Remi Hess, Gabriele Weigand

 

Dissociation, transduction et thŽorie des moments[1]

 

            Le livre Le mythe de l'identitŽ, Žloge de la dissociation, de Patrick Boumard, Georges Lapassade et Michel Lobrot s'inscrit dans la continuitŽ de la pensŽe des auteurs. Nous connaissons leurs recherches depuis maintenant 40 ans, et l'on peut situer ˆ 1996 (cela fait dix ans !), l'explicitation de cette problŽmatique de la dissociation dans l'Ïuvre de Georges Lapassade[2]. On pourra montrer que cette problŽmatique Žtait d'ailleurs latente dans des ouvrages antŽrieurs.

 

Terminant une tournŽe au BrŽsil o nous venons de faire une sŽrie de confŽrences, sur la pŽdagogie institutionnelle, l'analyse institutionnelle et la construction de la personne ˆ travers la thŽorie des moments, nous avons pu constater comment les pensŽes de G. Lapassade, M. Lobrot et aussi P. Boumard, y sont vivantes. Le livre de G. Lapassade, ˆ la mode au BrŽsil, est la traduction de Microsociologies[3], parue chez Liber Libro en 2005. Quant ˆ Michel Lobrot, c'est la traduction d'A quoi sert l'Žcole ? que nos auditeurs utilisaient comme livre de rŽfŽrenceÉ

 

Nos auditoires, connaissant bien les travaux institutionnalistes sur l'analyse institutionnelle et la pŽdagogie institutionnelle, le professeur Rogerio de Andrade Cordova, qui nous accueillait ˆ l'UniversitŽ de Brasilia, nous a demandŽ d'introduire auprs d'eux les problŽmatiques les plus rŽcentes de notre courant de pensŽe sur la dissociation et le mythe de l'identitŽ, la transduction et la thŽorie des moments. Les thses de P. Boumard, G. Lapassade et Michel Lobrot sur la dissociation, ont eu un Žcho trs fort au BrŽsil. Il nous semble que ce pays pousse, peut-tre encore plus loin que nos pays europŽens, l'acceptation de l'tre dissociŽ. Le BrŽsilien accepte la dissociation comme ressource de la personnalitŽ. Ainsi, nous avons pu constater que, ne serait-ce que sur le terrain religieux, les BrŽsiliens sont des militants de la dissociation. Ils n'hŽsitent pas ˆ suivre les rituels de plusieurs religions, sans vivre cette succession d'affiliations, comme contradictoire. L'ÏcumŽnisme religieux est, au pays de la Macumba, une forme de dissociation intŽressante. Dans Les chevaux du diable, G. Lapassade avait d'ailleurs ŽtudiŽ la question ds 1974[4].

 

Les auteurs du Mythe de l'identitŽ vivent, eux-mmes, la dissociation comme une ressource. Ainsi, ils pratiquent une forme de dissociation ˆ travers leur manire de vivre leurs appartenances au monde scientifique. Il est difficile d'identifier nos auteurs ˆ une discipline. Chacun en a traversŽ plusieurs. G. Lapassade a toujours pratiquŽ les diffŽrentes formes d'intervention. Il a pratiquŽ aussi bien la psychosociologie des groupes que lĠethnologie, qui sont deux formes essentielles de la microsociologie. Comme Michel Lobrot, il a ŽtŽ un militant de l'autogestion pŽdagogique, de la pŽdagogie institutionnelle. Ils viennent de la philosophie. Patrick Boumard est psychopŽdagogue, psychologue, ethnographeÉ

 

            Ces appartenances n'ont pas ŽtŽ successives, mais simultanŽes : G. Lapassade nĠa jamais ŽtŽ seulement un psychosociologue des groupes, des organisations et des institutions, mais paralllement, et ds 1955, un praticien de lĠanthropologie ˆ base de mŽthodes ethnographiques. Ë lĠoccasion de rencontres, et de contacts avec des terrains divers, en particulier en Italie, il a encore eu lĠoccasion de pratiquer une dŽmarche au croisement de lĠanalyse institutionnelle, de la microsociologie et de lĠanthropologie. Microsociologie de la vie scolaire est dans le prolongement de Peter Woods. Dans Ethnosociologie, il donne plus dĠimportance ˆ Hugues Mehan et ˆ son ethnographie constitutive, directement inspirŽe de lĠethnomŽthodologie de Garfinkel et Cicourel.

 

Ces remarques sont Žgalement valables dans le rapport au terrain. Le rapport de G. Lapassade au Salente, dans les Pouilles italiennes (rŽgion de Lecce), est lĠintŽrt qu'il porte ˆ une pratique de musico-thŽrapie : la pizzica, une musique considŽrŽe comme thŽrapeutique pour soigner essentiellement des femmes, victimes de la piqžre dĠune araignŽe, nommŽe la tarentule. Ce rituel ressemble au Stambali de Tunisie. Rite de possession ˆ visŽe thŽrapeutique, on trouve cette pratique dŽjˆ chez les Grecs, avec les corybantes. En Italie du Sud, le rite a disparu, mais il en reste encore des traces. Un enseignement essentiel du travail de G. Lapassade dans cette rŽgion de lĠItalie, cĠest de constater que lĠanthropologue est impliquŽ dans son terrain au point quĠil est un des constructeurs de ce terrain. Ce travail lui a montrŽ que lĠobservateur participant est un des constructeurs du terrain quĠil Žtudie. Le nŽo-tarentisme italien qu'Žtudie G. Lapassade et dont il est lĠun des acteurs est produit par les chercheurs et les artistes, qui en sont ˆ la fois les observateurs et les auteurs. L'identitŽ de l'Ïuvre n'est pas dŽjˆ lˆ, mais ˆ construire avec des fragments de pratique.

 

            Avec la Macumba, dans le candomblŽ de Bahia, les grandes prtresses mettent sur leurs h™tels des livres dĠethnologie du candomblŽ. Ainsi, les observateurs ont-ils ŽtŽ les producteurs du candomblŽ. Pierre Verger est un exemple. Il est ethnologue, et en mme temps pa•desantos. CĠest un cas. Mais cĠest Nina Rodriguez qui a ŽtŽ le premier ethnologue du candomblŽ ˆ contribuer ˆ lĠŽmergence de ce candomblŽ, et ˆ sa configuration, ˆ son image, ˆ son succs, et donc ˆ son existence mme. Nina Rodriguez produisait lĠobjet quĠil observait. CĠest la vŽritŽ pour tout anthropologue, mme sĠil croit ˆ lĠobjectivitŽ de son travail. LĠethnologue se regarde faire lĠethnologie. Il nĠy a pas de terrain objectif, avec un observateur au regard innocent. LĠobservateur est dans son terrain. Le regard de lĠanthropologue est producteur du terrain quĠil regarde. Lˆ on est dans lĠethnologie exotique, mais cĠest la mme chose dans lĠethnographie de lĠŽcole. G. Lapassade a commencŽ lĠethnologie exotique, en 1965, en Tunisie. CĠest 20 ans plus tard qu'il s'est converti ˆ lĠethnographie de lĠŽcole. Ce parcours nĠest pas obligatoire. Patrick Boumard nĠa pas eu cet itinŽraire. Il a ŽtudiŽ directement lĠethnographie de lĠŽcole. G. Lapassade s'est intŽressŽ ˆ la Macumba avant de sĠintŽresser ˆ lĠŽcole. Ce fut aussi le parcours de GŽrard Althabe qui a ŽtudiŽ Brazzaville avant de revenir faire de lĠethnographie de la France. Pour comprendre lĠitinŽraire dissociŽ de GŽrard Althabe, il faut lire son histoire de vie[5].

 

            G. Lapassade a pratiquŽ lĠethnographie de lĠŽcole. Il a fait du terrain avec P. Boumard et R. Hess. Il a travaillŽ dans un collge voisin de l'universitŽ de Paris 8. Au bout dĠun an de dŽmarche psychosociologique et ethnographique, il est passŽ de lĠobservation des phŽnomnes scolaires, tels que lĠabandon des Žtudes ou lĠabsentŽisme, pour se tourner plus gŽnŽralement vers la culture des jeunes prŽsente au collge, dĠailleurs. Il a ŽtudiŽ la culture hip hop, le graph, les graphitis et la break dance.

 

            L'expŽrience de suivre deux terrains, simultanŽment (la culture des jeunes, et lĠethnographie exotique), peut tre rapprochŽ de lĠitinŽraire de Remi Hess qui a fait travailler lĠŽcole du point de vue de lĠanalyse institutionnelle, tout en explorant le thme des danses sociales. On pourrait penser que, chez les pŽdagogues institutionnalistes, cĠest une dissociation mal ma”trisŽe, mais en fait, cĠest une manire dĠtre dans la culture et dans lĠŽducation. On retrouve ce dŽdoublement Žgalement chez Michel Lobrot, qui se passionne pour l'Žducation et l'animation de groupes, chez GŽrard Althabe, lĠanthropologue qui Žtudie la tromba en Afrique, et ensuite il fait du terrain en France, dans des quartiers, des Žcoles : le mouvement de sa recherche va de lĠailleurs ˆ lĠici. G. Lapassade, trs impliquŽ dans lĠethnographie exotique. Il a pu tirer profit de cette expŽrience dĠethnographe au BrŽsil o il a ŽtudiŽ le candomblŽ, en Tunisie, au Maroc pour Žtudier les GnaouasÉ pour aborder le terrain de lĠŽcole et la culture des jeunes. DĠautres ont eu un autre itinŽraire, liŽ ˆ une histoire de vie. Dans toutes ces aventures biographiques, on constate une multitude de moments mal unifiŽs, qui ne peuvent, en aucune  sorte, constituer une identitŽ. S'il existe une personne, elle n'est pas unifiŽe. Elle est faite de moments historiques et anthropologiques qui peuvent se contredire, s'opposer, se dŽpasser dans une dialectique complexe. Le sujet est divisŽ.

 

            Peut-on changer lĠŽcole ? Les trois auteurs y ont cru ; leur outil, dans un premier temps fut une critique de la bureaucratie pŽdagogique et la proposition d'une alternative : la pŽdagogie institutionnelle et lĠautogestion pŽdagogique[6], mais ce mouvement nĠa pas donnŽ les fruits que lĠon en attendait. Pourtant, ils n'ont cessŽ de s'intŽresser ˆ ce thme. Alors, ils ont crŽŽ de nouveaux outils : l'ethnographie de l'Žcole fut une ressource, ˆ c™tŽ de l'ethnomŽthodologie. Patrick Boumard s'investit fortement dans ce travail d'ethnographie de l'Žducation.

 

            Au dŽbut de lĠanalyse institutionnelle, on pratiquait lĠanalyse interne des h™pitaux psychiatriques. Les mŽdecins voulaient faire lĠanalyse de lĠŽtablissement sans faire appel ˆ des consultants. LĠidŽe sĠest dŽveloppŽe que, pour soigner les malades, il fallait d'abord soigner lĠinstitution de soin. Cette analyse interne est pratiquŽe dans les annŽes 1950 par la psychothŽrapie institutionnelle et dans les annŽes 1960 par la pŽdagogie institutionnelle. Quand on parle de pŽdagogie institutionnelle, on pense surtout au dispositif de lĠautogestion pŽdagogique. Mais ce dispositif ne fonctionnerait pas, sĠil nĠy avait pas une autoanalyse permanente du fonctionnement de cette autogestion (voir les ouvrages de Raymond Fonvieille sur cette question[7]). De ce point de vue, la dŽmarche de Raymond Fonvieille Žtait un phare, un point fort de lĠautogestion pŽdagogique. G. Lapassade, M. Lobrot et P. Boumard ont apportŽ leur pierre ˆ ce mouvement ; nous aussi, d'ailleurs[8]. A lĠuniversitŽ, un point fort de notre terrain a ŽtŽ une systŽmatisation de lĠappartenance de lĠanalyse institutionnelle aux sciences de lĠŽducation de lĠuniversitŽ de Paris 8.

 

            Nous croyons encore ˆ lĠautogestion pŽdagogique. Elle est encore dans sa phase expŽrimentale. G. Lapassade, mme s'il a eu des prŽcurseurs[9], a pensŽ inventer le mot dĠautogestion pŽdagogique. Dans les T-Groups de Bethel, il a trouvŽ quelque chose qui allait vers lĠautogestion. Dans ces groupes, la thŽorie de la non-directivitŽ pouvait, ˆ la limite, dŽboucher sur lĠautogestion, mais, en fait, on nĠy arrivait jamais. Le moniteur, en dernire instance, Žtait directif. G. Lapassade s'est donc posŽ la question : Ò Mais pourquoi un moniteur ? Ó Ce sont les gens eux-mmes qui doivent faire la nouvelle recherche-action. P. Boumard, dans Les savants de lĠintŽrieur, a montrŽ que les pŽdagogues savent quĠils peuvent tre leurs propres analystes[10]. On a peu dŽveloppŽ le dispositif de lĠanalyse interne. La pratique du journal[11] peut tre considŽrŽ comme le dispositif de lĠanalyse interne. Ce dispositif est aussi noble que celui de la socianalyse.

 

Quant ˆ lui, M. Lobrot a fondŽ sa pŽdagogie institutionnelle sur une reconnaissance des apports de Carl RogersÉ

 

            On voit que le mouvement institutionnaliste n'a d'identitŽ que mythique ; elle s'est faite de transductions entre diffŽrents "moments" travaillŽs par les uns et les autres. Cette recherche sur la dissociation que nous allons dŽcouvrir pourra aider les enseignants ˆ comprendre les dissociations qui traversent leurs classes. Si les Žlves sont fragmentŽs, les groupes aussi le sont.

 

            Lors de nos confŽrences de Brasilia, nous avons pu dŽgager des fils entre la thŽorie de la dissociation des auteurs du Mythe de l'identitŽ, la rŽflexion de R. Lourau sur l'implication et la transduction[12] et la thŽorie des moments d'Henri Lefebvre que nous appliquons, pour notre part, ˆ une construction transversaliste de la personne. Passer de l'objectivisation au statut de sujet, c'est s'approprier des fragments d'identitŽ pour en faire des moments. L'unitŽ de la personne ne se pose plus comme identitŽ, mais comme totalitŽ des moments voulus[13]. Derrire la recherche prŽsentŽe ici, nous croyons dŽceler un moment d'une exploration d'une "autre logique", qui permet de penser les rŽsidus de la logique hypothŽtico-dŽductive.

 

 

Une autre logique

 

Adeptes de la complexitŽ, les chercheurs de lĠanalyse institutionnelle sont ˆ la recherche d'une autre logique. DĠune part, l'analyse institutionnelle reconna”t les dissociations du sujet, du monde morcellŽ (G. Lapassade, P. Boumard, C. Castoriadis, M. Lobrot), dĠautre part, elle ne sĠidentifie pas ˆ la science hypothŽtico-dŽductive : mme si elle tient compte des rŽsultats de la science, elle pr™ne la reconnaissance : et de lĠimaginaire (C. Castoriadis, R. Barbier) et dĠune logique transductive (H. Lefebvre, R. Lourau), indispensables ˆ la fois pour ouvrir au possible, et pour expliciter le travail de lĠimplication. De cette confrontation dialectique entre lĠacceptation de la dissociation comme ressource et de la reconnaissance de lĠimaginaire et de la transduction comme outils dĠune logique dialectique renouvelŽe, lĠanalyse institutionnelle redŽcouvre lĠimportance dĠune thŽorie des moments (H. Lefebvre, R. Hess, P. Ville, G. Weigand[14]), seule susceptible dĠarticuler ˆ la fois raison et passion, logos et poŽsis, sociologie et histoire, approche gŽnŽtique et structurelle de la rŽalitŽ sociale, et finalement de concevoir une personne qui accepte l'essence d'une identitŽ paradoxale.

 

 

         La dissociation

 

Si l'on a pu dire que la pensŽe de la dissociation est clairement dŽgagŽe en 1996, nous la voyons Žmerger dans un continuum dĠouvrages (L'entrŽe dans la vie. Essai sur l'inachvement de l'homme (1963), Paris, Anthropos, 1997 ; Les Žtats modifiŽs de conscience, 1987 ; Les rites de possession, Paris, Anthropos, 1997 ;  La dŽcouverte de la dissociation, Paris, Loris Talmart, 1998 ;  Regards sur la dissociation adolescente, 2000) . Georges Lapassade constate que les recherches sur la dissociation ont longtemps peru celle-ci comme pathologique. Toute la psychiatrie a tentŽ de rŽunifier le sujet. Or, citant des auteurs cliniciens, G. Lapassade tente de montrer que la dissociation, tant dans lĠespace que dans le temps, peut constituer une ressource : lĠenfant est dŽjˆ adulte ; le vieillard peut avoir des comportements dĠenfant, etc. DĠautre part, il est frŽquent que le sujet soit fragmentŽ, dissociŽ entre plusieurs personnalitŽs (personnalitŽs multiples), entre plusieurs modalitŽs de prŽsence au monde.

 

Cette perception du sujet est dĠailleurs valable pour le monde dans lequel nous vivons. C. Castoriadis le formule ˆ sa manire, dans Le monde morcelŽ : Ò Le monde — pas seulement le n™tre — est morcelŽ. Pourtant il ne tombe pas en morceaux Ó.

 

            LĠexpŽrience de la dissociation est donc une expŽrience actuelle aussi bien au niveau du sujet, quĠau niveau des institutions ou du monde, dans sa globalitŽ.

 

            Cette exploration de la dissociation peut tre rapprochŽe de recherches parallles sur des notions que nous voulons articuler ˆ cette recherche sur la dissociation : la transduction, la thŽorie des moments.

 

 

La transduction

 

            Deux auteurs institutionnalistes ont particulirement explorŽ la notion de transduction : Henri Lefebvre et R. Lourau :

 

            a).- H. Lefebvre

 

Dans La vie quotidienne dans le monde moderne, (Paris, Gallimard, IdŽes, 1968, p. 345-346), H. Lefebvre parle de la socio-analyse qui suppose une intervention dans la situation existante, la quotidiennetŽ dĠun groupe. LĠintervention socio-analytique dissocie les aspects de la situation quotidienne, mlŽs dĠune fausse Žvidence, en un lieu et un temps. Elle associe des expŽriences jusque-lˆ extŽrieures. Pour Lefebvre, la socio-analyse Ò procde par induction et transduction Ó.

 

La transduction est une forme de logique prŽsente frŽquemment dans lĠÏuvre de H. Lefebvre du dŽbut des annŽes 1960 jusquĠen 1969. Ainsi, dans la prŽface de la seconde Ždition de Logique formelle et logique dialectique, publiŽe en 1969, p. XXIII, H. Lefebvre Žcrit : Ò A c™tŽ de la dŽduction et de lĠinduction, la mŽthodologie approfondie dialectiquement devait prŽsenter des opŽrations nouvelles, telles que la trans-duction, opŽration de la pensŽe sur/vers un objet virtuel pour le construire et le rŽaliser. Ce serait une logique de lĠobjet possible et/ou impossible Ó.

 

          Dans un article paru dans Architecture, formes, fonctions nĦ14 (1968), et repris dans Du rural ˆ lĠurbain, (1970, 3Ħ Žd. 2001, p. 155 ˆ 157), H. Lefebvre propose une dŽfinition de la transduction, en signalant Ò l'urgence d'une transformation des concepts et des instruments intellectuels Ó. Il reprend ici des formulations employŽes ailleurs. Il sĠagit de faire la liste de certaines dŽmarches mentales encore peu familires, mais qui sont indispensables : Ò a) La transduction. C'est une opŽration intellectuelle qui peut se poursuivre mŽthodiquement et qui diffre de l'induction et de la dŽduction classique, mais aussi de la construction de Ò modles Ó, de la simulation, des Žnonciations d'hypothses. La transduction Žlabore et construit un objet thŽorique, un objet possible, ˆ partir d'informations portant sur la rŽalitŽ, ainsi que d'une problŽmatique posŽe par cette rŽalitŽ. La transduction suppose un feed-back incessant entre le cadre conceptuel utilisŽ et les observations empiriques. Sa thŽorie (mŽthodologie) met en forme les opŽrations mentales spontanŽes de l'urbaniste, de l'architecte, du sociologue, du politique, du philosophe. Elle introduit la rigueur dans l'invention et la connaissance dans l'utopie Ó. (Le b) concerne lĠutopie expŽrimentale).

 

          O Lefebvre dŽveloppe-t-il pour la premire fois la notion de transduction ? CĠest en 1961, dans le volume 2 de la Critique de la vie quotidienne intitulŽ Fondements dĠune sociologie de la quotidiennetŽ (p. 122). Ce texte est important ˆ la fois par sa prŽcision, et par le fait quĠil Žchappe totalement ˆ R. Lourau quand celui-ci reprend cette problŽmatique en juin 1993, cĠest-ˆ-dire deux annŽes aprs la mort de Lefebvre.

 

 

          b).- R. Lourau

 

          R. Lourau met en exergue de son livre Implication/transduction[15], publiŽ en 1997 (mais Žcrit entre juin 1993 et mai 1995, c'est-ˆ-dire au moment mme o Lapassade dŽgage la notion de dissociation), une citation du livre dĠH. Lefebvre de 1961 : Ò Les transductions thŽoriques et les transducteurs affectifs relvent dĠune mme thŽorie Ó. Le seul problme, pour nous qui connaissons lĠÏuvre dĠH. Lefebvre, cĠest que H. Lefebvre nĠa jamais Žcrit cela. H. Lefebvre Žcrit : Ò Les transductions thŽoriques et les transducteurs effectifs (concret) relvent dĠune mme thŽorie Ó.

 

          Si nous nous reportons au journal de recherche de R. Lourau, dans Implication/transduction, intitulŽ Ò Nipponites mirabilis, Žcriture diaristique Ó (pp. 65 ˆ 198), nous pouvons lire :

 

Ò Dimanche 10 octobre 1994

ÉAlfredo venait de faire une deuxime dŽcouverte en relisant Critique de la vie quotidienne de Henri Lefebvre, tome 2, 1961. Quelques lignes sur la transduction. Il m'en a fait photocopie car naturellement je n'ai pas retrouvŽ mon exemplaire.

H.L dit en gros ce qu'il Žcrira dans l'intro de 1969 ˆ LFLD. C'est un peu lŽger. L'intŽrt est dans la place occupŽe par cette menue notation dans le chapitre consacrŽ aux "instruments formels".

C'est aprs avoir parlŽ de l'hypothse stratŽgique (120) et de la "crŽation de l'objet" (par ex la construction d'une ville nouvelle). "Il ne s'agit plus du cas habituellement considŽrŽ, celui de l'observateur qui modifie l'observŽ ou qui fait lui-mme partie de l'observable". C'est une "situation extrme" susceptible de "fonder une rationalitŽ pratique large".

(121 et 122) "Transduction et transducteurs" commence par : "Les opŽrations classiques du raisonnement ne peuvent plus suffire". Au-delˆ de l'induction et de la dŽduction, la transduction "qui construit un objet virtuel ˆ partir d'informations". Les autres caractŽristiques sont trs plates et je ne les mentionne pas.

H.L. introduit "transducteurs sociologiques" aprs "transduc­teurs psychologiques" des thŽoriciens de l'information (trs vague rŽfŽrence, comme souvent chez H.L.).

Il finit par une phrase Žnigmatique : "Les transductions thŽoriques et les transducteurs affectifs (pratiques) relvent d'une mme thŽorie" — avec un renvoi en note sur Mandelbrojt (l'oncle, qu'il connaissait de l'auteur des fractales ?) : Lecture de l'expŽrience, PUF, 1955, p. 43 (donc l'oncle !) sur les transducteurs psychologiques (ajout ˆ la frappe : quel beau titre, "Les transducteurs affectifs" ; au moins ˆ mettre en exergue de I/T).*

 

            R. Lourau sĠinstalle dans son erreur de notation dans son entrŽe du

 

Ò Samedi 26 novembre 1994

Transducteurs affectifs (Mandelbrot, Lefebvre) Ó.

 

            Est-ce que la photocopie envoyŽe par Alfredo Martin Žtait dŽfectueuse ? Nous ne pouvons pas le dire. Cependant, on peut constater une erreur de copie non seulement dĠeffectif ˆ affectif (ce qui, dĠun point de vue interprŽtatif devrait offrir de nombreuses ouvertures ˆ nos amis psychanalystes), mais encore du mot entre parenthse (concret) qui devient (pratiques). Tout lecteur ami de R. Lourau se rappellera que ce dernier nĠŽcrit pas son journal, en ayant sous la main les ouvrages quĠil Žvoque. A lĠimage dĠH. Lefebvre, il fait plus dĠune citation de mŽmoire (il le prŽcise ˆ certains endroit de ses journaux).

 

Le jugement nŽgatif sur H. Lefebvre (Ò CĠest un peu lŽger Ó) nous appara”t dĠautant plus surprenant que dans lĠensemble de son journal, R. Lourau semble penser ˆ H. Lefebvre constamment, et en bien. On a lĠimpression que lĠaffection quĠil porte ˆ Henri, Žvite ˆ RenŽ dĠavoir ˆ se confronter ˆ la pensŽe de Lefebvre[16].

 

Le nom dĠH. Lefebvre est citŽ trs souvent avant la dŽcouverte de ce passage qui semble essentiel, car il aurait dž orienter R. Lourau dans une toute autre direction que celle quĠil a choisi. Nous tenterons de dŽfinir trs prŽcisŽment le hiatus qui existe entre Lefebvre et Lourau ˆ propos de la transduction. Mais disons tout de suite que la transduction semble tre chez Lefebvre une sorte de dŽpassement (Aufhebung) intuitif, (peut-tre gŽnial, prophŽtique, effet de transe) qui permet de dŽgager des possibles concrets. Chez R. Lourau, la transduction est presque synonyme de Ò pensŽe associative Ó ˆ lĠintŽrieur du continuum orinique (pour ce qui le concerne), et un peu plus gŽnŽral chez Simondon et Ravatin quĠil cite constamment.

 

Il nous semble important de proposer ˆ notre lecteur quelques passages antŽrieurs de ce journal o R. Lourau cite H. Lefebvre. On va y trouver sa dŽcouverte de lĠutilisation de la transduction dans la prŽface ˆ Logique formelle et logique dialectique, de Lefebvre. Ce journal de recherche est en mme temps un excellent exemple de Ò journal de lecture Ó. Les chiffres entre parenthses signalent les numŽros des pages des ouvrages travaillŽs :

 

 

Ò Dimanche 3 octobre 1993

La vie quotidienne des dieux grecs, un peu dŽcevant, se moque de Lefebvre mais ignore la vraie question posŽe par H.L., des moments, de la nature qualitative de la temporalitŽ (Hegel plus Bergson ? — ajout ˆ la frappe).

 

Lundi 22 novembre 1993

É 1947, Logique formelle, logique dialectique. J'ai la rŽŽdition 1969, Anthropos.

Chapitre IV - Logique concrte (dialectique)

(147) "Si l'on s'en tient ˆ la forme, et si l'on dŽfinit par elle la raison (confondant ainsi l'entendement avec la raison), le rŽel se trouve rejetŽ dans l'irrationnel".

(148) Cite Hegel, Logique : "Nous donnons le nom de dialectique au mouvement plus ŽlevŽ de la raison dans lequel ces apparences sŽparŽes passent l'une en l'autre (...) et se dŽpassent" (I- 108).

Trs proche de la transduction. Dans la prŽface de 1969, H.L Žvoque le projet d'une ThŽorie gŽnŽrale des formes. Mon rve secret aussi !

Il faudrait retrouver le critique que Simondon et Ravatin adressent ˆ la dialectique, sans la rejeter entirement. Simondon entr'autres lui reproche d'isoler et de figer les divers moments conus comme successifs (?). (J'ose souponner Simondon, et bien d'autres, d'une connaissance trs lŽgre de la Grande Logique —rajout frappe)

(164) Toujours Lefebvre : "Notre Žtude du mouvement abstrait de la pensŽe a rejoint l'Žtude du mouvement de la pensŽe dans son histoire, — et rejoint ˆ travers elle les rŽsultats acquis des sciences de la nature". Proclamation solennelle, en italiques. Je corrigerai : "la pensŽe dans son histoire", peu clair, et "acquis", car la science vaut par son dynamisme plus que par ses acquis.

Un peu plus loin, H.L parle d'une "thŽorie de ces lois universelles du mouvement dans la pensŽe et dans le rŽel" ( 165).

(171) "Nous en arrivons donc ˆ dŽmentir expressŽment le principe d'identitŽ, puisqu'en fait nous posons comme une sorte de critre logique du rŽel la contradiction interne et puisque nous en tirons une rgle mŽthodologique. Pour dŽterminer le concret, le plus ou moins concret, dŽcouvrez les contradictions" (171).

(172) Les contradictions passent l'une en l'autre "comme le germe qui est produit par l'tre vivant, qui est lui, et cependant n'est dŽjˆ plus lui et veut tre pour son compte, et pousse vers sa "fin" l'tre qui l'a produit ou comme l'idŽal qui est autre chose que le rŽel, qui lutte contre lui et qui cependant n'est rien s'il ne plonge dans le devenir rŽel des racines profondes et s'il ne se rŽalise pas, cessant ainsi d'tre un idŽal".

Le troisime moment est l'historicitŽ, le devenir, le mouvement (je dirai : l'organisation dans le devenir, le devenir de l'organisation, c'est-ˆ-direÉ la transduction ! rajout frappe).

(197) : "cette transition d'autre chose en lui (l'tre, ndRL) : le germe ˆ partir duquel il se dŽveloppe (É). Le germe n'est pas l'essence (...). Le mouvement de la connaissance dans la mesure mme o elle pŽntre le devenir de cet tre ˆ partir de ses manifestations ne reste pas extŽrieur ˆ ce mouvement objectif de l'tre par lequel il se forme et peut le reproduire bien qu'elle y pŽntre du dehors. Elle l'atteint dans la mesure mme o elle est active, vivante — mouvement de pensŽe, pensŽe en mouvement et pensŽe du mouvement".

L'essence, c'est la rŽalitŽ concrte, au-delˆ de l'apparence (108-109).

Le dŽpassement : l'enfant se continue dans l'homme, non pas tel qu'il fut, non pas "en tant qu'enfant" (213).

(214) "l'enfant est bien un moment de l'adulte, au sens complexe du mot, qui signifie ˆ la fois : ŽlŽment actuel, phase ou Žtape du devenir, condition dŽpassŽe".

Il y a donc actualisation, dŽphasage, potentialisation.

La "condition dŽpassŽe" est la nŽgation de la nŽgation, ce qui dans la transduction est la partie du jaune qui s'annule en devenant vert.

En refeuilletant la prŽface ˆ la deuxime Ždition (1969), page XXIII, EUREKA !

"A c™tŽ de la dŽduction et de l'induction, la mŽthodologie approfondie dialectiquement devait prŽsenter des opŽrations nouvelles, telles que la trans-duction, opŽration de la pensŽe sur/vers un objet virtuel pour le construire et le rŽaliser. Ce serait une logique de l'objet possible et/ou impossible."

Donc : la relation entre actualisation et potentialisation est la transduction. On n'est pas trs loin de Simondon (et de Lupasco) ; en fait, tout est dŽjˆ dans Henri Lefebvre, ce qui pour moi boucle la boucle ouverte il y a plus de trente ans, ŽtŽ 1962, rencontre avec H. (rajout ˆ la frappe, 6-12-93).

Le passage d'H.L est dans une sŽquence intitulŽe "Sur l'histoire rŽcente de la logique" et aprs qu'il ait rappelŽ ds le dŽbut de la prŽface son projet de TraitŽ du matŽrialisme dialectique en 8 volumes (cf. le grand projet parallle sur Critique de la vie quotidienne).

(XXVI) "une thŽorie gŽnŽrale des formes ˆ partir du Livre I du Capital" (Cf. Jean-Pierre Faye).

(XXXIX) : "Aujourd'hui, l'analyse dialectique prend entre autres formes celle de l'analyse institutionnelle, qui saisit du dedans et du dehors l'implication des idŽologies et des institutions. Ce qui ne va pas sans une critique en acte : l'analyse implique un analyseur, une diagnose et un diagnostic."

 

Lundi 6 dŽcembre 1993

ÉDans ce journal, je n'ai pas suffisamment soulignŽ l'importance de ma redŽcouverte de la transduction chez Henri Lefebvre.

Sur le continuum entre processus et exposŽ, il faudrait faire l'hypothse d'un processus homologue ˆ l'Žcriture ; et celle de l'Žcriture comme processus de recherche.

La premire hypothse est la plus dŽlicate. Partir de l'inscription sur/dans le terrain, le champ ? La place de l'obs, etc. Et la place de l'institution (de recherche, ŽditorialeÉ) Ó.

 

            Nous nous me permettons de citer longuement lĠentrŽe du 15 janvier 1994 qui Žvoque H. Lefebvre ˆ la fin, mais qui nous intŽresse surtout quant ˆ la relation triangulaire Lourau/Castoriadis/Lefebvre, dans laquelle on aperoit les implications de R. Lourau ˆ lĠendroit de ses deux a”nŽes :

 

Ò Samedi 15 janvier 1994

Castoriadis, Le Monde morcelŽ, 1990. Recueil d'articles. IntŽressant pour constater qu'il s'adapte ˆ ses publics. Et pour montrer en creux le projet, le work in progress (on en parlait avec Dimitri K. ces jours-ci). Mais, grands dieux, que ce Grec est bavard, donc les Grecs, etc.

J'aime sa na•vetŽ de monsieur-je-sais-tout, Žconomiste, politologue, sociologue, psychanalyste. Les premiers mots de son Avertissement : "Le monde — pas seulement le n™tre — est morcelŽ. Pourtant il ne tombe pas en morceaux".

 

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Et dans le train picorŽ le dernier texte du Monde morcelŽ, "Temps et crŽation" (Žbauche d'un livre annoncŽ ?)  :

 (248) "La subjectivitŽ n'Žpuise pas l'tre (ˆ moins qu'on ne se laisse aller ˆ un dŽlire subjectiviste absolu)".

(249) "Les sujets ne peuvent pas exister en dehors d'un monde."

 (262) "La sociŽtŽ se crŽe — s'institue — le long de deux dimensions tissŽes ensemble : la dimension ensembliste-identitaire (ensidique) et la dimension proprement po•Žtique."

 (263) "Le temps social imaginaire serait le sujet le plus important ˆ traiter" (on s'en est occupŽ ! Lefebvre avec sa critique de la vie quotidienne, moi avec l'Žcriture diaristique !!!).

(266-7) La mathŽmatique traite de l'espace ensidique, abstrait, qui n'est pas "l'espace effectif (l'espace o nous vivons aussi bien que l'espace du monde en soi)".

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É( encore l'autobiographie !)

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Et je retarde le moment de proposer I /T ˆ un Žditeur.

 

Lundi 17 janvier 1994

ÉLefebvre : "critique radicale de l'instant" (interview dans La quinzaine littŽraire, aprs la sortie de La Somme et le Reste).