Texte à paraître dans un ouvrage collectif, Puf, 1998

 

Le déviant : être ou ne pas être ?

 

Par Mehdi Farzad

 

Le présent texte est consacré aux processus par lesquels, différentes formes de déviances scolaires et éducatives s'organisent. On tentera de comprendre comment certains individus sont amenés à s'inscrire dans des pratiques considérées comme hors normes par l'institution éducative. Bien qu'habituellement on utilise la formule du centre et du périphérie pour apprécier les degrés d'insertion, d'inclusion et de la déviance des individus dans la société, nous pensons qu'ici cette formule ne peut convenir. L'hypothèse avancée dans ce texte considère en effet que, tout individu est déjà géographiquement inséré. Dans cette perspective, le critère pour mesurer le degré d'adhésion ou l'affiliation des personnes cataloguées par la société comme déviantes ne peut être basée sur la place symbolique du centre et du périphérie mais sur les espaces que ces individus occupent pour définir leur situation . Aussi, la formulation de ce postulat va nous permettre de comprendre le sens local et culturel que le terme déviance pourrait prendre selon qu'il est employé dans un univers culturel ou un autre. Si, dans certains pays, ce phénomène peut être considéré comme moteur du changement des situations sociales, dans d'autres celui-ci a souvent pris un sens médiatique et péjoratif :--On parle alors de "jeunes déviants", voire de "jeunes délinquants" --.

Les propos de Rûmi, Djalâl ud-Din, considéré comme le plus grand poète mystique de la langue persane et l'un des plus hauts génies de la littérature spirituelle universelle, né en 1207, vont dans ce sens lors qu'il encourage les gens à ne pas être comme tout le monde. Cette approche quelque peu déviante est surtout visible dans une de ses recommandations lorsqu'il dit : "sois avec des gens, mais en même temps, n'appartiens pas à eux..." .

D'ailleurs dans la culture iranienne, la signification du terme déviant a surtout une acception morale et les catégories de gens que l'on reconnaît comme déviants en Europe, n'ont pas l'étiquette de déviant en Iran.

Ainsi, une lecture historique et antique de la déviance nous apprend que les grandes idées "avant gardistes" ont souvent été élaborées par des personnes qui alors se trouvaient en déviance par rapport à la majorité des gens considérés comme "normaux". Dès l'antiquité, en effet, la notion d'ordre social est prééminente et s'impose dans des champs aussi divers que la mythologie, la politique, la science, voire la religion . La position de ces personnes montre que, quel que soit le pays ou l'époque, la plupart d'entre elles ont été très souvent jugés sur la base des critères normatifs définissant l'ordre dont certain peuvent paraître comme permanents.

La déviance est alors vue comme une force instituante positive, une production sociale "en train de se faire" et non un phénomène mécanique déjà là. C'est ainsi que la personne étiquetée comme déviante, est considérée comme telle, surtout par les autres et non par elle même.

L'exemple de Paul, l'élève en terminal, racontant comment lui et ses camarades de classe savent mettre en place des stratégies déviantes pour ne pas être interrogés par leur professeur de mathématiques, est assez significatif et correspond à cette force instituante. Paul et ses quatre camarades constituent un groupe de cinq élèves à ne pas aimer les mathématiques et encore moins d'être interrogés par le professeur qui généralement commence son cours en demandant à deux élèves d'aller devant le tableau noir afin de répondre à une ou deux questions. Pour qu'ils ne soient pas parmi les interrogés, ils cachent leur visage devant leur cahiers car ils sont persuadés que leur professeur a l'habitude de "solliciter les élèves qu'il a la possibilité de voir...". C'est comme cela qu'ils ont toujours réussi à ne pas avoir de mauvaises notes.

Les réflexions qui vont nous guider dans ce texte, soutiennent l'idée que l'usage social et culturel de la déviance n'est pas le même d'une culture à l'autre. La déviance dans cette perspective peut être vue comme une force instituante positive, alors qu'habituellement, on la juge négativement, qu'elle est avant tout une production sociale "en train de se faire" et non un phénomène mécanique déjà là. Aussi la personne étiquetée comme déviante, est considérée comme telle par les autres et non par elle même.

Roseline raconte comment le fait d'être avec sa soeur jumelle dans la même classe, avait conduit l'établissement à les considérer comme tricheuses. Et comment en même temps, ces deux soeurs avaient du participer aux opérations de tricherie pour apparaître normales aux yeux des autres.

Plusieurs fois, lorsque Roseline se levait pour répondre aux questions de ses professeurs, ces derniers la prenaient pour sa soeur Dominique. Elles étaient alors de négocier avec les enseignants sur leur identité exactes.

Tantôt c'était le cas de Roseline tantôt le tours de sa soeur de se faire étiquetées par l'établissement comme des personnes qui mentaient et ceci malgré que leur noms soient affichés sur leur blouson.

Face à une situation "insoutenable", les deux intéressées avaient décidé finalement de se comporter selon les souhaits des enseignants.

A partir de ce jour elles passaient donc devant le tableau pour répondre aux questions des professeurs, mais souvent chacune au non de sa soeur. Cela leur avait permis de ne plus rentrer en discussions "inutiles" pour convaincre des adultes sur l'exactitude de leur identité.

Cette situation influencée par les enseignants et donc produite par l'institution scolaire leur avait même conduite chacune de partager ses devoirs scolaires avec sa soeur pour toute forme d'exercice. "Moi je révisais pour ma soeur et ma soeur pour moi et comme cela tout le monde était content..." disait Roseline.

Cet état de doute généralisé, avait une autre conséquence pour les deux soeurs. Tous les élèves les regardaient et les écoutaient avec beaucoup de doute, les classant parmi les élèves "non normales" qui n'étaient pas comme tous les autres, précisait sa soeur.

Ces moments ont duré plusieurs mois jusqu'au jour où Dominique et Roseline ont du changé leur classe. Le jour où elle a débuté une scolarité sans sa soeur, c'était aussi le début d'un processus de normalisation dont elles n'étaient pas habituées. "C'est une autre vie d'élève qui avait commencé" pour nous disaient elles.

Le concept de déviance, ne nous semble donc compréhensible que par rapport à celui de la normalité, perçue par la majorité des gens qui suivent l'Ordre établi (ici les réglements de l'établissement scolaire). En ce sens, les frontières qui séparent les déviants et les "normaux" peuvent se changer selon la perception symbolique de la société et les individus qui la composent . Tout espace social en effet, se définit aussi bien par les individus qui le composent et qui le créent, que par les rôles effectifs que ces mêmes individus jouent et actualisent continuellement pour le rendre intelligible.

Pour une meilleure compréhension de la signification culturelle et localement organisée de ces termes, nous pouvons nous référer notamment aux travaux sociologiques issus de l'approche interactionniste et en particulier ceux de G.-H. Mead (1963) et de H. Becker (1963) qui proposent une définition de la déviance, en rupture avec les théories élaborées antérieurement. La déviance selon Becker n'est pas strictement liée à la nature de l'acte commis, mais elle résulte d'un processus social. Est socialement déviant, en effet, celui qui est catégorisé comme tel par le groupe social ou par certains de ses représentants, et ce par rapport aux normes en vigueur. La déviance est alors considérée comme "le produit d'une transaction effectuée entre un groupe social et un individu qui, aux yeux du groupe, a transgressé une norme".

Selon la conception interactionniste toujours, on peut envisager quatre types de positionnements possibles pour un individu sur la scène sociale : Le conforme, c'est quelqu'un qui obéit à la norme, le pleinement déviant qui a transgressé la norme et a été repéré, l'accusé à tort, qui n'ayant pas commis d'acte déviant, il est quand-même considéré comme déviant et enfin, le secrètement déviant. C'est quelqu'un qui transgresse la norme mais ne se fait pas repérer. Becker pense que cette opération de catégorisation procède quelques fois par une sorte "d'amplification abusive". Il suffit en effet d'être considéré comme l'auteur d'un ou de plusieurs délits pour perdre le statut d'individu ordinaire/normalisé et être désigné comme délinquant.

Un autre exemple venant d'une fille collégienne de 13 ans va nous aider à mieux comprendre comment certaines personnes se trouvent obligées d'adopter des stratégies déviantes pour apparaître normales. Isabelle raconte que lorsque sa professeur d'histoire/géographie avait fixé comme règle, de faire un contrôle dans lequel il devait poser 10 questions parmi les 25 données à l'avance, elle avait réussi à mettre en place une stratégie qui lui a permis d'obtenir une très bonne note. Pour ce faire, Isabelle avait préparé à l'avance dix feuilles dans lesquelles elle avait répondu à toutes les questions, à partir d'une probabilité scientifique lui permettant d'avoir plusieurs cas de figure. Le jour de l'examen, il avait suffit à Isabelle de sortir de sa poche, la feuille correspondant aux 10 questions posées et c'est comme cela qu'elle a obtenu une note très satisfaisante.

Relation entre la déviance et l'exclusion

Dans le langage courant, voire dans le secteur socio-professionnel, l'emploi du terme exclusion est généralement associé à ceux d'échec et de rejet qui peuvent être compris comme les cas d'exclusion liés à l'échec social, scolaire, familial, etc.

Martine Xiberras (1993) distingue trois grandes théories sociologiques sur la question d'exclusion. La première est regroupée sous l'étiquette de sociologies normatives, la second axe vient de l'École sociologique de Chicago et la troisième enfin considère que l'exclusion ne peut être résolue qu'au prix d'un changement de paradigme et d'une mutation épistémologique dans les sciences sociales. Dans toute une autre démarche sociologique, la thématique de l'exclusion et celle de la déviance permettent de dresser la liste des différentes attitudes de la société envers ceux qu'elle rejette. On pourrait caractériser ce courant théorique comme post-moderne, tel que l'on peut le retrouver par exemple dans les travaux de l'École de Palo Alto.

Pour Martine Xiberras (1993), "le phénomène de l'exclusion pose deux problèmes. Le premier d'ordre "épistémologique" en effet, il n'est pas possible de délimiter des frontières de l'exclusion, et le second d'ordre "méthodologique" : la question qui se pose concerne la manière dont on pourrait rassembler dans la même catégorie tous les cas de figures qui ressortissent de l'exclusion.

La particularité des travaux interactionnistes vient du fait qu'ils ont développé la question de déviance sous un angle tout à fait différent en abandonnant la recherche de la causalité au profit de l'étude des processus interactionnels qui concourent à la construction du phénomène. Le fait que G.-H. Mead ait introduit l'idée fondamentale que l'interaction sociale était au fondement tant de l'identité des individus vivant en société que des phénomènes sociaux, va dans le même sens. Cette idée meadienne est d'ailleurs bien résumée par G. Lapassade lorsqu'il dit : "le sujet en tant qu'individu, émerge dans le milieu des interactions sociales. En même temps, et inversement, cette société qui le produit n'est elle-même que le produit de ces interactions entre individus" .

En considérant la déviance avant tout comme une "production sociale", les interactionnistes ont une autre approche qui consiste à déconstruire la procédure qui aboutit à la désignation du "déviant" et les conséquences de cette opération sur sa trajectoire individuel.

Ces travaux, regroupés sous l'appellation de "Théorie de l'étiquetage (Labelling Theory), ont d'une part traité les procédures qui aboutissent à l'étiquetage et d'autre part, les conséquences de cette étiquetage sur l'identité et la carrière des personnes ainsi étiquetées. D'ailleurs H. Becker (1963), soutient l'idée qu'il y a un lien étroit entre l'établissement de normes par les "entrepreneurs de morale", les opérations de l'étiquetage et ses conséquences sur l'identité des individus étiquetés. L'auteur rappelle que "les normes sont le produit de l'initiative de certains individus et nous pouvons considérer ceux qui prennent de telles initiatives comme entrepreneurs de morale". Ils peuvent être considérés comme Les créateurs de normes, animés par une mission sacrée et persuadés de la pertinence de leurs convictions, ils entendent l'imposer à tous et pour le bien de tous. Certains d'entre eux sont chargés de faire respecter la norme:. Parmi eux, on peut trouver des professionnels (par exemple lorsqu'il s'agit de lois ou de dispositions réglementaires. Ces professionnels ont pour mission de veiller à l'application effective des mesures Quant aux entrepreneurs de morale profanes (ou non professionnels), ils sont souvent chargés de faire respecter la norme. Mais cette tâche peut aussi être l'affaire de tout un chacun, ou du moins de tous les membres des groupes auxquelles les normes sont censées s'appliquer".

L'auteur rappelle que c'est surtout la norme qui légitime et guide ces "entrepreneurs de morale" dans leurs opérations de distinction des déviants et leur catégorisation

Les interactionnistes on le sait ne contestent pas l'existence d'un Ordre Social, contraignant les activités quotidiennes des personnes. D'ailleurs cette question constitue l'une des thématiques importantes de leurs travaux et leurs recherches sur la déviance ont permis un approfondissement de la réflexion sur ce thème. Et, contrairement aux définitions classiques, habituellement données pour des chercheurs comme B. Valade (1989), selon lesquelles, les "norme" désignent les "règles qui régissent les conduites des gens", pour Becker "les normes définissent des situations et les modes du comportement appropriés à celles-ci". La loi dans cette perspective, paraît constituer la forme la plus achevée de la norme.

Les normes s'exhibent en référence aux valeurs, telles que les notions de Justice, de Liberté, d'Égalité, etc., (termes que Becker trouve vagues et généraux et qui ne suffisent pas à orienter précisément l'activité humaine). Les valeurs s'avèrent ainsi inadaptées pour orienter l'action dans les situations concrètes et amènent les groupes sociaux à élaborer "des normes spécifiques" qui soient mieux adaptées à leurs réalités locales.

La norme définit la situation, tout comme l'autorisé et/ou l'interdit et s'apparenterait à une jurisprudence dans la vie quotidienne et précise les sanctions applicables aux personnes qui la transgressent. D'ailleurs ces sanctions sont variables et en fonction de la gravité, socialement définie de la situation (de transgression), leurs exécution prennent sens. Une certains formes de règles de mal conduite, au moment où on participe à une réunion pédagogique, provoquera, en générale, une simple réprobation de l'entourage, alors que participer à un vol à mains armées, peut être sanctionnée par un emprisonnement, etc.

En distinguant deux types de société, H. Becker pense que le contexte social joue un rôle dans la façon dont la norme s'opère. Il distingue deux types de sociétés : le premier concerne des groupes sociaux "traditionnels" (organisations simples et stables) et le deuxième type renvoie aux sociétés modernes, considérées comme complexes. Spradley J. et B. Mann (1979) pensent que dans une société complexe comme la nôtre, les points de vue culturels pour une situation sociale donnée augmentent considérablement" . Ces considérations interactionnistes voient les sociétés modernes, non pas comme un tout homogène, mais comme un système, composé d'éléments en interactions. Chacun des groupes tente de développer une culture particulière et présenter ses spécificité significatives.

En suivant Ch. Bachmann et J. Simonin (1981), les praticiens et les universitaires de l'École de Chicago concevaient la société en référence à la "métaphore écologique" en divisant la ville en un certain nombre de zones possédant chacune ses caractéristiques propres, riches ou pauvres, peuplées d'habitants originaires de telle contrée ou telle autre... Ces zones naturelles répondent à des principes d'organisation, "les territoires sont délimités, des modes de communication et d'échanges entre communautés s'établissent, des règles de coexistence s'instaurent" .

En fait, les sociétés modernes, ne sont pas simples et la définition des normes et leur mode d'application dans des situations spécifiques ne font pas l'objet d'un accord unanime. Elles sont, au contraire, considérablement différenciées selon des critères de la classe sociale, du groupe ethnique, de la profession et de la culture et il n'est pas nécessaire que tous ces groupes partagent les mêmes normes. Faute d'être unanimement admises, ces normes sont imposées, par certains, à l'ensemble du groupe social. D'ailleurs, toute ou une partie des normes peuvent paraître totalement inadaptées à certaines personnes ou groupes sociaux. ceci est surtout valable quand il s'agit de respecter les normes dans des espaces communautaires où plusieurs cultures doivent cohabiter. Les normes peuvent quelques fois aller à l'encontre des intérêts ou des perspectives de certains sous-groupes sociaux et deviennent ainsi problématiques.

La description qui va suivre vient d'un lycée public accueillant 6 à 700 élèves de la 6ème au terminal, situé au centre de l'Iran.

M. est l'élève en terminal au sein de cet établissement iranien qu'il fréquente depuis sa 6ème, mais n'a pu finir ses études à cause d'une exclusion définitive prononcé par le chef d'établissement.

Ce lycée fonctionne sous le régime du Shah d'Iran, ce qui l'oblige comme toutes les autres institutions scolaires à commencer la journée par une double cérémonies ; l'une à caractère religieux (récitation des sourates de Coran) et l'autre sous forme de slogans en faveur du régime du Shah et la famille impériale. Tous les élèves sont obligés de se mettre en rangs et avec une certaines discipline remarquée, écouter ces deux rituels quotidiens. Comme tous les autres lieux publics, ce lycées est caractérisé par une forme d'autorité, l'absolutisme et l'ordre, faisant partie des vertus de l'enseignement. Il a une qualité académique normale et hormis l'apprentissage obligatoire de certaines disciplines comme l'anglais ou le livre du Shah , on apprend les mêmes matières reconnus que ceux enseignés dans les établissements d'enseignement occidentaux.

En fait ce lycée était représentatif de ce qui se passait au niveau politique dans le reste de la société iranienne puisque nous savions que la police secrète du Shah (la Savak) y était présente ; --ce qui modifiait les rapports pédagogiques et les relations entre les adultes et les élèves--. Ces rapports reposaient implicitement sur les règles étatiques du lycée et étaient caractérisés par l'autorité, la peur, le respect des normes instituées, etc. Cet état d'esprit favorisait un refoulement des expressions libres des élèves quant à leurs projets et leur vie de jeunes, rendant possible un climat non déclaré du suspicion. Les trois premières pages des manuels scolaires par exemple étaient consacrés aux slogans en faveur du roi et sa famille.

Quant on observait en coulisse et on les écoutait en ami, on s'apercevait que les élèves pensaient que dans cette situation, leurs expressions n'était pas prises en compte par les adultes et considéraient même que leur culture d'élèves était antagoniste avec celle des enseignants. En réalité, ils pensaient que les décisions étaient prises "sur leur dos" par des agents de la communauté éducative issue de la société qui définissaient en même temps la valeur des catégories d'études. Les études de médecine ou ingénierie avaient en effet une place privilégiée dans la société et représentaient les symboles de la richesse et de la consommation. En fait, les enseignants de façon explicite et implicite nous faisaient comprendre que les disciplines littéraires et philosophiques étaient "inutiles". Cette catégorisation des études était devenue presqu'une norme acquise et non officielle, obligeant de manière ouverte les élèves à se soumettre aux choix des adultes qui définissaient le cadre de la scolarité au lycée.

C'est cette présence permanente de l'ordre scolaire ainsi défini qui obligeait certains d'entre nous à prendre positions non normatives, nous classant ainsi parmi les rebelles et les déviants scolaires.

Devant cette situation imposée, nous cherchions à chaque fois que cela était possible de contrer les décisions établies et les pouvoirs de leurs "entrepreneurs de moral" qui nous recommandaient à adopter des comportements qu'ils considéraient comme acceptables. Bien que nous pensions qu'il existait une culture d'élève contre celle des adultes, tous les élèves ne élèves ne participaient pas aux opérations déviantes contre l'ordre institué de l'établissement. Le climat de suspicion et de peur en effet empêchait tous les élèves de constituer un rang unique et identique. Les pratiques déviantes menées contre la norme établie étaient menées par un petit groupe de trois personnes qui avaient un diagnostic différent de la situation. Leurs stratégies les classaient en marge des attitudes de la majorité des élèves.

 

Les stratégies adoptées par le groupe de trois étaient diverses et avaient pour objectif de sensibiliser les autres élèves :

a) devant les obligations cérémonials du matin par exemple, nous décidions de nous présenter en retard ce qui nous amenait à rester en marge des rangs d'élèves ou alors nous calculions notre arrivée au lycée juste après les cérémonies et à l'instant précis où les rangs étaient cassés pour entrer dans les salles de classe. Pour passer à un stade supérieur dans nos choix, nous avions du rédiger à plusieurs reprises des tracts dénonçant le régime policier qui gouvernait au sein de l'établissement et nous l'accrochions au tableau d'affichage. Cette opération était quelques peu risquée et pour ne pas avoir de problèmes, nous nous levions à 5 heures du matin pour pénétrer clandestinement les murs du lycée.

b) concernant les études et le climat qui régnait en faveur des disciplines obligatoires, nous étions contraints de tricher. Etant donnée l'absence de possibilité pour nous de nous exprimer sur le contenu et l'utilité de ces disciplines et en particulier le livre du Shah, nous pensions alors que toutes les opérations de tricherie ou de l'absentéisme étaient les bien venues. A chaque absence en effet, nous apportions à la direction un "mot" que nous signions au nom de nos parents pour justifier notre non présence au cours.

A notre professeur d'anglais qui outre sa discipline, nous persuadait que les études de philosophie n'apportaient pas d'argent et d'avenir, nous préparions des questions très difficiles, mais écrites en anglais sur l'histoire de la philosophie iranienne pour lui soumettre. Notre but était de le voir dans l'incapacité de répondre aux questions que nous lui adressions dont nous étions certains qu'il ne pouvait pas répondre.

c) nous préparions des textes dans lesquels, nous encouragions les élèves de ne pas participer au paiement de l'achat du pétrole que nous devions utiliser pour chauffer notre salle de classe. Nous leur disions que nous avions un pays qui donnait gratuitement du pétrole aux famille des américaines qui travaillent dans l'armée iranienne et nous nous comprenions pas pourquoi nous, iraniens, nous devions payer.

Une autre fois, nous avions rédigé un mot adressé aux autre élèves du lycée pour leur expliquer que notre professeur de la littérature persane, absent depuis quelques semaines sans raison, avait selon une radio étrangère été en réalité arrêté par la police secrète. Nous avions alors profité de cette nouvelle pour désancourager les élèves à participer aux manifestations nationales à l'occasion du couronnement du Shah. Et à chaque fois que nous écrivions un texte, nous consacrions un temps à l'observation des élèves et leurs réactions par rapport aux informations données.

C'est ainsi qu'à l'occasion de la découverte d'un tract que nous avions affiché sur les murs de l'école, nous avions été collectivement punis par le directeur du lycée qui est venu interroger l'ensemble des élèves. Nous avions pu alors observer plusieurs types de réactions chez eux :

1- une catégorie utilisait des propos pro-institution, défendant l'idée selon laquelle, "les propos des radios étrangères ne sont pas fiables". Ces élèves demandaient au chef d'établissement de punir très sévèrement les rédacteurs de ce texte.

2- une deuxième catégorie s'est montrée neutre en faisant attention à la fois de ne pas contrarier les propos du chef d'établissement et en se gardant de condamner les auteurs du texte.

3- une autre catégorie composée de notre groupe était plutôt curieuse de savoir pourquoi quelques élèves ont été amenés à rédiger de tel texte. L'un d'entre nous qui était par ailleurs co-auteurs s'est adressé au chef d'établissement pour lui demander si les informations contenues dans le texte étaient exactes ? Suite à cette question, les regards des autres élèves se sont tournés vers lui, comme si ils distinguaient cette attitude différente, voire marginale aux autres positions majoritaires.

A partir de ce jour-là, l'ensemble du groupe avait adopté une autre attitude vis à vis de ce garçon et par voie de conséquence vis à vis de nous qui le fréquentions tous les jours.

Nous avions considéré cette prise de position ou cet état de conscientisation du groupe en même temps comme un début d'un processus d'étiquetage pour nous. A partir de cette date, les élèves avaient modifié leur relation avec nous.

Lorsque l'on avait découvert des slogans en faveur de la liberté d'expression sur les murs des toilettes de l'établissement, le proviseur nous a convoqué dans son bureau pour une interrogatoire longue. Bien que ces slogans ne soient pas écrits par notre groupe, nous pensions que c'était l'étiquette d'élèves indisciplinés, rebelles ou déviants que l'on nous avait donné qui avait motivé le proviseur de nous soupçonner comme auteurs de cet acte. En fait, c'était le début d'un type de relations nouvelle que les autres élèves avaient commencé à avoir avec nous. Certains élèves avaient pris de distance avec nous, voire, ne voulaient plus nous fréquenter.

En fait pour qu'une norme soit appliquée, il s'avère nécessaire que quelqu'un engage le processus d'application mais, concernant les normes qui sont en vigueur, il faut surtout que l'infraction soit socialement perçue. On sait par exemple que parmi beaucoup de gens qui fument dans les stations du métro, seuls quelques uns seront repérés et risquent, de ce fait, d'être sanctionnés. En même temps, pour qu'une norme soit logiquement respectée, il faut que ceux qui sont chargés de la faire respecter, décident de sanctionner les transgresseurs. Si on reprend toujours l'exemple des personnes qui fument dans les locaux du métro, on s'aperçoit que tous ne sont pas punis. Bien que repérés comme transgresseurs, certains bénéficieront de l'indulgence des entrepreneurs de morale. Dans cette perspective, on constate que les sanctions s'organisent localement et prennent en compte la dimension géographique de la transgression. On a pu observer que le comportement des agents de la RATP n'était pas le même d'une station à l'autre  .

 

Les processus de neutralisation

Les travaux de G. M. Sykes et D. Matza (1957), mettent en évidence les activités de neutralisation de l'étiquetage entreprises par les transgresseurs menacés par cette procédure de catégorisation. Les auteurs mettent l'accent sur les stratégies qui consistent pour ces étiquetés à prouver leur loyauté.

Marvin B Scott et Stanford M Lyman (1970) de leur côté considèrent que ces activités de neutralisation déterminent l'aboutissement de la procédure. "L'étiquette de déviant peut être attribuée avec succès à un acteur seulement si celui-ci est incapable d'éliminer l'interprétation négative de ses intentions", précisent les auteurs

Plusieurs types de stratégies pourraient permettre cette neutralisation qui tenteraient de bloquer. Scott et Lyman en distinguent deux : La première concerne "l'excuse" où l'acteur admet la transgression de la norme, tout en apportant des propos argumentaires visant à réduire sa responsabilité pour "la faute commise". La deuxième stratégie renvoie à "la justification" où le transgresseur reconnaît la responsabilité de l'acte commis, mais n'accepte pas le caractère déviant de son acte. Le refuge pour la présentation d'histoires tristes constitue une des formes banales de ce types de justification. L'acteur tente ainsi à démontrer l'existence d'un lien de causalité entre le comportement déviant qui lui est reproché et certains événements et circonstances biographiques qu'il sélectionne avec précision.

Ces travaux montrent aussi que l'appartenance à la catégorie des déviants relève quelques fois du "hasard" des interactions et transactions sociales en cours. Certains individus peuvent en effet faire partie de cette catégorie par erreur, alors que d'autres peuvent ne pas y être inclus du fait de la tolérance de leur environnement social ou de leur compétence à neutraliser la procédure d'étiquetage.

Au cours des procédures de catégorisation, le groupe social s'appuie généralement sur l'acte déviant pour redéfinir, de l'extérieur, l'identité de l'acteur. Ceci alors qu'il n'y a pas forcément correspondance entre cette définition externe de l'identité et l'identité interne. Mais il arrive que l'identité externe présente un caractère de totale inadaptation avec l'identité interne et dans ce cas, la victime d'une erreur judiciaire par exemple peut se voir attribuer les caractéristiques typiques du meurtrier sans jamais avoir commis de meurtre.

Etre désigné comme déviant entraîne une modification du comportement de la personne étiquetée et pour elle, le respect de certaines normes peut devenir difficile. Du fait de leurs pratiques déviantes, certaines personnes se voient empêchés de travailler et sont ainsi incités à s'engager dans d'autres formes de transgression. La découverte de la déviance peut les orienter vers des activités professionnelles non conventionnelles, marginales et en même temps, bouleverser leur système relationnel. L'individu ayant cette étiquette verra ainsi ses activités professionnelles transformées, entraînant un changement au niveau de ses interactions avec des personnes considérées comme "normales".

L'exemple de Sam qui avait une image d'un élève très sérieux et brillant aux yeux de l'institution scolaire et devait mettre en place des stratégies appropriées pour garder cette image est très intéressant. Sam raconte que le fait que son père connaissait le proviseur de son lycée à cause de l'image très sérieuse que tout le monde lui avait "collée", devait sans cesse chercher des mesures pour sauver son image et d'avoir de très bonnes notes. C'est ainsi qu'un jour où il avait un examen de mathématiques, il se rend compte qu'il ne sait répondre qu'à 7 questions parmi les 11 posées au total. D'après ses propres calcule il ne pouvait pas obtenir une note excellente et cherche alors à une solution pour que son image ne soit pas changée à partir d'une mauvaise note. Il décide alors d'enlever de sa feuille d'examen deux questions parmi celles qu'il ne pouvait pas répondre et les remplacer deux autres qu'il avait déjà répondu, mais il les répète deux fois à deux endroits différents de sa feuille. C'est en comptant deux fois ses notes pour les deux questions répétitives qu'il a réussi à obtenir une très bonne note puisque le professeur ne s'en était même pas rendu compte.

En même temps, lorsque des personnes s'engagent dans une activité déviante, elles sont souvent amenées à rencontrer des individus dont l'identité et le savoir-faire déviants sont plus au moins affirmés. Comme le souligne H. Becker les groupes déviants organisés ont une maîtrise des savoir-faire liés à la situation de la déviance qui vont par ailleurs les transmettre aux nouveaux venus afin d'éviter les ennuis. Ils ont d'autre part, tendance à élaborer un discours de légitimation, une forme d'idéologie rationalisant leur conduites et fournissant une assise théorique sur laquelle peut s'appuyer le nouveau venu pour persévérer dans la voie où il est engagé.

L'étiquetage tend à la fois à provoquer une rupture de la confiance que les individus normés s'accordent mutuellement et en même temps, favorise l'émergence d'un climat de suspicion permanent entre eux. De ce fait, celui qui est étiqueté "déviant" se trouve, plus que quiconque, sous surveillance et devient victime de "tracasseries". Si un homme a été déjà reconnu "coupable d'un cambriolage et pour cette raison qualifié de délinquant, on présume qu'il est susceptible de commettre d'autres infractions ; c'est ce postulat qui conduit la police, quand elle enquête sur un délit, à faire une rafle parmi les personnes connues pour avoir commis antérieurement des infractions". poursuit H. Becker.

Si chacune des conséquences de l'étiquetage contribue à la confirmation d'une "identité déviante", il faut cependant être prudent et éviter de tomber dans des affirmations péremptoires. Car, même si l'opération d'étiquetage accomplie par les entrepreneurs de morale est très importante, on ne peut pas penser celle-ci comme l'unique explication de ce que font véritablement les déviants présumés. Cependant on ne peut pas dire que les voleurs à main armée attaquent des gens simplement parce que quelqu'un les a étiqueté comme voleurs à main armé.

L'influence sur le trajectoire de l'individu de chacun des éléments que l'on vient d'exposer nécessite une appréciation, au cas par cas et dans une "investigation empirique", comme le recommande les interactionnistes en s'appuyant sur des observations de terrain.

Dans une approche sensiblement différente, Wes Sharrock (1984) tout en acceptant l'idée principale de la théorie de l'étiquetage, lui apporte quelques réserves. En s'interrogeant sur la pertinence de la formulation d'une telle typologie proposée par H. Becker, l'auteur remarque en effet que l'existence du type "Conforme" est fort improbable dans la mesure où on peut avoir de doutes sur la confirmation des gens qui déclarent n'avoir jamais transgressé les règles de loi, les mesures, etc. "Même les plus respectueux d'entre nous ont conduit sans ceinture de sécurité, ce qui est, techniquement, un délit". Le sociologue de son côté, peut certes, rencontrer des personnes qui prétendent être "accusées à tort" ou "déviants secrets", mais il lui est très difficile de catégoriser ces personnes avec certitude.

Lorsque les interactionnistes disent qu'au sein d'une même société, plusieurs systèmes de normes explicites et implicites peuvent coexister, cela ne peut-il pas être vu déjà comme une transgression au regard de la loi ? Nous savons tous par exemple, que l'on peut bénéficier plus facilement d'une habitation à loyer modéré (HLM), lorsque l'on connaît quelqu'un "bien placé" au sein des institutions qui sont chargées de les attribuer. Et dans un autre domaine, on constate aussi qu'un jeune peut par exemple courir des punitions importantes lorsqu'il vole dans un magasin, alors que plusieurs personnalités importantes impliquées dans des affaires politico-financières peuvent de temps à autres réussir à échapper de l'emprisonnement. Selon le point de vue interactionniste, désigner quelqu'un comme déviant ou à l'inverse conforme aux normes, imposerait souvent au sociologue de faire un choix arbitraire en matière de norme alors que les points de vue et les systèmes de normes ne sont pas équivalents.

En revanche, le sociologue a la possibilité d'observer directement la manière dont les groupes sociaux arrivent à produire des catégories, et notamment la déviance.

Pour éviter une telle opération arbitraire, W. Sharrock propose aux théoriciens de l'étiquetage d'étudier plutôt les "ethnométhodes" des "entrepreneurs de morale". La caractéristique de ce type de recherches ethnométhodologiques se situerait alors au niveau de "l'abandonne de l'étude centrée sur le déviant lui-même", et encouragerait le sociologue à s'intéresser aux différentes phases des procédures par lesquelles on devient déviant. Il verra alors que la désignation du déviant est souvent l'aboutissement d'une série d'opérations complexes mobilisant des compétences spécifiques d'un ensemble d'individus qui d'ailleurs n'ont pas toujours la même interprétation de la norme. Car si on accepte l'idée que la déviance est une construction sociale, cela renvoie en effet à une réorientation de la recherche qui dans cette logique devrait se désintéresser du déviant et de ses activités et se centrer vers ceux qui concourent à produire la déviance.

En s'appuyant sur les recommandations d'Aaron. Cicourel, W. Sharrock, pense que pour savoir la différence entre un criminel soupçonné et un citoyen "normal", il faut observer les démarches de la police qui choisit d'arrêter l'un plutôt que l'autre ce qui amène l'un à comparaître devant un tribunal et l'autre à être disculpé. Ainsi, l'un sera amène à être inculpé et l'autre ne sera pas reconnu coupable.

Parmi les travaux de recherche qui vont dans ce sens, on peut s'intéresser à ceux de Harvey Sacks (1972) qui a étudié la manière dont les policiers apprenaient à observer les lieux publics et distinguer les individus, transgresseurs de la loi et des citoyens honnêtes. David Sudnow (1978) de son côté a surtout étudié les procédures de "marchandage au cours des plaidoiries" où les avocats suggèrent au prévenu de se déclarer coupable d'un délit moins grave que celui pour lequel il a été initialement accusé ce qui provoquera une transformation du délit et du débat qui le suivera. Or, l'individu devient l'accusé d'un délit qu'il n'a jamais commis.

Bibliographie