L'effet de débordement en sciences humaines
 
 

René Barbier (CRISE, LAMCEEP, Université Paris 8)

Depuis leur naissance, les diverses disciplines des sciences humaines sont dominées par la tentation du débordement. Biologie, Psychologie, et Psychanalyse, Anthropologie culturelle et Sociologie, Histoire, Economie Politique, etc., essaient respectivement d'envahir tout le champ d'observation dans l'espoir insensé d'une explication totalisante. Un courant plus moderne avec Edgar Morin, cherche à échapper à l'impérialisme heuristique d'une seule science, en utilisant d'une façon systémique, les apports scientifiques naguère opposées ou différents comme la théorie de l'information, la physique contemporaine, la biologie, la sociologie etc.

Bien que débouchant sur des concepts fondamentaux comme celui de "complexité" et d' "incertitude", l'oeuvre de E. Morin, pluridisciplinaire, voire transdisciplinaire, donne parfois l'impression d'une totalisation encore plus absolue et débouche sur un "évangile de la perdition" dans Terre-Patrie en 1993.

L'esprit de débordement est-il dans la nature même de la scientificité propre à toute discipline scientifique ?

Sans doute peut-on circonscrire une démarche de débordement intégral. Pour la situer, nous réfléchirons sur deux sciences humaines : la psychologie et la sociologie.

La psychologie, et plus encore cette psychologie radicale des contenus - la psychanalyse - vont dès le début développer une autonomie relative à l'égard de la philosophie tout en s'inscrivant dans l'aventure scientiste des XIXe et XXe siècles.

A l'origine la psychologie s'oppose à la philosophie idéaliste. Si la philosophie abstraite procède avant tout par réflexion sur la catégorie du transcendantal, de l'a priori, la psychologie scientiste se veut à la fois objective et énonciatrice de lois. Elle refuse d'être réflexive et introspective comme la philosophie. Elle s'affirme en extériorité, en regardant du dehors un sujet distinct de l'observateur. L'objectivité est conçue comme la possibilité d'une connaissance valable pour une pluralité de personnes, et observer à plusieur, elle fonde la vérification. D'emblée elle s'intéresse aux manifestations corporelles. Elle est surtout physiologique, axée sur l'étude du système nerveux. Elle cherche à énoncer des propositions générales, susceptibles de vérifications et dépassant la singularité de l'événement. Conformément au positivisme scientiste, pour elle "il n'est de science que du général". Sa méthodologie ne peut, dès lors, que s'appuyer, en la mimant, sur celle des sciences de la nature qui vise à subsumer la multiplicité des faits sous des rapports de causalité. L'objectif consiste à dégager les relations entre conséquent et antécédent, relations plus simples que celles surgies de notre expérience, en appliquant les principes méthologiques de Stuart-Mill et de Taine. Filtrage et sélection par laquelle on met en lumière la trame des phénomènes ; tentative crispée pour arriver à la loi unique, la relation fondamentale, l'axiome générateur, but de la connaissance expérimentale. Evidemment dans cette optique, la quantité, le chiffrable, est garant de la scientificté de la psychologie. Il faut et il suffit qu'il y ait mesure. On exclut toute considération axiologique.

San doute la description précédente était-elle plus pertinente dans la première moitié du XXe siècle que de nos jours. Le développement de la psychologie clinique, en particulier, a nuancé la dimension scientiste de la psychologie en ouvrant la recherche sur une méthodologie originale et créatrice. La monographie approfondie, naguère simple travail préparatoire à la science, est désormais reconnue comme ayant au moins autant de valeur qu'une étude superficielle sur de nombreux cas. Kurt Lewin a contesté la tendance aristotélicienne de la psychologie à laquelle il oppose la tendance galiléenne.Selon K. Lewin il faut remplacer les concepts aristotéliciens, aux caractères normatifs, à la classification abstraite, dominés par le concept de loi, par l'élaboration de concepts tirés de la physique galiléenne et post-galiléenne, avec comme idées centrales l'homogénéisation du monde physique, l'adoption de concepts génétiques, et une volonté d'appréhension totale de la réalité concrète et particulière. Notons quand même que la réflexion lewinienne est animée par l'évolution des idées en physique et, de ce fait, reste dans l'orbite d'une conception habituelle de la scientificité. Contrairement à une vue trop rapide, la méthode clinique en psychologie, ne sort pas, généralement, d'une problématique de scientificité. Si la démarche hypothético-déductive et l'expérimentation, alliées au traitement mathématique, aboutissent aujourd'hui à une sorte de miniaturisation des situations psychologiques réelles ou à leur simulation en vue de comparaison prospectives, la démarche clinique, sous l'influence de la psychanalyse, a gagné de nombreux adeptes.

Les deux démarches sont-elles irréductibles ? Daniel Lagache les conçoit plutôt en terme de conjonction. Il existe pour lui des affinités idéologiques et affectives qui rattachent, d'une part l'attitude expérimentale au naturalisme et, d'autre part, l'attitude clinique à l'humanisme. Le clinicien cherche à explorer les conduites et les représentations d'un sujet ou d'un groupe de sujets en face d'une situation concrète, à saisir leur sens, en se plaçant alternativement dans la perspective de l'observateur et de l'acteur. L'expérimentaliste vise à créer une situation artificielle dont il contrôle toutes les variables en les faisant varier systématiquement chacune à leur tour et en faisant abstraction de l'ensemble. Dans ses contacts avec les sujets, le clinicien cherche à faciliter l'ajustement à la situation d'enquête dans le cadre d'une rencontre personnelle ; l'expérimentaliste cherche à établir des épreuves ou des situations standardisées dont il n'est que le témoin enregistreur. Le clinicien se préoccupe plutôt du qualitatif, l'expérimentaliste insiste sur le mesurable et le chiffrable, à l'aide d'un échantillon. De fait, le clinicien est concerné par la rigueur scientifique que l'on accorde d'emblée, et souvent sans réserve ni prudence, à l'expérimentaliste. Les procédés d'enregistrement (magnétophone, vidéo, caméra) comme les analyses systématiques de contenu, thématiques ou interactionnelles, sont employés par les cliniciens pour mettre à l'épreuve leurs intuitions. En définitive de nombreux chercheurs en sciences humaines penchent pour une conception d'une approche clinico-expérimentale (Daniel Lagache, Robert Pagès, Jean Maisonneuve etc.). Néanmoins entre les deux approches reste posé le problème du sens et de l'interprétation. L'expérimentaliste veut établir des modèles d'explication causale ou des systèmes d'équilibre analogues à ceux des sciences de la nature. Le clinicien tente de comprendre les conduites humaines en intégrant la prise en sompte de leurs ressorts inconscients et de l'expérience vécue des sujets. Comme dit Jacques Ardoino, pour le clinicien "plus que preuve, l'expérience est épreuve".

Dans l'avènement de la pensée galiléenne en sciences humaines, Kurt Lewin reconnaissait que l'homogénéisation avait beaucoup reçu de la doctrine freudienne. Celle-ci a contribué à abolir les frontières entre le normal et le pathologique, l'habituel et l'exceptionnel etc.

Pourtant, c'est avec la psychanalyse que l'esprit de débordement va, de loin, s'amplifier et tenter de recouvrir touts les rivages du réel.

Déjà pour de nombreux analystes, la psychologie n'a de sens, dans son rapport au sujet, que dans la mesure où elle va au tréfonds et explore l'inconscient selon l'interprétation freudienne, lue et relue (Jacques Lacan) par ses continuateurs. A cet égard la psychologie du comportement ne peut être que secondaire, science des symptômes plus que science de l'âme, préoccupée de "guérison" et non de "vérité". Certes, la renaissance du Behaviorisme aux Etats-Unis d'Amérique, mélangée à une sorte d' "existentialisme" désengagé, par le biais des nombreuses techniques comportementales du Mouvement du Potentiel Humain et de ce qui le prolonge actuellement, le Nouvel Âge, indique les limites d'une croissance du champ psychanalytique totalitaire. Mais l'analyse critique de la psychanalyse reste indispensable pour ne pas tomber dans les crevasses de la confusion mentale qui déborde largement du Nouvel Âge.

La grande bataille du débordement psychanalytique a été précoce. Freud n'a pas hésité à imposer un pan-psychanalysme en éliminant tous ses disciples ou collègues trop dissidents à ses yeux. Il s'est agi d'envahir le champ de connaissance sur lequel régnaient la sociologie et l'anthropologie culturelle. Dès l'origine Freud voit dans tout drame historique ou social, la manifestation d'un drame parental.Ainsi il explique le totemisme par la revalorisation déguisée d'un ancien parricide. Il n'hésite pas écrire dans son "Introduction à la psychanalyse", que "ce qui caractérise la psychanalyse en tant que science c'est moins la matière sur laquelle elle travaille que la technique dont elle se sert. On peut, sans faire violence à sa nature, l'appliquer aussi bien à l'histoire de la civilisation, à la science des religions et à la mythologie, qu'à la théorie des névroses. Son seul but et sa seule contribution consistent à découvrir l'inconscient dans la vie psychique".

L'interprétation est au coeur de la démarche psychanalytique, comme l'a soutenu Paul Ricoeur en la distinguant, de ce fait, de la psychologie proprement dite, qui est une science d'observation portant sur des faits de conduite. La psychanalyse, science exégétique, porte en son sein un impérialisme heuristique sans limite qui fascine plus d'un chercheur. L'un des plus fascinés (et fascinants) fut, sans doute, Gézà Roheim, psychanalyste hongrois, pionnier de l'anthropologie psychanalytique sur le terrain. Fermement convaincu par les thèses freudiennes sur l'universalité du complexe d'Oedipe, il alla les mettre à l'épreuve de la réalité chez les Trobriandais pour contester le point de vue contestataire de Malinowski. Evidemment il parvint à des conclusions opposées à celles de Malinowski tant il est vrai qu'un chercheur est déterminé par ce que disait Albert Einstein : "C'est la théorie qui d'abord décide de ce qui est observable".Gézà Roheim critiquera jusqu'à la fin l'école culturaliste qui, selon lui, ne veut rien savoir de l'unité fondamentale de l'Humanité, puisqu'elle soutient que Freud a fondé, faussement, sa thèse sur deux hypothèses biologiques, dont l'une s'est avérée indéfendable (l'héridité des caractères acquis) et l'autre n'est pas valable pour le genre humain (la loi de récapitulation de Haeckel (1834-1919)).

Il serait naïf de croire que, de l'autre côté, l'anthropologie culturelle et la sociologie, n'ont pas le même impérialisme explicatif.Autour des années 1920, on a pu assister à la joute académique entre Ernst Jones, le biographe de Freud, et Bronislaw Malinowski, au sujet du complexe d'Oedipe. Partant de son travail sur le terrain, Malinowski veut prouver que le "complexe d'Oedipe" est une formation historique liée à l'oganisation patriarcale d'une société. Les Trobriandais qu'il a étudiés, représentent une société matrilinéaire dans laquelle la relation triangulaire père/mère/enfant est constituée par la relation triangulaire frère/soeur/fils de la soeur. Ce dernier est soumis à l'autorité de son oncle maternel et non à celle de son père biologique. Ne constatant pas la structuration oedipienne, Malinowski préconise une autre orientation psychanalytique qui consisterait à rechercher des "complexes nucléaires" propres à chaque société, au lieu de s'arrêter sur les seules formations oedipiennes. Ernst Jones soutiendra que le complexe trobriandais n'est qu'un masque destiné à dissimuler le complexe d'Oedipe et à y remédier en déplaçant l'agressivité contre le père sur l'oncle et l'amour pour la mère sur la soeur qui la symbolise. Malinowski réplique qu'une telle position théorique est irréfutable puisque l'absence de symptôme sera toujours interprétée dans le même sens que leur présence : pour les psychanalystes, l'absence de syptômes prouve seulement une répression particulièrement forte ce qui ne peut être, ni prouvé, ni réfuté. Il s'attache surtout à critiquer la méthodologie freudienne qui consiste à reconstruire l'histoire avec des éléments empruntés à notre propre psycho-génèse. Peut-on, par exemple, se donner le droit d'interpréter le totémisme avec des indications fournies par la psychanalyse enfantine occidentale, à moins d'avoir prouvé l'universalité des mécanismes psychologiques ? Sinon nous ne donnons pour preuve que ce qui est de l'ordre d'un postulat.

Le conflit Jones/Malinowski ne sera pas refermé et nous en trouvons encore des échos, plus nuancés il est vrai, dans les travaux de W. Muensterberger en 1976 .

L' "effet de débordement" a également gagné la sociologie. Elle regarde avec méfiance la psychologie, dès le début. Auguste Comte, dans son programme positiviste de 1826-1830, exclut catégoriquement la psychologie de l'ordre des sciences. Dans sa classification des sciences en physique inorganique et physique organique, et plus particulièrement dans le champ de cette dernière, aucune place n'est prévue pour une connaissance spécifique de l'organisation mentale, entre les sciences qui s'occupent de l'organisation sociale et politique, et celles qui s'occupent de l'organisation physiologique.

A. Comte récuse, dans son principe, l'introspection sous toutes ses formes, en tant que contemplation illusoire de l'esprit par lui-même. Seule demeure valable l'observation externe de l'individu et celle-ci est le fait de la biologie. Il n'y a pas de "science du sujet" distincte et irréductible à celles de la nature physiologique et de la nature sociale de tout être humain. Le développement de la sociologie objectiviste avec Emile Durkheim durcira encore l'opposition. Là où le Freudisme part du primat de la libido, seule force créatrice en définitive, le Durkheimisme part de celui de l'institution. La vocation totalitaire de la sociologie se retrouvera encore aujourd'hui chez certains chercheurs qui, comme Henri Mendras, n'hésitent pas à mettre sous l'égide de la sociologie proprement dite, la psychologie sociale et l'ethnologie. La sociologie a condamné très tôt la psychanalyse sociologique et l'a dédaignée en la traitant de "roman", sans base dans les faits et sans vérification logique possible, comme le signale Roger Bastide dans son ouvrage Sociologie et psychanalyse, Pietr Sorokin reproche à la psychanalyse de vouloir tout expliquer à l'aide d'un facteur unique, ce qui revient à ne rien expliquer du tout. La notion de libido présente un sens si vaste qu'elle peut sans doute tout expliquer mais parce qu'on y a introduit la totalité des phénomènes à interpréter. La libido, à la limite, se confond avec le principe vital et conduit à la tautologie. Enfin, selon P. Sorokin, la sociologie psychologique présente une chaîne explicative d'éléments entièrement transsubjectifs, ce qui exclut la problématique propre à la sociologie selon laquelle la cause des phénomènes sociaux doit être cherchée dans les faits sociaux antécédents et jamais dans les faits d'un autre ordre (thèse Durkheimienne). Un autre sociologue de la première moitié du XXème siècle, Von Wiese, remarquait également que dans la sociologie psychanalytique la différenciation sociale reste un mystère. Si tout s'explique par la libido, pourquoi la société primitive s'est-elle fragmentée en groupes spécialisés (domestique, religieux, politique, économique) ? Et, remarquait Von Wiese, si le libidineux a une place dans la vie sociale, il n'intervient que dans certains types de groupements, surtout primaires comme la famille.

De fait, les critiques les plus construites contre la sociologie psychanalytique ne viennent pas des sociologues, qui l'ignorent simplement, mais des anthropologues psychanalystes qui se sont démarqués d'une sociologie spécifiquement freudienne en accordant une place, sans cesse grandissante, aux facteurs sociaux (par exemple Kardiner) ou par des ethnographes exigeants (Malinowski, Lord Raglan, Kroeber, Golenweiser, le Père Schmidt, Van Gennep).

Aujourd'hui encore la sociologie n'accorde pas une grande importance à l'approche psychanalytique des faits sociaux, mais tente un débordement spécifique en direction des phénomènes individuels. Elle reste dans la ligne de Durkheim et de Marcel Mauss pour lesquels les attitudes et les pensées de l'individu sont conditionnées, même pour les plus intimes d'entre elles, par une mentalité collective très fortement structurée dans les sociétés primitives. Certes les sociologues de l'école de Pierre Bourdieu ne se reconnaissent pas dans une sociologie purement objectiviste puisque leur sociologie se veut "praxéologique", c'est à dire en relations dialectiques, dans le processus de connaissance scientifique, entre des structures objectives et des dispositions structurées dans lesquelles elles s'actualisent et qui tentent de les reproduire. Processus double d'intériorisation de l'extériorité et d'extériorisation de l'intériorité où se structure l'habitus, comme schème fondamental, principe générateur de conduites, de représentations et d'actions du sujet. Le sociologue pousse à la limite sa problématique. Le social, pour Bourdieu, descend et s'incorpore subtilement dans l'individu qui ne peut que retraduire les données de la réalité en fonction de son habitus primaire.

Bien que reconnaissant la part d'indétermination propre et inéluctable dans tout jeu social, la sociologie des organisations reste également dans un univers parfaitement rationnel, dont elle tente de dégager la stratégie essentielle. Ne parlons pas de la sociologie mathématique dont le luxe statistique, le raffinement dans la modélisation abstraite, semblent être l'exemple-type d'un imaginaire social leurrant de la scientificité en sciences de l'homme.

1. L'effet de débordement et la complexité de l'objet

Quand comprendra-t-on que l'être humain est à un niveau de complexité du réel sans commune mesure avec tout ce qui l'entoure ? Savoir les mécanismes de fonctionnement d'une molécule d'un neurone est, sans doute, très important, mais ne nous permet pas de savoir ce qu'est le propre de l'imagination humaine.

Quelle déception, sur ce point, à la lecture de l'ouvrage de Jean-Pierre Changeux "'homme neuronal" . Quelle pauvreté d'interprétation les "objets mentaux" paraissent représenter par rapport à l'hyper-complexité de l'imaginaire ! Le percept, le concept et l'image mentale, voilà les trois dimensions de ces objets mentaux avec lesquels nous construisons le monde. Changeux demeure un fanatique de la combinatoire et ne peut imaginer un seul instant, une hypothèse théorique plus avant-gardiste. Pour lui, la machine cérébrale est un "simulateur" qui évoque et combine les données du réel. Sa théorie biologique des objets mentaux ne peut être, dans ces conditions, que réductrice. Elle fait l'impasse sur l'image créatrice que Bachelard a si bien étudiée dans le champ poétique . Elle exclut de son domaine d'investigation l'imaginaire "silencieux" des sages en méditation, dont l'activité cérébrale a pourtant fait l'objet de travaux expérimentaux en neuropsychologie. Le parti pris de Changeux nous montre bien que la vieille querelle, remontant à l'Antiquité grecque, des limites infranchissables entre rationnel et imaginaire,, perdure de nos jours, malgré les coups de butoir de l'interpellation épistémologique contemporaine.

Au processus de débordement intégral, j'opposerai une démarche encore marginale, sous les invocations de facade, de débordement réciproque par la multidisciplinarité. Cette voie a été ouverte par les psychosociologues dont l'objet de connaissance (le petit groupe) est nécessairement pluridisciplinaire. Du côté des sociologues qui acceptent l'influence psychanalytique, sans céder sur l'importance primordiale du social, Roger Bastide est une figure de proue. Pour lui, il n'y a pas "desexualisation" du sexuel au social mais sexualisation possible du social, préexistant, par la libido des individus membres de la société : "Les institutions sont des ensembles de règles, de formes coutumières, de liaisons, qui sont cristallisées en quelque sorte. Elles ne vivent que de la vie des individus et par conséquent, en descendant en eux, elles réveillent le sexuel et désormais le sexuel les pénètre" .Il y a deux sources irréductibles de pensée symbolique pour Roger Bastide : l'une mise en lumière par Freud et les psychanalystes - le déguisement imposé à la libido - l'autre mise en lumière par Emile Durkheim et par Marcel Mauss, les moments d'effervescence sociale.D'où deux types fondamentaux de symboles : les symboles sociaux et les symboles libidineux, autonomes et à interpréter d'une façon indépendante. Mais les symboles sociaux peuvent pénétrer dans le rêve et par cela même changer de significations. Les symboles libidineux peuvent, par le mécanisme de la pensée onirique, pénétrer dans la culture et y introduire toute une série d'éléments dont l'interprétation relève du domaine psychanalytique. Le social fournit une sorte de "lit" dans lequel vient s'écouler, selon des formes variables, la libido. L'approche psychanalytique en sociologie fournit à la fois une problématique et une méthodologie appropriées à l'investigation de ce flux encadré, à condition de reconnaître le primat de l'encadrement social.

Le sociologue et le psychiatre américain d'origine allemande, Erich Fromm, représente un autre type de chercheur interdisciplinaire. Il réexamine le Freudisme à la lumière du Marxisme en ce qui concerne l'étude de la religion. Il abandonne l'idée freudienne d'une nature humaine immuable et universelle. Notre caractère est le lieu de rencontre de causes cachées pulsionnelles et de causes plus sociales, politiques et surtout économiques. Le complexe d'Oedipe n'est pas universel, mais un produit de la civilisation moderne. Malgré tout E. Fromm ne confond pas le caractère social avec la conscience collective de Durkheim : il n'y a rien de plus dans la société que ce que l'on trouve chez les individus, bien que ceux-ci puissent comporter, dans leur caractère, des traits généraux qui appartiennent à la majorité des membres d'un groupe. Cette perspective sera reprise par une psychosociologue contemporaine, Florence Giust-Desprairies, dans son concept d' "imaginaire collectif", création spécifique d'un groupe, toujours situé socialement et historiquement, dans une articulation d'un imaginaire social et des imaginaires personnels de ses membres . Pour E. Fromm il y a adaptation dynamique de l'énergie humaine aux nécessités sociales. L'individu réagit en face des changements de structure qui opèrent dans la société, en rationalisant son angoisse et en se transformant lui-même. A leur tour ces idéologies et des forces psychiques délivrées, agissent sur les faits économiques et sociaux de telle sorte qu'il y ait action et réaction du collectif sur l'individuel et de l'individuel sur le collectif.

Pour Georges Devereux, fondateur de l'ethnopsychiatrie, il existe une relation d'indétermination dans le genre de celle de Heisenberg-Bohr, entre l'explication d'ordre psychanalytique et l'explication plus sociologique ou ethnologique.Tout comportement obéit à deux variables (psychologique et sociologique ). Si nous voulons mesurer, en même temps, l'une et l'autre de ces variables, nous voyons les diverses disciplines en jeu se limiter mutuellement et la précision disparaître dans une observation, ou dans une construction, qui se voudrait simultanée. Plus nous approfondissons l'explication psychologique d'un fait et moins nous le comprenons sociologiquement car ce qui est causal pour l'une des disciplines, devient instruental pour l'autre et réciproquement. Parlant de la nécesité d'un "double discours" scientifique pour expliquer un fait humain, Georges Devereux réfute toute interdisciplinarité de type additif, fusionnant, synthétique ou parallèle et se veut absolument pluridisciplinaire. Il s'agit pour lui de reconnaître à la fois l'interdépendance totale de la donnée sociologique et de la donnée psychologique, (chacune de ces données étant créée à partir du même fait brut, par la manière dont on l'envisage) et l'autonomie absolue tant du discours sociologique que du discours psychologique, tout en postulant que ces discours sont "complémentaires".

Dans l'autonomisation heuristique de chaque discipline, Devereux affirme qu'il existe un seuil de rentabilité au delà duquel ce qui survient n'est pas tant la réduction d'une discipline à une autre (par exemple du psychologique au sociologique) mais la disparition de l'objet même du discours de la discipline scientifique concernée. Il existe ainsi une "frontière" à ne pas franchir dans chaque discipline, lieu où l'objet de connaissance disparaît dans son explication même. Jacques Ardoino, en psychosociologie de l'éducation, reprendra à son tour cette pespective "complémentariste", dans sa conception de la "multiréférentalité"(cf. Pratiques de Formation/Analyses, n°24-25, 1993,université Paris VIII).

Il existe ainsi trois types d' "effet de débordement" en sciences humaines :

- Un débordement disciplinaire intégral. La discipline (psychologie, sociologie, histoire etc.,) est, en quelque sorte, animée d'une visée totalitaire. Ses théoriciens veulent et pensent pouvoir tout expliquer à partir de son point de vue, de sa propre "pertinence". Il n'y a pas de "reste" inexplicable, tout au plus n'a t-on pas poussé encore assez loin les recherches appliquées.

- Un débordement pluridisciplinaire complémentaire. C'est la thèse de G. Devereux. Chaque discipline est totalement autonome mais la complémentarité est absolument nécessaire pour expliquer un fait. Il y a recouvrement sur le fait, de chaque système explicatif, en excluant toute simultanéité.

- Un débordement interdisciplinaire. Les disciplines se recoupent, se contredisent, s'interpellent et parfois se modifient en profondeur dans leurs interférences .La théorisation reste souple et n'obture jamais le questionnement. L'approche d'Edgar Morin, comme celle d'une philosophe comme Michel Serres6 , se situent dans cette voie et ouvre les régions de la multiréférentialité. Pour ma part, cette problématique demeure plus encore une question qu'une réponse. L'horizon est ouvert. L'ignorance entre à flot au fur et à mesure que le savoir s'approfondit. Aux confins du réel, l'imaginaire fait son lit. Nous débouchons alors sur la "transdisciplinarité" conçue comme, non plus ce qui passe à travers, mais ce qui est "au-delà" des disciplines, sans nier pour autant la nature de l'interdisciplinarité. C'est, sans conteste, du côté des chercheurs et théoriciens du Centre International de Recherche et d'Études Transdisciplinaires (CIRET), sous l'égide du physicien-théoricien Basarab Nicolescu , que les avancées sont les plus prometteuses dans ce domaine. On trouvera sur le site internet du CIRET l'essentiel des réflexions qui éclairent notre sujet , notamment les bulletins interactifs et l'intégralité du dernier Congrès international de Locarno (1997), consacré à la transdiciplinarité à l'Université (http://perso.club-internet.fr/nicol/ciret).

Malgré ces avant-gardes épistémologiques, la phase d'autorisation que je veux voir dans la reconnaissance du concept de multiréférentialité est encore à l'heure des balbutiements. On s'acharne à séparer ce qui n'est, de fait, que l'expression encore inconnue dans sa complexité, du réel et de son avatar imaginaire.

Tout l'imaginaire est et demeure du réel, même si toute la réalité ne se réduit pas à de l'imaginaire. La réalité, par son empreinte symbolique, présente une partie fonctionnelle sans laquelle le passant ne verrait plus la présence de l'autobus qui risque de l'écraser quand il traverse la chaussée. Mais, sur le plan du réel (et non de la réalité) qui serait écrasé dans ce cas ? L'écrasement du passant, comme réalité humaine, n'a pas vraiment de consistance signifiante sur le plan du réel/imaginaire constituant le Monde dans sa totalité inconnue. Certes, ceux qui demeurent pathologiquement dans l'état imaginaire, sans pouvoir passer par le symbolique et accéder ainsi à une réalité socialement admise (et relative culturellement), risquent leur vie à chaque instant. Encore que...? ne dit-on pas que les somnambules défient, dans leur inconscience, tous les dangers? Et le plus "fou" des fous a encore, presque jusqu'à la fin, le sens d'un minimum de réalité pour sa propre sauvegarde.

La réalité - cette construction symbolique animée par une composante imaginaire et par une composante fonctionnelle - n'est-elle qu'une illusion ? On raconte, en Inde, cette histoire significative d'une pensée millénaire sur la Maya (l'illusion des phénomènes). Une personne marche sur un chemin désert, à l'écart du village. Tout à coup, devant lui, à quelques mêtres, il distingue dans la pénombre une forme enroulée sur elle-même. Pour l'homme, il s'agit assurément de l'un de ces serpents venimeux qui infestent la contrée. Il reste là, sans bouger, paralysé par une peur panique. Assurément, dans cet état de stress, il risque vraiment la crise cardiaque. Heureusement, un sage arrive sur le chemin et s'aperçoit du drame. Sans changer le rythme de son pas, il dépasse l'homme immobile, en direction de la chose tapie sous les herbes. Arrivé tout près de la chose, il la saisit lentement et la brandit au dessus de sa tête, sans mot dire. L'homme immobile peut se rendre compte alors qu'il ne s'agit que d'un simple cordage entortillé. Certes, l'objet aurait pu être vraiment un serpent dangereux, mais, dans ce cas, il n'était qu'une illusion de serpent qui aurait pu faire mourir notre homme.

Le sage évite d'imaginer la réalité à l'avance car il fait un avec le réel. Il dit et sent ce qui est, d'instant en instant. Avant le contact avec l'objet, c'était peut-être un serpent. Pendant, ce n'était qu'une corde. Après, ce sera pour tous encore, une corde ou un serpent. Cela me fait penser à l'expérience théorique célèbre du "chat de Schrödinger" exprimant l'approche paradoxale de la réalité dans la Mécanique quantique. Imaginez un chat dans une cage. Un dispositif extrêmement subtil constitué d'un marteau suspendu au dessus d'une fiole contenant un gaz mortel, dépend, pour son fonctionnement d'un seul contact avec un électron circulant aléatoirement dans l'espace de la cage. Si l'électron touche le marteau, celui-ci tombe et casse la fiole. Le gaz se répand alors et tue le chat immédiatement. Mais on ne peut savoir où et quand la particule élémentaire va toucher le marteau. Dans ces conditions le chat est potentiellement à chaque moment, à la fois mort et vivant. Ce qui nous dira son état, ce qui, plus exactement, produira son état à un instant donné, c'est l'acte même d'observer la scène qui se déroule dans la cage.Alors nous saurons si le chat est mort ou vivant. Mais, s'il est encore vivant et que nous retournions à d'autres occupations, il redevient un chat à la fois mort et vivant.

2. Axelos et le Monde

En vérité, c'est encore un philosophe, Kostas Axelos, qui pose le plus pertinemment la question de ce qu'est le Monde, l'Etre, dans l'état actuel de nos connaissances.

" La question fondamentale, bien que scotomisée, a été formulée jusqu'à maintenant de quadruple manière, ce carré constituant une, sinon la constellation. Ontologiquement et théologiquement : qu'en est-il de l'Etre de tout ce qui est ? Ontologiquement et généalogiquement : qu'en est-il du Devenir de ce qui est dans son entier ? Ontologiquement et totalitairement : qu'en est-il de la Totalité de ce qui est ? Ontologiquement et cosmologiquement : qu'en est-il du Monde qui contient tout ce qui est en son ensemble ? Au cours de cette question et en fin de course, l'Etre - le Devenir, la Totalité, le Monde - a basculé dans le Néant, en même temps que la question de l'Etre, unique et quadruple, se trouvait finalement dissoute par l'être humain dans l'être humain. Vint alors le temps où il fallut la formuler autrement : qu'en est-il de l'être en devenir de la totalité (fragmentaire) du monde (multidimensionnel et ouvert) ?...En d'autres termes : qu'en est-il du Jeu ? Du jeu de qui ou de quoi ? Le jeu n'est pas jeu de quelqu'un ou de quelque chose. A proprement parler il n'est même pas. Il est le déploiement du monde, le Jeu de " Cela ". Ce jeu du monde ouvre le champ à l'articulation du concept et du sensible, ne sacrifiant ni le sensible ni la pensée abstrayante" .

Cette Errance de "Cela" dans le déploiement du Jeu du Monde a pris trois formes au cours de l'histoire humaine.

1)Comme logos-physis chez les Grecs.

2)Comme logos-Dieu chez les Judéo-chrétiens.

3)Comme logos-homme chez les Européens modernes.

Kostas Axelos nous annonce maintenant l'avénement d'une quatrième phase : l'ère de la Technologie planétaire qui submerge toutes les contrées et aiguise toutes les mentalités. La véritable poéticité du monde contemporain se trouve déjà là, sous nos yeux, dans nos maisons, dans nos pensées et nos affects tourmentés. Saurons-nous la saisir dans son feu volant ? Pourrons-nous y pénétrer, dans une "amitié conflictuelle" sans nous dissoudre en fumée ?

Parviendrons-nous à faire émerger le poétique de ce jeu nouveau sans pour autant demeurer des poètes de l'ancien temps? De l'Errance du Jeu du Monde à l'Itinérance du jeu de l'homme: voilà le cheminement de l'être poétique d'aujourd'hui !

L'Itinérance s'inscrit, d'emblée, au coeur de la réalité contemporaine, sans illusion, sans faux-fuyant. Elle éparpille des milliers, des millions, d'itinéraires individuels et groupaux, dont certains semblent être orchestrés sans chef d'orchestre, comme le remarquent les sociologues. Mais à suivre la trace individuelle d'une itinérance, nous ne retrouvons jamais exactement la constellation structurée de cette orchestration invisible des rapports sociaux. Seulement des indices, quelques repères, parfois lourds de significations héritées. Mais également des itinéraires déviants, des dissidences inexplicables par le simple jeu des habitus. L'Itinérance d'une seule vie, étudiée ethnométhodologiquement, nous perd dans ses méandres, nous ravit par ses surgissements torrentiels, nous change inconsciemment dans une interaction allusive et prégnante. Personne ne sort indemme de la vie d'autrui et ma propre vie demeure un gouffre pour tous les aventuriers qui veulent risquer la rencontre : "j'ai vécu et ce mal a fait plus d'un mort" écrit le poète hongrois Attila Joszef.

Et cependant :

"Nul mouvement, aucune forme

ne satisfera jamais notre impatience"

(André Frénaud)

Malgré tout :

"Je veux remonter à la source.

Je passerai la frontière.

J'irai où se fait le grand vent

avant qu'il ne se soit dessillé

dans les regards, dans les rires,

dans les marques où se dissipe

le visage non formulé."

(André Frénaud)

Ainsi nos itinéraires sont des routes tranchantes comme des épées. Mais aussi des chemins de velours, des brassées d'herbes odorantes, des feux de Bengale pour les attardés de la nuit. Nos itinéraires portent des fruits et des bombes, des chevaux fous et des racines terriblement enfouies dans la pierre noire de la vie. Partir en quête de nos itinéraires, avec la simple lanterne de Diogène. Les reconnaître embroussaillés dans la pénombre. Les mettre en scène, les mettre en jeu, les éclairer un petit peu, avec le sourire et l'humour de celui qui voit la trame de l'itinérance. Les faire parler de "Cela" et de son déploiement poétique, au centre même des mots, des images, des concepts, des théories : tel est l'objet du "journal d'itinérance", c'est-à-dire de l'écriture clinique en Approche Transversale.

"Seuls ceux qui possèdent l'intelligence vraie savent l'unité de toutes choses. Aussi s'abstiennent-ils de faire des distinctions et vivent-ils dans le commun et l'ordinaire"

( Tchouang-Tseu)

Présence humaine

Lilas de l'action
 
 

Passer sa propre histoire au tamis

sans faire peur au mystère.
 
 

Dans cette recherche aventurée, l'attitude créatrice semble inéluctable. Ne sommes-nous pas dans le domaine de la vie minuscule, quotidienne, corpusculaire et ondulatoire ? Ici, la poésie est à l'ontologie, ce que la mécanique quantique est aux sciences de la nature.

Comment ne pas faire référence à la lumineuse conclusion du livre de Kostas Axelos (Pour une éthique problématique) pour inspirer l'attitude juste de l'écrivain porté par une Approche Transversale au sein de son journal d'itinérance :
 
 

"Le jeu de l'homme offert au jeu de la pensée, dans la spirale englobante du jeu du monde, a-t-il encore des tâches à accomplir ? Très certainement. Quelles sont ou peuvent être ces tâches ? Penser plus radicalement, plus originellement et plus productivement. Agir plus souplement, plus ironiquement, en fécondant des situations et en se laissant féconder par la pensée. Jouer, au sens ample et fort du terme, en essayant tant que faire se peut de sauver le rêve, à défaut de le réaliser, tâche impossible. Ne pas chercher un sens du monde ou de la vie, mais s'insérer dans leur jeu. Accorder la liberté à la nécessité reconnue et assumée. Moins séduire que se laisser séduire par ce qui est fascinant. Supporter l'altérité dans le même, et le même dans l'autre. Interpréter et vivre les jeux combinés des alternances, des compensations, des équivalences. Saisir simultanément les contraires et les contradictions : et leur spécificité et leur lutte et leur unité. Respecter et la contradiction et la non-contradiction, en situant et en démontant les inconséquences et les incohérences, en les transgressant et en les surmontant. Enregistrer l'unité et l'identité "avec" la négation et la différence. Unir les sédiments et les fragments en un tout et affronter le tout segmenté et éclaté. Etre et rester éveillé, constater avec humour les progrès de la bêtise, déceler les règles du jeu à travers tous les déréglements des sens et des moeurs. Accepter et la chaleur et le froid, voire la tiédeur. S'avancer jusqu'à une méta-ironie qui détruirait sa propre négation. Reconnaître que tout ce qui devient se ruine et périt. Etre prêt aux resurgissements, aux retours. Se concilier avec les trois dimensions - unitaires - du Temps dont chacune comporte trois dimensions : passé-présent-avenir unies dans l'Un-Tout du temps entier. Apprendre à s'entraîner - corporellement, psychiquement, méditativement -, apprendre à apprendre, apprendre à oublier, apprendre à se remémorer. Pousser vers son éclatement le désaccord entre ce que les hommes font et ce qu'ils disent et pensent. Faire preuve de tact et d'esprit de révolte, cultiver le souvenir et l'initiative, déclencher quand il le faut la salutaire violence, aspirer au renouvellement. Sachant qu'il n'y a pas de maître du jeu, jouer le plus productivement, le plus poétiquement possible. Savoir accueillir ce qui vient vers nous, savoir perdre, savoir prendre congé de ce qui s'éloigne de nous. Ce vers quoi on porte l'attention avec suffisamment d'intensité, mort ou vif, ne manquera pas, tôt ou tard, de se manifester" (p. 109-111)