Jacques GAUTHIER
Professeur agrégé de philosophie
Docteur en sciences de l’éducation
Salvador de Bahia, 6 mai 2000.
Réfléchir sur éducation et culture,
c’est pour moi, comme je crois pour beaucoup d’entre nous pédagogues,
réfléchir sur les rapports entre autrui, ses savoirs, et
ce que nous avons appris, principalement par le moyen de l’école,
de plus raffiné, je veux dire ces sources éminentes de plaisir
qui alimentent notre goût pour l’infini, pour la perte, pour le démembrement
et la fusion aux limites du sens et du non-sens, ces refus et révoltes
absolues qui sans doute nous permettraient de survivre en des situations
extrêmes (je remarque que pour mes amis indiens du Nordeste brésilien,
c’est l’initation reçue, les rituels qui furent toujours cachés
aux Blancs, qui généralement jouent ce rôle de "grande
culture", d’expérience des limites, de la révolte, du plaisir
et du raffinement). Autrui, l’autre, c’est celui qui n’est pas moi, qui
ne s’énergétise pas forcément aux mêmes sources,
qui met l’absolu dans ce qui me paraît trivial, ou peu significatif,
ou même que je ne comprends pas. Éduquer l’autre, pour moi,
c’est de manière narcissique l’attirer à moi, lui faire goûter
mes plaisirs, partager mes révoltes, qu’il prenne quelques risques
que je connais. Ainsi suis-je un intellectuel qui comprend mal qu’on puisse
sortir indemne de l’écoute de certaines oeuvres de Schubert, Malher
ou Xenakis, qu’on puisse s’ennuyer à lire Platon, ou voir Matisse
sans bonheur, ou encore lire Neruda sans passion. J’ai appris aussi à
nourrir une admiration sans borne pour la musique traditionnelle japonaise
ou l’art océanien. L’école publique m’a permis de comprender
et d’aimer ces oeuvres, même si parfois c’est hors l’école
ou en révolte contre l’école que je les ai découvertes.
Me cultivant, je me suis toujours déraciné. Il est
faux de dire que la culture est la prise de conscience de ses propres racines
historiques, car cela n’est perceptible qu’une fois le processus engagé
et bien engagé: cultivé, je connais ceux dont j’étais,
sans le savoir, un héritier. Mais me cultivant, je vais à
la rencontre de l’autre, de l’étranger, de celui qui a priori ne
fait pas sens pour moi. Ainsi Platon, Schubert, Matisse, les masques, ces
étranges, je les ai rêvés avant de les comprendre et
je les ai compris avant de les connaître. Je m’ouvre, oui.
Nous avons fait le tour de la terre, l’école peut
aujourd’hui enseigner des philosophies de cultures très diverses
et non se limiter à notre héritage occidental (nous sommes
assez cultivés pour le faire c’est-à-dire que nous
avons rêvé, et que nous avons aussi appris à communiquer
avec des collaborateurs de divers horizons culturels): aujourd’hui me cultiver,
pour moi, c’est surtout apprendre de ceux qui ne sont pas les représentants
légitimés par la (ou les) grandes cultures: des enfants des
favelas, de professeurs sans formation universitaire, de chômeurs
et d’employées domestiques, ce qui alimente leur soif d’absolu,
les musiques qui les font vibrer jusqu’aux racines, les textes qu’ils emmèneraient
sur une île déserte ou dont ils se souviendraient sous la
torture, les images qui les transportent de bonheur.
Donc, dans l’interaction pédagogique, si narcissiquement
je tiens à affirmer haut et fort mes passions intellectuelles (bien
sûr, sachant quand il le faut les "traduire" dans la sensibilité
ou le langage de l’autre - Platon ou Deleuze sont expliquables à
tout être humain, car ils sont de la vraie culture, ils ont un sens
par delà les codes particuliers des élites intellectuelles),
si je valorise ce savoir qui pour moi est d’extrême noblesse et fait
en partie ce que je suis, j’attends de l’autre qu’il me forme, me fasse
comprendre ses révoltes, ses bonheurs, ses absolus.
C’est tout. Pour moi, éduquer c’est cela: s’éduquer
mutuellement, apprendre à partager avec bien sûr, toujours
une zone d’obscurité, des mouvements incompréhensibles, des
transformations difficiles à mettre en forme, et des conflits où
celui qui perd peut gagner plus d’humanité. Professeur, tu t’éduques
comme tu éduques la jeunesse. Tu t’éduques par un jeu humanisant
de traductions réciproques, de vibrations communes, de passages
surprenants. Pourquoi, professeur, devrais-je toujours donner ces délices
aux jeunes gens, et qu’ils ne me cèdent rien en échange?
Quel barbare, cet éducateur qui ne prend rien à ses élèves,
si ce n’est leur temps! Oui, le cours de français, de philosophie,
de sciences sociales… devraient être des moments d’échange
de savoirs, dans l’intérêt même de l’enrichissement
de la culture. Laissons au désir ses droits. Cette jeunesse, quand
elle peut dire ce qui l’émeut, la fascine ou la révolte,
et quand ce dire est considéré comme l’égal des dires
des grands maîtres de la culture légitimée par la tradition
européenne, je fais le pari qu’elle va demander qu’on lui donne
encore plus de ces savoirs que l’école a pour fonction de transmettre.
Qu’elle va vouloir rêver avec Platon et Xenakis sur ce qu’est l’expérience
humaine de la vie, si ceux-ci prennent la figure de frères avec
qui l’on peut discuter et non de dieux. Oui, il faut traduire, créer
une langue de passage entre le monde des adolescents et le monde de la
grande culture. Il m’a toujours semblé que dans l’Education Nationale
on était payés pour ça, même si parfois il y
a des inspecteurs qui viennent vous interdire de vous livrer à des
"expériences" avec les élèves.
Là je parlais en tant qu’être humain mortel,
qui pense comme tel qu’il faut vivre dans le respect de l’autre et dans
la lutte pour la dignité de tous, et ne pas se soumettre aux problèmes
que ne se posent que ceux qui, à force de fréquenter de grands
auteurs et d’être cités, se sont mis à croire qu’ils
étaient immortels s’arrogeant le droit de légiférer
pour le bien d’autrui. Pour moi ces gens-là sont hors de la vie,
laissons-les y. Maintenant je voudrais seulement exposer quelques résultats
qui pourraient interroger le bon sens de ceux qui prétendent expliquer
aux éducateurs de banlieue ce qu’ils devraient faire pour sauver
la grande culture, l’éducation, la science, que sais-je?
Cette recherche, financée par le CNPq, équivalent
brésilien du CNRS et liée aux travaux de l’équipe
ESCOL de l’université de Paris 8 sur le rapport au savoir, montre
que dans les favelas, tous, parents, enfants et professeurs, ne donnent
sens au savoir scolaire que s’il est englobé dans une "sagesse de
la vie" plus ample. Et même, que les parents ne se sentiront à
l’aise dans l’école que fréquentent leurs enfants que le
jour où le savoir scolaire cessera de mépriser cette "sagesse
de la vie". Les enfants et adolescents sont comme des chasseurs dans l’expérience
de l’apprentissage, ils cherchent à apprendre dans les lieux les
plus hétérogènes et ne hiérarchisent pas les
savoirs entre eux, contrairement à ce que fait l’école. Pour
eux, si hiérarchie existe, elle obéit au principe du plaisir:
c’est le plaisir, et aussi le sentiment de la liberté de trouver
son propre chemin dans l’expérience de la connaissance, qui donne
sa valeur aux contenus appris. En outre, la violence intériorisée
est grande. Les élèves ont besoin d’activités artisitques
pour élaborer cette violence. L’art (et encore plus quand il est
implique la totalité du corps) a une importance centrale: il donne
sens aux apprentissages et aussi prépare psychologiquement l’enfant
ou l’adolescent à accepter des savoirs abstraits, éloignés
du contexte de sa vie. Apprendre sans souffrir (sans rencontrer le vide
de sens en référence à sa propre expérience
existentielle), comme en jouant, mobilise l’intérêt des élèves.
En outre, les élèves créent des mélanges imprévisibles
qu’un certain regard appellera confus, un autre, créateurs.
Ces résultats sont issus du faire et du dire des
élèves. Nous pensons qu’un travail systématique d’abstraction
par surcontextualisation - qui, loin de procéder par décontextualisation
comme on le fait ordinairement depuis Platon, plongerait les élèves
dans le contexte de vie singulier de chacun (où se trouvent les
émotions, les sensations, l’imagination) et dégagerait des
notions abstraites par réflexion dialogique du groupe sur les aspects
irréductiblement singuliers et ceux, universels, que l’on trouve
dans l’existence sociale - aiderait les élèves à donner
du sens aux apprentissages scolaires, tels qu’ils sont formulés
dans les programmes. Bien sûr, le professeur fait partie du groupe-apprenant,
du collectif intelligent, et apporte son expérience, son savoir,
qui inclut le contenu du programme. Mais il accepte d’écouter sensiblement
l’expérience singulière des autres, des élèves,
sur le thème étudié. On ne peut le faire dans des
classes de 35 à 40 élèves? On essaie, pourtant.
Un autre aspect mis en évidence par la recherche
est le rôle structurant d’une pédagogie symbolique, où
les séquences d’apprentissages seraient ritualisées, où
serait construit collectivement le monde de l’apprentissage, différent
du monde de la vie de tous les jours, et où chaque "moment" global
dans un processus complexe serait clairement scandé, rythmé:
il s’agit de rendre visible et conscient à l’élève
le processus d’apprentissage qu’il est en train de vivre.
Enfin, je voudrais clore cette brève contribution
sur le thème de culture et éducation par une interrogation
à l’adresse des tenants de la pureté des savoirs scolaires
et de la non contamination de l’école par les pédagogues
(c’est quand même une étrange tradition de l’école
française d’avoir formé durant un siècle des professeurs
de l’enseignement secondaire totalement ignares em pédagogie - et
nous, les intellectuels cultivés, nous sommes en partie les produits
de cet inquiétant corps professoral).
Que sont les sciences sociales aujourd’hui? Nous sommes
nombreux, en France je ne sais pas, mais au Brésil de plus en plus,
à penser que les groupes et classes, et, à l’intérieur
de ceux-ci, les personnes, savent des choses sur l’existence sociale; que
le savoir social ne se trouve pas qu’à l’Université; que
les problèmes significatifs pour la sociologie peuvent être,
certes, ceux que posent les savants, mais aussi ceux que posent les groupes,
les collectivités, et parfois même des individus singuliers.
Proches de la pratique de la recherche-action selon la dimension existentielle
de René Barbier, quand, avec ce que nous avons appelés la
sociopoétique, nous mettons le "groupe-chercheur" (qui dans nos
recherches peut être constitué d’enfants de la favela, de
leurs parents, de leurs professeurs, ou même de professeurs de l’Université)
au centre du dispositif de production de la connaissance, nous nous donnons
les moyens que se parlent, interagissent, s’interpellent, des cultures
différents: celles des enfants par exemple, celle de l’Université
dont nous sommes en partie porteurs, celles de communauté afro-brésiliennes,
etc. Cette interaction n’est pas seulement un objet que l’anthropologie
pourrait chercher à connaître; elle est la forme, le processus,
elle est la production de la connaissance scientifique. Oui, on crée
du savoir, donc, je suppose, de la culture, quand interagit la sensibilité
à fleur de peau et le pouvoir de comprendre le monde d’un enfant
qui vit une partie de son existence travaillant dans la rue, les connaissances
sociologiques du chercheur que je suis (mais aussi son intuition et son
émotion) et les références religieuses aux divinités
du candomblé religion afro-brésilienne qui structure
"l’expérience du monde" de bien des membres des classes populaires
bahianaises. La difficulté est que les trois types de connaissances
construits, ou même les trois modes différents de construire
les connaissances qui interfèrent ici, ne fonctionnent ni au même
niveau dans l’élaboration d’un savoir qu’on osera appeler "métis",
ni selon la même logique. On est dans l’hétérogénéité.
Mais cela ne nous empêche pas de poser comme principe que Tous les
savoirs sont égaux en droit comme le propose Michel Serres en "Atlas".
Sans ce principe, aucune dialogicité n’est possible, aucune décolonisation
non plus. La dialogicité, selon le Paulo Freire, implique qu’on
apprenne de l’autre, qu’on apprenne son langage, ses codes, et même
ses définitions de ce qu’est le savoir, la science (pourvu que celles-ci
ne nous excluent pas, comme nous, occidentaux, avons exclus la science
des colonisés, des enfants, des "bonnes femmes"!). Et pour entendre
l’autre, qui ne symbolise pas toujours ce qu’il exprime dans une langue
conceptuelle, nous devons exercer notre corps, notre intuition, notre imagination.
Nous devons être attentifs à ce que les cultures de résistance
comprennent du réel, que les cultures hégémoniques
ne peuvent comprendre. Nous devons interroger le sens spirituel des expériences
humaines dans le connaître de nos compagnons, qui partagent avec
nous la pratique de la recherche. En un monde où croît, comme
nous l’ont signifié dans leur langage les éducatrices d’une
école communautaire, l’hétéronomie en chacun de nous,
la résistance, la conquête de l’autonomie, passe par la prise
en compte de l’hétérogénéité dans la
production des questions et concepts scientifiques.
Oui, cela est une expérience de haute culture,
cela contribue à la vitalité de la culture scientifique.
Oui, ce métissage.