LA CULTURE, UNE SPIRALE DE SENS
Article paru dans Le Télémaque, n° 7-8, octobre 1996, pp. 31-40
 

Anne-Marie HANS-DROUIN (Université de Bourgogne)

 L'usage ne répugne pas à désigner, sous le même vocable de culture, aussi bien les soins donnés à la vigne et au blé, que l'ensemble de toutes les activités d'un groupe humain, ou le prestigieux domaine de la culture générale... Derrière la diversité se cache en fait une certaine unité, du moins une filiation de sens.

Les effets de l'étymologie et l'enchaînement des sens

 Le verbe latin colere, dont le supin est cultum, signifie "prendre soin de". L'étymologie rappelle comment prendre soin de la terre, à la façon des agriculteurs, et prendre soin des dieux, dans la pratique du culte , sont deux activités spécifiquement humaines.
 En anglais"culture" désigne comme en français la culture des champs (même s'il existe par ailleurs le mot cultivation), la culture des peuples, ou la culture de l'esprit. Le castillan, sur un même radical, désigne par cultivo l'action de cultiver la terre ou l'esprit, mais réserve la cultura au domaine intellectuel. De même, l'italien distingue la coltura des champs de la cultura de l'esprit. L'allemand en revanche, sépare, dans l'étymologie même, la culture de l'esprit ou des peuples (Kultur ), de celle des champs (Anbau ou Landbestellung ou encore Ackerbau .), Bildung désignant aussi la culture de l'esprit comme formation, éducation ..
  Un parcours des divers sens de la culture - en ne gardant de l'agriculture  que le souvenir d'une étymologie commune - devrait permettre de mieux aborder la culture générale, bruissante d'une polysémie qui la constitue et qui l'entrave.

"La culture s'oppose à la nature"

 La culture est  d'abord ce qui s'oppose à la nature: l'homme, seul capable d'artifice, essentiellement inachevé, nécessairement éducable, a  fondamentalement "besoin de soins et de culture" Bildung(1) . Il se distingue ainsi de l'animal, peut modifier la nature, y compris sa propre nature qu'il construit et modèle, et, par le biais d'une discipline qui s'appuie sur une liberté à élaborer, il est un être moral.
 Ce premier sens du mot  est au coeur de problèmes dont  on ne peut se détourner. La coupure entre l'homme et les animaux condamne ces derniers au seul règne de l'instinct. Mais les frontières ont  quelque fragilité: Kant refuse la culture aux jeunes hirondelles qui n'ont pas besoin de "soins" pour débarrasser spontanément leurs nids de leurs excréments (2)  , mais il accorde aux oiseaux en général de devoir apprendre leurs chants:

"Les oiseaux sont en effet instruits en ceci par leurs parents, et il est touchant de voir, comme s'ils étaient dans une école, les parents chanter de toutes leurs forces avant leurs petits et ceux-ci s'efforcer de tirer les mêmes sons de leurs petits gosiers"(3) .

 Cette nuance  est appuyée par l'évocation d'expériences éthologiques avant la lettre où l'on parvient à faire chanter des moineaux comme des serins  (4)  . L'intérêt de Kant pour ce problème n'est pas sans rappeler les débats  autour du concept de protoculture chez les primates auquel certains éthologues ont recours pour maintenir une coupure entre l'homme et les animaux, sans rompre la continuité évolutive .
  La thématique des "enfants sauvages" pose d'une autre façon la question des frontières entre l'humain et le non humain: l'homme est-il homme par la seule éducation, ou bien tout être biologiquement constitué comme un humain doit-il d'emblée recevoir le nom d'homme ? On sait comment  Itard  situe l'essence de l'humanité dans la possibilité, offerte à Victor, de se révolter contre une injustice (5) . On retrouve ici l'idée selon laquelle l'essence même de l'humain réside dans la liberté et la possibilité d'accéder à la morale.
 Une telle idée va souvent de pair avec celle qui considère qu'un progrès moral  découle de la culture des esprits. Toute l'histoire, récente ou passée, en est une réfutation douloureuse, mais elle ne peut cependant abolir le progrès inscrit dans les principes-mêmes: bafouées dans les faits, les déclarations des droits de l'homme imposent néanmoins un idéal du bien. Kant de son côté, posait la possibilité, lointaine, d'un Etat cosmopolitique universel, un "foyer où se développeront toutes les dispositions primitives de l'espèce humaine" (6) .
 Ainsi en tout groupe humain,  sont présents des germes de l'humanité accomplie qui permettent d'engager un mouvement pour sortir de la nature .
 
La culture, ensemble des pratiques matérielles et spirituelles de tout groupe humain

 Sortir de la nature, c'est être capable d'artifices de toutes sortes, où se manifestent des activités spéciquement humaines: c'est le deuxième sens de la culture, que l'on qualifiera d'ethnologique. Malinowski, dans La sexualité et sa répression dans les sociétés primitives (7) , en propose une formulation intéressante, où interviennent  les techniques (instruments, armes, ustensiles domestiques), les relations sociales (assistance et contrôle),  le langage comme source efficace de communication, et aussi comme source de productions conceptuelles ou spirituelles. La culture de tout groupe humain est ainsi constituée de quatre éléments, d'égale importance, interdépendants et ayant émergé simultanément: des biens matériels issus d'activités techniques, une organisation sociale, le langage articulé, et des systèmes de valeurs spirituelles.   Michel Leiris dans Race et civilisation, s'attache à  l'idée d'une transmission de ces  composantes culturelles (8) .  Edward Sapir insiste lui sur le fait qu'en ce sens "la culture est co-extensive à l'homme lui-même" et  que "tous les êtres humains, ou du moins tous les groupes humains ont une culture" (9) .
 Cette acception du mot culture renferme un sens très général du concept. Aucune hiérarchie ne vient privilégier un domaine plutôt qu'un autre, aucune chronologie ne désigne une expression culturelle originelle. Une telle perspective s'est définie par réaction contre une première forme d'approche anthropologique répandue au XIXe siècle, et structurée par la hiérarchie sauvage/barbare/civilisé.  La civilisation  se réfère en effet au civis, citoyen d'une culture déjà assez complexe pour qu'elle ait créé des cités avec une organisation politique, des productions artistiques et techniques associées. Les barbares forment des groupes intermédiaires, aux structures politiques complexes, mais non stabilisés dans des cités florissantres. La notion de culture telle que les ethnologues du XXe siècle l'utilisent, insiste au contraire sur le fait que tout groupe humain est doté d'une culture, dont l'intérêt est d'offrir chacune un exemple représentatif du phénomène humain.
 Cette universalité de la culture tend à se dissoudre lorsque les cultures sont envisagées non plus comme représentatives de l'humain en général, mais dans leur particularité individuelle. On glisse alors du sens ethnologique à un sens que l'on qualifiera d'identitaire.

La culture comme identité

 Les faits culturels s'organisent  en unités autonomes qui invitent à désigner comme culture les pratiques, productions, représentations, aspirations, d'un groupe particuler, qui se voit alors identifié par sa différence aux autres. Le mot culture est ici nécessairement accompagné d'un qualificatif précisant l'identité et l'extension du groupe dont il est question. Ainsi la culture occidentale se distingue de la culture orientale, mais peut aussi se subdiviser en culture européenne, par contraste avec la culture américaine, puis en culture française, culture occitane ou bretonne. On voit alors poindre le thème de la tradition dans des sociétés conscientes de leur passé et le valorisant, ou n'hésitant pas à faire renaître un passé aux besoins d'une identité à affirmer....
 Ce sens du mot culture est intermédaire entre le sens ethnologique que l'on vient de parcourir, et celui de culture générale  vers lequel on s'achemine. En effet, parler de culture européenne suppose d'inclure sous cette expression les productions littéraires et artistiques, les sensibilités politiques et idéologiques, recensées dans la culture dite générale, mais aussi les pratiques culinaires, vestimentaires, industrielles etc. présentes dans le sens ethnologique. Toutes ces pratiques, productions, représentations, sont conçues comme ayant une cohérence et sont les unes pour les autres des clés d'interprétation possibles. L'idée de culture germanique par exemple tend à vouloir confirmer une certaine rudesse en  opposition à la culture italienne, riante et trépidante, aussi bien à travers la littérature, que la musique, la cuisine et le mode de vie quotidien, incluant le tempérament et les rapports entre individus.
 On voit le danger et les dérives possibles d'une telle conception. Le besoin de reconnaissance identitaire tend à uniformiser les individus au sein d'une identité collective. Les exceptions au stéréotype sont passées sous silence, conçues comme non représentatives. Une fois l'image construite, elle devient irréfutable, c'est-à-dire fermée à toute contradiction et toute discussion.
 Penser la culture comme un tout cohérent, tend à la justifier dans tous ses aspects. Refuser la hiérachie des cultures est sans doute l'une des grandes leçons de l'ethnologie du XXe siècle.  Mais la vision holiste de la culture croit devoir s'interdire toute critique partielle au nom de la cohérence du tout, et laisse ainsi peu de chance à d'éventuelles évolutions ou transformations. Ainsi, condamner certains modes de rapports entre hommes et femmes, ou taxer de cruauté certaines pratiques d'initiation sexuelle, peut sembler contradictoire avec le principe du respect des cultures. On peut opposer à cette vision holiste une vision plus dynamique insistant  sur les emboitements des unités culturelles et sur les entrecroisements. Par exemple un méridional participe à la culture française, et plus largement, européenne, mais aussi à la culture méditerranéenne, qui elle, inclut, entre autres, la culture moyen-orientale et maghrébine. Le français méridional peut partager en effet avec le maghrébin le même goût pour le soleil et le ciel bleu, pour la douceur du climat, pour un certain rythme de vie, pour la familiarité avec certaines plantes et certains paysages...
 L'identité culturelle, au sein d'une même culture nationale ou régionale, s'attache parfois à partager les classes sociales, les groupes d'âge, les traditions professionnelles, les hommes et les femmes... On oppose alors culture bourgeoise et culture prolétarienne. On parle de culture jeune, de culture d'entreprise, de culture masculine opposée à la culture féminine... Cette "manie identitaire" peut devenir un obstacle à la pensée. C'est au nom d'une condamnation de la science bourgeoise que Lyssenko a pu anéantir le développement de la génétique dans l'URSS stalinienne, c'est par l'obsession de la valeur âge que les générations perdent parfois le sens du dialogue, c'est au nom d'une valorisation de l'appartenance sexuelle que certains et certaines réactualisent les anciens stéréotypes en opposant la rationalité et/ou la violence masculine à la sensibilité et la douceur féminines... C'est oublier qu'un individu est à l'intersection de plusieurs identités partielles, mouvantes, s'articulant et se modifiant mutuellement, pour constituer chaque individu en un exemplaire unique. Il y a de multiples façons de vivre sa masculinité ou sa féminité, son appartenance sociale, régionale ou nationale, sa vie professionnelle...
 La culture comme identité est donc pleine de pièges. On ne peut sans doute s'en passer totalement, mais à condition de l'envisager dans sa pluralité plutôt que dans son unité, dans ses intersections plutôt que dans sa clôture. Elle a le mérite d'attirer l'attention sur les dangers de l'ethnocentrisme, et d'ouvrir de nouveaux horizons. Penser la relativité des faits culturels, sans s'enfermer dans le relativisme, telle est la difficulté.

La culture générale, une culture bien particulière

 En contraste avec les sens précédents du mot culture, la culture générale  va se définir par sa restriction à quelques domaines privilégiés où l'esprit humain semble exprimer ce qu'il a de meilleur. Cette restriction est parfois interprétée négativement. Ainsi Michel Leiris dans ses Cinq Etudes d'Ethnologie, où il qualifie la culture générale de "culture de prestige, qui n'est que l'efflorescence d'un vaste ensemble par lequel elle est conditionnée, et dont elle n'est que l'expression fragmentaire"(10) .
 La culture générale est en effet à l'origine d'une double exclusion. Tout d'abord, une partie  importante de ce qui constituerait la culture au sens ethnologique, n'est pas inclus dans le champ culturel: pour être reconnu comme "cultivé", il ne suffit pas d'avoir des connaissances en cuisine ou mécanique-auto, ni de s'intéresser aux vêtements ou de savoir rendre agréable son lieu de vie, ni encore de savoir danser parfaitement le Rock ou le Rap, ni même la valse... Ensuite, parmi les pratiques, représentations ou comportements reconnus comme culturels, une hiérarchie s'établit, qui rejette certaines productions jugées mineures, ou "populaires", non d'ailleurs nécessairement au sens où elles seraient le produit du peuple, mais plutôt un produit mineur pour le peuple.
 L'expression même de culture générale paraît alors paradoxale: loin d'être générale, elle est une culture très particulière, élitiste au sens étymologique du terme, puisqu'elle n'élit que quelques productions.
 Une telle perspective engendre nécessairement des polémiques et des tensions, une dynamique et des changements. Les domaines rejetés hors de la culture, tendent à vouloir y entrer. Dans un ouvrage déjà ancien (11)  Pierre Bourdieu analyse ce phénomène à propos de l'art. Il existe, dit-il, une "sphère de légitimité", représentée par les "instances légitimes de légitimation" (Universités, Académies), où entrent les arts reconnus comme tels sans conteste: musique, peinture, sculpture, littérature, théâtre. Cette sphère de légitimité  est côtoyée avec envie par la "sphère du légitimable", représentée par les "instances de légitimation concurrentes et prétendant à la légitimité", où sont inclus le cinéma, la photo, le jazz, la chanson. Et enfin, la "sphère de l'arbitraire" ou "sphère de la légitimité segmentaire", regroupe les "instances non légitimes de légitimation", et  recueille des activités touchant au vêtement ou à la cosmétique, à la décoration et l'ameublement, à la cuisine, aux spectacles sportifs, etc.
 Cette image des trois sphères, qui chez Bourdieu vise avant tout à relativiser les hiérarchies de valeur, mérite d'être transposée et détournée. On peut l'élargir à l'ensemble de la culture, et lui faire jouer un rôle qui aille au-delà de la critique: la culture veut  sans doute protéger et développer les productions les plus nobles de l'humanité, mais elle est aussi habitée d'une dynamique vivante, et capable de s'ouvrir à des domaines nouveaux. Depuis les années 1965 où Bourdieu proposait l'image des trois sphères, la plupart des éléments de la seconde sphère (sphère du légitimable) ont fini par entrer dans la sphère de légitimité: le cinéma est enseigné en université, la photo est reconnue comme art et donne lieu à des manifestations culturelles variées (expositions, festivals, ouvrages etc.), le jazz fait partie des formes musicales nobles, comportant une histoire, et des styles. La chanson est peut-être encore dans la sphère du légitimable, mais on pourrait ajouter, parmi les éléments passés à la sphère de légitimité et non cités par Bourdieu, la Bande Dessinée, représentée elle aussi à l'université, et elle aussi dotée d'une histoire et de styles diversifié, et pouvant même s'offrir le luxe d'être parodiés, signe non négligeable d'un bonne intégration culturelle.
  Cette dynamique conflictuelle est peut-être inhérente à la notion même de culture générale. En effet il faut bien que le champ du "culturel" se distingue de ce qui ne l'est pas: l'enjeu est de rassembler et de préserver les productions humaines les meilleures. Cette valorisation s'accompagne nécessairement d'une hiérarchisation, sujette à contestation et engendrant des conflits, vu que ce qui est considéré comme meilleur par les uns, pourra être perçu comme médiocre par les autres. La sphère de légitimité n'a d'intérêt que parce qu'elle peut être contestée, ébranlée, mais cet ébranlement n'est positif à son tour, que grâce à la légitimité qui évite la dérive relativiste où le dernier roman de gare prétendrait égaler Marcel Proust et  Les bronzés  faire oublier Les enfants du paradis .
 La culture générale, avec ses hiérarchies et ses exclusions,  suscite, par la dynamique même des conflits qu'elle engendre, une réflexion sur ce qu'elle est, une prise de recul sur les valeurs qu'elle défend. C'est à ce prix qu'elle est vivante.

La culture générale, un universel où rien de ce qui est humain ne nous est étranger.

 Pour comprendre la culture générale il faut pourtant revenir sur le sens de l'adjectif qui la qualifie. La généralité ici posée ne prétend pas se définir comme totalité. Elle peut ainsi légitimement ne pas inclure toutes les activités humaines et  prendre du recul par rapport au souci de la production et de la gestion. La généralité est alors ce qui est  commun aux hommes, ce qui les relie entre eux. Une véritable culture générale permet de dépasser les particularismes, et d'accueillir favorablement des traditions autres. La reconnaissance, tardive,  de l'art africain comme expression culturelle dans toute sa maturité, l'analyse historique et épistémologique des techniques et sciences comme éléments incontestables d'un patrimoine cuturel de l'humanité au même titre que les grands textes littéraires ou les grandes oeuvre picturales, l'intérêt pour les modes vestimentaires comme expression de valeurs sociales et créatives, tout cela élargit le champ traditionnel de la culture, sans pour autant sombrer dans un relativisme informel.  La culture générale se distingue de la culture ethnologique moins dans ses objets que dans le point de vue réflexif qu'elle adopte et qui lui est essentiel. Elle se donne alors plus comme ouverture que comme exclusion, mais une ouverture maîtrisée, guidée par un travail réflexif continu.
 C'est ici que l'homme cultivé pourra dire "homo sum, et nihil humani a me alienum puto"(12) , et que le sens de la culture générale rejoindra le sens philosophique du mot, la culture comme forme spécifique de l'humanité, qui était le point de départ, mais qui est aussi un aboutissement.
 Dire que la culture générale rassemble les hommes autour de ce qui est essentiellement humain, c'est en quelque sorte forcer les frontières des cultures particulières, pour les faire dialoguer, et prélever en chacune d'elles ce qui peut parler aux autres, ce qui recèle de l'universel. Kandinski dit que dans une oeuvre l'artiste exprime sa personnalité, son époque (nous dirions sa culture), mais qu'en outre, il doit exprimer ce qui en général  est propre à l'art c'est-à-dire cet

"élément d'art pur et éternel qu'on retrouve chez tous les êtres humains, chez tous les peuples, et dans tous les temps, qui paraît dans l'oeuvre de tous les artistes, de toutes les nations, de toutes les époques, et n'obéit en tant qu'élément essentiel de l'art, à aucune loi d'espace ni de temps" (13)  .
 
 Sur le même modèle, la culture générale serait ce qui peut traverser les siècles et les espaces, ce qui peut universellement être compris. Une universalité ainsi conçue, n'est nullement un affadissement des productions culturelles. La particularité n'est pas supprimée (la musique de Mozart est  représentative de la musique européenne du XVIIIe siècle), mais dès que l'oeuvre est appréciée en d'autres temps et d'autres lieux, la particularité est comme transcendée: si un indien Maquiritare peut écouter avec un  recueillement  émouvant une symphonie de Mozart enregistrée (14)  - forme musicale complètement étrangère à sa culture  - c'est bien qu'il peut y avoir rencontre au-delà des particularités.
 On pourrait objecter que ce qui nous plaît dans des oeuvres anciennes, n'est pas nécessairement ce qui plaisait aux hommes du passé. Les statues antiques nous touchent dans  la blancheur de leur marbre, elles qui pour le regard des grecs étaient vivement colorées. On trouverait sans doute le même décalage à propos des cultures étrangères. Mais cette possibilité de plaire de multiples manières est ce qui caractérise les oeuvres riches et indéfiniment interprétables.
 Une telle conception de la généralité rend quelque peu secondaire l'aspect conflictuel de la culture qui était évoqué plus haut. Les formes culturelles les plus universelles semblent devoir être reconnues au-delà de  leur époque et de leur lieu de production, comme par un mécanisme de sélection naturelle.  Le soupçon d'une hiérarchie arbitraire, fruit du choix d'une élite soucieuse de garder son pouvoir, fait place à l'accueil au sein d'une culture universelle, de tout ce qui dans chaque culture particulière peut être reconnu par les autres.
 Cependant leur valeur seule ne permet pas toujours aux éléments d'une culture ainsi comprise d'être perçus de ceux qu'ils pourraient toucher. Un accompagnement vers la culture générale est  nécessaire.  Des habitudes culturelles particulières forment en effet obstacle à la reconnaissance de l'universalité.  Certains s'ennuient en écoutant Mozart, ou en lisant Proust. Proust et Mozart doivent-il pour cela être mis en cause ? Le goût pour une  seule forme de musique, associée à des rythmes trépidants qui forcent le corps à danser, le goût pour des histoires vite lues, remplies de stéréotypes rassurants, tout cela forme obstacle à la perception de ce qui en Proust ou Mozart recèle de l'universalité. Entrer dans la culture générale demande de prendre du recul par rapport aux particularités, non pour les nier, mais pour les dépasser.  Ce recul n'est souvent possible que dans un parcours accompagné, c'est-à-dire à travers une éducation.

La culture générale comme aboutissement de l'éducation

 La culture générale apparaît alors comme l'aboutissement nécessaire de l'éducation. La culture  ouvre l'homme sur sa propre humanité, et le conduit à la réaliser dans toute son ampleur. Alors culture et éducation, en tant que Bildung, sont une seule et même démarche, vers l'idéal d'une Kultur qui renfermerait les meilleures productions humaines, c'est-à-dire celles où tout homme puisse se reconnaître, et en se reconnaissant, s'élever.
 Mettre à la portée de tous les trésors de la culture humaine dans toute leur diversité, est bien l'idéal d'ouverture démocratique de la culture. Mais pour demeurer vraiment générale, la culture est ouverture vers des productions populaires, ou étrangères, qui à leur tour pourront éprouver leur universalité.
 Amener au musée ou au théâtre ceux qui d'eux mêmes n'iraient jamais, n'est-pas leur donner une chance d'apercevoir autre chose que leur culture identitaire immédiate? Oui, mais à condition de ne pas mépriser systématiquement ce qui, dans leur culture identitaire les attire et les rassure, et au sein de quoi des universalisables existent . A condition aussi,  au-delà de la consommation culturelle, de favoriser le désir de création (15)  .
 
Conclusion

 Mais cette ouverture de la culture sur ce qu'il y a de meilleur en l'homme ne suffit pas à le conduire vers un Règne des Fins. La culture n'est pas un remède, à elle seule, contre le mal, et il n'est pas sûr qu'elle adoucisse toujours les moeurs. L'universalité de la culture générale peut tendre à se réaliser dans l'objectivité de la circulation des biens culturels, dans l'échange des sensibilités et des oeuvres. L'universalité du bien ne peut que se postuler. En termes kantiens, la culture générale ne peut être bonne comme peut l'être une volonté bonne.  Elle peut être belle mais elle ne peut tenir lieu d'éthique.
 Au terme de ce parcours sur la spirale des sens du mot culture, on voit comment la culture générale peut tendre vers les autres sens, sans s'y fondre totalement. Si la culture générale peut aider au perfectionnement de l'homme, c'est accompagnée d'un projet moral, qu'en elle même elle ne contient pas, mais qu'elle éprouve comme un vestige du concept philosophique  dont elle est issue. Si elle peut aider à penser des identités culturelles, c'est en s'en distinguant, et en y lisant ce qui y est universalisable, parce que indéfiniment interprétable. Si elle peut se pencher sur tout ce qui est humain, c'est en s'attardant sur ce privilège immense de l'homme, qui consiste à pouvoir s'abstraire du quotidien, pour mieux le penser et le maîtriser, pour s'inventer des plaisirs, pour goûter la gratuité.
 C'est à cette gratuité que l'école doit pouvoir conduire, à ce plaisir qui est aussi ouverture sur l'universel, au point que la culture ne serait plus seulement consommée, mais aussi produite, réinterprétée, vivante.
 

NOTES

 1) Emmanuel KANT, Réflexions sur l'éducation, [1803], Trad. A. Philonenko, Paris, Vrin 1989, p. 72.
 2) Emmanuel KANT, [1803], 1989, p. 69
 3) Emmanuel KANT,[1803],  1989, p. 72
 4) Le thème de l'apprentissage du chant par les oiseaux est aussi évoqué dans  l'Anthropologie. Emmanuel KANT, Anthropologie du point de vue pragmatique.[1797]. Trad. Michel Foucault, Paris, Vrin, 1970 (2° ed.), p. 162.
  5) Voir le rapport de Itard dans: Lucien MALSON, Les enfants sauvages, Paris, Plon (coll. 10.18), 1964. Voir aussi: Thierry GINESTE. Victor de l'Aveyron, dernier enfant sauvage, premier enfant fou. Edition revue et augmentée. Paris, Hachette, 1993 (Coll. Pluriel).[Compte-rendu de cet ouvrage par Dominique Ottavi, Le Télémaque, n° 1, jan. 1995, pp. 115-116].
 6) Emmanuel KANT, "Idée d'une histoire universelle au point de vue cosmopolitique"[1784]. La philosophie de l'histoire (opuscules). Trad. Piobetta [1947]. Paris, Gonthier, 1965 (Médiations), p.42
  7) Bronislaw MALINOWSKI. Sex and Repression in Savage Society [1927], London, Routledge & Kegan Paul LTD, 1953, pp.180-181
 8) Michel LEIRIS, Cinq Etudes d'Ethnologie. "Race et civilisation"[Paris, Gallimard et Unesco,1951]. Paris, Denoel Gonthier, 1969, pp. 38-39.
 9) Voir Edward SAPIR, Anthropologie [1924]. Paris, Minuit, 1967, p. 326.
  10) Michel LEIRIS, [1951], 1969, p. 39.
 11) Pierre BOURDIEU, Un art  moyen. Essai sur les usages sociaux de la photographie.. Paris, Minuit, 1965, pp.136-137..
  12) "Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m'est étranger". Formule célèbre de TERENCE, poète comique latin, du II° s. av. JC., qui servit de modèle aux classiques et notamment à Molière.
  13) KANDINSKI, Du spirituel dans l'art, et dans la peinture en particulier [1910], Paris, Gallimard, 1988, pp. 109-110.
  14) Une image très frappante, dans un manuel scolaire sur la culture hispano-américaine représente cette scène, tirée de l'expédition de Alain Gheerbrant (Orénoque-Amazonie), 1950. Photo tirée de l'ouvrage Des hommes qu'on appelle sauvages., et reprise, donc,  dans P.  DELPY et P. DARMANGEAT, L'Amérique de langue espagnole par les textes. Paris, Hachette, 1954, p. 279.
  15) Voir  à ce propos l'article "Culture" dans Anne-Marie DROUIN. La pédagogie. Paris, Desclée de Brouwer, 1993, (Coll. 50 mots), pp. 30-33.
 

Autres articles du dossier " Culture générale " de ce numéro de Le Télémaque, n° 7-8, octobre 1996, pp. 31-40 :
- Introduction : Pierre-Damien Huygue, p. 13-18
- La médiation du monde, Laurence Cornu, p. 19-30
- Philosophie et fragilisation de la culture, Maurice Tardif, p. 41-50
- La culture générale dans les écoles d’ingénieurs, André Béraud, p.51-56
- De l’expression réciproque, Jean-Pierre Greff, p. 57-60
- Le pédagogue cultivé et la crise de la culture, Denis Simard et Stéphane Martineau, p. 61-72
- Du développement à la création des facultés, Pierre-André Dupuis, p. 73-82
- " La Promesse d’un savoir ", Daniel Payot, p. 83-90
- Culture et technologie, le retard mélancolique, Bernard Stiegler, p.91-103