Anne-Marie HANS-DROUIN (Université de Bourgogne)
L'usage ne répugne pas à désigner, sous le même vocable de culture, aussi bien les soins donnés à la vigne et au blé, que l'ensemble de toutes les activités d'un groupe humain, ou le prestigieux domaine de la culture générale... Derrière la diversité se cache en fait une certaine unité, du moins une filiation de sens.
Les effets de l'étymologie et l'enchaînement des sens
Le verbe latin colere, dont le supin
est cultum, signifie "prendre soin de". L'étymologie rappelle
comment prendre soin de la terre, à la façon des agriculteurs,
et prendre soin des dieux, dans la pratique du culte , sont deux activités
spécifiquement humaines.
En anglais"culture" désigne comme en français
la culture des champs (même s'il existe par ailleurs le mot cultivation),
la culture des peuples, ou la culture de l'esprit. Le castillan, sur un
même radical, désigne par cultivo l'action de cultiver
la terre ou l'esprit, mais réserve la cultura au domaine intellectuel.
De même, l'italien distingue la coltura des champs de la cultura
de l'esprit. L'allemand en revanche, sépare, dans l'étymologie
même, la culture de l'esprit ou des peuples (Kultur ), de celle des
champs (Anbau ou Landbestellung ou encore Ackerbau
.), Bildung désignant aussi la culture de l'esprit comme formation,
éducation ..
Un parcours des divers sens de la culture - en
ne gardant de l'agriculture que le souvenir d'une étymologie
commune - devrait permettre de mieux aborder la culture générale,
bruissante d'une polysémie qui la constitue et qui l'entrave.
"La culture s'oppose à la nature"
La culture est d'abord ce qui s'oppose à
la nature: l'homme, seul capable d'artifice, essentiellement inachevé,
nécessairement éducable, a fondamentalement "besoin
de soins et de culture" Bildung(1) . Il se distingue ainsi de l'animal,
peut modifier la nature, y compris sa propre nature qu'il construit et
modèle, et, par le biais d'une discipline qui s'appuie sur une liberté
à élaborer, il est un être moral.
Ce premier sens du mot est au coeur de problèmes
dont on ne peut se détourner. La coupure entre l'homme et
les animaux condamne ces derniers au seul règne de l'instinct. Mais
les frontières ont quelque fragilité: Kant refuse la
culture aux jeunes hirondelles qui n'ont pas besoin de "soins" pour débarrasser
spontanément leurs nids de leurs excréments (2) , mais
il accorde aux oiseaux en général de devoir apprendre leurs
chants:
"Les oiseaux sont en effet instruits en ceci par leurs parents, et il est touchant de voir, comme s'ils étaient dans une école, les parents chanter de toutes leurs forces avant leurs petits et ceux-ci s'efforcer de tirer les mêmes sons de leurs petits gosiers"(3) .
Cette nuance est appuyée par l'évocation
d'expériences éthologiques avant la lettre où l'on
parvient à faire chanter des moineaux comme des serins (4)
. L'intérêt de Kant pour ce problème n'est pas sans
rappeler les débats autour du concept de protoculture chez
les primates auquel certains éthologues ont recours pour maintenir
une coupure entre l'homme et les animaux, sans rompre la continuité
évolutive .
La thématique des "enfants sauvages" pose
d'une autre façon la question des frontières entre l'humain
et le non humain: l'homme est-il homme par la seule éducation, ou
bien tout être biologiquement constitué comme un humain doit-il
d'emblée recevoir le nom d'homme ? On sait comment Itard
situe l'essence de l'humanité dans la possibilité, offerte
à Victor, de se révolter contre une injustice (5) . On retrouve
ici l'idée selon laquelle l'essence même de l'humain réside
dans la liberté et la possibilité d'accéder à
la morale.
Une telle idée va souvent de pair avec celle
qui considère qu'un progrès moral découle de
la culture des esprits. Toute l'histoire, récente ou passée,
en est une réfutation douloureuse, mais elle ne peut cependant abolir
le progrès inscrit dans les principes-mêmes: bafouées
dans les faits, les déclarations des droits de l'homme imposent
néanmoins un idéal du bien. Kant de son côté,
posait la possibilité, lointaine, d'un Etat cosmopolitique universel,
un "foyer où se développeront toutes les dispositions primitives
de l'espèce humaine" (6) .
Ainsi en tout groupe humain, sont présents
des germes de l'humanité accomplie qui permettent d'engager un mouvement
pour sortir de la nature .
La culture, ensemble des pratiques matérielles
et spirituelles de tout groupe humain
Sortir de la nature, c'est être capable d'artifices
de toutes sortes, où se manifestent des activités spéciquement
humaines: c'est le deuxième sens de la culture, que l'on qualifiera
d'ethnologique. Malinowski, dans La sexualité et sa répression
dans les sociétés primitives (7) , en propose une formulation
intéressante, où interviennent les techniques (instruments,
armes, ustensiles domestiques), les relations sociales (assistance et contrôle),
le langage comme source efficace de communication, et aussi comme source
de productions conceptuelles ou spirituelles. La culture de tout groupe
humain est ainsi constituée de quatre éléments, d'égale
importance, interdépendants et ayant émergé simultanément:
des biens matériels issus d'activités techniques, une organisation
sociale, le langage articulé, et des systèmes de valeurs
spirituelles. Michel Leiris dans Race et civilisation, s'attache
à l'idée d'une transmission de ces composantes
culturelles (8) . Edward Sapir insiste lui sur le fait qu'en ce sens
"la culture est co-extensive à l'homme lui-même" et
que "tous les êtres humains, ou du moins tous les groupes humains
ont une culture" (9) .
Cette acception du mot culture renferme un sens
très général du concept. Aucune hiérarchie
ne vient privilégier un domaine plutôt qu'un autre, aucune
chronologie ne désigne une expression culturelle originelle. Une
telle perspective s'est définie par réaction contre une première
forme d'approche anthropologique répandue au XIXe siècle,
et structurée par la hiérarchie sauvage/barbare/civilisé.
La civilisation se réfère en effet au civis, citoyen
d'une culture déjà assez complexe pour qu'elle ait créé
des cités avec une organisation politique, des productions artistiques
et techniques associées. Les barbares forment des groupes intermédiaires,
aux structures politiques complexes, mais non stabilisés dans des
cités florissantres. La notion de culture telle que les ethnologues
du XXe siècle l'utilisent, insiste au contraire sur le fait que
tout groupe humain est doté d'une culture, dont l'intérêt
est d'offrir chacune un exemple représentatif du phénomène
humain.
Cette universalité de la culture tend à
se dissoudre lorsque les cultures sont envisagées non plus comme
représentatives de l'humain en général, mais dans
leur particularité individuelle. On glisse alors du sens ethnologique
à un sens que l'on qualifiera d'identitaire.
La culture comme identité
Les faits culturels s'organisent en unités
autonomes qui invitent à désigner comme culture les pratiques,
productions, représentations, aspirations, d'un groupe particuler,
qui se voit alors identifié par sa différence aux autres.
Le mot culture est ici nécessairement accompagné d'un qualificatif
précisant l'identité et l'extension du groupe dont il est
question. Ainsi la culture occidentale se distingue de la culture orientale,
mais peut aussi se subdiviser en culture européenne, par contraste
avec la culture américaine, puis en culture française, culture
occitane ou bretonne. On voit alors poindre le thème de la tradition
dans des sociétés conscientes de leur passé et le
valorisant, ou n'hésitant pas à faire renaître un passé
aux besoins d'une identité à affirmer....
Ce sens du mot culture est intermédaire
entre le sens ethnologique que l'on vient de parcourir, et celui de culture
générale vers lequel on s'achemine. En effet, parler
de culture européenne suppose d'inclure sous cette expression les
productions littéraires et artistiques, les sensibilités
politiques et idéologiques, recensées dans la culture dite
générale, mais aussi les pratiques culinaires, vestimentaires,
industrielles etc. présentes dans le sens ethnologique. Toutes ces
pratiques, productions, représentations, sont conçues comme
ayant une cohérence et sont les unes pour les autres des clés
d'interprétation possibles. L'idée de culture germanique
par exemple tend à vouloir confirmer une certaine rudesse en
opposition à la culture italienne, riante et trépidante,
aussi bien à travers la littérature, que la musique, la cuisine
et le mode de vie quotidien, incluant le tempérament et les rapports
entre individus.
On voit le danger et les dérives possibles
d'une telle conception. Le besoin de reconnaissance identitaire tend à
uniformiser les individus au sein d'une identité collective. Les
exceptions au stéréotype sont passées sous silence,
conçues comme non représentatives. Une fois l'image construite,
elle devient irréfutable, c'est-à-dire fermée à
toute contradiction et toute discussion.
Penser la culture comme un tout cohérent,
tend à la justifier dans tous ses aspects. Refuser la hiérachie
des cultures est sans doute l'une des grandes leçons de l'ethnologie
du XXe siècle. Mais la vision holiste de la culture croit
devoir s'interdire toute critique partielle au nom de la cohérence
du tout, et laisse ainsi peu de chance à d'éventuelles évolutions
ou transformations. Ainsi, condamner certains modes de rapports entre hommes
et femmes, ou taxer de cruauté certaines pratiques d'initiation
sexuelle, peut sembler contradictoire avec le principe du respect des cultures.
On peut opposer à cette vision holiste une vision plus dynamique
insistant sur les emboitements des unités culturelles et sur
les entrecroisements. Par exemple un méridional participe à
la culture française, et plus largement, européenne, mais
aussi à la culture méditerranéenne, qui elle, inclut,
entre autres, la culture moyen-orientale et maghrébine. Le français
méridional peut partager en effet avec le maghrébin le même
goût pour le soleil et le ciel bleu, pour la douceur du climat, pour
un certain rythme de vie, pour la familiarité avec certaines plantes
et certains paysages...
L'identité culturelle, au sein d'une même
culture nationale ou régionale, s'attache parfois à partager
les classes sociales, les groupes d'âge, les traditions professionnelles,
les hommes et les femmes... On oppose alors culture bourgeoise et culture
prolétarienne. On parle de culture jeune, de culture d'entreprise,
de culture masculine opposée à la culture féminine...
Cette "manie identitaire" peut devenir un obstacle à la pensée.
C'est au nom d'une condamnation de la science bourgeoise que Lyssenko a
pu anéantir le développement de la génétique
dans l'URSS stalinienne, c'est par l'obsession de la valeur âge que
les générations perdent parfois le sens du dialogue, c'est
au nom d'une valorisation de l'appartenance sexuelle que certains et certaines
réactualisent les anciens stéréotypes en opposant
la rationalité et/ou la violence masculine à la sensibilité
et la douceur féminines... C'est oublier qu'un individu est à
l'intersection de plusieurs identités partielles, mouvantes, s'articulant
et se modifiant mutuellement, pour constituer chaque individu en un exemplaire
unique. Il y a de multiples façons de vivre sa masculinité
ou sa féminité, son appartenance sociale, régionale
ou nationale, sa vie professionnelle...
La culture comme identité est donc pleine
de pièges. On ne peut sans doute s'en passer totalement, mais à
condition de l'envisager dans sa pluralité plutôt que dans
son unité, dans ses intersections plutôt que dans sa clôture.
Elle a le mérite d'attirer l'attention sur les dangers de l'ethnocentrisme,
et d'ouvrir de nouveaux horizons. Penser la relativité des faits
culturels, sans s'enfermer dans le relativisme, telle est la difficulté.
La culture générale, une culture bien particulière
En contraste avec les sens précédents
du mot culture, la culture générale va se définir
par sa restriction à quelques domaines privilégiés
où l'esprit humain semble exprimer ce qu'il a de meilleur. Cette
restriction est parfois interprétée négativement.
Ainsi Michel Leiris dans ses Cinq Etudes d'Ethnologie, où il qualifie
la culture générale de "culture de prestige, qui n'est que
l'efflorescence d'un vaste ensemble par lequel elle est conditionnée,
et dont elle n'est que l'expression fragmentaire"(10) .
La culture générale est en effet
à l'origine d'une double exclusion. Tout d'abord, une partie
importante de ce qui constituerait la culture au sens ethnologique, n'est
pas inclus dans le champ culturel: pour être reconnu comme "cultivé",
il ne suffit pas d'avoir des connaissances en cuisine ou mécanique-auto,
ni de s'intéresser aux vêtements ou de savoir rendre agréable
son lieu de vie, ni encore de savoir danser parfaitement le Rock ou le
Rap, ni même la valse... Ensuite, parmi les pratiques, représentations
ou comportements reconnus comme culturels, une hiérarchie s'établit,
qui rejette certaines productions jugées mineures, ou "populaires",
non d'ailleurs nécessairement au sens où elles seraient le
produit du peuple, mais plutôt un produit mineur pour le peuple.
L'expression même de culture générale
paraît alors paradoxale: loin d'être générale,
elle est une culture très particulière, élitiste au
sens étymologique du terme, puisqu'elle n'élit que quelques
productions.
Une telle perspective engendre nécessairement
des polémiques et des tensions, une dynamique et des changements.
Les domaines rejetés hors de la culture, tendent à vouloir
y entrer. Dans un ouvrage déjà ancien (11) Pierre Bourdieu
analyse ce phénomène à propos de l'art. Il existe,
dit-il, une "sphère de légitimité", représentée
par les "instances légitimes de légitimation" (Universités,
Académies), où entrent les arts reconnus comme tels sans
conteste: musique, peinture, sculpture, littérature, théâtre.
Cette sphère de légitimité est côtoyée
avec envie par la "sphère du légitimable", représentée
par les "instances de légitimation concurrentes et prétendant
à la légitimité", où sont inclus le cinéma,
la photo, le jazz, la chanson. Et enfin, la "sphère de l'arbitraire"
ou "sphère de la légitimité segmentaire", regroupe
les "instances non légitimes de légitimation", et recueille
des activités touchant au vêtement ou à la cosmétique,
à la décoration et l'ameublement, à la cuisine, aux
spectacles sportifs, etc.
Cette image des trois sphères, qui chez
Bourdieu vise avant tout à relativiser les hiérarchies de
valeur, mérite d'être transposée et détournée.
On peut l'élargir à l'ensemble de la culture, et lui faire
jouer un rôle qui aille au-delà de la critique: la culture
veut sans doute protéger et développer les productions
les plus nobles de l'humanité, mais elle est aussi habitée
d'une dynamique vivante, et capable de s'ouvrir à des domaines nouveaux.
Depuis les années 1965 où Bourdieu proposait l'image des
trois sphères, la plupart des éléments de la seconde
sphère (sphère du légitimable) ont fini par entrer
dans la sphère de légitimité: le cinéma est
enseigné en université, la photo est reconnue comme art et
donne lieu à des manifestations culturelles variées (expositions,
festivals, ouvrages etc.), le jazz fait partie des formes musicales nobles,
comportant une histoire, et des styles. La chanson est peut-être
encore dans la sphère du légitimable, mais on pourrait ajouter,
parmi les éléments passés à la sphère
de légitimité et non cités par Bourdieu, la Bande
Dessinée, représentée elle aussi à l'université,
et elle aussi dotée d'une histoire et de styles diversifié,
et pouvant même s'offrir le luxe d'être parodiés, signe
non négligeable d'un bonne intégration culturelle.
Cette dynamique conflictuelle est peut-être
inhérente à la notion même de culture générale.
En effet il faut bien que le champ du "culturel" se distingue de ce qui
ne l'est pas: l'enjeu est de rassembler et de préserver les productions
humaines les meilleures. Cette valorisation s'accompagne nécessairement
d'une hiérarchisation, sujette à contestation et engendrant
des conflits, vu que ce qui est considéré comme meilleur
par les uns, pourra être perçu comme médiocre par les
autres. La sphère de légitimité n'a d'intérêt
que parce qu'elle peut être contestée, ébranlée,
mais cet ébranlement n'est positif à son tour, que grâce
à la légitimité qui évite la dérive
relativiste où le dernier roman de gare prétendrait égaler
Marcel Proust et Les bronzés faire oublier Les enfants
du paradis .
La culture générale, avec ses hiérarchies
et ses exclusions, suscite, par la dynamique même des conflits
qu'elle engendre, une réflexion sur ce qu'elle est, une prise de
recul sur les valeurs qu'elle défend. C'est à ce prix qu'elle
est vivante.
La culture générale, un universel où rien de ce qui est humain ne nous est étranger.
Pour comprendre la culture générale
il faut pourtant revenir sur le sens de l'adjectif qui la qualifie. La
généralité ici posée ne prétend pas
se définir comme totalité. Elle peut ainsi légitimement
ne pas inclure toutes les activités humaines et prendre du
recul par rapport au souci de la production et de la gestion. La généralité
est alors ce qui est commun aux hommes, ce qui les relie entre eux.
Une véritable culture générale permet de dépasser
les particularismes, et d'accueillir favorablement des traditions autres.
La reconnaissance, tardive, de l'art africain comme expression culturelle
dans toute sa maturité, l'analyse historique et épistémologique
des techniques et sciences comme éléments incontestables
d'un patrimoine cuturel de l'humanité au même titre que les
grands textes littéraires ou les grandes oeuvre picturales, l'intérêt
pour les modes vestimentaires comme expression de valeurs sociales et créatives,
tout cela élargit le champ traditionnel de la culture, sans pour
autant sombrer dans un relativisme informel. La culture générale
se distingue de la culture ethnologique moins dans ses objets que dans
le point de vue réflexif qu'elle adopte et qui lui est essentiel.
Elle se donne alors plus comme ouverture que comme exclusion, mais une
ouverture maîtrisée, guidée par un travail réflexif
continu.
C'est ici que l'homme cultivé pourra dire
"homo sum, et nihil humani a me alienum puto"(12) , et que le sens de la
culture générale rejoindra le sens philosophique du mot,
la culture comme forme spécifique de l'humanité, qui était
le point de départ, mais qui est aussi un aboutissement.
Dire que la culture générale rassemble
les hommes autour de ce qui est essentiellement humain, c'est en quelque
sorte forcer les frontières des cultures particulières, pour
les faire dialoguer, et prélever en chacune d'elles ce qui peut
parler aux autres, ce qui recèle de l'universel. Kandinski dit que
dans une oeuvre l'artiste exprime sa personnalité, son époque
(nous dirions sa culture), mais qu'en outre, il doit exprimer ce qui en
général est propre à l'art c'est-à-dire
cet
"élément d'art pur et éternel qu'on
retrouve chez tous les êtres humains, chez tous les peuples, et dans
tous les temps, qui paraît dans l'oeuvre de tous les artistes, de
toutes les nations, de toutes les époques, et n'obéit en
tant qu'élément essentiel de l'art, à aucune loi d'espace
ni de temps" (13) .
Sur le même modèle, la culture générale
serait ce qui peut traverser les siècles et les espaces, ce qui
peut universellement être compris. Une universalité ainsi
conçue, n'est nullement un affadissement des productions culturelles.
La particularité n'est pas supprimée (la musique de Mozart
est représentative de la musique européenne du XVIIIe
siècle), mais dès que l'oeuvre est appréciée
en d'autres temps et d'autres lieux, la particularité est comme
transcendée: si un indien Maquiritare peut écouter avec un
recueillement émouvant une symphonie de Mozart enregistrée
(14) - forme musicale complètement étrangère
à sa culture - c'est bien qu'il peut y avoir rencontre au-delà
des particularités.
On pourrait objecter que ce qui nous plaît
dans des oeuvres anciennes, n'est pas nécessairement ce qui plaisait
aux hommes du passé. Les statues antiques nous touchent dans
la blancheur de leur marbre, elles qui pour le regard des grecs étaient
vivement colorées. On trouverait sans doute le même décalage
à propos des cultures étrangères. Mais cette possibilité
de plaire de multiples manières est ce qui caractérise les
oeuvres riches et indéfiniment interprétables.
Une telle conception de la généralité
rend quelque peu secondaire l'aspect conflictuel de la culture qui était
évoqué plus haut. Les formes culturelles les plus universelles
semblent devoir être reconnues au-delà de leur époque
et de leur lieu de production, comme par un mécanisme de sélection
naturelle. Le soupçon d'une hiérarchie arbitraire,
fruit du choix d'une élite soucieuse de garder son pouvoir, fait
place à l'accueil au sein d'une culture universelle, de tout ce
qui dans chaque culture particulière peut être reconnu par
les autres.
Cependant leur valeur seule ne permet pas toujours
aux éléments d'une culture ainsi comprise d'être perçus
de ceux qu'ils pourraient toucher. Un accompagnement vers la culture générale
est nécessaire. Des habitudes culturelles particulières
forment en effet obstacle à la reconnaissance de l'universalité.
Certains s'ennuient en écoutant Mozart, ou en lisant Proust. Proust
et Mozart doivent-il pour cela être mis en cause ? Le goût
pour une seule forme de musique, associée à des rythmes
trépidants qui forcent le corps à danser, le goût pour
des histoires vite lues, remplies de stéréotypes rassurants,
tout cela forme obstacle à la perception de ce qui en Proust ou
Mozart recèle de l'universalité. Entrer dans la culture générale
demande de prendre du recul par rapport aux particularités, non
pour les nier, mais pour les dépasser. Ce recul n'est souvent
possible que dans un parcours accompagné, c'est-à-dire à
travers une éducation.
La culture générale comme aboutissement de l'éducation
La culture générale apparaît
alors comme l'aboutissement nécessaire de l'éducation. La
culture ouvre l'homme sur sa propre humanité, et le conduit
à la réaliser dans toute son ampleur. Alors culture et éducation,
en tant que Bildung, sont une seule et même démarche,
vers l'idéal d'une Kultur qui renfermerait les meilleures
productions humaines, c'est-à-dire celles où tout homme puisse
se reconnaître, et en se reconnaissant, s'élever.
Mettre à la portée de tous les trésors
de la culture humaine dans toute leur diversité, est bien l'idéal
d'ouverture démocratique de la culture. Mais pour demeurer vraiment
générale, la culture est ouverture vers des productions populaires,
ou étrangères, qui à leur tour pourront éprouver
leur universalité.
Amener au musée ou au théâtre
ceux qui d'eux mêmes n'iraient jamais, n'est-pas leur donner une
chance d'apercevoir autre chose que leur culture identitaire immédiate?
Oui, mais à condition de ne pas mépriser systématiquement
ce qui, dans leur culture identitaire les attire et les rassure, et au
sein de quoi des universalisables existent . A condition aussi, au-delà
de la consommation culturelle, de favoriser le désir de création
(15) .
Conclusion
Mais cette ouverture de la culture sur ce qu'il
y a de meilleur en l'homme ne suffit pas à le conduire vers un Règne
des Fins. La culture n'est pas un remède, à elle seule, contre
le mal, et il n'est pas sûr qu'elle adoucisse toujours les moeurs.
L'universalité de la culture générale peut tendre
à se réaliser dans l'objectivité de la circulation
des biens culturels, dans l'échange des sensibilités et des
oeuvres. L'universalité du bien ne peut que se postuler. En termes
kantiens, la culture générale ne peut être bonne comme
peut l'être une volonté bonne. Elle peut être
belle mais elle ne peut tenir lieu d'éthique.
Au terme de ce parcours sur la spirale des sens
du mot culture, on voit comment la culture générale peut
tendre vers les autres sens, sans s'y fondre totalement. Si la culture
générale peut aider au perfectionnement de l'homme, c'est
accompagnée d'un projet moral, qu'en elle même elle ne contient
pas, mais qu'elle éprouve comme un vestige du concept philosophique
dont elle est issue. Si elle peut aider à penser des identités
culturelles, c'est en s'en distinguant, et en y lisant ce qui y est universalisable,
parce que indéfiniment interprétable. Si elle peut se pencher
sur tout ce qui est humain, c'est en s'attardant sur ce privilège
immense de l'homme, qui consiste à pouvoir s'abstraire du quotidien,
pour mieux le penser et le maîtriser, pour s'inventer des plaisirs,
pour goûter la gratuité.
C'est à cette gratuité que l'école
doit pouvoir conduire, à ce plaisir qui est aussi ouverture sur
l'universel, au point que la culture ne serait plus seulement consommée,
mais aussi produite, réinterprétée, vivante.
NOTES
1) Emmanuel KANT, Réflexions sur l'éducation,
[1803], Trad. A. Philonenko, Paris, Vrin 1989, p. 72.
2) Emmanuel KANT, [1803], 1989, p. 69
3) Emmanuel KANT,[1803], 1989, p. 72
4) Le thème de l'apprentissage du chant par les oiseaux
est aussi évoqué dans l'Anthropologie. Emmanuel KANT,
Anthropologie du point de vue pragmatique.[1797]. Trad. Michel Foucault,
Paris, Vrin, 1970 (2° ed.), p. 162.
5) Voir le rapport de Itard dans: Lucien MALSON, Les enfants
sauvages, Paris, Plon (coll. 10.18), 1964. Voir aussi: Thierry GINESTE.
Victor de l'Aveyron, dernier enfant sauvage, premier enfant fou.
Edition revue et augmentée. Paris, Hachette, 1993 (Coll. Pluriel).[Compte-rendu
de cet ouvrage par Dominique Ottavi, Le Télémaque, n°
1, jan. 1995, pp. 115-116].
6) Emmanuel KANT, "Idée d'une histoire universelle au
point de vue cosmopolitique"[1784]. La philosophie de l'histoire
(opuscules). Trad. Piobetta [1947]. Paris, Gonthier, 1965 (Médiations),
p.42
7) Bronislaw MALINOWSKI. Sex and Repression in Savage Society
[1927], London, Routledge & Kegan Paul LTD, 1953, pp.180-181
8) Michel LEIRIS, Cinq Etudes d'Ethnologie. "Race et civilisation"[Paris,
Gallimard et Unesco,1951]. Paris, Denoel Gonthier, 1969, pp. 38-39.
9) Voir Edward SAPIR, Anthropologie [1924]. Paris, Minuit,
1967, p. 326.
10) Michel LEIRIS, [1951], 1969, p. 39.
11) Pierre BOURDIEU, Un art moyen. Essai sur les usages
sociaux de la photographie.. Paris, Minuit, 1965, pp.136-137..
12) "Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m'est étranger".
Formule célèbre de TERENCE, poète comique latin, du
II° s. av. JC., qui servit de modèle aux classiques et notamment
à Molière.
13) KANDINSKI, Du spirituel dans l'art, et dans la peinture
en particulier [1910], Paris, Gallimard, 1988, pp. 109-110.
14) Une image très frappante, dans un manuel scolaire
sur la culture hispano-américaine représente cette scène,
tirée de l'expédition de Alain Gheerbrant (Orénoque-Amazonie),
1950. Photo tirée de l'ouvrage Des hommes qu'on appelle sauvages.,
et reprise, donc, dans P. DELPY et P. DARMANGEAT, L'Amérique
de langue espagnole par les textes. Paris, Hachette, 1954, p. 279.
15) Voir à ce propos l'article "Culture" dans Anne-Marie
DROUIN. La pédagogie. Paris, Desclée de Brouwer, 1993,
(Coll. 50 mots), pp. 30-33.
Autres articles du dossier " Culture générale " de
ce numéro de Le Télémaque, n° 7-8, octobre
1996, pp. 31-40 :
- Introduction : Pierre-Damien Huygue, p. 13-18
- La médiation du monde, Laurence Cornu, p. 19-30
- Philosophie et fragilisation de la culture, Maurice Tardif, p. 41-50
- La culture générale dans les écoles d’ingénieurs,
André Béraud, p.51-56
- De l’expression réciproque, Jean-Pierre Greff, p. 57-60
- Le pédagogue cultivé et la crise de la culture, Denis
Simard et Stéphane Martineau, p. 61-72
- Du développement à la création des facultés,
Pierre-André Dupuis, p. 73-82
- " La Promesse d’un savoir ", Daniel Payot, p. 83-90
- Culture et technologie, le retard mélancolique, Bernard Stiegler,
p.91-103