle a fondé l'essentiel de mon existence et de mes choix ultérieurs. Elle a été la grande initiation. Elle m'a surtout donné une distance par rapport aux accidents de l'existence, aux aléas et aux vicissitudes de mon propre destin, aux succès, aux prestiges, mais aussi aux opinions et engagements divers. Cette distance ne m'a plus quitté, comme un arrière-plan omniprésent, l'écran immaculé sur lequel tourbillonnaient les images du spectacle mondain " le monde des événements extérieurs et le monde de mes désirs ou de mes peurs, de mes exaltations ou de mes détresses passagères. "

(13) L. Pauwels, Les dernières chaînes, p. 18.

(14) L. Pauwels rapporte à cet égard un événement particulièrement significatif, dans lequel on peut lire tout le drame de son existence (p. 186-187) : " Un jour, lors d'une promenade dans les Alpes, je suis allé flâner du côté de Saint-Pierre-de-Chartreuse, le couvent trappiste. C'est une vaste bâtisse entourée de montagnes. Le lieu de l'incessante prière, de l'éternel silence. Nul étranger n'y peut entrer. Rien ne distrait les moines, ne trouble leur cadence, leur parfait recueillement. Le désespoir m'a pris de n'avoir pas deux existences. Celle que je menais dans la mêlée sociale, mais qui serait seulement ce fantôme, l'image poreuse et déformée d'une vie réelle au-delà de cette grille. Devant ce bâtiment fermé, cette retraite interdite, j'ai pleuré, longuement. C'étaient moins les larmes de ma chair que les sanglots de mon âme. "

(15) Op. cit., p. 186: " Je porte en moi une nostalgie et une contradiction. L'homme vertical, celui de la distance, de l'espace intérieur, est mal à l'aise depuis toujours au sein d'un monde profane dont la triviale agitation lui est pourtant nécessaire. "

(16) Op. cit., p. 184.

(17) C'est ici le titre d'un autre ouvrage célèbre de L. Pauwels et J. Bergier, L'homme éternel (Gallimard/Folio, 1970).

(18) Concernant le rapport à la sexualité, lire les très belles pages 49-58.

(19) L. Pauwels, Les dernières chaînes, p. 18-19.

(20) Cf. à ce propos le livre de T. Brosse, La conscience-énergie.

(21) Brochure de présentation du GREMA (Groupe de Recherche et d'Etude sur le Métissage Axiologique (sagesse et modernité, Orient et Occident), p. 2.