Le départ forcé de Claude Allègre
nourrit une véritable campagne d'opinion sur le thème récurrent
de l'impossibilité de la réforme. Cette campagne est à
la fois réductrice, complaisante et dangereuse. Nous refusons de
voir le débat enfermé dans l'affrontement entre ceux qui
seraient partisans du mouvement et ceux qui seraient les "révolutionnaires
du statu quo", de dire que le prétendu immobilisme des uns contraindrait
les autres à "passer en force" ou à renoncer à réformer.
Et si les raisons de l'échec de Claude Allègre
étaient plutôt à chercher dans la conception même
des transformations nécessaires ; dans l'indigence, le plus souvent,
du diagnostic ; dans l'impuissance et le refus de traiter politiquement
et démocratiquement des problèmes que pose la crise, à
bien des égards historique, de notre système éducatif
? Ces raisons ont des racines profondes. Elles ne disparaîtront pas
avec un simple changement d'équipe rue de Grenelle.
Notre École ne souffre pas tant de dysfonctionnements
et de défauts de gestion que pourraient corriger la stratégie
managériale du "zéro défaut" et l'autonomie accrue
des établissements que de la marchandisation croissante des rapports
humains et des enjeux de formation ; elle est d'abord malade du libéralisme
qui la cerne et s'y infiltre.
Elle n'est pas victime d'un excès de démocratisation,
mais d'une insuffisance de démocratisation réelle de l'accès
aux savoirs et du poids croissant des inégalités sociales
sur sa mission, ses valeurs et son fonctionnement quotidien.
La suffisance, le manque de respect, l'insulte ont pesé
lourd. Mais ils ne posent pas seulement une question de méthode
: la forme est ici le fond. Le fond, c'est le procès d'immobilisme
fait aux enseignants, c'est le refus de reconnaître le capital d'expérience
et la capacité d'expertise des professionnels de l'éducation
comme un apport essentiel à la transformation du système
éducatif, plutôt que comme une menace. La transformation de
l'École ne saurait être pensée comme question sectorielle,
relevant d'une gestion de type paritaire entre l'État, réduit
à son rôle d'État-patron, et les syndicats, auxquels
on ne voudrait concéder qu'un rôle étriqué de
défenseurs d'intérêts particuliers. La nécessaire
démocratisation de notre système éducatif doit être
posée comme une question de société, exigeant la construction
d'un espace démocratique ouvert, au delà des acteurs et des
usagers de l'École. Les tentatives répétées
pour dresser les parents et les jeunes contre les enseignants, le recours
aux logiques d'expertise, le rôle subalterne des élus, souvent
pris à témoin mais jamais véritablement placés
en situation de responsabilité, tout cela a eu des conséquences
particulièrement négatives sur les conditions de possibilité
d'un tel débat.
Claude Allègre n'a pas échoué d'avoir
voulu trop réformer, mais de n'avoir jamais opposé au libéralisme
menaçant une politique sérieuse de lutte contre les inégalités,
une ambition de culture, un projet d'ampleur, une démarche de civilisation.
Notre système éducatif s'en trouve fragilisé, soumis
à des contradictions plus fortes et à un désarroi
accru de ses professionnels. Les enjeux de la démocratisation s'en
trouvent notablement brouillés et obscurcis.
La démocratisation de notre système éducatif
ne se fera pas sans prendre à bras le corps la question des savoirs
et de la culture et des conditions de leur transmission. L'approche purement
gestionnaire de la massification a toujours cherché à contourner
ou à minorer cette question. L'optique simpliste de la "surcharge
des programmes" a laissé croire que les élèves étaient
en difficulté parce qu'on voudrait trop leur apprendre. L'allègement
uniforme, souvent producteur de réelles incohérences, a ainsi
été préféré à un véritable
travail sur la diversification des modes d'activité intellectuelle.
L'aide, nécessaire, à l'étude et au travail personnel
des élèves a été séparée des
contenus et des exigences disciplinaires, et des modes de travail intellectuel
qui leur sont propres ; plus, sa mise en œuvre "à moyens constants"
s'est faite pour une large part au détriment des horaires et des
contenus communs.
Pour autant, notre réaffirmation d'une exigence
forte en matière de culture et de savoirs ne s'accompagne d'aucune
révérence envers les savoirs et les traditions scolaires
institués, d'aucune nostalgie d'un âge d'or mythique de notre
système éducatif. Les enjeux politiques et sociaux de la
démocratisation de l'accès au savoir ne peuvent, selon nous,
être séparés d'un travail d'interrogation et de redéfinition
de la culture scolaire et de ses modes de transmission. Le débat
sur cette question a tout à gagner à l'élaboration
et à l'affirmation d'une conception forte de la culture, ne s'accommodant
ni d'un relativisme méthodologique sans contenus, ni de l'installation
satisfaite dans les formes consacrées de la culture scolaire et
de sa transmission, considérées comme éternelles et
indépassables.
L'ambition en matière de savoirs et de culture
est inséparable des enjeux d'égalité. Là encore,
l'approche gestionnaire méconnaît et minore l'ampleur du travail
et des transformations nécessaires pour faire que massification
rime avec démocratisation. Force est de constater que nous sommes
loin du compte et que l'élévation du niveau moyen de formation
et de scolarisation n'a pas donné lieu à une réduction
significative des inégalités sociales, l'écart entre
les plus favorisés et les plus démunis ayant même tendance
à s'accroître, dans un environnement social et économique
de plus en plus défavorable. Sur ce point également, l'insuffisance
du diagnostic et l'absence de volonté politique ont pesé
lourd. La "relance" de la politique des Zones d'Éducation prioritaire
a tourné court et n'a pas donné lieu à la mise en
œuvre d'une politique ambitieuse de lutte contre l'échec scolaire,
source majeure de ressentiment et de violence à l'égard de
l'École et de ses agents. L'autonomie accrue des établissements
et la différenciation des contenus et des horaires, au nom de "l'adaptation
au local" a au contraire accentué les différenciations sociales,
tout en les rendant beaucoup plus opaques. La lutte contre la "ghettoïsation"
et la paupérisation de quartiers urbains de plus en plus nombreux
et de leurs établissements scolaires, la nécessité
d'une politique de carte scolaire plus égalitaire, ont été
remisés aux oubliettes. Tout cela n'a pu que renforcer les positions
de tous les tenants de la pensée libérale qui n'invoquent
les carences de notre système éducatif, et en particulier
du collège unique, que pour mieux remettre en cause ses missions
de service public, prôner le retour aux filières, affirmer
qu'on ne peut avoir la même exigence pour les élèves
de Seine-Saint-Denis que pour ceux du 16e arrondissement de Paris, et clamer
le caractère utopique, voire totalitaire, d'une École ambitieuse
pour tous.
Notre système éducatif est à la croisée des chemins. Les choix en matière d'École sont des choix politiques, des choix de société. Nous invitons tous ceux qui combattent l'adaptation de l'École aux pressions libérales, tous ceux qui refusent de confondre l'École pour tous avec la défense d'un statu quo dont nul ne peut se satisfaire, à intervenir dans les débats en cours et à nous rejoindre dans notre démarche.
Réactions et soutiens à ce texte peuvent être envoyés à l'adresse électronique suivante : bautier@micronet.fr
Premiers signataires : Élisabeth Bautier, Nouredine Boubaker,
Bernard Charlot, Danièle Czalczynski, Annick Davisse, Michel Deschamps,
Viviane Isambert-Jamati, Jacques Fijalkow, Samuel Johsua, Claude Lelièvre,
Jean-Yves Rochex, Françoise Ropé.
Universitaires, chercheurs en éducation et acteurs du système
éducatif.